Sur de nouvelles bases : dimanche 7 juillet.

Lire l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

    Miracle ! Le texte d’aujourd’hui fait suite à celui de la semaine passée ! Nous aurons donc… (roulement de tambour)… la suite. Pour mémoire, je rappelle que la grande section où nous sommes a débuté avec la convocation puis l’envoi en mission des Douze, leur succès à double tranchant, leur retour et la leçon que leur fait immédiatement Jésus quant à l’attitude qu’il attend d’eux. Il leur a ensuite interdit nettement toute proclamation de sa messianité, annoncé sa passion et l’exigence pour tout disciple d’entrer dans la même démarche d’abandon.

     Luc a inséré consécutivement la « transfiguration » et la guérison du jeune épileptique que les disciples ne parviennent pas à guérir, puis une deuxième annonce de son arrestation, qui reste incomprise mais entraîne tout de même des réactions diverses, à savoir : qui est le plus grand, mais aussi qui a le droit ou non de faire des choses au nom de Jésus. Devant le caractère inéluctable de son arrestation, mais aussi avec la volonté ferme d’éduquer ses disciples à la juste attitude pour porter authentiquement sa propre mission, Jésus décidait pour finir de monter à Jérusalem, et cette fois non pas discrètement mais en le faisant savoir par des messagers le précédant. L’appel à le suivre, illustré par trois historiettes, prend un caractère désormais nouveau, plus explicitement radical et exigeant.

Mon modeste commentaire :

     « Après ces choses,… » quelles  choses ? Mais tout ce que l’on vient de rappeler ci-dessus, bien sur. L’expression de Luc laisse entendre que l’épisode d’aujourd’hui ne fait pas nombre avec ce qui a été précédemment raconté. En particulier, Jésus avait, dans sa résolution doublement motivée de se rendre à Jérusalem, choisi d’envoyer « devant sa face » des messagers « afin de disposer pour lui« . Ici, il ne s’agit pas de la même chose : notre épisode d’aujourd’hui n’est pas un retour sur ce qui a eu lieu avec un nouveau point de vue, une sorte de nouveau récit de cet envoi des messagers. Non, il se passe cette fois autre chose. Certains vont en avant de lui pour donner une-caractère public et explicite à sa montée vers Jérusalem; d’autres, maintenant, vont être envoyés à leur tour mais dans un autre but.

     « … le seigneur dresse soixante-dix autres, et les envoie  » Le verbe [anadéïknumi] signifie  montrer en levantlever en l’air comme un signal, faire connaître publiquement ou encore consacrer, inaugurer. Le mot est inattendu ! Ainsi ces soixante-dix autres (ce ne sont décidément pas les premiers messagers) sont un manifeste. Peut-être par leur nombre, aussi : certains manuscrits portent soixante-douze : on voit bien que certains correcteurs ont essayé de montrer une extension des Douze (douze fois six font soixante-douze). Mais non, il ne s’agit pas de cela justement. Et de quoi s’agit-il alors ? Je suis tenté de faire le rapprochement avec les sept (car sept fois dix font soixante-dix) distincts des Douze, issus des « Hellénistes » dont parlent les Actes (Ac.6) : Luc rapporte que, dès la première communauté, les frères plutôt issus de la diaspora hellénophone ne se reconnaissaient pas dans les Douze, et avaient besoin d’une approche moins centrée sur la communauté de Jérusalem, ses Douze et (déjà !) ses habitudes, ses interprétations. Les Douze ont consenti à ce que sept autres nommément connus à leur instar, Etienne, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, soient aussi reconnus comme des responsables, des autorités, dans la communauté, et soient eux aussi des figures originaires de la mission.

