Impossible d’être passif devant le mal (Mc.3, 1-6)

01 Jésus entra de nouveau dans la synagogue ; il y avait là un homme dont la main était atrophiée. 02 On observait Jésus pour voir s’il le guérirait le jour du sabbat. C’était afin de pouvoir l’accuser. 03 Il dit à l’homme qui avait la main atrophiée : « Lève-toi, viens au milieu. » 04 Et s’adressant aux autres : « Est-il permis, le jour du sabbat, de faire le bien ou de faire le mal ? de sauver une vie ou de tuer ? » Mais eux se taisaient. 05 Alors, promenant sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leurs cœurs, il dit à l’homme : « Étends la main. » Il l’étendit, et sa main redevint normale. 06 Une fois sortis, les pharisiens se réunirent en conseil avec les partisans d’Hérode contre Jésus, pour voir comment le faire périr.

Et nous voici cette fois avec une parole circonstanciée, « Et il entra de nouveau dans la synagogue« , mais on dirait presque qu’il s’agit d’un épisode qui a été coupé de celui qui le précédait. En effet, il est brutalement question de rentrer « de nouveau« , alors qu’on n’a pas vu Jésus sortir d’une synagogue. Qui plus est, il est question de sortir de « LA synagogue« , et non d’UNE synagogue : la désignation est précise, et fait normalement référence à un lieu dont il a déjà été question. Marc a sans doute donné un coup de ciseau, il a voulu nous mettre tout de suite face à une nouvelle situation. Nous ne sommes plus désormais dans la présentation par Marc de son personnage, nous ne sommes plus dans les premières impressions qu’il voudrait nous donner, mais nous sommes jetés dans un climat d’emblée dramatique. Mais ce « coup de ciseau » produit un effet bien particulier, celui d’un nouveau démarrage : comme tout la présentation précédente avait commencé, après un passage le long de la mer, par une entrée dans la synagogue « les sabbats », de nouveau nous entrons dans une synagogue « les sabbats ». On dirait bien que Marc commence en effet une nouvelle partie de son ouvrage.

Quelle est la situation dramatique ? « Et il y avait là un humain dont la main s’était desséchée« , littéralement « ayant desséché de la main« . On ne dit pas juste que sa main est sèche, on parle d’un processus arrivé près de son terme, on parle d’une maladie évolutive. Peut-on en savoir plus sur cette maladie ? L’homme étant vu par les Grecs comme un [microcosmos], un « monde-en-miniature », il devait lui aussi être composé d’air, de terre, d’eau et de feu : la santé, pensait-on, reposait sur l’équilibre de ces éléments antagonique, quand un déséquilibre entre eux entraînait une altération ou une perte de la bonne santé. Dans cette approche des choses, l’humide tient à la fois de l’air et de l’eau, quand le sec tient de la terre et du feu. Ce sont le sang et la lymphe qui sont sensés apporter l’humidité, et ce sont donc leur absence qui conduisent au dessèchement. Dans l’idée de l’époque, pour soigner il faudrait au médecin apporter de ce qui manque pour rééquilibrer, donc apporter ici de l’humide : faire boire, faire tremper, etc.

Mais surtout, si déjà une extrémité s’est ainsi desséchée, et si les mots de Marc n’évoquent pas une situation stabilisée mais bien une évolution, cela signifie que le dessèchement pourrait continuer, pourrait gagner de l’extrémité vers le centre du corps. J’ai d’ailleurs traduit « main » comme on fait en général, mais en grec [khéïr] peut aussi désigner l’avant-bras ou le bras entier : on peut deviner avec quelle horreur l’entourage peut observer cet « humain » (le mot [anthroopôs] peut désigner indifféremment un homme ou une femme) avec sa main ou son bras atrophié, signe d’un mal qui peut le ou la gagner plus encore et réduire son corps d’une atrophie généralisée. Voilà sans doute, avec toutes ces conceptions du temps, ce qui se passe dans la tête des spectateurs et auditeurs du jour.

Pourtant, le drame n’est pas là seulement, dans la présence de cette maladie qui gagne et ronge. « Et ils l’observaient de près, [pour savoir] si les sabbats il le guérirait, afin de le décrier« . Voilà que dans l’assemblée synagogale, certains ont une attitude bien particulière. On ne sait pas bien qui « ils » sont : ce « ils » ne fait référence à personne dans le texte. C’est peut-être encore un indice de la coupure effectuée par Marc. Etant donnée la situation qu’il a donnée au texte dans sa version finale, on pense assez vite qu’il s’agit des Pharisiens, mais notre texte pris en lui-même ne le dit pas formellement. Bien des traduction s s’en tirent en disant « on« , ce qui n’est pas une mauvaise solution. J’ai parlé d’attitude particulière de ceux-là (qui ne sont pas forcément tous les membres de l’assemblée) : voilà qu’au lieu de se laisser émouvoir et d’agir en faveur de cet homme, ils retiennent leur possible compassion (ou peut-être n’en éprouvent pas) au profit d’une surveillance de Jésus. Marc exprime cette surveillance avec le verbe [partèréoo] qui signifie observer de près, épier, surveiller, se tenir en garde contre. On voit toute une attitude qui n’est pas bienveillante, mais qui cherche au contraire des prétextes, qui instruit à charge.

Une chose étonnante : il semble que personne ne doute que Jésus va guérir cet homme ! C’est comme si le mettre en présence d’un malade allait entraîner automatiquement sa réaction. On voudrait, que tel soit le cas pour tout le monde ! Et la seule question qui se pose est : l’observance du sabbat le retiendra-t-il ? Dans l’esprit de ceux qui épient Jésus, la question de l’observance passe avant celle de la compassion. Et l’homme malade est par eux indirectement instrumentalisé, il n’est plus qu’un prétexte pour pouvoir décrier Jésus.

« Et il dit à l’homme qui avait la main sèche : tiens-toi debout au milieu. » Jésus, lui, s’adresse à l’homme atteint de cette atrophie évolutive. Mieux, il le met au centre. C’est lui qui est l’objet de ses préoccupations, et il entend qu’il le redevienne pour tous. Et ainsi aussi, ce qu’il va faire ne sera pas caché. Il ne cherche pas de faux-fuyant, mais assume très ouvertement ce qu’il fait, aussi bien la compassion active qu’il manifeste pour les personnes atteintes de maux que la liberté qu’il prend avec les formes dominantes de l’observance religieuse. Et ce n’est que dans un deuxième temps qu’il s’adresse à ces fameux « autres » qui l’épient au point d’instrumentaliser l’homme souffrant.

« Et il dit à eux [cette fois] : est-il permis les sabbats de faire du bien ou de nuire, sauver une vie ou tuer ? » La forme de la question posée est extrêmement intéressante, car elle n’est pas tout-à-fait celle qu’attendaient les inquisiteurs. On a compris que, dans leur tête, la question était : « Va-t-il enfreindre la règle du sabbat en faisant une guérison ? » Face à cela, la question pourrait être : « A-t-on le droit d’opérer une guérison un sabbat ? » ou « Guérir enfreint-il la règle du sabbat ? ». Mais Jésus énonce une alternative, dans une forme d’abord générale, puis dans une forme poussée à l’extrême. « Est-il permis de faire du bien ou de nuire ? » C’est soit l’un, soit l’autre.

En effet, il n’est pas possible de comprendre qu’il demande distinctement si l’on peut d’une part faire du bien un sabbat, et si l’on peut d’autre part faire du mal un sabbat : on ne peut jamais faire le mal, c’est une évidence ! Mais dans de telles oppositions, nous avons sans doute un « sémitisme », une manière de parler propre à la langue et la pensée hébraïque ou l’on dit les contraires ou les complémentaires pour dire la totalité (comme « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre« , c’est-à-dire le tout). Ce que dit Jésus, c’est bien plutôt que, sabbat ou pas, face à cette souffrance il n’y a qu’une alternative : faire du bien ou nuire. Une position « neutre », un « point mort », n’existe pas. Et c’est pourquoi aussitôt il pousse à l’extrême : « sauver une vie ou tuer« . Puisque la maladie évolue, si l’on fait quelque chose, on sauve la vie ; mais si on ne fait rien, on est complice avec le mal et la mort, on tue aussi.

Cette manière de poser la question est profondément remuante : elle nous pose devant le mal, quel qu’il soit, dans la même alternative. Face au mal, on ne peut pas être autrement que dans un combat, et il faut prendre parti. L’attentisme est une complicité, à l’aune de l’évangile. Seuls ceux qui se battent contre le mal font le bien : et ceux qui ne se battent par pour faire le bien font le mal, sont complices du mal. Au collège, je suis souvent confronté à cette question dans les question de harcèlement : nombreux sont ceux qui savent, qui voient, mais ne veulent rien dire. Leur faire prendre conscience qu’il n’y a que deux positions en dehors d’être harceleur ou victime, et ce sont soit complice, soit témoin-aidant, change beaucoup de choses (pas assez, hélas). Je prends cet exemple, mais on pourrait prendre n’importe quel exemple, dès lors qu’on est dans cette situation du « témoin passif » : il est impossible face au mal de rester passif. Et c’est cela, la grande leçon de Jésus en cet épisode.

Comment réagissent les interlocuteurs à cette manière de poser la question ? « Eux cependant se taisaient. » Cette fois, la position d’abstention est un choix délibéré. Ils refusent de prendre parti, ce qui équivaut… à choisir son camp. Il peut arriver que suspendre son jugement soit un signe d’ouverture, quand on n’est pas sûr, quand on risquerait de juger ou condamner. Mais là, c’est plutôt qu’ils tiennent à juger. Ils se désintéressent totalement de l’homme malade. « Et leur jetant un regard circulaire avec colère, co-affligé de la porose de leur cœur, il dit à l’homme«  Marc nous peint aussi les sentiments de son héros : le mouvement des yeux et de la tête est un mouvement circulaire, qui prend le temps de parcourir chacun de leurs visages, de croiser chacun de leurs regards. Mais dans ses yeux à lui, il y a de la colère : c’est-à-dire cet élan fondamental du cœur qui ne se résout pas à ce qui lui fait obstacle. Cette colère de Jésus, c’est ce sentiment qu’on n’en restera pas là, qu’il y a échec mais que ce n’est que partie remise. Et puis il y a un autre sentiment, une affliction, mais qui est partagée, car le mot grec est augmenté du préverbe [sun-], avec : avec qui ? Peut-être Marc veut-il juste dire que ce sont les deux sentiments qui co-existent, qu’il y a la colère et, avec elle, l’affliction. Mais peut-être aussi, car il n’y a sans doute pas que ces « ils » dans l’assemblée de la synagogue, que si le sentiment de colère est propre à Jésus, celui de la tristesse est partagé avec le reste de l’assistance, qui se situe, elle, plus humainement vis-à-vis de la souffrance et de la maladie de cet homme.

Ce qui « co-afflige » Jésus, c’est la « porose de leur cœur » : le mot [pooroosis] désigne déjà ce qu’il signifie aujourd’hui en médecine : une anomalie structurelle d’un tissu, principalement osseux ou cérébral. Cette pathologie se manifeste par la présence excessive de pores, c’est-à-dire de petites cavités ou espaces vides à l’intérieur du tissu concerné. Cette affection peut affecter la résistance et la solidité des os, entraînant ainsi un risque accru de fractures. Dans le cas du cerveau, la porose pourrait altérer les fonctions cognitives ou provoquer d’autres complications neurologiques. La porose peut être causée par divers facteurs, tels que des maladies génétiques, des carences nutritionnelles ou des processus dégénératifs liés à l’âge. Autrement dit, Marc (et son Jésus) constate un vide dans leurs cœurs, et même beaucoup de petits vides, des cavités nombreuses qui distendent les tissus : la comparaison est plutôt avec ce qui est décrit du cerveau : la « cardioporose » va en altérer les fonctions, ils ne ressentent plus comme on devrait ressentir. L’actualité fait pour moi résonner cela avec le reproche tout récent fait en commission par une députée aux responsables religieux venus dire leur réticence face au projet de loi concernant la fin de vie : elle leur a dit qu’elle respectait leur position, mais qu’ils ne parlaient que vie et mort, qu’ils ne prenaient pas en compte la souffrance. Voilà, je crois que c’est le risque de tous les « doctrinaires », ne plus ressentir la souffrance, parce qu’on campe sur des positions de principe, d’autant plus fermement que l’on est convaincu de les tenir pour le principe le plus haut qui soit, « au nom de Dieu ». Et ici, nous notons que Jésus n’invoque jamais ce principe, ici du moins : il veut juste qu’on s’occupe de cet homme et de sa souffrance, qu’on le remette au centre comme il l’a fait physiquement. Je ne sais pas comment la médecine antique interprétait la « porose », mais je ne serais pas étonné qu’elle l’interprétât là aussi comme un défaut d’humidité, de la même manière que l’atrophie de la main ou du bras dont est affecté notre homme. Mais ce n’est qu’une hypothèse…

Que dit donc Jésus sur ces entrefaites à l’homme ? « …il dit à l’homme : étends le bras (ou la main). Et il l’étendit et son bras (ou sa main) fut restauré. » Une fois de plus, Jésus ne fait rien sinon parler. Il invite l’homme à étendre son bras : l’image ci-dessus fait voir à quel point elle s’allonge ! Mais c’est qu’il vient de lui ordonner de faire, volontairement, le contraire de ce que le mal qui l’affecte produit sur son bras : le mal le rétracte, l’atrophie, lui doit choisir de l’étendre au contraire. Il le fait et c’est ce qui provoque le retour à l’état normal. Le verbe est au passif : on ne sait pas qui en est l’agent, mais c’est celui qu’on ne peut nommer qui est par là suggéré comme seul acteur. Aucune interprétation du sabbat, notons-le au passage, aussi rigoureux que l’on puisse être, n’interdit d’étendre son bras ou sa main ce jour-là. Ainsi l’homme est à l’abri de tout reproche. Et Jésus n’a fait que parler, ce qui là non plus n’est pas interdit.

