On fait du neuf (dimanche 4 décembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Dans mon commentaire précédent du même texte, Refaire chanter sa vie, j’ai insisté sur le fait que Jean-Baptiste innove, comme prophète, en annonçant non pas un salut à venir, mais en l’annonçant comme déjà présent mais pas encore dévoilé, inaperçu. Il invite à ouvrir les yeux sur une réalité qui « crève les yeux » pour qui sait regarder, ou plutôt pour qui n’a pas des préjugés ou des habitudes l’empêchant de voir l’évidence.

Je voudrais m’attacher à la citation que fait Matthieu du prophète Isaïe, qu’il introduit pour faire de l’avènement du Baptiste un accomplissement. Le passage est au début du chapitre 40 du Livre d’Isaïe, soit parmi les premières phrases de ce qu’il est convenu d’appeler le « Second Isaïe » : à l’époque du Roi de Perse Cyrus, ces oracles visent à la consolation du peuple en exil et annoncent avant tout qu’il y aura un retour, que le dieu d’Israël n’oublie pas les siens.

C’est ainsi que le prophète dit : « Une voix proclame: « Dans le désert, déblayez la route de l’Eternel; nivelez, dans la campagne aride, une chaussée pour notre Dieu ! Que toute vallée soit exhaussée, que toute montagne et colline s’abaissent, que les pentes se changent en plaines, les crêtes escarpées en vallons ! La gloire du Seigneur va se révéler, et toutes les créatures, ensemble, en seront témoins: c’est la bouche de l’Eternel qui le déclare. » Le sens est assez clair, il s’agit d’un nouvel exode. Autrefois, à travers le désert, le dieu a ouvert une voie à son peuple, de manière à ce qu’il passe d’Egypte en terre promise. C’est ce qui va arriver de nouveau, et les créatures, les éléments naturels, sont convoqués : ils sont exhortés à se préparer au passage du peuple, en exil cette fois à Babylone, vers la terre promise. Si « une voix » (anonyme) clame dans le désert, c’est parce qu’il s’agit de convoquer la figure du premier exode, évènement de référence. Et cette voix s’adressant aux vallées, aux crêtes, aux collines, aux vallons, ces accidents naturels sont bien présents. Non seulement ils doivent se transformer pour laisser passer l’immense colonne des exilés de retour, mais encore ils seront les premiers témoins de ce retour.

Col du Lautaret .

Bien, mais comment Matthieu se sert-il lui de ce passage ? Eh bien, il le change quelque peu : « Voix qui clame dans le désert : préparez le chemin du seigneur, faites droits ses sentiers. » A l’évidence il n’en prend qu’une partie, mais il s’adresse à des auditeurs-lecteurs qui connaissent leurs textes, quand on leur dit le débit, ils se récitent tout seuls la fin. Il lui suffit des premiers mots pour évoquer la suite dans leur mémoire, donc ce seul fait n’est pas très significatif.

En revanche, « le désert » a rejoint un autre groupe de mot, il faisait partie du début de la proclamation de la voix anonyme, il est maintenant le lieu de proclamation de la voix ! Cela montre nettement l’intention de Matthieu : il lit chez Isaïe que la voix est celle du Baptiste, dont il vient de nous dire qu’il est au désert. Alors que, pour Isaïe II, la voix n’a aucune importance mais seul compte le message qu’elle délivre, Matthieu pense y trouver l’annonce de Jean-Baptiste et de son ministère…

Ce changement d’interprétation (à vrai dire, cette fausse interprétation !) n’est pas de peu d’importance, parce qu’elle oriente différemment toute la suite. Le message devient par conséquent et du même coup le résumé de la proclamation de Jean-Baptiste ; il n’est plus une parole adressée aux créatures inertes, il devient une parole adressée à ses auditeurs, ceux qui viennent l’entendre au désert et recevoir son baptême.

