Révéler les saveurs : dimanche 9 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Retour à l’univers de Matthieu : ces voyages interstellaires ont quelque chose de fatiguant !

     Nous étions, chez Matthieu, dans les premiers actes de Jésus, son baptême, son passage au désert, la suite de Jean-Baptiste qu’il prend après l’arrestation de celui-ci, et l’appel des quatre premiers disciples –des frères. Cet épisode actif est conclu par un sommaire assez général, qu’on ne nous a pas fait l’honneur de nous donner.

     Dans une alternance fréquente chez Matthieu, après ce premier regroupement d’actions, nous trouvons un long regroupements de paroles. Ce regroupement prend la forme d’un long discours, souvent appelé « Sermon sur la montagne » : il est en effet encadré par une petite mise en scène, où d’une part Jésus monte sur la montagne et s’y assoit pour enseigner (Mt.5,1-2), et où d’autre part il achève son enseignement et descend de la montagne (Mt.7,28-8,1). Ce discours reconstruit s’ouvre solennellement par un poème, frappant dans sa forme et son rythme comme dans son contenu, poème appelé communément « les béatitudes » (Mt.5,3-12). C’est à ce poème que fait suite notre texte d’aujourd’hui.

Mon modeste commentaire :

     « Vous êtes le sel de la terre : or si le « sel » devient fou, en quoi sera-t-il rassemblé ? Il n’a encore de force en rien sinon à être jeté dehors pour être piétiné par les hommes. » Qui est ce « vous » ? La mise en scène du discours par Matthieu est ainsi rédigée : « Voyant les foules, il monte sur la montagne. Il s’assoit. Ses disciples s’approchent lui. Il ouvre la bouche et les enseigne en disant :… » Il y a donc trois personnages, Jésus (« il« ), ses disciples et les foules. Ainsi, quand « il » « les » enseigne, c’est Jésus qui enseigne l’un des deux autres. Lequel des deux ? S’adresse-t-il aux foules, ou bien exclusivement aux disciples ? Je penche pour les disciples, et cela pour deux raisons : d’une part, c’est le personnage le plus proche du pronom ici en cause, le dernier nommé. Normalement, un pronom ne « saute pas par-dessus » un personnage sans que cela soit précisé. D’autre part, il n’est nulle part précisé que les foules, qui occasionnent sa montée sur la montagne, l’y suivent. En revanche, des disciples, Matthieu nous dit qu’ils s’approchent une fois qu’il s’est assis. Logiquement, c’est donc à eux qu’il s’adresse. Cette adresse aux disciples n’est cependant  pas tout-à-fait exclusive. En effet, c’est bien parce que toutes ces foules sont en vue qu’il est monté sur la montagne et qu’il parle aux disciples. Autrement dit, ce qui est dit aux disciples leur est dit en vue des foules, au bénéfice des foules, pour elles ou à cause d’elles.

     Cette précision n’est pas de petite importance. Elle veut dire que l’affirmation « Vous êtes le sel de la terre » n’est pas un absolu, mais en quelque sorte une mission. Il s’agit bien d’une métaphore. Les disciples sont du « sel » relativement aux foules qui sont « la terre« . Etonnante métaphore, dans la mesure où l’image antique qui vient à l’esprit lorsqu’on associe sel et terre, c’est celle des Romains semant du sel sur la terre de Carthage détruite, pour être sûrs que rien ne puisse repousser !!! Gageons que ce n’est pas ici le sens souhaité de la métaphore… Je connais trois usages au sel dans cette région du monde et à cette époque : un usage de dégustation, un de conservation et un de construction. Dans la dégustation, le sel sert à révéler la saveur de ce à quoi il est uni. Cela suppose que le sel ne reste pas seul mais que, dans une proportion où il reste très minoritaire, il soit mêlé à toutes sortes de choses, les cuisiniers le savent bien. En ce cas, les disciples sont cette minorité que l’on adjoint à tous et qui a pour mission de révéler ce que tous portent ou sont.  Dans la conservation, le sel, en quantité importante, agit en pénétrant les aliments de sorte que la proportion d’eau y diminue et que du coup ils puissent durer sans pourrir. En ce cas, les disciples, nombreux, sont là pour permettre que durent et ne se corrompent pas les hommes. Dans la construction, c’est moins connu, le sel est employé pour l’édification des fours : on le mêle à la terre afin de rendre l’argile de la voûte du four plus solide et plus résistant à la chaleur. En cas, les disciples jouent au milieu des hommes un rôle d’unité, dans la mesure où ils se mêlent à tous.