Pourtant, « Et le Pharisiens sortirent et tinrent aussitôt conseil avec les Hérodiens à son sujet : comment ils le feraient périr. » Ce qui s’est passé est proprement insupportable aux Pharisiens (on saisit enfin qui sont les « ils » du texte). Sans doute à bout d’argument, mais tenant ferme à leur avis sans vouloir en sortir, ils n’ont plus pour répondre que la violence suprême. Il faut faire disparaître Jésus, il faut le détruire. Et c’est avec les partisans d’Hérode qu’ils se retrouvent, c’est-à-dire ceux qui sont dans les cercles immédiats du pouvoir mis en place par les Romains : alliance contre nature, puisqu’il s’agit pour ceux qui cherchent avant tout à maintenir Israël « séparé » des « Nations » de se rapprocher de ceux qui sont mis au pouvoir par ces mêmes « Nations » ! Mais c’est bien la preuve que c’est une question de pouvoir et d’autorité qui se joue, pour les Pharisiens. Bien au-delà des questions d’observance, c’est la remise en cause de leur autorité qu’ils n’acceptent pas. Or Jésus n’a pas remis en cause formellement leur autorité, ils ne les a pas dé-légitimés : mais la qualité de se paroles les laisse sans voix, et c’est bien ce qu’ils ne supportent pas. Ils voient s’éroder l’édifice d’observances par lequel ils maintiennent leur pourvoir, simplement parce que celles-ci sont remises en perspective en remettant la compassion pour l’homme au centre. Mais c’est insupportable.

Et eux qui ne voulaient pas que Jésus « fassent du bien » ou « sauve une vie » les sabbats, vont clairement « nuire » et « tuer » ce même jour…

Une liberté avec la loi (Mc.2, 23-28)

23 Un jour de sabbat, Jésus marchait à travers les champs de blé ; et ses disciples, chemin faisant, se mirent à arracher des épis. 24 Les pharisiens lui disaient : « Regarde ce qu’ils font le jour du sabbat ! Cela n’est pas permis. » 25 Et Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu ce que fit David, lorsqu’il fut dans le besoin et qu’il eut faim, lui-même et ceux qui l’accompagnaient ? 26 Au temps du grand prêtre Abiatar, il entra dans la maison de Dieu et mangea les pains de l’offrande que nul n’a le droit de manger, sinon les prêtres, et il en donna aussi à ceux qui l’accompagnaient. » 27 Il leur disait encore : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. 28 Voilà pourquoi le Fils de l’homme est maître, même du sabbat. »

Et voici un nouvel épisode, un peu semblable au précédent au sens où c’est une parole scénarisée. Le récit n’entre pas dans une suite nécessaire, Marc aurait pu l’insérer n’importe où et il faudra nous demander pourquoi il a fait le choix de le mettre ici.

« Et il advint qu’en ces sabbats il passait le long à travers la terre préparée, et ses disciples commencèrent chemin faisant à cueillir un à un les épis. Et les Pharisiens lui dirent : vois ce qu’ils font les sabbats, ce qui n’est pas permis ? » On ne sait ni quand ni où placer cet épisode, c’est un peu « il était une fois ». La parole qui va être énoncée est située au cours d’un déplacement, or Marc nous a dit que Jésus comptait parcourir toute la Galilée. Le lieu importe donc peu, semble-t-il ; pour le temps, c’est celui où il y a des épis : nous sommes donc avant la moisson, mais pas si longtemps avant puisqu’il y a des épis, autrement dit nous sommes vers le septième mois de l’année.

Le groupe ne marche pas au milieu des champs, personne ne fait cela sans dommage pour les moissons ! Les indications de Marc nous font plutôt comprendre qu’on est entre plusieurs villages, dans une zone de champs cultivés, et que les chemins font passer « dans les champs », c’est-à-dire entre les champs, le long des champs.

Les personnages sont ici Jésus, ses disciples et « les Pharisiens ». Les disciples, tout en marchant, commencent à « cueillir un à un » des épis : le verbe utilisé par Marc est employé pour… l’épilation ! Mais il est encore employé quand on arrache une plume à un oiseau, quand on effeuille une plante ou quand on « s’arrache les cheveux ». L’idée n’est sans doute pas une activité systématique d’arrachage des épis, ce qui serait une forme de moisson, mais plutôt comme on peut faire en marchant, de prendre ici ou là un épi pour mâchonner ensuite les grains de l’épi. On peut supposer par conséquent que les disciples ne sont pas très nombreux, sans quoi les champs souffriraient beaucoup de cette activité.

Mais il n’y a pas que les disciples et Jésus, parmi les personnages, il y a aussi des Pharisiens. On ne sait pas combien sont ces derniers, ni pourquoi ils font désormais partie de ceux qui se déplacent avec Jésus : c’est en tous cas un stade différent en regard de ce que Marc nous a montré jusque-là. Car jusqu’à présent, on les voyait en station, en surveillance, présents où était Jésus, mais pas au point de se déplacer avec lui. Deux hypothèses viennent en tête à cette lecture : soit c’est une mise en scène tout-à-fait fictive que fait Marc, parce qu’il veut rapporter une parole comme précédemment, et continuer de nous donner un premier aperçu de la force innovante de la parole de Jésus ; soit c’est un trait montrant que des pharisiens étaient assez séduits par Jésus pour adopter eux aussi le style des disciples itinérants, qu’ils se reconnaissaient suffisamment dans certains aspects de son message pour faire route avec lui. Mais bien sûr, en plaçant l’épisode à cet endroit, Marc donne aussi l’impression que les pharisiens sont déjà à ce point méfiants qu’ils s’organisent pour une surveillance étroite à tout instant.

Et cette fois-ci, l’action de certains disciples fait réagir ces pharisiens, soit qu’il s’agisse (au départ) d’un étonnement sincère, peut-être choqué, soit qu’il s’agisse (désormais, avec la place donnée à l’épisode) d’un reproche. Que disent-ils ? « Et les Pharisiens lui dirent : vois ce qu’ils font les sabbats, ce qui n’est pas permis ? » Les Pharisiens ne disent rien à ceux qui, dans leur regard, sont des contrevenants. Ils s’adressent au Maître, c’est lui qui devrait réagir. Tout le monde a compris, et admis, qu’il était un maître formant ceux qui se mettent à son école. Mais voilà, quel est le sens de son silence ? Car selon l’enseignement des Pharisiens, l’action des disciples est assimilable à un travail, et donc il contrevient au précepte de l’observance du Sabbat, « jour de chômage ».

Arrivés à ce point, on peut imaginer plusieurs pistes de réponses. Première piste, la progressivité de l’enseignement : sur le fond, nous sommes d’accord ; mais pour le moment, ils concentrent leur apprentissage sur autre chose. Deuxième piste, l’interprétation du chômage : sur le respect du Sabbat, nous sommes d’accord ; mais ce que font les disciples n’est pas un travail, je ne mets pas les limites au même endroit que vous. Dans ces deux cas, Jésus entrerait en discussion avec les Pharisiens, « sur leur terrain » en quelque sorte, c’est-à-dire sur l’interprétation de la loi. Or ce n’est pas sur ce terrain que Jésus va réagir, mais bien plus en amont, sur celui non de l’interprétation de la loi mais sur son rôle même ! Et sa réponse se fait en deux temps.

Premier temps, il fait référence à ce que les rabbins appellent « les Prophètes » (ce que nous appelons « Livres historiques » est rangé par eux parmi les Prophètes, donc avec le statut premier d’interprétation canonique de la Loi) : Et il leur dit : « N’avez-vous jamais connu à fond ce que fit David, lorsqu’il fut dans le besoin et qu’il eut faim, lui-même et ceux qui l’accompagnaient, comment il entra dans la maison de Dieu sous Abiatar le grand-prêtre et mangea les pains de proposition qu’il n’est pas permis de manger sinon aux prêtres, et il en donna aussi à ceux qui l’accompagnaient ? » L’épisode est rapporté en 1S.21, 1-7 : il se place durant la vie errante de chef de bande de David, lorsqu’il cherchait à échapper aux poursuites du roi Saül qui en voulait à sa vie. A première comme à seconde lecture, aucun rapport avec le sabbat ! Mais l’épisode tel qu’il est rapporté ici retient une affirmation majeure : David a contrevenu à la loi, de manière consciente, et a entraîné avec lui dans cette transgression ceux qui l’accompagnaient.

Surtout, il met en question chez ses interlocuteurs leur juste connaissance des Écritures : n’avez-vous jamais connu à fond ?… La manière dont les scribes, et Pharisiens en général, interprétaient les textes consistait beaucoup en une fouille en détail de la lettre, ainsi qu’en une mise en avant des différentes interprétations faisant autorité. Mais là, Jésus les invite à tout autre chose : à rien de moins qu’une interrogation sur le sens et la portée de la loi dans la vie humaine ! Et il le fait à partir de la figure de David, qui est une des figures fondatrices de la religion d’Israël. Il le fait en faisant remarquer au passage le consentement du prêtre. Dans cet épisode, il y a la loi, l’ordonnancement religieux, connus l’un et l’autre ; mais il y a aussi la faim, et manifestement « nécessité fait loi » plus impérieusement encore. Et ce n’est pas la nécessité seule, mais le souci des autres dont David, oint par Samuel (et donc déjà christ de référence), est responsable : par deux fois, de manière insistante, reviennent les compagnons. Et il est pleinement dans son rôle de roi quand il se soucie de ceux dont il est le chef. Autrement dit, la liberté que prend David avec la loi fait pleinement partie de sa fonction royale ! Ce que Jésus suggère aux Pharisiens, qui revendiquent ce rôle de leaders du peuple, c’est la même liberté avec la loi. Le voilà donc qui interroge à la fois le rôle de la loi et la manière dont les Pharisiens remplissent leur fonction et leur leadership religieux.

Il y a encore un deuxième temps à la réponse de Jésus : « Et il leur disait : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. Voilà pourquoi le Fils de l’homme est seigneur aussi du sabbat. » Il tire les conséquences de la référence précédente, sous une forme proverbiale facile à mémoriser, mais qui montre en même temps la hiérarchie ou la priorité. Le sabbat (et par conséquent la loi) n’est pas une fin en soi. Le but, c’est l’homme : c’est lui que la loi vise, c’est lui que la loi cherche à sauver. L’homme doit vivre, et le sabbat est un élément (sous-entendu : parmi d’autres) dans cette quête de la vie. Et l’épisode choisi montre aussi clairement que l’observance « pure » conduirait à la mort. L’observance religieuse est ici clairement contingente, elle n’est pas le seul aspect de la vie : Marc nous dit très clairement, comme un élément fondateur de l’originalité de la parole de Jésus, que « la religion » ne peut être retenue comme l’élément unique, pas même comme l’élément central, de la vie humaine. C’est une des dimensions guides pour mener sa vie, mais rien de plus.

Et Jésus reprend, pour la deuxième fois, ce titre de « fils de l’homme » qu’il a déjà opposé aux Pharisiens qui se demandaient selon quelle autorité il déclarait le pardon des péchés (lors de l’épisode du paralytique passé par le toit). Là encore, en revendiquant d’être investi de l’autorité divine, il dit d’où vient l’autorité de son interprétation des écritures. Il est ainsi « seigneur du sabbat », lui avec ses compagnons, à l’imitation de David et des siens. La parole de Jésus nous est ainsi, dans cet épisode, montrée comme pleinement fondée dans les Écritures et comme constitutive d’un autre sens à elle donnée, visant la vie (donc le salut) de l’homme (compris collectivement) et redonnant sa place contingente à l’observance religieuse. En plaçant là cet épisode, Marc lui donne un double pouvoir fondateur (c’est une des premières paroles développées de Jésus) et novateur (en contraste avec les pratiques et réactions des Pharisiens).

Et ainsi, Marc en a fini de nous présenter Jésus en action, et la parole qu’il énonce. Cette dernière nous est présentée non pas comme un commentaire de la loi, ce qui était en général le statut de celle des « rabbi » de l’époque : elle apparaît plutôt comme l’ouverture d’un dialogue avec les hommes. Elle met à distance ce qui est loi et pratiques, mais elle invite à la fête et à la liberté, elle invite à un compagnonnage. Cela veut dire aussi qu’elle responsabilise en même temps qu’elle invite à la solidarité : elle s’adresse à tous (comm un collectif) et à chacun (comme engageant le cœur).