     En rapprochant ces deux textes, je tends à interpréter celui d’aujourd’hui comme une anticipation par Luc de ce moment : c’est comme s’il situait en Jésus lui-même cette pluralité d’origine de la communauté des disciples. Oui les Douze sont les Douze, et ont été institué les premiers; mais il en choisit encore soixante-dix : la mission est la même, si l’on veut bien comparer les deux textes. Lecteur, je t’invite à le faire : Lc.9,1-5 d’une part, Lc.10,1-16 d’autre part. L’idée est la même de part et d’autre, même si elle est plus développée, plus nuancée, plus affinée dans le deuxième cas. Au passage, cher lecteur, tu t’apercevras que tu n’auras jamais eu dans le lectionnaire que la première partie de la mission des soixante-dix ! L’autorité des successeurs des Douze, qui préside à la constitution du lectionnaire, craindrait-elle de trop faire voir la légitimité des soixante-dix ? Je n’ose conclure… En tous cas, Luc semble montrer que la communauté des disciples de Jésus possède très authentiquement une pluralité d’origines. Tout ne vient pas aux disciples par les Douze : mais les Douze viennent de Jésus pour les hommes, et les soixante-dix viennent aussi de Jésus pour les hommes. Il a d’emblée voulu aller aux hommes, à tous les hommes, par plusieurs chemins.

     « …et il les envoie par deux en avant de sa face dans toute ville et lieu où lui-même a l’intention de venir. » Le fait d’être en avant de sa face est exactement semblable aux messagers déjà envoyés pour publier sa montée vers Jérusalem, pour indiquer quel est son itinéraire. En revanche, ceux-ci sont envoyés par deux. Pourquoi donc ? Voilà un aménagement nouveau, les Douze n’étaient pas envoyés par deux, on ne sait d’ailleurs pas s’ils étaient chacun de son côté, ou bien en groupe de douze. Ici, l’ambiguïté est levée, ils sont deux par deux, trente-cinq binômes. Par deux, c’est d’abord une attestation  : la Loi exige la parole de deux témoins pour attester de la vérité d’un fait. Mais par deux, c’est aussi une dépossession, une désappropriation : être crédible ne dépend pas du « charisme » de l’un ou l’autre, mais bien de leur accord. La prise de possession de la mission de la part de celui qui en est investi devient moins possible, au contraire même. Dans l’exercice même de la mission, il va falloir sans cesse cherche l’accord, laisser place à la parole de l’autre, écouter autant que parler. Ce n’est pas une petite précision par rapport à la mission des Douze.

     Et où sont-ils envoyés ? « dans toute ville et lieu où lui-même [melloo] venir« . Le point est sujet à discussion, car  le verbe [melloo], c’est être sur le point de, avoir l’intention de, mais c’est aussi devoir arriver, et encore hésiter, différer, tarder. Les nuances vont jusqu’à la contradiction : si l’on est sur le point de venir, c’est que l’on ne va pas tarder; mais si l’on hésite à venir, on pourrait ne jamais le faire. La manière de traduire est donc difficile, parce qu’elle induit et impose une manière de comprendre. J’ai dû en choisir une, mais je préfère, lecture, te laisser choisir. Le point commun de toutes ces nuances de sens, disons-le tout de même, c’est que de fait, actuellement, Jésus n’est pas dans ces villes et lieux. Y viendra-t-il en personne ou non, c’est là la question, indécidable. Et pourquoi, après tout, faudrait-il décider ? Et si Luc avait à dessein choisi ce mot aux nuances si amples ? Et s’il voulait laisser entendre que, dès lors que les deux disciples authentiques se trouvent là, Jésus y est aussi (même si non physiquement) ? Car c’est la conclusion du passage (qui ne nous est pas donnée aujourd’hui) : « Qui vous entend, c’est moi qu’il entend ! Qui vous repousse, c’est moi qu’il repousse ! Et qui me repousse, repousse celui qui m’a envoyé ! » Ainsi, la grande différence entre les premiers messagers et les soixante-dix serait celle-ci : les premiers signalent à l’avance un itinéraire, celui par lequel Jésus se rend physiquement à Jérusalem et le montre. Les seconds dépassent cette limite, ils permettent à Jésus dans le même temps d’aller partout, physiquement ou non. Les premiers sont un signe pour les disciples eux-mêmes, ainsi que pour les puissants : je vais à Jérusalem, où on va avec moi si l’on est mon disciple. Les seconds sont un signal pour tous les hommes : je viens à vous, où que vous soyez.

