Marche en montagne : dimanche 28 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici beaucoup plus loin dans l’évangile de Marc que là où nous étions la semaine dernière : c’est que les ordonnateurs du lectionnaire veulent nous faire faire un itinéraire particulier, alors ils choisissent certains passages et nous les mettent sous les yeux les uns après les autres. Bien sûr, on pourrait questionner cette pratique : est-elle fidèle à l’évangile, dans la mesure où elle ne suit pas l’ordre dans lequel il a été écrit ? Ne recompose-t-elle pas plutôt celui-ci, comme on ferait d’une mosaïque dont on ré-ordonnancerait les tesselles ? Je suis quant à moi de moins en moins à l’aise avec cette pratique, qui réclame de la part de l’auditeur une solide culture et une connaissance approfondie de chacun des évangiles, pour ne pas se perdre ni dessiner une fausse image (cela s’appelle une idole !!!) dans son cœur. Comment ça, fausse !? Bon, disons différente, si le mot vous fait peur… Néanmoins, avançons vaillamment. J’ai déjà commenté ce même texte il y a trois ans, sous le titre accepter d’être unique, on pourra s’y reporter si l’on veut retrouver les détails du texte ou des mots.

Je suis frappé cette année, une fois encore, par la montagne : elle est le lieu de l’expérience que Jésus entend faire faire à ces trois disciples qu’il prend avec lui, qu’il emporte auprès de lui. C’est en y montant que tout se passe ; et en en descendant, il leur précise que ce lieu doit garder son secret. Ce qui se passe en montagne ne ressemble décidément à rien d’autre. Je me doute que si j’en suis ainsi frappé, c’est parce que j’ai la chance d’avoir moi-même l’expérience de la montagne, et que je sais aussi que c’est un lieu sans pareil : si tel est ton cas, lecteur, lis toi aussi dans le livre de ton expérience !

En montagne, les repères ne sont plus les mêmes. Les distances ne comptent plus : elles ne font rien à l’affaire. Les dénivelés comptent : de combien va-t-on monter, ou descendre ? Comment va-t-on le faire ? Peut-on raisonnablement passer par cet itinéraire, en avons-nous les moyens ? Ici, dans notre texte, il est question de monter : prendre de la hauteur va permettre de mieux voir, de respirer un air plus pur (mais aussi, si l’on monte vraiment haut, plus rare !), on va éventuellement dépasser les arbres, parvenir dans des zones plus rocheuses, à la végétation plus rare : des déserts…. On se sent tout petit, en montagne, on est ramené à sa juste place, à sa juste proportion. Pas la peine de chercher à « voir loin », nos ambitions sont facilement ramenées à pas grand chose ! On avance en hauteur, ou en profondeur (le mot est le même, souvent, dans les langues anciennes).

Et puis, en montagne, seul compte le temps. Ce sommet n’est pas à telle distance, il est à quatre heures, à sept heures et demie… Le temps, mesure de la vie et de la marche. On prend le temps, on retrouve le temps. Cela aussi est une expérience bénéfique, où nous refaisons l’expérience de ce que nous sommes. A l’échelle du temps, peu de chose : notre vie n’est qu’un souffle. Comme cinquante ans passent vite dans une vie humaine ! Si facilement, dans notre souvenir, quelque chose nous revient , et nous nous rendons soudain compte que cela s’est passé il y a… mon Dieu, déjà ?! Et du coup, il faut prévoir : se lever avant le soleil pour aller haut. Repartir assez tôt pour être rentrés avant la nuit, ou avant la pluie. Compter avec le temps, et en rabattre sur nos projets. Mais aussi profiter du temps, admirer les couleurs qui changent, l’éclairage tout différent, la lumière changeante… Chaque instant est précieux, à savourer.

Voilà, c’est dans tout ce nouvel ensemble de repères que les disciples sont entraînés, pris à part. Ils changent de repères et sont ramenés à leurs justes proportions. Nous aussi, nous sommes ramenés aujourd’hui à nos justes proportions. Je proposais dimanche dernier, suite à ma lecture de l’évangile, de s’ouvrir à nouveau au cosmos comme il est pour s’y ré-inscrire : peut-être y a-t-il aujourd’hui une vraie suite de cela, en nous revoyant petits au milieu du monde. C’est aussi cela, prendre soin de notre planète, et prendre soin des autres en la préservant pour tous. Et c’est peut-être ainsi que nous pouvons ré-évaluer nos pratiques et nos projets : que sont-ils, en termes de hauteur ou de profondeur ? Que sont-ils, à l’échelle du temps ?

Caspar David Friedrich, Promeneur sur une mer de nuages (1818), Huile sur toile 74,8 × 94,8 cm, Hambourg Kunsthalle.