Une parole agissante (Mc.2, 22)

18 Comme les disciples de Jean le Baptiste et les pharisiens jeûnaient, on vient demander à Jésus : « Pourquoi, alors que les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent, tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » 19 Jésus leur dit : « Les invités de la noce pourraient-ils jeûner, pendant que l’Époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’Époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. 20 Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors, ce jour-là, ils jeûneront. 21 Personne ne raccommode un vieux vêtement avec une pièce d’étoffe neuve ; autrement le morceau neuf ajouté tire sur le vieux tissu et la déchirure s’agrandit. 22 Ou encore, personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; car alors, le vin fera éclater les outres, et l’on perd à la fois le vin et les outres. À vin nouveau, outres neuves. »

Et nous voici pour finir avec la troisième mini-parabole mise par Marc dans la bouche de Jésus, pour dire le statut de sa parole dans l’annonce qu’il fait du royaume. Nous venons de relire pour la troisième fois l’ensemble du passage, mais lisons cette parabole isolément : « Et personne ne met du vin nouveau dans d’anciennes peaux ; dans le cas contraire, le vin fait éclater les peau et le vin est perdu, ainsi que le peaux : mais à vin jeune, peaux originales.« 

La métaphore est cette fois œnologique. Elle ressemble assez à la précédente, au sens où elle repose sur un certain savoir-faire technique (mais sans doute pas domestique, cette fois) ; et comme la précédente, elle diffère de la première des trois par le fait qu’elle ne semble pas concerner directement une pratique précise comme le jeûne, mais être plus générale. Du reste, elle s’achève par une phrase en forme de proverbe, ce qui vise toujours une règle de vie, applicable dans de nombreuses et diverses circonstances.

Le « vin nouveau« , ou « vin jeune« , ou « vin primeur » est celui que l’on obtient dans les premiers mois de son élaboration. Il peut être commercialisé en l’état (c’est le cas du « Beaujolais nouveau », c’était déjà le cas de certaines productions dès l’antiquité, et Pline l’Ancien cite déjà deux vins des Voconces, produit à Dea Augusta Vocontiorum, c’est-à-dire Die), mais aussi tout simplement constituer une étape intermédiaire dans l’élaboration définitive. Dans le processus de fermentation, le moût (résultant du pressurage) se transforme en vin grâce à l’action des levures, lesquelles se nourrissent du sucre contenu dans ce jus pour générer de l’alcool, du dioxyde de carbone et de l’énergie. Les levures meurent quand la fermentation est terminée : c’est à ce moment que l’on choisit soit de clarifier le vin et le conditionner pour le vendre ou le boire, soit de le mettre en fûts pour une maturation choisie. Si c’est ce choix qui est fait, le vin est placé dans d’immense dolia en terre cuite qui sont enterrées jusqu’à l’embouchure, de sorte qu’elles ne se brisent pas mais aussi que le sol régule la température.

Mais nous venons de parler de jarres : à quel moment interviennent donc des peaux, c’est-à-dire des outres en peau ? Dans l’antiquité, ce récipient en cuir, cousu serré et aux coutures enduites de poix pour garantir l’étanchéité, sert surtout à transporter de grandes quantités de vin au lieu où on va le consommer, c’est-à-dire dans les salles-à-manger. Il me semble qu’à présent, nous avons la totalité du tableau pour comprendre la mini-parabole. A quoi avons-nous donc affaire ?

Il me semble que la parabole nous parle de « vin jeune » ou « vin primeur« , en passe d’être servi. Il est disposé dans la salle-à-manger en grande quantité, pour la fête sans doute, ou quelque occasion remarquable qui suppose de nombreux invités. Ici, nous rejoignons la première parabole, celle dans la salle des noces. Mais même si l’on a clarifié le vin, l’absence totale de levures n’est jamais entièrement garantie, et le processus de vinification se poursuit souvent de manière certes ralentie mais bien réelle. L’action des levures continue d’augmenter le taux d’alcool, de produire de l’énergie (de la chaleur) et surtout du gaz carbonique. Or, si sur des cuves, des dispositifs contenant de l’eau permettent au gaz de continuer de s’échapper à travers de l’eau sans admettre d’air, de tels dispositifs ne sont pas possibles sur des outres en peau.

La peau, elle, par sa nature, est relativement extensible. Elle peut absorber un temps la continuation légère d’une certaine fermentation. Mais c’est à condition d’avoir encore cette capacité d’extension. Des peaux qui ont déjà servi, des peaux anciennes, ont en général déjà plusieurs fois fait cette extension, et à chaque fois leur rétractation s’est faite moindre : arrive un stade où elles restent figées, sans plus exercer ni extension ni rétractation. Et si de telles peaux doivent recevoir un vin jeune qui a encore une capacité de fermentation, même légère, elles vont tout simplement exploser sous la pression. Et tout est perdu. Ce phénomène ne se produit qu’avec le vin jeune : celui qui a maturé dans des dolia a définitivement dissous les levures, ou résidus de levures, et plus rien n’est à craindre.

Que nous dit Marc, à travers cette métaphore ? Il compare à l’évidence la parole de Jésus à un « vin jeune », à un vin qui a encore sa capacité de fermentation, qui est plein d’énergie. Et il nous suggère au passage que cette parole est à disposition pour la fête, qu’elle est là pour la joie ! Mais il nous invite aussi à prendre garde dans quoi on la conserve. Et que sont alors les outres de peau ? J’avoue que l’idée même de peau me fait penser prioritairement à des personnes bien vivantes ! Ainsi, si les personnes qui reçoivent cette parole sont disposées à être travaillées par ce qu’elles contiennent, elles seront porteuses de joie, porteuses elles-mêmes de cette parole. Mais si elles ne sont plus capables de « bouger », si elle ne savent plus changer quelque chose dans leur vie, si elles sont tout entières sclérosées, cette parole les fera « exploser », elles ne pourront pas la garder ni la transmettre, et elles-mêmes n’en vivront pas.

Il me semble que c’est encore un stade de plus que Marc nous indique quant à la parole annoncée par Jésus. Il nous l’a présentée comme une parole qui réoriente vers quelqu’un et redonne ainsi leur sens profond à nos pratiques, rendant celles-ci relatives à un autre (parabole des amis de l’époux). Il nous l’a décrite comme une parole porteuse d’une nouveauté totale, qui attire à elle ce à quoi elle est appliquée, et ne peut par là-même être appliquée à des choses dépassées, des pratiques anciennes, des choses que l’on fait « parce qu’on a toujours fait comme ça » ou « parce que nos pères nous les ont transmises » (parabole du tissu). Il nous la présente maintenant, enfin, comme travaillant ceux qui la porte à la manière d’un ferment, faisant bouger et évoluer ses auditeurs (parabole des outres en peau). Dans l’ensemble, ce sont la liberté et la joie qui sont instaurées par cette parole. Marc nous met l’eau à la bouche.

L’esprit d’observance craque (Mc.2, 21)

18 Comme les disciples de Jean le Baptiste et les pharisiens jeûnaient, on vient demander à Jésus : « Pourquoi, alors que les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent, tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » 19 Jésus leur dit : « Les invités de la noce pourraient-ils jeûner, pendant que l’Époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’Époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. 20 Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors, ce jour-là, ils jeûneront. 21 Personne ne raccommode un vieux vêtement avec une pièce d’étoffe neuve ; autrement le morceau neuf ajouté tire sur le vieux tissu et la déchirure s’agrandit. 22 Ou encore, personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; car alors, le vin fera éclater les outres, et l’on perd à la fois le vin et les outres. À vin nouveau, outres neuves. »

Dans la suite de ce que nous avons exploré la semaine dernière, nous voici avec la deuxième des trois mini-paraboles que Marc a choisi de nous faire entendre comme prémices du message de Jésus. Souvenons-nous qu’après nous l’avoir fait voir, il veut maintenant commencer de nous le faire entendre. L’épisode précédent nous a permis de mieux comprendre la question qui lui est posée et qui crée un contexte à cette parole, elle nous a permis aussi de voir dans la première de ces mini-paraboles une prise de position sur le jeûne qui va bien au-delà du jeûne, qui est au fond une remise en perspective de toute pratique religieuse en la centrant sur quelqu’un, en la subordonnant à la relation vivante à quelqu’un. Le potentiel novateur d’une telle prise de position est immense, et sans doute dérangeant pour qui l’observance est la première des choses.

La deuxième de ces mini-paraboles est donc énoncée de la manière suivante : « Personne ne coud sur un vêtement ancien une pièce d’un morceau non-cardé ; dans le cas contraire, la nouveauté tire à elle la totalité de l’ancien et la déchirure devient pire. » Il s’agit cette fois d’une métaphore plutôt domestique, mais peut-être pas seulement, en tous cas qui a pour nous un aspect technique, tant l’industrie du textile a changé entre l’antiquité et aujourd’hui ! Essayons d’explorer un peu ce domaine, afin de bien comprendre avec les bons repères, et non en appliquant au texte nos repères d’aujourd’hui.

Le tissu antique est fait en général à partir de laine ou de lin, parfois aussi de poil de chèvre. Il faut commencer par en fabriquer le fil. Une fibre textile de lin, de laine ou de poil de chèvre, est trop fragile et trop courte pour être utilisée isolément. Il faut donc entrelacer un certain nombre de ces brins pour obtenir un fil, ou “ filé ”, de l’épaisseur et de la longueur souhaitées. La “ femme capable […] a avancé les mains vers la quenouille, et ses mains saisissent le fuseau ”. (Proverbes 31,10.19.) Cette phrase décrit le filage, effectué au moyen de la quenouille et du fuseau, fondamentalement deux simples pièces de bois : la fileuse tient d’une main la quenouille, sur laquelle elle a enroulé sans le serrer un paquet de fibres. De l’autre, elle prélève quelques fibres, les enroule pour former un fil qu’elle attache au crochet ou à la rainure que porte le fuseau. La fusaïole, un disque monté sur le fuseau, sert à la fois de lest et de volant. En laissant pendre le fuseau et en le faisant tourner, la fileuse détermine le diamètre du fil qu’elle fabrique. Elle enroule ensuite le fil ainsi tordu autour du manche du fuseau, un peu comme sur une bobine, et répète l’opération jusqu’à épuisement du paquet de fibres ; elle obtient un long fil qui pourra ensuite être tissé. On comprend que cette première phase est souvent une opération domestique, et la plupart des femmes qui peuvent s’équiper fabriquent elles-mêmes leur fil.

Une fois, donc, le fil obtenu, reste à le tisser. Le métier est la machine sur laquelle on tisse les fils pour fabriquer des pièces d’étoffe de la taille voulue en vue de la confection de vêtements, de couvertures, etc… Les fils disposés selon la longueur du tissu sont appelés la “ chaîne ”. Les fils perpendiculaires constituent la “ trame ”. Les fils de trame sont passés alternativement devant et derrière les fils de chaîne. Aux temps bibliques, le métier était soit un cadre horizontal, posé au sol, soit un grand cadre vertical. Sur certains métiers verticaux, des poids étaient attachés au bas des fils de chaîne. Des poids de tisserand datant de l’Antiquité ont été retrouvés en de nombreux endroits d’Israël. Le tissage était habituellement une activité domestique, mais parfois tout un village l’exerçait à titre professionnel. Pour citer un exemple, il est question en 1 Chroniques 4:21 de la “ maison des ouvriers en tissu fin ”, manifestement une corporation de tisserands.

Tant qu’on en est à la fabrication, les propriétés du tissu sont cohérentes, les mêmes pour un même tissu, qui vieillit et éventuellement rétrécit d’un même tenant. Ce que notre métaphore évoque, c’est une réparation : il y a une déchirure, ou un trou, et il faut mettre une pièce. Et l’éventualité qui est écartée, qui est apparemment de science commune (« personne ne » ferait cela), c’est d’utiliser comme pièce sur un tissu ancien une pièce non-cardée. Non-cardée, qui traduit le grec [aghnafôs] : il s’agit de laine. Carder consiste à aligner les fibres dans le sens de la longueur. Cette action peut être comparée au brossage des cheveux. Autrement dit, la laine non-cardée est une laine dont on ne pourra pas tirer du fil ! Mais que donc peut-on faire avec de la laine non-cardée ? Il semble que son toucher soit très agréable, et que sa texture évoque confort et chaleur. La laine une fois lavée, si on ne la carde pas, peut servir de rembourrage (coussins, poupées,…) ou servir à matelasser. On peut aussi choisir de la feutrer, et alors elle forme une sorte de tissu brut : je pense que c’est de cela qu’il s’agit ici. C’est cohérent avec le mot que nous traduisons par pièce : [rhakos] est en fait une déchirure, d’où un morceau d’étoffe déchirée (éventuellement même un haillon ou une loque : c’est dans ce dernier sens qu’Homère emploie le mot, pour dire comment Ulysse, transformé par Athéna en vieillard mendiant à son arrivée à Ithaque, est habillé). Notre texte devient : « personne ne coud une pièce de feutre sur un vêtement ancien ».

