Tout changer par l’espérance : dimanche 11 août.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà plus loin dans la séquence que Luc consacre à la relation aux biens ou au fait de posséder, à la dynamique de l’évangile comparée à la dynamique de possession. Tout a commencé avec une interpellation de Jésus venue de la foule, l’appelant à être arbitre en droit, mais lui a opposé la question de sa légitimité en la matière. Puis, Luc rapporte une parabole dont le sujet est cet appétit de posséder plus que l’autre (ces deux moments nous ont occupé la semaine dernière).

      Vient ensuite un long discours aux disciples, les appelant d’abord à s’en remettre, pour la nourriture comme pour la vêture, à la providence, puis à vendre et donner leurs biens, enfin à être comme des hommes qui veillent. Si je ne me suis pas trompé la semaine passée, c’est la logique inverse de celle d’abord mise au jour, la logique de la croissance et du « posséder plus » : mais on voit qu’elle a elle aussi des développements et un approfondissement, ce n’est pas qu’une attitude inverse défensive, c’est un véritable style de vie.

     S’ensuit, après ce long discours aux disciples, un discours adressé plutôt aux Douze, portant sur une veille active dans la gestion des biens du maître, et s’ouvrant sur le caractère urgent et paradoxal de la mission de Jésus. Après, le discours change de thème et d’interlocuteurs : il s’adresse de nouveau aux foules et revient sur le jugement à porter sur les choses et les temps, ainsi que sur ses critères.

      Le passage que nous avons aujourd’hui est bizarrement coupé : il y a la fin du discours aux disciples, et le début du discours aux Douze.

Mon modeste commentaire :

     « Ne crains pas, le petit troupeau, parce que votre père se plaît à vous donner le royaume. » La phrase qui ouvre le passage d’aujourd’hui est… une conclusion ! Elle conclut en effet tout le début du discours aux disciples, qui commence sur ce même thème de la crainte : « Aussi je vous dis : ne vous inquiétez pas […]« , avec le verbe [mérimnaoo] qui signifie être inquiet, préoccupé de… Ce mot revient trois fois dans ce début de discours. Il s’agit de ne pas craindre de s’abandonner à  la providence : évidemment, s’il s’agit de prendre le contrepied de l’attitude qui consiste à se constituer des réserves pour contrôler sa propre vie, la remise de soi à la providence apparaît nettement comme un risque majeur ! D’où la comparaison avec les oiseaux du ciel et les lys des champs, bien mieux nourris ou vêtus que n’importe qui.

     C’est bien d’un contrepied qu’il s’agit : « Et vous, ne cherchez pas que manger, que boire, ne vous excitez pas : car tout cela, les nations du monde le recherchent. » Les disciples apporteront autre chose par leur mode de vie. Il me semble important de souligner qu’ici, nous sommes tous concernés ! Tous ceux, du moins, qui s’avouent disciples du Christ : l’absence d’inquiétude ou de préoccupation pour le manger et le vêtir, autrement dit pour les besoins fondamentaux, est un signe de contradiction, peut-être plus nécessaire aujourd’hui que n’importe quand. Notre âge est marqué par la « croissance » (=le profit de certains) effrénée, la « nécessité » d’être « concurrentiels » (=attirer les investisseurs par une perspective de profits pour eux plus importants et plus rapides) : une telle attitude dénie justement cette « nécessité », et cela pourrait désarmer le système de la finance, comme la non-violence des Ghandi, Luther King ou Mandela a pu désarmer le système des pouvoirs répressifs. Je n’ai pas de théorie à exposer ici, mais je me dis qu’il y a une piste à creuser, et d’urgence : la solution à notre crise planétaire, qui fait que nous vivons depuis fin juillet à crédit sur la planète (sans aucun remboursement prévu !!!) passera peut-être plus par les comportements individuels que par les pouvoirs ou les réformes, qui ne se feront pas pour des questions d’intérêts. Ceux qui ont les moyens et sont sans scrupule peuvent toujours penser qu’ils achèteront le moment venu une solution qui les mettra eux à l’abri, quitte à changer de planète, et tant pis pour « les masses » de « gens qui ne sont rien »…

