Justice sociale urgente : dimanche 16 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte :

     Le texte qui nous est proposé aujourd’hui fait presque suite à celui de dimanche dernier, presque seulement hélas. Nous avions la semaine passée le premier temps de la partie inaugurale du ministère de Jésus, constituée par l’inauguration du ministère de Jean-Baptiste. Nous voilà maintenant dans le deuxième temps où le Baptiste rend témoignage à Jésus, deuxième temps que l’on peut faire courir, dans le chapitre trois de l’évangile de Luc, du v.7 au v.21.

     Reprenons un peu le mouvement de ce deuxième temps : d’abord, on a un moment du ministère de Jean-Baptiste (vv.7-14) en deux étapes, une adresse du Baptiste aux foules (vv.7-9) dans laquelle il annonce l’imminence de la « colère » et appelle par conséquent à la conversion ; puis une sorte de dialogue (vv.10-14) avec ces mêmes foules ou certains corps sociaux particuliers pour préciser les formes de cette conversion. Ensuite, on a un double témoignage rendu par Jean-Baptiste au « Christ » (vv.15-20), le premier qui est fondamentalement un reniement de soi (vv.15-18), c’est-à-dire que le Baptiste affirme n’être pas le christ attendu mais donne les contours de ce qu’il imagine du ministère de celui-ci ; le second qui est tout simplement son arrestation par Hérode (vv.19-20).

     Que tirer de cela ? D’abord que Jean-Baptiste est dans une perspective claire de jugement. Petite remise en contexte : dans la pensée des Prophètes s’est peu à peu construite une théologie du salut en quatre temps, 1° Dieu prend l’initiative d’un don aux hommes (=grâce), 2° l’homme fait un mauvais usage du don de Dieu (=péché), 3° Dieu abandonne l’homme aux conséquences de ses choix et sa situation empire (=jugement), 4° Dieu reprend l’initiative d’une nouvelle action pour tirer l’homme de sa nouvelle situation et le remettre en bonne voie (=salut). PhilippulusCe cadre général de pensée permet aux prophètes une interprétation de différents moments de l’histoire, et il devient aussi le cadre global de la totalité de l’histoire. Dans ce cadre, le Baptiste annonce la « colère » imminente, c’est-à-dire l’arrivée du 3° temps de la totalité de l’histoire. Pour lui, c’est l’heure du jugement, c’est-à-dire de la grande confrontation de l’homme avec son péché, l’heure d’en assumer toutes les conséquences. Son appel à la [métanoïa], au changement de manière de penser et d’envisager son existence, ses rapports avec les autres, etc. est l’unique manière d’échapper à la colère, c’est-à-dire à l’incontournable exclusion du cercle de l’alliance et de la vie. Retrouver les voies de la justice, c’est-à-dire de l’ajustement aux codes de l’alliance et de la communion de vie avec Dieu, est la seule manière d’échapper au jugement. Il reproche d’ailleurs avec violence à ses auditeurs de chercher à « fuir la colère qui vient« , fuite impossible. Mais la violence de son discours s’explique aussi par ce sentiment d’urgence absolue.

     Bien sûr, Jean-Baptiste sera lui-même pris de court devant le style de Jésus, entendant annoncer non le 3° temps mais le 4°, celui du salut ! Bouleversement absolu. D’où sa question plus tard, depuis la prison : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?« . Il aura préparé le ministère de Jésus, et celui-ci ne correspondra pourtant pas à ce qu’il aura annoncé… Tout cela est évidemment (une fois de plus) difficile à percevoir par le découpage (devrai-je dire le saccage ?) des textes qui a été opéré, puisque ce qui nous est donné est seulement la deuxième étape du ministère du Baptiste, et la première étape de son témoignage.