Car que se passerait-il alors ? Le texte le décrit très bien : les fibres du feutre vont réagir tout différemment, dans leur « jeunesse » : le feutre va a voir une tendance à se rétracter, et notamment lors des premiers lavages, et ce rétrécissement naturel dû à la réaction des fibres de la laine va entraîner une contraction générale, tirant sur les fibres moins résistantes et quelque peu figées du tissu ancien, exerçant des tractions inégales sur sa trame déjà fragilisée, entraînant de nouvelles déchirures, plus importantes.

Quel est donc le sens de cette nouvelle métaphore, de cette deuxième mini-parabole ? Il me semble que cette fois, Marc compare la parole de Jésus à la fameuse pièce neuve, au morceau de feutre. Cette parole a un pouvoir d’agir propre, elle provoque des réactions en ceux auxquels elle est adressée. Pour ne pas causer de dégâts, elle doit par conséquent être appliquée dans un contexte lui aussi neuf, cohérent avec elle : si on l’applique à des pratiques anciennes (comme sur un tissu ancien), elle va causer des dommages graves.

On voit ici que Marc va plus loin que dans la parabole précédente. La parabole précédente, par rapport aux pratiques religieuses (et notamment le jeûne), invitait à les recentrer sur quelqu’un, à les re-situer dans un but précis. Mais cette fois, la mini-parabole sous-entend que certaines pratiques sont obsolètes, ou que la parole portée par Jésus ne s’y applique tout simplement pas. Elle sous-entend que cette parole nouvelle est faite pour constituer aussi un « vêtement », une pratique, entièrement neuve elle aussi. Elle dit encore, cette parabole, que si l’on applique la nouveauté de la parole du royaume à ces pratiques anciennes, ou peut-être à l’esprit qui sous-tend l’attention à ces pratiques (l’esprit des pharisiens, au fond), elle va révéler des failles et des déchirures terribles dans cet esprit. L’air de rien, cette mini-parabole est presque une déclaration de guerre. Les pratiques ou les conceptions anciennes qui se justifient par cette ancienneté même sont relativisées : trouver modèle dans « ce qu’on a toujours fait » ou dans « ce que nos pères nous ont transmis » n’est plus valable, n’est plus probant.

Souvenons-nous que Marc est ici en train de nous faire entendre pour la première fois le contenu de la parole de Jésus : il la place ainsi tout entière sous le signe de la nouveauté, d’une nouveauté qui entraîne un mode de vie refondé, renouvelé, qui n’est plus centré du tout sur des pratiques, des rites, etc. Il s’agit d’une parole qui ouvre à une liberté : aucune pratique n’est décrite en contrepartie, ou privilégiée. L’auditeur de cette parole va devoir non appliquer des pratiques toutes faites, mais inventer sa vie, inventer son rapport au dieu et aux autres. C’est l’évangile de la liberté.

Le sens de la pratique religieuse (Mc.2, 18-20)

18 Comme les disciples de Jean le Baptiste et les pharisiens jeûnaient, on vient demander à Jésus : « Pourquoi, alors que les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent, tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » 19 Jésus leur dit : « Les invités de la noce pourraient-ils jeûner, pendant que l’Époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’Époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. 20 Mais des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé ; alors, ce jour-là, ils jeûneront. 21 Personne ne raccommode un vieux vêtement avec une pièce d’étoffe neuve ; autrement le morceau neuf ajouté tire sur le vieux tissu et la déchirure s’agrandit. 22 Ou encore, personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; car alors, le vin fera éclater les outres, et l’on perd à la fois le vin et les outres. À vin nouveau, outres neuves. »

Nous voilà maintenant transportés dans un épisode qui semble n’avoir aucun lien avec le ou les précédents : il s’agit d’une discussion sans aucune circonstance particulière : pas de bord de mer, pas d’entrée en ville, rien. Il semble bien que Marc en ait fini avec sa présentation de « Jésus en action », il l’a fait vivre et agir devant nos yeux, et nous avons maintenant de lui une certaine image installée dans nos esprits. Or, si j’ai bien compris, cette image est d’abord celle d’un personnage qui est centré sur une parole à porter, à faire résonner. Et il me semble que l’épisode d’aujourd’hui est de cet ordre, qu’il est tout entier une parole un peu développée et qui vaut pour elle-même. Il y a en fait dans cette parole trois mini-paraboles, je ne vais cette fois m’occuper que de la mise en situation et de la première d’entre-elles.

Cette parole est introduite par une question : faisons l’effort de chercher d’abord à la comprendre, cela ne peut que servir notre intelligence de la réponse qui lui sera faite. « Et il y avait les disciples de Jean et les Pharisiens qui jeûnaient. Et « ils » viennent et lui disent… » Voici d’abord ce qui amène la question. Jean, c’est Jean Baptiste : tiens, le revoilà ! Mais rappelons-nous : le ministère de Jésus, pour Marc, commençait avec l’arrestation du Baptiste. Le voir mentionné à nouveau, même si c’est à travers ses disciples, c’est comme un nouveau commencement. Or Marc écrivait : « Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » » (Mc.1, 14-15) C’est comme si Marc nous avait tracé le plan du début de son ouvrage , qu’il nous avait d’abord montré un « Jésus à l’action » proclamant l’évangile de Dieu, et qu’il voulait nous faire entendre maintenant ce qu’il disait.

Mais il y a ici un rapprochement, entre les disciples de Jean et les Pharisiens. Est-ce un sujet d’étonnement ? Manifestement, cela n’étonne pas Marc, au contraire : ce sont les deux groupes qui sont peut-être les plus proches de Jésus ! Jean appelait à une conversion du cœur, et on a vu Jésus reprendre, presque mot pour mot, la prédication du Baptiste, prendre en quelque sorte sa succession. Quant aux pharisiens, ce sont aussi des adeptes d’une « religion du cœur », même si, comme on l’a entrevu, elle se situe plutôt du côté de la contrainte de celui-ci par des règles que par sa mise en liberté. Et voici donc une situation commune à ces deux groupes, habituelle pour eux (comme le suggère le participe) : ils jeûnent. Le verbe veut dire « jeûner » ou « s’abstenir de« . Ils ont dans leur pratique religieuse une place pour l’abstention ou la restriction.

Nous n’avons certes pas vu de lien entre ce que rapporte maintenant Marc et ce qu’il a raconté précédemment. Mais l’auteur n’a pas pour autant placé par hasard ce texte en ce lieu : parvenus à ce point, on se rappelle forcément que nous venons, dans le texte qui précède, de laisser Jésus à table, lui, ses disciples et de nombreux « publicains-et-pécheurs ». Dans l’épisode précédent, c’est la compagnie qui avait scandalisée les « scribes des pharisiens« . On pourrait maintenant, par la seule place donnée par l’auteur à cet épisode, comprendre que d’autres suggèrent que si Jésus et ses disciples s’abstenaient eux aussi, s’imposaient des restrictions, ce genre de situation n’arriverait pas… Mais venons-en à cette fameuse question.

« Pourquoi les disciples de Jean et les disciples des Pharisiens jeûnent-ils, quand tes disciples ne jeûnent pas ? » La question souligne une différence radicale sur le point de l’abstention, de l’abstinence, presque une opposition. Et l’interrogation porte sur la raison de cela : les mots interrogatifs [dia ti] signifient littéralement : à cause de quoi ? En raison de quoi ? Ce sont des motifs et des causes qui sont demandées. La mise en situation de ce texte par Marc pourrait laisser croire à une demande indignée, mais dans le texte pris en lui-même, elle peut être une interrogation plus curieuse, plus ouverte : comme si en effet il pouvait y avoir des raisons de ne pas pratiquer le jeûne, et qu’elles méritaient d’être explicitées. Autrement dit, ce qui frappe d’abord Marc dans le contenu du message de Jésus, dans sa proclamation, c’est une nouveauté radicale, du tout-au-tout, capable de changer les pratiques.

Cette affaire de jeûne peut nous paraître bien désuète, bien marginale. Mais réfléchissons à ce qu’elle signifie si on y porte atteinte, car c’est plutôt de cela qu’il s’agit ! Une pratique religieuse de ce type est une pratique visible et répandue, autrement dit elle participe de la constitution d’un corps social, elle est un élément de reconnaissance et d’identification. Les gens pour qui cela compte (et ils sont nombreux) ne sont pas attentifs qu’à eux-mêmes, il y aussi tout un contrôle mutuel dans ces domaines, où l’on se surveille et où la moindre atteinte à la pratique est perçue come déchirant le tissu religieux et social. Laisser chacun faire comme il veut est loin d’être une évidence, si ces pratiques sont identifiantes ! J’en connais pour qui le seul fait de voir d’autre manger est pris comme une rupture du jeûne !! Cela interroge bien sûr sur la dimension d’abord sociale et collective des pratiques religieuses, conçues comme essentielles. Et c’est peut-être justement à cela que la parole et la prédication de Jésus est confrontée ; en tous cas, Marc nous met d’abord dans cette confrontation-là.

« Et Jésus leur dit : … » Voilà ce que Marc veut nous faire entendre, et qui prend l’essentiel de son paragraphe. Ce n’est même pas introduit comme une réponse, simplement comme un « dit », autrement dit ce n’est pas une parole de circonstance, ou n’ayant valeur que dans ce contexte. Et que dit-il ?

« Ils ne peuvent, les fils de la chambre nuptiale dans laquelle le fiancé est avec eux, jeûner, [n’est-ce pas] ? Autant de temps qu’ils ont le fiancé avec eux, ils ne peuvent jeûner. Viendront des jours où leur sera enlevé le fiancé, et alors ils jeûneront en ces jours-là. » C’est une première partie seulement de la parole de Jésus. Elle s’organise autour d’une métaphore, celle de la noce. Il y a une chambre nuptiale, un fiancé et des fils de la chambre nuptiale. Cette dernière expression nous paraît sibylline, mais elle est simplement un hébraïsme : il s’agit des « compagnons d’épousailles« , ou des « amis de l’époux« . La coutume juive veut que l’époux soit accompagné de ses amis quand il va chercher chez elle son épouse pour l’amener sous son toit, et celle-ci attend puis vient avec ses compagnes. La chambre nuptiale n’est pas, je pense (mais j’interprète) à prendre au sens propre : on n’a aucun attestation qu’il y ait eu qui que ce soit dans la chambre avec les époux pour leurs noces ! Mais il s’agit plus probablement à cette époque de la houppah, une construction symbolique qui la représente (aujourd’hui remplacée par le dais nuptial), sous laquelle le fiancé introduisait sa fiancée et autour de laquelle, dans la même grande salle, avaient lieu les sept jours de festivités (si on veut en savoir plus, on peut se reporter à l’instructif article : « Fiançailles et mariage à l’époque hellénistique et romaine : halakhah (loi) et coutumes » de Liliane Vana). Ce qui est énoncé par Jésus sonne comme une évidence : ses amis sont réunis autour du fiancé pour la fête, ils sont là pour lui et son épouse, et il n’y aurait aucun sens à ce qu’ils ne festoient pas. Mais le temps de l’abstinence n’est pas exclu, il est repoussé à un autre moment, quand on n’est plus dans ces conditions précises.

Quel rapprochement fait Jésus à travers cette métaphore ? Il fait remarquer que la pratique du jeûne -et peut-être, à travers elle, toute pratique religieuse ?- n’est pas un absolu, mais qu’elle est conditionnée avant tout à des relations, qui peuvent exiger justement de s’en passer. Autrement dit, l’exigence de la pratique religieuse n’est pas conditionnée avant tout à une convenance sociale, à une sorte de surveillance les uns des autres, à une contrainte de faire « tous pareil » au même moment : elle suppose d’abord un éveil du cœur, une attention. En quelles circonstances sommes-nous ? Et surtout, en présence de qui sommes-nous ? Car cette pratique collectivement auto-imposée fait courir le risque de perdre entièrement de vue le but pour l’auto-satisfaction de tous « faire comme il faut ».

Ainsi, le jeûne, qui est une abstention, donc une absence, est subordonné par Jésus à une autre absence : si l’époux est absent, on s’abstient. Mais si l’époux est présent, au contraire on ne s’abstient pas. Et même, on ne peut s’abstenir. Ainsi la pratique religieuse devient une conséquence et une manifestation d’autre chose : jeûner vient du fait de l’absence d’un autre, de celui qui est avant tout recherché, et en même temps manifeste son absence. La pratique religieuse devient un engagement du corps en vue d’une plus grand engagement du cœur. Mais on comprend que ce qui compte avant tout, c’est cet engagement du cœur. Celui-ci est occupé avant tout d’une présence ou d’une absence.

Cela fait penser à une réponse de Romain Gary : « Suis-je envahissante ? -Surtout quand tu n’es pas là ! » La vie religieuse, si l’on nomme par là les rites et les coutumes, n’a pas de sens en elle-même, elle tourne à vide. Ce qui remplit l’existence, et donne sens à des pratiques, c’est une présence -ou une absence-. Et la vie du cœur est présentée par Jésus avant tout comme une recherche de quelqu’un, l’époux. C’est une histoire d’amitié et d’amour. Là réside, selon Marc, la nouveauté radicale et profonde de la parole annoncée par Jésus. Et elle n’est pas énoncée comme une nouveauté totale, mais plutôt comme un sens profond donné à des choses déjà connues ou vécues, une sorte de sens ultime. Et la métaphore des noces laisse voir que la vie du cœur est avant tout une fête, la joie profonde de la présence de celui que le cœur recherche. Sans doute, c’est cet état de fête qui ouvre le cœur.

