Entraîné par la foule (dimanche 10 avril).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous voici à nouveau avec le récit de la Passion. Je continue mon bizarre projet de le commenter en avançant dans le récit en général, mais tour à tour chez chacun des évangélistes. Pour ceux qui voudraient quelque chose sur l’entrée triomphale à Jérusalem, un pari fou ; et pour ceux qui voudraient réfléchir à d’autres parties du récit de la passion, je me suis déjà arrêté sur l’onction à Béthanie dans le cadre de la trahison (chez Marc), saisir les moments uniques, au dernier repas avec les disciples (chez Luc), décisive offrande de soi, à l’annonce du reniement après le repas (chez Matthieu), nos chutes ont un sens, et à Gethsémani (chez Marc), nuit de l’angoisse. Et j’en arrive cette année à l’arrestation, chez Luc.

Et notre passage commence par un décalage avec ce qui a habituellement lieu : « Il était encore en train de parler, voici une foule… » D’habitude, Jésus parle aux foules, elles viennent pour l’entendre et c’est une fois qu’elles sont là qu’il parle. Mais cette fois-ci c’est autre chose, la foule l’interrompt ! L’arrivée de la foule ne provoque pas sa parole, mais au contraire l’arrête.

Il est vrai que les rapports de Jésus et de la foule ont toujours été ambivalents : elle peut se rassembler et même le chercher pour l’entendre ou le voir ; elle peut aussi s’étonner de ce qu’il dit et le quitter ; elle peut l’acclamer avec enthousiasme comme roi ; sous peu elle va réclamer sa mort. Elle peut être un refuge ou une protection pour lui : les chefs craignent la réaction de la foule s’ils arrêtent Jésus. La foule est un enjeu : c’est pour l’atteindre et la pénétrer qu’il mobilise ses disciples et les organise grâce aux Douze ; mais ce faisant, il manifeste ne pas vouloir traiter la foule comme foule, mais bien plutôt y distinguer des individualités, des personnes particulières. Ce sont les personnes dans la foule qu’il faut atteindre et toucher…

On comprend à cette dernière remarque que la foule comme telle n’est pas souhaitable, pour Jésus. Une foule, c’est une sorte de houle humaine, manipulable, mais aussi aisément incontrôlable. La foule, c’est le nombre où l’on se fond, où l’on perd son individualité. La foule, c’est le « tout le monde fait comme ça ». La foule, c’est l’idée reçue, les a priori, le règne de la rumeur. La foule, c’est celle que l’on nourrit d’idées creuses et de formules toutes faites pour donner l’illusion du consensus -et le consensus, souvent, se substitue au vrai dans l’esprit de beaucoup-. En cette période électorale, on voit à l’œuvre dans les grandes largeurs cette manipulation des foules : « pour le progrès ! » (mais le progrès de quoi ? Et comment ? Et vers quoi ?) ; « c’est la faute des immigrés !« , etc.

Mais on voit bien que la stratégie de Jésus, devant les foules qui viennent pour le voir ou l’écouter, c’est à la fois de s’adresser à la foule et de la pénétrer, d’en rejoindre les individualités, ou de la morceler en plus petits groupes (comme lors des multiplications des pains), de manière à réduire cet effet de masse, de manière au contraire à construire des libertés c’est-à-dire des déterminations individuelles (éventuellement qui lui résistent : car il est alors possible de partir).

Maintenant, « … voici une foule« , et cette fois ce n’est pas lui qui la rassemble, ce n’est pas pour l’écouter qu’elle se constitue. « … voici une foule, et le dénommé Judas dans les Douze les conduisait… » Chacun des Douze a été appelé par son nom, ils sont connus par leurs noms, non seulement de Jésus mais de tous. Il en est ainsi parce qu’il faut justement qu’on les reconnaisse comme prolongeant l’action du Maître, comme des relais authentiques et fiables. Et s’ils sont Douze, comme l’étaient les douze tribus d’Israël depuis longtemps tombées en désuétude, c’est pour manifester à eux-mêmes et à tous l’intention du Maître de renouveler, de « refonder » Israël (et pas d’en constituer un autre à côté). En précisant que c’est l’un des Douze, Luc rappelle de quelle proximité privilégiée celui-là bénéficie, il suggère aussi de quels renseignements de première main il dispose : les Douze savent tout. Or celui d’entre les Douze appelé Judas conduit cette fois la foule. Il la conduit vers Jésus. Position ambigüe : habituellement, Jésus envoie les Douze vers la foule, les instille dans la foule, mais elle ne se constitue pas derrière eux ou autour d’eux. Que va-t-il se passer ?

« …et il s’approcha de Jésus pour l’embrasser« , littéralement « pour lui donner un signe d’amitié » ou « pour l’aimer« . Extérieurement, tout ressemble à un disciple dévoué qui a réuni lui-même une foule, pour une fois, et qui la conduit vers son Maître et donne à celui-ci un gage visible de son amitié. Et Luc ménage bien son lecteur, car rien dans ce qui précède immédiatement ne permet de deviner autre chose : ni description de la foule, ni mise en scène préalable des intentions des uns et des autres, rien. Seulement cette position particulière par rapport à la foule : il a constitué une foule, là où Jésus toujours atomise (au sens de réduire à ses particules élémentaires) la foule. L’effet n’en sera que plus cruellement frappant.

Giotto di Bondone, Le baiser de Juda (1304), fresque 200 x 185, Capella degli Scrovegni, Padoue.

