Vivre et aimer : dimanche 24 mai.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Voilà aujourd’hui le début d’un passage long, ample, pas toujours simple, de l’évangile selon saint Jean, passage qu’on désigne souvent par le titre de « Prière sacerdotale ». Après le lavement des pieds, après le long discours-testament que Jean met dans la bouche de Jésus, il y a cette grande prière qu’il met encore dans la bouche de Jésus.

     Il est difficile de penser que Jésus, adepte d’une part de l’éloignement et de la solitude pour prier (si souvent il s’éloigne, seul, pour prier -attitude très originale qui étonne ses disciples), d’autre part de la prière brève (d’où le côté novateur du « Notre Père »), difficile de penser, donc, qu’il ait prononcé des mots aussi difficiles, aussi longs et devant d’autres personnes -sans compter la difficulté pour l’auditeur à  les retenir ! La « patte » de Jean est particulièrement repérable dans ce passage. Mais l’auteur est-il donc un faussaire ? Je ne le crois pas : sans doute n’a-t-il jamais même pensé que ses lecteurs seraient naïfs et croiraient à une transcription de paroles entendues de Jésus ! Les premiers lecteurs de cet évangile n’étaient pas dupes, ils savaient bien que l’auteur racontait avec ses mots à lui, de manière à faire réfléchir.

     Mais Jean a insisté tout au long du « discours-testament » sur le fait que Jésus faisait tout pour faire entrer ses disciples dans l’intimité même qu’il partage avec son père, et qu’il leur promettait pour cet effet le don de son propre esprit, qui est aussi l’esprit de son père. Par cet artifice d’une prière de Jésus à son père, il nous « raconte » cette fameuse intimité, nous la décrit en quelque sorte par le récit. Et il le fait à l’occasion d’un moment bien particulier, avant son arrestation et sa passion -car nous sommes juste à ce moment- : Jésus n’a plus que son père et c’est en se tournant vers lui qu’il donne sens à tout ce qui va suivre. Alors lisons-le nous aussi dans cette même perspective, celle d’entrer dans l’intimité de Jésus, de chercher comment lui-même aborde sa passion, sa mort, sa resurrection, son ascension et le don de l’Esprit : car c’est tout cela ensemble, le mystère pascal, et c’est de tout cela qu’il est ici question. Et cela trouve tout son sens, lu et médité entre Ascension et Pentecôte.

Mon modeste commentaire :

     « Jésus ayant dit ces choses et ayant levé ses yeux au ciel, dit :… » Jean fait clairement le lien avec le long discours qui précède, discours entrecoupé de questions ou de remarques de certains disciples. Le verbe qu’il choisit est [laléoo], dire : dans son vocabulaire précis, c’est le mot distinct de « parler« , puisqu’on peut parler pour ne rien dire. Il a « dit« , c’est-à-dire que non seulement ce qu’il a exprimé a du sens, mais que ce sens a été perçu, qu’il est passé dans l’esprit et le cœur de ses auditeurs. Mais maintenant, ce dire est achevé, il n’y a rien à ajouter, de cette manière en tous cas. Ce qui reste à ajouter ne peut l’être qu’adressé à un autre, de sorte que cela soit entendu.

     C’est assez particulier, quand on y songe : se peut-il donc qu’on ait encore des choses à dire à quelqu’un, mais que justement on ne puisse les dire si on les adresse à ce quelqu’un ? Oui, cela arrive : si nous faisons un petit effort de mémoire, nous avons tous fait l’expérience de choses que nous ne pouvions pas dire directement à quelqu’un, parce qu’elles changent alors de sens, soit qu’elle deviennent trop violentes et n’apparaissent alors plus comme des paroles inspirées par l’amour, soit qu’elles deviennent alors fades ou insignifiantes, soit encore qu’elles prennent un autre sens que celui qu’on voudrait leur donner. C’est assez mystérieux, la parole. C’est inscrit dans une relation : or justement, nos relations pour être complètes nécessitent d’être à la fois médiates et immédiates, à la fois directes et passant par d’autres. Donc ici, Jésus va parler à un autre, mais ses paroles sont toujours adressées aussi à ses disciples.

