De quoi être soufflé ! / Pentecôte : dimanche 9 juin.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Retour en arrière et texte composé : le pire de ce que peuvent faire les auteurs du lectionnaire ! Je me demande vraiment ce qu’on cherche à faire dans l’esprit des gens. Mais c’est ainsi, prenons néanmoins ce qu’on nous donne et tâchons de nous rappeler qu’une parole qui nous est adressée est, toujours et quelles qu’en soient les circonstances, un cadeau.

     Le passage d’aujourd’hui est donc à nouveau dans le long discours-testament qui suit chez Jean le lavement des pieds (et qu’à tort, on appelle souvent « discours après la Cène » : il n’y a pas chez Jean de « derrière Cène »). Il est dans la première partie de celui-ci, tiré d’une partie de la réponse faite à Philippe, et reproduit une partie de la réponse faite à Jude. Je n’aime vraiment pas cette manière de faire, on peut à ce compte faire dire ce que l’on veut à un texte !

     Pour ce qui est de notre commentaire, en tous cas, j’ai déjà commenté il y a peu le début de cette réponse à Jude (Parole donnée : dimanche 26 mai.), qui est le corps de notre texte, et en faisant référence à ce qui est le début de notre texte. Je me contenterai donc d’un mot sur les deux derniers versets, que j’avais laissés je crois un peu inexplorés.

Mon modeste commentaire :

     « Ces choses, je vous [les] ai dites en demeurant auprès de vous;… » Ces choses, ce sont tous les contenus de cette fameuse « parole » qu’il laisse à ses disciples. Autant les mots qu’il vient de proférer, quant à la participation à sa propre relation filiale instaurée pour les disciples, que l’enseignement dans son ensemble, celui qu’il a progressivement construit tant par ses mots que par son agir, sa manière d’être, son mode de réfléchir et de raisonner, l’ordre des priorités qu’il a manifestées. C’est tout cela que contient finalement « la parole » que garde le vrai disciple. Il s’est manifesté, non tant en lui-même que dans sa relation à son père : il a manifesté ce qu’est d’être fils, il leur a appris ( et nous a appris) ce qu’est d’être fils.

     Le temps verbal employé pour « dire« , « parler » apporte une précision d’importance. Il s’agit d’un parfait, employé pour signifier un état acquis ou un achèvement. Le sens est « je suis dans la situation de quelqu’un qui a dit« . Autrement dit, la mission est achevée, elle est arrivée à son terme. Entendons : il n’y a plus rien à ajouter. C’est la conscience claire que, pour que nous devenions des fils, vivions en fils, nous comportions en fils, sentions en fils, réagissions en fils, etc. tout est à disposition : il n’y a qu’à puiser. Cet ensemble achevé comprend ce qui, dans l’ordre du récit, est encore à venir, à savoir la mort et la résurrection de Jésus. Il faut en effet garder en tête que tout ce discours-testament est motivé, provoqué, par la sortie de Judas malgré les appels à changer de projet, sortie énoncée aussitôt comme entraînant irréversiblement l’arrestation, puis la mort et la résurrection de Jésus : « Maintenant le fils de l’homme est glorifié…« . Autre aspect des choses : il n’y a plus rien à ajouter, certes, mais dans ce qui relève de la mission de Jésus, que la filiation devienne pour nous participative. Ainsi, tout ce qu’il est bon de connaître ou de comprendre en ce sens se trouve dans la vie, les actes et les mots de Jésus. Cela ne signifie pas que tout ce qui est à comprendre, toutes les questions humaines, aient leur réponse dans l’évangile ! Ce serait là une interprétation totalitaire , à laquelle le zèle mal éclairé de bien des zélateurs religieux a hélas cédé.

     Donc, « je suis dans la situation de vous avoir désormais dit ces choses…« , dans une « post-révélation, « … en restant auprès de vous; » : [ménoo], c’est être fixe, stable, sédentaire, c’est tenir bon, c’est habiter. Le mode de communication de « ces choses« , c’est-à-dire de l’entrée dans la filiation, est presque l’osmose. En restant de manière prolongée avec les disciples, en formant avec eux une communauté de vie, la chose s’est communiquée, révélée. Les mots ne sont vraiment pas tout. Parce qu’il y a aussi des choses qui sont au-delà des mots, qui relèvent de l’inexprimable, ou bien que les mots, avec leur ambiguïté ou leur polysémie, ne peuvent porter seuls : ils ne prennent leur charge de signification que comme commentaire de ce qu’un acte ou un mode d’être apporte silencieusement. Creuser l’évangile, c’est aussi regarder Jésus en silence, le regarder en détail.

