Choisir ce qui est petit : dimanche 25 août.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes toujours dans l’évangile de Luc, mais cette fois un peu plus loin. Nous avons quitté la séquence dont le thème était l’argent, plus précisément l’appât du gain et ce qu’il recèle. Mais nous sommes toujours dans un ensemble de petits faits ou dits, que Luc organise et classe pour constituer son portrait de Jésus.

     Après cette séquence, Luc en construit une autre dans laquelle l’idée de temps me paraît le fil rouge. D’abord, il place une adresse aux foules, donc à tous, qui prend la forme d’un reproche sur un manque de discernement aussi bien sur ce qui se joue dans le temps présent, que sur l’usage de ce temps pour accomplir la justice, qui est à la portée de tous. C’est un appel fait à l’intelligence de tous, même s’ils n’ont pas fait le pas de la foi. Le temps est un espace pour réfléchir et agir avec intelligence. Et dans ce contexte intervient une annonce à propos de Galiléens cruellement massacrés sur l’ordre de Pilate : et Jésus de récuser l’idée d’une « justice immanente », et d’appeler tous à une « conversion ». Ensuite c’est une parabole à propos d’un figuier qui ne donne pas de fruit : l’idée du temps reste centrale, avec cette fois-ci l’idée que le temps est une patience divine, une occasion donnée de changer : et certains évènements y incitent particulièrement. C’est ensuite une controverse à propos de la guérison d’une femme infirme depuis dix-huit ans : fallait-il la guérir un sabbat, et non dans le temps -les six jours- laissé pour les œuvres à accomplir ? Mais le temps apparaît plutôt comme toujours opportun pour faire du bien, et non d’abord ritualisé. Deux petites paraboles ferment cette séquence, présentant le royaume de dieu comme une graine de moutarde ou comme du levain : dans les deux cas, c’est le temps qui le fait grandir, et qui fait tout grandir.

     Le récit qui nous est donné aujourd’hui ne me paraît pas faire partie de cette séquence dont le temps est le fil rouge. S’agit-il d’une nouvelle séquence ? J’avoue ne pas en voir le nouveau fil rouge. Peut-être le découvrirons-nous en avançant… Ami lecteur, n’hésite pas à suggérer ce que t’inspire ton intelligence !

Mon modeste commentaire :

     « Et il parcourait  par villes et villages en enseignant et faisant le voyage à Jérusalem. » C’est bien un nouveau moment dans lequel Luc nous introduit, en re-précisant les données avec lesquelles il compte pour faire sens. Nous revenons à cette donnée fondamentale de la marche publique, publiée en tous cas, vers Jérusalem, c’est-à-dire cette confrontation ouverte et déclarée avec les pouvoirs politiques et religieux en place, et cela pour instruire les Douze (et les disciples par la même occasion) de la portée de l’engagement à sa suite : non pas établissement d’un pouvoir mais au contraire mise en jeu de sa vie face aux pouvoirs. Dans cette marche où faire le voyage est l’occasion d’enseigner, et où le voyage lui-même est un enseignement, Jésus ne perd pas une occasion de pénétrer dans une ville ou un village. On se souvient que certains refusaient parfois de l’accueillir ou que l’accueil y était parfois mitigé. Ce n’est plus un obstacle apparemment, ou plutôt il s’y confronte directement et résolument.

     Et c’est dans ce contexte que quelqu’un (on n’en saura pas plus) pose la question : « seigneur, si les ‘devant-être-sauvés’ [étaient] peu ? » C’est la portée même de sa mission qui est interrogée. Tout ça pour ça ? Et si tout ce déploiement d’énergie ne servait finalement à rien, ou presque ? Luc ne nous dit rien sur celui qui pose la question, peut-être parce que Jésus se la pose lui-même ! Et combien nous-mêmes, dans nos meilleures dispositions et résolutions et engagements, n’avons nous pas les jambes coupées par cette tentation du découragement ! Alors bien sûr, on peut trouver aussi une portée « théologique » à la question : faut-il se contenter d’un petit nombre de disciples (rappelez-vous, le « petit troupeau »…) et renoncer au « peuple immense » ? Faut-il préférer une Église des confessants, peu nombreuse mais très motivée (voire fanatique ?), à une Église du tout-venant, variée mais ouverte (voire dénaturée ?) ? La question est aussi très importante et très actuelle, dans un contexte où l’Eglise est en récession et où les tentations du repli sur soi n’ont peut-être jamais été aussi grandes et actives (radicalisation, nouveau ritualisme, crispation sur l’identité,…). Mais il me semble que la tentation du découragement doit être affrontée d’abord, parce qu’elle pourrait bien expliquer une bonne part des prises de parti dans l’autre question.

     Ainsi donc, quelle réponse Luc met-il, ou recueille-t-il, dans la bouche de Jésus ? «Battez-vous … » tout le contraire du découragement ! Le verbe signifie concourir, lutter, combattre. Il est souvent traduit par « Efforcez-vous… », mais il me semble que nous entendons alors un mol « Faites un effort… » : non, il s’agit d’un vrai combat, d’une vraie énergie, de celles qui font survivre ou non. Pas de découragement devant ce qui est à faire, comme dans un concours il faut se battre en allant chercher toutes ses ressources, faire en sorte d’avoir donné le meilleur et de n’avoir rien à regretter. Et il ne s’agit pas de se battre contre les autres : « Battez-vous pour entrer par la petite porte,… » L’adjectif [sténos] signifie étroit, resserré, mais aussi gêné, de peu d’importance, pauvre. Jamais, dans tout ce texte, ne nous est dit ou dans quoi cette porte introduit : c’est donc sur la porte elle-même que nous sommes appelés à nous concentrer, c’est-à-dire sur ce par quoi il faut passer. Et ce qui compte n’est pas ce qui est obtenu en se battant, mais bien de se battre et comment on se bat. La préposition [dia] signifie d’ailleurs bien par, à travers, mais toujours fondamentalement avec une idée de séparation.

02B5ABB9-3022-4DA9-9193-6F53ED595F06
La petite porte de la Basilique de la Nativité à Bethléem.

     Le sens que je comprends est : battez-vous, et que ce soit pour passer par ce qui n’a pas d’importance, par ce dont on fait peu de cas, ce qui ne compte pas aux yeux de la plupart. En y pensant, il me semble que c’est le vrai remède au « à quoi bon ? ». D’une part, les choses trop grandes, les grands projets, sont ceux qui bien souvent sont hors de portée, alors que les petites choses le sont (éventuellement avec effort) ; d’autre part, choisir ce qui ne compte pas, c’est renoncer d’avance à se construire une image, à vouloir être celle ou celui qui « a fait ça » : or il me semble que le découragement, voire le désespoir, sont souvent d’abord fils de l’atteinte mortelle portée à notre image. Et on voit apparaître l’idée de séparation : se séparer d’une image de soi, se séparer d’une idéalisation que moi j’ai créée et qui par nature est inaccessible, pour venir à ce que je suis, comme j’ai été créé, et qui est ma réalité. Le vrai combat, le spirituel, n’est un combat contre personne mais un combat énergique pour se rapprocher de son être véritable.

     Si l’on rapproche cette interprétation du contexte dans lequel Luc a choisi d’insérer ce propos, contexte brossé en à peine quelques traits choisis, il me semble que c’est exactement ce que fait Jésus lui-même : sa grande marche vers Jérusalem, il ne la fait pas comme une grande campagne faite de meetings, avec caméras et séquences calculées, avec grandes promesses, discours charpentés et bien ordonnancés, etc. Non, il zigzague de village en village, ville, hameau, au fur et à mesure que ces lieux s’offrent à sa proximité, essuyant des refus, trouvant un hébergement, faisant une guérison, répondant (parfois négativement) à une demande ou une question… C’est humble, c’est petit, c’est pauvre, c’est sans aucune maîtrise du résultat. Finalement, l’objection « tout ça pour ça » tombe à plat : précisément, il ne s’agit pas de « tout ça », d’une immense usine à gaz, d’une machine bien huilée, c’est tout le contraire. Non qu’il n’y ait pas de grand dessein réfléchi : il va à Jérusalem, on a rappelé pour quoi. Mais il y va par la petite porte.

     Mais Jésus continue de tirer le fil : « … parce que beaucoup, je vous dis, chercheront  à entrer et ne seront pas assez forts. » La question de base était « Et s’ils étaient peu…? » et voilà les beaucoup. Clin d’œil contradictoire aux partisans du nombre restreint ? En tous cas, l’erreur sera commune de chercher à entrer, sous-entendu : mais pas par la petite porte, et là, ils ne seront pas assez forts ou pas capables. Les grands projets ne sont pas à la portée de tous. Cela veut dire aussi, sur le plan ecclésiologique, qu’une Église du grand nombre ne peut être qu’une Église des petits, non des puissants. Que la vie chrétienne est d’abord une vie dans les petites choses de tous les jours, avec les personnes de rencontre de notre quotidien : c’est là que se fait pour chaque disciple la montée vers Jérusalem. Cela induit aussi des choses sur la « constitution » de l’Eglise. Même si le deuxième Concile du Vatican a expressément mis fin à la dichotomie Eglise enseignante – Eglise enseignée, la structure d’aujourd’hui reste largement héritée de cette dichotomie. Or cette « constitution », d’une part fait peu de cas des petits et de la vie courante, bref de la petite porte, au profit des grands projets pastoraux ou missionnaires hiérarchiques, d’autre part met en péril toute l’Eglise quand cette même hiérarchie, comme c’est le cas aujourd’hui, se trouve gravement en défaut (et justement de n’avoir pas protégé des « petits »). Cela appelle une autre manière de « constitution », où ce que vivent les fidèles soit prépondérant. Pie XII disait : « Les laïcs sont l’Eglise », il est plus que temps que cela se traduise institutionnellement !

     Suit un ensemble curieux dans sa forme, qui commence comme une parabole, mais tourne vite à son application immédiate en disant « vous » : « Une fois que le maître de maison se sera réveillé et aura bouclé la porte, vous commencerez à rester dehors et à toquer à la porte en disant : seigneur, ouvre-nous ! Il répondra et vous dira : vous, je ne sais d’où vous êtes ! Alors, vous commencerez à dire : Nous avons mangé en face de toi, et bu, et, sur nos places, tu as enseigné ! Mais il dira : Je vous dis : je ne sais d’où vous êtes ! Ecartez-vous de moi, tous, ouvriers d’injustice ! Là sera le pleur, le grincement de dents : quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes dans le royaume de dieu. Et vous, jetés dehors, à l’extérieur ! Il viendront de l’orient et de l’occident, du septentrion et du midi, pour s’installer dans le royaume de dieu. Et voici : il est des derniers qui seront premiers, et il est de premiers qui seront derniers ! » Au début de cette déclaration, on retrouve la porte : cette fois-ci, elle est bouclée, fermée. Et cela, une fois que le maître de maison s’est réveillé, relevé : un vocable que les premiers chrétiens emploient aussi à propos de la résurrection. C’est que cette fameuse porte, manifestement, n’est pas pour toujours ouverte, qu’il y aura un moment où les jeux seront faits. Tout se passe comme si, pour Luc, dans ce temps-ci où nous sommes encore, le maître avait temporairement disparu : c’est maintenant le temps de la petite porte. Passé ce temps, il ne servira à rien de s’agiter. De même qu’en ce temps-ci, nul ne peut se contenter de côtoyer Jésus, même de manger et boire avec lui et de l’entendre enseigner ! Aller à l’église ne suffit pas, loin de là. Ce qui compte, c’est de ne pas devenir « opérateurs d’injustice » : [ergatos] c’est celui qui œuvre, l’auteur, l’artisan, l’ouvrier. [adikia], c’est l’injustice, le tort fait, la faute, étymologiquement l’absence de règle ([dikè]), de droit. Celui qui fait en sorte que le droit ou la place de chacun ne soit pas respectés. S’être comporté comme un grand, un puissant, quelqu’un qui compte. Décidément, chercher la petite porte, c’est tout autre chose. La suffisance, qui fait se croire du nombre des « bons » ou des « gens biens » et qui fait regarder de haut ce que d’autres vivent, est un piège. A la fin, le peuple des vrais disciples apparaîtra bien comme un peuple immense et de toutes origines, de l’orient et de l’occident, du nord et du midi : ce sont ceux qui l’auront vécu comme un nombre restreint qui se retrouveront effectivement en nombre restreint mais… à l’extérieur ! Ouverture et humilité sont décidément les maîtres-mots.

Une démarcation dans le cœur : dimanche 18 août.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Notre texte d’aujourd’hui fait immédiatement suite à celui de la semaine passée, mais à la partie que je n’avais pas commentée. Faute à moi. Cela veut dire que le discours est toujours adressé aux Douze, et qu’il faut que je reprenne un peu ce qu’il a commencé par leur dire…

Mon modeste commentaire :

     En fait, la parole adressée à Pierre -et, je le suppose, à travers lui aux Douze- naît d’abord de la fin des recommandations aux disciples, recommandations de veiller. Cette recommandation s’enracine d’abord dans un rappel de l’Exode et de Samuel : « Que vos reins soient ceints et que vos lampes brûlent. » Autrement dit, une fois défaits de vos biens et surtout une fois défaits de ce qui vous permettrait de croire assurer vous-mêmes les fondements de votre vie, soyez attentifs aux appels d’en-haut. « Que vos reins soient ceints » rappelle la situation des Hébreux en Egypte lors de la nuit pascale : ils mangent l’agneau les reins ceints, les sandales aux pieds et le bâton à la main, bref en situation de partir à l’instant, dès que le signal en sera donné. « Que vos lampes brûlent » m’évoque irrésistiblement la situation du jeune Samuel, entretenant les lampes du sanctuaire pendant que dort le grand-prêtre Eli, et qui s’entend alors interpeler par son nom. Dans ces deux cas, il y a une ouverture à l’inattendu, ou plutôt à l’inconnu car à vrai dire on s’attend à quelque chose mais dont on ignore la nature ou la portée.

     Cette recommandation générale d’une attitude du cœur prêt à « démarrer » se précise ensuite avec deux images très différentes : la première, celle des hommes « qui attendent leur seigneur à son retour des noces » : on se rappelle les scénarios de noces, le fiancé allant de nuit, à un moment non annoncé, chercher sa fiancée chez le père de celle-ci où elle attend avec ses amies, puis revenant avec elle pour l’introduire sous son toit et commencer la fête avec tous ceux qui auront suivi le cortège, invités prévus et imprévus. Pour les serviteurs ([doulos] = l’esclave) de la maison, c’est donc une attente prolongée à travers la nuit, sans repère d’aucune sorte, mais où tout doit être instantanément prêt pour une fête somptueuse aux invités très nombreux sans qu’il soit possible non plus d’en prévoir le nombre. Il faudra à manger, à boire, du froid et du chaud, de quoi se laver, se reposer, se divertir, tout cela instantanément !! C’est donc une vraie performance que la disponibilité à ce moment rare et unique. La récompense est d’ailleurs inouïe : le seigneur lui-même « se ceindra, les installera et passera les servir » ! C’est lui, le seigneur de la maison, qui adoptera à leur égard cette attitude de l’Exode (le verbe « ceindre » est mot pour mot le même) et qui les traitera comme les seigneurs, lui se faisant l’esclave.

