Bouleversement social : dimanche 15 septembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le texte d’aujourd’hui vient à la suite de celui qui nous a été donné la semaine dernière. Pas tout-à-fait immédiatement il est vrai : une parole de Jésus, que Luc avait placée là dans sa mosaïque, a disparu. Mais on peut dire en tous cas que nous suivons globalement le mouvement de la montée vers Jérusalem.

     On se rappelle les paroles un peu décourageantes que Jésus a énoncées sous forme de conditions pour être vraiment son disciple. Loin de décourager tout le monde, celles-ci semblent avoir un effet contraire avec certains, les « publicains et les pécheurs« , et cela fait l’indignation des Pharisiens et des scribes. Mais nous avons déjà eu l’occasion de commenter, cette année même, tant l’entrée en matière de Luc que la troisième parabole dite par Jésus à l’adresse de ces récalcitrants, la magnifique parabole du Père miséricordieux (Manger, avec qui ? : dimanche 31 mars.) : je vais donc m’attacher cette fois à commenter plutôt les deux autres paraboles.

Mon modeste commentaire :

     Redisons tout de même un mot au préalable à propos de l’indignation des Pharisiens et des scribes. Luc la traduit d’une expression, « celui-ci accueille les pécheurs et mange avec eux ! » Leur indignation vient du fait que les « pécheurs » sont pour eux (comme d’ailleurs pour la plupart, à cette époque) une catégorie sociale. Les pécheurs sont ceux dont la condition paraît incompatible avec la Loi, ils sont à distinguer absolument des Justes, lesquels font « tout ce qu’il faut », paraissent en règle avec la divinité et les prescriptions religieuses. Ceux-ci sont ajustés aux exigences religieuses et morales de la société, ils sont « compatibles » avec le vivre ensemble; ceux-là au contraire ne le sont pas, et les rejeter fait partie du bon ordre social.

     Ce clivage n’est pas qu’ancien : aujourd’hui encore, on trouve toujours cette tension entre ceux qui estiment être dans les bons repères de la société et du vivre ensemble, et ceux qui sont perçus comme détruisant ou faisant courir un risque à cette société. Mais on voit bien que la délimitation est faite surtout par les premiers : les seconds, soit subissent cette mise au ban, soit la revendiquent avec une volonté de contestation de ces mêmes repères. Migrants, étrangers, fonctionnaires, chômeurs : ils sont tour à tour pris pour cible, montrés comme la cause du désordre, ce sont les « pécheurs » d’aujourd’hui. Dans son livre Capital et Idéologie qui paraît en ce moment même, Piketty  écrit « Chaque régime inégalitaire repose au fond sur une théorie de la justice. Les inégalités doivent être justifiées et s’appuyer sur une vision plausible et cohérente de l’organisation sociale et politique idéale. »  Capter des catégories morales ou religieuses pour établir ces inégalités n’est qu’une stratégie parmi d’autres, efficace il est vrai dans la mesure où une société admet ces catégories comme déterminantes. Les Pharisiens, qui prétendent diriger la société, établissent ainsi leur supériorité de manière incontestable, la rendant déterminée non par eux-mêmes mais par la divinité insurpassable.

     L’agir et la manière d’être de Jésus cependant conteste tout cet édifice, dans la mesure où il accueille les « pécheurs », ceux qu’il faut rejeter. Le verbe [prosdekhomaï], mis par Luc dans leur bouche,  signifie recevoir, accueillir un hôte, mais aussi admettre comme citoyen, faire bon accueil, agréer volontiers, attendre. C’est un verbe qui fait précéder le verbe [dekhomaï] (recevoir, accepter) du préverbe [pros] qui signifie vers, avec  une idée de mouvement. Autrement dit, Jésus fait le pas en direction de ceux qui sont normalement mis au ban, il ne se contente pas (ce qui serait déjà beaucoup !) de faire place à ceux d’entre eux qui osent s’approcher. Et il les admet comme citoyens, les agrée, c’est-à-dire qu’il conteste radicalement, par les faits, l’idéologie religieuse de « justice » des Pharisiens en réalisant l’unité sociale avec ceux jusque-là mis au ban et rejetés. Cela se manifeste dans le fait qu’il mange-avec ( [sunesthioo] = littéralement co-manger) ceux-ci : le geste est fort et traverse toutes les cultures : manger avec, c’est toujours partager la même vie, prendre vie à la même source.