     « père, elle est venue, l’heure : glorifie ton fils à toi, de sorte que le fils te glorifie, comme tu lui as donné autorité sur toute chair, de sorte que tout ce que tu lui as donné leur donne la vie éternelle. » Il s’adresse à son père. Il leur a parlé du père, beaucoup, dans ce long discours. Maintenant, devant eux, il parle au père. Il leur dévoile ce qu’il lui dit, il leur dévoile en même temps comment il lui parle, et quel genre de choses ils se disent, de quoi ils parlent, ce qu’ils ont en commun.

     Et c’est d’abord l’évocation d’une circonstance, « elle est venue, l’heure« . Plusieurs fois, dans son évangile, Jean a évoqué « l’heure« . C’est la seule objection que Jésus fait à sa mère, au seuil de sa vie publique, à Cana, quand elle lui fait observer que les hôtes « n’ont plus de vin » : « mon heure n’est pas encore venue. » Alors que pour la première fois il va « manifester sa gloire« , il sait que cela va aussi conduire à cette « heure » ultime, à ce rendez-vous suprême et terrible qui est maintenant advenu. Les prophètes annonçaient tous le « jour« , celui de l’intervention divine salvatrice, celui de l’accomplissement tant attendu de la réalisation historique de l’alliance. Mais pour Jean, toute la présence et toute l’histoire, toute la trajectoire terrestre de Jésus constitue ce jour, cet accomplissement historique. Néanmoins, il est dans ce « jour » un moment bien particulier, central, une « heure » qui est comme le pivot de toute cette œuvre. C’est là que nous sommes arrivés.

     Et que dit Jésus à son père en cette heure ? Remarquons bien la structure de la phrase. Nous avons « [x] de sorte que [x’], comme [y] de sorte que [y’] ». Il s’agit d’une comparaison, modèle qui revient souvent chez Jean : c’est sa manière de donner les choses à voir, dans un jeu de miroirs. Dans le premier miroir, que j’ai appelé [x]-[x’], il y a un échange qui tourne autour du thème de la [glorification], dans le deuxième miroir, que j’ai appelé [y]-[y’], un échange qui tourne autour du don. Approfondissons un peu chacun de ces deux thèmes.

     Le verbe [doxadzoo] signifie d’abord avoir une opinion, croire, penser, juger, ensuite se figurer, imaginer, supposer, enfin glorifier, célèbrer. Le fondement commun de ces familles de sens relève de ce que d’autres pensent. Dans le dernier cas, celui de glorifier ou célébrer, il s’agit de faire en sorte que tous réalisent ce qu’est vraiment un personne, et que chacun lui accorde pour ce qui dépend d’elle-même sa juste place. Alors il y a ici un premier échange : Jésus demande que son père agisse ainsi à son égard, mais pour que lui, Jésus, soit en mesure d’en faire autant à son égard à lui. Ce qu’il veut, c’est que tous réalisent qui est vraiment le père, que chacun lui accorde la vraie place qu’il mérite. Mais il avoue en même temps ne pas avoir le pouvoir de le faire seul : il faut pour cela que lui-même, Jésus, soit révélé pour ce qu’il est, et tenu par chacun pour ce qu’il est. Or cela, le père seul peut le réaliser. Ce qui va donc se passer à cette heure suprême, c’est une action par laquelle Jésus va être révélé dans toute sa grandeur de fils. Et c’est cela qui sera le moyen pour que, fils, il fasse apparaître quel est son père, et à quel point et comment il est père. La nuit du vendredi-saint et de pâque va faire apparaître Jésus comme lumière, la seule qui resplendit dans la nuit. Mais du coup, cette lumière va faire apparaître la nuit du père, enveloppante, silencieuse, présente, révélatrice.