      Cette première partie de son discours aux disciples est conclue par Jésus avec les mots suivants : « … votre père en revanche sait que vous avez besoin [de boire et de manger]. Aussi bien cherchez son règne, et cela vous sera ajouté. Ne crains pas, le petit troupeau, parce que votre père se plaît à vous donner le royaume. » Un insistance se fait : c’est votre père ! Le dieu dont il est question précédemment, qui se soucie des oiseaux et des fleurs, a avec les disciples une relation particulière. Mais oui, rappelez-vous : c’est l’expérience de filiation ouverte à tous en commençant par les « tout-petits ». La recherche du règne avant tout se verra complétée par une providence magnifique. J’ai traduit la première occurence de [basiléïa] par « règne » (et la deuxième fois par « royaume« ), parce que je comprends  le sens ainsi : cherchez avant tout à ce qu’il règne sur vous, à ce que s’étende sur vous et votre vie sa royauté. Et vous verrez alors qu’elle s’étend jusqu’aux préoccupations les plus humbles, les plus basiques.

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Le troupeau est petit, les moutons gardent les yeux fixés sur leur berger. Lui les rassure par la main qu’il leur tend, et ne les rassure pas par la croix qu’il tient.

     Tout de même, ce n’est pas très évident. Le champion toute catégorie de ce style de vie est sans doute le Poverello, François d’Assise. Or celui-ci dicte à Frère Léon la parabole suivante  : » […] Je reviens de Pérouse et par une nuit profonde je viens ici, et c’est un temps d’hiver, boueux et froid au point que des pendeloques d’eau froide congelée se forment aux extrémités de ma tunique et me frappent toujours les jambes, et du sang jaillit de ces blessures. Et tout en boue et froid et glace, je viens à la porte et, après que j’ai longtemps frappé et appelé, un frère vient et demande : Qui est-ce ? Moi je réponds : Frère François. Et lui dit : Va-t-en ; ce n’est pas une heure décente pour circuler ; tu n’entreras pas. Et à celui qui insiste, il répondrait à nouveau : Va-t-en ; tu n’es qu’un simple et un ignare ; en tout cas, tu ne viens pas chez nous ; nous sommes tant et tels que nous n’avons pas besoin de toi. Et moi je me tiens à nouveau debout devant la porte et je dis : Par amour de Dieu, recueillez-moi cette nuit. Et lui répondrait : Je ne le ferai pas. Va au lieu des Crucigères et demande là-bas. Je te dis que si je garde patience et ne suis pas ébranlé, qu’en cela est la vraie joie et la vraie vertu et le salut de l’âme. » Cette fameuse « joie parfaite » fait aussi voir que s’abandonner à la providence n’est pas une autre manière de s’assurer toujours le gîte et le couvert, bien au contraire ! Ceux qui en ont pris le risque ont appris à leurs dépends que ce n’était pas une partie de plaisir.

     Du coup, on pourrait comprendre en deux sens la formule conclusive de ce passage, qui se trouve par découpage malheureux être la première de notre lecture d’aujourd’hui. On pourrait comprendre : « N’aies pas peur, le petit troupeau,…« , tu peux être rassuré « parce que votre père se plaît à vous donner le royaume, » c’est un cadeau incomparable ! Mais on pourrait comprendre aussi : « N’aies pas peur, le petit troupeau… », n’aies pas peur du fait « que votre père se plaît à vous donner le royaume« , ce n’est pas un cadeau empoisonné ! Le royaume, le don du royaume, est-il la consolation du petit troupeau, où la cause même de sa peur ? Sans doute les deux. Car on peut pressentir qu’il y a là une sorte de bascule, être pris d’une sorte de vertige devant le fait de ne plus se soucier de ce qui fait habituellement la préoccupation première de tous les êtres animés. Comme pouvaient être pris de vertige ceux qui tenaient le principe de la non-violence dans leur protestations : cela n’empêchait pas les coups, les arrestations, etc. Et l’expression « petit troupeau » ajoute un nouvel élément à cette peur bien légitime : si peu nombreux sont ceux qui veulent protester, par leur style de vie, d’une autre monde possible ! Comment un si petit nombre pourrait-il changer le monde ?

