Dimanche 16 avril : Où est-il ?

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     Le matin de ce jour nous réserve toujours le même évangile, toujours nouveau, jamais lassant : celui de la découverte du tombeau ouvert, telle que la rapporte Jean. Emerveillons-nous encore avec lui dans la fraîcheur première de cette découverte !

     Nous voilà le premier jour après le Sabbat. Enfin, on peut bouger, on peut s’activer, le repos prescrit et obligatoire a pris fin. Comme le Sabbat commémore le septième jour, celui du repos de Dieu après son œuvre de création, le premier est celui du début de cette création, celui de la lumière : « Dieu dit: que la lumière soit ! Et la lumière fut. » Début de toute l’aventure, début de la nouvelle aventure.

     Et comment est-ce que tout « re commence » ? Avec la venue de Marie la Magdaléenne, « encore dans les ténèbres » au [mnèmeion]. Ce mot est souvent traduit sépulcre, ou monument. La racine évoque pourtant la mémoire, et c’est bien là qu’elle vient la toute première : Marie vient se souvenir, elle vient dans les ténèbres de l’horreur vécue  et dont elle frémit encore, elle vient chercher une petite lueur de souvenir passé. Elle voit, non elle ne voit pas seulement : elle regarde -on imagine sa stupeur !-  la pierre enlevée du lieu du souvenir. Envolé le souvenir, évaporé ! Ce qu’elle venait chercher est comme une boîte, un écrin. Les souvenirs ont besoin de boîtes, sinon ils s’envolent. Plus de souvenirs. Consternation.

     Cette fois, Marie court. Elle court vers Simon-Pierre et vers « le disciple que Jésus aimait« . Jean est le seul à utiliser ces deux appellations. Elle court vers celui dont Jésus a changé le nom, et vers celui dont il a changé le cœur. Plus de souvenirs, restent ces deux-là. Elle leur dit : « Ils ont enlevé le seigneur du lieu-du-souvenir et nous ne savons pas où ils l’ont entreposé. » Qui sont « ils » ? Personne de connu, en tous cas. Comment Marie le sait-elle, elle qui n’a pas approché du lieu mais n’a fait que considérer la pierre enlevée ? Son souvenir s’est évaporé. Elle sait désormais qu’on ne peut pas se souvenir de Jésus, comme on se souvient d’une chose passée et révolue. Et où, maintenant, où ces souvenirs sont-ils entreposés ? Plus d’accès à ces choses révolues. Et le « nous« , qui est-ce ? Peut-être Marie et les disciples, à cause de ce qu’ils ont en commun…

     Comme cela nous fait du bien ! Jésus n’est pas à chercher dans le passé. « Je me souviens, quand j’étais gosse…. » : non, telle n’est pas la foi, tel ne peut pas être le rapport à Jésus. Evaporé, fini, en fumée tout cela. Mais le constat de cette absence peut créer un grand désarroi : où est « mon Jésus », celui que je croyais connaître ? Qu’en ont-« ils » fait ? Car dans notre vie aussi, il y a des « ils » que je soupçonne de mettre à mal « mon » Jésus, celui dont il m’arrangerait tout de même bien qu’il soit encore dans ma boîte à souvenirs.

     La réaction des deux auxquels Marie confie son désarroi ? Pierre « sort« , et l’autre disciple aussi. Comme cela rappelle l’épisode de Lazare : la pierre enlevée, l’appel à sortir. Mais cette fois, ce n’est pas celui qui est dans le tombeau qui doit sortir, ce sont Pierre et l’autre. Et peut-être même Marie, « encore dans les ténèbres« . Sortir de soi, sortir de ce monde de boîtes. Les vivants et les morts ne sont peut-être pas ceux qu’on croit. Les deux font le chemin inverse de Marie, ils viennent à leur tour au lieu-du-souvenir.

     Ils viennent ensemble, ils courent à leur tour. Pâques, c’est le jour de la course. Il y a une chose très curieuse : « Ils courent les deux ensemble; et l’autre disciple court devant, plus vite que Pierre« . Il faudrait savoir : ensemble ? Ou pas ? Apparemment, on peut être à la fois ensemble et pas ensemble, ensemble et chacun à son rythme. Ça me plaît bien cela, c’est une belle image de l’unité ou de la catholicité dans la foi : on court à la recherche de Jésus, à la fois ensemble et pas ensemble. Et qui se sait aimé va plus vite que Pierre… Pierre a un rôle fondamental, au sens fort. Mais qui se sait aimé de Jésus va plus vite que lui, et est le premier.

     Marie avait seulement regardé. L’autre disciple, celui qui se sait aimé, c’est en s’étant penché et incliné de côté [parakupsas] qu’il regarde. Ce n’est pas l’attitude de la stupeur devant le souvenir évaporé, mais l’attitude ouverte, étonnée de la nouveauté, l’attitude de celui qui va encore apprendre. Le linceul s’est effondré à plat, comme si le corps qui le soulevait s’était soudain évanoui. Ce ne sont pas les souvenirs seulement qui se sont évaporés, c’est le corps même ! Impossible qu’un « ils » quelconque l’ait enlevé : soit on aurait emporté le corps et son linceul, soit on aurait rejeté le linceul sur le côté pour en retirer le corps. Il voit tout cela, « cependant il n’entre pas » : ce n’est pas l’entrée dans la nouveauté, dans l’autre côté des choses. On reste encore devant l’impossibilité des fausses pistes.

     C’est en suivant celui qui se sait aimé que Pierre arrive à son tour. Pas d’autre chemin pour renouveler sa vie que se savoir aimé : c’est le premier disciple. Mais lui, Pierre, en suivant, entre dans la boîte vide de souvenirs, vide d’ancienneté, ouverte. Là, il regarde, [theôrei] : c’est le mot qui nous donne théorie, mais aussi théâtre. C’est un regard enveloppant mais participatif, comme pour vivre le spectacle. Simon-Pierre a accepté de suivre, son humilité le fait entrer et participer. Il voit les mêmes choses mais de manière plus complète : il voit le linceul effondré sur place, et il voit aussi la mentonnière. Celle-ci, dans la tradition de l’époque, est un linge qu’on roule sur lui même en une sorte de cordeau, puis qu’on passe sous le menton et qu’on noue au-dessus de la tête (comme un oeuf de Pâques !!!), pour que le cadavre n’aie pas la bouche ouverte. Cette mentonnière est elle aussi à sa place, toujours roulée.