Un peuple restreint et « pur », ou un peuple immense de pécheurs ? (Mc.2, 13-17)

13 Jésus sortit de nouveau le long de la mer ; toute la foule venait à lui, et il les enseignait.  14 En passant, il aperçut Lévi, fils d’Alphée, assis au bureau des impôts. Il lui dit : « Suis-moi. » L’homme se leva et le suivit. 15 Comme Jésus était à table dans la maison de Lévi, beaucoup de publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) et beaucoup de pécheurs vinrent prendre place avec Jésus et ses disciples, car ils étaient nombreux à le suivre. 16 Les scribes du groupe des pharisiens, voyant qu’il mangeait avec les pécheurs et les publicains, disaient à ses disciples : « Comment ! Il mange avec les publicains et les pécheurs ! » 17 Jésus, qui avait entendu, leur déclara : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »

Marc continue de faire des rappels, c’est-à-dire qu’il écrit des textes qui en rappellent d’autres. Et cette fois-ci, il s’agit bien d’un appel de disciple, comme il nous avait montré Jésus appelant Simon et André d’une part, Jacques et Jean d’autre part. Peut-être faudra-t-il pour finir regarder s’il y a quelques conséquences à tirer de ces parallèles successifs, mais pour commencer, examinons notre texte tout en le comparant au précédent, et cherchons jusqu’à quel point il est semblable et jusqu’à quel point différent.

« Et il sortit de nouveau le long de la mer ; et toute le foule venait à lui et il leur enseignait. » Le long de la mer. C’est une reprise mot pour mot du texte dont nous avons parlé, qui conduit à l’appel des premiers : « Et passant au bord de la mer de Galilée, il aperçut Simon et André…« . Une reprise qui n’est pas un hasard, mais au contraire très consciente et volontaire, puisque Marc écrit [palin], « de nouveau« . Nous sommes donc de nouveau, sous la plume de Marc, en train de rejouer une scène qui a déjà eu lieu. Elle était préalable : on devine déjà qu’elle pourrait être conclusive, mais n’anticipons pas. Lors du premier passage le long de la mer, Jésus prenait l’initiative d’appeler à lui, avant (on l’a vu) d’aller à la rencontre des foules, et dans ce but, avec nous a-t-il semblé l’idée d’être un « nous » qui rencontre un « nous », un pluriel qui rencontre un pluriel. Mais ici, lors du deuxième passage le long de la mer, la foule vient, et il les enseigne. Le but est en quelque sorte réalisé, le double but même : celui de rencontrer les foules (et non de vivre à travers des rencontres d’individu à individu), et celui de porter une parole (et non d’être avant tout un thaumaturge, de faire du merveilleux).

« Et en passant… » où ? On ne sait pas, mais c’est là aussi le mot même avec commençait le premier « passage » en bord de mer, sous la même forme, [paragoon]. Non ce n’est pas un hasard. « Et en passant, il vit Lévi, celui d’Alphée, qui était assis à son bureau de perception… » On ne voit pas très bien ce qu’un tel bureau faisait au bord de la mer ! A moins qu’il ne s’agisse d’une zone portuaire ? Car un publicain peut avoir intérêt à situer ses bureaux là où est l’activité économique. Notons par parenthèse que le nom « Lévi » est chargé, en Israël : c’est tout de même le nom-titre de la « tribu sans territoire », parfois comptée parmi les douze et parfois non, qui est chargée du service du temple et parmi laquelle sont pris les prêtres. Cela aura peut-être quelque écho, mais refermons pour l’instant la parenthèse.

Le « bureau de perception » est le bureau de publicain : Marc ne dit pas que Lévi est publicain, peut-être a-t-il quelque répugnance à le dire aussi frontalement, mais la chose n’en ressort pas moins clairement. Le publicain est une sorte de fermier général, c’est une institution romaine : il verse au trésor de la République Romaine une partie de la somme dont la région vaincue doit payer tribut (somme pour laquelle il s’est engagé, et qui est en général très élevée), et il a le droit en échange de lever son remboursement sous forme d’impôt, au besoin en requérant les forces d’occupation. Inutile de dire que beaucoup de publicains font plus que se rembourser, ce qui est d’ailleurs prévu, c’est leur bénéfice : or il n’y a pas de limite à ce bénéfice. Ce sont par conséquent des personnes de mauvaise réputation, pour plusieurs raisons : parce qu’elles portent atteinte aux biens de chacun, parce qu’elles peuvent user de violence, parce qu’elle collaborent ouvertement avec les forces d’occupation. Cela veut dire aussi qu’avec Lévi, c’est le contexte politique qui s’invite dans l’évangile de Marc.

« Et il lui dit : suis-moi ! Et se levant il le suivit. » La formule de Jésus pour appeler Lévi est plus brève encore que celle utilisée pour Simon et André. Mais elle a pour avantage de montrer l’obéissance immédiate et en tout point par Lévi : -suis-moi, il le suivit. C’est un miroir parfait. Un miroir qui pose une question fascinante : mais qui est ce Jésus pour appeler ainsi et être obéi de cette façon ? Cet aspect des choses était déjà présent dans le premier passage le long de la mer, mais il n’apparaissait pas de manière aussi évidente. Je ne crois pas d’ailleurs qu’il y ait dans notre texte de réponse à cette question, à proprement parler. Mais Marc nous dépeint avec beaucoup de puissance l’attrait qu’a pu exercer son héros, et la brièveté même de son texte le met extraordinairement en valeur.

Une autre question se pose néanmoins, à laquelle il va bien falloir trouver réponse : c’est la raison qui a pu pousser Jésus a appeler précisément celui-là ! Nous avons cru comprendre, lors du premier passage le long de la mer, que les appels à le suivre avaient pour but d’être un groupe qui aille à la rencontre des foules, d’entrer par un réseau de relations en contact avec d’autres réseaux de relations. Or le choix présent, avec ce que nous avons essayé de décrire, risque fort de compromettre ce projet ! En effet, le métier exercé par Lévi n’est pas « rassembleur », comme on dit aujourd’hui, il provoque plutôt la répulsion. Pourquoi Jésus prend-il donc un tel risque ? Pourquoi risquer de diviser, là où l’on veut rassembler ?

La réponse ne tarde pas à être esquissée. « Et il arriva qu’il (=Jésus) était couché à table dans sa (=Lévi) maison, et de nombreux publicains et pécheurs étaient à table avec Jésus et ses disciples ; en effet, ils étaient aussi nombreux à le suivre« . Ce que Marc dessine aussitôt après constitue en fait une explication : par Lévi, Jésus a pu rejoindre un autre public. Jésus avait appelé Simon et André, en premier, et arrivés à Capharnaüm, ceux-ci l’avaient accueilli dans la maison familiale, lui et Jacques et Jean. De même ici, dans la suite de l’appel de Lévi et du choix de celui-ci de répondre positivement, Jésus se retrouve chez Lévi, et mange à table avec lui, un de ces repas où l’on mange mi-couché à l’antique. Mais déjà ils ne sont plus seuls : si les autres disciples de Jésus sont nommés (« avec Jésus et ses disciples« ), ce sont surtout d’autres comme Lévi qui sont à table.

Le repas est toujours signe et vecteur de communion : Lévi seul a été appelé (contrairement aux « paires » Simon-André et Jacques-Jean), mais c’est bien pour aller vers d’autres, pour en rejoindre d’autres, et parmi ces autres, « ils étaient aussi nombreux à le suivre« , c’est-à-dire à répondre aux aussi à l’injonction « suis-moi » de Jésus. Ils l’ont compris comme s’adressant aussi à eux, peut-être parce que cet appel est si fort dans l’inattendu qu’il représente, qu’il leur paraît s’adresser nécessairement à tous ceux qui sont habituellement mis « dans le même paquet » que Lévi. Jésus n’a donc pas en soi opéré la division en adressant son appel à rejoindre son « nous » à une personne telle que Lévi, au contraire il a encore augmenté l’étendue de son audience.

N’oublions pas de noter encore un détail du texte, avant d’aller plus loin : ceux qui ont rejoint la table sont désignés par Marc par une locution, « de nombreux publicains et pécheurs« . Il n’y a pas « de nombreux publicains » d’une part, et « de nombreux pécheurs » d’autre part, le déterminant grec [polloï] (traduit par « de nombreux » ou « beaucoup de ») ne se trouve qu’une fois. Il y a dès lors de fortes chances pour que le « et » soit explicatif : ils sont réputés pécheurs parce que publicains. Ce sont les mêmes, et non deux groupes distincts. Ce qui fait apparaître « pécheurs » moins comme une catégorie morale individuelle que comme une catégorie sociale : ce sont ceux qui sont exclus du peuple. L’appel de Lévi et ses conséquences montre donc une chose très importante, c’est la vison que Jésus a de ce fameux peuple. A son avis, le peuple inclut tous ceux-là. Quand il va à la rencontre (rappelons-nous les textes sur le baptême de Jésus) du peuple exilé qui revient vers son dieu, Jésus va aussi à la rencontre des « pécheurs », ceux qui sont réputés (par d’autres, mais pas par lui) ne pas faire partie de ce peuple, ne pas ou ne plus y être comptés.

Michelangelo Merisi dit Le Caravage, La Vocation de Saint Matthieu (1599), Huile sur toile 322 x 340, Chapelle Contarelli, San Luigi dei Francesi, Rome

Mais voici une suite qui, pour le coup, n’était pas dans le premier passage au bord de la mer, mais qui rappelle plutôt ce qui s’est passé dans le texte que nous avons lu la semaine passée, avec le paralysé passant par le toit : « Et les scribes des pharisiens, voyant qu’il mangeait avec les publicains et pécheurs, dirent à ses disciples : Quoi ? Il mange avec les publicains et pécheurs ? » Ce sont ceux qui étaient assis à portée de vue de la maison de Simon quand son toit fut percé, qui sont encore là et voient. Leur désignation se fait plus précise, plus seulement « les scribes« , mais « les scribes des pharisiens« , sous-entendu « du parti des pharisiens« . Ce n’est plus seulement leur fonction de « gardiens et scrutateurs de la loi » qui est ici mentionnée, mais aussi et surtout leur tendance religieuse.

Cette tendance, que nomme ici Marc pour la première fois, est nommée d’après son point central, la haie. Après l’exil, dans l’exil même, des laïcs pieux ont vu la défaillance des prêtres, ils ont observé la compromission avec d’autres peuples, d’autres pratiques, d’autres conceptions, et ils ont mesuré le risque de dilution du peuple. Ces laïcs ont adopté une « religion du cœur », avec pour principe que c’est dans le cœur de chacun des membres du peuple que doit se dresser un haie pour maintenir la séparation avec les autres peuples. La sainteté (le fait d’être « à part ») consiste en cette séparation ; et la « haie » qui réalise cette séparation consiste en une multiplication des règles et prescriptions domestiques que chacun doit garder pour rester personnellement « à part », et donc membre du peuple saint du dieu saint. Pour ceux-là, et Marc saisit sur le vif leur indignation, manger avec les publicains-et-pécheurs, c’est franchir la haie, c’est briser le mur de séparation, c’est détruire la sainteté du peuple fidèle.

Le risque pris par Jésus, que nous nommions tout au début, n’est donc pas tout-à-fait évité. Si les disciples qu’il a déjà n’ont pas refusé de manger eux aussi avec les publicains-et-pécheurs, et ont donc suivi Jésus dans cette conception large du peuple, voilà maintenant des scribes des pharisiens qui ne le suivent pas, qui ne s’accordent pas avec sa conception du peuple mais s’en indignent au contraire ! Et ce n’est pas un hasard s’ils s’adressent justement à Simon, André, Jacques et Jean (et peut-être déjà d’autres, par ce temps-ci ?) : ce sont eux, l’enjeu. Et Marc ne dit rien des foules : où vont-elles pencher ? Mais si ce trublion qu’est Jésus s’est déjà affranchi des cadres que sont la synagogue et le sabbat (les synagogues sont les assemblées hebdomadaires disséminées à travers le territoire, qui se sont répandues après l’exil justement à l’instigation des pharisiens, sans faire concurrence au Temple unique à Jérusalem, mais pour favoriser la stimulation religieuse de chacun des membres du peuple), il ne faudrait pas maintenant qu’il s’affranchisse de cette haie qui est pour ceux-là capitale, rempart contre la dilution du peuple…. La question n’est pas datée, elle demeure d’une actualité brûlante à travers toute l’histoire. Aujourd’hui encore, les tenants de l’Eglise-forteresse, rempart contre les errements du monde d’aujourd’hui, ne s’accordent pas avec ceux qui tiennent plutôt pour une Eglise-pour-le-monde, accueillante à ses évolutions et cherchant sans cesse à le rejoindre…

« Et entendant, Jésus leur dit : ils n’ont pas besoin, les forts, du médecin, mais ceux qui vont mal : je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs. » Jésus ne laisse pas sans réponse cette réaction des « gardiens de la lettre », il entre dans le débat. Et il le fait par une analogie. L’image qu’il présente d’abord fait jouer deux groupes et une fonction : des bien-portants, des gens qui vont mal et un médecin. On comprend qu’il reprend à son compte l’idée des deux groupes, qui vont être immédiatement désignés « en vrai », les justes et les pécheurs, c’est-à-dire dans la conception de ses interlocuteurs ceux qui sont comptés dans le peuple saint et ceux qui en sont exclus. Mais l’image du médecin est une autodésignation explicative. La fonction invoquée eût-elle été celle de juge, elle aurait entraîné séparation, car le juge est chargé de trancher (et l’image de Salomon est parlante -mais n’est pas dans ce texte) ; le médecin est chargé de secourir : il n’ignore pas les différences de condition, les différents états des uns et des autres, mais loin de se tenir à distance, il s’approche de ceux qui vont mal en priorité, il est là pour eux, il est fait pour cela. Et telle est l’interprétation qu’il donne à présent de son rôle.