     Au murmure des Pharisiens, Jésus répond avec une parabole, il fait un pas de côté par le détour d’une fiction afin de faire ressortir une évidence de vie, évidence cependant trop proche pour être aperçue. « Quel être humain d’entre vous, ayant cent bêtes et ayant perdu d’entre elles : une, ne laisse derrière les quatre-vingt-dix-neuf dans le désert et ne poursuit la perdue jusqu’à ce qu’il la trouve ? » C’est notre humanité (« quel être humain ?« )qui est prise à témoin : encore faut-il qu’elle demeure, encore faut-il que nous reste une manière humaine de sentir et d’agir. Si tel est cependant le cas, alors nous agirons comme il est décrit. Un troupeau de cent bêtes -le mot désigne du petit bétail- est un petit troupeau. Mais pour son propriétaire, chaque bête compte, et en manquerait-il une, elle vaut une action particulière. Peut-être ne serait-ce pas le cas avec un troupeau trop grand : à l’aire industrielle et mondialisée où nous sommes, les prétendues « élites », ceux qui dominent, ont fait des gens des « masses ». Aucune ni aucun ne vaut plus pour lui-même, nous ne sommes envisagés que comme un collectif multiforme et mouvant. Un de plus ou un de moins, c’est de peu de conséquence, on n’ira pas chercher celui qui manque. Agir avec humanité, compter sur chacun, faire que chacun compte, est aujourd’hui un vrai défi et un acte de protestation…

    La bête qui manque est désignée comme « perdue » : [apollumi], c’est perdre au sens de périr ! Ce n’est pas qu’elle soit égarée, mais bien qu’elle soit en péril qui est le drame. Si elle était juste égarée, on ne comprendrait pas bien la réaction de leur berger. En revanche, cette précision nous met en plein dans son dilemme : il n’a pas de temps pour réfléchir, il ne peut pas prendre des disposions pour se libérer des autres, il n’a pas le temps de les mettre en sûreté. S’il veut la tirer du danger, s’il veut la garder en vie, c’est tout de suite. La situation est la même, en plus dramatique encore, que celle évoquée il y a quinze jours avec le fils ou le bœuf tombé dans un puits le jour du sabbat : si l’on agit pas maintenant, même imparfaitement, ce ne sera plus la peine d’agir du tout ! Et cette urgence fait laisser toutes les autres dans le désert : il y a une prise de risque là aussi, parce qu’il y a peu à manger, parce qu’il n’y a ni voisin, ni même personne de rencontre, pour garder un œil. Apparemment ce danger-ci est moins imminent, moins absolu, que ce danger-là. [kataléïpoo], c’est laisser derrière soi, laisser en partant, laisser après soi ou en héritage, c’est encore déserter, laisser tomber, laisser de côté, ou encore laisser libre, laisser faire… Il y a l’idée que les quatre-vingt-dix-neuf sont laissées à elles-mêmes : peut-être sont-elles responsabilisées ? Peut-être à leur tour vont-elles se sentir un peu « perdues », et éprouver quelque chose de la « une » dont la vie est en danger imminent ?

     En tous cas, le propriétaire plein d’humanité marche, voyage, se déplace en y mettant son énergie : [poréouomaï], c’est le verbe que Luc emploie bien souvent pour désigner les déplacements de Jésus à travers le pays, et spécialement en ce moment dans sa montée vers Jérusalem. C’est ce qu’il fait lui-même, nous est-il suggéré. Et cela, jusqu’à ce qu’il la trouve. [éouriskoo] signifie d’abord rencontrer, puis trouver en cherchant : il faut beaucoup d’énergie pour en venir à rencontrer celle qui périt, il y faut aussi beaucoup d’imagination, d’inventivité, il y faut toutes les ressources de son humanité. En fait, il s’agit de se transporter dans l’univers de l’autre, c’est un passage immense, et l’on ne peut que penser au mystère même de l’incarnation : comment ne pas s’être transporté plus entièrement dans notre univers ? Et le terme de cet investissement de soi ne lui appartient pas, jusqu’à ce qu’il la trouve. C’est l’autre qui dira quand il a été rencontré, c’est l’autre qui donnera des signes que la rencontre a eu lieu. On comprend que pour Jésus, les dits « pécheurs » (selon les Pharisiens) sont ceux qu’il veut rencontrer : une barrière de plus à franchir ne fait que susciter plus encore son désir de la rencontre. Car, écartés de tout, mis à part, rejetés, ils se perdent, ils sont en péril.

     « Et la trouvant il la place sur ses épaules, joyeux, et venant dans sa maison il rassemble les amis et les voisins en leur disant : réjouissez-vous avec moi, parce que j’ai retrouvé ma bête, la perdue ! » Voilà le deuxième temps. Rappelons-nous : 1) il accueille les pécheurs et 2) il mange avec eux. Jésus est optimiste sur sa mission : il va trouver, il va rencontrer ceux qui  périssent. Du reste, c’est ce que les Pharisiens ont sous les yeux : quand il énonce les conditions draconiennes pour être ses disciples, ce sont ces fameux « pécheurs », les parias, qui se pressent autour de lui. Sans doute savent-ils ce que c’est que perdre, cela ne leur a pas fait peur. Eh bien ils vont être portés dans la joie, jusque dans sa maison. Et là, il y a convocation, et là il y a repas convivial : les convives répondront-ils à l’invitation ? La parabole ne le dit pas. C’est la troisième de ces paraboles, celle du Père Miséricordieux, qui aborde la question, sans la résoudre d’ailleurs. Mais déjà, les Pharisiens se voient suggérer de participer aux réjouissances plutôt que de murmurer et maintenir cette barrière dressée.

