Un saut dans le vide : dimanche 4 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour une fois, je vais me permettre de donner d’emblée ma propre traduction du texte qui nous est donné aujourd’hui, en y ajoutant le verset que le lectionnaire fait sauter pour une raison que je préfère ne pas creuser, puisque tous les manuscrits et commentateurs sont d’accord pour dire que c’est là le texte conclusif de l’évangile de Marc dans sa forme originelle, avant qu’une autre main ajoute quelques autres lignes qui sont conservées aussi dans le texte canonique. Voici donc :

     « 1 Et le sabbat s’étant écoulé Marie la Magdaléenne et Marie de Jacques et Salomé achetèrent au marché des aromates afin d’aller l’oindre. 2 Et au petit matin, le premier après le sabbat, elles arrivent au monument le soleil une fois levé. 3 Et elles se disaient l’une à l’autre : qui nous fera rouler la pierre depuis la porte du monument ? 4 Et levant les yeux elles considèrent qu’a été roulée la pierre : elle était en effet particulièrement grande.

5 Et une fois pénétrée dans le monument, elles voient un jeune homme siégeant du côté droit enveloppé d’un équipement brillant, et elles sont dans la stupeur. 6 Or il leur dit : ne soyez pas dans la stupeur : c’est Jésus que vous cherchez, le Nazarénien, le crucifié. Il a été réveillé, il n’est pas ici ; voici le lieu où ils l’avaient posé. 7 Mais retirez-vous, dîtes à ses disciples et à Pierre qu’il vous mène-en-avant dans la Galilée : là vous le verrez comme il vous a dit.

8 Et ressorties elles s’enfuient du monument. Car un tremblement les avait saisies ainsi qu’un égarement; et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur.« 

Plusieurs lieux interviennent dans ce récit : le marché, le [mnèméïon] (littéralement lieu-de-mémoire, que j’ai traduit par monument, et qui est souvent traduit par tombeau), et la Galilée. Le [mnèméïon] est évidemment au centre de tout, mais c’est par lui qu’on passe du marché à la Galilée ! Le marché, à vrai dire, n’est pas formellement nommé, il est plutôt suggéré, par le fait que les femmes ont « fait leur marché » d’aromates. Ce n’est pas tant le lieu que l’activité. La première activité énoncée dans ce récit est économique, c’est tout de suite la « loi du marché ». Et venant de là, elles arrivent au [mnèméïon].

La traduction « tombeau » est irréprochable. Pourtant je n’ai pas voulu la reprendre. Parce que le mot est formé sur la racine de [mimnèskoo], qui porte avant tout l’idée d’avoir en tête, de faire penser à. Cela entraîne l’idée de rechercher, particulièrement même de chercher un époux ou une épouse. Mnèmosunè, la mère des neuf Muses, est la mère de ce que l’on garde en tête de multiple manière, par la poésie épique, par l’histoire, par la poésie lyrique, par la danse, par le théâtre, … L’idée du monument funéraire est avant tout celle-là : on ne veut pas oublier, on veut se souvenir. Dans la pensée grecque antique, la véritable mort, c’est l’oubli, et il me semble que cela est une pensée très profonde, et même très universelle. Dans la pensée biblique aussi, la mort est royaume des ombres, dont on ne revient pas : « Comme une eau répandue à terre et qu’on ne peut recueillir, Dieu ne relève pas un mort » (2S.14,14). Et dans cette pensée aussi, il faut se souvenir des morts, autrement ils meurent vraiment. On voit d’ailleurs que le [mnèméïon] joue d’emblée ce rôle, il habite la pensée des femmes, il leur donne en quelque sorte rendez-vous, c’est là qu’elles peuvent donner corps à leur souvenir, à leur préoccupation.