     Mais sa mission est-elle bien de « changer le monde » ? Je voudrais noter d’abord que Luc « canonise » en quelque sorte par la formule « le petit troupeau » la distinction entre le monde et les disciples comme « ensemble » : que ce soit actuellement ou à terme. Le but  assigné au petit troupeau n’est pas d’être un jour le monde entier, il sera toujours un petit troupeau. L’idéologie selon laquelle l’Eglise devrait un jour être le monde entier, selon laquelle tous les hommes devraient un jour être dans l’Eglise (ou de l’Eglise) n’est pas évangélique. Par ailleurs, le repli sur soi des disciples comme petit troupeau n’est pas possible non plus : à eux est donné le royaume, mais le royaume c’est « ce monde autrement ». Ce qui implique premièrement que l’Eglise (autre nom pour les disciples pris comme un ensemble) n’est pas le royaume (puisqu’il lui est donné), mais aussi deuxièmement qu’elle ne peut pas se tenir à l’écart du monde qui est le destinataire ultime du royaume, elle se doit de le lui offrir sans cesse avec le maximum d’authenticité. Elle ne peut vivre dans un quant à soi replié, « souffrant » en quelque sorte d’être en ce monde en attendant « l’autre monde ». Cette idéologie non plus n’est pas évangélique, il n’y a pas « d’autre monde » ! C’est ce monde-ci qui est l’objet aujourd’hui de l’attention salvatrice. Le pari est sans doute celui d’une contamination par le cœur, d’une contagion. Il faut oser croire à l’action de l’insignifiant, à l’influence du petit. Le petit troupeau agit comme un signe aussi contagieux que possible, fait d’êtres humains bien « de ce monde » et « dans ce monde », il tente en accueillant ce royaume qui lui est donné de montrer « ce monde autrement ». L’actualité cruelle fait bien voir que ce troupeau, pour être authentique, ne peut qu’être petit. Mais c’est à ce prix qu’il touche une foule immense.

     Nouvelle étape : Luc fait suivre ici une autre parole qui apparaît dès lors comme une étape supplémentaire à franchir. Ce n’est pas seulement ne plus s’inquiéter pour ses besoin fondamentaux, c’est se défaire de ce que l’on a ! « Vendez ce dont vous disposez et donnez en aumône : … » Le pluriel [ta huparkhônta] désigne ce dont on dispose, les biens et par suite la fortune, mais étymologiquement il s’agit bien des ressources premières, de ce par quoi on commence, avec l’idée de fondement. Cela est donné sans retour possible, sans compensation d’aucune sorte, en aumône. L’idée est bien de vendre (le mot inclut la négociation, donc il ne s’agit pas d’une vente pour se débarrasser) ce sur quoi la vie quotidienne se fonde, et de le donner à qui ne pourra ni le rendre ni donner en échange. A rebours de l’homme de la parabole qui est seul avec « son âme » pour profiter de ses biens, du riche qui en amassant se replie sur lui-même (et combien on observe qu’aujourd’hui ce sont les « riches qui amassent » qui se replient sur eux-mêmes, dans un entre-soi mortifère et socialement désastreux), le disciple du royaume est tout aux autres, à qui ses propres biens sont destinés.

     La suite est de la même veine : «  … : faites-vous bourses ne vieillissant pas, trésors qui ne fassent jamais défaut : dans les cieux, où voleur ne s’approche ni petit ver ne putréfie. En effet, où est votre trésor, là sera encore votre cœur. » Puisque la parabole a analysé la recherche de l’être humain comme celle d’une vie inaltérable dans ses fondements, une voie alternative est proposée ici avec le même objectif. Objectif qui du même coup apparaît comme authentique : vouloir être toujours, désirer l’éternité, c’est bien humain, et authentiquement humain. Ce n’est pas de la démesure, ou plutôt c’est s’ouvrir à la démesure du désir. Nous avons soif d’un « toujours ». A vrai dire, c’est le « jamais » ou le « plus jamais » qui font peur ! Mais nous avons soif d’un « toujours ». Et l’alternative pour la réalisation de ce « toujours », c’est un autre type de richesses, dont la conservation ne tient pas tant à leur accumulation qu’en leur lieu de préservation, à savoir « dans les cieux« . Voilà une expression qui a quelque chose de mythique, et qui peut se prêter à tout sorte d’interprétation !

