Une Eglise authentique (dimanche 23 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte d’aujourd’hui ajoute deux textes l’un à l’autre, l’un qui se trouve au tout début de l’œuvre de Luc, l’autre qui se trouve déjà à son quatrième chapitre. Il y a trois ans, après une mise en situation plus détaillée de la situation des deux textes, je me suis concentré entièrement sur le premier des deux textes, Pourquoi lire l’évangile ?. Il me semble juste cette fois-ci de m’attacher au deuxième, celui qui marque les débuts du ministère de Jésus selon l’ordre de Luc.

Et nous avons d’abord un sorte d’introduction, une présentation générale de ce ministère. « Et Jésus retourna dans la puissance de l’esprit dans la Galilée. Et sa réputation se répandit sur toute la région à l’entour de lui. Et lui-même enseignait dans leurs synagogues en étant célébré par tous. » Jésus vient de la Galilée, il en est sorti pour la première fois pour aller écouter Jean au Jourdain, puis pour aller au désert. Maintenant il s’en revient, il fait retour : la boucle est bouclée, en quelque sorte, ce que sous-entend le verbe [hupostrefoo] employé ici.

Mais il ne s’agit pas d’un simple retour, à la case départ. Il ne revient pas dans le même état, mais dans la puissance de l’esprit. La [dunamis], c’est ce qui donne notre dynamisme, notre dynamique : c’est un élan, une puissance d’entraînement actif. L’expression de Luc peut vouloir dire deux choses, et peut vouloir les dire à la fois. Jésus (1er sens) est animé, entraîné, dynamisé, par l’esprit. Cet esprit descendu visiblement sur lui après son baptême, une fois sorti de l’eau, de manière corporelle « comme une colombe« , l’a entraîné vers le désert et l’a rendu fort contre les tentations (nous aurons ce récit des tentations dans quelques semaines : oui, je sais, c’est le bazar ! Je déplore aussi ce désordre dans les textes, et surtout quand Luc nous dit aujourd’hui-même en commençant qu’il a été spécialement attentif à l’ordre !!). Et maintenant, avec cette même force, il vient comme un lutteur pour réaliser sa mission. Mais aussi Jésus (2° sens) vient avec une capacité d’entraîner derrière lui qui lui vient de cet esprit : l’esprit qui le dynamise est communicatif, et cet esprit pénètre ceux que touche sa parole pour les entraîner à sa suite. Ce qui s’inaugure ici est un élan formidable où tout un peuple bientôt va se mettre ou se remettre en marche.

La Galilée est bien sûr la région d’origine de Jésus, mais sa mention n’est pas anodine. C’est bien selon Luc la région d’origine de Jésus, sa naissance à Bethléem apparaissant « accidentelle » : non pas au sens d’une chose arrivée par hasard, mais au sens où c’est un évènement déterminé (un recensement décrété par Auguste -dont on n’a par ailleurs aucune trace !!), survenu vers la fin de la grossesse de sa mère, qui explique cette « délocalisation » de sa naissance. A part cela, il est bien de Nazareth. Or Nazareth… ce n’est rien ! C’est une ville sans « passé », sans la moindre mention dans les traditions bibliques ; autant dire qu’il sort de nulle part. Et la Galilée même est une région peu recommandable : ce n’est pas la noble Judée -capitale : Jérusalem-, avec le passé prestigieux de royaume fidèle que lui a construit la tradition biblique. La Galilée est plutôt du côté du royaume du nord, de ces territoires toujours suspects d’idolâtrie et d’infidélité ; elle est aux marches d’Israël, traversée par toutes sortes de routes commerciales et du coup par toutes les « nations », elle est le lieu du mélange, du « pas clair », du « pas chimiquement pur ». Or c’est là que tout commence…

Il me semble qu’il vaut la peine de s’arrêter un instant ici, sur ce que nous venons de mettre en lumière. Car ce sont au fond trois choses qui, dès l’origine, marquent le ministère et l’œuvre de Jésus : l’origine trouble, le dynamisme et l’esprit.