Une autre chose me frappe fortement cette année, suite à ce que j’avais, je l’avoue, découvert il y a trois ans dans ce texte : c’est le mouvement. Tout se passe en mouvement. J’étais sans doute conditionné par les représentations de la « transfiguration » : Jésus au sommet et au centre, entouré de Moïse et Elie, face à nous, et de dos les trois disciples, effrayés, renversés, terrassés. Non, ce n’est pas cela dans le texte : Jésus marche, il monte, il est légèrement en avant ; les trois disciples le suivent (ce sont des disciples), et c’est pendant cette marche et cette ascension qu’ils le voient changer de forme, qu’ils voient son être plus conforme à ce qu’il est (il n’est pas question chez Marc de son visage -qu’ils ne voient pas), qu’ils voient Moïse et Elie parler avec lui (et donc marcher, eux, à sa hauteur et avec lui). C’est pendant qu’ils marchent que ses vêtements se mettent à briller, pendant qu’ils marchent que la sombre nuée les « obombre » et que la voix qui en vient se fait entendre. Tout cela en marchant.

Le seul qui parle de s’arrêter, c’est Pierre : il voudrait dresser des tentes. Il voudrait prolonger, fixer, l’expérience. Il voudrait en fait l’arrêter : non au sens d’y mettre fin, mais la figer. Or précisément, ce serait y mettre fin : il est des expériences profondes qui ne sont que dans le mouvement, l’avancée. Pas possible de répéter, pas possible de recommencer, pas possible de prendre le temps de voir et de faire le tour : non, il faut marcher, il faut aller. Il en restera ce qui en restera, on n’aura pas conscience de tout, cela viendra avec… le temps ! Une expérience profonde est toujours une expérience source : on ne l’arrête pas (une source qui ne coule pas est tarie !), mais on y revient et on ne cesse d’y puiser. Il me semble qu’il y a là une invitation à remémorer nous aussi nos expériences-source : à les revisiter, à y puiser à nouveau, ou à nous y retremper. Elles ont eu lieu pour nous en marchant : on n’a pas fini d’y revenir, on ne les a pas épuisées, loin de là ! C’est un appel, c’est une rencontre, c’est un moment unique : fugace, mais toujours plein et débordant; Se souvenir, revenir à la source, boire encore, se plonger et se rafraîchir, se requinquer…. On ne pourra que difficilement mettre des mots, comme ici il y a une défense de raconter : c’est tout simplement impossible, et toute tentative de récit serait une trahison. Mais y revenir, c’est possible, dans l’indicible, du moins l’inépuisable.

Même la sombre nuée n’arrêt pas les marcheurs : cela, c’est plus exceptionnel. Le montagnard qui voit arriver une sombre nuée, en général, cherche un abri et s’arrête, ou bien rebrousse chemin tant qu’il est encore temps !! Bien imprudent qui ferait autrement. Mais là, non : le Maître continue, il marche toujours, il entre dans la nuée, comme jadis Moïse. Et une voix se fait entendre, avec des mots presque les mêmes que ceux du baptême. Mais au baptême, les mots étaient pour Jésus. Probablement les a-t-il seul entendus. Ils étaient pour lui. Ici, ils sont pour les autres, pour les disciples, comme démontre clairement les derniers mots, les seuls qui sont différents : « écoutez-le !« . A Jésus, la voix disait : « en toi je me suis reconnu« , elle authentifiait son agir et sa manière d’être comme un clair reflet céleste. Maintenant, c’est nous qui sommes invités à reconnaître à notre tour ce clair reflet, et à nous mettre à son école.

Dans la nuée on ne voit plus : plus d’évidence, plus de clarté rassurante. C’est l’aventure, la marche à tâtons, à l’aveugle. On n’a que les oreilles pour se guider, on apprend à écouter. La marche continue, elle ne s’arrêtera jamais : mais elle aura définitivement changé de repère, en s’appuyant sur une écoute. Il faut vraiment que j’écoute mieux, que j’apprenne à mieux écouter. Et pour cela, que je me déprenne de ce que je vois, des apparences, mais aussi tout simplement des écrans ou des lumières qui fascinent.

2 commentaires sur « Marche en montagne : dimanche 28 février. »

  1. Oui, tu le sais, je partage fort tout ce que tu dis sur la montagne !
    Je suis frappé alors par le fait que pour « voir » Jésus transfiguré, à notre niveau pour découvrir Jésus Dieu, il faut faire un effort, ça ne va pas nous tomber dessus « par hasard ».
    Et alors, concernant le parallèle avec le baptême de Jésus, quel effort a-t-il du fournir avant son baptême pour « se réaliser fils de Dieu » (puis pour poursuivre jusqu’à la croix) … Jésus pleinement homme ! et pleinement Dieu !

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    1. Non, ça ne « tombe pas dessus », tu as raison : il faut marcher, il faut suivre ; et on ne sait pas quand la chose survient. Petite remarque : je ne vois pas dans l’évangile à propos de Jésus les catégories dieu et homme. Ce débat est bien ultérieur ! La « métamorphose » (c’est le mot employé) évoque seulement la « forme » (l’être tel qu’il est, dans ce qu’il a de particulier, d’unique) d’ « après » ou « au-delà » (meta-) : je dirais donc que c’est voir Jésus au-delà de nos impressions, tel qu’il est…

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