     Et puis c’est l’autre disciple qui entre. C’est étonnant aussi, cette alternance. Ils sont ensemble, les deux disciples, mais chacun à son tour précède l’autre. Comme s’ils étaient les deux jambes d’une même personne : chacune à son tour s’appuie sur l’autre pour la dépasser, puis est dépassée et reste en arrière, puis rattrape et ainsi de suite. C’est comme la vie d’un couple : chacun est à son tour celui qui entraîne ou celui qui est entraîné. Ce n’est pas pour rien que Jésus envoie ses disciples deux par deux ! C’est l’expérience partagée des chercheurs de Jésus qui les fait avancer. Jamais l’un sans l’autre, jamais l’un malgré l’autre; jamais non plus l’un à la place de l’autre. Il entre, donc, [kai eiden kai episteusen], « et il voit et il croit« . Il y a ce qu’il voit, et il y a ce qu’il croit. Et les deux se tiennent aussi sans se confondre, comme les deux disciples vers le tombeau.

     Et que croit-il ? Ce qu’il croit est dans un rapport entre son expérience et l’Ecriture. L’Ecriture et l’expérience : comme deux disciples qui courent ensemble. « Car ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture : qu’il devait, celui-là, des morts se lever« . L’Ecriture s’éclaire par l’expérience, l’expérience s’éclaire par l’Ecriture. La voilà, la nouveauté, absolue. Plus de souvenirs, évaporés ! Enfuis les souvenirs ! Jésus ne se trouve pas dans les boîtes du passé. Mais où est-il ? Il surgit maintenant, dans une expérience impalpable vérifiée et éclairée par l’Ecriture. Mais là, dans le lieu-du-souvenir, il n’y aura pas de rencontre. La mort elle-même est morte, muette et vide.

     La fin de l’évangile d’aujourd’hui est extraordinaire : « Ils s’en retournent donc chez eux, les disciples« . Pas là, paslàpaslàpaslàpaslà…. Que voulez-vous faire ? Plus qu’à rentrer chez soi.

     Jean n’arrête pas là son récit, mais pour ce qui est des deux disciples : là, c’est fini. En fait, le récit de Jean est comme un triptyque : il y a Marie la magdaléenne qui découvre le lieu ouvert, puis il y a les deux disciples qui viennent dans ce lieu et repartent, enfin encore Marie, restée à l’extérieur et cette fois sa rencontre avec Jésus : on voit où Jean veut en venir, à cette rencontre, à cette authentique expérience du Ressuscité. Mais certains ont, pour la liturgie, coupé le récit ici : peut-être ont-ils cru que le plus important ce n’était pas la femme, mais les deux « apôtres ». Tant pis pour eux : punition, on reste sur un vide ! Les hommes (car ce sont des hommes, pas des femmes) qui ont coupé le texte ici en sont pour leurs frais.

     Restons-en là nous aussi, cela nous permettra de faire de la place pour la nouveauté de Jésus. La coutume juive dans la tradition de la Pâque, c’est de nettoyer avec soin toute la maison pour ne rien laisser dans aucun coin qui soit un ferment ancien. L’ancestrale fête du printemps doit voir se reformer un levain nouveau, entièrement nouveau. Eh bien pour nous aussi, c’est le jour du grand nettoyage de printemps. Et si nous balayions toutes nos vieilleries de « religions » pour faire place à la foi ? Si notre vie de ressuscité commençait par une course à plusieurs à la recherche de Jésus ?

Dimanche 9 avril : un pari fou.

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     L’épisode de ce dimanche est appelé par convention « les Rameaux », parce qu’à l’avancée de Jésus vers Jérusalem, alors que des personnes étendent leurs manteaux sur sa route, d’autres coupent des branches aux arbres pour en faire autant. Tout cela jonche la route et forme une sorte de tapis multicolore. Dans la version de Matthieu, notre témoin d’aujourd’hui, il n’est pas question de grandes palmes agitées à bout de bras comme on le voit souvent sur des représentations.

     En fait, la liturgie romaine, en enchaînant cet épisode et la lecture de la Passion, laisse l’impression que les deux choses se suivent. Mais là encore, notre Matthieu ne montre pas les choses ainsi : Jésus arrive à Jérusalem au milieu de cette grande liesse populaire, puis il entre au temple et en chasse les vendeurs; après une altercation avec les grands-prêtres et les scribes, il sort camper près de Béthanie. Il revient à la ville le lendemain, derechef au temple où il enseigne, et de nouveau il y a controverse avec les grands-prêtres et les anciens, puis ce sont les pharisiens, puis les sadducéens, et encore les pharisiens. Finalement, Jésus s’adresse aux foules et les met en garde avec des paroles très dures contre « les scribes et les pharisiens ». C’est en sortant du temple que Matthieu place le « discours apocalyptique » de Jésus, pour finir sur les trois magnifiques paraboles que sont les dix vierges, les talents et le jugement du Fils de l’homme. Alors seulement Matthieu nous précise-t-il que la Pâque est proche -deux jours plus tard-, et commence-t-il le récit de la Passion.

     Alors pourquoi cette entrée de Jésus aussi solennelle à Jérusalem ? Car la chose est bien délibérée de sa part : il veut une entrée calculée, il veut la faire sur cette monture royale qu’est l’ânesse. Autrement dit, Jésus entend bien mettre en scène une entrée messianique. Et c’est là ce que je trouve déroutant. Durant tout son ministère, Jésus a récusé le titre de messie, qu’on lui donne trop volontiers : ou plutôt, il n’en veut pas comme titre public.

     C’est que le titre est fortement connoté : le messie, c’est celui qui a reçu l’onction de Dieu, comme jadis Saül (parti justement à la recherche des ânesses de son père !), comme après lui David au milieu de ses frères. L’onction royale désigne le roi comme celui que Dieu a choisi, il en fait un chef politique religieusement légitime. Or après la chute du royaume de Jérusalem et l’exil des élites, après l’extinction de la dynastie royale, se posait la question de la solution de Dieu : car on pensait, en Israël, que le roi était celui qui devait accomplir en sa personne toutes les conditions de l’alliance divine, parfait représentant de Dieu devant le peuple, parfait représentant du peuple devant Dieu.

     Au fur et à mesure que le temps passait, la figure de David devenait de plus en plus idéalisée, mais elle était tout de même notoirement connue pour n’avoir pas été entièrement fidèle : il fallait un nouveau David, un « Fils de David ». Tout un courant, dans le judaïsme, attendait ce salut politique dans la figure du Messie idéal préparé par Dieu : il prendrait le pouvoir, il libérerait Israël de l’occupation, il rétablirait la justice et la fidélité, il assurerait à Israël la domination politique mondiale…

     On comprend mieux à cette aune que Jésus se soit méfié de ce titre : il ne voulait pas devenir ce chef politique. Mais voilà qu’aujourd’hui, à rebours de toute sa prudente pratique, il organise une éclatante entrée messianique ! Pourquoi donc ? Que veut-il ? En cette période de campagne électorale, difficile de ne pas superposer dans nos esprits les images de l’entrée à Jérusalem et les images de meetings politiques où les foules (plus ou moins réelles…!) réclament l’onction électorale de leur messie en agitant bien des drapeaux. Jésus s’est-il donc prêté à ce jeu ?

