Le risque et la solidarité : dimanche 10 février.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous avions parlé d’un diptyque la semaine dernière, mais le second volet est totalement occulté. Il vaut peut-être la peine de rappeler très sommairement ce qu’il contient : la même mise en scène qu’à Nazareth (sabbat, synagogue) avec une réaction toute différente, du coup suivie de deux signes forts, une expulsion de démon et une guérison. Puis la conséquence, exactement inverse de celle survenue à Nazareth : on lui apporte malades et possédés, on va le chercher quand il sort prier et on veut le ramener à la ville, l’y retenir. Mais Jésus précise pour finir qu’il doit tout de même aller aux autres villes.

     A ce diptyque inaugural succède une partie plus difficile à délimiter. Je l’intitulerais « Premiers temps avec les premiers disciples », et la ferais courir de l’appel des premiers disciples jusqu’à l’institution des Douze, qui me semble marquer solennellement une nouvelle étape. Si je ne me trompe pas, nous avons d’abord une mise en scène un peu neuve (Lc.5,1-3), suivie de l’appel des premiers disciples à le suivre (4-11), puis deux guérisons successives (12-26), un nouvel appel à le suivre, lancé à Lévi (27-32) un dialogue portant sur la nouveauté du message de Jésus (33-39) suivie de deux controverses sur le sabbat (6,1-11). Viendra ensuite l’institution des Douze, marquant une nouvelle étape et comme une nouvelle extension du ministère de Jésus.

     Si l’on considère cet ensemble, on pourrait en résumer le message de la manière suivante : le message de Jésus se déploie, il ne veut plus en mener l’entreprise seul, il fait entendre une parole qui fait reculer le mal, mais dont la nouveauté provoque aussi la polémique. Nous avons aujourd’hui le début de cette section, avec sa mise en scène et les premiers appels à le suivre.

Mon modeste commentaire :

     La situation tend à évoluer : la foule (le mot indique une masse, une multitude, mais aussi une populace) « est sur » lui, c’est-à-dire non pas qu’elle est littéralement posée sur lui (comme une couronne est posée sur la tête), mais bien qu’elle le serre de près au point de constituer une menace, qu’elle le contraint. Les intentions ne sont pourtant pas menaçantes, au contraire : les gens veulent « écouter la parole du dieu« . C’est donc un gage de succès : le prophète Jésus a du succès, et la masse des gens reconnaît dans sa parole la résonance de celle de leur dieu. Du reste, alors qu’on vient de le quitter dans la synagogue de Capharnaüm, disant qu’il devait se rendre dans les autres villes et leurs synagogues, voilà qu’il se dirige vers le lac de Génésareth, autre nom du lac de Tibériade. La construction de [para] avec l’accusatif indique certes une proximité, mais celle d’un  lieu où l’on se rend : il me semble que Jésus est victime de son succès. Ce sont maintenant des foules qui veulent l’entendre, avec ce qu’elles ont d’incontrôlable. Il n’est plus question de sabbat et de synagogue, nous sommes un jour indéterminé, ce ministère prophétique prend maintenant tout le temps. Il faut des lieux plus adéquats, avec le risque d’être poussé dans le lac par la force involontaire de la foule.

     « Il aperçoit deux bateaux de pêche« , [ploïone], dans la même situation que lui, « allant vers le lac » : ce sont exactement les mêmes mots, [para tèèn limnèèn], pour les bateaux et pour lui. Une mosaïque romaine découverte récemment à Lod (entre Tel-Aviv et Jérusalem) et qu’on peut dater de 300 ap. J-.C. environ nous montre ce qu’est un bateau de pêche à cette époque : Mosaïque Lodce n’est pas un petit morceau, comme la traduction « barque » -que rien ne justifie- le laisse croire. Autrement dit, ces bateaux ne sont pas les petites barques de pauvres gens qui pêchent pour survivre, il s’agit d’outils professionnels, ceux d’un ou de deux patrons-pêcheurs qui connaissent leur métier et  possèdent les moyens correspondant à son plein exercice. Et que font-ils justement ? Les pêcheurs en sont sortis et lavent leurs filets. Il s’agit d’une opération essentielle pour l’entretien des filets : les pêcheurs doivent nettoyer à l’eau claire, si possible douce, leurs filets des glues de poisson s’ils en ont attrapé, retirer les algues qui se sont coincées dans les mailles et nettoyer la boue accumulée sur les cordes, toutes choses qui feraient irrémédiablement pourrir le filet. Après quoi, il faudra le faire sécher. Ce qui nous est décrit, ce sont donc des pêcheurs descendus dans l’eau après avoir rapprochés leurs bateaux du bord et les avoir mis proue vers le lac (prêts à repartir), qui sont revenus de leur activité et qui se préparent à remiser leur matériel après entretien. Des gens industrieux, soigneux et consciencieux.