     Jean n’écrit pas d’abord pour ceux qui ont vécu tous ces moments, au contraire : il écrit pour ceux qui n’ont pas eu la chance, la grâce, de les vivre eux-mêmes. Et précisément, il leur dévoile autre chose, qu’ils ne sont pas « ceux qui n’ont pas la grâce… ». Si aujourd’hui nous recevons son témoignage, si nous nous exerçons aujourd’hui, deux mille ans plus tard, à recueillir aussi « toutes ces choses« , nous découvrons qu’il « reste auprès de [nous] » Comme il vient de le dire à peine plus haut, si quelqu’un l’aime, il garde « toutes ces choses » et par là même, Jésus en personne « reste auprès de [lui]« . Et là, pour nous autres, c’est une joie, une joie immense, une joie incommensurable qui nous envahit, qui nous transfigure, la joie de vivre cette cohabitation même.

Vézelay - Pentecôte (1)

     La révélation de Jésus est donc totale, achevée. « Le paraclet cependant, l’esprit, le saint, celui que le père envoie en mon nom, celui-là vous enseignera toutes les choses et vous rappellera toutes les choses que je vous ai dites. » Ce deuxième moment dans la prise de parole de Jésus comporte deux temps, l’un qui précise qui est un autre, l’autre qui détaille la mission de celui-ci par rapport à la sienne propre. Car, comme nous le laissions entendre la fois précédente, si tout est dit, tout peut aussi s’oublier, se déliter, se perdre ou perdre avec le temps son authenticité : n’est-ce pas exactement ce qui nous fait mal quand nous comparons l’évangile avec la vie de l’Eglise aujourd’hui ? Il y a des chose que nous retrouvons, mais il n’y a pas que cela, hélas. Sommes-nous donc condamnés à ne plus avoir d’accès total à « toutes ces choses, à l’évangile de la filiation, par le simple fait du temps qui passe ? Car même si chacun d’entre nous est invité à « garder [sa] parole« , comment en retrouver le sens authentique ? Nous disions à peine plus haut que les mots ne prennent souvent leur charge de signification que comme commentaires d’un acte ou d’un mode d’être : mais lorsque l’on ne vit pas ce moment, lorsqu’on n’est plus dans le même contexte historique, ni de culture, ni d’élan, ni d’attentes d’alors, comment en pas faire faute route, ou du moins ne pas édulcorer, passer à côté de vie, des profondeurs ?

     C’est à ce moment que Jean, dans le discours qu’il met dans la bouche de Jésus,  évoque un autre personnage dont il a parlé peu auparavant, le paraclet. Il en avait parlé la première fois comme « l’autre paraclet« , comme celui qui, au moment où Jésus quitte la scène et ne peut plus jouer son rôle de défenseur, de protecteur, de conseiller, va tenir à son tour ce même rôle. Il en avait parlé comme « l’esprit de la vérité« , c’est-à-dire l’esprit même de la filiation. En effet, dès son prologue, Jean parle de ce que les disciples ont, grâce au fait qu’elle se soit faite chair, contemplé de la Parole, [ho logos], « qui lui vient du père comme unique-engendré plein de la grâce de la vérité » (Jn.1,14). Si l’on médite ces mots, on comprend vite que cette « grâce de la vérité » consiste exactement dans sa qualité de fils unique-engendré, aussi dénommée « vérité » parce qu’elle est rendue accessible du fait de la chair, d’être vécue dans la chair. C’est l’étape nouvelle et ultime du plan de dieu : « la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont advenues par Jésus Christ. » (Jn.1,17). Il avait précisé que les disciples connaissaient (sans le savoir) ce paraclet, contrairement aux autres, précisément à cause de leur qualité de disciple : croyant en Jésus, vivant avec lui, ils avaient été témoins de ce qu’est selon lui être fils, de la différence que cela institue entre sa manière de vivre et celle d’autres. La nouveauté promise était que cet esprit de filiation ne serait plus seulement « auprès [d’eux] » en étant en Jésus mais « en [eux]« .

     Ici, il est toujours appelé paraclet, évoquant ainsi la prolongation par lui d’un aspect de la mission de Jésus, l’assistance dans la relation au monde des disciples et notamment face à l’incompréhension ou l’accusation à tort (je précise « accusation à tort », parce qu’il apparaît que des disciples, ou prétendus tels, oublient nettement qu’ils peuvent aussi hélas être accusés à raison…). Mais ensuite, il est appelé simplement « l’esprit« , sans autre précision : [pnéouma], c’est le souffle du vent ou de la faveur, pas un souffle léger (ce serait alors le mot [pnoè]) mais bien un souffle puissant, éventuellement violent, comme le vent qui souffle sur une mer démontée qu’évoquent les premiers versets de la Genèse. Le mot désigne aussi l’expiration, le souffle vital (comme celui qui passe par les naseaux du taureau furieux), la force de la respiration (quand quelqu’un est « hors d’haleine »), ou encore l’exhalaison d’un parfum puissant. On voit que dans tous les cas, l’idée de force, de puissance, de ce qui entraîne irrésistiblement vers autre chose ou change les choses, est présent. Ce paraclet vient entraîner les disciples dans sa force et changer les choses.