Leur préoccupation s’augmente d’un souci plein de miséricorde : certes celui dont elle se souviennent a été enseveli, et ensevelir les morts est un devoir de miséricorde, mais ensevelir c’est aussi le faire avec tous les honneurs, et la précipitation a fait qu’on n’a pas pu laver le corps (embaumer est une pratique égyptienne, pas tant juive). Elles veulent aller au bout de leur amour, même si c’est un peu dérisoire désormais, mais tout de même c’est manifester jusqu’au bout son attachement et comme une personne a compté. Et pour cela il va falloir entrer, mais là se pose le problème de la porte….

Le [mnèméïon] change de nature dans ce bref récit : ouvert, il devient le lieu du bouleversement de leur tête. Les mots sont nombreux : elles sont frappées d’effroi ou de stupeur, avec même une nuance extrême puisque le préverbe [ek-] ajouté à ce verbe apporte l’idée de sortir, donc d’être hors de soi. On a beau leur dire ne pas être ainsi frappées de stupeur, elles repartent avec [tromos] et [ekstasis], le tremblement d’effroi (c’est le même mot pour le tremblement de terre !) et l’égarement de l’esprit, littéralement le fait de se-tenir-hors-de soi. Et elles ont peur, le mot qui porte l’idée de fuite, de tout faire pour fuir une chose (la phobie).

Annibale Carraci, Saintes femmes au tombeau (1600), huile sur toile 121 x 145, 5 – Musée de l’Ermitage, Saint-Petersbourg. Les trois femmes ont le visage attentif, mais l’expression de leur corps va du repli à l’ouverture (et la fuite) si l’on part de la droite du tableau pour aller vers la gauche. tout au fond s’ouvre un horizon, se lève une lumière nouvelle. Entre les deux, tout petits, un homme à cheval et un à pied, qui court. Peut-être ne rejoint-on l’horizon et la lumière qu’en étant perdus, sans repères et tout-petits.

Il faut mesurer le tremblement de terre que constitue l’expérience de ces femmes ! Elle sont toutes centrées, et jusqu’au fond d’elles-mêmes, par le meilleur d’elles-mêmes, par le désir aimant de « garder en tête », de « garder au cœur » celui qu’elles aiment, et c’est cela même qui leur est dérobé, qui se dérobe à elle. C’est vraiment la terre qui se dérobe sous leurs pieds ! Imaginez de vous rendre compte, alors que vous emmenez au cimetière un défunt qui vous est proche et cher, que vous découvrez soudain que le cercueil est vide !! Quel égarement !! Quelle catastrophe !!

On nous expliquera immédiatement que c’est l’impossibilité de faire le deuil qui est en jeu, et l’on sait à quel point ce fait peut détruire une vie. Et pourquoi ? Parce que faire le deuil, c’est énoncer progressivement ce que l’on a perdu et y consentir, c’est-à-dire accepter et choisir de vivre désormais, et de vivre avec cette béance mais aussi avec d’autres et d’autres choses. C’est recréer un tissu social par-delà cette béance, et se reconstruire. Les femmes en sont là : le deuil qu’elles ont entamé s’effondre aussitôt amorcé, la reconstruction dans ces conditions ne sera pas possible, ne sera jamais possible. Le [mnèméïon] est désormais « le lieu où ils l’avaient posé« , c’est-à-dire que cela même appartient au passé, est dépassé, impossible donc à rejoindre. Car le passé est tout aussi irréel que le futur, en fait, il n’a plus d’existence concrète : c’est notre faculté du souvenir qui nous le rend présent, c’est-à-dire accessible. Et là, ce qui est dit c’est : accès impossible, accès interdit.

C’est là une chose absolument capitale, et Marc a, pour ce qui est de l’écriture de son livre qui s’appelle « Commencement de l’évangile Jésus, Christ, fils de Dieu« , choisi de le finir sur cette note. Tout ce qu’il a écrit c’est pour le garder en tête. Mais cela s’arrête là, précisément là. A partir de là, on ne garde plus en tête, il se passe autre chose. A partir de là, il faut accepter d’être remué de fond en comble, jusqu’au fond du cœur. Et peut-être que qui n’a pas été remué jusqu’au fond du cœur n’a pas encore fait l’expérience des femmes, n’est pas encore… chrétien. Il en reste au commencement, à ce que l’on garde en tête. L’expérience rapporté ici, fondatrice, mais ouverte (car aucune suite n’est racontée, tout est à faire !), n’est plus à l’intérieur de soi, n’est plus endogène, elle est au contraire extatique, elle fait sortir de soi, elle fait se perdre (ou du moins c’est comme ça qu’on l’aborde nécessairement). C’est un saut dans le vide.