     Voilà en tous cas qui est une solution à l’épineuse situation : Jésus « embarque dans le bateau, celui qui était à Simon, lui demande d’aller un petit peu au large, puis assis depuis le bateau il enseignait la multitude. » Il est monté sans demander la permission, mais ensuite a eu besoin du consentement autant que du savoir-faire de Simon pour trouver juste la bonne distance. On n’en dit rien, mais Simon s’est exécuté, avec compétence et discrétion : il a tout de suite trouvé la bonne distance, de sorte que Jésus puisse être assis, sans doute sur un des gaillards (on voit sur l’illustration qu’il y en a deux dans ce genre d’embarcation), et que l’eau porte sa voix avec efficacité tout en le mettant à l’abri de la menace que constitue une foule bien malgré elle. Simon a aussi su s’interrompre dans ce moment pourtant important, prenant le risque de laisser ses filets éventuellement s’abîmer.

      La situation est nouvelle et Jésus n’a pas résolu seul cette nouvelle équation. Et sans doute y a-t-il là, pour Luc, un ressort de ce qui va suivre. Jésus prend conscience que la suite de son ministère nécessite des collaborations. C’est une belle prise de conscience que d’admettre que notre tâche nous dépasse : une manière de ne l’admettre qu’à moitié serait de chercher à « utiliser » les compétences des uns et des autres de manière opportuniste, uniquement quand on y est acculé -ce qui est pourtant le cas ici. Mais Jésus réagit différemment, il va chercher à s’associer d’autres personnes de manière constante et durable, ce qui marque bien plus de respect pour ces personnes : et il va en faire une offre, ce qui là aussi montre un beau respect autant qu’une belle humilité. Il me semble que cela nous invite tous à réfléchir à la manière dont nous exerçons nos responsabilité : totalement seul, ou en faisant appel à d’autres mais de manière opportuniste, c’est-à-dire en restant maître des moments et des circonstances, ou encore en associant d’autres, ce qui suppose d’être disposé à partager vraiment la tâche, donc à laisser de vraies responsabilités, à dépendre à son tour des personnes associées, à être disposé à leur apprendre ce qu’il faut pour qu’elles puissent exercer leurs responsabilités associées. S’associer d’autres personnes, c’est commencer à se déposséder et se donner une charge supplémentaire : mais le vrai succès peut en dépendre réellement.

      Il me semble que la suite est à la fois une manière pour Jésus de remercier et d’inviter. « Or comme il a cessé de parler… » sous-entendu « aux foules », on le comprend aisément. Ce n’est qu’une fois qu’il a fini sa tâche première que Jésus s’adresse à Simon pour lui-même. Il a bien dû lui parler pour lui demander service, mais Luc n’a rien rapporté de ce premier échange, qui n’était que de circonstance. On ressent que maintenant c’est différent : il y a une parole choisie pour Simon. « …il dit à l’adresse de Simon : va au large vers le grand-fond et laissez aller vos filets pour la prise. » Tout à l’heure, il a demandé d’aller au large, mais seulement [holigone], un petit peu, (le même mot que pour nos oligo-éléments). Maintenant, c’est vers la profondeur, ce que Luc entend à la fois au sens propre et au sens allégorique. Le mot qu’il met dans la bouche de Jésus à propos des filets, [khalaô], signifie laisser aller, détendre, relâcher. C’est un peu inattendu : on voit bien qu’il faut déployer, mais l’idée d’absence de tension est là aussi. Ce n’est pas un effort qui est demandé dans cette opération-là. Mais l’objectif est pourtant bien la « prise » : un mot employé autant pour la chasse que pour la pêche. Il s’agit clairement d’obtenir quelque chose.