C’est renvoyer aux scribes des pharisiens la question de la suite : une fois le constat fait qu’il y a des personnes qui ne sont pas « dans la norme », que fait-on ? En reste-t-on là ? Est-ce figé pour toujours ? Ou faut-il chercher un moyen pour que cette situation actuelle change ? S’ils tranchent en juges, que se passe-t-il après ? Quelle fonctions vont-ils adopter en conséquence ? Lui, en tous cas, a choisi la fonction « médecin », pour faire évoluer la situation. A ce point, Jésus ne remet pas en cause la norme dont usent les scribes-juges, il interroge leur attitude et leur responsabilité. S’ils agissent en responsables du peuple, ce que Jésus ne leur conteste pas un instant, il faut aussi réfléchir à l’après, construire l’avenir. Peut-on se contenter d’un peuple divisé ?…

Je voudrais revenir, en annexe et pour finir, sur le plan que dessine Marc par l’écho de ses textes entre eux. Il semble que nous ayons ici deux textes en miroir qui se passent au bord de la mer et appellent des personnes individuelles. A l’intérieur de ce cadre, deux autres texte se font face : d’une part une première entrée à Capharnaüm avec un homme enjoint de quitter son mauvais esprit pour se rendre accessible au message porté par Jésus, d’autre part une deuxième entrée à Capharnaüm avec des hommes qui cette fois restent sur leur quant-à-soi. A l’intérieur encore un troisième cadre, formé par une action contre des maux : la guérison de la belle-mère de Simon, puis de nombreux malades et classés « possédés » de la ville dans un premier temps, un lépreux classé « impur » d’autre part. Au centre de tout cela, un Jésus qui se ressaisi dans l’intimité de son dieu et choisit résolument d’aller à la rencontre de tous porter prioritairement la parole. Voilà peut-être le Jésus que Marc veut d’abord construire dans l’esprit de ses lecteurs.

S’affranchir des cadres (Mc.2, 1-12)

01 Quelques jours plus tard, Jésus revint à Capharnaüm, et l’on apprit qu’il était à la maison. 02 Tant de monde s’y rassembla qu’il n’y avait plus de place, pas même devant la porte, et il leur annonçait la Parole. 03 Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé, porté par quatre hommes. 04 Comme ils ne peuvent l’approcher à cause de la foule, ils découvrent le toit au-dessus de lui, ils font une ouverture, et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé. 05 Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : « Mon enfant, tes péchés sont pardonnés. » 06 Or, il y avait quelques scribes, assis là, qui raisonnaient en eux-mêmes : 07 « Pourquoi celui-là parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » 08 Percevant aussitôt dans son esprit les raisonnements qu’ils se faisaient, Jésus leur dit : « Pourquoi tenez-vous de tels raisonnements ? 09 Qu’est-ce qui est le plus facile ? Dire à ce paralysé : “Tes péchés sont pardonnés”, ou bien lui dire : “Lève-toi, prends ton brancard et marche” ? 10 Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a autorité pour pardonner les péchés sur la terre… – Jésus s’adressa au paralysé – 11 je te le dis, lève-toi, prends ton brancard, et rentre dans ta maison. » 12 Il se leva, prit aussitôt son brancard, et sortit devant tout le monde. Tous étaient frappés de stupeur et rendaient gloire à Dieu, en disant : « Nous n’avons jamais rien vu de pareil. »

Au terme de cette section de son œuvre, Marc a commencé de nous dresser un portrait de Jésus. Et le message qu’il nous a fait passer pour finir, c’est que l’opposition que pouvait rencontrer celui-ci n’était pas tant dans les maux dont il peut délivrer les humains, que dans les décisions de ceux-ci, dans les choix qu’ils font -ou pas- de lui obéir, ou du moins d’entrer avec lui en consonance ou pas. Dans la nouvelle section que nous commençons aujourd’hui, c’est plutôt à une réflexion sur cette opposition que Marc va nous conduire : en quoi elle consiste, comment le Maître s’y prend face à elle, sur quel terrain elle se joue, etc.

« Et rentré à nouveau dans Capharnaüm après quelques jours, il se dit qu’il était à la maison.« C’est une suite que conte Marc : Jésus est sorti de Capharnaüm pour rester fidèle à sa mission, il est allé parcourir tout le pays alentour, et maintenant il rentre. Mais c’est aussi une scène qu’il rejoue : on ne peut pas ne pas penser à l’entrée précédente à Capharnaüm, celle où le petit groupe de Jésus et des quatre va les sabbats à la synagogue, et où l’une de ces fois un homme est invité à quitter le mauvais esprit qu’il manifeste. Et donc les ressemblances et les différences avec la scène ainsi ré-évoquée vont être d’importance primordiale. Notons l’expression « à la maison« , qui montre que Simon et André ne plaisantaient pas en invitant Jésus chez eux. Ils ne lui ont pas offert une hospitalité d’un soir, ils lui ont offert une vraie « base-vie », un lieu repère. Et Jésus ne refuse pas, au contraire, d’avoir aussi des temps pour souffler, des temps de plus faible intensité. Mais le bouche à oreille est décidément une grande spécialité de Capharnaüm, et voilà que la nouvelle se répand déjà.

« Et nombreux [furent ceux qui] se rassemblèrent de sorte que nul ne trouvait plus place devant la porte… », on pourrait croire être revenu à la situation précédente, avec tous ces Capharnaümiotes massés devant la porte, mais Marc cette fois ne nous laisse deviner aucun malade. Peut-être sont-ils juste heureux d’être avec leur « grand homme », peut-être veulent-ils d’abord comprendre pourquoi il a quitté la ville, s’il était fâché ? Mais Marc enchaîne tout de suite avec la réaction de Jesus à ce rassemblement, qui n’est ni de l’ignorer, ni de le disperser, ni de le supporter avec patience, mais bien d’être tout de suite actif, dans le sens qu’il choisit cette fois : « … et il leur disait la parole. » Il re-commence, comme il avait commencé à sa première venue, mais cette fois sans attendre le sabbat, sans se rendre à la synagogue. Voilà qui éclaire rétrospectivement ces deux points : ils n’étaient pas l’essentiel pour lui, et ne représentaient sans doute qu’une opportunité. Il est allé, à plusieurs, là où il pouvait rencontrer les gens à plusieurs ; et maintenant que cela se produit plus spontanément, sans ces cadres, ces cadres ne sont plus nécessaires. Ce qui compte pour lui, simplement, c’est de « dire la parole ». Mais ces cadres vont devenir précisément la question…

Et voilà qui fait événement : « Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé, porté par quatre hommes. Comme ils ne peuvent l’approcher à travers la foule, ils découvrent le toit au-dessus de lui, ils font une ouverture, et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé. » Certains n’ont pas oublié la séance de guérisons, et les voilà quatre porteurs pour un paralysé. Belle solidarité, construite : il a fallu se mettre d’accord, s’organiser, se libérer, se donner rendez-vous … pas si simple. Et l’on voit très bien leur problème devant la foule compacte, eux qui constituent un volume certain, et pas si manœuvrable ! Ils sont dans la même situation que nos véhicules de secours arrivant dans un bouchon de circulation. Et avec la même détermination sans doute, ils imaginent un moyen compliqué mais efficace : passer par le toit. On imagine que le paralysé n’en menait pas large quand on hissait le brancard sur le toit (un toit-terrasse ?), ou quand, celui-ci percé de façon suffisamment large, on l’a descendu à l’intérieur.

Si nous nous plaçons maintenant du point de vue de Jésus (et c’est ce que Marc va faire), l’expérience est extraordinaire : il est en train d’annoncer le royaume des cieux, et c’est précisément des cieux que descend maintenant un brancard portant un paralysé ! Ce n’est pourtant pas cet aspect des choses que souligne Marc, mais plutôt ce qu’une telle action suppose chez ceux qui la font : « Et Jésus voyant leur foi… » Il voit la concertation, le soin mutuel, la ténacité devant les obstacles, la persévérance, la confiance mutuelle des uns envers les autres, la conviction aussi que le jeu en vaut la chandelle. Il me semble que c’est tout cela que Marc appelle « leur foi ». C’est un ensemble bien plus construit que la démarche incertaine et spontanée du lépreux, aux fâcheuses conséquences.

« Et Jésus voyant leur foi dit au paralysé : enfant, les péchés te sont pardonnés. » Je me demande ce qu’ont pensé les intéressés ! A priori, le paralysé et ses porteurs sont venus pour une guérison. Mais ce qui leur est dit en tout premier, c’est ce qu’obtient leur attitude, que nous avons précédemment décrite. Littéralement, « enfant, tes péchés sont relâchés ». C’est un énoncé, neutre. Presque un constat. Il n’y a pas un mot qui relève de la première personne du singulier : tout est à la troisième (il s’agit donc d’un « autre », ni « moi », ni « toi »), qui plus est le verbe est au passif, autrement dit son vrai sujet n’est pas énoncé. C’est comme si cet homme, qui annonce la parole du royaume, mettait une parole sur ce qu’il voit du royaume chez ceux-là qui ont adopté une telle attitude et fait une telle action. Ils se sont libérés des péchés. Ce qui les a guidé, ce qui les a inspiré (ou peut-être celui qui), les a libéré des fausses pistes, des faux-semblants, des erreurs de visée (ce que veut dire le mot [amartia], que nous traduisons par « péchés »). Une droiture s’est dessinée pour eux, ils l’ont dessinée, qui les a libérés. Lui met des mots dessus. Ce qui m’étonne le plus, là-dedans, c’est le mot [teknon], « enfant » : pourquoi l’appeler ainsi ? Et pourquoi seulement lui, alors qu’ils étaient bien cinq, solidaires, et que cela est essentiel à leur démarche et à leur droiture ? Si quelqu’un a une idée… Peut-être une suggestion quant à l’origine de leur inspiration : en lui laissant libre cours, ils se sont laissés engendrer d’en-haut ? Peut-être aussi la suggestion qu’à cinq, unis par cette démarche, ils sont un seul enfant ? Possible…

En tous cas, il dit cela, et rien d’autre. Il dit cela d’abord, il n’avance pas la main, il ne fait aucun geste de guérison. Personne ne dit qu’il ne va pas le faire dans un second temps, mais il n’y a aucune avancée en ce sens. On voit que le Jésus de Marc n’aime pas le spectaculaire, il « dit la parole » et s’il peut, s’en tient là.

Mais d’autres personnages apparaissent ici pour la première fois : « Or il y avait quelques uns des scribes assis là et en train de calculer dans leur cœur : quel individu parle ainsi ? Il blasphème : qui peut délier les péchés sinon le dieu unique ? » C’est étrange qu’ils soient assis là : on ne les a pas vu dans les synagogues ! Il me semble que Marc nous suggère, avec sans doute un raccourci temporel, que l’affranchissement des repères (synagogue, sabbat) par Jésus a éveillé déjà un soupçon chez ces « gardiens de la lettre », et peut-être bien qu’ils sont venus se mêler à la foule pour « garder un oeil » sur cette parole qui s’énonce désormais hors-cadre. D’ailleurs, ils ne se mêlent pas vraiment : « assis là » suggère plutôt qu’ils sont à proximité, et avec l’attitude officielle de leur autorité enseignante. Ce soupçon a priori grandit en leur cœur (Marc écrit d’ailleurs au pluriel « dans leurs cœurs », comme s’ils en avaient plusieurs, ou comme s’il était chez chacun divisé), si bien qu’ils « recroisent les pensées » [dialogidzoménoï] en eux-mêmes et croient avoir entendu un « je te pardonne tes péchés », là où nous avions lu une simple énonciation à la troisième personne. 

     « Et Jésus connaissant aussitôt par son esprit qu’ils agitaient ces pensées de cette manière en eux-mêmes (ou « dans leur esprit »), leur dit : pourquoi agitez-vous ces pensées dans vos cœurs ? Qu’est-ce qui est le plus à portée, dire au paralysé tes péchés sont déliés, ou dire debout et prends ton grabat et marche ?… » La parallèle avec la première entrée à Capharnaüm est évident : ce sont les scribes, cette fois, qui sont dans un mauvais esprit. Ce n’est pas cette fois un mauvais esprit d’apeuré, de quelqu’un qui craint le dérangement provoqué par la parole de Jésus, mais un mauvais esprit de raisonneurs, et le mot revient trois fois avec insistance. Pour ceux-là il faut un raisonnement, et c’est ce qu’il fait.