     Sans doute y a-t-il chez lui une tentative de « coup de poker ». Jésus veut depuis le début de son ministère refonder Israël, faire rejaillir de la souche le peuple que Dieu s’est choisi. Dans ce sens, il a choisi avec lui douze compagnons privilégiés : dans un contexte où les tribus ne comptent plus, l’allusion est pourtant transparente pour tous, il s’agit de régénération, il s’agit bien de ré-engendrer Israël à partir de la souche patriarcale, avant même Moïse. Il y a eu douze fils de Jacob, il y aura douze apôtres. L’annonce du Royaume a aussi cet aspect. Mais est-ce que cela « marche », comme on dit ? Quel succès obtient cette prédication ?

     Certes des foules suivent. Il y a de grands rassemblements. De nombreuses personnes suivent Jésus, le cherchent. C’est sans doute une sorte de va-et-vient incessant au fur et à mesure de ses déplacements. On vient voir Jésus, on reste parfois plusieurs jours, et puis on retourne chez soi, à sa vie quotidienne. Peut-être on y retourne une autre fois… Pourtant, après le signe accompli devant la plus grande foule (la multiplication des pains), il commence à y avoir des défections. Mais surtout, il y a la résistance des chefs, des responsables légitimes. Or Jésus reconnaît leur légitimité : c’est même pour cela que son discours est parfois si dur à leur endroit : parce qu’il y a urgence, étant données leurs fonctions, à ce qu’ils jouent leur rôle dans l’Israël renouvelé. Mais non, ils ne « marchent » pas.

     Alors, peut-être, y a-t-il cette tentative de coup de poker, ce va-tout. Venir aux marges de ce qu’il accepte, pour que les chefs voient un signe entier, complet : celui d’une foule acclamant son incontestable messie, et celui-là n’étant pas le chef militaire mais le roi humble. La foule l’acclame, il entre dans le temple et en rétablit le but, il y guérit des aveugles et des boiteux (Mt.21, 14) : « Les grands prêtres et les scribes voient les choses étonnantes qu’il a faites, et les enfants qui crient dans le temple et disent « Hosanna au fils de David! » Que vont-ils faire ? Vont-ils enfin basculer ? Vont-ils prendre leur place dans cette grande régénération ? « Ils sont indignés. Il lui disent : Tu entends ce que ceux-là disent ?« . Une fois de plus, ils ne marchent pas. Il n’y aura plus rien à faire. Ils vont l’écraser.

     Peut-être cela nous invite-t-il à nous demander, en cette période électorale, dans quoi nous mettons notre espoir ? Peut-être aussi à nous méfier comme Jésus de ceux et celles qui s’avancent comme des messies, comme si le salut venait par la politique… Mais il y a encore à revenir sur nos duretés de cœur : une fois de plus, les signes et l’avis de tous auraient pu faire s’émouvoir les cœurs des responsables, les ouvrir à la nouveauté de Jésus. Mais une fois de plus, ils s’indignent de ce que clament les gens au nom de leurs principes intangibles, au nom de ce qu’ils « savent ». Ou croient savoir. Ce qui nous sauve, c’est décidément et d’abord ce qui nous sauve de nous-même, de ce qui nous fait nous replier sur nous-mêmes, de ce qui nous fait tourner en rond. Ce qui nous sauve, c’est ce qui nous arrache à nos mortelles certitudes. Le salut, c’est avant tout l’ouverture à l’inconnu et à la nouveauté…

Dimanche 2 avril : sortir.

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    Dans notre chemin vers Pâques, nous apprenons peu à peu à ressusciter. Saint Basile disait que vivre, c’est apprendre à ressusciter : et c’est bien ce que tous les ans nous réapprenons. En tous cas, c’est sur ces rails que nous remet ce temps pascal, avant et après la fête.

     Il y a deux semaines, saint Jean nous  invitait à revivre par les rencontres ; la semaine passée nous étions pressés d’abandonner les jugements -qui tuent-. Avec l’évangile de ce dimanche, celui de la résurrection de Lazare, il me semble que nous sommes atteints dans ce qui est mort en nous. Jésus nous crie comme à Lazare : [Ladzare, deouro exô], « Lazare, ici sors !« .

     Lazare est mort. Ami de Jésus ou pas, il est mort. Jésus ne l’a pas empêché, il est même resté à ce qu’il faisait alors qu’on lui disait que ça n’allait pas très fort. Hélas, pourquoi lire une histoire pareille ? Rien que d’atrocement banal : des morts, nous en entendons parler souvent, et personne n’arrête ça. C’est même un défi pour la foi : il paraît, on nous l’a bien dit, que Jésus a vaincu la mort. La belle affaire : les gens meurent toujours !

     C’est même très curieux : quand ses deux sœurs envoient dire à Jésus que Lazare est malade, Jésus réagit en affirmant que cette maladie n’est pas « vers la mort« . Jean écrit [pros thanaton], en employant la même particule qu’au prologue de son évangile à propos du Verbe qui se fait chair : au commencement, celui-ci est [pros ton théon], « vers Dieu« , « auprès de Dieu ». [pros] a une valeur dynamique, elle indique un mouvement : ainsi, la maladie de Lazare ne l’entraîne pas « vers la mort« . Et pourtant il meurt…

     Il va se retrouver dans un sépulcre, dont Jean nous précise (il est toujours très précis quand il veut attirer notre attention) : « C’était une caverne ([spèlaion], qui donne spéléologie : nous voilà dans un vaste domaine sombre à explorer !) et une pierre était posée dessus« . Lazare est sans vie, sans motricité, sans émotion, sans puissance quelconque. Il est dans un gouffre profond et incapable d’en sortir car une lourde pierre empêche toute rencontre physique, empêche l’entrée de la lumière comme la sortie du mort.

     Là, il me semble que cela nous rejoint. Nous connaissons nous aussi de ces aspects de nos vies où nous sommes morts :

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;[…] »

(Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du mal, « Spleen »)

     Il y a des lieux de notre vie, des points de notre existence, des aspects de nos relations, où nous somme paralysés, incapables de quoi que ce soit, enfermés, impuissants. Peut-être même nous ne ressentons plus rien ? Une sorte de vide sidéral, un gouffre. Lieu de tristesse pourtant, de noirceur. Nous souhaiterions n’avoir jamais connu cela, nous souhaiterions ne pas éprouver cette sorte de trou noir qui parfois aspire tout au tréfonds de notre âme. La vie, parfois, a planté en nous la mort, son gouffre et son couvercle.

