La fête de la solidarité (dimanche 9 janvier).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Attention, le texte que nous avons aujourd’hui est un vrai « bidouillage » ! Il met bout-à-bout deux passages qui ne se font pas suite et qui font eux-mêmes partie d’un ensemble dont on n’a pas trace. Je recommande d’aller lire juste le début de Solidarité jusqu’au dernier degré, dans la partie « pour situer le texte« , afin d’être éveillé à cela et remettre chaque passage dans son contexte. Cela évite bien des faux sens ou des contresens.

Je voudrais m’attacher cette fois-ci à un seul aspect de la dernière partie du texte qui nous est donné, l’aspect « solidarité ». Que veux-je dire ? « Le ciel s’ouvre, et descend l’esprit, le saint, sous forme corporelle comme si une colombe [était] sur lui, et une voix hors du ciel advient disant : Toi, tu es le fils à moi, l’aimé, en toi je suis pleinement satisfait. » Voilà l’évènement, la manifestation du dieu dont il est fait mémoire aujourd’hui. Cette manifestation néanmoins ne se fait pas sans raison, ou sans occasion : libre et gratuite, le dieu prend cette initiative à un moment précis qui est décrit au début de ce même paragraphe : « Or il advient, devant le fait que le peuple sans exception ait été plongé et que Jésus s’étant plongé demeure priant,… ». Qu’est-ce qui est donc au cœur de ce moment pour qu’il devienne l’occasion de cette manifestation divine ?

Jean vient d’être mis en prison par Hérode (c’est un des éléments manquants que j’ai signalés en commençant). Son ministère, d’après Luc, est donc terminé. Mais il n’est apparemment pas terminé seulement par empêchement, du fait de son emprisonnement, il est terminé aussi parce qu’il est accompli, du fait de son achèvement. « Le peuple sans exception a été plongé« . Jean proclamait « un baptême de conversion pour le pardon des péchés » (c’est un peu avant le début de notre texte d’aujourd’hui) : voilà, c’est fait, « tout le peuple« , nous dit Luc, a reçu ce baptême. Et Jésus aussi. Tout le monde donc, sans exception.

Mais devant ceux qui se demandaient au sujet de Jean s’il ne serait pas le Messie, le Christ, Jean a fait savoir qu’ « il vient, celui qui est plus fort que moi. […] Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » Il fait même un portrait assez effrayant de ce « plus fort« , en ajoutant : « Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » (c’est encore un passage supprimé de notre texte). Autrement dit, la personne vers laquelle il oriente notre attente est présentée par lui comme un « juge », quelqu’un qui fait le tri – c’est ce qui se passe sur l’aire : on projette aussi haut qu’on peut ce qu’on a moissonné, le grain (lourd) retombe et la paille (légère) est emportée au loin. Et ce grand remue-ménage est fait par quelqu’un qui vient de l’extérieur, d’ailleurs.

Mais là, une fois le Baptiste disparu de la scène, que voyons-nous ? Un Jésus baptisé comme les autres, et que personne ne remarque, sinon qu’il « demeure priant« . Quelqu’un qui ne vient pas « d’ailleurs », qui n’est pas « autre », et qui ni avant ni après ce baptême ne se distingue. La seule chose qui lui importe, c’est d’être au milieu de tous, l’un de tous, avec tous. Quel contraste avec le portrait tracé par Jean-Baptiste ! Loin de se situer comme extérieur et de faire le tri à toute volée, il reste avec tous, il n’élève pas la voix, et il a reçu comme tous ce « baptême de conversion pour le pardon des péchés« . C’est-à-dire qu’il a reçu ce signe proposé par le Baptiste qui s’adresse aux pécheurs, à ceux dont il faut justement faire le tri selon le Baptiste. Car voilà : le dieu va intervenir de manière définitive, il va faire le tri entre ceux qui, non-pécheurs, vont entrer dans son royaume et ceux qui, pécheurs, vont en rester exclus. C’est cela, l’idée de Jean-Baptiste. Et de beaucoup avec lui, des pharisiens notamment. Et Jésus, avec tout le peuple, et comme lui, et en même temps que lui, a fait ce geste d’espérance de ceux qui, en droit, devraient être exclus mais qui espèrent tout de même être pris -sans garantie-.

