Dimanche 15 octobre : l’immense foule des hommes.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Et voici la dernière des « paraboles d’avertissement », encore à l’initiative de Jésus qui décidément « cherche » les grands-prêtres et pharisiens. A l’issue de la deuxième, que nous écoutions la semaine dernière, ils avaient bien compris que Jésus parlait d’eux-mêmes, composait une histoire à leur sujet. Ils avaient cherché à le maîtriser [dzètountés auton kratèsaï], à se rendre maître de lui, mais ils avaient peur de la foule.

Jésus est protégé par la foule. Ça durera le temps que ça durera : les chefs parviendront à la retourner, elle criera « à mort, mort, crucifie-le ! ». Les foules sont versatiles, maléables, crédules. Naïves. Jésus est protégé tant qu’il est avec la foule, et quand il la quitte, c’est pour être avec les Douze, ses intimes, dans des lieux connus d’eux seuls. On comprend pourquoi seule la corruption et la trahison de l’un des Douze permettra aux chefs de finalement se rendre maître de Jésus pour le traduire en justice : et encore agiront-ils de nuit, dans l’espoir que tout soit fait au petit matin, que la foule soit mise devant le fait accompli à son réveil.

Mais je voudrais tout de même pointer ce rapport des autorités aux foules, fait de peur et de manipulation. C’est peut-être ce qui dénonce le mieux leur dévoiement. Quand les responsables religieux ne disent plus aux foules que ce qui les flatte, mais cherchent en même temps à les amener sans le leur dire à servir leurs propres desseins, on n’est plus dans le rapport « pastoral » : les brebis, elles, voient leur berger vivre au milieu d’elles, rien de caché, et ses intentions sont claires, les ordres sont donnés à haute voix, même aux chiens. Décidément, l’autorité authentique est celle qui a le respect du peuple qui lui est confié, l’amour de ce peuple, et cela passe avant tout par la vérité des relations. Et chaque fois qu’il y a occultation de quelque chose (« il ne faut pas que les gens sachent ça !! »), on n’est plus dans l’authenticité ni dans la vérité.

Donc Jésus reprend l’initiative, pas le moins du monde découragé ou effrayé des noires intentions de ses interlocuteurs. Cette fois, la fiction a pour thème « un homme, un roi, qui fait des noces à son fils« . L’expression [gamous poïein], célébrer un mariage, se trouve déjà chez Démosthène. Mais si l’expression grecque est claire, la coutume n’est pas grecque, elle est juive. Comment se célébraient les noces à l’époque de Jésus ?

Les noces se célébraient en deux temps fortement séparés. Il y avait d’abord le moment de l’engagement (Shiddukhin) : les deux pères se rencontrent et évoquent les questions de dot, le prétendant fait sa demande à la jeune fille devant eux, et si celle-ci accepte, le jeune homme lui offre un cadeau -généralement un anneau- en présence des deux pères et de deux témoins. Le mariage est considéré comme conclu, on le célèbre avec un toast d’un coupe de vin. S’ouvre alors une période de l’ordre d’une année où le marié prépare une maison et la mariée un trousseau, le comportement de cette dernière étant attendu comme influencé à tout instant par le retour imminent de son mari pour la prendre chez lui. C’est généralement à la tombée du soir que le mari revient avec ses compagnons, à la lueur des torches : la mariée, toute affaire cessante, enfile sa robe et avec ses amies sort à sa rencontre et les deux époux retournent ensemble à la maison du père du marié pour la cérémonie. Ils entrent dans la chambre nuptiale pour la consommation du mariage, que le mari doit ressortir annoncer aux invités, ce qui déclenche pas moins de sept jours de fête. Les mariés restent en retrait de cette fête et ne rejoindront les invités que le septième jour, où le mari enlève devant les invités le voile de la mariée, et les deux se joignent à la fête.

On voit que célébrer un mariage, c’est toute une affaire ! Et pourquoi des invités ? La question peut paraître triviale : quand il y a un mariage, on se demande toujours qui on va inviter (éventuellement comment faire pour ne pas inviter tel ou tel !!), mais on ne se demande pratiquement jamais SI on va inviter. Ou alors j’y vois deux motifs : l’un économique (les mariés sont trop pauvres pour recevoir dignement en pareille occasion et préfèrent ne rien faire) l’autre social (les mariés sont ostracisés et préfèrent ne pas lancer d’invitation plutôt que de se voir manifester un refus qui ferait d’autant plus mal). Il me semble que l’évènement constitué par un mariage appelle de soi grand concours d’invités : parce que ce nouveau lien social fort est fondateur pour toute la société, parce qu’on ne veut pas tenir les amis éloignés de ce qui compte le plus pour nous, et parce que la joie s’augmente d’être partagée.

On comprend aussi que les invitations se lancent pratiquement une année auparavant : les invités ont le temps de « save the date » et d’aménager leurs activités et leur calendrier avec assez d’avance. Lors donc que le roi envoie ses serviteurs « appeler les appelés« , [kalésaï tous kéklèménous], inviter ceux qui sont déjà invités, il ne s’agit que d’une courtoisie : ils n’arriveront pas seuls, sans la certitude de tomber au bon moment, ils arrivent guidés par un esclave de la maison, ils sont déjà introduits en quelque sorte. Et voilà qu’ils ne veulent pas, ou ne veulent plus. Ils n’avaient rien dit avant, ils ne s’étaient pas désisté, ils n’avaient pas d’empêchements,  ils n’avaient pas donné d’excuse. [ouk èthélon élthein], « ils ne voulaient pas venir« .