     Que faire ? Comment s’en sortir ?

     D’autres voudraient nous aider. Nous voudrions aider d’autres. Mais rien à faire. « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort« . Que faire ? Jésus n’a qu’un commandement pour ceux qui sont autour : « Enlevez la pierre ! » Rien que ça ? Mais c’est énorme !!! Il faut d’abord vaincre nos réticences, comme celles de la propre sœur de Lazare : « Seigneur, déjà il sent, car il est de quatre jours« . La pierre, c’est celle que nous avons mise : notre peur de rencontrer ce lieu mort ? Notre peur d’entendre encore cette personne, quoiqu’aimée, déverser encore son malheur ? La puanteur pénétrante de ce qui la ronge ? « Ça va aller » dit-on, pour faire taire ces choses difficiles à écouter, « ça va aller », autrement dit tais-toi, pense à autre chose. Peut-être qu’enlever la pierre, c’est écouter, c’est oser la rencontre, c’est se rendre disponible et tout aussi impuissant que le mort. Enlever la pierre : il n’ y a que les autres qui peuvent faire cela, on ne peut pas ressusciter tout seul et Jésus ne ressuscite pas Lazare sans ceux qui sont autour.

    Mais il ne s’arrête pas là. « Lazare, ici sors !« . Un nom, d’abord. Au tréfonds de notre néant, se laisser appeler par son nom : « au vainqueur […] je donnerai un caillou blanc, un caillou portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit » (Apoc. 2,17). Donner le nom, c’est accueillir dans son univers : c’est ce que fait le premier homme, dès lors que le Créateur lui présente des êtres créés. Ainsi, se laisser accueillir tel que je suis, avec les blessures et les blocages de mon histoire, dans l’univers des autres, et avant tout de Jésus « Je t’ai appelé par ton nom« .

     Un nom, et puis un ordre « Ici« ! Mais non, ce n’est pas comme un chien : c’est la puissance de la vie qui appelle auprès d’elle. Cette fois Jésus n’envoie pas, il appelle, et il appelle pour venir à lui. C’est lui le terme du mouvement commandé, rien de moins. C’est l’ouverture d’une vraie Espérance, celle dont le terme est « rien moins que Dieu lui-même« , comme écrit saint Thomas d’Aquin.

     D’abord mon nom, car je suis connu et aimé et choisi ; ensuite un terme, une destinée, une fin trop grands : et pourtant miens ; enfin « sors » : pas d’histoire, pas d’atermoiement, choisis ! décide ! ose! Ne reste pas dans ce gouffre, toi sors ! Mais comment ? Ce n’est pas la question : sors ! « Le mort sort, les pieds et les mains liés par des bandes, et le visage lié tout autour par un tissu » : comment a-t-il fait pour sortir ? Ce n’est pas la question. Il est sorti. Dans la mesure de la liberté qui était la sienne, il s’est extrait, il s’est extasié, il a obéi du fond de son être.  C’est mystérieux cela : il reste toujours au fond de moi, même dans ce qui est mort en moi, une marge de liberté dont je peux me servir pour écouter et répondre, pour sortir.

     Les autres ont à nouveau un rôle, quand le mort est sorti : « déliez-le, et laissez-le aller« . Il faut l’absoudre, il faut le délier, il faut lui ôter les liens qui l’empêchent encore de vivre et d’aller. Et puis il faut encore le laisser aller, le mettre en liberté, consentir à son nouvel être. il n’est plus ce qu’il était, puissions-nous nous ouvrir à sa nouveauté, à ce qu’il apporte désormais de neuf, d’unique. Il a vécu ce que nous ignorons, un mystère abyssal : il faut du neuf en nous pour l’accueillir, et c’est à ce compte que nous participerons vraiment à son retour à la vie, à la société des hommes.

     Sors !

Dimanche 26 mars : « Maintenant vous dîtes que nous voyons, votre péché demeure ».

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     Après la Samaritaine, voici l’Aveugle-né. Après la source d’eau vive, la lumière : autre symbole baptismal. L’Illumination est un autre nom du baptême.

     Ce n’est pourtant pas par la porte de la lumière que je voudrais aborder cet évangile : je voudrais l’aborder de biais, à travers cette thématique du péché -qui s’y trouve aussi, mais il est vrai sous un mode mineur. Et pourquoi ce choix ? Disons qu’il me semble que notre époque voit de nombreuses radicalisations, et que dans nos rangs chrétiens, l’accusation de péché revient plus fortement : on condamne, on anathématise, -tout en rajoutant toujours, suprême hypocrisie, « mais je ne juge pas ». Allons donc…. Voyons si c’est tout simplement possible ? Jésus, en tous cas, est beaucoup plus circonspect.

     C’est que face à la personne de l’Aveugle-né, les disciples ont d’abord une réaction semblable à celle d’un entomologiste considérant une espèce qu’il n’a pas encore étudiée. « Rabbi, qui a péché : lui-même ou ses parents, de sorte qu’il soit né aveugle ? » Ils ne voient pas la personne, ils posent une question. Ils participent à cette mentalité qui constate un malheur et conclut à la responsabilité. Puisque le mal engendre le mal, et que Dieu ne fait pas le mal, c’est donc qu’un homme a commis le mal, appelé ici péché. La seule question, c’est qui. Et le choix a priori est plutôt restreint : lui-même ou bien ses parents. Il faut dire qu’il est aveugle depuis sa naissance, donc ce peuvent être aussi ses parents.

     Les disciples ne sont pas mauvais, ils ne sont pas misanthropes. Mais ils ont accueilli cette conception sans la remettre en question. Il y a un mal : à qui la faute ? Or c’est tout simplement cela, juger. C’est rentrer dans le débat : à qui la faute ? C’est si courant, si constant dans notre manière de faire. Je m’exclame : « Qui a renversé ce verre ? » Et alors ? Qu’est-ce que cela changerait d’avoir réponse à cette question ? Ne vaudrait-il pas mieux que j’aille vite chercher quelque chose pour éponger ? Et peut-être redonner confiance à qui s’en voudrait d’une maladresse ? Ne vaut-il pas mieux se convertir au réel, accueillir le fait et chercher à remédier à ses conséquences, ouvrir des voies pour vivre encore, plutôt que se perdre dans de faux procès qui ne font rien avancer ?