     La deuxième image est très différente, c’est le maître de maison cette fois-ci qui veille, non le serviteur. Et l’attente n’est pas du tout heureuse : il s’agit de se prémunir contre le voleur. Mais justement, le maître de maison n’a pas veillé, parce que la venue du voleur n’est pas connue, pas repérable, et si au moins la date du mariage du maître (à défaut de son heure d’arrivée) est connue des esclaves de la maison, la venue du voleur peut se reproduire toutes les nuits (on ne parle même pas des cambriolages de jour !). Or la venue du « fils de l’homme » se fera justement « à l’heure où vous n’y pensez pas« . Cette venue du fils de l’homme est un thème de l’apocalyptique, elle dessine l’arrivée d’un être issu du monde divin équipé pour assurer la victoire divine et emporter avec lui tous les « élus ». Par définition, il ne peut y en avoir aucun signe avant-coureur, la surprise étant même une des conditions de sa victoire définitive et totale. La seule solution est une disponibilité de chaque instant. Nous avons donc au total une image heureuse et une plutôt effrayante (et nous rejoignons ainsi les deux sentiments naissant du don aux disciples du royaume !), et une double motivation pour l’attente, attente d’une chose heureuse (assortie d’une récompense inouïe) et attente plus « défensive » d’une chose terrible. Il faut être prêts à « démarrer », mais soit pour accomplir au mieux son service, soit pour éviter la catastrophe.

     Je pense que c’est cette deuxième image, non la première, qui provoque la question de Pierre : « C’est pour nous que tu dis cette parabole, ou aussi pour tous ? » Pierre, c’est une évidence, se sent concerné. Mais la venue du fils de l’homme relevant, dans l’imaginaire religieux, du « salut » du monde, il peut se demander légitimement si tout le monde n’est pas concerné, donc non seulement les disciples, mais par-delà, les foules. La réponse à la question même est indirecte : une catégorie particulière de serviteurs est désormais décrite en filant la métaphore précédente. C’est une manière de dire, sans doute, que ce qui a été dit précédemment vaut pour tous sans exception, mais qu’une exigence plus grande porte sur celui des serviteurs « qui connaît la volonté de son seigneur« . Ce serviteur-là est comparé à [ho pistos oïkonomos ho fronimos]. Le [oïkonomos], c’est celui qui règle la vie de la maisonnée, c’est l’intendant. Il s’agit d’un rôle d’esclave mais qui est spécialement digne de la confiance de son maître. Dans le monde romain (donc, plus à l’occident : « un peu plus à l’ouest » !!), il n’était pas rare qu’un maître affranchisse son intendant à sa mort, et fasse de lui son héritier. C’est dire si le rôle de ce dernier est très en vue.

     Et il s’agit bien ici d’un intendant qui est [pistos], digne de foi, sûr, honnête, loyal mais aussi qui a foi, qui croit : le traduire par fidèle peut recouvrir ces deux sens, actif et passif. Mais ce n’est pas le seul trait qui caractérise notre intendant, il est aussi [ho fronimos], le réfléchi, l’intelligent, celui qui raisonne, qui sent bien les choses. Donc, parmi les serviteurs, il en est de distingués, à cause d’une part de leur fiabilité et de leur fidélité, d’autre part à cause de l’usage judicieux qu’ils font de leur intelligence et de leur sensibilité (les deux). Ceux-là, il les établit « sur sa domesticité« , non pas pour dominer et peser, mais « pour donner en son temps la mesure de blé », c’est-à-dire veiller à ce que chacun ait ce qu’il lui faut, et au bon moment. Ce n’est pas le « chef » des serviteurs, mais celui grâce auquel chaque serviteur donne sa pleine mesure. Or le maître cherche de tels serviteurs, mais il est d’autant plus impitoyable avec ceux qui, à l’usage, ne se montrent pas « fidèles« , et leur châtiment est bien plus dur que le châtiment des autres. On a donc encore, et à un degré plus fort encore, ce double registre heureux et effrayant. Et c’est là qu’interviennent les paroles données aujourd’hui.

     « Un feu suis-je venu jeter sur la terre, et que je veux que déjà il soit allumé ! » Jésus répond toujours à Pierre, mais cette fois il parle de lui-même. Il commence par son désir, son souhait, sa volonté. Il est venu « jeter un feu sur la terre« , expression poétique sujette à interprétation multiple ! Bien sûr, notre langage d’aujourd’hui évoque ceux qui « mettent le feu » pour parler de ceux qui soulèvent l’enthousiasme unanime de tous. Mais dans l’univers de Luc, peut-on ne pas penser à son récit du don de l’esprit saint en langues de feu ? Le feu est multifonctions : maîtrisé, il purifie, il réchauffe, il est à la base de toute industrie et de tout développement humain (qu’on se rappelle le mythe de Prométhée); non maîtrisé, il détruit, il dévore, il ne laisse rien… On a donc avec cette image, l’évocation de cet élément, l’ouverture sur un monde entièrement renouvelé, éventuellement au prix fort. Et ce désir est ardent, il veut que « déjà il soit enflammé » : le mot n’évoque pas le commencement pénible d’une braise rougeoyante, mais bien le flamboiement ardent du brasier. Il voudrait que sa mission soit accomplie.

     « D’un baptême aussi j’ai à être baptisé, et comme je suis oppressé jusqu’à ce qu’il soit accompli !« Cette fois la tonalité est toute différente. Le [baptisma], quand il est neutre comme ici, désigne une immersion mais souvent le supplice de l’immersion. [baptidzoo], c’est plonger, immerger, mais souvent aussi submerger. [sunékhoo],  à la base tenir-ensemble, c’est tenir serré, comprimé, être oppressé : cette fois-ci, le désir est d’en avoir fini ! Il va être submergé de quelque chose qui a tout du supplice, et cela resserre le cœur et tout l’être tant que ce n’est pas terminé. La double affirmation de Jésus fait voir aux disciples, à Pierre qui l’interroge et aux Douze, que ce mélange d’élan heureux et de peur, il le connaît aussi lui-même et dans ses sentiments les plus intimes, constants, tout au long de l’accomplissement de sa mission. Luc nous laisse entendre ici que le disciple n’est pas plus grand que le maître, que le disciple n’est pas celui qui n’a pas peur, au contraire ! Si tu as peur, heureusement : tu es normal, tu es un disciple vrai et honnête. C’est cela, la condition du disciple. L’impavide sérénité n’est pas la condition normale, elle est plutôt suspecte, quand Jésus lui-même est habité par des sentiments aussi forts et contradictoires.

« Vous pensez que c’est la paix que je donne en partage dans la terre ? Non, vous dis-je, mais la division. Car ils sont à partir de maintenant cinq dans une [seule] maison étant divisés, trois contre deux et deux contre trois, ils sont en train d’être divisés le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre l’épouse et l’épouse contre la belle-mère. » Encore une ambiguïté sur la mission de Jésus : il n’apporte pas la paix. L’opinion (« vous pensez que…« ) selon laquelle avec Jésus, « on est bien », « tout va bien », « on est tranquille », est totalement erronée. Le verbe [paragig’nomaï], mot à mot et étymologiquement, devenir chez, ou devenir auprès de, signifie être témoin de, venir en aide, se joindre, échoir en partage. A la voix moyenne, comme c’est le cas ici, c’est l’investissement personnel de l’agent qui est souligné : Jésus souligne ici l’aide personnelle qu’il apporte en donnant (le verbe donner est ajouté à l’infinitif), du moins celle qu’on lui prête : l’opinion est qu’il apporte la paix et que c’est par là qu’il aide.

Greco guérison de l'aveugle
La guérison d’un infirme devrait faire l’unanimité. Pourtant elle divise. Pour certains elle « met le feu » et oriente les regards vers le ciel; pour d’autres elle entraîne la réprobation. Même le couple au premier plan n’est pas unanime, figure peut-être de la division intime au cœur de chacun, joie et peur…

     Mais non, c’est avec la division, et c’est le mot [diamérismos], de la même famille que le verbe [méridzoo] que nous avions trouvé à l’origine de tous ces développements dans le cri de l’homme de la foule : « dis à mon frère de partager avec moi la propriété« . Jésus ne s’était pas reconnu [méristès], diviseur. Mais ici, oui, et d’une toute autre manière. L’aide qu’il apporte est bien de diviser, de mettre à part, de faire la part des choses. Il ne fait pas le partage des biens ni des droits, ni des pouvoirs entre les hommes. Mais il pose la division, la dissension, à l’intime des relations. Le mot doit porter d’autant plus aux premiers lecteurs de Luc que le premier christianisme est avant tout familial, qu’il vit dans les maisonnées. Mais justement, ce ne sont pas forcément les maisonnées tout entières, et le choix d’être disciple est déjà un choix qui déchire, parce qu’il pose une préférence dans l’ordre des relations les plus proches, les plus intimes.

     Cela peut nous parler beaucoup aujourd’hui : dans beaucoup de nos familles, la foi chrétienne ne va pas de soi, les approches de l’évangile et de ses conséquences montrent des proximités et des distances variables. Pour les parents, cela demande du doigté pour respecter les convictions de chacun, sans briser l’unité de la famille. Un repas de Noël, par exemple, doit permettre à tous de se retrouver, sans pour autant empêcher ceux qui le voudraient d’aller célébrer à l’église et sans y contraindre ceux qui ne le souhaitent pas. La chose peut s’avérer compliquée… J’interprète les choses ainsi : bien sûr, avec un brin d’humour, on pourrait dire que de manière naturelle, il n’est pas besoin de l’évangile ni de Jésus pour créer des tensions entre père et fils, entre mère et fille, moins encore peut-être entre épouse et belle-mère !! Mais il y a sans doute dans la succession de ces trois couples une référence à un passage prophétique (Mi.7,6) reprenant déjà ces trois mêmes couples, passage qui vise avant tout à dire qu’on ne se fie totalement qu’en dieu, qui lui n’est jamais défaillant. L’unité se fait souvent par le compromis, mais la question est posée d’une unité à n’importe quel prix : à l’échelle de l’Eglise entière, cette fois, on voit qu’elle risque de conduire à l’impasse quand on veut maintenir dans l’unité des forces et des agents qui ne veulent pas nécessairement une Eglise plus selon l’évangile, mais simplement maintenir un pouvoir établi…

     En tous cas, dans la perspective d’ensemble, il me semble que cela signifie que ce mélange de joie et de peur, d’enthousiasme et d’amertume, qui caractérise le disciple dans son élan, commence dès le sein familial où l’on peut s’apercevoir, sans que la vie s’en trouve nécessairement en danger, que tout dans le choix de la foi n’est pas exempt de nuages. Le style de vie nouveau du disciple, la fameuse vigilance qui lui est liée, l’inquiétude ou l’intranquilité au cœur du disciple sont une humble participation au mode surprenant du salut par la croix apporté par Jésus. Ce ne sont pas que les biens classés « matériels », mais finalement tous les attachements qui sont en quelque sorte remis en question par l’évangile. La frontière entre ce qui est selon l’évangile et ce qui ne l’est pas passe par chaque cœur humain, et différemment. Il ne s’agit pas de ne plus avoir aucun attachement, ce serait inhumain : il s’agit d’en prendre conscience (vigilance) pour, le cas échéant, faire les choix que la charité évangélique appelle, choix qui peuvent être couteux souvent, voire déchirants parfois.

Tout changer par l’espérance : dimanche 11 août.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà plus loin dans la séquence que Luc consacre à la relation aux biens ou au fait de posséder, à la dynamique de l’évangile comparée à la dynamique de possession. Tout a commencé avec une interpellation de Jésus venue de la foule, l’appelant à être arbitre en droit, mais lui a opposé la question de sa légitimité en la matière. Puis, Luc rapporte une parabole dont le sujet est cet appétit de posséder plus que l’autre (ces deux moments nous ont occupé la semaine dernière).

      Vient ensuite un long discours aux disciples, les appelant d’abord à s’en remettre, pour la nourriture comme pour la vêture, à la providence, puis à vendre et donner leurs biens, enfin à être comme des hommes qui veillent. Si je ne me suis pas trompé la semaine passée, c’est la logique inverse de celle d’abord mise au jour, la logique de la croissance et du « posséder plus » : mais on voit qu’elle a elle aussi des développements et un approfondissement, ce n’est pas qu’une attitude inverse défensive, c’est un véritable style de vie.

     S’ensuit, après ce long discours aux disciples, un discours adressé plutôt aux Douze, portant sur une veille active dans la gestion des biens du maître, et s’ouvrant sur le caractère urgent et paradoxal de la mission de Jésus. Après, le discours change de thème et d’interlocuteurs : il s’adresse de nouveau aux foules et revient sur le jugement à porter sur les choses et les temps, ainsi que sur ses critères.

      Le passage que nous avons aujourd’hui est bizarrement coupé : il y a la fin du discours aux disciples, et le début du discours aux Douze.

Mon modeste commentaire :

     « Ne crains pas, le petit troupeau, parce que votre père se plaît à vous donner le royaume. » La phrase qui ouvre le passage d’aujourd’hui est… une conclusion ! Elle conclut en effet tout le début du discours aux disciples, qui commence sur ce même thème de la crainte : « Aussi je vous dis : ne vous inquiétez pas […]« , avec le verbe [mérimnaoo] qui signifie être inquiet, préoccupé de… Ce mot revient trois fois dans ce début de discours. Il s’agit de ne pas craindre de s’abandonner à  la providence : évidemment, s’il s’agit de prendre le contrepied de l’attitude qui consiste à se constituer des réserves pour contrôler sa propre vie, la remise de soi à la providence apparaît nettement comme un risque majeur ! D’où la comparaison avec les oiseaux du ciel et les lys des champs, bien mieux nourris ou vêtus que n’importe qui.