L’origine trouble : être disciple de Jésus, marcher à sa suite, ce n’est pas avoir un pedigree, ce n’est pas avoir des lettres de recommandations. On n’est pas « recommandable » parce qu’on est disciple de Jésus, et l’actualité nous montre assez que ce ne sont pas nécessairement ceux qui se revendiquent le plus de lui qui sont ses disciples les plus authentiques. Et le groupe des disciples n’est pas un ensemble de « gens biens », ce n’est pas « gens de confiance.fr ». L’Eglise, la vraie, l’authentique, ce n’est pas une institution de la respectabilité. Elle vient de Nazareth, elle commence en Galilée. Pour l’Eglise, pour celles et ceux qui veulent être l’Eglise, chercher la respectabilité, c’est se tromper de cible : parce que c’est chercher dans le regard des autres le respect et la position. Il n’est que de relire les débuts de la Première Epître aux Corinthiens pour s’apercevoir quels genre de gens composent cette première communauté à Corinthe, grand port de commerce avec tout ce qui fait la vie d’un port ! « [..] débauchés, idolâtres, adultères, [..] dépravés, sodomites, [..] voleurs, profiteurs, [..] ivrognes, diffamateurs, [..] : voilà ce qu’étaient certains d’entre vous. Mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous êtes devenus des justes, au nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu. » (1Cor.6,9-11). Ce qui fait l’Eglise, ce n’est pas d’où on vient, à aucun stade, mais où on va et surtout avec qui on marche. Ce qui la rend vraiment « catholique », c’est de faire chercher le même Jésus d’où qu’on sorte : c’est cela le cœur de son universalité !

Mais il s’agit aussi de dynamisme : comme on vient de le voir dans ce que Paul écrit de son côté aux Corinthiens, il s’agit d’aller. Qu’importe d’où on vient, et ce à n’importe quel moment de son histoire. Qu’importe « où on en est » : ce qui compte c’est d’avancer, c’est d’être dans le dynamisme de l’esprit. [Vous avez été lavés, sanctifiés, justifiés] « par l’esprit de notre dieu » écrit Paul. Ce qui compte c’est une marche, un élan, et que ce soit l’élan même qui anime Jésus. C’est également une chose très importante et qui reste à faire : l’Eglise authentique, ce n’est pas d’abord une organisation, mais la combinaison spontanée des dynamismes entraînant chacun de ses membres. Pour l’un, c’est l’attention aux enfants ; pour l’autre, c’est la mise en réseau des gens pour qu’ils se parlent ; pour une autre encore, c’est le secours aux refugiés, pour un autre… que sais-je encore ? Et il ne s’agit pour personne, POUR PERSONNE, d’organiser cela ni d’institutionnaliser cela !! Qui pourrait prétendre organiser l’esprit ? Mais si l’on croit que l’esprit est donné à ceux qui croient en Jésus et le suivent, alors on fait confiance aux actions et aux inspirations de chacun : tout juste faut-il qu’elles soient confrontées à la parole de Jésus pour que chacun puisse vérifier que c’est bien l’esprit de Jésus qui l’anime, non un autre. Mais évidemment, si l’on ne croit pas que l’esprit est présent en chacun des croyants et des disciples de Jésus, on construit une institution qui s’empare de tout cela et le contrôle sous prétexte de veiller à l’authenticité. Or ce n’est pas l’institution qui doit s’emparer de ces élans pour les faire siens et les graver dans le marbre, aussi beaux soient-ils (et ils le sont !!!). Il s’agit simplement de les voir vivre et de les laisser vivre. On est très, très loin du compte ici…