     Suivent des consignes, mais pas immédiatement. Luc, différemment de l’envoi des Douze, fait précéder ces consignes d’une considération plus générale : « Si la moisson est abondante, les ouvriers en revanche sont peu; demandez donc au maître de la moisson qu’il envoie des ouvriers dans sa moisson. » A l’orée de la mission, il y a une métaphore, qui met en évidence une disproportion entre l’œuvre à faire et ceux qui la font. La moisson est un mot qui désigne tout aussi bien le champ de blé : autrement dit, il ne s’agit pas du processus de la moisson, mais bien du vaste ensemble des blés mûrs qu’il est temps de récolter. Tous les paysans savent qu’il y a un temps, un moment, à ne pas rater. Entre les aléas météorologiques et le mûrissement des blés, il y a une fenêtre pas laquelle passer sans retard. Or, pour opérer avec efficacité, pour ne rien perdre, il faut de nombreux bras. Et là est le hiatus : d’un côté, [polus] (qui donne nos poly-), de l’autre [oligoï] (qui donne nos oligoéléments, mais aussi notre oligarchie). D’un côté la grande quantité, de l’autre, le petit nombre. Le constat initial est celui du risque pour la moisson : c’est elle qui est en péril , c’est elle qui doit rester la préoccupation de chacun. La formule, la métaphore, n’est pas d’abord un slogan en faveur des « vocations », comme on l’interprète souvent : les Douze avaient vite envisagé les choses à partir de ce qu’ils avaient fait, du succès. Désormais, Jésus invite à envisager non le succès mais l’indigence des opérateurs devant l’ampleur de la tâche. Ces opérateurs, non seulement sont envoyés deux par deux pour mieux attester en même temps qu’être plus désappropriés de la mission, mais encore ils sont insuffisants et appelés à rester dans une claire conscience de cette insuffisance. Le verbe [déoo], dont un sens dérivé signifie bien prier, demander, signifie fondamentalement manquer de : autrement dit, s’il y a supplique, c’est plus sous la forme du gémissement devant sa propre insuffisance. Les soixante-dix ne sont pas un nombre clos, ils sont ouverts d’emblée à un nombre plus grand et ils se réjouiront sans cesse, quoiqu’en tremblant toujours, de voir arriver d’autres qu’eux envoyés à cette mission. On est aux antipodes du cléricalisme, à sa voir de la prise de possession jalouse d’un pouvoir derrière le paravent d’une tâche prétendument exclusive. Non, la tâche n’est pas exclusive, elle sera toujours trop ample pour l’être.

Brueghel moisson
La moisson est trop vaste pour les ouvriers démunis, qui n’en ont que plus besoin d’être assistés, soutenus, restaurés. Ils vivent, ils œuvrent, au rythme humain, avec joie de vivre et don de soi, à l’ombre de l’arbre de vie où l’Agneau a livré sa vie.

     Deuxième considération, deuxième métaphore. Elle sans aucun lien d’image avec la première, qui était agricole : celle-ci relève du pastoralisme. « Allez : voici, je vous envoie comme agneaux au milieu de loups. » L’ordre initial ressemble d’abord  à un encouragement, mais à l’énoncé de ce qui suit, il s’apparente plutôt à une mission-suicide ! Voilà qui est saisissant : laissons-nous saisir, puisque telle est manifestement l’intention de l’auteur. [Arnos], c’est bien l’agneau. Et l’agneau… n’est-il pas une des désignations du Christ dans le tout premier christianisme ? En référence à Isaïe, c’est une des lectures privilégiées du mystère du salut pas la croix. Jésus monte résolument à Jérusalem, dans la pleine conscience de ce qui l’attend. C’est ainsi qu’avec fermeté il a choisi de réaliser sa mission, en ne fuyant pas la menace, sans pour autant changer son mode d’annonce et d’existence. Il est lui-même l’Agneau, au milieu de loups. Ceux qu’il envoie n’échappent pas à cette condition, à cette situation. Ce manière désormais explicite, il situe la mission de ses disciples dans l’exacte trace de la sienne, avec le même moyen pour la réaliser. Ô disciple d’aujourd’hui si tu prends au sérieux la mission qui est la tienne, les préalables sont donc au nombre de deux : être dépassé et dépossédé, ne pas vouloir d’autre moyen que celui choisi par celui qui t’envoie, à savoir livrer sa vie.

