Vivre dans l’esprit : dimanche 31 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Luc situe le don de l’esprit le jour de la Pentecôte, cette fête ancienne située cinquante jours après la Pâque. Ce n’est pas par motif « historique », mais à cause du rapprochement que cela lui permet entre le don de l’esprit et le sens de cette fête des Tentes. C’est ce que suit aussi la liturgie catholique, qui s’est beaucoup construite historiquement à un moment d’obscurité (les VII-VIII° siècles), qui voyait aussi un retour massif de l’Ancien Testament.

     Jean situe quant à lui le don de l’esprit le jour même de la résurrection. Cela lui permet d’autres rapprochements, et notamment entre les deux faits : la résurrection de Jésus et le don de l’esprit. De même que, selon Jean , Jésus en mourant « transmit l’esprit » (c’est son expression, littérale), de même encore Jésus en ressuscitant souffle sur ses disciples. Dans le même sens, quand Jean évoque la mise en croix de Jésus, il dit « être élevé« , car pour lui, la mise en croix est le début de l’ascension, de la montée de Jésus auprès de son père. Jean est en fait frappé par l’unité de tout le mystère pascal, et il veut nous le faire saisir comme une seule réalité, traduite « dans la chair » en de multiples moments qui se succèdent.

     Ainsi donc, le passage d’évangile qui nous est donné aujourd’hui, et que nous avons déjà reçu cette année le deuxième dimanche de Pâques, est situé au soir de la résurrection, quand les disciples sont portes fermées. Je vous invite à aller relire rapidement ce commentaire, qui s’appelait « une issue au confinement ?« , avant de lire ce qui suit… (mais bien sûr, vous n’êtes pas obligés !)

Mon modeste commentaire :

     Le don de l’esprit est effectué entre deux paroles, exactement comme Jésus est lui-même « au milieu » des disciples pourtant bouclés à double tour. C’est un acte dont Jean fait vraiment un moment central. Quelles sont donc ces deux paroles ? La première, « paix à vous : de même que m’a envoyé le père, moi aussi je vous envoie » ; la seconde, « recevez l’esprit saint : à qui vous remettrez les péchés ils lui seront remis, à qui vous maintiendrez ils seront maintenus. » Le don de l’esprit est situé entre ces deux paroles. Entre la paix et le don.

     Dans la première parole, il y a deux éléments saillants la paix et l’envoi. L’esprit est donné pour la paix et pour l’envoi. [Eïrènè], c’est d’abord la paix par opposition avec [polémos], la guerre ; mais c’est aussi la paix au sens moral, le calme de l’âme. Dans tous les cas, il s’agit d’un état durable, qui peut même suggérer l’état de santé. Mais le mot n’a pas de sens juridique, celui d’un « traité de paix ». Dans l’emploi qui en est fait ici, on pense aussi à la salutation Shalom en hébreu (salaam en arabe), qui souhaite aussi la paix : dans ces langues sémitiques, la racine évoque l’accomplissement. Le souhait, du coup, est celui de la sécurité, de la santé, mais aussi d’un bien-être universel et même d’une harmonie cosmique. Ici, le « paix à vous » est répété, et cette insistance  en fait plus qu’un simple souhait ou une salutation. Il s’agit plutôt d’un état actuellement établi par la personne qui parle. Le don de l’esprit établi la paix, c’est-à-dire l’accomplissement de toutes choses et de chacun, qu’il soit physique ou moral, et l’harmonie cosmique. Ce qui est donné est le moteur de tout cela.

     Mais il n’y a pas que la paix, dans la première parole, il y a aussi l’envoi. La chose est désignée à travers une comparaison dont les termes, notons-le, ne sont pas équivalents : « de même que m’a envoyé le père, » emploie le verbe [apostélloo], mais « moi aussi je vous envoie » emploie [pempoo]. [apostélloo], c’est envoyer au sens de mandater, de déléguer. [pempoo] recouvre surtout l’idée du mouvement : envoyer quelque chose, envoyer quelqu’un faire un voyage ; au sens figuré c’est même causer. Le mot peut aussi signifier escorter ou accompagner. On pourrait traduire : « de même que m’a mandaté le père, je vous accompagne aussi« . Et je pense qu’on est alors plus juste dans l’interprétation de cette phrase, qui est souvent interprétée comme une sorte de transposition : le père m’a envoyé, et maintenant moi je vous envoie. Ce serait une sorte de délégation de puissance, et on comprend que ceux qui revendiquent un pouvoir « au nom de Jésus » privilégient une telle interprétation ! Mais non : les termes ne sont pas équivalents. C’est plutôt que, s’il y a bien mise en mouvement des disciples, la présence du seul mandaté par le père leur est désormais assurée.

     Et c’est ce qui est le plus cohérent avec ce qu’il leur a déjà dit dans le long discours après la scène : par le don de l’esprit, « vous témoignerez, parce que dès le début vous êtes avec moi. » (Jn.15,27). L’esprit ne vient pas inaugurer une autre mission, une nouvelle phase : il vient perpétuer la présence de Jésus, en étant cette fois-ci « en vous » (Jn.14,17) et en rappelant « tout ce que je vous ai dit » (Jn.14,26). Ainsi cette fameuse paix, établie par Jésus à travers le don de l’esprit, consiste dans le fait de sa présence désormais inamissible, et par elle de la participation des disciples à sa propre filiation. Lui, l’unique mandaté, est bien là dans la mise en mouvement de ses disciples. C’est toujours son unique mandat qui s’exerce, à travers les mouvements de leur vie : vivant dans son esprit, de son esprit, ils constituent sa présence diffusée dans le monde, le mode d’exercice du mandat qu’il a lui et lui seul reçu du père.

