Un chemin de liberté (dimanche 14 août).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera une remise en situation de ce texte dans le commentaire Une démarcation dans le cœur. Je suis frappé cette année, sans doute à cause du contexte que nous vivons, par l’affirmation : « Vous pensez que je secours la terre en donnant la paix ? Non, vous dis-je, mais la division. » Nous vivons, je trouve, un contexte tendu, où la guerre et les tensions sont devenues très présentes : à l’échelon international, c’est évident ; mais aussi dans nos sociétés, où les rapports sont tendus, et même dans les églises. Et c’est fatiguant. On aspire à la paix. Or que lisons-nous aujourd’hui ? Le maître se défend d’apporter la paix !!! Alors n’y a-t-il plus rien à espérer ? En tous cas, il ne faudrait pas attendre la paix de celui dont le nom, « Jésus », signifie « Yahvé sauve » ?

Vérifions d’abord la traduction de [dokéïté hoti éïrènèn parégénomèn dounaï én tè gè ;], car j’avoue qu’elle n’est pas si facile. Pardon, je vais peut-être être pénible, on peut sauter directement au paragraphe suivant ! [dokéïté hoti], »Vous pensez que…« , ne pose pas de problème. Et justement, il ne faudrait pas omettre cette entrée en matière : d’emblée, dans cette parole, le maître dit que c’est nous qui avons une telle pensée, qui tenons cette opinion, qui sommes de cet avis, que cela fait partie de nos a priori à son égard. Dont acte : précisément, il me semble que nous pensons bien cela à son sujet. C’est après que ce n’est pas si simple. Le verbe principal paraît bien être [parégénomèn], à la 1° personne du singulier de l’aoriste (= plutôt vérité générale) : le verbe signifie être présent à, ou bien venir en aide, assister, secourir, et se construit alors le plus souvent avec un double datif (portant sur le destinataire et la circonstance). Je ne vois pas de double datif… Mais il arrive que le destinataire soit désigné avec la construction [én] + datif. Ce qui correspondrait bien à [én tè gè], où [tè gè] est la terre : Je secours la terre. Restent alors deux mots, [dounaï] qui est l’infinitif aoriste de donner et [éïrènèn] qui est l’accusatif singulier de paix : ce serait la circonstance, exprimée avec une proposition infinitive, et donc impossible à mettre au datif. Ici un complément de moyen : par le fait de donner la paix. On a donc bien au total : Vous êtes de l’opinion que je secours la terre par le fait de donner la paix. Et la suite, non, vous dis-je, mais [par le fait de donner] la division. Stupeur.

Il ne remet pas en cause l’idée selon laquelle il est présent au monde, ou secours le monde (je penche pour ce deuxième sens, qui me paraît plus cohérent). Mais l’opposition qu’il fait est entre la paix, et la division : c’est le moyen qui est radicalement opposé à ce que nous avons en tête a priori.

Or, secourir par la paix, nous voyons bien la chose : nous verrions bien une instance supérieure établir la paix entre Russes et Ukrainiens, entre Chinois et Etats-Uniens, entre Israéliens et Palestiniens (et que sais-je encore…), mais aussi entre ultra-riches et pauvres, entre conservateurs et progressistes, entre intégristes et croyants tranquilles, entre xénophobes et migrants, entre hommes et femmes, etc. Et Jésus, dont certains attendent cela, nous dit que c’est une illusion que de l’attendre, de lui en tous cas. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas une illusion de l’attendre tout court : une « instance supérieure » qui imposerait la paix ne pourrait être en fait qu’une force supérieure et donc une oppression de plus… appelant un nouveau conflit !

Mais peut-on secourir par la division ? Car c’est bien l’alternative posée… Le mot [diamérismos] peut signifier partage, distribution, mais aussi division, dissension. Le premier sens du mot est justement celui qu’a rejeté Jésus à la question de l’homme qui voulait qu’il « partage l’héritage« , qu’il en fasse la répartition. Et nous avons vu en son temps (Remise en place) que le demandeur voulait précisément que Jésus intervienne comme une instance supérieure… Il faut donc bien nous en tenir au deuxième sens, division ou dissension. La division atteint le réel, elle tranche dans le réel. La dissension atteint le jugement subjectif, elle tranche entre des manières de penser, d’envisager les choses, ce n’est pas tout-à-fait la même chose.