     Il s’agit d’un raisonnement a fortiori, dont le but est « que vous sachiez que le Fils de l’homme a, sur la terre, le pouvoir de délier les péchés ». C’est la première fois que Jesus s’empare de ce titre, celui d’un être céleste envoyé sur la terre. Et il revendique d’être cela, de disposer dans la cour céleste de ce pouvoir effectivement divin (délier les péchés), mais d’en disposer aussi « sur la terre ». Ainsi, à la contestation intérieure des scribes, Jesus oppose une révélation, celle d’un statut céleste et d’une puissance assortie. Et l’on comprend que la guérison qu’il opère n’est pas d’abord une compassion mais ce qui invite les scribes, comme l’homme de la synagogue, à sortir de leur mauvais esprit.

     Mais à la différence de la première entrée à Capharnaüm, le dénouement reste ici en suspend. Le paralysé se lève, prend son brancard et rentre chez lui ; la foule est dans l’admiration « Nous n’avons jamais rien vu comme cela » ; mais les scribes ? On ne les voit pas quitter leur « mauvais esprit », et le lecteur attentif devine que la vraie opposition est désormais là, et que l’affrontement ne fait que commencer. 

L’enjeu du ministère de Jésus (Mc.1, 40-45)

40 Un lépreux vient auprès de lui ; il le supplie et, tombant à ses genoux, lui dit : « Si tu le veux, tu peux me purifier. » 41 Saisi de compassion, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. » 42 À l’instant même, la lèpre le quitta et il fut purifié. 43 Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt 44 en lui disant : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre, et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la Loi : cela sera pour les gens un témoignage. » 45 Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui.

Nous voici au terme de ce premier aperçu donné par Marc de l’activité de Jésus, une fois appelé les quatre pêcheurs qui forment désormais un « nous » avec Jésus. Il nous l’a montré annonçant le royaume le sabbat dans les synagogues, avec une force et une autorité qui amène les hommes à prendre position. Il les délivre de leurs peurs et de leurs réticences à son égard, moyennant une décision de leur part. Il remet debout et rend les personnes à leur capacité de don. Il fait face aux demandes nombreuses et aux espoirs qu’il fait naître avec compassion, mais ne se laisse pas non plus dévier de sa mission première. Mais voici une dernière situation bien particulière, que nous avons eu l’occasion de commenter déjà dans Dissocier le mal et la faute et Conséquences d’un bon mouvement : la rencontre avec un lépreux.

« Et vient vers lui un lépreux…« , rencontre redoutable. Le lépreux n’est pas qu’un malade, dans la société du temps, il est un proscrit, un paria. Selon la loi, il doit vivre à part, c’est une obligation qui lui incombe ; mais les autres ont aussi l’obligation de garder leur distance, la loi religieuse y contraint chacun ! Le lépreux le sait, Jésus aussi. Du reste, Marc nous dit que le lépreux vient [pros aouton], « dans sa direction« , mais pas « jusqu’à lui« . Quand il prend la parole, Marc utilise le verbe [parakaléoo], qui veut sans doute dire ici « appeler à son secours« , mais avec l’idée d’appeler auprès de soi : l’autre est loin, et c’est lui qui doit combler la distance. Autrement dit, ce lépreux ne veut pas contrevenir à ses obligations, il les respecte et tient à le faire, mais il voudrait que Jésus résolve la situation. Car évidemment, le soin réclame la proximité, sans elle il n’est aucun espoir. Notre lépreux est un peu le symbole de toutes ces situations sans issue, dont il semble qu’elles ne pourraient être résolues qu’à condition… d’être déjà résolues !!

Mais ce lépreux est aussi l’indicateur d’autre chose, par sa seule venue. Car si lui, qui vit en proscrit, toujours à part de tous, à entendu parler de Jésus, c’est que la réputation de ce dernier est non seulement sortie de Capharnaüm dans les pays alentours, mais qu’elle a pénétré jusqu’à ceux qui sont à part de tout. Et notre homme vient plus, sans doute, à la suite des guérisons qui ont eu lieu à Capharnaüm après le coucher du soleil, qu’à la suite de la parole proclamée dans la synagogue le sabbat. Sa motivation n’est pas celle que Jésus souhaiterait provoquer…

Que lui dit notre homme ? « Si tu veux tu peux me purifier » Voilà une formule qui dit plusieurs choses. D’abord, s’il ne veut pas contrevenir à la loi, il ne demande pas non plus à Jésus de le faire. Il ne sait pas comment cela est possible, comment il peut répondre à son appel en s’approchant alors que c’est interdit, et il ne lui fait pas la moindre suggestion à cet égard. Mais il s’en remet à son invention, « tu peux » : je ne sais pas comment faire, mais toi, tu vas trouver. L’espoir qui soulève notre lépreux est aussi total qu’il est indistinct. Ensuite, il met l’accent sur le choix de Jésus, « si tu veux » : voilà qui fait un écho étonnant avec le premier épisode de ce chapitre, celui de la synagogue. Jésus avait mis l’homme dans un mauvais esprit face à un choix, celui de quitter ce mauvais esprit. Voilà maintenant que c’est Jésus lui-même qui est mis face à un choix, faire quelque chose ou non pour ce lépreux. Enfin, le lépreux ne parle pas de guérison, mais bien de purification. C’est le mot de la loi religieuse, le mot du Lévitique. Et sans doute, c’est ce que cet homme pense de lui-même, à force de se déplacer en agitant sa clochette ou sa crécelle en criant « impur ! impur ! » Il y a de ces situations ou l’on s’approprie la vision que d’autres ont de vous, et c’est en particulier le cas quand on est sous emprise. C’est le cas ici; Faire quelque chose pour cet homme, c’est s’attaquer à ce mal qui atteint sa chair, mais c’est aussi s’attaquer à sa réputation et sa proscription, à ce qui atteint son être social ; c’est enfin s’attaquer à la vision qu’il a de lui-même, le libérer, l’aider à se reconstruire. Quel programme…

Comment va réagir Jésus ? Que va-t-il « inventer » face à cela ? Comment va-t-il se positionner dans cette situation qui met autant de choses en jeu ? « et pris aux tripes, étendant la main, il le toucha et lui dit : je veux, sois en pureté. » Il n’y a pas le moindre délai. Marc, qui aime (on le constatera souvent) à nous dire les sentiments de Jésus, nous en donne la raison : il est « pris aux tripes », il est profondément ému par cet homme et sa situation. Et cette émotion joue pleinement son rôle, elle n’est pas réprimée mais, comme son nom l’indique, devient motrice : il étend la main (ou le bras, le mot est le même) et le touche. Oui, il touche le lépreux ! Ce qu’il ne devrait pas faire… Mais d’après ses paroles, il ne touche pas un lépreux, il touche quelqu’un qui ne l’est déjà plus : il lui dit « je veux« , ce qui exprime sa pleine correspondance avec le désir de cet homme. Il veut son rétablissement autant que cet homme le désire. Mais le mot qu’il dit après, la forme verbale (déjà analysée dans le premier des deux commentaires susmentionnés), dit que c’est déjà fait, et dans une forme passive qui montre que ce n’est pas lui l’acteur (et suggère peut-être, « passif divin », que c’est le dieu qui en est l’acteur). Autrement dit, Jésus ne « fait pas de miracle », mais il annonce, conformément à la mission d’annonce qui est la sienne, une action divine. Et c’est ce qu’énonce Marc : « Et aussitôt s’en va de lui la lèpre, et il est purifié. » Son statut de « pur » selon la loi est immédiat, suite à la disparition de la lèpre.

Mais là ne s’arrêt pas le récit. Si les mots de Marc sont précis quant à ce qui s’est passé, à savoir que Jésus a immédiatement annoncé à cet homme ce que le dieu faisait pour lui, le spectateur (ou le lecteur !) inattentif va immédiatement attribuer cette action à Jésus lui-même. Là encore, le parallèle avec l’annonce à la synagogue est parlant et sans doute suggéré par Marc : alors que là, c’était l’homme qui avait à l’invitation pressante de Jésus quitté le mauvais esprit dans lequel il se tenait, mais qu’on lui attribue facilement d’avoir « chassé un démon », ici c’est le dieu qui a fait disparaître la lèpre, mais on va lui attribuer cette action. Et, nouvelle émotion, Jésus le pressent, il « frémit en lui-même » avec une nuance de réticence. Et le voilà qui insiste, « va te montrer au prêtre » et fait tout ce que la loi prescrit. Tu l’as respectée jusqu’à présent, va au bout. Pourquoi cette insistance de Jésus ? Ce n’est pas un « paravent », pour faire croire que… C’est au contraire un « témoignage » qu’il demande, un témoignage rendu au dieu de son action à lui. Il attribue ainsi clairement la « purification » au dieu et demande à l’homme d’en faire autant par son action rituelle.

Et il le « renvoie » ou plutôt il « l’expulse » aussitôt. Et ce mot est très fort, parce qu’il reprend celui qui a servi pour la motion par laquelle l’esprit a poussé Jésus au désert sitôt après son baptême, mais aussi celui qui a servi pour l’action énergique par laquelle Jésus rétablit sans délai ceux que tout-un-chacun considère comme « possédés par des démons« . Et la réticence de Jésus a rester plus longtemps avec cet homme s’éclaire, car au lieu d’obéir, il se met de sa propre initiative à « proclamer » (ce qui est le rôle et la mission de Jésus : donc usurpation) et à « divulguer son opinion » (ce qui n’est pas le témoignage rendu au dieu demandé, mais son contraire : donc un contre-témoignage). L’homme a certes obtenu ce qu’il demandait, et sans délai ; mais est-il de son côté dans l’obéissance et la correspondance avec la parole ? C’est tout le problème, et c’est le nœud du ministère de Jésus. En choisissant la proclamation de la parole et du royaume, il a choisi le plus difficile, et Marc, en peignant ce dernier épisode de sa présentation de Jésus à l’action, sait ce qu’il fait : il ouvre sur la véritable difficulté du ministère de Jésus, l’enjeu de toute la suite.

Et le résultat ici est un véritable obstacle apporté à l’exercice par Jésus de sa mission, en le mettant dans la situation où était auparavant le lépreux : il ne peut plus rentrer dans les villes mais doit se tenir dans des endroits déserts. Bilan : Jésus s’est laissé émouvoir par la situation et la demande du lépreux, mais il a pris sur lui sa situation. Il me semble que Marc nous montre ici une métaphore du péché, pour lequel la lèpre est souvent employée : Jésus va en délivrer l’homme, placé à ce point de vue dans une situation sans issue. Mais il va le faire en recevant de celui-ci le contraire de ce qu’il demande, et en prenant sur lui la situation de l’homme pécheur : Marc nous montre au bout de l’action de Jésus l’ombre de la passion et de la croix, dans une parabole de la rédemption.

Pouvoir rectifiant de la prière (Mc.1, 35-39)

35 Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. 36 Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche. 37 Ils le trouvent et lui disent : « Tout le monde te cherche. » 38 Jésus leur dit : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. » 39 Et il parcourut toute la Galilée, proclamant l’Évangile dans leurs synagogues, et expulsant les démons.

Voici maintenant, après une sorte de résumé de l’action de Jésus, mais aussi un net infléchissement de celle-ci dû aux foules et à leur demande, un moment plus intime, à nouveau loin des foules, et qui pour cela fait écho au moment chez Simon. Nous avons déjà eu l’occasion de nous arrêter spécifiquement sur cet épisode, Il faut que ça bouge.

Marc situe cet épisode littéralement « dès le matin, très de nuit« , c’est-à-dire le premier jour de la semaine. A l’heure où les femmes viendront au tombeau : c’est exactement le même mot qu’il emploiera à la fin de son évangile. « très de nuit« , les lueurs de l’aube se font à peine sentir : c’est l’heure des grands calmes, celle où un lac est comme un miroir, où le vent est entièrement tombé, où la fraîcheur est la plus grande, l’heure de la paix. On n’y voit pas plus qu’en pleine nuit, mais quelque chose en soi guette l’arrivée de la lumière, et on en perçoit peu à peu les signes, imperceptiblement, puis plus franchement. C’est l’heure où le cœur humain est soulevé d’espoir et plein d’allant. Le rapport avec toute cette nouveauté renaissante est accentué par le participe appliqué à Jésus : [anastas], « s’étant levé » : c’est aussi LE mot des évangiles pour la résurrection de Jésus, et les premiers lecteurs ne peuvent pas ne pas frémir à ce mot qui fait tout le christianisme naissant, qui le distingue, qui change tout. En écho à ce premier jour de la création et à la création de la lumière, nous sommes dans une nouvelle création et une nouvelle lumière.

Et que fait Jésus à cette heure et dans ces conditions ? Soit dit en passant, si on lui a amené tous les souffrants de la ville après le coucher du soleil, qu’il a pris le temps avec nombre d’entre eux et qu’il est debout avant le lever du soleil, il n’a pas dû beaucoup dormir. Il y a une faim chez cet homme, un désir plus fort que les besoins naturels comme le sommeil. Que fait-il alors ? Il « sort« , il « quitte » pour un lieu désert et là il « prie« . Marc nous met en scène Jésus priant, dans une suite d’actions dont sa prière est le terme, et sans nous en dire plus. Il ne nous décrit pas la prière de Jésus.