      Ces considérations préalables posées, les consignes peuvent être énoncées : on voit qu’elles changent a priori de sens, elles ne sont pas marques d’exclusivité mais deviennent au contraire le souvenir de cette indigence fondamentale qui désapproprie de la mission pour la mener avec plus d’authenticité, en même temps qu’elles mettent une forme au don de soi entier. « N’emportez pas de bourse, pas de sac, pas de sandales, et ne vous attachez à personne en chemin. » Le [ballantione] est bien une bourse à monnaie, le verbe associé, [bastadzoo], signifie fondamentalement mettre en mouvement : lever, soulever, porter, emporter. Il ne s’agit pas seulement de ne pas emporter avec soi une bourse où mettre de la monnaie, il s’agit de ne pas mettre en œuvre des réserves d’argent, de ne pas faire de l’argent le moteur de la mission. Pas plus les réserves, quelles qu’elles soient, dont le sac serait le contenant. Ce n’est pas non plus une question de moyen de locomotion (le mot désigne précisément les semelles que l’on place sous ses pieds). Et ce n’est pas non plus une question de « carnet d’adresse », de relations grâce auxquelles ont trouverait les moyens d’agir : au contraire, la formule invite plutôt à rester libre dans ses relations humaines, pas prisonniers d’attachements qui brideraient la parole ou l’action. Les moyens de la mission ne sont, en fait, aucun des moyens habituellement utilisés.

     « En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : paix à cette maison. Et s’il y a là un fils de la paix, se reposera sur lui votre paix; si ce n’était pas le cas, sur vous elle se recourberait. » Les soixante-dix, les disciples envoyés, sont d’abord messagers et ouvriers de la paix, c’est la première parole qui leur doit échapper, et c’est sur cette base que les relations doivent être établies avec les habitants : s’ils sont chercheurs de  paix, « fils de la paix« , ils seront touchés et ouverts par cette première parole. Si ce n’était pas le cas, les choses seront claires, mais la paix du disciple ne sera pas pourtant autant perdue : on construit sa propre paix en disant clairement ce pour quoi l’on est venu. Le disciple n’avance pas masqué, il ne cache pas son annonce, il joue franc-jeu. Si on cherche la paix, on l’acceptera à cause d’elle, quels que soient par ailleurs ses défauts ou ses défaillances. Si on la cherche pas, au moins les choses auront été dites, une porte aura été ouverte.

     « Dans cette maison, dès lors, restez, mangeant et buvant les choses de chez eux : digne en effet est l’ouvrier de sa récompense. Ne passez pas de maisonnée en maisonnée. » La mission se réalise dans les relations : la porte est ouverte ? La paix est recherchée ? On reste là. Et l’on reçoit ce qui nous est donné : on reçoit beaucoup plus que ce que l’on croit donner. Le disciple vit de reconnaissance, non celle qu’on a vis-à-vis de lui, mais celle qu’il a pour les personnes qui l’on reçu : n’oublions pas qu’il se présente sans rien, sans ressource, sans réserve. On adopte aussi le mode de vie des personnes hébergeantes, on se transforme à leur contact. L’acclimatation de l’évangile à leur vie est d’abord une acclimatation du disciple de l’évangile à la vie qu’on lui offre. Pas de recherche de la performance en tout cela, mais une implantation durable. J’ai été fort surpris, une fois, lors d’une visite de Témoins de Jéhovah qui m’assuraient de leur conformité à l’évangile : je leur ai demandé leur Nouveau Testament et j’ai cherché ce passage. Il n’y était pas ! Il y avait d’autres mots à cet endroit, mais pas ceux-là.

     Au terme, la mission est la même que celle qui a été confiée aux Douze, « …et prenez soin de ceux qui sont en souffrance, et dites-leur : est [désormais] proche de vous le royaume de dieu. » Guérison –soin des personnes–, et annonce de la proximité du royaume, non qu’il ne tardera pas (futur), mais bien que désormais ce royaume s’est fait proche, qu’il est là, à toucher. Et puis il y a la suite, que tu dois aller lire seul cher lecteur. Juste un mot pour finir : dans ces mots se dessine l’ombre de François d’Assise. C’est là qu’il puisait sa radicalité et son énergie. Et, ma foi, il a bien failli renouveler l’Eglise ! Je suis même injuste : il l’a fait, en partie, pas autant qu’il aurait voulu mais bien réellement. Je veux dire que ces mots ont toujours ce pouvoir de renouvellement, qu’ils sont bien pour aujourd’hui, que nous en avons besoin.

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