     Mais cette expression vaut sans doute avant tout par le contraste qu’elle fait. C’est ce qu’a fort bien compris Charles Péguy lorsqu’il évoque la petite espérance, enfant qui court et va vient entre ses deux grandes sœurs sérieuses que sont la foi et la charité. Et elle fait, dans ses aller-retours, vingt fois le trajet à force de courir devant et de revenir comme une enfant. « Que lui importe de nous faire faire vingt fois le même trajet. Elle a raison. Ce qui importe (et de nous faire aller vingt fois au même endroit qui est généralement un endroit de déception. Terrestre.) ce qui importe ce n’est pas d’aller ici ou là, ce n’est pas d’aller quelque part, d’arriver quelque part. Terrestre. C’est d’aller, d’aller toujours, et (au contraire) de ne pas arriver. C’est d’aller petitement  dans la petite procession des jours ordinaires, grande pour le salut. […] Vous faites vingt fois le même chemin terrestre. Pour aboutir vingt fois. Et vingt fois vous aboutissez, vous parvenez, vous atteignez péniblement, laborieusement, difficilement, peineusement, au même point de déception. Terrestre. Et vous dites : Cette petite espérance m’a encore trompé. J’aurais dû me méfier. C’est la vingtième fois qu’elle me trompe. La sagesse (terrestre) n’est point son fait. Je ne la croirai plus jamais. (Vous la croirez encore, vous la croirez toujours). On ne m’y prendra plus jamais -sots que vous êtes. Qu’importe cet endroit où vous vouliez aller. Ou vous croyiez aller. Voyons, vous n’êtes pas des enfants, vous saviez bien que ce point où vous alliez serait un point de déception. Terrestre. Qu’il en était un d’avance. Alors pourquoi y êtes-vous allés. Parce que vous comprenez très bien le manège de cette petite espérance. […] C’est qu’au fond vous savez très bien ce qu’elle est. Ce qu’elle fait. Et qu’elle nous trompe. Vingt fois. Parce qu’elle est la seule qui ne nous trompe pas. Et qu’elle nous déçoit. Vingt fois. Toute la vie. Parce qu’elle est la seule qui ne nous déçoit pas. Pour la Vie. Et c’est ainsi qu’elle est la seule à ne point nous décevoir. Car ces vingt fois qu’elle nous fait faire le même chemin sur terre pour la sagesse humaine ce sont vingt fois qui se redoublent, qui se recommencent, qui sont la même, qui sont vingt fois vaines, qui se superposent parce qu’elle conduisaient par le même chemin, au même endroit, parce que c’était le même chemin. Mais pour la sagesse de Dieu rien n’est jamais rien. Tout est nouveau. Tout est autre. Tout est différent. Au regard de Dieu rien ne se recommence. Ces vingt fois qu’elle nous fait faire le même chemin pour arriver au même point de vanité. Pour le regard humain c’est le même point, c’est le même chemin, ce sont les vingt mêmes fois. Mais c’est cela qui trompe. C’est cela qui est le faux calcul et le faux compte. Etant le compte humain. Et voici ce qui ne déçoit point : ces vingt fois ne sont pas la même. Si ces vingt fois sont vingt fois d’épreuve(s) et si ce chemin est un chemin de sainteté, sur le même chemin la deuxième fois fait le double de la première et la troisième en fait le triple et la vingtième en fait le vingtuple. Qu’importe d’arriver ici ou là, et toujours au même endroit, qui est un endroit de déception. Terrestre. C’est le chemin qui importe, et quel chemin on fait, et quel étant on le fait, comment on le fait. C’est le trajet seul qui importe. […] Car les chemins de la terre ne peuvent pas garder plusieurs couches de traces. Mais les chemins du ciel gardent éternellement toutes les couches de traces, toutes traces de pas. Sur nos chemins de la terre il n’y a qu’une seule matière, la terre, […] Une trace efface l’autre. Un pas efface un pas. […] Mais les chemins du ciel reçoivent éternellement des empreintes. Neuves. Et celui qui passe à la onzième heure dans les chemins du ciel pour aller à son travail et celui qui revient de son travail imprime dans le sol une empreinte neuve, éternelle. […] » (Péguy, Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu). Dans le fond, nous ne sommes riches ni de nos biens accumulés ni de nos réalisations. Nous ne sommes riches que de nos espérances. Et nous sommes invités à être des êtres d’espérance : c’est peut-être cela, se faire des trésors dans le ciel. De vraies richesses, mais sur lesquelles plus personne, pas même celui qui les a « produites », n’a la main. Des réalités infiniment précieuses et jamais possédées.

     Reste l’appel à veiller, mais j’ai été trop long…

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