     C’est bien d’un contrepied qu’il s’agit : « Et vous, ne cherchez pas que manger, que boire, ne vous excitez pas : car tout cela, les nations du monde le recherchent. » Les disciples apporteront autre chose par leur mode de vie. Il me semble important de souligner qu’ici, nous sommes tous concernés ! Tous ceux, du moins, qui s’avouent disciples du Christ : l’absence d’inquiétude ou de préoccupation pour le manger et le vêtir, autrement dit pour les besoins fondamentaux, est un signe de contradiction, peut-être plus nécessaire aujourd’hui que n’importe quand. Notre âge est marqué par la « croissance » (=le profit de certains) effrénée, la « nécessité » d’être « concurrentiels » (=attirer les investisseurs par une perspective de profits pour eux plus importants et plus rapides) : une telle attitude dénie justement cette « nécessité », et cela pourrait désarmer le système de la finance, comme la non-violence des Ghandi, Luther King ou Mandela a pu désarmer le système des pouvoirs répressifs. Je n’ai pas de théorie à exposer ici, mais je me dis qu’il y a une piste à creuser, et d’urgence : la solution à notre crise planétaire, qui fait que nous vivons depuis fin juillet à crédit sur la planète (sans aucun remboursement prévu !!!) passera peut-être plus par les comportements individuels que par les pouvoirs ou les réformes, qui ne se feront pas pour des questions d’intérêts. Ceux qui ont les moyens et sont sans scrupule peuvent toujours penser qu’ils achèteront le moment venu une solution qui les mettra eux à l’abri, quitte à changer de planète, et tant pis pour « les masses » de « gens qui ne sont rien »…

      Cette première partie de son discours aux disciples est conclue par Jésus avec les mots suivants : « … votre père en revanche sait que vous avez besoin [de boire et de manger]. Aussi bien cherchez son règne, et cela vous sera ajouté. Ne crains pas, le petit troupeau, parce que votre père se plaît à vous donner le royaume. » Un insistance se fait : c’est votre père ! Le dieu dont il est question précédemment, qui se soucie des oiseaux et des fleurs, a avec les disciples une relation particulière. Mais oui, rappelez-vous : c’est l’expérience de filiation ouverte à tous en commençant par les « tout-petits ». La recherche du règne avant tout se verra complétée par une providence magnifique. J’ai traduit la première occurence de [basiléïa] par « règne » (et la deuxième fois par « royaume« ), parce que je comprends  le sens ainsi : cherchez avant tout à ce qu’il règne sur vous, à ce que s’étende sur vous et votre vie sa royauté. Et vous verrez alors qu’elle s’étend jusqu’aux préoccupations les plus humbles, les plus basiques.

mosaique-du-bon-pasteur-425-450
Le troupeau est petit, les moutons gardent les yeux fixés sur leur berger. Lui les rassure par la main qu’il leur tend, et ne les rassure pas par la croix qu’il tient.

     Tout de même, ce n’est pas très évident. Le champion toute catégorie de ce style de vie est sans doute le Poverello, François d’Assise. Or celui-ci dicte à Frère Léon la parabole suivante  : » […] Je reviens de Pérouse et par une nuit profonde je viens ici, et c’est un temps d’hiver, boueux et froid au point que des pendeloques d’eau froide congelée se forment aux extrémités de ma tunique et me frappent toujours les jambes, et du sang jaillit de ces blessures. Et tout en boue et froid et glace, je viens à la porte et, après que j’ai longtemps frappé et appelé, un frère vient et demande : Qui est-ce ? Moi je réponds : Frère François. Et lui dit : Va-t-en ; ce n’est pas une heure décente pour circuler ; tu n’entreras pas. Et à celui qui insiste, il répondrait à nouveau : Va-t-en ; tu n’es qu’un simple et un ignare ; en tout cas, tu ne viens pas chez nous ; nous sommes tant et tels que nous n’avons pas besoin de toi. Et moi je me tiens à nouveau debout devant la porte et je dis : Par amour de Dieu, recueillez-moi cette nuit. Et lui répondrait : Je ne le ferai pas. Va au lieu des Crucigères et demande là-bas. Je te dis que si je garde patience et ne suis pas ébranlé, qu’en cela est la vraie joie et la vraie vertu et le salut de l’âme. » Cette fameuse « joie parfaite » fait aussi voir que s’abandonner à la providence n’est pas une autre manière de s’assurer toujours le gîte et le couvert, bien au contraire ! Ceux qui en ont pris le risque ont appris à leurs dépends que ce n’était pas une partie de plaisir.

     Du coup, on pourrait comprendre en deux sens la formule conclusive de ce passage, qui se trouve par découpage malheureux être la première de notre lecture d’aujourd’hui. On pourrait comprendre : « N’aies pas peur, le petit troupeau,…« , tu peux être rassuré « parce que votre père se plaît à vous donner le royaume, » c’est un cadeau incomparable ! Mais on pourrait comprendre aussi : « N’aies pas peur, le petit troupeau… », n’aies pas peur du fait « que votre père se plaît à vous donner le royaume« , ce n’est pas un cadeau empoisonné ! Le royaume, le don du royaume, est-il la consolation du petit troupeau, où la cause même de sa peur ? Sans doute les deux. Car on peut pressentir qu’il y a là une sorte de bascule, être pris d’une sorte de vertige devant le fait de ne plus se soucier de ce qui fait habituellement la préoccupation première de tous les êtres animés. Comme pouvaient être pris de vertige ceux qui tenaient le principe de la non-violence dans leur protestations : cela n’empêchait pas les coups, les arrestations, etc. Et l’expression « petit troupeau » ajoute un nouvel élément à cette peur bien légitime : si peu nombreux sont ceux qui veulent protester, par leur style de vie, d’une autre monde possible ! Comment un si petit nombre pourrait-il changer le monde ?

     Mais sa mission est-elle bien de « changer le monde » ? Je voudrais noter d’abord que Luc « canonise » en quelque sorte par la formule « le petit troupeau » la distinction entre le monde et les disciples comme « ensemble » : que ce soit actuellement ou à terme. Le but  assigné au petit troupeau n’est pas d’être un jour le monde entier, il sera toujours un petit troupeau. L’idéologie selon laquelle l’Eglise devrait un jour être le monde entier, selon laquelle tous les hommes devraient un jour être dans l’Eglise (ou de l’Eglise) n’est pas évangélique. Par ailleurs, le repli sur soi des disciples comme petit troupeau n’est pas possible non plus : à eux est donné le royaume, mais le royaume c’est « ce monde autrement ». Ce qui implique premièrement que l’Eglise (autre nom pour les disciples pris comme un ensemble) n’est pas le royaume (puisqu’il lui est donné), mais aussi deuxièmement qu’elle ne peut pas se tenir à l’écart du monde qui est le destinataire ultime du royaume, elle se doit de le lui offrir sans cesse avec le maximum d’authenticité. Elle ne peut vivre dans un quant à soi replié, « souffrant » en quelque sorte d’être en ce monde en attendant « l’autre monde ». Cette idéologie non plus n’est pas évangélique, il n’y a pas « d’autre monde » ! C’est ce monde-ci qui est l’objet aujourd’hui de l’attention salvatrice. Le pari est sans doute celui d’une contamination par le cœur, d’une contagion. Il faut oser croire à l’action de l’insignifiant, à l’influence du petit. Le petit troupeau agit comme un signe aussi contagieux que possible, fait d’êtres humains bien « de ce monde » et « dans ce monde », il tente en accueillant ce royaume qui lui est donné de montrer « ce monde autrement ». L’actualité cruelle fait bien voir que ce troupeau, pour être authentique, ne peut qu’être petit. Mais c’est à ce prix qu’il touche une foule immense.

     Nouvelle étape : Luc fait suivre ici une autre parole qui apparaît dès lors comme une étape supplémentaire à franchir. Ce n’est pas seulement ne plus s’inquiéter pour ses besoin fondamentaux, c’est se défaire de ce que l’on a ! « Vendez ce dont vous disposez et donnez en aumône : … » Le pluriel [ta huparkhônta] désigne ce dont on dispose, les biens et par suite la fortune, mais étymologiquement il s’agit bien des ressources premières, de ce par quoi on commence, avec l’idée de fondement. Cela est donné sans retour possible, sans compensation d’aucune sorte, en aumône. L’idée est bien de vendre (le mot inclut la négociation, donc il ne s’agit pas d’une vente pour se débarrasser) ce sur quoi la vie quotidienne se fonde, et de le donner à qui ne pourra ni le rendre ni donner en échange. A rebours de l’homme de la parabole qui est seul avec « son âme » pour profiter de ses biens, du riche qui en amassant se replie sur lui-même (et combien on observe qu’aujourd’hui ce sont les « riches qui amassent » qui se replient sur eux-mêmes, dans un entre-soi mortifère et socialement désastreux), le disciple du royaume est tout aux autres, à qui ses propres biens sont destinés.

     La suite est de la même veine : «  … : faites-vous bourses ne vieillissant pas, trésors qui ne fassent jamais défaut : dans les cieux, où voleur ne s’approche ni petit ver ne putréfie. En effet, où est votre trésor, là sera encore votre cœur. » Puisque la parabole a analysé la recherche de l’être humain comme celle d’une vie inaltérable dans ses fondements, une voie alternative est proposée ici avec le même objectif. Objectif qui du même coup apparaît comme authentique : vouloir être toujours, désirer l’éternité, c’est bien humain, et authentiquement humain. Ce n’est pas de la démesure, ou plutôt c’est s’ouvrir à la démesure du désir. Nous avons soif d’un « toujours ». A vrai dire, c’est le « jamais » ou le « plus jamais » qui font peur ! Mais nous avons soif d’un « toujours ». Et l’alternative pour la réalisation de ce « toujours », c’est un autre type de richesses, dont la conservation ne tient pas tant à leur accumulation qu’en leur lieu de préservation, à savoir « dans les cieux« . Voilà une expression qui a quelque chose de mythique, et qui peut se prêter à tout sorte d’interprétation !

     Mais cette expression vaut sans doute avant tout par le contraste qu’elle fait. C’est ce qu’a fort bien compris Charles Péguy lorsqu’il évoque la petite espérance, enfant qui court et va vient entre ses deux grandes sœurs sérieuses que sont la foi et la charité. Et elle fait, dans ses aller-retours, vingt fois le trajet à force de courir devant et de revenir comme une enfant. « Que lui importe de nous faire faire vingt fois le même trajet. Elle a raison. Ce qui importe (et de nous faire aller vingt fois au même endroit qui est généralement un endroit de déception. Terrestre.) ce qui importe ce n’est pas d’aller ici ou là, ce n’est pas d’aller quelque part, d’arriver quelque part. Terrestre. C’est d’aller, d’aller toujours, et (au contraire) de ne pas arriver. C’est d’aller petitement  dans la petite procession des jours ordinaires, grande pour le salut. […] Vous faites vingt fois le même chemin terrestre. Pour aboutir vingt fois. Et vingt fois vous aboutissez, vous parvenez, vous atteignez péniblement, laborieusement, difficilement, peineusement, au même point de déception. Terrestre. Et vous dites : Cette petite espérance m’a encore trompé. J’aurais dû me méfier. C’est la vingtième fois qu’elle me trompe. La sagesse (terrestre) n’est point son fait. Je ne la croirai plus jamais. (Vous la croirez encore, vous la croirez toujours). On ne m’y prendra plus jamais -sots que vous êtes. Qu’importe cet endroit où vous vouliez aller. Ou vous croyiez aller. Voyons, vous n’êtes pas des enfants, vous saviez bien que ce point où vous alliez serait un point de déception. Terrestre. Qu’il en était un d’avance. Alors pourquoi y êtes-vous allés. Parce que vous comprenez très bien le manège de cette petite espérance. […] C’est qu’au fond vous savez très bien ce qu’elle est. Ce qu’elle fait. Et qu’elle nous trompe. Vingt fois. Parce qu’elle est la seule qui ne nous trompe pas. Et qu’elle nous déçoit. Vingt fois. Toute la vie. Parce qu’elle est la seule qui ne nous déçoit pas. Pour la Vie. Et c’est ainsi qu’elle est la seule à ne point nous décevoir. Car ces vingt fois qu’elle nous fait faire le même chemin sur terre pour la sagesse humaine ce sont vingt fois qui se redoublent, qui se recommencent, qui sont la même, qui sont vingt fois vaines, qui se superposent parce qu’elle conduisaient par le même chemin, au même endroit, parce que c’était le même chemin. Mais pour la sagesse de Dieu rien n’est jamais rien. Tout est nouveau. Tout est autre. Tout est différent. Au regard de Dieu rien ne se recommence. Ces vingt fois qu’elle nous fait faire le même chemin pour arriver au même point de vanité. Pour le regard humain c’est le même point, c’est le même chemin, ce sont les vingt mêmes fois. Mais c’est cela qui trompe. C’est cela qui est le faux calcul et le faux compte. Etant le compte humain. Et voici ce qui ne déçoit point : ces vingt fois ne sont pas la même. Si ces vingt fois sont vingt fois d’épreuve(s) et si ce chemin est un chemin de sainteté, sur le même chemin la deuxième fois fait le double de la première et la troisième en fait le triple et la vingtième en fait le vingtuple. Qu’importe d’arriver ici ou là, et toujours au même endroit, qui est un endroit de déception. Terrestre. C’est le chemin qui importe, et quel chemin on fait, et quel étant on le fait, comment on le fait. C’est le trajet seul qui importe. […] Car les chemins de la terre ne peuvent pas garder plusieurs couches de traces. Mais les chemins du ciel gardent éternellement toutes les couches de traces, toutes traces de pas. Sur nos chemins de la terre il n’y a qu’une seule matière, la terre, […] Une trace efface l’autre. Un pas efface un pas. […] Mais les chemins du ciel reçoivent éternellement des empreintes. Neuves. Et celui qui passe à la onzième heure dans les chemins du ciel pour aller à son travail et celui qui revient de son travail imprime dans le sol une empreinte neuve, éternelle. […] » (Péguy, Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu). Dans le fond, nous ne sommes riches ni de nos biens accumulés ni de nos réalisations. Nous ne sommes riches que de nos espérances. Et nous sommes invités à être des êtres d’espérance : c’est peut-être cela, se faire des trésors dans le ciel. De vraies richesses, mais sur lesquelles plus personne, pas même celui qui les a « produites », n’a la main. Des réalités infiniment précieuses et jamais possédées.

     Reste l’appel à veiller, mais j’ai été trop long…

Croissance mortifère : dimanche 4 août.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà plus loin dans l’évangile de Luc, cette fois non dans la suite immédiate mais avec des passages sautés. Après les deux paroles concernant la demande (dont nous avons commenté la première, la semaine passée), il y a plusieurs autres anecdotes rassemblées par Luc pour tisser son récit et dessiner son portrait de Jésus.

    C’est d’abord la guérison d’un muet liée à un exorcisme, qui provoque admiration mais aussi controverse : certains pensent que c’est d’accord avec les démons qu’il peut les expulser, d’autres voudraient un « signe venant du ciel » pour attester de la « bonne » origine de cette puissance.  En une longue intervention, Jésus répond aux premiers en montrant l’absurde de leur supposition, l’affaire se conclut par un appel à écouter la parole du dieu. Puis il revient sur le désir de signe, et en arrive à ce qui donne une vraie lumière. Anecdote suivante, il est convié à déjeuner chez un pharisien : c’est l’occasion d’une série de « Malheur ! » concernant les pharisiens et les légistes, aboutissant à un fort ressentiment de ceux-ci contre lui au point de chercher désormais à le piéger. Mais -troisième moment- Jésus fait aux foules et aux disciples un long discours (dans lequel Luc rassemble bien des paroles autrement isolées),  pour les avertir contre les pharisiens, et aussi les encourager et les affermir dans le témoignage rendu en sa faveur, et leur apprendre à compter sur l’esprit saint.

     C’est à ce point qu’intervient le passage que nous avons aujourd’hui, qui rentre dans un ensemble dont le thème commun est ce que l’on possède, ou la recherche du bien véritable. Plusieurs étapes dans ce regroupement de textes organisé par Luc : Quelqu’un réclame l’intervention de Jésus dans une affaire d’héritage, puis vient une parabole sur le fait d’amasser des richesses, puis une parole aux disciples sur la providence, puis une invitation à chercher le bien véritable débouchant sur une invitation à la veille, d’abord aux disciples en général, puis aux Douze en particulier, enfin une parole conclusive sur l’accomplissement paradoxal de sa mission. Le passage d’aujourd’hui est constitué par les deux premières étapes, l’affaire de l’héritage et la parabole.