Il s’agit enfin de l’esprit. On l’a lu dans la formule de Paul aux Corinthiens, « au nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu. » L’esprit et Jésus sont indissociables. Il n’y a pas l’un sans l’autre. On ne peut suivre Jésus sans l’esprit, son esprit. On ne peut participer de l’esprit ni vivre de lui sans Jésus et sa parole qui retentit. Quand Luc écrit : « Et Jésus retourna dans la puissance de l’esprit dans la Galilée. Et sa réputation se répandit sur toute la région à l’entour de lui« , il lie étroitement les deux et fait de l’un le gage d’authenticité de l’autre (et réciproquement). Et du coup, la « réputation » qui se répand acquiert elle-même un double statut : elle est une parole « sur » Jésus colportée par les uns et les autres, mais du coup elle devient aussi une parole « de » (au sujet de) Jésus. Et cela parce qu’elle « se répand« , c’est-à-dire qu’elle participe au dynamisme même dont il est question, le dynamisme de l’esprit. L’esprit travaille toujours à la fois de l’intérieur et de l’extérieur : dans le récit que Luc fera de la Pentecôte (Ac.2), il montrera l’esprit venant sur les disciples et les poussant au-dehors, mais aussi dans le même temps l’esprit agissant sous mode d’interrogation naissante dans tous les peuples présents aux alentours et les poussant vers le même lieu, vers l’intérieur. L’Eglise authentique est donc celle qui croit en l’esprit autant qu’en Jésus, qui ne se croit pas obligée de dicter à chacun ce qu’il doit faire ou des règles pour son existence mais qui se contente de faire résonner la parole de Jésus en cherchant à rester grâce à elle fidèle à l’esprit, qui « sort » manifester cette parole qui n’est pas faite pour elle-même ou pour être gardée « à l’intérieur » , mais aussi qui reconnaît dans le monde où elle vit, et s’en émerveille, des élans qui ouvrent à Jésus et sa parole, qui y ressemblent.

Ainsi donc, l’origine trouble, le dynamisme et l’esprit font l’Eglise authentique, celle qui débute avec le retour de Jésus en Galilée tel que Luc nous le raconte. Il ajoute encore une autre chose : « Et lui-même enseignait dans leurs synagogues en étant célébré par tous. » Les synagogues lui préexistent, les hommes se rassemblent déjà et ils en ont déjà l’habitude. Jésus ne va pas « prêcher » dans des lieux qu’il a fondés : il trouve des gens déjà assemblés pour écouter la parole du dieu (ses yeux sont ouverts sur le monde qui l’entoure, il y voit ce que l’esprit qui l’a précédé a déjà accompli et les désirs, les dynamismes, qui sont déjà nés dans les cœurs), et il vient à leur rencontre. Illustration s’il en est de ce que nous avons vu précédemment. Petit détail : le participe passé passif [doxadzoménos] que j’ai traduit par « célébré » vient du verbe [doxadzoo] qui signifie en premier lieu « avoir une opinion, croire, penser, juger« , en deuxième lieu « s’imaginer, se figurer, supposer » et en dernier lieu « glorifier, célébrer« . Il me semble qu’il y a là aussi un chemin d’humilité de Jésus : il parle, il annonce, mais ce faisant il laisse les auditeurs -ceux qui cherchent à écouter la parole du dieu, car c’est bien pour cela que l’on vient à la synagogue- se faire une opinion à son sujet et au sujet de ce qu’il dit, puis aussi supposer des choses à son égard ou à l’égard de ce qu’il dit, enfin le célébrer si tel est leur chemin. Avec cette manière, il n’assène rien, mais il prend le risque de la réaction à son endroit. C’est la gratuité avec le risque qu’elle comporte. Et c’est tout simplement magnifique.

« Jésus à la synagogue », évangéliaire copte-arabe (1250), Bibliothèque de l’Institut Catholique, Paris.

Bon, eh bien avec tout cela, je n’ai pas parlé de l’arrivée à Nazareth ! Ce sera pour … dans trois ans !!

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