Berger : dimanche 25 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera ici, si l’on veut, un commentaire d’ensemble qui précise les mots de ce texte.

Pour l’heure, je suis frappé qu’il y ait dans ce texte comme une méditation sur le berger. J’en suis frappé, parce que ce rôle, s’il est fort ancien, est aussi très anciennement et dans de nombreuses civilisations, symbolique. Il a souvent été un titre royal : autrement dit, il a désigné de façon frappante ceux qui ont vis-à-vis des autres un rôle à part. Or un rôle particulier vis-à-vis des autres, cela se retrouve assez communément dans la société humaine. C’est déjà le cas dans le noyau même de cette société : on peut dire que les parents sont des « bergers ». Ce constat ouvre le champ : chacun de nous peut repérer des rôles qu’il a, et qui peuvent s’analyser ou se décrire comme d’un « berger ».

Jean-François Millet, Bergère avec son troupeau (1863) – Huile sur toile 81 x 101, Musée d’Orsay, Paris.

Quelque chose cependant pourrait nous faire hésiter : c’est que ce titre symbolique a une charge « sacrée ». Je n’aime pas cet adjectif, autant l’avouer tout de suite, à cause de l’usage abusif qu’on en fait. Est « sacré » ce que les hommes désignent comme tel, et ils désignent ainsi ce qu’ils veulent tenir à part du commun, ce dont ils veulent faire une réalité supérieure. Est-ce le cas de notre « berger » de l’évangile ? Certes il n’est pas un mouton, il est même le seul à ne pas l’être. Cette « solitude du chef » est d’ailleurs d’expérience commune, et plus le troupeau devient troupeau, s’unifie, plus le chef ressent sa solitude. Il faut pourtant modérer cette remarque, car le chef reçoit aussi un soutien de son « troupeau » bien plus fort, quand il en a besoin, d’un troupeau qu’il a unifié et fortifié ! Ce ne serait pas le cas d’un « berger » qui sacraliserait son rôle (ou que d’autres auraient sacralisés), tout simplement parce que situé « au-dessus » ou « au-delà », il ne peut pas manifester un quelconque besoin, qui serait alors perçu comme une faiblesse..

Il me semble alors que lorsque Jean met dans la bouche de Jésus cette comparaison, il indique précisément son rôle unique, non-transmissible. Ce « berger »-là est le seul qui soit ainsi différent de tous. Pour autant il ne reste lui-même pas « à part », tout montre à quel point il se fait proche, attentif, soucieux. Autrement dit, il rejette tout caractère « sacré », tout ce qui pourrait le maintenir à part, intouchable. Voilà qui devrait lever nos quelques scrupules, si nous en avions, à endosser nous aussi ce titre à propos de l’une ou l’autre de nos fonctions sociales : et cela nous permet aussi de lire ce texte en y cherchant des repères pour mesurer ou ajuster notre propre manière d’être dans ce ou ces rôles. Cela nous permet aussi, peut-être, un regard critique sur ceux qui voudraient être considérés trop à part, en s’arrogeant pour ce faire ce titre de berger : en ce cas et dans ce sens, c’est tout simplement de l’usurpation !

Eh bien, regardons ce qu’il en est de ce berger. D’abord, il n’est pas quelqu’un qui travaille pour « gagner sa vie ». Son rôle, il ne l’assume pas au fond pour lui, car alors, dans la situation extrême où il risquerait sa vie, il préserverait celle-ci de préférence à celle de ses bêtes. Ce qui laisse entendre qu’habituellement, il les garde et les élève pour en vivre : lait, laine, viande… En d’autres termes, notre berger est un drôle de berger, le seul au monde qui s’occupe d’un troupeau… juste pour le troupeau. Pour… quoi, alors ?

Il parle alors d’une connaissance mutuelle, comme si elle était une fin en soi. Une connaissance qui n’est pas d’emblée mutuelle, mais qui le devient par l’initiative de l’un des deux : le berger connaît ses brebis, et il choisit de se laisser connaître d’elles. De même, le père le connaît, et choisit de se laisser aussi connaître de lui. L’essentiel n’est pas dans « l’exploitation » d’un troupeau, mais dans l’établissement d’un relation réciproque qui n’est pas possible au départ. Il faut que le berger se rende accessible -et c’est ce qu’il fait ! Et pour ce faire, il vit au milieu de son troupeau, il ne se cache de lui en rien, si bien que ses bêtes finissent par repérer comment il fait, comment il vit, la signification du moindre de ses gestes. Tout devient indication. Les bêtes ont un besoin vital de leur berger sans qui elles ne peuvent survivre : se laisser connaître d’elles alors même que son seul souci est justement leur vie, c’est la meilleure chose. Ainsi, elles pourront interpréter comme il faut, comme il leur est bénéfique, le moindre de ses gestes, anticiper ses ordres en lisant ses intentions. Elles le pourront et le voudront, précisément parce que ses intentions se résument à ceci : qu’elles vivent. Qu’elles soient elles-mêmes.

Et en particulier, ses intentions sont dans l’ouverture et l’unité. Vivre et être elle-mêmes, ce n’est pas rester entre elles : c’est s’élargir à une autre dimension, c’est s’ouvrir à d’autres « qui ne sont pas de ce troupeau« , ou plutôt « de cet espace, de cette maison« . Et c’est à la condition de s’ouvrir ainsi que le troupeau peut être « un » : l’unité n’est possible que dans l’ouverture, que dans l’élargissement. Ce n’est pas forcément ce dont les bêtes ont « envie », souvent elles résistent spontanément à l’introduction d’autres bêtes ou à l’arrivée dans un autre troupeau. Mais le berger, lui, sait que là est leur vie, la vraie vie.

Voilà donc quelques critères. Puissent-ils nous permettre de relire notre propre pratique, la manière dont nous vivons nos rôles dans les différentes « sociétés » auxquelles nous appartenons….

3 commentaires sur « Berger : dimanche 25 avril. »

  1. Tu imagines bien et tu comprends forcément pourquoi cet évangile me touche beaucoup, combien je ressens profondément ton commentaire ! Et tu sais que c’est bien difficile de suivre la voie du « bon pasteur », tellement d’embuches sur le chemin ! Mais, comme tu le soulignes, il est difficile d’imaginer à quel point « le troupeau » soutient le berger, et lui donne la force d’avancer.
    Dans notre relation à Dieu, à première vue, il semble bien que « Dieu n’a pas besoin de nous » ! Et si, finalement, on pouvait aussi le « soutenir » en étant encore plus ses brebis fidèles ? On parle de « la souffrance de Dieu » devant le manque d’amour de notre part … Dans un sens, Dieu a besoin de nous, comme le pasteur a besoin de ses brebis, et je trouve que ça me force à approfondir ma foi !

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    1. Je suis bien d’accord, « dieu n’a pas besoin », ni de nous ni de rien. Sans quoi il ne serait pas dieu, justement. Sans quoi aussi il serait motivé par d’autres choses que l’amour. Et sans doute, dans ce registre-là, il y a une sorte de va-et-vient entre gratuité et « besoin », c’est difficile de mettre des mots…

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      1. Un amour non réciproque est douloureux, on a besoin de l’amour de celui/celle qu’on aime, c’est à ce besoin que je pensais, en cela que Dieu Amour absolu a « besoin » de nous. Mais ce n’est que ma petite vision humaine, car comme tu dis, on est entre gratuité de l’Amour absolu de Dieu (qui n’a besoin de rien) et besoin de réciprocité de l’Amour vu à l’image de l’amour humain.

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