      « Et disant ces choses il souffle-dans » : l’acte de souffler n’est pas postérieur à l’énoncé des paroles susdites, mais c’est bien un participe présent qui est employé, signifiant une action contemporaine. Le verbe [emfusaoo], qui donne notre « infuser », est bien un composé de souffler et du préverbe [én-] qui veut dire dans. Bien souvent, j’ai vu des traductions qui disaient : « ayant dit ces choses, il souffla sur eux ». Mais, pour ce « sur eux » il faudrait alors les mots [éïs aoutous], qui ne s’y trouvent pas. En fait, l’acte physique de « souffler dans » consiste dans le fait d’énoncer les paroles que l’on vient de relire et d’approfondir un peu. C’est par sa parole qu’il communique l’esprit, et notamment par ce don de paix et cette assurance d’être à jamais avec ses disciples. L’esprit est cela même.

     Et c’est ce qui est explicité par les paroles qui suivent, le deuxième volet des paroles qui entourent le souffle. Mais avant d’y venir, précisons encore que [fusaoo], c’est vraiment souffler, gonfler, enfler. Le verbe est d’abord employé pour un soufflet de forge, d’un vent puissant, au sens figuré pour évoquer une colère terrible. Autrement dit, ce n’est pas simplement le souffle que l’on produit quand on respire, quand on expire, qui se dit [pnéoo]. C’est plutôt l’image primordiale de la Genèse qui intervient ici, lorsqu’au commencement, « la terre était « informe et vide » (en hébreu, « tohu wa bohu ») et un vent de dieu dominait les eaux« . Dans ce chaos primordial, l’image évoquée par le poète est l’expérience d’un naufragé en pleine mer ballotté par la tempête : pas de distinction réelle entre ciel et mer, tout se confond dans un ensemble chargé d’eau où l’on se noie, de nuit, alors qu’un vent impressionnant balaye tout et provoque ce chaos ! C’est ce vent-là, celui qui soulève les vagues mais peut aussi gonfler les voiles, à la limite toujours entre l’aide puissante et le danger provoqué, qui est formé par les paroles de Jésus. La voilà, la « Pentecôte » de Jean !

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     Venons-en enfin à la deuxième parole qui accompagne le don de l’esprit : « Recevez l’esprit saint : à qui vous remettrez les péchés ils lui seront remis, à qui vous maintiendrez ils seront maintenus. » [lambanoo], c’est à la fois prendre (saisir, découvrir, trouver) et recevoir (prendre des mains de quelqu’un, retirer, recevoir en échange) : on voit que le sens n’est pas passif, il s’agit vraiment d’agir pour faire sien, pour mettre quelque chose ou quelqu’un de son côté. C’est le même verbe que, dans d’autres évangiles, Jésus a utilisé en célébrant sa dernière Cène, « prenez et mangez« . Avec ce qui a été dit précédemment, on voit que « recevoir » l’esprit, qualifié de saint (c’est-à-dire à part, qui ne se compare à rien d’autre, divin), ce n’est pas purement passif. Il s’agit de se porter à sa rencontre, de se risquer dans ce grand vent de tempête, de faire soi-même mouvement pour entrer dans son mouvement. L’esprit est aussi une sorte de Graal, objet d’une quête. Comment ? Peut-être en allant au devant des paroles de Jésus, en cherchant à y conformer sa vie.

     Et puis il y a ces étonnantes paroles conclusives au sujet des « péchés« , des « déviances », des « ratés » (je rappelle que le verbe [amartanoo], d’où vient [amartia] que l’on traduit par péché, c’est « manquer le but« ). Aux disciples, grâce à l’esprit qu’ils auront été chercher et qu’ils auront reçu, une double action est possible vis-à-vis des buts manqués, des erreurs de visée dans la vie. Celle des autres, ou la leur propre ? Il me semble qu’il ne faut pas opposer ces deux : on peut être le  premier bénéficiaire de cette action, qui vise plusieurs. Tous les hommes, les disciples inclus, ont dans leur vie des erreurs de visée, des buts manqués. Mais habités par l’esprit, les disciples peuvent efficacement soit les permettre, soit au contraire les dominer -et sans doute en ce sens les redresser. En effet, le verbe [afièmi], c’est laisser aller : jeter, lâcher, laisser, permettre. L’autre verbe, [kratéoo], c’est dominer, posséder, commander, l’emporter sur. On voit en tous cas que l’esprit va permettre dans le monde une action ou un positionnement par rapport aux buts de la vie, et devant des erreurs de visée, soit de laisser faire, soit de s’opposer. Sans doute l’esprit donne-t-il une hauteur de vue, une longanimité, une grandeur d’âme qui permet d’entrer dans certains combats, mais aussi d’attendre le temps opportun, de savoir laisser venir, laisser prendre le temps. C’est une sagesse qu’il communique, qui fait tirer parti de toutes choses pour contribuer à les acheminer à leur but. Les formes passives du même verbe, énoncées à chaque fois, sont sans aucun doute des « passifs divins » : avec cette sagesse que l’esprit communique, les disciples vont entrer dans la manière même avec laquelle le dieu conduit le monde et l’ensemble des hommes, faisant tourner toutes choses à son but.

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