Donnez à manger (dimanche 19 juin) !

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte de notre passage d’évangile de ce dimanche a déjà été commenté en son entier sous le titre Remise en place : en restituant au texte ce qui en est ôté au début, et qui (comme tout début de texte) en oriente l’interprétation, nous avions pu comprendre que Luc cherchait avant tout, à l’occasion du miracle de la multiplication des pains qu’il ne raconte qu’à peine, à faire réfléchir les disciples et surtout les Douze à leur place au service du peuple. Il les remettait à leur place.

Je suis particulièrement frappé, à relire ce texte cette fois-ci, du fait qu’il ne rapporte qu’une seule parole de Jésus. Certes, il nous est dit qu’il parle aux foules, qu’il leur parle du royaume du dieu, mais Luc ne nous rapporte aucune des paroles dites alors. La seule parole qu’il met dans la bouche de Jésus est adressée aux Douze qui viennent réclamer de lui qu’il renvoie les foules : « Donnez par vous-mêmes à manger« . Je suis d’autant plus frappé de cette unique parole que cela nous est donné à lire et méditer le jour où est fêtée l’eucharistie.

« Donnez« , c’est bien une injonction. Elle appelle la gratuité. Elle appelle à prendre du sien pour en faire part à un autre ou à d’autre, à se défaire de quelque chose, à s’en désapproprier pour que d’autres puissent se l’approprier. Cette injonction est d’autant plus forte qu’elle fait contraste, nous l’avons vu dans le précédent commentaire, avec la demande des Douze de renvoyer les foules, de mettre un terme à ce rassemblement, et l’exigence que les gens aillent trouver de quoi se nourrir. « manger« , c’est bien l’opération fondamentale et vitale par laquelle la vie est entretenue, la croissance permise, les fonctions assurées. « par vous mêmes » veut traduire un datif de moyen (le « par » n’est pas exprimé en grec, seulement les deux mots sont au datif) ; mais il pourrait aussi s’agir d’un datif de destination, d’attribution, « pour vous-mêmes« . Il va falloir réfléchir à cette possibilité…

Cette injonction sème le trouble. Les voilà impliqués vis-à-vis des foules, alors même qu’ils avaient pris soin de rester à part d’elles. Avec une bonne raison, tout de même : c’est Jésus qui, le premier, les avait pris à part ! Mais on note aussi que, de retour de mission, ils avaient commencé à raconter « tout ce qu’ils avaient fait« , leurs récits étaient centrés sur eux-mêmes, sur les merveilles que eux avaient accomplies, non sur ce qui s’était passé pour ceux vers qui ils avaient été envoyés. Du coup, leur approche de Jésus sonne autrement : c’est un peu comme s’ils se situaient désormais à égalité avec lui, pour avoir fait comme lui. Comme s’ils venaient maintenant lui donner des conseils, mais aussi comme si eux et lui étaient des gens à part. Alors les foules, on s’en occupe un peu mais quand vient le soir, il faut qu’elles s’en aillent, qu’elles dégagent.

Et à l’injonction de Jésus, ce qui ressort avant tout dans la réponse des Douze, c’est un désarroi. Les voilà dans l’indigence : ils n’ont avec eux que cinq pains et deux poissons, et s’ils vont acheter de quoi nourrir tant de monde, ils n’auront pas assez ! Et c’est là qu’agit Jésus, comme l’on sait. Et qu’il prend soin jusqu’au bout des foules, mais aussi des disciples et des Douze, sans que personne manque de rien.

Voilà qui appelle de nombreuses réflexions, et notamment puisque ce texte est mis volontairement par les artisans du lectionnaire en rapport avec l’Eucharistie. D’abord, cette mise en rapport élargit singulièrement l’horizon : l’Eucharistie n’est pas que la « messe » des catholiques. Le « à manger » concerne tout ce qui favorise l’entretien et la croissance de la vie, de la vie maintenant. Ce sont aussi bien les secours concrets de nourriture ou de logement, que le réconfort, l’accompagnement dans les démarches, bref tout ce qui va faire vivre et grandir le corps, l’âme ou l’être social d’une personne. Cette injonction vient à la suite de tout un temps dans lequel Jésus a annoncé le royaume et pris soin des gens : il a redonné une espérance à chacun, remis en selle. Mais il faut aussi s’occuper du présent, avec une dimension très concrète !

Le « donnez » prend alors beaucoup plus de force : car il s’agit bel et bien de faire entrer dans la gratuité. En célébrant le corps et le sang « livré » et « versé« , il y a un appel à entrer dans le même mouvement de don sans retour. « Faites cela en mémoire de moi » n’est pas d’abord une recommandation de réitérer un rite, c’est un appel à imiter ! Faire mémoire n’est pas accomplir un rituel mémoriel : on sait le peu d’effet qu’ont ces « actes de mémoire » qui se vident peu à peu de leur substance. Non, il s’agit bien d’entrer dans la même manière de se livrer soi-même dans sa vie concrète, d’offrir son temps, d’offrir les ressources de son intelligence, de son énergie, de ses moyens matériels aussi.

Et le « par vous-mêmes » va dans ce sens, et spécialement pour les Douze ou ceux qui tiennent leur place : il ne s’agit pas de « donner Jésus », de « donner la parole du bon dieu », etc. toutes formules faciles qui dispenseraient surtout de prendre du sien. Il s’agit de donner ce que l’on est, soi.

Bien sûr que nous allons alors être confrontés à nos limites, à notre indigence. Nous n’aurons aussi que cinq pains et deux poissons -et même bienheureux ceux qui ont déjà cela ! Mais le donner est la condition incontournable pour que quelque chose se passe. Peut-être que, tant qu’on n’a pas donné son indigence, on n’a pas tout donné ? Mais sans doute est-ce cela qui fait sens à l’autre traduction possible, « pour vous-mêmes » : c’est seulement en entrant dans cette logique de don que l’on peut réaliser qui l’on est soi-même, que l’on peut s’accomplir, que l’on peut aller au bout de ce que l’on a de meilleur en soi.

Mais il y a une condition à tout cela, et très spécialement pour les Douze et ceux qui en tiennent lieu : c’est de ne pas se situer « à part », comme s’il y avait Jésus et eux d’une part, les foules de l’autre. C’est très précisément le point où, à notre époque, dans les jours qui sont les nôtres, les clercs sont attendus et qu’un reproche fort et légitime leur est fait. Et cette exigence, je le dis, est eucharistique.

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