Mais peut-être que si, peut-être avec cela nous dit-il l’essentiel, à savoir : que la prière ne se décrit pas (parce qu’elle est propre à chacun ? Parce qu’elle est le mystère d’une relation seul à seul ? Parce qu’il est vain de vouloir la codifier ?) ; que c’est une action (dans la ligne de se lever, sortir, s’éloigner…) ; qu’elle suppose un désert (en tous cas d’être à part, ou que cette relation-là n’est pas à ranger avec les autres, qu’elle est par essence « à part ») ; qu’elle suppose de quitter (autrement dit, c’est une question d’attention, qui n’est pas portée sur trente-six choses mais se focalise de manière unique) ; qu’elle suppose de sortir (c’est une « extase », autrement dit l’œuvre avant tout de l’amour, qui est extatique par nature : elle est une attention portée en un autre, et occupée tout entière de celui-ci) ; qu’elle est pour un chrétien une action de ressuscité ; qu’elle est favorisée par la paix et par l’accès en soi de tous ces soulèvements et attentes qui naissent si spontanément avant le jour et dans l’attente qu’il apparaisse. Peut-être que Marc nous dit tout cela sur la prière, et ce n’est déjà pas si mal, me semble-t-il…

« Et le poursuivent Simon et ceux qui sont avec lui… » Le mot est celui qui dit aussi la « persécution » : il s’agit de serrer de près, en mettant la pression. Simon, André, Jacques et Jean ne lui laissent pas beaucoup de répit, même à cette heure ! Qu’est-ce qui leur prend ? « …et il le trouvent et lui disent que ‘tous te cherchent’ « . Loin de contenir la pression populaire, qui sans doute reprend dès le matin. On peut imaginer que, Jésus ayant pris son temps et n’ayant par conséquent pas guéri tout le monde, même s’ils étaient nombreux à l’avoir été, ceux qui n’ont pas encore obtenu satisfaction reviennent bien décidés, et d’autant plus que d’autres ont été guéris ou du moins qu’ils ont été l’objet de ses soins ! Et nos quatre compères, loin d’assumer cette pression pour laisser un peu de répit à Jésus, la lui transmettent au contraire. C’est sans doute qu’eux-mêmes sont éblouis par ce dont il est capable, on voit qu’ils sont des accompagnants récents.

« Et il leur dit : ‘allons ailleurs, dans les bourgades voisines, afin que là aussi je proclame : pour cela en effet je suis sorti' ». Le verbe « sortir » est le même que celui qui vient d’être utilisé pour son départ vers un lieu désert. Il n’a pas eu beaucoup de répit, beaucoup de temps en solitude, mais cet élan a suffit pour l’emporter. Il y a comme un re-centrement qui le libère de la pression populaire et peut-être d’une déviance de son objectif ou de sa mission. Il revient à sa proclamation, c’est-à-dire à ce qu’il a fait à Capharnaüm les sabbats dans la synagogue. Il n’est pas venu pour de l’humanitaire, ni du spectaculaire, mais pour proclamer une parole, pour annoncer le royaume. Et donc, quelles que soient les attentes qu’il a fait naître, ou les succès obtenus, elles ne sont pas sa règle (au risque de décevoir), mais bien la mission à lui confiée par le dieu qu’il est venu irrépressiblement retrouver dans ce lieu désert.

« Tout le monde te cherche« , mais ce ne sont pas ceux qui le cherchent qui sont l’objet de son attention, ce sont plutôt ceux qui ne le cherchent pas encore. Si on le cherche, on est dans la bonne direction : il faut se rappeler ce qui a été dit à propos du baptême, à savoir qu’il va à la rencontre de ce peuple qui cherche à revenir d’exil ! Ici, à Capharnaüm, il a rencontré un peuple qui désormais le cherche, et ce faisant cherche à revenir vers le dieu. Maintenant, il faut partir ailleurs. Et comme dans l’intimité de ceux qui sont avec lui, dans la maison de Simon et André, il a rendu à son service et à sa capacité de donner le meilleur d’elle-même la belle-mère de Simon, voilà que dans l’intimité de ceux qui sont avec lui, c’est lui-même qui retrouve le meilleur qu’il a à donner, et se relève en quelque sorte lui-même, depuis l’intimité avec son dieu.

« Et il allait proclamant dans leurs synagogues dans toute la Galilée et expulsant les démons » : les deux notes désormais caractéristiques de l’action et de la mission de Jésus sont posées, proclamation de la parole, et expulsion de tout ce qui empêche le royaume d’être établi, quelle que soit la nature de ces obstacles. Marc nous montre à quoi Jésus s’attache avant tout, à quoi le disciple doit s’attacher aussi avant tout : proclamer, et libérer.

Réactions populaires (Mc.1, 32-34)

32 Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. 33 La ville entière se pressait à la porte. 34 Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons ; il empêchait les démons de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était.

Voici que, dans sa présentation de Jésus en action, Marc semble faire comme une pause, avec un passage plutôt généralisant. C’est un passage qui a déjà été commenté dans la deuxième partie de la notice Retrouver le pouvoir de donner, perdre le pouvoir de diviser.

La première chose qui frappe, c’est le moment où se situe maintenant l’action. Marc donne des précision qui peuvent sembler redondantes : « Le soir venu, après le coucher du soleil… » Que veut-il nous dire ? Que les gens viennent nuitamment, à l’abri des regards ? Mais si c’est « la ville entière » qui vient, c’est un peu raté. Mais examinons cela posément : le soir induit l’idée de la fin de journée, et donc qu’il y a là comme un résultat de ce qui s’est passé durant cette journée. Ce que Marc va nous décrire est en quelque sorte la conséquence de ce qui a été dépeint précédemment, à savoir la prise de parole publique dans la synagogue et l’incident avec un homme appelé à changer d’une part, l’initiative de la remise sur pied de la belle-mère de Simon dans l’intimité domestique d’autre part. Manifestement les gens ont parlé, le bouche-à-oreille à fonctionné, il ne faut pas oublier qu’après l’épisode public de la synagogue, sa renommée était aussitôt sortie « partout, [pénétrant] dans tout le pays alentour de Galilée« . A Capharnaüm, c’est une traînée de poudre, puisque dès le soir, tout le monde est là.

Mais la précision « après le coucher du soleil » n’a pas la même visée. Cela veut dire, dans le comput du temps juif, le lendemain (puisque les jours commencent pour eux après le coucher du soleil). Or quel était le jour précédent ? Un sabbat : ce sont « les sabbats » que Jésus et ses compagnons sont allés à la synagogue. Et une double idée naît ici, l’une sur la valeur du sabbat, l’autre sur son observance par la foule des citadins. Sur la valeur du sabbat : Jésus choisit d’œuvrer de manière privilégiée les sabbats. Ou du moins, Marc nous rapporte son activité comme liée au sabbat. Or le sabbat est avant tout le jour d’une autre activité du créateur (cf. Gn.2,1-4a) : pendant six jours, il a créé. Mais le septième jour, celui qui est commémoré par l’institution du sabbat, il a fait une œuvre qui va au-delà de la création, il a fait autre chose. Marc, ici, nous montre un écho de cet « autre chose », dans l’activité de Jésus exclusivement réservée au sabbat. C’est donner un sens éminemment positif à ce jour, avant que des polémiques d’un autre genre opposent notamment les pharisiens à Jésus autour du sabbat. Mais Marc dit aussi un mot sur l’observance des gens : ils attendent que le sabbat soit terminé pour se déplacer, ils ne viennent, en transportant d’autres gens, que quand c’est permis. C’est défendre d’avance Jésus contre les accusations des pharisiens : il n’a provoqué personne à enfreindre le sabbat, même si ce n’a pas été de sa part par le biais d’une prescription ou d’une interdiction. Simplement, tout se passe sans contrevenir à la loi.

Et que se passe-t-il donc concrètement à ce moment ? « on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou étaient démonisés. » On lui porte, plus qu’on ne lui conduit, « tous…« . C’est un énorme changement, un basculement même. Jusqu’à présent, on a vu Jésus choisir ses moments (le sabbat) et ses publics (la synagogue, ou la maison), ainsi que son action (parler ou annoncer, mais aussi remettre sur pied une personne dans le cadre normalement discret de l’intimité familiale). Et voilà qu’on le sollicite maintenant, et de manière générale, à un moment qu’il n’a pas choisi (à la nuit tombée !), pour une œuvre qu’il n’a pas faite en public (la guérison). Et on lui apporte pas quelques malades, mais Marc écrit « tous« . C’est une ruée. La pression est énorme, incontournable : Jésus va-t-il se faire détourner de son ministère ? Son action va-t-elle changer sous la pression populaire ?

C’est qu’on lui apporte « ceux qui ont des maux« , d’une part, sans qu’il soit précisé de quelle nature sont ces maux -et je ne vois pas très bien qui n’a pas quelque chose qui ne va pas à un plan ou à un autre-, d’autre part « ceux qui sont soumis à un [daïmon]« , c’est-à-dire à la volonté d’une puissance supra-humaine. Marc rapporte ici ce qui est dans l’esprit des gens. On voit bien, dans cette manière de classifier les mots, ceux qui ont une explication (quelle que soit la valeur de celle-ci), les « maladies », et ceux qui n’en ont pas, les « démons ». Mais Marc -et le Jésus de Marc encore moins- n’endosse pas cette classification : il n’est que de se rappeler l’épisode précédent dans la synagogue, où il a attentivement choisi ses mots. Là, pas de « démons », encore moins de « possession », mais bien un homme qui devait sortir d’un état d’esprit qui l’emprisonnait !

Donc, on lui apporte tout ce qui fait peur ou tout ce qui fait souffrir : c’est tout-à-fait nouveau ! D’ailleurs, Marc note immédiatement après : « et c’était toute la ville qui était rassemblée devant la porte. Il est un fait que Jésus cherche à rassembler, mais c’est plutôt par la proclamation de la bonne nouvelle du royaume. Là, c’est l’espoir d’être instantanément délivrés de toutes sortes de maux qui fait le rassemblement. Est-ce à ce point contradictoire ? Que va-t-il faire ?

En tous cas, « il prend soin de nombreux qui ont mal du fait de nombreuses maladies,… » Je note que Marc ne parle pas expressément de guérison, même si le mot ne l’exclut pas, mais il parle de « prendre soin« , et c’est bien plus beau. Jésus ne fait pas le guérisseur automatique, il prend du temps avec chacun, on devine à travers ce mot qu’il s’approche, qu’il écoute, qu’il échange, qu’il console, et sans doute qu’il soulage. Cela prend beaucoup de temps, mais le soin des personnes exige du temps, c’est la condition pour qu’elles reprennent espoir et désir de vivre : il en va ainsi tant dans le « médical » que dans l’ « éducatif » et toutes les formes d’accompagnement des personnes. Marc ne dit pas « il les guérit tous », il parle de « nombreux« , ce qui est une nuance cohérente avec ce « prendre soin« . Peut-être n’ont-ils pas tous été guéris, mais Jésus, plutôt que de se soumettre à cette muette injonction, a préféré « prendre soin » des uns et des autres, et s’est ainsi approché de beaucoup, et a affronté leur mal avec eux. Je sens que l’illustration va être difficile à trouver : tant de représentations montrent Jésus guérissant avec un geste à distance en direction d’une foule indistincte, alors que c’est tout le contraire !!

« … et il jette dehors de nombreux [daïmon], et il ne laissait pas parler les [daïmon] parce qu’ils l’observaient. » Et puis il y a des « expulsions », le mot que prend Marc est celui qu’il a utilisé pour l’action de l’esprit « jetant » Jésus au désert. C’est la même force impérative. Que se passe-t-il vraiment ? Comment fait-il avec ses maux inexpliqués que le populaire classifie comme l’œuvre de puissances supra-humaines ? Eh bien là, il délivre les personnes par une action d’autorité qui rejette hors d’eux ce mal. Finie cette épilepsie, finie cette maladie psychiatrique : les voilà assainis et d’une manière cette fois instantanée, qui fait contraste avec le « prendre soin » précédent. Pourquoi ? Il me semble que l’explication de Marc est plutôt claire : « ils l’observaient » (et non pas « ils savaient qui il était« , qui ne peut traduire [èdéïsan aouton]). Ces personnes à l’esprit atteint sont sans doute impressionnées de son approche, et elles pourraient bien manifester spectaculairement cette peur, ce n’est que trop courant dans ce genre d’affections. Jésus préfère manifestement ne pas accréditer un peu plus dans l’esprit de tous qu’ils « ont un démon », il agit d’un coup avant qu’ils ne prennent la parole. Ils n’ont pas le temps de s’agiter et d’adopter un comportement qui est justement celui qui fait trop facilement croire qu’ils « ont un démon ». Autrement dit, il les guérit aussi dans leur « corps social », il fait en sorte qu’on ne les rejette plus. C’est magnifique !