 

Mon modeste commentaire :

      Donc, Jean-Baptiste a bien secoué les foules auxquelles il s’adresse. Il leur a annoncé l’arrivée imminente du terrible jugement universel, il leur a dit qu’aucune fuite n’était possible et que par conséquent seul un changement total de vie ou de comportement permettrait d’échapper, il leur a encore dit qu’appartenir charnellement au peuple de la promesse ne changerait rien et que le jugement commençait déjà, la cognée étant déjà « à la racine des arbres » en vue de couper et jeter au feu ceux qui ne produisent pas « de beaux fruits« . On comprend que les foules soient en effet secouées et l’interrogent : « Que ferons-nous donc ? » Il faut tirer les conséquences, d’accord, mais changer de vie, qu’est-ce que c’est ?

     Réponse : « Qui a deux vêtements en fasse profiter qui n’a pas, et qui a des aliments fasse de même. » Cette première recommandation pratique s’adresse indistinctement à tous. [khitône], c’est d’abord le vêtement de dessous, que dans l’antiquité on appelle la tunique. C’est le vêtement que l’on porte en permanence, pour la vie quotidienne, sensé être à la fois pratique et tenir suffisamment chaud. Dans certaines circonstances plus exceptionnelles, ce vêtement sera recouvert par un autre (manteau, toge, etc., suivant les cultures), mais pas enlevé. Autrement dit, c’est le vêtement essentiel, celui de la nécessité.  [brôma], c’est ce qu’on mange, sans précision particulière. Le mot peut même désigner le repas lui-même, sans précision ni du moment de la journée ni du menu. Autrement dit, c’est là aussi le manger essentiel, le fait d’avoir à manger. Et l’action indiquée par le Baptiste, c’est de [métadidômi] : communiquer, donner une part, partager, répartir.

     Pour commencer de changer de manière de vivre, de sentir, de comprendre les choses, pour entamer un changement profond d’existence, Jean-Baptiste pointe les besoins fondamentaux, manger et se vêtir. Il invite à regarder autour de soi, à constater qu’il y a des inégalités marquées sur des points aussi vitaux. Et il invite à une nouvelle répartition des richesses, volontaire et radicale. Certains ont plus que le nécessaire, certains n’ont pas le nécessaire, cela doit cesser, et par un mouvement spontané de ceux qui ont plus que le nécessaire. Jean-Baptiste n’enfile pas un gilet jaune pour réclamer, mais avec plus de recul, il invite à un changement économique fondamental; mais parce qu’il veut que ce soit volontaire, ce changement ne sera pas qu’économique, il est un appel à une vraie fraternité. Les inégalités économiques sont sans doute inévitables, certains réussissent d’autre non. Mais d’une part ceux qui réussissent peuvent le faire en empêchant d’autres de réussir aussi, et cela doit cesser, d’autre part -et là, il est plus exigeant- ceux qui réussissent doivent partager spontanément avec ceux qui ne réussissent pas. En tous cas, pour tout ce qui concerne le nécessaire. Caïn demandait  : »suis-je le gardien de mon frère ?« , Jean-Baptiste répond : « Tu es responsable de la vie de ton frère.« 

      Cette recommandation du Baptiste, reconnaissons-le, nous prend de plein fouet ! Notre monde est plus que jamais marqué par les inégalités, que ce soit au plan mondial ou que ce soit à l’intérieur de nos sociétés dites développées. L’écart entre riches et pauvres n’a peut-être jamais été aussi étendu. La concentration des richesses dans les mains d’un tout petit nombre conduit à l’étranglement du plus grand nombre. Et tous savent bien que plus les riches sont riches, plus les pauvres sont pauvres (car la richesse et les biens ne sont pas infinis mais quantifiables, et donc seulement répartis : qui a plus, a forcément au détriment de quelqu’un qui a moins, c’est mathématique). Le Baptiste ne se lance pas dans une quelconque théorie économique, il ne dit même pas (comme on le croit beaucoup aujourd’hui !) que le salut est dans l’économie, mais il regarde la réalité économique comme un symptôme évident de la « sortie de piste »de l’humanité : la fraternité se construit, ou pas ; se détruit au contraire, ou pas. L’action demandée, celle qui change tout, c’est de communiquer, au sens de faire passer un flux vivant d’un être dans un autre. Et il n’attend pas que des bons sentiments finissent pas produire un effet économique, il appelle à corriger tout de suite, sur ce plan-là, les inégalités manifestes. Attention, il ne parle pas de prêter ! C’est le mode actuel de contrôle des plus riches envers les plus pauvres, créant une dépendance vitale : il parle bien de répartition, c’est-à-dire que les inégalités sont corrigées. Quelle révolution ! Et en s’attaquant au portefeuille, Jean-Baptiste  nous prend tous au point faible, celui avec lequel on ne triche pas, celui aussi dont nous sentons tous les conséquences. Je note au passage que quand une société particulière est grevée par les inégalités économiques, elle s’ouvre d’autant moins à l’échelle mondiale des inégalités entre les peuples…