     Le modeste Simon est plein de bienveillance, il connaît son métier, il sait bien que l’activité des poissons est surtout nocturne en mer ou en lac. Il le fait remarquer tout en consentant : « Chef, à travers la nuit entière en peinant nous n’avons rien pris… » alors que toi, tu nous commandes de jour, juste pour un instant et sans tension, de relancer. Simon s’adresse à Jésus avec un titre, [épistatèès], qui désigne celui qui est situé au-dessus. « …or sur ton mot je laisserai aller le filet. » Il va y aller, sachant cependant tout ce qu’il sait, et il va faire ce qui lui est proposé. Son propos est ferme. Et autant il semble manifester de docilité, autant il semble ne pas s’attendre à grand chose.

     « Et faisant cela ils capturent une quantité énorme de poissons, et leurs filets crevaient ! » [diarrèèg’numi], c’est bien mettre en pièces, faire éclater, se rompre, éclater, crever : voilà que Simon et son équipage (car on imagine bien, vu le bateau de pêche, qu’il n’est pas seul à la manœuvre mais qu’il la commande) sont face à problème tout à fait imprévu et pas moins dangereux. Leur instrument de travail est sur le point d’exploser ! Ils appellent ceux de l’autre bateau, tout aussi rond et profond et adapté à la pêche, conduit par leurs [métokhoï], « ceux qui participent à« , bref leurs associés et les bateaux sont remplis « au point que ceux-ci étaient submergés. » Non seulement un filet mis en danger, mais bien deux bateaux de pêche solides et adaptés sur le point de sombrer. L’ordre donné par Jésus était d’aller au large « vers la profondeur« , [buthos], et voilà que maintenant les bateaux [buthidzesthaï], « s’enfoncent dans les profondeurs« . Tout le métier des pêcheurs suffira-t-il ? Car voilà qu’ils se trouvent débordés par la situation, du fait de la docilité de Simon ! Le « timing » ne devrait pas permettre une telle pêche, les filets ni les bateaux ne sont à  la hauteur… La surabondance soudaine est totalement déstabilisante.

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     Tout de même, il vaut la peine de s’arrêter un peu sur la réaction des pêcheurs devant la surabondance. Ils pourraient prendre ce qui leur va et rejeter à la mer le restant. Mais non : ils prennent, ils acceptent tout ce qui leur est donné. C’est-à-dire qu’ils tiennent pour un don tout ce qui s’offre à eux. Ce n’est pas avidité mais accueil, ce me semble. Et les voilà du coup en péril… comme Jésus l’était lui-même en approchant du lac, dans l’accueil de la multitude surabondante ! Et, faut-il ajouter, comme il l’est encore, car il se trouve toujours dans la barque ! Et que font-ils ? Ils font comme Jésus l’a fait, ils font appel à d’autres. Lesquels partageront le même danger, la même menace, mais aussi le même but de tout accueillir, leurs bateaux dussent-ils menacer de sombrer. Sommes-nous capables de la même générosité dans l’accueil ? D’envisager par exemple une abondance (pourtant toute relative) de personnes frappant aux portes de « notre monde » comme un don à accueillir tout entier, sans faire le tri ? Comme méritant de faire tanguer notre barque ? Comme invitant justement à de nouvelles solidarités entre les accueillants ?…