Mon modeste commentaire :

     « Or quelqu’un, de la foule, lui dit : maître, dis à mon frère de partager avec moi la possession. » L’interpellation vient depuis la foule : on se rappelle que chez Luc, il y a assez nettement plusieurs cercles (ce n’est pas aussi vrai chez d’autres évangélistes), celui des Douze, celui des disciples, et au-delà il y a la foule, c’est-à-dire tous celles et ceux qui viennent voir et entendre, sans nécessairement être décidés à « suivre« . Or donc, c’est de cette foule que part un cri, un appel, qui ressemble fortement à une injonction. Ce cri, cette demande, n’a pas grand chose à voir avec les demandes de disciple, telles que Jésus les a référées (c’était le texte de la semaine passée). L’interpellation « maître » évoque le maître d’enseignement, c’est le mot « didascale« . Puisqu’il a autorité quand il parle, il doit dire au frère du demandeur de partager, de répartir, tirer un trait de séparation (le verbe [méridzoo] donne nos méridiens) dans la [klèronomia]. Terme capital que ce dernier : de quoi s’agit-il ? Le mot est communément traduit par héritage, mais l’héritage c’est en grec [klèronomèma]. Il s’agit plutôt ici du droit d’hérédité et plus largement de la possession, du fait de posséder. Le [klèros] (qui donne notre clergé !) c’est le lot : soit originellement celui qui est attribué par le sort, soit -et c’est le cas ici- celui qui est réglé par un [nomos], par un ordre explicite, social, juridique. La demande est une demande d’arbitrage en droit dont les conséquences sont la possession  légitime d’une part de bien.

     La réponse est immédiate : « Etre humain, qui m’a institué [comme celui] qui décide ou qui partage sur vous ? » L’adresse est étonnante : c’est ô homme dans le sens le plus général qui soit ! Une réponse qui s’adresse à tous, sans la moindre exception. Pour tous ceux qui voudraient se tourner vers lui, le « maître » réplique en posant à son tour une question, celle de sa légitimité. Est-il établi, installé, pour ce qu’on lui demande, et par qui, c’est-à-dire avec quelle légitimité ? On pourrait répondre : eh bien, moi, je te demande cela, et c’est suffisant. Dès lors que je te demande une chose, tu deviens légitime. Mais tel n’est pas l’avis de l’intéressé, il ne reçoit que d’en haut sa légitimité (le verbe [kathistèmi], avec son préverbe [kath-], ou [kata-], indique un mouvement de haut en bas). Et la mission qu’il a reçue, il n’estime pas qu’elle inclut ni un rôle de décideur des droits ni un rôle de diviseur des biens.

     Le premier intérêt, me semble-t-il, de cette réponse, c’est qu’elle dénie toute compétence universelle. Jésus lui-même s’estime contingent, c’est-à-dire qu’il ne suffit pas à tout. Il ne remplit pas tous les rôles, et s’y refuse avec force. L’estime qu’on peut lui accorder, à cause de la mission qui est la sienne, ne légitime en rien qu’on puisse lui demander bien d’autres choses. La question n’est pas qu’il le ferait mal (ou pas) : c’est plutôt que cela affecterait  la réalité de sa mission principale ! Il me semble qu’il y a là une leçon majeure pour les disciples aujourd’hui, et particulièrement pour le « clergé » d’aujourd’hui : à accepter des missions -et cela fait des siècles que cela dure!- données par les hommes on en perd la légitimité fondamentale et la crédibilité. Le schéma est pourtant presque toujours le même : à cause de sa mission première, de son « service de dieu », des personnes instituent l’évêque, le prêtre, l’abbé, le moine, l’investissent de tel ou tel rôle dans la vie des hommes : les voilà gouvernants, juges, chefs, arbitres, diplomates, propagandistes, etc. Parfois, c’est l’intéressé lui-même qui prend ces rôles, estimant qu’il les remplira bien « au nom de dieu ».

     Et voilà la porte ouverte à toutes les déviances, à tous les abus. Et finalement, c’est la parole de dieu qui n’est plus fidèlement annoncée parce que son porteur est accaparé par d’autres choses et décrédibilisé par ces autres choses. Jésus, lui, a résisté. « Il l’amène en haut, il lui montre tous les royaumes de l’univers, en un point du temps. […] A toi je donnerai tout ce pouvoir […] Jésus répond et lui dit : il est écrit : tu te prosterneras devant le seigneur ton dieu, et lui seul tu adoreras. » (Lc.4,5-8). On a bien souvent confondu, et c’est encore le cas, « ne recevoir que de dieu sa mission » et « n’avoir de compte à rendre qu’à dieu ». Dans le dernier cas, on se soustrait aux jugements des hommes sans appel, et on établit ainsi un pouvoir qui abuse fondamentalement des hommes; dans le premier cas, on refuse tout pouvoir autre que celui de se laisser transformer par une parole que l’on écoute et que l’on cherche à transmettre : et c’est là l’adoration véritable. Ici donc, avec beaucoup de vivacité, Jésus a reconnu la même tentation, et il l’a repoussée.

     Mais se pose la question : d’où vient que l’homme (en général, manifestement) veuille attendre autre chose de Jésus que ce pour quoi il est venu ? C’est l’étape suivante, et Luc indique que Jésus cette fois s’adresse à « eux« , c’est-à-dire à la foule entière de laquelle est parti ce cri et cette demande. Il lance un avertissement général, puis l’illustre comme souvent par une petite fiction. Voici l’avertissement : « Regardez et montez la garde face à toute cupidité, parce que ce n’est pas dans le surabonder de quelqu’un que sa vie est à lui dans ses fondements. » Il s’agit de voir, de voir clair, mais le mot dit aussi un regard qui cherche ou qui fouille. Associé au second verbe impératif, qui évoque clairement le travail de la sentinelle, on voit qu’il y a un ennemi qu’il s’agit de débusquer, d’empêcher d’approcher ou d’entrer. Quel est cet ennemi contre lequel Luc nous prévient ? C’est la [pléonexia] : littéralement, le fait d’avoir plus que le voisin. Par extension, cela désigne aussi la cupidité,  mais j’avoue que le sens fondamental me paraît encore plus riche parce qu’il remonte encore plus loin dans les fondements.

     La cupidité, c’est l’amour des biens pour eux-mêmes, amour insatiable. Saint Bernard a fort bien montré que lorsque notre capacité d’amour infinie se porte sur des biens finis, elle n’est par définition jamais rassasiée. Et cela est parfaitement illustré aujourd’hui. Les naïfs qui croient que lorsque les riches auront assez, ils partageront avec les plus pauvres (ou qui croient au « ruissellement » des richesses, c’est la même chose), ceux-là ont pourtant à leur disposition un démenti pluri-séculaire. Et les riches ont beau jeu de laisser croire cela, pour justifier leur appât du gain. Mais l’on voit bien à quel point cette recherche constante de plus augmente les inégalités et détruit la planète.  N’oublions jamais que le premier capitalisme (donc les premières grandes fortunes contemporaines) s’est bâti sur le commerce triangulaire, sur l’esclavage. La loi de la cupidité est le nom moins engageant de ce que d’autres appellent « la croissance » : toujours plus, toujours plus, avec un nom qui évoque la vie (chacun sait qu’il n’y a pas de vie sans croissance), alors qu’il ne s’agit que de biens, d’argent. Mais antérieurement à cela, plus profondément encore, il y a le fait d’avoir plus que le voisin, ce que René Girard a étudié sous le nom de « rivalité mimétique » : dès lors que tu désires quelque chose, je le désire aussi. L’exemple le plus ancien, dans les mythes d’origine de la Bible, c’est Caïn et Abel… et cela aboutit au meurtre d’Abel. On pourrait dire pourtant que cette rivalité a quelque chose de stimulant, qu’elle peut faire grandir, pousser chacun à faire plus ?

Rembrandt-Parabole-de-lhomme-riche
Son œuvre considérable l’a conduit à la richesse : elle lui est comme un berceau… mais aussi comme un immense point d’interrogation. Il est seul, son regard ne va nulle part. Et autour de lui, il n’y a plus que ténèbres.

     Le texte de Luc fait apparaître un autre ressort : « …ce n’est pas dans le surabonder de quelqu’un que sa vie est à lui dans ses fondements« . Ce que nous cherchons peut-être, au fond, dans ce fait d’avoir plus que l’autre, c’est à posséder les fondements mêmes de notre vie, de nous engendrer nous-mêmes à la vie. Enoncé ainsi, on comprend que ce désir puisse devenir une rivalité même avec ses propres parents. Et l’on voit aussi pourquoi le choix volontaire de la dépendance (la recommandation de ne rien emporter mais de recevoir ce qui est donné, faite aux disciples envoyés en mission) est libérateur vis-à-vis de ce désir primaire, archaïque. Il n’y a pas ici de condamnation de la richesse, du fait de posséder : c’est la question du but, de la finalité, qui est posée. Le partage, la solidarité, changent tout. Certes les biens ne sont pas à tous, mais ils sont résolument pour tous. L’avènement du Royaume passe aussi par ce changement-là.

     Il y a une petite histoire juive que j’aime beaucoup, et qui illustre bien ces ressorts. Un disciple demande un jour à son rabbi (je ne me rappelle plus son nom, désolé…) : « Pourquoi est-ce que quand les gens sont riches, ils ne se soucient souvent plus des autres ? »  Son maître lui répond : « regarde par la fenêtre, que vois-tu ? -Je vois des gens qui vont, qui viennent, certains qui parlent… -Et maintenant, regarde dans ce miroir, que vois-tu ? -Je me vois moi ! -Vois-tu, lui dit alors son maître, la seule différence entre ces deux parois de verre, c’est la mince feuille d’argent qui est glissée derrière la deuxième. A cause d’elle, tu n’as plus vu que toi. »

     C’est une autre petite fiction illustratrice que raconte Luc, est qui est plus qu’illustratrice, qui a une portée plus grande que cette historiette qui ne fait que constater : « D’un être humain riche, le domaine avait rapporté. Et il discute en lui-même en disant : que ferai-je, parce que je n’ai pas où rassembler mes fruits ? » C’est le même nom, le plus général, que celui avec lequel il a été répondu au crieur de la foule : [anthroopos], être humain. Celui-ci est riche, et voilà que sa richesse se trouve augmentée. C’est la situation de départ, indiscutée. Mais que va-t-il faire ? Il [dialoguidzomaï] en lui-même, ce qui est à la fois faire ses comptes ou calculer exactement, et raisonner avec soi-même par distinction c’est-à-dire à la fois bien distinguer les choses, mais aussi se dédoubler en quelque sorte, ce que le préverbe [dia-] sous-entend clairement ! Autrement dit, ce que cette situation d’accroissement de richesse provoque chez cet homme n’est pas l’ouverture à l’autre, le partage, bien au contraire : le seul autre en lui, c’est lui-même, son propre double. Et son problème n’est pas de chercher des bénéficiaires avec qui partager son surplus -je dis surplus, car par hypothèse il est déjà riche, à l’abri du besoin-, mais d’un lieu ou assembler ses fruits, ou ses produits, ou ses revenus (le mot peut désigner tout cela). Blues du businessman : où réinvestir mes profits, pour qu’ils rapportent encore plus…    

 « Puis il dit : Je ferai ceci, j’abattrai mes magasins et j’en construirai de plus grands et là même j’assemblerai tout mon grain et mes biens, et je voudrai dire à mon âme : âme, tu possèdes profusion de biens déposés pour multitude d’âges : repose-toi, mange, bois, réjouis-toi ! » Il a trouvé : plus conduit à plus grand. C’est la loi -funeste- de la croissance ! Il s’agrandit encore, il investit dans plus grand. Le prix, au passage, c’est une destruction  : derrière ces premiers magasins abattus, combien d’emplois supprimées ?  Combien de terrains laissés irrémédiablement en friche ? Et il dit son but, sa volonté, sa passion même : [éraoo], c’est désirer vivement  mais aussi aimer passionnément, être épris ! L’amour de soi, chez cet homme qui est à lui-même son seul univers, est son seul but. Il s’est dédoublé au point d’être son propre et son seul interlocuteur. Qui pourra l’arracher à lui-même ? Car il n’y a plus chez lui la moindre transcendance… Et il est dans son paradis, dans l’abondance. Pas la moindre question, pas le moindre soupçon de l’existence de quelqu’un d’autre. Et donc pas la moindre moralité possible quant à ses investissements, quant aux conséquences pour les autres de son capitalisme effréné. Pas le début d’une réflexion sur les conséquences pour la planète de son mode d’agir. La seule chose qui compte, c’est cette parodie d’éternité bienheureuse.

     Même la voix du dieu, on n’a aucun signe qu’il l’entende ! Et pourtant, elle dit : « Dément ! Cette nuit-même, ton âme, on te la redemande; les choses préparées, ce sera à qui ? » Le vocable [afroon] désigne quelqu’un qui n’a pas ([a-]) son [fronéma], sa capacité à sentir les choses, son bon sens. Sa réflexion véritable, à lui qui voulait réfléchir, est absente, mais parce qu’est absent tout sentiment véritable. Et en effet, son seul miroir, son seul « autre », son âme à qui seule il parle, disparaît dans la mort. Au fond, nul n’a le pouvoir de se porter lui-même à la vie, de se soutenir dans l’existence. L’illusion dénoncée dans l’adresse initiale, celle de posséder sa propre vie dans ses fondements, cette illusion ou ce désir qui fait entrer en rivalité et vouloir toujours plus, plus que les autres en tous cas : cette illusion s’écroule devant la mort. Tout l’édifice du capitalisme, toute la « loi de croissance » s’effondre devant la mort des autres, de la planète et finalement de soi-même. L’économie de la croissance perpétuelle, le profit de quelques uns (sur le dos des autres, forcément), sont des lois de mort.

     La conclusion : « Ainsi de celui qui thésaurise pour soi-même et non s’enrichit en dieu. » Double contraste  entre s’enrichir et thésauriser d’une part, pour soi et en-entrant-en-dieu d’autre part. La richesse, encore une fois, n’est pas interdite, mais il ne faut pas la confondre avec le fait d’amasser : quelle est ta richesse véritable ?  Mais la vrai question est : pour qui ? Soit on reste, et de plus en plus, seul avec soi, soit on s’ouvre à un autre, et ce sera une autre dynamique ([éïs] est une particule dynamique, avec l’idée d’entrer dans) qui aboutit toujours en dieu.

Désirs de disciple : dimanche 28 juillet.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Encore une fois, le texte d’aujourd’hui suit celui de la semaine passée !! Nous sommes toujours dans cette grande section de l’évangile de Luc où le Maître enseigne particulièrement ses disciples, et surtout les Douze, dans le contexte d’une montée décisive à Jérusalem. Luc paraît pour cela rassembler aussi quantité de petits récits sans contexte particulier de temps ni de lieu, mais qu’il classe commodément dans cet apprentissage particulier des disciples. Les deux textes d’aujourd’hui, car il y en a deux, sont relatifs à la demande : le premier fait suite à une demande expresse d’un disciple, l’autre est une parole à l’initiative de Jésus sur ce même sujet.