C’est cela que j’appelle la solidarité. Ce choix, contraire à l’annonce du Baptiste, reçoit l’authentification et la confirmation divines : « Toi, tu es le fils à moi, l’aimé, en toi je suis pleinement satisfait. » Et ce choix fait notre admiration aujourd’hui. Je trouve même qu’il faudrait instaurer, avec cet évangile, une « fête de la solidarité ». C’est une des grandes valeurs de nos jours, une de celles qui font qu’on admire les personnes ou les organisations qui les prônent ou les mettent en œuvre : solidarité avec les opprimés, les réfugiés, les victimes de toutes sortes, avec la planète et par là avec l’ensemble des peuples. C’est du reste la raison pour laquelle, en France, la réception par les autorités ecclésiastiques du rapport de la CIASE sur les crimes sexuels est si observée -et pourvu qu’elle le demeure dans le temps !- : saura-t-on être réellement solidaire des victimes ? Surtout après s’être montré si complaisants avec les bourreaux !! En tous cas, pour une fois qu’on trouve quelque chose où l’évangile et notre monde se rejoignent, je trouve que ça vaudrait de fêter ça !

Mais creusons un peu la chose pour en saisir toute la substance. Le défi de la solidarité est immense aujourd’hui : nous sommes invités à une solidarité universelle, y compris avec des personnes qui sont de l’autre côté du globe et que nous ne connaîtrons jamais ! La question de la motivation se pose forcément à nous : peut-on vraiment être solidaire de tous ? Ne faudrait-il pas laisser tel ou tel de côté : ceux qui sont trop loin, ceux qui ne « font pas d’effort », ou bien ceux qui sont dans cette situation « par leur propre faute », ou encore… que sais-je ? Partout on constate un durcissement vis-à-vis des pauvres et des défavorisés. C’est une évolution qui peut sembler paradoxale, mais qui dans le fond est due à la force même avec laquelle les valeurs de solidarité sont promues : c’est un programme très très exigeant !

La solidarité est devenue une partie de ce que nous estimons être l’humanité, le sentiment d’humanité. Mais ce que cela exige tend à nous faire aussi imaginer des « limites ». Oui j’ai besoin d’agir en solidarité pour me regarder en face dans un miroir : cela veut dire que mes motivations sont autant d’une certaine philanthropie gratuite que d’une recherche de mon propre accomplissement. Ce n’est d’ailleurs pas anormal, « aimer son prochain comme soi-même » implique qu’il y ait du bénéfice personnel à se tourner vers les autres ! Mais devant les efforts et l’énergie qu’implique cet altruisme authentique surgit bientôt un soupçon ou une interrogation : les personnes dont j’essaye de me montrer solidaire se montrent-elles à leur tour dignes des efforts que nous leur consacrons ? La question scandalisera toute personne qui n’est pas investie directement et durablement dans ce type de service ou d’engagement ; elle rejoindra au contraire toute personne qui l’est ! Combien de fois faut-il reprendre, refaire, recommencer, jusqu’au découragement ! Même à l’échelon collectif, on se rend compte que des actions peuvent être détournées, un peu manipulées, et finalement manquer leur but… du fait même des personnes ou des groupes que l’on cherchait à aider.

Faut-il donc tout arrêter, tout remettre en cause ? La solidarité n’est-elle qu’un rêve ? Et voilà que s’élèvent des voix de plus en plus fortes et nombreuses, qui clament le « chacun chez soi », qui réclament que l’on construise des murs, qui empilent les conditions impossibles à remplir pour apporter une aide, qui mettent en avant la disproportion des forces. Car il faut reconnaître que les forces de la pauvreté, de la souffrance, du mal, sont … immenses. Alors, la solidarité, doux rêve qu’il vaut mieux abandonner ? Horizon véritable, qui s’éloigne au fur et à mesure que l’on s’approche, et qu’il vaut mieux traiter comme tel, c’est-à-dire comme un idéal qui guide un peu certaines actions mais qu’il ne faut surtout pas chercher à rendre réel à tout prix ?