     Le pire, c’est que le jugement aggrave le mal : aucun secours porté à ce pauvre homme, aucun espoir même. Il est déjà en mauvaise santé, le voilà maintenant pécheur. Il est condamné pour cette vie, le voilà condamné pour l’autre.

     La réponse de Jésus : ni l’un ni l’autre, mais c’est « de sorte que soient manifestées les œuvres de Dieu en lui« . Le même « de sorte que » (en grec, [ina]), aboutissant à une toute autre conséquence. Une interprétation magnifique et très ancienne, puisque saint Irénée (mort vers 200) la rapporte déjà comme venant d’un autre, fait le lien entre le geste de Jésus : cracher sur le sol, faire de la boue avec sa salive, et lui appliquer cette boue sur les yeux, et la description du modelage de l’homme au 2° chapitre de la Genèse : la terre était arrosée par un flux qui jaillissait du sol, Dieu prend de cette boue et en modèle l’homme, avant de lui insuffler le souffle vital. Ainsi Jésus révèlerait la main qui a modelé l’homme dès l’origine, la main venue parachever son ouvrage, l’homme, et lui insuffler l’Esprit de Résurrection.

     C’est magnifique, et c’est une tout autre vision du mal dont l’Aveugle-né est atteint : il est l’ouvrage modelé par Dieu, il est celui dont Dieu se soucie et qu’il a choisi pour pouvoir se révéler en achevant son œuvre devant tous. Il n’y a pas de jugement ici : il y a un secours, il y a un acheminement vers la pleine santé, il y a un salut. Un salut tout à fait gratuit : l’homme quitte Jésus aveugle pour faire ce qui lui est dit, aller se laver. Résultat : il voit. Mais il ne voit pas Jésus, il ne l’a pas vu et ne le voit toujours pas. Il ne le cherche pas non plus, il mène sa vie, et Jésus n’interfère pas.

     Jésus ne parle pas de péché, et dans cet évangile il n’en parlera jamais, le mot ne se trouve pas en sa bouche. Sauf une fois, tout à la fin, et c’est en s’adressant aux Pharisiens : « Si aveugles vous étiez, vous n’auriez pas de péché; maintenant pourtant vous dîtes que « nous voyons », le péché vôtre demeure« . C’est que la thème du péché, a priori chez les disciples et totalement évacué par Jésus, est ramené par eux dans le débat.

     Les Pharisiens font venir l’ex-aveugle, qui raconte à qui veut l’entendre ce qui lui est arrivé. Les Pharisiens ont un problème : cette guérison a été faite le jour du sabbat, et ils estiment que la Loi veut qu’on ne fasse aucun ouvrage le sabbat. Il y a d’abord un débat parmi eux : ce que Jésus a fait est exceptionnel, mais il a contrevenu à la Loi en faisant cela un jour interdit. Ils veulent savoir s’il faut voir là une œuvre de Dieu; ils veulent savoir si cette guérison est bonne ou mauvaise. Cela peut paraître étrange : comment ne pas penser spontanément que c’est une belle œuvre ? Ah, mais c’est qu’ils ne veulent pas écouter leur sentiment spontané. Ils cherchent la lumière, mais ils se méfient de l’évidence. Surtout, ils pensent avoir déjà une lumière, ils pensent avoir des critères valables pour savoir, avec leur tête, avec leur intelligence. C’est plus sûr. Des critères. Du grec [kritein], juger.

     C’est une vieille histoire, dans les quatre évangiles, le sabbat. Les Pharisiens sont persuadés que leur observance du sabbat est la norme, et Jésus leur reproche bien des fois de confondre leur interprétation, certes pieuse, du sabbat, avec la Loi qui s’impose à tous. Cela, ce genre de confusion, c’est quelque chose qui nous guette toujours…

     Le critère du sabbat est à ce point fort chez eux, qu’ils sont prêts à penser que l’homme n’a jamais été aveugle de naissance. Si ça se trouve, c’est là qu’est l’erreur, et alors tout s’éclaire : le geste est nettement moins exceptionnel, et la balance penche dans le sens du geste plus banal accompli un jour interdit. C’est une mauvaise chose. Alors ils interrogent les parents, qui attestent qu’il est né aveugle et, pas fous, se dégagent vite fait du débat. On ne sait jamais.

     Il faut dire à leur décharge que dans le judaïsme, et c’est encore plus vrai et plus fort dans le christianisme, celui qui s’est installé le premier dans la position du juge des bonnes actions ou de la bonne doctrine est en position de force. Le pouvoir de dire le vrai ou le bien , c’est aussi le pouvoir d’exclure. Comme on aimerait que ceux qui en sont investis soient particulièrement taciturnes. Et comme on aimerait aussi que nul ne s’arroge un pouvoir aussi  exorbitant : « Il n’y a qu’un seul Législateur et Juge, celui qui peut sauver ou perdre : pour qui te prends-tu donc, toi qui juges ton prochain ? » (Jc,4,12).

     Qu’importe le témoignage des parents : de toutes façons, c’était le sabbat. Quand on a un critère, qui plus est religieux, on y tient !!! « Donne gloire à Dieu, disent-ils à l’ex-aveugle, nous savons, nous, que cet homme est pécheur« . La surprise et la courageuse résistance de l’homme guéri sont belles : « Nous savons -lui aussi, il sait- que Dieu n’exauce pas les pécheurs« , or cet homme a fait ce que Dieu seul peut accorder, donc il n’est pas pécheur. C’est un beau raisonnement, et qui se tient tout-à-fait. Donc la lumière de l’intelligence, en plus de la réaction spontanée de tout un chacun, conduit aussi à admirer Jésus et s’ouvrir à sa qualité d’envoyé de Dieu. Mais voilà : l’intelligence, et même le sentiment, sont inopérants sur qui s’accroche à son interprétation du religieux. L’homme est chassé, et lui aussi taxé de péché : « Dans les péchés tu es né tout entier et tu nous enseignes, à nous !« 

     C’est à la suite de tout ce processus que Jésus reprend, pour la seule et unique fois, le mot de péché. « Si aveugles vous étiez, vous n’auriez pas de péché; maintenant pourtant vous dîtes que « nous voyons », le péché vôtre demeure« . Le péché que dénonce Jésus consiste à penser savoir. Il conduit à tordre toute la foi, comme notre squelette se tord dès qu’une articulation ou un muscle est affecté. Même leur idée du péché est tordue, ce que veut dire aussi la formulation de Jésus : « le péché vôtre demeure » : à la fois vous restez prisonniers du péché et le thème du péché vous est laissé sans regret, si vous vous y complaisez, personne ne peut rien pour vous.