Matthieu aurait-il dissipé l’idée de nouvel exode, au cœur du message du Second Isaïe ? Bien au contraire, car le mode de vie du Baptiste, qu’il décrit aussitôt après, le rappelle à l’évidence : son vêtement, sa nourriture, tout rappelle le passage au désert du premier peuple suivant Moïse. Cela sous-entend par conséquent que le nouvel exode annoncé par Isaïe change de nature, il ne sera pas un exode géographique, mais il est un changement intérieur, un déplacement dans le cœur, dont le baptême est le signe ou le sceau. Matthieu nous invite à un déplacement intérieur, à un voyage intérieur : et c’est dans ces lieux que doivent s’opérer les transformations titanesques précédemment évoquées : crêtes, vallons, collines, vallées intérieures sont invitées à se re-configurer pour constituer une route au peuple exilé vers sa terre promise, pour que le dieu puisse guider son peuple, chaque membre de son peuple éloigné de lui, vers le lieu qu’il a promis.

Nous retrouvons, d’une certaine manière, ce que déjà le texte de la semaine passée nous indiquait, à savoir que les accidents de nos vies, ceux qui gênent nos regards et les empêchent de se porter au loin ou de voir clairement les contextes, s’effacent, se gomment, laissent enfin paraître le paysage entier qui est celui de l’action du dieu qui conduit son peuple. Nous le retrouvons mais nous trouvons plus encore : c’est à la fois autour de nous et en nous que nous sommes appelés à porter les regards. L’œuvre du dieu dans le monde et les gens qui nous entourent font écho à son œuvre en nous-mêmes, œuvre qui celle-ci appelle notre collaboration.

Pour que le message de Jésus, nous atteigne, il faut lui faire une route et il faut des déplacements. Et ce n’est pas que lui qui va passer en nous, c’est tout un peuple : nos cœurs sont invités à s’élargir aux dimensions de l’humanité entière, qu’elle passe en nous, qu’elle piétine, qu’elle traverse, qu’elle remue tout. Le dieu ne fait ses travaux de terrassement dans nos vies que par les pieds des milliers de gens qui y passent. Cela suppose que nous ne refusions pas qu’accoste à nos bords un Ocean Viking bien chargé, que nous ne refusons pas d’être bousculés par des réfugiés de guerre ou du climat, que nous ne rentrions pas dans ce scandaleux et anti-évangélique repli sur soi qui refuse d’accueillir ceux qui frappent à notre porte.

On pourrait être troublé par l’usage, finalement un peu opportuniste, que Matthieu fait d’Isaïe. Car il faut bien reconnaître qu’il en fait un peu ce qu’il veut, et quand il dit que l’oracle s’accomplit, c’est une parole qui peut paraître rassurante mais qui n’est là que pour masquer qu’il l’a changée pour qu’elle corresponde à ce qu’il voulait !! Alors, bien sûr, ne nous faisons pas d’illusions : on a assez prouvé ailleurs que les oracles qui s’accomplissent sont toujours les oracles écrits après-coup : mais les historiens d’aujourd’hui n’avouent-ils pas avec humour (je cite ici André Laurens, dans ses cours au Collège de France), que les historiens sont doués pour prédire le passé ?!!

Mais je voudrais surtout tirer de là l’extraordinaire liberté avec laquelle il se sert de ce que nous appelons « l’Ancien Testament » : il n’en est pas l’esclave, il s’y réfère oui mais, comme on l’a vu aussi la semaine passée, avec largeur et comme en passant. La formule de « l’accomplissement » ne doit pas nous abuser, elle veut surtout dire que l’ère de l’ancien Testament est finie ! On entre désormais dans une nouvelle ère : celle-ci n’est pas sans lien avec l’ancienne, puisque c’est l’histoire et que rien ne naît de rien. Mais c’est surtout un message de nouveauté qui est proclamé. Il n’est plus possible, avec l’avènement de Jésus, de faire ou de penser « comme avant », ce sont des catégories nouvelles auxquelles il va falloir faire place. Crêtes, collines, vallons et vallées, montagnes, déserts, tout va être transformé.

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