     Il l’appelle aussi « le saint » : [haguios], dans l’univers religieux des Grecs, évoque ce qui appartient aux dieux ou à leur monde; dans l’univers Juif, qui est évidemment le nôtre ici, le mot hébreu [kadosh] évoque ce qui est à part, ce qui ne fait nombre avec rien, ce qui est inconfusible avec quoi que ce soit d’autre : dieu seul est saint, parce que dieu seul ne fait nombre avec aucune de ses créatures. C’est au point que lui donner un nom est suspect, parce que nommer une chose, c’est vouloir la distinguer d’autres, mais ici il n’y a rien d’avec quoi il faille le distinguer. Ainsi donc, ce paraclet n’est pas ni une créature, ni même une énergie divine, une puissance, mais il est bien l’à-part-de-tout lui-même. Ce paraclet vient habiter les disciples de la présence même du dieu.

     Enfin il est « celui que le père envoie en mon nom » : en mon nom pourrait bien vouloir dire « de ma part« , « à ma demande« . Je vous l’enverrai bien moi-même, mais c’est le père qui l’envoie en fait, en mon nom cependant. Il vient de lui, il vient de ma part aussi. Ce paraclet est fruit de communion, d’entente parfaite. Nulle concurrence entre sa mission et celle de Jésus, au contraire : sa mission à lui est dans le prolongement même de la mission de Jésus, au point que c’est de la part de Jésus lui-même que le père, qui a envoyé Jésus, l’envoie à son tour. Pour Jésus, être envoyé n’est pas être ailleurs, pour un temps loin du père qui l’envoie : c’est être dans la chair (voilà pour la nouveauté) ce qu’il ne cesse être dès l’origine, fils du père, expression du père, tout entier tourné vers lui. Ainsi pour ce paraclet, il sera dans les disciples ce qu’il ne cesse d’être, fruit de communion du père et de son fils. Esprit de la filiation, il est aussi l’esprit de l’accord parfait, de la concorde totale.

     Celui-là, donc, n’inaugure pas un « troisième âge », un âge « post-Jésus ». Jésus dit que « les choses« , il les a dites ([laléoo]), et cela c’est fini, au double sens d’achevé et de complet. L’esprit, lui, va tout [didaskoo] : c’est enseigner, instruire, apprendre à quelqu’un à faire quelque chose. C’est aussi le rôle du metteur en scène : sur la base d’un texte qu’il n’a pas écrit, il rend celui-ci actuel et vivant en dirigeant de nombreux acteurs. Ainsi, la mission de l’esprit ne se substitue pas à celle de Jésus, au contraire : elle fait intérioriser, actualiser à chaque moment du temps, tout ce que Jésus a fait et dit, elle permet à la filiation de s’accomplir en chacun dans ses conditions de temps, d’espace, de culture, d’histoire personnelle, etc. La chose est presque redite deux fois : [hupomimnèskoo], c’est faire ressouvenir, mettre dans l’esprit. L’action de l’esprit va consister en cette mise-dans-l’esprit, qui n’est pas un simple rappel mais bien l’instillation dans l’esprit des choses faites et dites par Jésus (sous entendu : au moment opportun). Autrement dit, la garantie d’une interprétation authentiquement conforme, d’après les conditions dans lesquelles les paroles, les actes, les attitudes, ont été posées par Jésus. Puissions-nous accueillir un tel hôte avec l’ouverture et la disponibilité qui conviennent ! De cela dépend notre authenticité de disciples, mais aussi une action et un témoignage à la hauteur de ce que le monde d’aujourd’hui nécessite.

Un commentaire sur « De quoi être soufflé ! / Pentecôte : dimanche 9 juin. »

  1. Je suis très sensible à ton commentaire sur cet Esprit de filiation, souffle puissant, toujours présent aujourd’hui ! Mais « les mots ne sont pas tout », la communauté de vie que Jésus avait avec ses disciples nous est toujours possible, à condition de prendre le vent dans nos voiles, sans les laisser fasseyer. Et Dieu qui envoie son Esprit aux apôtres sur le tympan de Vézelay nous l’envoie toujours aujourd’hui.
    Je crois que l’Eglise a un barreur aujourd’hui; mais dans la tempête que l’on traverse, on ne peut pas border sa voile trop rapidement et brutalement, on risquerait de chavirer ! Mais il faut continuer de naviguer, au mieux, en faisant confiance à cet Esprit de filiation … même si ce n’est pas toujours facile d’être fils…

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