     Bienheureux ceux qui avouent ne pas savoir, ne pas comprendre, avoir besoin d’un guide : Jésus les conduira. Mais ceux qui savent déjà, c’est Jésus lui-même qu’ils jugent. Ils en viendront là, d’ailleurs, judiciairement. Et il en mourra. Le jugement tue, c’est un meurtre. Il tue l’espoir, il tue les tentatives, il tue le Verbe de Dieu dans les pensées et le cœur des hommes, cherchant à les relever. Ah ! Plutôt renoncer à tout ce nous croyons savoir, plutôt que d’en venir là ! Garde-nous, Seigneur, de jamais accuser quiconque de péché.

Dimanche 19 mars : « Donne-moi à boire. »

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous quittons Matthieu, et c’est Jean qui nous accompagne, cette semaine et les deux suivantes, dans notre montée vers Pâques. Changement de témoin, changement de point de vue : une magnifique occasion de nous ouvrir aussi à ceux autour de nous qui n’ont pas le même point de vue que nous sur Jésus ! Aujourd’hui, c’est ce magnifique épisode de la Samaritaine qui nous est offert.

     Pourquoi donc ce changement, et cet épisode ? C’est que cette année, nous avons la grâce de retrouver les grands évangiles que la tradition liturgique a sélectionné pour l’ultime chemin vers le baptême des catéchumènes. Réorientation ? Alors il n’est plus question de montée vers Pâques pour nous autres, si nous sommes déjà baptisés ? Bien au contraire : c’est l’occasion de renouveler notre propre baptême, qui est notre expérience fondamentale de Dieu en Jésus-Christ, celle où tout nous a été donné, celle que tout nous fait approfondir. Mais pourquoi cet évangile ? Sans doute parce qu’il y est question de l’eau, d’une eau qui devient en nous « source d’eau jaillissant en vie éternelle« .

     On a aussi rapproché l’épisode de la rencontre avec la Samaritaine de la Pâque de Jésus : cette fois, Jésus est fatigué et il s’est assis, « tel quel, à la source« . Or, « c’était vers la sixième heure« , et c’est à cette heure-même que Jésus dit à la Samaritaine : « Donne-moi à boire« . C’est à la même heure, la sixième, que durant sa passion, du haut de la croix, il dit : « J’ai soif« . Deux soifs, l’une banale dans un moment banal; l’autre atroce dans un moment atroce. Et l’une fait écho à l’autre. Au Golgotha, la soif de Jésus dit l’imminence de sa mort; le troisième jour, ce sera sa résurrection. Jésus attendra ses disciples sur la plage avec, sur le feu, « du menu fretin, et du pain » (Jn.21,9). La soif sera donc signe de sa mort, la nourriture qu’il donne signe de sa vie.

     Et si, dans notre rencontre « à la source de Jacob » avec la femme de Samarie, les mêmes signes suggéraient les mêmes choses ? Jésus, « fatigué par l’étape« , « assis tel quel« , demande à boire. Réduit, diminué, mortel. Mais plus tard, les disciples sont revenus : « Rabbi, mange !« , et lui de répondre : « Moi j’ai une nourriture à manger que vous ne connaissez pas. » Réveillé, ravigoré, ressuscité. Du reste, après cet épisode, la suite du texte de Jean continue : « Après les deux jours [où il est resté en ce lieu], il sort de là pour la Galilée » : après les deux jours, donc le troisième jour…

     Et qu’est-ce qui a ressuscité Jésus ? Une rencontre. Et si, nous aussi, nous commencions à ressusciter avec lui par des rencontres ? Et une rencontre avec qui ? Pour lui, c’est avec celle que nous appelons LA Samaritaine : Jésus « arrive donc à une ville de la Samarie« . A son tour « arrive une femme [issue] de la Samarie pour puiser de l’eau« . Rencontre étonnante, et qui va étonner. Pourquoi étonnante ? Il y a plusieurs titres à cette étonnement.

     D’abord, Jésus est un Rabbi, un maître. Dans les habitudes de ce temps, un Rabbi n’enseigne et ne parle qu’à un cercle restreint de personnes triées sur le volet, c’est là un signe de la valeur de son enseignement. Plus son enseignement est estimé, plus les auditeurs sont triés sur le volet, et doivent même parfois justifier d’études préalables. De là, dans d’autres évangiles, le mouvement réflexe des Douze d’écarter les petits enfants : il ne s’agit pas d’une détestation des enfants (ils en avaient probablement eux-mêmes !), mais d’un respect pour la parole et l’enseignement de Jésus. Donc, pour Jésus, une rencontre qui va au-delà des « classes » de la société.

     Ensuite, Jésus s’adresse à une femme. Cela va choquer les disciples. « Ils s’étonnaient qu’il parle à une femme, pourtant aucun ne dit « que cherches-tu ? » ou « Pourquoi lui parles-tu ? » Bien des questions qu’ils auraient envie de poser, mais sans doute n’osent-ils pas exiger de Jésus qu’il se justifie. C’est bien parce que c’est lui… Contre les habitudes du temps, Jésus a cette manie. C’est même à des femmes que le premier message de la résurrection est confié ! A une femme, Marie-Madeleine, que la première rencontre avec le Ressuscité est réservée ! Si je peux me permettre une petite malice : quand tous les aspects de l’Evangile sont sensés avoir une conséquence dans la vie de l’Eglise, on attend toujours la conséquence de cet aspect-là ! Mais pour Jésus, une rencontre qui passe outre les préjugés des autres et même de ses proches choisis.

     Enfin, mais tous ne le sauront pas, Jésus s’adresse à une Samaritaine, et dont la vie n’est pas en tous points dans les règles. Le premier de ces aspects étonne la femme elle-même : « Comment ! Toi qui es Juif, tu demandes à boire à moi, qui suis femme samaritaine ! » Il fallait se tenir éloigné des « hérétiques » samaritains. Mais Jésus, non seulement s’adresse à elle, mais lui demande quelque chose ! Mieux encore, comme l’étonnement de cette femme la conduit à une forme de dérision qui tourne autour du pot, Jésus finit par la toucher où elle n’a plus envie de se moquer : « Je n’ai pas de mari. -Tu as eu cinq maris et maintenant celui que tu as n’es pas ton mari. Là tu dis vrai ! » Jésus vit une rencontre qui franchit les barrières religieuses aussi bien théoriques que pratiques.

     Et voilà ce qui le fait ressusciter, lui. Se faisant demandeur, partageant d’abord sa faiblesse et manifestant son besoin de l’autre, il va à celle qui est là, celle que lui offre la rencontre d’aujourd’hui, « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour« . Et cette rencontre devient son pain, sa nourriture. Son désir rencontre le désir de cette femme, pourtant bien enfoui et bien protégé derrière des défenses de dérision ou des grandes considérations théoriques (« où faut-il adorer ? »). Et nous, quelles barrières allons-nous franchir ? Quel est notre pain de ce jour, en termes de rencontres ? Grâce à qui allons-nous ressusciter, avec Jésus et comme lui ?

