Une maison commune : dimanche 7 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous quittons l’univers de Marc pour entrer dans l’univers de Jean : nouveau point de vue, nouveau regard sur Jésus. Ce texte, j’ai essayé d’en donner déjà quelque commentaire il y a maintenant trois ans, dimanche 4 mars : faisons place nette.

Je reste frappé par le nouveau culte que Jésus vise ici à mettre en place, du moins est-ce la manière de comprendre de Jean puisque c’est lui qui rapporte les choses ainsi. Jésus chasse de l’esplanade interne au Temple tous ce qui y est proposé de manière à favoriser les sacrifices de l’Ancien Testament : boeufs, petit bétail, marchands de colombes (souvent la substitution aux grands animaux pour les plus pauvres) et même les changeurs, ceux qui permettent aux pèlerins venus de loin de régler au plus juste, comme d’ailleurs à ceux du pays (combien de fois n’a-t-on pas l’appoint). L’ordre qu’il donne est bien d’enlever [aïroo], de supprimer, de détruire, ces choses. Il n’est pas question qu’elle aient leur place, dès à présent [entéouthen] (les traductions privilégient souvent un sens local, enlever d’ici, mais l’adverbe peut avoir aussi un sens temporel, et cela me paraît bien plus cohérent avec le geste).

Et pourquoi ce geste ? Pourquoi ce choix de rendre désormais impossible les sacrifices jusque-là prescrit ? C’est la suite qui le dit : « Ne faites pas de la maison de mon père une maison de commerce« . Deux figures sont mises en regard, et même en opposition, la maison de mon père et la maison de commerce. Je pense qu’il est très réducteur de voir cette deuxième appellation en seul rapport au commerce pécunier des vendeurs d’animaux ou des changeurs. Il me semble que cela concerne aussi la pratique de ceux qui vont ensuite offrir des sacrifices d’animaux, pratiquer les rituels recommandés ou prescrits.

Lorsque l’on se reporte aux prescriptions sacrificielles des livres du Lévitique ou des Nombres (ou encore du Deutéronome), on s’aperçoit que chaque pratique rituelle a son objet précis, suivant qu’il s’agit d’un holocauste, d’un sacrifice de communion, d’un sacrifice de purification, etc. Tu offres ceci et ceci de telle manière (du fait brûler ceci et pas cela, tu jettes cette partie, du manges celle-là, etc.), et voilà que tu obtiens ce que tu demandes, ou ce qu’on t’a prescrit de demander. C’est bien un commerce : donnant, donnant. La différence avec par exemple les sacrifices de la religion romaine, outre les rituels, c’est l’initiative : chez les Romains, c’est « da ut dem« , donne ce que je demande, et alors je t’offrirai un sacrifice, et si tu ne donnes pas tu n’as rien. Ici, c’est l’inverse, « do ut des« , je donne (d’abord) pour que tu me donnes ce que je demande. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’un échange, tarifé en quelque manière. Et c’est cela même qui est un commerce, entre les hommes et le ciel (et dont certains parmi les hommes tirent également profit, mais là n’est pas d’abord la question).

A l’opposé de la maison de commerce se trouve donc la maison de mon père : c’est-à-dire qu’on va être là dans un régime tout différent, celui de la communauté des biens et de la gratuité. La maison de mon père comme le dit fort bien ce titre même suggère avant tout le lien de filiation, l’appartenance à une même famille. C’est de droit, en quelque sorte, que le fils, que l’enfant, est dans la maison du père : non pas un droit que l’enfant se serait « taillé » ou acquis, mais un droit posé par les parents eux-mêmes ! C’est la maison du père, la chose est intitulée de cette manière. Mais le fils y fait respecter ce qu’elle est, son esprit, son climat, son atmosphère. Il ne veut pas qu’elle soit travestie en autre chose. Elle doit rester communauté et gratuité.

Jean, du reste, rapproche un passage du Psaume 69, « le [zèlos] de ta maison me dévorera« , et le [zèlos] est l’ardeur, mais aussi la rivalité : et il y a bien ici une rivalité entre deux approches, deux conceptions de la relation au ciel, au dieu. Surtout, passer à la gratuité et à la communauté de biens ne va pas de soi, et manifestement ne peut pas se faire sans une certaine violence : le fouet de cordes est bien réel, et il n’est pas frappant que pour l’imagination !! on voit qu’il y a là un véritable combat, et les tenant de l’autre approche ne laisseront pas la place facilement : ils y reviendront, du reste, le geste est surtout symbolique, et compris comme tel, comme un « signe« . Si le vrai temple, c’est le corps, alors qu’importent ces lieux, sinon comme symbole ?

Eglise abbatiale de Saint-Gilles du Gard, détail. D’un côté, cassés, une foule de gens, de bêtes, avec des résistances. Mais derrière celui qui les chasse, se dégage un lieu de paix.

Il me semble qu’il y a ici un point capital dans notre relation au ciel : le ritualisme conduit à chercher des lieux particuliers (un temple de pierres), des rites spéciaux, despotiques prescrites, tout un monde calculé. L’évangile à l’inverse libère de tout cela : le temple c’est ton corps, ton propre corps, où habite la divinité. C’est aussi le corps du Ressuscité, puisque tout est commun dans cette nouvelle maison. De rites, il n’y a en a plus qui comptent pour eux mêmes : la foi fondée dans l’évangile n’est pas d’abord une « religion », mais bien une communauté de cœur entre un père et ses enfants, tous rassemblés dans son unique fils. Oserons-nous entrer avec cette confiance-là, avec cette immédiateté-là, dans la relation avec celui qui se révèle notre père ?

Et puis, je me rappelle qu’il y a deux semaines, j’avais lu dans l’évangile un axe de progression dans le fait de rappeler au cœur tous ceux qui faisaient effectivement partie de mon entourage, de ma « maison », pour qu’aucun ne passe « sous les radars » et ne compte pas. Il me semble que l’esprit même de la « maison de mon père » exige plus que jamais cela : si c’est la maison où tout est en commun, où tout est gratuit, comment en exclure quiconque, ou exiger quelque prix que ce soit de quiconque pour en être ? Non, là est le fondement solide pour m’ouvrir à tout frère en humanité, pour bâtir une vraie maison commune.

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