C’est Jésus lui-même qui dévoile les intentions, l’invisible : « Mais Jésus lui dit : Judas, par un baiser tu livres le fils de l’homme ? » Ce n’est pas une vigoureuse dénonciation, c’est une question, où l’on sent de la surprise… Appelé par son nom, comme au premier jour, l’affection lui reste fidèle et authentique. Les mots mis sur ce qu’il fait, « tu livres le fils de l’homme« , décrivent crûment ce qui est en train de se passer. Le mot [paradidomi], livrer, est aussi transmettre. C’est un verbe que Luc l’historien emploie dès le début de son évangile pour identifier ses sources : « ce que nous ont transmis/livrés ceux qui ont été témoins depuis le commencement..« . Et les auteurs du Nouveau Testament désignent justement l’essentiel de ce qu’il faut se donner les uns aux autres de la foi par ce mot de [paradosis], la transmission, la tradition. C’est un mot qui est tout sauf innocent.

Dans ce moment crucial (s’il en est ! Puisqu’il conduit à la croix…), s’effectue la première « transmission« , la première « tradition« . Comme si, au cœur de tout ce qui était transmis, il y a fait avant tout Jésus livré. Et le tout premier acteur de cette transmission, c’est…. Judas ! Horreur ? Non, mais dans ce mot on entrevoit quelque chose de formidable, d’immense. Un dépassement infini de l’évènement ponctuel, intégré dans un projet fou et grandiose, où même les actes contraires ont leur place. Même les pires choses, même les actes les plus destructeurs et traîtres, trouvent une place dans l’immense projet de Jésus, quand lui-même a anticipé, et par là-même dépassé, ce qui se joue à présent en acte. « Ceci est mon corps, [didomi] pour vous« . Par son consentement anticipé même, il est plus grand que cette force qui va maintenant l’écraser.

Mais il y a un point encore, et c’est peut-être le point capital, dans la question. « par un baiser… ? » S’il y a surprise, c’est là qu’elle porte. Que Judas se soit apprêté à le trahir, il le savait, il avait essayé de l’en dissuader en lui faisant connaître à diverses reprises qu’il savait bien. Mais que cela se fasse par le signe de l’amour, de l’amitié… Et ce geste, geste d’amour accompli par l’un des douze préférés, nous averti de nos propres trahisons. Quels gestes faisons-nous, qui devraient être « gestes par amour », et ne sont que les coquilles du contraire, de nos propres intérêts ? Le ritualisme m’apparaît ici dans toute son horreur : rites accomplis mais sans amour, et même parfois pour se montrer, se mettre en avant. Mais pas seulement : il y a tant de duplicité en moi.

Réaction de ceux de l’entourage : réaction violente. Les épées sortent, le sang coule. Mais un mot impérieux les arrête, littéralement : « Cédez ! Jusque-là ! » Ce n’est pas simplement un « stop ! », un refus de la moindre violence, d’entrer dans la spirale de la violence. On aimerait que ces mots soient gravés en énormes lettres dans les lieux de décision des disciples de Jésus. Oui c’est un refus total de la violence, et surtout pour le motif de « défendre Jésus », dérisoire prétention. Mais c’est plus que cela encore. L’injonction de céder, c’est celle d’avoir le dessous, de laisser la violence s’exercer. Lui céder le pas, c’est justement n’y pas céder, ne pas s’y engouffrer. Le choix d’être plus grand qu’elle nous aussi en l’abaissant faire son œuvre. C’est un comportement rare, exigeant, héroïque même. Peut-on exiger de quelqu’un un tel comportement ? C’est ce qu’il fait pourtant, et c’est ainsi que, pour ma part, je comprends le « jusque là ! » : oui, je vous demande d’aller jusque-là.

Et puis il leur adresse la parole, il parle à cette foule qui l’a interrompu. Et de ce fait même, elle devient moins indistincte, elle est « ceux qui sont venus l’arrêter », un pluriel et non plus un singulier massif. Et voilà ceux qui la composent : grands-prêtres, chefs des gardes du temple et anciens. Comme si sa parole avait cet effet de rejoindre chacun et de disjoindre du même mouvement la foule. Et ses mots portent : « Comme contre un brigand vous êtes sortis avec épées et bâtons ? Chaque jour j’étais avec vous dans le temple et vous n’avez pas étendu les mains sur moi, mais vôtre est cette heure et le pouvoir des ténèbres. » Encore une question, encore un étonnement. C’est impliquant une question : il faut bien trouver sa réponse ! Chacun, dans cette foule, est renvoyé à sa motivation, mais aussi à son histoire avec Jésus. « J‘étais chaque jour avec vous« , oui c’est bien la même foule. Pour le prendre, il suffisait des mains : pourquoi des instruments, comme s’ils craignaient d’avoir à se défendre ? De quoi ont-ils peur ? …

Et puis, clairement, Jésus s’abandonne à la force, celle qui broie et écrase. « vôtre est cette heure et le pouvoir des ténèbres« . Il consent, lui. A la parodie d’amour du baiser, il répond par le don de soi venu du cœur, l’amour vrai. A celui qui le livre, il se livre.

Un commentaire sur « Entraîné par la foule (dimanche 10 avril). »

  1. Merci Merci pour cette réflexion sur LA FOULE: Qui suis je dans cette foule ?
    Il n’y a qu ‘un Seul Maître à suivre..et pas forcément les orateurs(trices)..alors cela demande de se replonger dansent soi,au plus profond , de réfléchir, mediter et prier surtout..pour être bien éclairé et agir en connaissance de cause.

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