     Viennent ensuite des demandes plus « corporatistes », plus spécifiques. Ce sont d’abord les taxateurs : rappelons-nous que dans cette société antique, et dans cette zone occupée après conquête par l’armée romaine, la récolte des impôts, taxes et tributs est affermée. Le Sénat romain vote le montant des revenus que telle Province de l’empire doit rapporter au trésor public de la Cité (et plus la région a été difficilement soumise, plus les montants sont élevés, voire exorbitants). Puis ce même Sénat vend à ferme ce montant : une personne très riche peut (et va) acheter ce fermage, c’est-à-dire verser le montant exigé au trésor, en échange d’un droit absolu à se rembourser sur la province concernée. On fermera les yeux sur les moyens (le fermier, ou publicain, peut faire appel à la force publique) comme sur les montants (il cherchera toujours à tirer un bénéfice) dudit remboursement. Ce fermage peut à son tour se subdiviser avec le même mécanisme : évidemment, plus nombreux sont les échelons intermédiaires, plus important le volume des bénéfices cumulés recherchés par tous les échelons. Ce sont de telles personnes qui s’approchent pour « être baptisées« , c’est-à-dire avec le propos d’un changement de vie, et elles aussi demandent au Baptiste de leur enseigner par quel point précis commence leur changement.

     Réponse : « Ne percevez rien de plus que ce qui vous a été prescrit. » L’ordre est de ne pas [prassô] : le verbe signife d’abord traverser, parcourir ; par suite, il signifie aller jusqu’au bout, achever, exécuter, mais aussi s’occuper de, négocier, ou encore achever, mener à bien, et enfin faire payer ou faire périr. On voit qu’il s’agit de ne pas jouer sur les marges bénéficiaires en s’abritant derrière le droit (incluant l’éventuel recours à la force). Autrement dit, ne pas aggraver du fait de la recherche de son intérêt propre (même légal) la situation d’autres personnes. Mais le mot employé par Luc dans le discours du Baptiste laisse entendre davantage, grâce à toute sa gamme de sens. Il s’agit de ne pas pousser au bout les personnes, et ultimement ne pas les faire périr. La recherche effrénée du profit, ou cupidité, est socialement destructrice. Je ne peux pas concevoir ma vie, pour la construire, en dehors du lien avec les autres.

    Autre catégorie professionnelle, ceux qui servent comme soldats, ou qui font campagne.  Il s’agit de ceux qui exercent la force publique. A eux la recommandation : « Ne molestez personne. N’extorquez rien. Contentez-vous de votre solde. » [sukofantéô] (qui a donné notre sycophante) c’est d’abord faire métier de calomniateur, donner des conseils perfides. C’est aussi accuser faussement, extorquer par des calomnies, élaborer des machinations. On voit que l’usage de la force déborde facilement et d’abord par le poids accordé aux paroles de ceux qui en sont détenteurs. Et les mots entraînent facilement les actes en tout genre qui vont abuser des biens des personnes, les mettre dans des situations de dépendance ou de fragilité. [diaséïô], c’est remuer, agiter de côté et d’autre, ébranler fortement, intimider. On arrive ici à la brutalité physique : l’abus des personnes elles-mêmes. Et enfin un appel à « se contenter » de la solde. Dans le fond, pour ceux-là comme pour les précédents, c’est la recherche du profit personnel qui en vient à mépriser les autres. La fraternité générale appelée par le Baptiste combat avec beaucoup de force le premier (mais pas le seul) ressort des inégalités, qui est la poursuite de son propre avantage au détriment de celui des autres, les jeux de rivalités et de pouvoirs.