Mon modeste commentaire :

    « Et il arrive, alors qu’il est en un certain lieu en train de prier, comme il a cessé, que l’un de ses disciples dit à son adresse : … » La mise en contexte est tout sauf légère : voilà que Jésus est « en un certain lieu« , ce qui ne nous apprend strictement rien… sinon peut-être que justement, cela ne dépend pas des lieux. Ou au contraire que certains lieux se prêtent plus que d’autres à cet exercice ? Visiblement aussi, le temps est vague, « il arrive que… » Ce n’est pas un moment ou un évènement précis qui détermine la prière de Jésus, ou peut-être au contraire, là encore, est-il suggéré que certaines circonstances sont plus favorables que d’autres. Luc ne pouvait pas mieux marquer que pour « prier », il n’y a en fait pas de temps défini a priori, ni de lieu précis a priori. Il ne pouvait pas mieux dire non plus qu’il appartient à chacun de juger des temps et des lieux opportuns : tu veux prier ? C’est toi qui sait quand et où. Mais ne demande pas à quiconque : toi seul peux savoir ce qui te convient en la matière. Et méfie-toi, par conséquent, des « sachants » qui vont te dire que c’est à tel endroit,  et que c’est à tel moment.

       Mais prier, justement, qu’est-ce que c’est ? L’activité de Jésus est désignée par le verbe [proséoukhomaï]. [éoukhomaï], quels que soient les contextes, désigne toujours une parole ou une déclaration publique, solennelle, insistante. Le préverbe [pros] montre une adresse précise, un destinataire choisi. Ce que nous savons donc d’emblée, c’est que le Maître s’adresse à un destinataire précis, et qu’il le fait de manière publique et insistante. Jésus n’est pas cette fois dans un coin retiré, à l’abri des regards et des oreilles, il fait tout autrement.

     Un disciple, anonyme lui aussi et avec lequel l’identification du lecteur lui-même est par conséquent d’autant plus facile, a attendu qu’il ait terminé (ce qui indique aussi que ce mode de prière, cette parole solennelle et publique, a aussi une fin). Mais il lui adresse aussi une parole, avec la même préposition [pros-] : cela laisse entendre que le disciple peut s’adresser à Jésus lui-même, avec une parole là aussi publique. Et ce qu’il demande : « Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean aussi a enseigné à ses disciples. » Il l’appelle « seigneur« , ce qui est à la fois une adresse emphatique à l’égard d’un homme, mais aussi un titre divin. Et il lui demande un enseignement, portant sur ce que Jésus vient de faire, le mot est le même. Comment adresser une demande publique et à qui ? Le disciple demande seul, mais il ne demande pas que pour lui : « enseigne-nous« . Cette parole de demande, parce qu’elle est publique, doit être commune aux disciples, ils se reconnaîtront aussi par là.

     Il me semble que Luc nous dévoile avant tout qu’un disciple, quel qu’il soit, ne sait pas prier. C’est un point très important, il nous situe en vérité devant le dieu, devant notre conscience, et devant les autres puisqu’il s’agit d’une parole proférée devant d’autres. Et nous sommes disciples de qui nous enseigne cela : par cet enseignement, Jean a fait des Johannites, le Christ fera des Chrétiens. Ce n’est pas parce que nous prions que nous sommes chrétiens : tous les hommes prient, d’une manière ou d’une autre, et à l’adresse de divers destinataires (pas forcément divins). Dans le fond, c’est un acte très humain, très spontané, que l’on laisse paraître ou que l’on contient. Mais notre prière a besoin d’être évangélisée, comme le reste : elle n’est pas spontanément évangélique tant s’en faut. C’est le « seigneur » qui doit l’enseigner, et le disciple doit l’apprendre. Le disciple apprend à avoir des désirs de disciple.

     Du reste, Jésus ne discute pas un instant la demande, il ne la corrige pas, il y répond d’un trait -ce qui n’est pas si courant ! « Quand vous priez dites : Père… » C’est la première indication, le destinataire. Le destinataire n’est pas l’ensemble des autres personnes qui entendent : c’est le problème avec toutes paroles publiques, il y a le destinataire énoncé, et il y a le ou les destinataires véritables, ceux dont on veut qu’ils nous entendent dire ceci ou cela. En matière de prière à haute voix, c’est un grand obstacle. Pour être disciple, il faut dire « Père… » Jésus ne nous donne pas un autre destinataire que celui auquel lui-même s’adresse ! Celui avec qui il est en intimité, c’est celui-là qu’il nous livre ! On est dans la droite ligne de l’expérience de filiation ouverte à tous en commençant pas les tout-petits.

     Mais quand on y pense, est-ce si facile ? Ce mot est chargé. Il est chargé de toute notre expérience, parfois porteuse, parfois non. Il est vrai qu’il dit « dites : [pater] » et non « dites : [abba]« , ce deuxième vocable étant l’équivalent de « papa« . La différence est dans une désignation affective, historique. Celle-ci n’est ni transposable ni interchangeable. On peut avoir (et je crois qu’on a toujours) plusieurs pères, mais on n’a jamais qu’un « papa« , il n’est pas vraiment possible de redonner ce nom-là à un autre que celui qui en a bénéficié au début, pour le meilleur ou pas. Mais justement, il ne s’agit pas de cela : l’adresse est au père de Jésus, qu’il nous encourage à nommer aussi « père« . Luc ne dit pas « notre« , comme Matthieu le fait. C’est plus distancié, plus objectif. C’est une première conversion, dans le fond.

o-daughter-father-esteem-570

     Avez-vous essayé de vous adresser au dieu en l’appelant ainsi, en mettant son poids au mot « père » ? Ce n’est pas facile, cela demande une préparation, toute une mise en condition intérieure : je reviens à mes aspirations à un père authentique, et aussi je me situe comme son fils. Je dis bien son fils : ce n’est pas que j’oublie les femmes, mais il s’agit d’être Jésus, de s’adresser « en lui » à son père à lui. Dire qu’on est « fils ou fille » de dieu, c’est passer à côté de l’essentiel de la révélation évangélique : non, il s’agit d’être LE fils unique, chacun et tous. Evidemment, cela va conditionner ensuite tout le message : ce que je vais demander, Jésus le demande-t-il ? Ou : puis-je rapporter ma demande à l’une de celle qui est formulée ensuite… ?

     Là ou Matthieu énonçait d’abord trois demandes rapportées à ce père lui-même, Luc n’en conserve que les deux premières. « Sanctifié soit ton nom; Vienne ton royaume;… » [aguiadzoo], c’est consacrer, sanctifier : ici, c’est un impératif passif, le disciple désire que le nom du père soit « sanctifié« . Dans la culture juive, le saint, [kadosh], c’est ce qui est « à part« , incomparable, sans équivalent. Il est remarquable que juste après avoir nommé le dieu « père« , le disciple désire que ce nom soit sans équivalent ! On ne dit pas quel est l’agent de cette sanctification : est-ce dieu lui-même ? Est-ce aussi l’œuvre de chacun ? Il me semble que c’est un peu tout ça. Il me semble qu’un disciple authentique de l’évangile ne peut que souffrir des usages si divers, si bas, si opportunistes, qui sont faits du nom de dieu. Tant de gens qui « savent » ce que dieu veut, ce qu’il dit, ce qu’il est…. Si seulement apparaissait clairement, nettement, que le nom du père ne ressemble à aucun autre, qu’il n’est pas une sorte d’homme avec la toute-puissance en plus (ça, c’était plutôt les dieux les héros grecs ! Quoique pas vraiment tout-puissants : leur grande puissance était limitée du fait de leur nombre…), qu’il n’est pas non plus « un dieu », mais bien « le dieu » mystérieux, irremplaçable, imprévisible, incomparable…

     Tout de suite après, « vienne ton royaume« . Je sais bien que la commission francophone a choisi de traduire « ton règne » : je ne suis pas bien d’accord. L’hébreu connait trois mots différents, que l’on retrouve en français (c’est drôle !), pour royauté, règne et royaume : la faculté (la royauté), l’exercice de celle-ci (le règne), le domaine où elle s’exerce (le royaume). Ni le grec ni le latin ne distinguent. Mais je ne vois pas qu’il faille désirer que le père ait la royauté, autrement dit la faculté de régner, il l’a a priori ! De même de l’exercice de cette faculté. En revanche, que le domaine où cette faculté s’exerce advienne, autrement dit le royaume, il  me semble que c’est toute la prédication de Jésus ! Alors que le disciple travaille avec enthousiasme à la diffusion de l’évangile, et par là à l’instauration du royaume, et qu’il demande en même temps que le père y travaille de son côté me semble tout-à-fait cohérent. Cela fait même ressortir qu’une telle prière sera un garde-fou dans son action de disciple : je ne demande pas que le père collabore à ce que je suis en train de faire ! Bien évidemment, j’inverse les choses, et cela remet en question ce que je fais ou vis comme disciple : est-ce que je collabore à l’avènement de ce royaume qui est tien ? Est-ce bien à TON royaume que je travaille ? Et ainsi le disciple garde-t-il vivants en lui cette aspiration et cet élan fondamental, cette envie que le monde soit autrement ! « Vienne ton royaume !« , c’est « Que le monde soit enfin tel que tu le veux !« 

     Il me semble que dans ces deux demandes, bien de nos désirs peuvent trouver place, moyennant peut-être une remise en perspective. Suivent trois autres demandes rapportées directement à nous : « Notre pain, le quotidien, donne-le nous chaque jour; et délie-nous nos péchés, et en effet nous délions à tout homme qui nous est tenu; et ne nous emporte pas dans l’épreuve. » La première de ces demandes me semble tout indiquée, dès lors que Jésus a recommandé aux disciples de n’emporter ni sac, ni besace, ni quoi que ce soit ! C’est une belle remise de soi à la providence. A chaque jour, ce qui est nécessaire pour ce jour. Le disciple se trouve dans la situation de l’hébreu en exode, dans le désert : le dieu lui donne le nécessaire, jamais le superflu, et lui apprend par là la dépendance. C’est une condition de survie. Je ne sais pas si vous avez eu l’occasion de lire ce livre bouleversant d’Imre Kertész, « Etre sans destin » : il y dessine d’une manière incomparable cette condition dans les camps de travail nazis, où chaque jour est un combat qui se suffit, où l’homme ne peut plus faire de grands desseins. Et où par ailleurs chaque petit moment de vie peut être apprécié comme une goutte d’eau dans un désert brûlant… Il y a sans doute à apprendre de là pour bien dire ces mots.

     La demande suivante, j’ai bien conscience de mal la traduire. Il s’y trouve l’idée de délivrance, de libération, de laisser aller, de larguer l’amarre, de retrouver la liberté, de défaire les liens. Et la mise en parallèle du rapport au dieu et du rapport aux autres. Des choses m’entravent dans ma relation au dieu. Et j’entrave d’autres hommes dans leur vie : avec des choses qu’ils me doivent -ou dont je dis qu’ils me les doivent. J’ai des exigences avec les autres : je veux du respect, je veux de la reconnaissance, je veux beaucoup de choses de ce genre. Et puis il y a aussi ce qu’ils me doivent en toute justice. Le disciple aspire à la liberté, mais c’est du dieu père qu’il la recevra, parce que tout ça est indémélable en vérité. Etre libre devant le dieu et rendre libre l’autre sont deux entreprises parallèles. L’une conditionne l’autre, sans qu’on sache trop dans quelle priorité, c’est un peu l’œuf et la poule. Ce qui compte, c’est cette conscience d’une liberté à demander, et d’y travailler pour ce que l’on voit : non pas à sa propre liberté comme un objectif immédiat, mais à la liberté de l’autre, de tous les autres, vis-à-vis de moi. Il est probable que ce travail va révéler ce qui m’entrave moi-même, les fameux « péchés« , qui sont au pluriel parce que ce n’est pas une grosse masse qui se confond avec moi, mais une foule de choses dont il est possible que je sois délivré !  La révélation du péché n’est pas une entreprise de culpabilisation (même si certains l’ont instrumentalisée ainsi) mais bien une bonne nouvelle : le péché est d’abord ce dont je peux être délivré !!

    Enfin, il y a cette conscience du disciple de sa fragilité : ne pas être « embarqué » (littéralement) sur le chemin de l’épreuve, ne pas se trouver mesuré, évalué. Personne n’aime les évaluations, les notes, ces moments toujours un peu injustes où l’on est jugé. Et où l’on peut être mis en difficulté, ne pas réussir l’épreuve. Alors que d’autres fois, on s’en sortait bien. Le père est bien un éducateur, donc il ne va pas empêcher la confrontation à celui qu’il éduque : c’est aussi face à la difficulté que l’on grandit, que l’on apprend. La demande, me semble-t-il, est de bien proportionner, et surtout de ne pas affronter seul l’épreuve, d’être soutenu quand on apprend à nager, juste ce qu’il faut. Et surtout de ne pas compter sur soi seul dans de telles circonstances : se souvenir que l’on est avec un père qui nous apprend. Se laisser embarquer, c’est aussi ça : imaginer que l’on est seul sur son navire, que tout dépend de nous. Combien de fois dis-je à mes élèves que je suis de leur côté pour qu’ils réussissent, mais pas un ne demande de l’aide, pas un ne pose une question. Ils considèrent leur professeur comme celui qui les attend avec un fusil à l’issue de l’épreuve. Mais non ! Encore faut-il demander avant de rendre sa copie : c’est cela, je crois, ne pas se laisser embarquer.

     Bon, j’ai déjà été très long. Je garde la suite pour dans trois ans, promis !! 🙂

Sourcer son agir : dimanche 21 juillet.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Joie : le passage d’aujourd’hui fait immédiatement suite à celui de la semaine dernière ! Il y a des aubaines dont il faut savoir profiter. Je n’ai donc pas besoin de faire toute une remise en contexte, il suffira de rappeler qu’après nous avoir livré le cœur de son évangile -l’expérience d’être le fils unique, rendue accessible aux tout-petits-, Luc a mis en valeur l’aspect révolutionnaire de celui-ci : l’ordre social, c’est que les tout-petits sont la référence ; la relation sociale, c’est qu’il s’agit d’aimer, que ce soit dieu, le prochain ou soi-même.

Mon modeste commentaire :

     « Or dans leur ‘voyager’, lui-même entre dans un village : il se trouve qu’une certaine femme du nom de Marthe le reçoit sous son toit. » Le verbe voyager évoque un périple long et pénible, difficile. Cette entrée dans un village en rappelle une autre, il y a peu : c’était juste après la décision de se rendre publiquement ou notoirement à Jérusalem, des envoyés s’étaient vu refuser l’hospitalité dans un village de Samaritains. C’était aussi avant l’envoi des soixante-dix. Cette fois, ce ne sont plus des envoyés, c’est Jésus lui-même qui entre dans le village. La tournure laisse entendre que l’accueil n’y est pas spécialement chaleureux ni triomphal, mais qu’il se trouve tout de même quelqu’un pour l’accueillir. Quelqu’un, ou plutôt quelqu’une : Luc prend plaisir à montrer plus souvent que les autres évangélistes des femmes. Elles sont socialement peu de chose, elles font partie des destinataires privilégiés de l’évangile.