Dimanche 12 mars Métamorphose !

« Et après le sixième jour, Jésus prend à ses côtés Pierre et Jacques et Jean son frère et les entraîne vers une montagne élevée, à part« .

     Nous retrouvons tous les ans ce récit de la Transfiguration, dans le contexte de la montée vers Jérusalem. Jésus marche résolument vers l’accomplissement de sa Pâque et fortifie ceux qui seront avec lui à Gethsémani. Matthieu utilise, mot pour mot, la même expression ici pour les trois, là pour Jésus : « tomber sur sa face« . Ici, les trois disciples choisis « tombent sur leur face » en entendant la voix dans la nuée; là-bas, c’est Jésus qui « tombe sur sa face » une fois éloigné pour prier. Etonnant renversement, le Maître prendra la place du disciple. Et si lui tombe, on comprend qu’il ait voulu auparavant leur apporter comme un point d’appui, peupler leur mémoire d’un évènement auquel ils puissent se référer.

     Mais s’agit-il seulement de leur constituer un souvenir ? Car on ne voit, dans le déroulement de la Passion, aucun des trois disciples se rappeler cette Transfiguration ou y faire référence. Qu’a donc voulu faire Jésus, ou plutôt qu’a-t-il fait ? Que fait-il pour nous aujourd’hui, qui nous prépare à sa Pâque, si à l’écoute de cette parole nous sommes aussi « à ses côtés« , avec Pierre, Jacques et Jean ?

     Je remarque que Matthieu utilise, pour décrire ce que Jésus fait, un verbe bien particulier, ci-dessus traduit dans un premier temps « entraîne« . C’est le verbe grec [anaférô]. [férô], en grec, c’est porter. Et la particule associée en préfixe, [ana], signifie toujours un mouvement vers le haut. Ce que Jésus fait pour ses disciples, pour nous aussi qui recevons cette parole, c’est de nous porter vers le haut : il nous élève, il nous transporte, il nous soulève, il nous augmente… C’est une action bien particulière, très unique, que Jésus fait pour nous, une action à part, « Jésus les élève à part« . Et quel est alors le contenu de cette action, en quoi consiste-t-elle ?

     Matthieu le dit immédiatement : « Il est métamorphosé devant eux« . Comment cela, métamorphosé ? On dit toujours « transfiguré », pourquoi donc changez-vous ce mot ? Mais c’est que Matthieu dit bien [métémorfôthè], métamorphosé. Il passe d’une forme à une autre, comme la chenille qui devient papillon. Il ne s’agit pas que de son apparence : l’apparence correspond au grec [skhèma], qui donne notre « schéma ». Ici, il s’agit de [morfè], la forme au sens de « je me sens en forme aujourd’hui », autrement dit la vitalité profonde qui rejaillit à l’extérieur dans les attitudes, les paroles, les relations… Jésus est métamorphosé devant eux : il fait pour ses disciples une action à part qui les soulève parce que devant eux il laisse rejaillir sa vitalité profonde.

     Celle-ci rejaillit notamment sur sa face, cette face qui tombera à terre à Gethsémani et se couvrira cette fois d’une sueur de sang : ici, « sa face resplendit comme le soleil« . Sa vitalité rejaillit même tellement qu’elle n’affecte pas seulement son corps, mais jusqu’à ses vêtements, qui « deviennent blancs comme la lumière« . Les disciples n’ont jamais vu Jésus comme cela, ils ne le reverront jamais ainsi non plus. Évènement « à part« , unique, Jésus métamorphosé. Et non seulement cela, mais sa métamorphose est accompagnée : voici « Moïse et Elie parlant avec lui « : Jésus se fait connaître dans un dialogue avec les deux plus grands de la Tradition juive, les deux [schaliah], en hébreu, qui sont tenus comme des porteurs de la parole de Dieu lui-même, qui ont porté sa parole en tant qu’ambassadeurs plénipotentiaires, les deux qui ont pu engager Dieu lui-même par les paroles qu’ils ont dites.

     La métamorphose de Jésus n’est pas seulement d’un Jésus resplendissant mais d’un Jésus-parole, ce que confirmera la voix dans la nuée : « …entendez-le ! » Et cette parole n’est pas pléthore de mots, auxquels il faudrait à notre tour répondre par d’autres mots. Pierre a bien compris qu’il y a une parole, et Matthieu écrit que « Pierre répond » (et non qu’il « prend la parole »), mais sa réponse est inadéquate parce qu’elle exprime seulement le désir d’arrêter le temps et prolonger pour toujours ce moment. La parole qu’est Jésus est plutôt communication de vitalité profonde, elle entraîne, l’expérience continue et les disciples sont soulevés plus loin encore, dans la « nuée lumineuse » qui les « obombre« . Qu’est-ce que c’est que ce charabia ??!

     Une « nuée lumineuse« , c’est un phénomène contradictoire, c’est un oxymore autant que « cette obscure clarté qui tombe des étoiles« . C’est surtout la nuée même qui a conduit le peuple de Dieu hors d’Egypte et de l’esclavage vers la liberté. « Obombrer« , couvrir de son ombre (alors ? nuée ? ou lumineuse ?), c’est le mot qu’emploiera aussi Luc dans la visite de l’ange à Marie : « L’Esprit saint t’obombrera« . Vivre la métamorphose de Jésus, ce n’est donc pas seulement le voir, c’est en quelque sorte le concevoir en une expérience qui est au-delà de ce qui nous rassure, dans un déplacement intérieur qui nous entraîne plus loin que là où nous aurions voulu aller.

     On le comprend, il ne s’agit vraiment pas, pour Jésus, de peupler la mémoire de ses disciples d’une expérience exaltante qui pourra, aux jours mauvais, les rassurer. Parce qu’il ne s’agit pas de les rassurer. Il s’agit bien plutôt de les faire entrer dans sa métamorphose, celle de ce jour, qui prépare celle de Gethsémani et du Golgotha. La métamorphose d’aujourd’hui nous fait quitter notre sécurité d’un Jésus avec lequel il « fait bon être« , avec lequel on voudrait « faire trois tentes » : elle nous fait quitter cela pour entrer plus avant, pour nous ouvrir à Jésus autre. Autre que nous pensions, autre que nous l’attendions, autre que celui auquel nous étions (hélas !) habitués. Et c’est avec la même foi hors-sécurité que, seul, nous pourrons le suivre à Gethsémani, là encore métamorphosé -mais cette fois en vaincu, en proscrit, en condamné.