     Dans le deuxième miroir, c’est le verbe [didoomi], « donner, remettre, offrir, consentir« . On est dans le registre de la gratuité. Le fils s’est vu donner gratuitement l’ [exousia], l’autoritéle pouvoir, la puissance de faire une chose, et cela sur « toute chair« , sur tout vivant. Mais là aussi, il y a un but : c’est que « tout ce que tu lui as donné leur donne la vie éternelle. » A « toute chair » à lui donnée par le père, le fils va conférer de donner la vie éternelle « à eux« . Qui ça, « eux » ? Les disciples, bien sûr, devant qui ces choses-là sont dites (et pour qui aussi elles sont dites). Le père a donné toutes choses à son fils, le fils va faire que toutes ces choses donnent la vie éternelle à ses disciples. Comment ? La suite va le dire. Mais le fait est là, et ne passons pas à côté ! Notre manière habituelle d’exprimer les choses est de dire : Jésus donne la vie éternelle. Mais ici, c’est plus détaillé : il donne à « toute chair« , à toutes les créatures à lui remises par son père, de communiquer cette vie. Le disciple reçoit la vie éternelle, non pas « directement » de Jésus, mais indirectement, à travers tout le créé, à travers d’autres créatures ! Le rejet du créé pour se tourner vers le dieu est dès lors absolument impossible : c’est au contraire l’ouverture au créé, à l’autre, à toutes celles et tous ceux qui me sont donnés, qui est la voie de la vie qui vient à nous.

     Mais n’oublions pas au passage la comparaison, le jeu de miroirs, établi par le fameux « comme » joignant les miroirs [x]-[x’] et [y]-[y’]. L’échange et la révélation réciproque du fils et du père dans l’évènement de la mort et de la résurrection, se reflètent dans ce don gratuit à rebondissement. La circularité du premier membre se reflète dans la descente en cascade du second. L’éternel échange du père et de son fils, leur vie d’échange et de don mutuel, se traduit dans le monde par une extension jusqu’aux disciples du don de cette vie. C’est ce qu’explicite nettement la phrase suivante : « Or ceci est la vie éternelle, qu’ils apprennent à te connaître toi le seul véritable dieu et l’envoyé Jésus Messie. » Cette fameuse « vie éternelle » consiste dans l’entrée progressive en cet éternel échange, en l’expérience du point de vue paternel, point de vue à partir duquel Jésus est envoyé comme Messie. Cette vie est appelée « éternelle » non parce qu’elle serait celle « d’après » : de cela, il n’est jamais question chez Jean ! Elle est pour maintenant, au contraire, elle s’inaugure dès à présent. Mais cette « vie éternelle » est vécue en même temps que l’autre, la « vie d’ici-bas » ou la « vie de la chair » (pour paraphraser Jean). Il y a la vie de la chair, celle qui prend fin quand meurt la chair ; et il y a la vie éternelle dans la chair, celle qui transfigure et surélève la première et qui, elle, n’a pas de fin. Et cette vie-là, c’est d’être situé dans la relation avec le père, de commencer cela grâce au fils et en devenant fils.

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Leur vie est dans l’échange : le père donne à son fils tout ce qu’il a, sans rien perdre pour autant -au contraire. Et le fils donne à son père tout ce qu’il a, sans rien y perdre non plus. Et de cet échange naît une nourriture pour le monde…

 

     « Moi je t’ai glorifié sur la terre, en menant à terme l’œuvre que tu m’avais donnée afin que je la fasse. Et maintenant, toi, glorifie-moi, père, chez toi-même, avec la gloire que j’avais avant qu’il y ait le monde chez toi. » La révélation du père par Jésus dans la chair a déjà commencé, et Jésus l’a menée jusqu’à ce terme, jusqu’à cette « heure » où il va lâcher prise, puisqu’il va mourir. Maintenant, c’est l’heure du père : c’est lui seul qui peut agir. Dans la passion, le fils devient passif. Il est le jouet des hommes, mais sur un plan supérieur, il est aussi ce que seul le père peut faire de lui. Il sera évident que ce qui lui arrive, étant mort, il n’a pas pu se le procurer à lui-même. Jouet des hommes, il va recevoir la mort. Entre les mains du père, il va ressusciter homme nouveau, d’une vie indestructible qui n’est plus que vie d’échange et de don éternel. En devenant chair (« et le verbe s’est fait chair…« ), le fils a fait qu’il y a le monde chez le père. Merveille ! Et maintenant, en révélant à quel point le fils lui est intime, à quel point il est son fils, le père va faire s’exprimer cela-même par le monde, dans le monde. « Toute chair« , « toutes choses » vont recevoir ce pouvoir révélateur et communiquant de la vie intime du père et de son fils.