     Remis dans le contexte culturel, néanmoins, cela fait voir aussi la nature mitigée de l’accueil fait à Jésus dans ce village, ce n’est « qu’une femme » ! Et si c’est elle qui est la maîtresse de maison (en araméen, [Martâ] signifie la maîtresse de maison, tout simplement !), c’est probablement qu’il s’agit d’une veuve. Mais que ce soit ou non le cas, elle est femme seule, elle fait partie des « socialement déclassés », des personnes qui ne comptent plus, bref : des tout-petits, dont il a déjà été question. Luc veut nous conter cet évangile reçu prioritairement par les tout-petits, les derniers. Petit détail, peut-être pas si insignifiant (mais tous ces passages de l’évangile ne nous enseignent-ils pas à prêter attention aux insignifiants ?!), le verbe [hupodékhomaï], s’il signifie fondamentalement recevoir sous son toit (accueillir, recevoir, protéger), signifie aussi au sens propre et à propos d’une femme accueillir en son sein, concevoir. Il signifie aussi suivre immédiatement, comme on reprend un chant par exemple. On voit un peu mieux tout ce qui se passe pour cette maîtresse de maison autrement inconnue, figure type du disciple  : elle accueille Jésus, mais cet accueil n’est pas que matériel, il est profond, elle le « conçoit » en elle aussi, elle ouvre à lui tout son esprit et tout son être, et elle devient pour lui comme un écho immédiat.

     Il me semble que par le biais de ce petit conte, de cette mise en récit, Luc nous dit bien des choses sur ce qu’est devenir disciple. D’abord, il nous indique qu’accueillir Jésus est un gros investissement de soi : accueillir Jésus, c’est aussi mine de rien accueillir bien des gens qui sont avec lui. Cela représente du travail, on va le voir, mais un travail qu’il faut justement relativiser. Ensuite, il nous indique qu’accueillir Jésus, c’est comme le concevoir : c’est faire place à un autre que soi en soi-même, avec peut-être les nausées et autres désagréments, mais surtout vivre sans plus jamais être seul, et vivre avant tout pour un autre plus précieux que tout, méritant tous les changements de vie. Mères enceintes, vous faites notre admiration à tous, et vous nous êtes un modèle pour devenir disciple ! Enfin, ce petit conte nous montre que devenir disciple ne consiste pas avant tout à « tout quitter pour suivre Jésus », comme on le croit parfois : Luc, très consciemment, nous montre une disciple qui vit chez elle, qui accueille chez elle, une sédentaire. Le « tout quitter » n’est pas avant tout un style de vie, mais plutôt une disposition intérieure (ce qui ne l’empêche pas, au contraire, d’être très concrète !). Il s’agit que la vie soit une reprise de celle de Jésus, le même chant, l’écho fidèle, mais dans les conditions propres de la vie de tel disciple.

     « Et celle-ci avait une sœur appelée Marie, laquelle d’ailleurs s’étant assise près, aux pieds du seigneur, écoutait sa parole. » On passe d’une femme à l’autre, d’une sœur à l’autre. Cette transition est surprenante. Marie n’est pas la « maîtresse de maison », on sait simplement qu’elle en est la sœur. Vit-elle dans la même maison ? Est-elle là chez sa sœur pour l’occasion, mais habituellement résidente ailleurs ? On ne sait pas. En tous cas, Marthe ne craint pas d’accueillir, c’est manifeste. Dans la société de l’époque, elle fait partie des « parias » puisqu’elle n’a pas d’homme de qui se revendiquer : cela ne l’empêche pas d’avoir maison ouverte, cela ne l’empêche pas, avec des moyens probablement limités, d’être accueillante à tous. J’imaginerais bien, mais cela n’engage que moi et nul n’est obligé de me suivre sur ce terrain, que sa sœur soit justement venue l’aider étant donnée sa situation : et voilà que le scénario change, elle tombe sous le charme de la conversation de l’hôte du jour, et voilà qu’elle oublie tout pour écouter. Elle s’assoit aussi près que possible, non sur une chaise ou un pouf ou que sais-je (peut-être y en a-t-il peu chez Marthe, d’ailleurs), mais directement aux pieds de cet hôte, sans le moindre quant-à-soi. Si tel est bien le scénario, cela m’expliquerait mieux la réaction de Marthe que si sa sœur est habituellement résidente chez elle : dans ce dernier cas, on voit mal pourquoi elle reprocherait à sa sœur Marie de « faire la conversation » à l’hôte, quand c’est au contraire une des préoccupations lorsque l’on reçoit. Si en revanche Marie n’est venue que pour aider devant l’afflux soudain de charge, Marthe peut légitimement être heurtée du changement , elle se sera organisée autrement pour la « conversation ».

     Du reste, Marie ne fait pas la conversation. Elle écoute, simplement. Elle est sous le charme d’une parole. Le nom de Marthe était transparent, Luc ne l’a donné que pour bien éclairer son premier personnage par sa signification de « maîtresse de maison« . Le nom de Marie est d’une étymologie plus disputée, plus obscure, parce qu’il est beaucoup plus ancien : « qui veut un enfant » ? « aimée » ? on ne sait pas bien… En revanche, chez Luc, une autre Marie a déjà été mise en scène, et d’une manière très unique : c’est à Luc que l’on doit le magnifique récit de l’Annonciation à Marie. Justement, c’est la scène où une femme conçoit un enfant, en disant « qu’il me soit fait selon ta parole ». Et ici encore, nous avons une Marie qui est tout à l’écoute de la parole, dans un contexte où Jésus, l’hôte qui profère cette parole, est reçu dans la maison ou accueilli en son sein puisque le verbe a ces deux sens ! Je me dis que Luc, dans son petit conte, a dédoublé les personnages pour montrer ce qui se joue chez le disciple. Le disciple, le tout-petit à qui l’évangile est destiné et apporté, accueille cette parole à la fois avec le souci de bien faire, de faire beaucoup, et le souci d’écouter, d’accueillir cette parole comme on conçoit un enfant.

800px-Martha_and_Mary_Magdalene-Caravaggio_(c.1599)
Le miroir obscur est le lieu où s’entend l’évangile, le mystère profond révélé aux tout-petits. Impérieuse, celle qui tient le miroir dans lequel elle a contemplé la parole. Cette contemplation la rend belle et digne, vêtue d’espérance verte et de charité rouge, et dirige l’agir toujours pauvre et incertain : ces deux femmes sont la même, deux aspects de son âme.

     « Or la Marthe est entraînée par l’abondant service; se présentant alors, elle dit : seigneur, tu ne te soucies pas que ma sœur me laisse servir toute seule ? Parle-lui donc afin qu’elle s’en-saisisse-avec-moi !  » Nous avons fait remarquer en passant qu’accueillir Jésus, c’était aussi accueillir sa suite avec lui, autrement dit beaucoup de travail ! C’est maintenant ce qui est abordé. La [diakonia], l’office de serviteur, est en effet abondant, multiple, il faut être au four et au moulin. Et notre Marthe, notre maîtresse de maison, bref le disciple qui accueille l’évangile de Jésus, peut légitimement être saisi par tout ce qui est à faire ! C’est tout simplement l’effet de la bonne volonté : on voudrait tout mettre en œuvre. Et cette bonne volonté qui veut tout faire est aussi un risque, nous dit Luc :  [périspaoo], c’est d’abord tirer autour, c’est aussi tirer ou entraîner d’un autre côté : détourner, distraire l’attention, c’est encore tirer en sens contraire.  On voit bien l’idée : on veut s’occuper de ci, de ça, le regard et l’attention passent de plus en plus vite d’une chose à l’autre, et par l’effet d’une force centrifuge on se trouve à « cent mille tours », épuisé par l’évangile. Quand soudain on en prend conscience -ce que suggère bien le verbe [éfistèmi] avec son préverbe [épi-], au-dessus, (ici traduit : se présentant )-, on se dit qu’on est bien seul, bien démuni devant tout cette tâche. Ne faudrait-il pas y mettre vraiment tout et revenir à la parole seulement une fois tout accompli ?

     Le verbe mis par Luc dans la bouche de Marthe est tout-à-fait intéressant : [sunantilambanoo]. C’est le verbe [lambanoo], prendre, recevoir, augmenté de deux préverbes, [sun-] qui veut dire avec, et [anti-] qui marque généralement l’opposition, le face à face (comme dans les antipodes, la zone du globe où l’on a les pieds à l’opposé de nous). Le sens fondamental d’ [antilambanoo], c’est prendre ou recevoir une chose en échange d’une autre. A la voie moyenne, comme ici, c’est se saisir de, comprendre, concevoir au sens intellectuel, c’est aussi s’inquiéter de, faire effort pour, venir au secours de… La tentation du disciple, c’est que son attention profonde soit tournée vers lui et tout ce qu’il essaye de faire. Il voudrait se comprendre, se concevoir, s’enrôler tout entier. Ce n’est pas idiot. Que va dire le maître sollicité ?

     « Marthe, Marthe, tu es inquiète et te troubles à propos d’une quantité de choses : mais il est nécessaire d’une; Marie en effet a prélevé la bonne part, qui ne lui sera pas retirée. » Voilà une opposition entre l’abondance des tâches et une seule chose nécessaire. Il n’est pas question ici d’inutile, il faut le souligner. Tout ce que fait la Marthe est important, utile, bienvenu. Le premier verbe est très positif, il énonce un souci de bien faire, une  recherche de la perfection, en un sens. Le deuxième verbe évoque quant à lui le tumulte, une sorte de bruit qui perturbe. C’est comme s’il y avait une progression de la recherche de perfection vers le tumulte intérieur. Le disciple est invité à renoncer à « tout bien faire », il fera comme il peut, au mieux, et peut-être pas tout ou pas entièrement. Quels parents ne savent pas cela ? On fait au mieux, avec ses enfants, tout n’est pas fini, tout n’est pas parfait, on n’est pas des parents parfaits, on essaie d’être d’aussi bons parents que possibles, avec une inquiétude dont on ne se départira jamais.

     Mais il y a un ordre de priorité pour le disciple : et trouver l’unique nécessaire est sans doute la première des tâches. Enrôler l’attention au point de la porter sur soi ne peut convenir, cela risque de faire du disciple un hyper-actif-même-plus-disciple ! Il s’agit de concevoir Jésus pour le monde, non de se concevoir soi-même. Le nécessaire, et même unique nécessaire, c’est bien l’écoute d’un autre, de la parole de l’évangile. Ce serait le comble, mais le risque existe bien néanmoins, que l’évangile finisse par détourner de l’évangile ! Mais continuer d’écouter, continuer de boire à la source, continuer de recevoir ; et s’alimenter pour que l’action, aussi dispersante et imparfaite soit-elle, demeure inspirée.

     La dernière remarque, à propos de la meilleure part, je ne peux m’empêcher de la mettre en rapport avec le mythe de Prométhée. Peut-être Luc a-t-il voulu évoquer cela chez ses lecteurs grecs. Dans la répartition que Zeus avait décidée entre les dieux et les hommes, répartition qui devait mettre fin à une forme d’égalité entre ces deux et asseoir clairement la domination des dieux et le service (l’office de serviteur, ou l’esclavage, justement, la [diakonia]) des hommes, il avait décidé que désormais les hommes offriraient aux dieux des sacrifices, c’est-à-dire pourvoiraient aux dieux. Prométhée avait tenté une ruse, il avait fait deux tas, l’un d’os mais recouverts d’une belle graisse, l’autre de viandes mais recouverts de bas morceaux. Zeus, abusé par l’apparence, avait cru prélever la meilleure part en prenant la graisse : c’est en découvrant qu’il n’y avait que les os en dessous que sa colère décida de retirer le feu aux hommes -feu que Prométhée, avec la complicité d’Athéna, dérobera pour le restituer aux hommes. « Prélever la bonne part« , on le voit, devait permettre le bon ordre de l’univers, ordre marqué par la soumission et un rapport d’inégalité entre les hommes et les dieux.

     Ici, « Prélever la bonne part« , c’est aussi établir un bon ordre, mais intérieur au disciple, et cette fois avec la complicité de la parole du dieu lui-même. C’est un autre ordre qui est projeté dans l’univers, celui d’une communion entre hommes et dieu, parce que le désordre est plutôt intérieur à l’homme, et peut-être bien que le feu -l’image sous laquelle Luc raconte le don de l’esprit à la pentecôte- sera accordé pour cela par le dieu lui-même. Au total donc, nous aurions ici un petit conte qui explique au disciple que l’évangile ne s’accueille pas une fois pour toute mais sans cesse, et que cet accueil continu est bien la condition pour en être transformé et pouvoir, cahin-caha, travailler aussi au renouvellement du monde. Ce qui compte n’est pas « notre » résultat, celui de « notre » action, mais d’où celle-ci tire sa source. L’évangile n’est pas un pouvoir donné aux hommes, mais une source d’inspiration qui porte fruit par elle-même.

Révolution sociale : dimanche 14 juillet.

uLire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes toujours dans la suite de l’évangile de Luc, mais (il fallait s’y attendre !) après quelques omissions. Nous sommes toujours dans cette grande section où les Douze font l’apprentissage de la mission, c’est-à-dire qu’ils apprennent comment porter avec authenticité la mission même de Jésus. On a vu d’ailleurs que le « succès » comptait moins que cette authenticité, ou que la justesse de la manière importait plus que le résultat. C’est du reste dans ce souci d’authenticité pleine et entière que Jésus prend la ferme décision de se rendre ouvertement à Jérusalem, conscient aussi que la mort l’y attend.

     Dans le dernier passage, outre les Douze, il en envoyait encore soixante-dix, précisant pour eux les termes de la mission donnée aux Douze pour empêcher certaines mésinterprétations, et enseignant du même coup aux Douze qu’ils n’ont pas l’exclusivité de sa mission. Comme il y avait eu le retour de Douze, Luc raconte aussi le retour des soixante-dix, leur joie étonnée que les démons leur soient soumis au nom de Jésus (et non en leur nom propre), la manière dont Jésus réoriente leur joie de la puissance exercée vers la communion partagée (« vos noms sont inscrits dans les cieux »), et l’exultation profonde de Jésus que la révélation du Père, de son Père, que sa propre expérience d’être fils du Père, soit rendue accessible aux plus petits. Cela révèle le but de cette mission, celle de Jésus comme celle des disciples (puisque c’est la même), ce qui est du même coup une vraie clé d’interprétation ou de discernement ou d’évaluation pour les disciples : avons-nous permis aux plus petits l’expérience d’être Fils du Père ?

     C’est à la suite de ce cœur de l’évangile (ôté, mais pourquoi ?, du lectionnaire), que vient l’épisode d’aujourd’hui.