     On voit qu’on a plusieurs pistes. Mais le texte lui-même nous guide, et la métaphore est poursuivie, avec des verbes à double-sens : « or si le « sel » devient fou, en quoi sera-t-il rassemblé ? »  Le premier verbe, le verbe [mooraïnoo], signifie être hébété, être sot, être fou, éventuellement devenir fou. Un nom de la même racine, [mooros], signifie, émoussé, fade, insensé : on voit que Matthieu joue sur les mots pour appliquer au sel un verbe qui normalement ne le concerne pas, mais dont tout le monde verra qu’il vise à filer la métaphore. La condition non souhaitée ici est que la force du sel s’émousse, que le sel s’affadisse, mais aussi que les disciples deviennent insensés, qu’ils perdent la sagesse unique qui leur est donnée par les paroles qu’ils entendent, les Béatitudes qui viennent d’être prononcées. Que se passerait-il alors ? Le deuxième verbe, le verbe [alidzoo], a deux sens distincts : il peut vouloir dire saler ou nourrir avec des aliments salés, il peut vouloir dire rassembler. On voit que, là encore, le mot est choisi avec soin pour filer la métaphore : si le sel (au sens propre) s’affadit, dans quoi le plongerait-on pour le saler ? Rien ne peut lui rendre ce qu’il a à charge de donner lui-même ! De même, si les disciples cessent de porter l’originalité des béatitudes, d’en être eux-mêmes transformés, en quoi seraient-ils rassemblés ? Ils n’ont plus ce qui fait d’eux un groupe, celui des disciples, et ils n’ont plus ce pouvoir de rassembler l’humanité entière en se mêlant à elle ! Ils sont « sans force » ou « sans influence » (les deux traductions sont possibles), ils ne servent à rien, ils ne méritent que d’être piétinés. Et on observe qu’en effet, quand le monde ne reconnaît plus dans les disciples l’esprit des béatitudes, il les piétine, il les foule aux pieds. C’était dit d’avance. Et en ce cas, la question revient aux disciples, seuls en cause, et non à ceux qui les piétinent parce qu’ils n’apportent plus rien : il faut d’urgence revenir aux béatitudes !!

tierra

     Une deuxième métaphore suit : la lumière du monde. Il faudrait suivre la même démarche : on s’apercevrait alors que les éléments sont presque les mêmes ! La lumière est faite pour révéler ce qu’elle éclaire, elle favorise l’action des hommes et leurs rencontres, etc. La vraie différence, me semble-t-il, entre ces deux métaphores, c’est que le sel agit en devenant presque indiscernable, alors que la lumière agit en se posant toujours sans confusion. Un souci familial me fait arrêter là, mais cher lecteur, tu poursuivra bien ton chemin tout seul ! Et peut-être même feras-tu, dans les commentaires, partager à d’autres ta réflexion ? Ce serait un beau cadeau…

14 Ὑμεῖς ἐστε τὸ φῶς τοῦ κόσμου. οὐ δύναται πόλις κρυβῆναι ἐπάνω ὄρους κειμένη· 15 οὐδὲ καίουσιν λύχνον καὶ τιθέασιν αὐτὸν ὑπὸ τὸν μόδιον ἀλλ’ ἐπὶ τὴν λυχνίαν, καὶ λάμπει πᾶσιν τοῖς ἐν τῇ οἰκίᾳ. 16 οὕτως λαμψάτω τὸ φῶς ὑμῶν ἔμπροσθεν τῶν ἀνθρώπων, ὅπως ἴδωσιν ὑμῶν τὰ καλὰ ἔργα καὶ δοξάσωσιν τὸν πατέρα ὑμῶν τὸν ἐν τοῖς οὐρανοῖς.

2 commentaires sur « Révéler les saveurs : dimanche 9 février. »

  1. Je suis bien incapable de comprendre le texte grec que tu nous offres, et donc … d’ajouter mon grain de sel à ton commentaire ! Mais ta constance à publier, semaine après semaine et en toutes circonstances mérite que l’on réponde à ton appel !
    Tu dis que les éléments sont presque les mêmes, entre la métaphore du sel et celle de la lumière. Je ressens que ces images se complètent.
    Souvent, dans nos actions, il y a 2 dimensions, 2 axes. Celle qui tire de l’extérieur, qui fait avancer; comme celle du leader qui éclaire et fait progresser son équipe, qui lui impulse son dynamisme. Et celle qui agit de l’intérieur, qui cherche à instaurer une ambiance, à insuffler un état d’esprit; levain qui fait lever la pâte ou sel qui lui donne sa saveur. Notre action de disciple aujourd’hui peut s’inscrire dans l’un de ces deux aspects.

    Et Jésus a donné son corps et son sang.
    J’y retrouve aussi -mais c’est très personnel- ces deux aspects de la mission: Le sang -comme tu le disais la semaine dernière : signe de la vie donnée par Dieu- et qui irrigue notre intérieur et nous permet d’être levain ou sel, qui nous permet d’insuffler autour de nous un climat, un état d’esprit. Le corps, le pain, qui représente plus l’action tournée vers l’extérieur (on « donne de sa personne », on essaie d’être lumière). Dans ces deux aspects, dans le sel et le lumière, il y a un peu l’être et l’avoir …

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