     « Je vous dis qu’il y aura cette joie dans le ciel à l’égard d’un seul pécheur se retournant, plus qu’à l’égard de ces quatre-vingt-dix-neuf justes-là qui n’ont pas besoin de retournement. » Dans le ciel, chacun est unique, pas de « masse ». Et chacun est un motif de rassemblement général, de joie partagée, pourvu qu’il se retourne. Si « les justes » sont un collectif, une masse, il n’y a pas de joie à leur propos. Mais chacun pris individuellement est un pécheur qui a besoin de se retourner : pas seulement changer de direction (back-to-front), peut-être plus encore mettre sa vie dans l’autre sens (in-side-out), se retourner comme on retourne un gant. Double bonne nouvelle ici : d’abord, le péché affecte chacun sans exception, nous faisons tous des fausses routes, cela ne fait pas de différence entre nous. Nous avons entre nous la solidarité des pauvres, de ceux qui ne savent pas et ne demandent qu’à apprendre, qu’à faire mieux. Et la révélation du péché se fait dans la révélation du mieux-faire, au moment où nous découvrons que nous pouvons (oui oui, c’est possible!) faire autrement. Première bonne nouvelle, donc. Ensuite, le péché n’est pas une catégorie sociale. Et pour bâtir une société, nul n’est plus qualifié que les autres pour définir la « justice », ni bâtir dessus une idéologie de justification. Ce n’est pas « la faute » de ceux-ci ou de ceux-là si les choses ne vont pas bien, mais c’est fondamentalement le fait de désigner ceux-ci ou ceux-là ou qui que ce soit comme « la cause », qui ne va pas bien. C’est cette division qui détruit tout.

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On a beau être dans la maison, les caches ne manquent pas. Quel effort pour atteindre la drachme, même une fois aperçue ! Mais les couleurs de la fête habillent déjà la femme.

      La parabole suivante est très semblable : « Ou quelle femme ayant dix drachmes, si elle perd une seule drachme, n’allume-t-elle pas une lampe et ne balaye la maison et ne cherche avec beaucoup de soin jusqu’à ce qu’elle la trouve ? » La comparaison est domestique, c’est le soin des femmes qui est pris ici à témoin -car à cette époque, elles sont cantonnées à la maison. Elles n’en sont pas moins présentées comme un modèle à ces messieurs. Cette fois-ci, la proportion est encore plus grande : la drachme vaut six oboles (monnaie de base), elle représente déjà un bon « pouvoir d’achat ». Et ici, c’est une sur dix qui est perdue, et non plus une sur cent : la réserve d’argent est plus gravement atteinte, le manque ressenti est plus évident. Jésus fait ainsi sentir que celui qui périt compte de plus en plus, et dans la dernière parabole, ce sera un sur deux ! Ici, la drachme mérite qu’on brûle de l’huile dans la lampe, elle mérite l’énergie du nettoyage de toute la maison (ce qui se faisait traditionnellement à la Pâque, pour détruire tous les vieux ferments) et une recherche avec « super-soin », tout cela jusqu’à ce qu’elle la trouve.

     Une autre remarque s’impose : ici, la drachme n’est pas « perdue » au sens de « périr ». Néanmoins, l’argent n’a pas de valeur en soi, il n’existe que comme contrepartie d’un échange. Ainsi, perdu, c’est un peu comme s’il était « mort ». Mais là n’est pas l’objet de la remarque que je voulais faire : je remarque que la femme cherche dans la maison. Autrement dit, ce qui est perdu n’est pas extérieur, le « pécheur » n’est pas, en fait, exclu. Bonne nouvelle : même pécheur, il est toujours dans la maison, et c’est là qu’il sera retrouvé : pas de limite de temps à la recherche, mais une zone limite oui, et c’est l’intérieur de la maison. Jamais la drachme n’a quitté la maison. Jamais le pécheur n’est sorti du peuple. C’est magnifique ! C’est le contre-pied complet de la pratique des Pharisiens. Le contre-pied de la pratique des « élites » mettant au ban tel ou tel groupe d’individus. Le contraire de l’excommunication.

     La conclusion est de même ordre, l’insistance est évidente. Et manger avec les « pécheurs » est comme une anticipation du banquet final, c’est partager déjà la même vie, c’est rétablir la communion. Dans la pratique de Jésus, il n’est pas nécessaire de ne plus être pécheur d’abord, pour entrer dans la communion ensuite : au contraire, il rétablit la communion d’abord, et ouvre ainsi au pécheur la voie pour changer, se retourner.

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