     La réaction de Simon est l’effroi. Luc ne dit d’ailleurs pas « Simon », mais « Simon-Pierre », alors que le changement de nom n’est signalé par lui que plus tard, lors de l’institution des Douze (6,13), et qu’il va revenir à l’appellation « Simon » dès après. Du reste, i: me semble que c’est la seule fois de tout son évangile que Luc emploie l’appellation Simon-Pierre, alors qu’elle est très utilisée par Jean : serait-ce de sa part une allusion ? Veut-il par là faire une discrète référence à une autre pêche surabondante, mais où les filets n’ont pas crevé, après la résurrection, celle que Jean ou ses disciples rapportent à la fin de l’évangile de Jean (Jn.21) ? Ou est-ce sa manière de suggérer une bascule intérieure dans la vie de Simon, précisément à ce moment-là ? Tout est possible…

     Quoiqu’il en soit, Simon ne sait pas comment ces choses qui le dépassent arrivent, mais il sait qu’elles le dépassent, et il sait qui est à leur origine. Son geste spontané, celui de se jeter aux genoux de Jésus, manifeste cela très clairement. Il est pris par l’effroi : [thambos] c’est l’effroi, l’étonnement, la stupeur, et éventuellement l’admiration. Nous retrouvons la réaction première des Nazaréens, mais orientée cette fois vers l’admiration qui leur avait fait défaut. Et Simon demande d’ailleurs à Jésus de « sortir d’auprès de lui« , mais pas comme s’il s’agissait d’un démon, bien au contraire : « …parce qu’homme coupable je suis, seigneur. » Coupable, ou pécheur, ou qui est en faute, ou qui fait fausse route. C’est le sentiment d’indignité, la prise de conscience aussi du caractère incomparable et souverain de l’autre, de son être d’exception selon lequel il faudrait, pour le côtoyer, être sans péché. C’est la révélation de la sainteté de l’autre qui se fait à travers l’expérience de dépassement total de Simon.

     La réponse de Jésus est d’autant plus marquante : « Ne crains pas…« , pas de « mise en fuite » (littéralement), rien qui doive éloigner, au contraire. Bien sûr tu es pécheur : et alors ? Ce n’est pas cela qui doit t’éloigner, te faire me repousser, aussi hautes en soient les raisons. « ... à partir de maintenant ce sont des hommes que tu prendras-vivants ! » Il y a eu jusqu’à présent, et à l’instant même encore, prise, mais comme on en parle indifféremment à la chasse ou à la pêche : ce qui est pris est destiné à mourir. [zdoogréoô], c’est bien prendre vivant, prendre et laisser la vie sauve, faire prisonnier, mais aussi rendre à la vie, ranimer. Il y a bien dans ce verbe l’idée d’une poursuite, mais le but en est tout différent. On voit que le mot « pêcheur d’homme », non évangélique mais que l’on croit symbolique, sème en réalité la confusion : justement, il ne s’agit plus du tout de la même activité. Et cependant, la mise en danger, la surabondance à accueillir tout entière, la solidarité nécessaire, seront les mêmes.

     Ce mot les décide : ramenant les barques sur la terre (il s’agit d’un échouage, en vérité !), ils laissent « toutes choses » et le « suivent« . La décision est immédiate et entière, sans compromis. Je ne suis pas très content de la traduction « suivent« , car le verbe [akolouthéoô] signifie à la fois marcher à la suite de quelqu’un et marcher avec, accompagner. Il s’agit de faire groupe avec une autre personne, mais sans donner la direction. C’est à une forme de communauté de vie que Jésus invite Simon et les autres : elle se fait autour de lui et pour servir sa mission, mais elle consiste bien dans le fait d’un partage, d’une mutualité.

     Je ne sais, au bout du compte, ce qu’il faut le plus admirer. L’un reconnaît avec beaucoup d’humilité qu’il ne peut plus tout faire seul, et s’associe vraiment d’autres personnes, de manière durable et engageante pour lui. Il va donner à d’autres tout ce qu’il faut pour faire avec lui, et sait montrer d’emblée sa reconnaissance. Il repousse un rapport « hiérarchique » et veut vraiment gommer les distances. L’autre met son savoir-faire et ses compétences au service, avec une belle spontanéité, et se montre docile malgré son savoir. Il sait aussi reconnaître ce qui le dépasse et accepter l’offre peu ordinaire qui lui est faite, cesser radicalement une activité où il excelle pour une autre où il a tout à apprendre. Tout est admirable.

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