délivrer une parole, délivrer une personne : dimanche 31 janvier.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans la progression de Marc, nous sommes dans les épisodes qui illustrent la première prédication de Jésus, qui montrent en quoi consiste ce qu’il « clame », l’évangile. J’ai essayé d’éclaircir la progression générale de ce passage, déjà, en faisant notamment remarquer tout ce qui était relatif au fait de sortir. Mais ce qui me frappe cette fois-ci, en relisant ce passage, c’est tout ce qui tourne autour de la parole, de ce qu’elle peut faire.

Il me semble que ce simple fait a une grande actualité. Dans notre vie quotidienne, combien importante la place de la parole : le fait de pouvoir se parler, le dialogue qui construit nos amitiés ou notre amour, l’attention à ce qui nous est dit, le soulagement de pouvoir dire… Mais aussi plus largement, le pouvoir de la parole, comment elle structure nos sociétés, comment elle nous mène, nous porte, ou au contraire nous afflige, nous atteint, nous détruit parfois. Nous sommes des êtres « logiques », des être de parole (logos), et ce qui est dit, comment c’est dit, tout cela nous importe !

Nous avons dans ce passage trois acteurs : « Jésus« , « ils » et un « homme dans un esprit impur« . Tous les trois parlent, tous les trois sont à un moment sujets du participe [légoone], « en disant » : le premier c’est l’homme qui dit : « Quoi entre nous et toi, Jésus le Nazarène ? Es-tu venu pour nous faire périr ?… », le deuxième c’est Jésus qui lui dit : « Sois muselé et sors loin de lui », le troisième ce sont ces « ils » qui disent : « Qu’est-ce que cela ?… » La valeur originelle du verbe [légoo] est de choisir, comprenant l’idée de dénombrement ou d’énumération : en parlant, on manifeste des choix, on se manifeste comme quelqu’un qui choisit. Et l’on dénombre, ou l’on recueille, plusieurs éléments de ce que l’on a choisi au fond de soi. Cela ne veut pas dire que l’on a « tout dit », au contraire même, puisqu’on a choisi d’exprimer ceci ou cela. Mais on s’est manifesté, sous un mode qui permet d’être accueilli, reçu. Ce sont des propos, avec le triple sens de ce mot : l’intention (avoir le propos de.., se proposer de…), le récit (tenir des propos…) et la mise de soi devant l’autre (pro-poser, poser devant…). En fait, dans ce petit récit initial, Marc nous fait voir comment se côtoyer et échanger, se manifester, met chacun devant des choix et révèle chacun. C’est toujours un risque que de parler : mais c’est aussi l’opportunité de rentrer dans une relation nouvelle, dans une véritable interaction.

La première action de Jésus à Capharnaüm est d’enseigner, [didaskoo] : il s’agit de faire savoir. Il y a chez lui un propos délibéré, il ne veut pas se cacher, il prend l’initiative de se dévoiler. Il le fait en commentant les Ecritures, ce que n’importe quelle personne qui y est apte peut faire, alors, dans la synagogue. Et ce dévoilement délibéré se fait « avec autorité, et non pas comme les scribes » : ceux-ci répétaient, renvoyaient, faisaient avant tout des hypothèses de sens en recoupant avec d’autres passages écrits semblables. Autrement dit, ils prenaient le Livre comme un univers clos. Différemment, Jésus dit le sens, autrement dit il fait ressortir le lien de ce qui écrit avec la vie, son effet actuel, actif. Le Livre n’est pas clos, il conduit à la vie. Lire, partager ce qu’on a lu, c’est avant tout pour faire des liens avec ce que l’on vit, l’écrit trouve sens s’il est transformant ou au moins catalyseur de vie.

Et de fait, les auditeurs sont « jetés en dehors » : la puissance de cette prise d’initiative, de ce dévoilement de soi par la manifestation du lien entre l’écrit et la vie, c’est de jeter dehors, avec la violence d’un coup de tonnerre (tout cela sont des sens de [explèssoo]), ceux qui l’entendent. Hors de quoi ? Hors de soi peut-être, hors d’un petit univers étriqué sûrement, ou d’un repli sur soi. La parole énoncée par l’un fait souffler un grand vent, ouvre les fenêtres en grand, ouvre à une nouvelle liberté et un nouvel univers. Oui la parole peut secouer, et c’est parfois ce qui nous retient de parler -on ne veut pas « déranger »-, mais c’est en fait un apport magnifique et irremplaçable. Ce qui nous sort de nous mêmes, c’est cela qui nous « sauve », parce que nous sommes faits pour la vie qui est ouverture, changement, aventure, jaillissement spontané.