Mon modeste commentaire :

     « Et voici que quelque légiste surgit, l’éprouvant et lui disant :… » Luc inscrit clairement notre épisode à la suite du précédent : il s’agit certes d’un nouveau développement, mais il y a bien un lien entre les événements. L’homme qui intervient à présent n’est pas caractérisé par son nom, de manière personnelle, au contraire même. C’est un certain … Ce qui le caractérise, c’est autre chose, il est [nomikos], un adjectif signifiant conforme à la loi ou qui connaît la loi. Cet adjectif est formé directement sur [nomos], un mot très chargé en grec. Le [nomos], c’est d’abord la part, la portion, pouvant signifier même une division territoriale ou la partie d’un bien échue, mais aussi l’usage, la coutume, et finalement la règle ou le droit. Ce qui, chez les Grecs, sous-tend ce mot et sa famille de sens, c’est l’idée de la répartition faite par Zeus pour ordonner l’univers et en faire un [cosmos], répartition des dieux et entre les dieux, mais aussi répartition entre les hommes et les dieux, et même entre les hommes. Le [nomos] n’est pas d’abord une loi ou une règle « positive », c’est-à-dire établie par quelqu’un parce qu’il faut décider quelque chose, mais plutôt ce qui régit l’ordre du monde et à quoi il faut se conformer pour trouver sa place dans l’univers.

     Fort bien, me direz-vous, merci pour ce bel étalage d’érudition, mais nous voilà loin de l’univers de Luc et de celui de l’évangile ! Ne s’agit-il pas tout simplement de la Loi référée à Moïse ? Certes oui, mais pas seulement. Bien sûr que le [nomos] du nouvel interlocuteur se réfère à Moïse, mais Luc écrit pour des Grecs, des personnes pour qui cet univers-là n’est pas familier, et il me semble que le mot qu’il choisit, qui n’est justement pas cette fois un « docteur de la Loi » ni un « scribe », fait très consciemment et volontairement le lien avec l’univers mental et culturel des Grecs, de ses lecteurs. Car ce cœur de l’évangile dont il vient d’être question, cette expérience de fils proposée aux plus petits, et la joie et l’exultation qui en naissent, tout cela est un renversement et une révolution sociales ! Nous ne sommes plus ni dans l’univers réglé et légal de Moïse, ni dans l’ordre cosmique des Grecs assignant à chacun sa place, et où les tout-petits de l’évangile sont les derniers. Si ceux-ci sont les destinataires premiers et privilégiés de l’ultime révélation divine, alors plus rien ne justifie l’ordre social établi ! Les riches et les puissants ne sont plus tels parce que dieu ou les dieux l’ont voulu. Les institutions qui régissent la société n’ont plus leur divine justification. Ni les inégalités entre les hommes ni les contraintes qui pèsent sur eux (certains d’entre eux, du moins) ne sont plus divinement justifiées. On comprend alors que surgisse, se dresse immédiatement un [nomikos], représentant tout homme préoccupé de l’ordre des choses. Notre épisode, ce n’est rien moins que la confrontation du cœur de l’évangile avec tout l’ordre antécédent ! Et l’on comprend que l’intervenant veuille éprouver celui qui apporte une telle révolution : ce n’est pas cette fois malveillance, je ne le crois pas du moins, mais plutôt recherche d’approfondissement après l’effet de surprise.

     Alors que dit-il ? Il pose une question : « Maître, que ferais-je en sorte que je recevrai-comme-partage la vie éternelle ? » [klèronoméoo], c’est recevoir en héritage, mais le mot on le voit bien se décompose en deux et signifie étymologiquement établir le [nomos] du [kléros], « répartir ce qui vient du sort »,  bref : retrouver de l’ordre dans ce qui tient du hasard. Notre homme a senti le bouleversement évangélique, lui qui avait l’habitude de tenir en main sa destinée grâce à l’énoncé des lois ou des règles ou des coutumes et conventions : il voudrait reprendre la main, peut-être aussi mesurer ce qu’il peut garder de ce qu’il avait jusque-là appris. L’exprimer en termes de vie éternelle reflète sa préoccupation : toucher dès à présent au définitif, à ce qui ne meurt pas : dans la révolution évangélique se révèle peut-être tout simplement un nouveau [nomos] ?

     La réponse part de l’interlocuteur, l’invite à progresser depuis sa position : «  Dans le [nomos] qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ? » Il y a deux questions, en fait, l’une objective, l’autre subjective. D’abord, ce qui est effectivement écrit : voilà un propos rassurant, pour celui qui se réfère à une loi écrite, connue, vérifiable ! Mais le propos peut être plus large, car « écrire » est aussi le mot pour « dessiner, tracer » : Luc reste dans le double registre de ses personnages et de ses lecteurs, celui d’une loi mise par écrit dans un livre et celui d’un ordre dessiné dans l’univers. La deuxième question en revanche est plus déstabilisante, elle interroge la certitude acquise : « lire » signifie aussi bien « avoir la connaissance profonde ». Et la question est bien comment : autrement dit, l’interlocuteur inquiet de l’aspect révolutionnaire de l’évangile est invité à se référer à l’ordre ou la loi qu’il connaît, mais aussi à prendre conscience de sa manière de la découvrir, de l’interpréter, à l’aspect personnel avec lequel il s’appuie sur elle.

     L’interlocuteur répond d’une manière hautement improbable, en fait. Luc met dans sa bouche l’originalité avec laquelle Jésus lui-même, chez Marc ou chez Matthieu, répond à la question du plus grand commandement. Sur le fond, c’est une manière de rappeler que, oui, il y a bien un nouveau [nomos] dans l’évangile, dont la nouveauté comme telle est assez relative puisqu’elle est toute tirée de l’ancienne loi. La révolution n’est pas exactement là. Sur la forme, je fais deux remarques concernant cette réponse ou ce rappel mis dans la bouche du « préoccupé de l’ordre » : d’une part, la relation à dieu et au prochain est mise sous un seul chef, aimer. C’est le même amour qui porte sur dieu et sur l’autre, c’est d’un même amour qu’ils sont aimés. La même action, la même énergie, pour l’un comme pour l’autre. C’est dire si, selon Luc, l’un ne va pas sans l’autre, qu’aimer dieu authentiquement ne peut aller sans aimer l’autre, qu’aimer l’autre comporte forcément, même si invisiblement, une réalité d’amour de dieu. Voilà qui change notre regard sur la réalité. D’autre part, ce n’est pas la même préposition qui précède chacune des dimensions de l’être humain engagées dans l’amour : celui-ci vient [ex], à partir du, en sortant de la totalité du cœur, et il se traduit [én], dans la totalité de l’âme, dans la totalité de la force et dans la totalité de la pensée. Il y a en l’être humain une origine de l’amour et trois dimensions en lesquelles il se traduit. Mais dans tous les cas, c’est la totalité, [holè] (qui donne l’anglais « whole »), qui est engagée : et, ajouterai-je, c’est parce que c’est la totalité que c’est de l’amour.

    Cet énoncé apparaît dans le dialogue entièrement satisfaisant pour Jésus -on comprend bien pourquoi, puisque c’est sa propre réponse qui est mise dans la bouche de l’interlocuteur !-, qui lui recommande cet agir-là pour vivre dès maintenant, pour toucher dès maintenant à ce qui n’a pas de fin. Mais Luc n’arrête pas là l’échange, précisément parce qu’il n’a pas touché au lieu vraiment révolutionnaire, à ce qui fait que ce nouveau [nomos] est apte à rendre toutes choses nouvelles. La question rebondit sur la nature du [plèssios], du proche, du voisin. Et si, en effet, les premiers destinataires de l’évangile, de la mission de Jésus, sont bien les tout-petits, c’est-à-dire ceux qui sont les plus éloignés dans l’ordre social établi, c’est bien qu’il y a un renversement !

vincent-van-gogh-poster-reproduction-le-bon-s.jpg
Dans l’extraordinaire vibration de l’amour, l’homme blessé est au centre de la scène. C’est lui qui est au plus haut : le Samaritain, qui devient son prochain, se rapproche de nous du même coup, quand les deux autres s’éloignent jusqu’à disparaître…

     Tout le monde connaît, même largement au-delà des chrétiens, cette merveille littéraire et spirituelle qu’est l’histoire du « bon Samaritain ». Je ne la commente pas vraiment (une autre année ?), je fais juste remarquer la question posée pour conclure -si l’on peut parler de conclusion- : « lequel de ces trois te semble être devenu le prochain du tombé parmi les bandits ? » La nouvelle règle, la nouvelle loi, le nouvel ordre, n’est pas dans un énoncé nouveau de « règles du jeu » : il est dans un nouveau discernement de la personne proche. Or celle-ci ne l’est pas a priori, elle le devient. Et elle le devient par l’amour, la compassion, les entrailles émues et le changement qui en résulte. Car le Samaritain a changé tout [holè] son plan de voyage et même de vie puisqu’il repassera, il a mis tous ses biens en jeu, il a mis toute son énergie, au service de la vie de cet inconnu rencontré mais pas évité ni ignoré. Il a rejoint cet autre au prix d’une impureté rituelle : si prêtre et Lévite changent de trottoir (si l’on peut dire !), c’est pour ne pas prendre le risque de contracter une impureté rituelle par le contact avec un cadavre : aux termes de la Loi, cela les rendrait impropres au culte pendant tout un temps. La Loi les a empêchés de prendre le risque de l’autre qui, peut-être ?, n’était pas un cadavre. Le Samaritain, moins embarrassé dans ce légalisme, a laissé son cœur parler, puis agir. Ainsi, peut-être, faut-il constater que notre « religiosité » et notre excessive attention au culte sont bien souvent plus un obstacle qu’une aide dans la rencontre du prochain : celui qu’il faudrait découvrir tel. Le nouveau [nomos] met l’autre avant la Loi, ou plutôt fait de l’autre ma loi, mon [nomos].

     Le renversement évangélique est bien visible dans cette ouverture finale de la parabole : la question posée initialement par l’interlocuteur était : « et qui est mon prochain ? » Si l’on s’en tient à cette question, on voudrait pouvoir dire que l’homme tombé aux mains des bandits était le prochain du prêtre, du Lévite, du Samaritain -et que seul ce dernier l’a vu et rejoint. Mais non, la question finale posée par Jésus achève avec beaucoup de douceur la révolution, en inversant les termes de la question initiale. Celle qu’il fallait poser, selon le Maître, était plutôt : « et comment deviens-je le prochain du tout-petit ?« . Car la référence n’est plus « moi » : ce n’est plus par rapport à moi-même que je suis invité à m’interroger : qui est proche de moi ? qui devient proche de moi ? Non, c’est l’homme blessé, à terre, sans ressource, presque mort, qui est devenu la référence objective. Les fameux « tout-petits« , à qui est donnée enfin la possibilité d’expérimenter sa propre filiation, au sujet de quoi il exulte en profondeur, dans l’esprit saint, ceux-là sont pour l’évangile à tout jamais la référence. Les repérer, les nommer, les regarder, c’est la première urgence du disciple. Se dire chrétien et rejeter ces pauvres qui ont tout perdu au Sahel, en Ethiopie, au Yemen ou en Syrie, qui ont été torturés en Libye, qui ont failli périr en mer Méditerranée, est un non-sens, en plus d’être un scandale (puisqu’un véritable contre-témoignage). Donc, changer de référence, puis apprendre à devenir le prochain  : telle est la révolution en profondeur, le nouveau [nomos] organisant un nouveau [cosmos], le nouvel ordre des choses fondant un nouveau monde.

Sur de nouvelles bases : dimanche 7 juillet.

Lire l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

    Miracle ! Le texte d’aujourd’hui fait suite à celui de la semaine passée ! Nous aurons donc… (roulement de tambour)… la suite. Pour mémoire, je rappelle que la grande section où nous sommes a débuté avec la convocation puis l’envoi en mission des Douze, leur succès à double tranchant, leur retour et la leçon que leur fait immédiatement Jésus quant à l’attitude qu’il attend d’eux. Il leur a ensuite interdit nettement toute proclamation de sa messianité, annoncé sa passion et l’exigence pour tout disciple d’entrer dans la même démarche d’abandon.

     Luc a inséré consécutivement la « transfiguration » et la guérison du jeune épileptique que les disciples ne parviennent pas à guérir, puis une deuxième annonce de son arrestation, qui reste incomprise mais entraîne tout de même des réactions diverses, à savoir : qui est le plus grand, mais aussi qui a le droit ou non de faire des choses au nom de Jésus. Devant le caractère inéluctable de son arrestation, mais aussi avec la volonté ferme d’éduquer ses disciples à la juste attitude pour porter authentiquement sa propre mission, Jésus décidait pour finir de monter à Jérusalem, et cette fois non pas discrètement mais en le faisant savoir par des messagers le précédant. L’appel à le suivre, illustré par trois historiettes, prend un caractère désormais nouveau, plus explicitement radical et exigeant.

Mon modeste commentaire :

     « Après ces choses,… » quelles  choses ? Mais tout ce que l’on vient de rappeler ci-dessus, bien sur. L’expression de Luc laisse entendre que l’épisode d’aujourd’hui ne fait pas nombre avec ce qui a été précédemment raconté. En particulier, Jésus avait, dans sa résolution doublement motivée de se rendre à Jérusalem, choisi d’envoyer « devant sa face » des messagers « afin de disposer pour lui« . Ici, il ne s’agit pas de la même chose : notre épisode d’aujourd’hui n’est pas un retour sur ce qui a eu lieu avec un nouveau point de vue, une sorte de nouveau récit de cet envoi des messagers. Non, il se passe cette fois autre chose. Certains vont en avant de lui pour donner une-caractère public et explicite à sa montée vers Jérusalem; d’autres, maintenant, vont être envoyés à leur tour mais dans un autre but.

     « … le seigneur dresse soixante-dix autres, et les envoie  » Le verbe [anadéïknumi] signifie  montrer en levantlever en l’air comme un signal, faire connaître publiquement ou encore consacrer, inaugurer. Le mot est inattendu ! Ainsi ces soixante-dix autres (ce ne sont décidément pas les premiers messagers) sont un manifeste. Peut-être par leur nombre, aussi : certains manuscrits portent soixante-douze : on voit bien que certains correcteurs ont essayé de montrer une extension des Douze (douze fois six font soixante-douze). Mais non, il ne s’agit pas de cela justement. Et de quoi s’agit-il alors ? Je suis tenté de faire le rapprochement avec les sept (car sept fois dix font soixante-dix) distincts des Douze, issus des « Hellénistes » dont parlent les Actes (Ac.6) : Luc rapporte que, dès la première communauté, les frères plutôt issus de la diaspora hellénophone ne se reconnaissaient pas dans les Douze, et avaient besoin d’une approche moins centrée sur la communauté de Jérusalem, ses Douze et (déjà !) ses habitudes, ses interprétations. Les Douze ont consenti à ce que sept autres nommément connus à leur instar, Etienne, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, soient aussi reconnus comme des responsables, des autorités, dans la communauté, et soient eux aussi des figures originaires de la mission.

     En rapprochant ces deux textes, je tends à interpréter celui d’aujourd’hui comme une anticipation par Luc de ce moment : c’est comme s’il situait en Jésus lui-même cette pluralité d’origine de la communauté des disciples. Oui les Douze sont les Douze, et ont été institué les premiers; mais il en choisit encore soixante-dix : la mission est la même, si l’on veut bien comparer les deux textes. Lecteur, je t’invite à le faire : Lc.9,1-5 d’une part, Lc.10,1-16 d’autre part. L’idée est la même de part et d’autre, même si elle est plus développée, plus nuancée, plus affinée dans le deuxième cas. Au passage, cher lecteur, tu t’apercevras que tu n’auras jamais eu dans le lectionnaire que la première partie de la mission des soixante-dix ! L’autorité des successeurs des Douze, qui préside à la constitution du lectionnaire, craindrait-elle de trop faire voir la légitimité des soixante-dix ? Je n’ose conclure… En tous cas, Luc semble montrer que la communauté des disciples de Jésus possède très authentiquement une pluralité d’origines. Tout ne vient pas aux disciples par les Douze : mais les Douze viennent de Jésus pour les hommes, et les soixante-dix viennent aussi de Jésus pour les hommes. Il a d’emblée voulu aller aux hommes, à tous les hommes, par plusieurs chemins.