Or justement le mot est repris dans la phrase qui suit, sous la forme d’un participe parfait passif d’abord, d’un futur passif d’autre part : « Car ils sont à partir de maintenant cinq dans une [seule] maison à être divisés, trois contre deux et deux contre trois, ils seront divisés le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre l’épouse et l’épouse contre la belle-mère. » On voit que les références sont familiales, raison pour laquelle la nuance de dissension me paraît préférable à celle de division : en effet, quand on est de la même famille, c’est un état définitif, sur lequel il est impossible de revenir. On peut bien se fâcher, se disputer même gravement, voire ne plus jamais vouloir se rencontrer, on n’en reste pas moins de la même famille. La phrase dont nous cherchons le sens serait donc : « Vous êtes de l’opinion que je secours la terre par le fait d’apporter la paix. Non, vous dis-je, mais [par le fait d’apporter] la dissension. C’est sur la conception des choses que porte le moyen et le secours apporté à la terre.

Mais une chose m’étonne, dans cette liste de relations, a priori deux à deux : c’est le dernier couple, qui est disparate. On attendrait « belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère », or on a un couple « épouse / belle-mère ». Cela peut étonner le lecteur qui a lu pour commencer la traduction de l’AELF, mais le grec donne bien d’une part [numphè], jeune épouse, d’autre part [penthéra], belle-mère. Qu’est-ce que cela nous dit ? Il me semble que cela nous dit qu’il y a un point de vue particulier, et c’est celui du mari : le voilà pris dans un conflit entre son épouse et sa mère. Et du coup, peut-être faut-il revoir aussi les paires précédentes, qui pourraient bien procéder du même point de vue. Notre mari est aussi pris dans un conflit entre son fils et son père, et entre sa fille et sa mère.

Graves conflits de générations, qui reflètent sans doute des situations très concrètes du premier christianisme, à l’époque où écrit Luc. Le « chef de famille » est le chef de la communauté, et voilà que les conflits règnent, et sont bien souvent des conflits de génération. Et comment cela se fait-il ? C’est que pour les anciens de la famille, la référence au judaïsme est encore très forte, alors que pour les enfants (donc, les petits-enfants des précédents), elle n’appartient pas à leur expérience. Et sans doute, pour entrer dans la nouveauté de Jésus, les plus anciens doivent-ils surmonter des obstacles intérieurs dont les plus jeunes n’ont même pas idée, et qu’ils peinent à comprendre -comme peinent à les comprendre leurs grands-parents, sans doute troublés de ce qu’ils prennent comme une désinvolture.

Alors tout ceci nous aide-t-il à comprendre comment les dissensions peuvent être un secours ? Il me semble que ce qui se dessine, c’est un chemin de liberté… La liberté est ce qu’apporte Jésus, ce que véhicule son message. Mais justement, elle vient toucher au plus profond, elle vient questionner les ressorts et les jointures et les articulations de nos vies. Nous vivons avec un certain nombre d’automatisme, de pensées pré-formées (dont celle que Jésus vient « apporter la paix » n’est que l’avant-garde) : or la puissance de l’évangile est avant tout un formidable bulldozer, comme d’ailleurs Jean-Baptiste l’avait pressenti : « Tout ravin sera comblé et toute colline abaissée« , un vrai chantier d’autoroute !!!

Mais cela est une bonne, une vraie bonne nouvelle : il y a bien un secours apporté à la terre, à la terre entière. Mais ce secours consiste dans un changement de mentalité, une mise au jour des a priori, un révélateur des pensées sous-jacentes, parfois pré-conscientes, qui nous habitent. Et il me semble que cela se déroule forcément d’abord dans la cellule familiale, parce que c’est le lieu qui véhicule au plus près de telles conceptions, c’est là que nous formons notre jugement et notre regard sur les choses. Et dans cette cellule, il y a, de façon muette, une mise en valeur des pensées des générations nouvelles : elles sont a priori plus libres que les générations plus anciennes. C’est une vision formidablement positive qui est ainsi lancée, un vrai défi pour les vieillissants comme moi : car nous pensons (encore un a priori) que c’est à nous de transmettre, et qu’il y a plutôt une dégradation dans la réception. Voilà qu’une conversion nous est proposée, qui valorisera la réception au long du temps, qui fait envisager l’histoire du monde et des mentalités comme celle d’une libération progressive.

C’est très optimiste, peut-être même un défi à ce que nous croyons observer. Et pourquoi ne pas regarder les choses ainsi ? Le « feu » qu’il est venu jeter sur la terre, que Luc reprend dans l’image de sa Pentecôte, ne serait-il pas à l’œuvre pour embraser celle-ci ?

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