La réaction de l’homme est de pousser un cri, crier à haute voix ([anakradzoo]) : c’est un mot dont le radical est employé aussi pour les animaux ! Il faut dire que cet homme est justement emprisonné, « dans un esprit impur« . La parole qui l’atteint ne parvient pas à le faire sortir de sa prison, et ce qu’il fait entendre est un cri animal, un cri qui monte ([ana-] est un préfixe qui évoque un mouvement de bas en haut) comme par le soupirail d’un cachot. Et ce qui l’emprisonne ne veut pas lâcher sa proie, ne veut pas le libérer, met en question la possibilité même d’une relation entre « nous » et « Jésus le Nazarène« . Cette relation est contestée dans sa possibilité même : « tu es le saint du dieu« . Saint, c’est à part, autre, d’un autre monde, d’une autre réalité. Pas de communication possible, tu es trop différent. C’est parfois notre réaction devant la différence manifestée par l’autre : cela nous bouscule tant que nous préférons marquer que nous somme de deux mondes différents, contester la relation même, ne pas la laisser s’établir. Trop dangereux. Trop impliquant.

J-L. Bessede, Le dialogue. La parole transforme les deux interlocuteurs, l’animal fait peu à peu place à être humain…

La réaction de Jésus, de celui qui a pris l’initiative est forte, et significative : « Muselle-toi« , littéralement. Il met en prison l’organe d’expression de ce qui tient l’homme en prison. Il ferme la bouche de ce qui empêche l’homme de s’exprimer, de ce qui parle à sa place. Et il le renvoie au loin, il le fait sortir de sa vie ([exelthe ex aoutou] avec un redoublement de ce [ex-] !) Celui qui a pris l’initiative d’une parole veut l’autre, il ne veut pas de ce qui le contient, de ce qui le retient, de ce qui l’empêche d’être soi. Il faut sans doute beaucoup de force, et en même temps d’amour, pour ne pas voir en l’autre son écorce, ce qui l’emprisonne, mais pour chercher ce qu’il est en vérité, l’être libre qu’il est vraiment lui-même. Mais c’est à le chercher qu’on l’obtient, c’est à chercher la liberté de l’autre que l’on met l’autre en liberté. Il faut y croire, ne pas s’arrêter troublé à la première réaction de refus, ne même pas discuter avec cela. Pas d’échange ici possible. Mais croire qu’il y a l’être cherché et attendu en-dessous, à l’intérieur, enfermé…

Cette attitude, cette injonction de rejet envers ce qui domine et emprisonne, obtient ici un effet immédiat. Dans la vie, c’est souvent long et incertain : mais peut-être est-ce parce que nous n’osons pas ? Parce que nous ne sommes pas aussi sûrs ? Peut-être que la conviction vraiment enracinée que celui ou celle à qui je veux m’adresser est là, enfermé mais bien réel et aimable, obtiendrait un effet aussi immédiat ? Peut-être n’avons-nous souvent pas assez de fermeté et d’autorité en la matière…. Il ne s’agit pas ici de pouvoir, on le voit bien : il s’agit plutôt d’une bienveillance inflexible qui ne confond pas l’autre avec ce qui l’enferme, avec son extérieur -qui l’emprisonne. Il s’agit d’aller au-delà des apparences et de le dire, de la manifester clairement. en tous cas, ici, cela fait du bruit ! Car ce « musellement », cette « muselière », s’en va, littéralement « faisant entendre un son de voix d’une grande voix« .

Qui est le sujet de cette incise ? On croit comprendre à première lecture qu’il s’agit de « l’esprit impur« , mais ce n’est pas si simple : on a bien l’impression qu’auparavant il y a deux êtres entremêlés, confus. Celui qui s’est exprimé d’abord l’a fait dans un cri d’animal. Mais ici, [phoonè] ou le verbe [phoonéoo] ne peuvent pas être dits d’un animal : d’un être humain, ou d’un instrument de musique, mais c’est tout. N’assiste-t-on pas tout simplement à la distinction, à la « purification » (au sens chimique), entre celui qui s’agite et s’en va au loin, et celui dont la voix enfin se fait entendre, d’une voix enfin libérée ? Je n’avais jamais pensé à cela, mais il me semble bien maintenant que c’est ce qui se passe…. Une belle voix humaine, forte, claire : voilà ce qu’obtient enfin la persévérance de la première parole. Celui qui a ouvert le dialogue, confiant et croyant qu’il y a vraiment un humain dans l’autre, a enfin obtenu de le faire parler.

Pour les autres, les « ils » qui ne sont jamais nommés, c’est d’abord la peur : il y a du changement ! La nouveauté fait toujours peur. Et puis il y a des échanges : le verbe employé par Marc, [sudzètéoo], signifie à la fois « faire des recherches ensemble » et « discuter« . L’effet d’un dialogue instauré en provoque d’autres, réaction en chaîne. C’est magnifique, le pouvoir de la parole ! Et de fait, « son ouï-dire sortit aussitôt partout » dans les alentours. Parler fait parler. C’est comme une vague. Cela, c’est de la bonne contamination ! Quand tu prends l’initiative de sortir de toi, de te livrer, de te révéler au moins en partie, mais vraiment ; quand tu essayes d’entrer en dialogue avec l’autre, avec ce qu’il est en profondeur, au-delà des apparences et des écorces rugueuses qui servent de défenses ; quand tu persévères, tu ne sais pas à quel point tu transformes le monde.

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