Ce que je remarque, c’est que Jésus situe sa solidarité au niveau d’une responsabilité collective partagée, dans le péché. En montrant sa solidarité précisément par la réception du « baptême de conversion pour la rémission des péchés« , il dit : si le monde va mal, c’est à cause des fausses pistes que nous avons suivies, c’est à cause de nous. Et je fais partie de ce « nous ». C’est énorme. Il ne vient pas faire le tri en faisant tout voler, il ne vient pas désunir et disperser, sur la base de ce clivage entre pécheurs et non-pécheurs. Il vient au contraire invalider ce clivage, le rendre inopérant.

C’est une attitude extraordinaire. On peut en effet à bon droit se sentir écrasé par l’ampleur de la souffrance dans le monde. Et plus encore, on peut se sentir écrasé par l’ampleur aussi de la brutalité qui inflige cette souffrance, ou qui s’en moque. La solidarité avec tous les hommes, si elle est déjà avec effort une solidarité avec les victimes, ne veut pas être une solidarité avec les bourreaux ! Et si cela voulait dire cautionner le mal qu’ils font ou ont fait, évidemment que ce n’est pas possible ! Mais les bourreaux sont aussi des hommes, ce qu’ils font ne dit pas tout ce qu’ils sont, et voilà un nouveau problème, vraiment épineux…

Quelle solution devant tout cela, devant tout ce mal : se tenir à distance ? Affirmer haut et fort : je ne suis pas de ceux-là, je fais au contraire partie de la solution ? Bien sûr qu’on peut aussi s’engager pour faire du bien dans son environnement immédiat, afin de ne pas laisser le mal s’étendre indéfiniment, bien sûr qu’il faut le faire… mais n’est-ce pas aussi en quelque manière se mettre à part, comme une (des) « solution(s) » qui vient de l’extérieur ?

Le choix de Jésus est différent. Il ne se situe pas en surplomb, il assume d’être membre aussi de cette humanité qui fait du mal. Il assume d’être membre de cette collectivité qui est à l’origine de toutes ces fausses pistes entrecroisées qui se nourrissent en quelque sorte les unes les autres. Il faut beaucoup de force pour dire avec un groupe « nous nous sommes trompés », quand on était justement celui qui, dans le groupe, disait qu’il fallait faire autrement que ce qui a été une erreur. Il faut un amour très fort pour assumer « nous t’avons fait du mal », quand on n’a personnellement fait aucun mal. C’est pourtant le choix qu’il fait. Et bientôt se dévoilera le motif de ce choix, à l’autre bout de son existence : une véritable passion pour l’humanité. Une de ces passions, un de ces regards, qui font que même face au pire, on ne cesse jamais de voir dans les êtres humains toute la beauté dont ils sont capables, en même temps que toute la fragilité qui les rend si vulnérables et si aptes à dévier et tomber.

Un commentaire sur « La fête de la solidarité (dimanche 9 janvier). »

  1. Oui … et non …
    Solidarité ? Cela retentit, aujourd’hui, comme tu le dis, avec « solidarité avec les opprimés, les réfugiés, les victimes de toutes sortes, avec la planète et par là avec l’ensemble des peuples » ou « Le défi de la solidarité est immense aujourd’hui : nous sommes invités à une solidarité universelle, y compris avec des personnes qui sont de l’autre côté du globe et que nous ne connaîtrons jamais ! » …
    Mais tu dis aussi « Un Jésus baptisé comme les autres, et que personne ne remarque », « La seule chose qui lui importe, c’est d’être au milieu de tous, l’un de tous, avec tous. »
    « Solidarité » … et on baisse rapidement les bras, tant les causes sont lointaines et difficiles.
    Mais la solidarité est aussi juste là, tout à côté de nous, dirigée vers ceux qui nous entourent; et celle-ci est à notre portée ! Être au milieu de tous, mais avec tous. Cette « solidarité de proximité »; celle-ci concerne tout le monde, elle n’est plus un rêve, et chacun peut y travailler !

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