Ces femmes ont fait cette expérience par la vue et par l’ouïe. Par la vue, elles ont d’abord commencé par « lever les yeux« , autrement dit elles se parlaient certes les unes aux autres mais les yeux baissés, et là leur regard change de direction, mais on ne parle encore que d’ « avoir un regard » ou « jeter un regard« , on ne parle pas encore de voir. Mais on comprend de manière très imagée, grâce au pittoresque de Marc, qu’elles lèvent comme distraitement les yeux, peut-être les re-baissent automatiquement mais cette fois les relèvent pour considérer avec attention. La pierre, dont elle parlaient, dont elles se demandaient comment la rouler pour s’ouvrir le passage, est roulée, pierre qui était « particulièrement grande » ! Autrement dit, leur expérience visuelle passe de la distraction à l’attention la plus grande, qui est maintenant éveillée. C’est ainsi qu’elles entrent dans le [mnèméïon], et là elles regardent, elles voient. Elle voient le fameux jeune homme à l’équipement éclatant, le « chevalier blanc », qui lui-même les appelle à regarder et voir ce fameux « lieu où ils l’avaient posé« , c’est-à-dire le déclencheur même de leur effondrement. Mais il leur indique aussi la Galilée pour, au futur, le regarder et le voir. L’expérience visuelle reste inachevée, mais elle a pris la bonne voie.

Par l’ouïe, c’est tout un jeu de paroles. Elles parlent entre elles au départ, c’est là encore un circuit fermé. Et puis elles entendent une parole qui leur est adressée, par ce fameux jeune homme. Et celui-ci leur dit d’aller elle-mêmes parler, dire. Au bout du compte, « elles ne dirent rien à personne« , mais là aussi, l’ouverture est faite : l’ouïe ouverte, l’invitation est à dire à son tour, à produire une parole. Elles doivent d’ailleurs « dire aux disciples et à Pierre » : cela suggère aussi que, pour qui veut être disciple, il faut écouter ce que les femmes ont à dire, écouter ce que ces femmes ont à dire, écouter l’expérience bouleversante faite par d’autres. La parole échangée entre soi est justement ce à quoi il est mis fin ici, ce qui mène sur la mauvaise route, ou plutôt ce qui n’est là encore que le début de l’expérience (car après tout, il faut bien commencer par quelque chose). Or combien, dans l’Eglise, on aime s’échanger des paroles entre soi, bien rassurantes… Non, c’est fini, cela.

Ainsi, l’expérience-repère qui nous est rapportée par Marc, la dernière des choses qu’il veut que l’on garde en tête, c’est l’ouverture du regard et de l’ouïe et de la bouche pour passer dans l’inimaginable. L’expérience du Ressuscité est tout sauf une expérience intérieure, elle est une mise hors de soi, une perte de repère pour d’autres repères, ou peut-être pas de repères. Le saut dans l’inconnu. Aller en Galilée, c’est-à-dire dans cette région frontière, dans ce clair-obscur où se mêlent les hommes et les peuples. Non plus dans un lieu pour « garder en tête », mais dans une région ouverte pour perdre la tête, pour se lancer à corps perdu, pour vivre. La proposition est encore plus folle aujourd’hui : la rencontre des autres est soupçonnée d’être vecteur de mort, on a peur d’une contamination. Un vrai saut dans le vide. Mais « c’est là que vous le verrez« . Ne cherchons pas à « garder en tête », à « retenir » : lâchons, au contraire.

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