J’imagine la douche froide pour le roi, qui est ici avant tout un père. Personne au mariage de son fils ! C’est à n’y pas croire… Il renvoie des serviteurs. « D’autres serviteurs« , [allous doulous] : on ne sait jamais, peut-être que les premiers, tous les premiers, s’y sont mal pris ? Mais comment s’expliquer qu’aucun ne soit revenu avec un invité ? Et pendant ce temps-là, le fils est sans doute avec ses amis, en route pour aller chez sa femme, ils ne vont pas tarder à revenir. Il y a urgence !

Le père précise à ses nouveaux messagers ce qu’ils doivent dire : « Voici que mon déjeuner [aristos = le repas du milieu de journée], je l’ai préparé, mes taureaux (ce ne sont pas des petits morceaux !) et mes bêtes engraissées (il faut du temps pour engraisser des bêtes !) sont sacrifiées et tout est apprêté : venez au mariage ! » On perçoit l’urgence et la détresse. Huit jours de nourriture, une fois celle-ci  préparée, seront définitivement perdus si on ne les honore pas. Le père n’insiste pas sur l’amitié qui a fait choisir ces invités, pas plus que sur l’imminence de l’essentiel, à savoir le mariage déjà en cours. Pourquoi ? Par pudeur et délicatesse ? Peut-être. Mais peut-être aussi et tout simplement le père ne doute-t-il pas des bonnes intentions de ses invités, des « appelés » (ainsi sont-ils désignés tout du long) : leur absence ne s’explique que parce qu’il n’a pas su leur faire sentir l’urgence, ils croient encore que rien ne presse…

Mais les « appelés » s’en vont avec négligence ou indifférence [amelèsantes] « qui à son champ, qui à son commerce. » On ne peut montrer plus ostensiblement qu’on a d’autres priorités, que l’on méprise celui qui invite. Le comportement de plusieurs rejoint même celui des mauvais cultivateurs de la parabole précédente : « ils se rendent maître ([kratèsantes] : c’est le verbe pour désigner l’intention des grands-prêtres vis-à-vis de Jésus !) de ses serviteurs, les outragent et les tuent. »

Le père redevient roi : le message est clair, l’amitié devient colère, il envoie ses armées, massacre les meurtriers et incendie leur ville. Et déjà, il agit pour les remplacer : car il n’est pas possible qu’il n’y ait pas d’invités au mariage de son fils ! La sentence tombe : « Le mariage est prêt, mais les appelés n’étaient pas [axioi] », littéralement : ne faisaient pas le poids. Ils étaient sans valeur, ils n’en valaient pas la peine. Ordre est donné : « Allez à l’orée des chemins, et qui vous trouvez, appelez au mariage. » Il y aura coûte que coûte des appelés, des invités. Ce seront des passants, des itinérants, des migrants, des vagabonds, des SDFs… Ils viennent tous, « mauvais comme bons« , et la salle est pleine, enfin. Un est trouvé sans « vêtement de noce« , il est rejeté. Personne ne sera au mariage qui ne soit là pour le mariage. Le vêtement est le signe de l’adhésion que l’on donne à l’évènement auquel on participe.

« Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu de choisis« . Ainsi se conclut la fiction racontée par Jésus. Double opposition dans cette formule : [polloï / oligoï] le grand nombre et le petit nombre d’une part; [klètoï / éklektoï], appelés et choisis. Mais [éklegô], qui signifie « choisir parmi », signifie aussi « enlever, arracher, prélever”, comme on enlève des poils blancs dans une barbe ou une chevelure (quand ils sont encore peu nombreux, justement !!!). Peut-être la conclusion serait-elle plus claire et plus cohérente avec l’histoire, si on traduisait : « beaucoup d’appelés, quelques uns retirés« .

On voit bien en tous cas qu’au-delà même de la volonté inlassable de celui qui invite, les invités seront le grand nombre. Et Jésus s’affronte avec les responsables religieux sur ce point du grand nombre : eux ont peur de la foule, ils cherchent à la manipuler, et ils parviendront à la retourner. Mais ils n’en ont pas souci et se tiennent à distance d’elle. La foule est pour eux infréquentable, « ce sont des maudits« . Jésus, lui, fréquente la foule, vit au milieu d’elle et pour elle. C’est cette foule, « les mauvais comme les bons« , qui constitue les « appelés« ; la considérer, la traiter avec dignité, lui transmettre l’invitation, c’est tout ce qui compte.  Notre attitude vis-à-vis de l’immense foule des hommes, « les mauvais comme les bons« , est déterminante. Il y a tant, aujourd’hui, de groupes et de réseaux, même sur les réseaux sociaux, où l’on sélectionne, car il vaut mieux rester « entre soi », « entre gens biens ». Mais rejeter « le monde », « le monde d’aujourd’hui », « tous ces gens », est anti-évangélique.

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