     Et si nous voulions bien nous laisser entraîner, soulever, par la métamorphose de Jésus ? Aurons-nous le courage de nous laisser soulever, au prix d’une grande terreur, à la rencontre d’un Jésus que nous ne connaissons pas ? Aurons-nous assez de foi pour nous laisser détacher du Jésus connu et tristement habituel pour entrer dans l’inconnu, pour commencer de concevoir Jésus comme il est plutôt que comme nous le faisons ?… Veux tu bien que ton Jésus se métamorphose…?

Tentation : dimanche 5 mars

Tentation

     « En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. » Nous voilà avec Jésus au tout début de ce qu’il est convenu d’appeler sa vie publique, dans un événement qui n’a précisément rien de public ! D’après Matthieu, dont le témoignage nous guide aujourd’hui, Jésus vient d’être baptisé par Jean : il s’est mêlé à la foule des pécheurs venus se faire baptiser. Jean l’a reconnu mais Jésus veut être entièrement solidaire du peuple des pécheurs, il veut se mettre à portée du dernier des hommes. Et voilà qu’une initiative de son Père change du tout au tout la vie de Jésus : une déclaration d’amour publique, « Celui-ci est mon Fils Bien-aimé, en qui je trouve ma joie », arrache Jésus à l’anonymat et le jette en pleine lumière. Et désormais sa vie sera une réponse publique à l’initiative d’amour de son Père : je suis son Fils, il m’aime.

     Il y a lieu de s’étonner, alors, de cette suite immédiate : « Alors, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. » Drôle de manière de rendre un témoignage public à l’amour du Père que de s’enfoncer dans le désert ! A moins bien sûr que ce ne soit en quelque sorte le laboratoire de ce témoignage : tout amour naît d’un secret, toute parole d’un silence… Cela expliquerait bien le désert, lieu du secret et du silence, ainsi que l’Esprit, agent de cette conduite.

 

     Mais pas la clause « …pour être tenté par le diable. » Et surtout pas si, pour nous, la tentation est proche du péché, presque déjà le péché. En tous cas, si elle nous compromet sérieusement avec lui. Mais la tentation est-elle bien cela ? Et en ce début de carême, si nous voulons nous aussi, avec Jésus, renouveler notre vie dans ce témoignage d’amour rendu au Père, n’est-il pas bon de réfléchir un peu sur ce qu’est cette fameuse « tentation » qu’à tout coup (l’expérience le montre), nous allons rencontrer. En ce qui me concerne, le jeudi après les Cendres est le jour où il se passe autre chose que ce que j’avais héroïquement décidé la veille, Mercredi des Cendres…

     En hébreu, « tenter » et « éprouver » sont deux traductions d’un même verbe, signifiant littéralement « voyager à travers ». Ainsi, lorsqu’au désert, après la sortie d’Egypte, Dieu « voyage à travers » son peuple, il éprouve son cœur, il éprouve sa fidélité ; en revanche, quand c’est le peuple qui prétend « voyager à travers Dieu », il tente Dieu, et cela n’est absolument pas permis. La tentation ressortit donc avant tout à la condition humaine. Dans le voyage de l’Exode, dans le voyage de notre vie, Dieu voyage à travers nous.

     Et que fait-on quand on voyage ? On est bien souvent à la croisée des chemins, on doit choisir. Choisir entre le bien et le mal ? Ce serait trop simple, si les choix étaient ainsi étiquetés : qui choisit le mal pour le mal ? Mais on peut avoir à choisir entre deux itinéraires, qui ont chacun leurs avantages et leurs inconvénients. Plus redoutable, on peut avoir à choisir entre plusieurs routes dans un embranchement, alors qu’on ne sait plus trop où l’on est : on sait bien où l’on voudrait aller, mais on n’a pas la moindre idée de comment.

     Jésus affronte plusieurs choix, son voyage passe par plusieurs carrefours. Evidemment, la manière qu’a l’évangéliste de nous présenter la chose est en quelque manière déroutante : car c’est tout au long de son voyage, tout au long de sa vie, qu’il rencontre ces choix, et non pas une bonne fois pour toutes. Il faudrait notamment relire ce récit des « tentations au désert » en creux, lorsque nous lisons d’autres passages, et notamment quand Jésus est mis dans un conflit. A chaque fois, c’est un choix à renouveler, pour lui comme pour nous.

     En particulier, il me semble que Jésus est confronté à la tentation du pouvoir. C’est ce qu’a si bien pénétré Dostoïevski dans sa légende du Grand Inquisiteur (cf. F. DOSTOÏEVSKI, Les frères Karamazov, éd. de la Pléïade pp.267-287). Il sait où il veut aller : rendre un parfait témoignage au Père qui l’aime. Mais comment va-t-il le faire ? Il pourrait user de son pouvoir pour lui-même, et même pour d’autres : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Les hommes se battraient-ils encore, s’ils avaient tous à manger ? Du pain pour tous, ne serait-ce pas là une preuve merveilleuse de l’amour du Père ? Si l’amour se prouvait….

     Il pourrait aussi provoquer devant tous une intervention spectaculaire du Père, en mettant sa propre vie en danger. « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas » Mais ce serait ignorer son insondable paternité, qui nous laisse faire, pour mieux s’émerveiller des inventions de notre amour. Il pourrait aussi prendre le pouvoir mondial, ce serait différent si c’était lui qui l’exerçait ! « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Mais ce serait entrer dans le jeu des puissances de ce monde, au contraire de l’ouvrir, ce serait le replier un peu plus sur lui-même….

     Jésus choisit, à chaque fois, le non pouvoir, jusqu’au bout, avec pour seul repère la parole de Dieu. Les choix qui s’offrent à lui , ce qu’il choisit comme ce qu’il refuse, s’adressent tous à son désir : ce n’est pas cela qui les différencient. Mais certains sont d’une vue large, d’autres d’une vue partielle; certains sont moins incarnés, d’autres vraiment incarnés; certains sont ouverts sur un inconnu, d’autres dans la limite du connu…

     Et nous, que choisirons-nous ? Comment choisirons-nous ? Notre volonté est ainsi faite qu’elle fonctionne dans la confrontation, elle a besoin de susciter un terme contraire pour pouvoir choisir et s’engager. N’ayons pas peur de ces choix, en nous repliant trop facilement derrière « le bien et le mal » -ce qui signifie surtout que nous voudrions tirer le « bon » numéro sans avoir à accomplir ce voyage intérieur. En particulier là où nous exerçons un pouvoir : famille, profession, association, loisirs… comment allons-nous exercer celui-ci ?