     « J’ai manifesté de toi le nom aux hommes que tu m’as donné depuis le monde. A toi ils étaient, à moi tu les as donné et ta parole ils ont observé. » Dans ce monde-ci, parmi les créatures, il y a certains hommes qui, comme tous, vont recevoir cette aptitude à faire connaître l’amour échangé entre père et fils. Mais ces hommes ont en plus été les destinataires de la manifestation, de la révélation par le fils. La particularité des disciples au milieu des créatures n’est pas l’aptitude à faire connaître (contrairement à ce que beaucoup imaginent !) : elle est d’être les premiers destinataires de cette révélation. Et ils se sont montrés destinataires, ils ont consenti à recevoir cette révélation, en ce qu’ils ont gardé, observé, mis en pratique, la parole du père.

     « Maintenant ils ont appris à connaître que tout ce que tu m’as donné est auprès de toi, que les mots que tu m’as donné, je [les] leur ai donné et ils les recevaient et ils apprenaient à vraiment connaître que je sors de chez toi, et ils croyaient que tu m’envoyais. » En pratiquant la parole de Jésus, les disciples apprennent peu à peu ce que le père a dans ses trésors, puisque c’est cela même que Jésus leur communique. Ils apprennent à vivre « chez le père », ils apprennent à prendre son point de vue, à considérer les choses à partir de l’origine qu’il est.

     « Je demande pour eux, je ne demande pas pour le monde mais au contraire pour ceux que tu m’as donné, parce qu’ils sont tiens, et toutes mes choses sont tiennes et toutes les tiennes miennes, et j’étais glorifié en eux. Et je ne suis plus dans le monde, et eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. » Maintenant, Jésus a pour les disciples une demande à faire à son père, une demande à voix haute, une demande qu’il doivent entendre. Cette demande tient à leur distinction d’avec le monde : attention ! Le monde n’est pas considéré ici de manière négative, il ne s’agit pas de dire que les disciples sont les « bons » dans un monde « mauvais ». Avec tout ce qu’on vient de lire, c’est impossible. Non, la distinction tient à ce que nous avons vu plus haut, entre intermédiaires du don et destinataires. Un don, pour être parfait, doit être reçu : c’est là l’originalité des disciples. Il sont les réceptacles du don. Dans le monde, qui est tout entier intermédiaire du don fait par le fils (du fait que toute chair est donné au verbe fait chair), les disciples sont le réceptacles de ce don. C’est cela qui est leur position unique, et qui est faite pour être étendue et communiquée à tous les hommes : recevoir le don. Alors ils sont l’objet d’une demande spéciale, due à leur rôle spécial.

     Et quel est cette demande ? Cher lecteur, le texte d’aujourd’hui a sans doute été découpé par des disciples de Hitchcock plus que par des disciples de Jésus, parce que le texte qui t’est donné ne le dit pas !!!! Mais préférant Jésus le Christ à Hitchcock, je vais me permettre de te le livrer : « Père saint, garde-les en ton nom que tu m’as donné, afin qu’ils soient un, comme nous. » Le nom, on l’a déjà dit ailleurs, c’est le mystère d’un être rendu accessible. Ici, il est tout entier décrit en terme de don et d’échange.  Et Jésus demande que les disciples soient gardés (le même mot que celui employé pour les disciples vis-à-vis de la parole qui vient du père) dans ce mystère de don, de gratuité et d’échange. Les disciples ont commencé d’entrer dans cet échange en gardant la parole : en échange (forcément !) le père va les garder dans cet échange et cette circularité avec lui, où l’on donne tout et où l’ont reçoit tout. Et de cette manière, les disciples seront « un, comme nous« . L’unité ou l’union des disciples va être construite par le père, par cet échange aussi entre eux, de sorte que va s’établir  entre les disciples l’unité et l’union mêmes dont vivent le père et le fils…

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