     Vient le deuxième temps, celui du témoignage de Jean-Baptiste : nous changeons complètement de thématique. Eveillé par le Baptiste, le peuple est maintenant dans une attente. Deux remarques : Jean-Baptiste s’adressait aux foules, mais le résultat de sa parole et de son ministère est la constitution d’un peuple, [laos] (qui donne nos « laïcs« ) ; d’autre part, ce peuple maintenant est en attente, il s’attend à quelque chose, il pense qu’une chose peut arriver : en changeant de vie, en changeant de manière de sentir les choses, d’envisager la relation aux autres, il a vu se réveiller en lui la vigilance. C’est dire si revenir à la justice sociale et l’exercer réellement nous met en situation d’attente. Et comme le Baptiste annonçait la colère imminente, le peuple attend celui qui doit exercer celle-ci, juger, c’est-à-dire séparer ceux qui tombent sous le coup de la colère de ceux qui sont dignes d’entrer dans l’alliance et la communion de vie avec Dieu. Et, la tête rentrée dans leurs épaules parce qu’ils s’attendent à ce que « quelque chose » se produise, ils « dialoguent tous dans leurs cœurs » au sujet de Jean lui-même : et si c’était lui, le christ ? Si c’était lui qui allait tout d’un coup se révéler comme le descendant de David, celui qui allait rétablir le royaume de Dieu sur terre ? Après tout, son appel à la justice sociale, c’est déjà un acte politique…

     Mais Jean dément, et il le fait en subordonnant son ministère à celui d’un autre. Moi, c’est d’eau que je vous baptise, l’eau qui au temps du déluge avait permis un recommencement et l’établissement de la toute première alliance avec l’humanité. Mais vient un autre baptême, « d’esprit saint et de feu« , et cela c’est totalement nouveau, c’est sans exemple. L’esprit saint, il en est question aussi parmi les prophètes, il est même celui qui les anime, qui les saisit, et leur fait perdre la maîtrise d’eux-mêmes dans une expérience qui n’est pas de tout repos, au contraire. Quant au feu, il est purificateur et destructeur : terrible perspective ! Bien sûr, Luc choisit ses mots, et prépare l’écho du récit qu’il fera de la Pentecôte après la passion et la résurrection de Jésus ; mais le Baptiste, lui, ne sait pas cela et annonce surtout des jours terribles à affronter. Et c’est un autre, « le plus fort que moi » qui va venir accomplir cela, ce terrible jugement. Pour illustrer la différence de statut entre lui et « celui qui vient », Jean dit : « Je ne suis pas digne (convenable, suffisant, capable) de délier le cordon de ses chaussures« . On pense à Moïse, défaisant ses chaussures devant le buisson ardent, parce que la terre en est sainte : même ce geste, Jean ne pourrait le faire pour le plus fort que lui !

pelle a vanner     Et puis Jean insiste sur l’aspect violemment purificateur de l’action qui sera accomplie par ce plus fort que lui : la pelle à vanner est dans sa main. Comme on revoit sur l’illustration, il s’agit de lancer à grandes pelletés le grain en l’air, afin que le vent emporte ce qui reste de paille et les enveloppes inutiles, ainsi que le grain trop léger parce qu’il n’y a en fait pas de fruit dans la plante. Seuls les grains lourds, ceux que l’ont veut, retombent sur l’aire à blé. C’est un grand remue-ménage où tout vole, où tout est apparemment mélangé, rebattu, mis sens dessus-dessous, et où pourtant se fait le jugement, c’est-à-dire la mise à part de ce qui vaut quelque chose. Et encore le feu, menaçant : tout ce qui ne compte pas va brûler ! Brrr !!!

     Mais cela nous fait du bien, d’entrer dans ces terribles perspectives ! D’abord, nous avons plus que jamais besoin de justice sociale. Ensuite, …nous nous préparons aussi à être aussi surpris que Jean-Baptiste !

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