     « …et il les envoie par deux en avant de sa face dans toute ville et lieu où lui-même a l’intention de venir. » Le fait d’être en avant de sa face est exactement semblable aux messagers déjà envoyés pour publier sa montée vers Jérusalem, pour indiquer quel est son itinéraire. En revanche, ceux-ci sont envoyés par deux. Pourquoi donc ? Voilà un aménagement nouveau, les Douze n’étaient pas envoyés par deux, on ne sait d’ailleurs pas s’ils étaient chacun de son côté, ou bien en groupe de douze. Ici, l’ambiguïté est levée, ils sont deux par deux, trente-cinq binômes. Par deux, c’est d’abord une attestation  : la Loi exige la parole de deux témoins pour attester de la vérité d’un fait. Mais par deux, c’est aussi une dépossession, une désappropriation : être crédible ne dépend pas du « charisme » de l’un ou l’autre, mais bien de leur accord. La prise de possession de la mission de la part de celui qui en est investi devient moins possible, au contraire même. Dans l’exercice même de la mission, il va falloir sans cesse cherche l’accord, laisser place à la parole de l’autre, écouter autant que parler. Ce n’est pas une petite précision par rapport à la mission des Douze.

     Et où sont-ils envoyés ? « dans toute ville et lieu où lui-même [melloo] venir« . Le point est sujet à discussion, car  le verbe [melloo], c’est être sur le point de, avoir l’intention de, mais c’est aussi devoir arriver, et encore hésiter, différer, tarder. Les nuances vont jusqu’à la contradiction : si l’on est sur le point de venir, c’est que l’on ne va pas tarder; mais si l’on hésite à venir, on pourrait ne jamais le faire. La manière de traduire est donc difficile, parce qu’elle induit et impose une manière de comprendre. J’ai dû en choisir une, mais je préfère, lecture, te laisser choisir. Le point commun de toutes ces nuances de sens, disons-le tout de même, c’est que de fait, actuellement, Jésus n’est pas dans ces villes et lieux. Y viendra-t-il en personne ou non, c’est là la question, indécidable. Et pourquoi, après tout, faudrait-il décider ? Et si Luc avait à dessein choisi ce mot aux nuances si amples ? Et s’il voulait laisser entendre que, dès lors que les deux disciples authentiques se trouvent là, Jésus y est aussi (même si non physiquement) ? Car c’est la conclusion du passage (qui ne nous est pas donnée aujourd’hui) : « Qui vous entend, c’est moi qu’il entend ! Qui vous repousse, c’est moi qu’il repousse ! Et qui me repousse, repousse celui qui m’a envoyé ! » Ainsi, la grande différence entre les premiers messagers et les soixante-dix serait celle-ci : les premiers signalent à l’avance un itinéraire, celui par lequel Jésus se rend physiquement à Jérusalem et le montre. Les seconds dépassent cette limite, ils permettent à Jésus dans le même temps d’aller partout, physiquement ou non. Les premiers sont un signe pour les disciples eux-mêmes, ainsi que pour les puissants : je vais à Jérusalem, où on va avec moi si l’on est mon disciple. Les seconds sont un signal pour tous les hommes : je viens à vous, où que vous soyez.

     Suivent des consignes, mais pas immédiatement. Luc, différemment de l’envoi des Douze, fait précéder ces consignes d’une considération plus générale : « Si la moisson est abondante, les ouvriers en revanche sont peu; demandez donc au maître de la moisson qu’il envoie des ouvriers dans sa moisson. » A l’orée de la mission, il y a une métaphore, qui met en évidence une disproportion entre l’œuvre à faire et ceux qui la font. La moisson est un mot qui désigne tout aussi bien le champ de blé : autrement dit, il ne s’agit pas du processus de la moisson, mais bien du vaste ensemble des blés mûrs qu’il est temps de récolter. Tous les paysans savent qu’il y a un temps, un moment, à ne pas rater. Entre les aléas météorologiques et le mûrissement des blés, il y a une fenêtre pas laquelle passer sans retard. Or, pour opérer avec efficacité, pour ne rien perdre, il faut de nombreux bras. Et là est le hiatus : d’un côté, [polus] (qui donne nos poly-), de l’autre [oligoï] (qui donne nos oligoéléments, mais aussi notre oligarchie). D’un côté la grande quantité, de l’autre, le petit nombre. Le constat initial est celui du risque pour la moisson : c’est elle qui est en péril , c’est elle qui doit rester la préoccupation de chacun. La formule, la métaphore, n’est pas d’abord un slogan en faveur des « vocations », comme on l’interprète souvent : les Douze avaient vite envisagé les choses à partir de ce qu’ils avaient fait, du succès. Désormais, Jésus invite à envisager non le succès mais l’indigence des opérateurs devant l’ampleur de la tâche. Ces opérateurs, non seulement sont envoyés deux par deux pour mieux attester en même temps qu’être plus désappropriés de la mission, mais encore ils sont insuffisants et appelés à rester dans une claire conscience de cette insuffisance. Le verbe [déoo], dont un sens dérivé signifie bien prier, demander, signifie fondamentalement manquer de : autrement dit, s’il y a supplique, c’est plus sous la forme du gémissement devant sa propre insuffisance. Les soixante-dix ne sont pas un nombre clos, ils sont ouverts d’emblée à un nombre plus grand et ils se réjouiront sans cesse, quoiqu’en tremblant toujours, de voir arriver d’autres qu’eux envoyés à cette mission. On est aux antipodes du cléricalisme, à sa voir de la prise de possession jalouse d’un pouvoir derrière le paravent d’une tâche prétendument exclusive. Non, la tâche n’est pas exclusive, elle sera toujours trop ample pour l’être.

Brueghel moisson
La moisson est trop vaste pour les ouvriers démunis, qui n’en ont que plus besoin d’être assistés, soutenus, restaurés. Ils vivent, ils œuvrent, au rythme humain, avec joie de vivre et don de soi, à l’ombre de l’arbre de vie où l’Agneau a livré sa vie.

     Deuxième considération, deuxième métaphore. Elle sans aucun lien d’image avec la première, qui était agricole : celle-ci relève du pastoralisme. « Allez : voici, je vous envoie comme agneaux au milieu de loups. » L’ordre initial ressemble d’abord  à un encouragement, mais à l’énoncé de ce qui suit, il s’apparente plutôt à une mission-suicide ! Voilà qui est saisissant : laissons-nous saisir, puisque telle est manifestement l’intention de l’auteur. [Arnos], c’est bien l’agneau. Et l’agneau… n’est-il pas une des désignations du Christ dans le tout premier christianisme ? En référence à Isaïe, c’est une des lectures privilégiées du mystère du salut pas la croix. Jésus monte résolument à Jérusalem, dans la pleine conscience de ce qui l’attend. C’est ainsi qu’avec fermeté il a choisi de réaliser sa mission, en ne fuyant pas la menace, sans pour autant changer son mode d’annonce et d’existence. Il est lui-même l’Agneau, au milieu de loups. Ceux qu’il envoie n’échappent pas à cette condition, à cette situation. Ce manière désormais explicite, il situe la mission de ses disciples dans l’exacte trace de la sienne, avec le même moyen pour la réaliser. Ô disciple d’aujourd’hui si tu prends au sérieux la mission qui est la tienne, les préalables sont donc au nombre de deux : être dépassé et dépossédé, ne pas vouloir d’autre moyen que celui choisi par celui qui t’envoie, à savoir livrer sa vie.

      Ces considérations préalables posées, les consignes peuvent être énoncées : on voit qu’elles changent a priori de sens, elles ne sont pas marques d’exclusivité mais deviennent au contraire le souvenir de cette indigence fondamentale qui désapproprie de la mission pour la mener avec plus d’authenticité, en même temps qu’elles mettent une forme au don de soi entier. « N’emportez pas de bourse, pas de sac, pas de sandales, et ne vous attachez à personne en chemin. » Le [ballantione] est bien une bourse à monnaie, le verbe associé, [bastadzoo], signifie fondamentalement mettre en mouvement : lever, soulever, porter, emporter. Il ne s’agit pas seulement de ne pas emporter avec soi une bourse où mettre de la monnaie, il s’agit de ne pas mettre en œuvre des réserves d’argent, de ne pas faire de l’argent le moteur de la mission. Pas plus les réserves, quelles qu’elles soient, dont le sac serait le contenant. Ce n’est pas non plus une question de moyen de locomotion (le mot désigne précisément les semelles que l’on place sous ses pieds). Et ce n’est pas non plus une question de « carnet d’adresse », de relations grâce auxquelles ont trouverait les moyens d’agir : au contraire, la formule invite plutôt à rester libre dans ses relations humaines, pas prisonniers d’attachements qui brideraient la parole ou l’action. Les moyens de la mission ne sont, en fait, aucun des moyens habituellement utilisés.

     « En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : paix à cette maison. Et s’il y a là un fils de la paix, se reposera sur lui votre paix; si ce n’était pas le cas, sur vous elle se recourberait. » Les soixante-dix, les disciples envoyés, sont d’abord messagers et ouvriers de la paix, c’est la première parole qui leur doit échapper, et c’est sur cette base que les relations doivent être établies avec les habitants : s’ils sont chercheurs de  paix, « fils de la paix« , ils seront touchés et ouverts par cette première parole. Si ce n’était pas le cas, les choses seront claires, mais la paix du disciple ne sera pas pourtant autant perdue : on construit sa propre paix en disant clairement ce pour quoi l’on est venu. Le disciple n’avance pas masqué, il ne cache pas son annonce, il joue franc-jeu. Si on cherche la paix, on l’acceptera à cause d’elle, quels que soient par ailleurs ses défauts ou ses défaillances. Si on la cherche pas, au moins les choses auront été dites, une porte aura été ouverte.

     « Dans cette maison, dès lors, restez, mangeant et buvant les choses de chez eux : digne en effet est l’ouvrier de sa récompense. Ne passez pas de maisonnée en maisonnée. » La mission se réalise dans les relations : la porte est ouverte ? La paix est recherchée ? On reste là. Et l’on reçoit ce qui nous est donné : on reçoit beaucoup plus que ce que l’on croit donner. Le disciple vit de reconnaissance, non celle qu’on a vis-à-vis de lui, mais celle qu’il a pour les personnes qui l’on reçu : n’oublions pas qu’il se présente sans rien, sans ressource, sans réserve. On adopte aussi le mode de vie des personnes hébergeantes, on se transforme à leur contact. L’acclimatation de l’évangile à leur vie est d’abord une acclimatation du disciple de l’évangile à la vie qu’on lui offre. Pas de recherche de la performance en tout cela, mais une implantation durable. J’ai été fort surpris, une fois, lors d’une visite de Témoins de Jéhovah qui m’assuraient de leur conformité à l’évangile : je leur ai demandé leur Nouveau Testament et j’ai cherché ce passage. Il n’y était pas ! Il y avait d’autres mots à cet endroit, mais pas ceux-là.

     Au terme, la mission est la même que celle qui a été confiée aux Douze, « …et prenez soin de ceux qui sont en souffrance, et dites-leur : est [désormais] proche de vous le royaume de dieu. » Guérison –soin des personnes–, et annonce de la proximité du royaume, non qu’il ne tardera pas (futur), mais bien que désormais ce royaume s’est fait proche, qu’il est là, à toucher. Et puis il y a la suite, que tu dois aller lire seul cher lecteur. Juste un mot pour finir : dans ces mots se dessine l’ombre de François d’Assise. C’est là qu’il puisait sa radicalité et son énergie. Et, ma foi, il a bien failli renouveler l’Eglise ! Je suis même injuste : il l’a fait, en partie, pas autant qu’il aurait voulu mais bien réellement. Je veux dire que ces mots ont toujours ce pouvoir de renouvellement, qu’ils sont bien pour aujourd’hui, que nous en avons besoin.

Grande résolution : dimanche 30 juin.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous revenons à une lecture plus continue et plus sereine de l’évangile de Luc, la première partie de toute son œuvre. Nous étions donc dimanche dernier au début d’une grande section de cet évangile, débutant avec la convocation puis l’envoi en mission des Douze, leur succès à double tranchant, leur retour et la leçon que leur fait immédiatement Jésus quant à l’attitude qu’il attend d’eux.

      Ce travail de fond continue envers les Douze et tous les disciples : après leur avoir demandé quelle approche les foules rencontrées avaient de lui-même et quelle était leur proclamation à son propre sujet, il interdit nettement toute proclamation de sa messianité, annonce sa passion ainsi que l’exigence pour tout disciple d’entrer dans la même démarche d’abandon. Luc insère ici l’épisode de la « transfiguration » et de la guérison du jeune épileptique que les disciples ne parviennent pas à guérir. Suit une deuxième annonce de la passion, plus précisément de son arrestation, qui reste incomprise mais entraîne tout de même des réactions diverses, à savoir : qui est le plus grand, mais aussi qui a le droit ou non de faire des choses au nom de Jésus.

     C’est ici qu’intervient le texte qui nous est donné aujourd’hui : composé d’abord de la décision ferme et délibérée de Jésus d’aller à Jérusalem, ensuite de trois rencontres qui ont en commun le thème de la suite de Jésus. Ce sont donc en fait quatre unités qui nous sont données ou, si l’on préfère, deux unités dont la deuxième est tripartite.

Mon modeste commentaire :

     « Or voilà qu’on en arrive à accomplir les jours de son assomption et il affermit sa face au moment de s’engager vers Jérusalem. »  Un nouvel événement majeur survient à présent : Jésus touche au but. Luc parle d’accomplissement. Le mot combine la racine de [plèroo] qui évoque la plénitude, la réalisation finale, la perfection, avec le préverbe [sun-] qui évoque le rassemblement, la chose faite ensemble ou l’ensemble de choses qui font. Mais c’est bien d’une action qu’il s’agit, il emploie non pas un nom (donc la chose réalisée) mais un verbe (donc l’action de parachever, de porter à sa perfection, de tout faire jusqu’au bout). Jésus va désormais porter la dernière main à ce qu’il a commencé, et il va le faire jusqu’au bout, coûte que coûte.

     Comment Luc désigne-t-il ce « point final » à l’action de Jésus ? Il parle « des jours de son [analèpsis]« . De quoi s’agit-il donc ? La question n’est pas si simple… [analèpsis] peut avoir plusieurs sens : si le préverbe [ana] a le sens d’en haut : le mot signifie la suspension, l’ascension, ou encore la prise en charge, l’acquisition. si le préverbe [ana] a le sens  de de nouveau, le mot devient alors la reprise, le recouvrement, ou le rétablissement. Et si [ana]  signifie en arrière, le mot est alors la réparation. L’expression employée par Luc paraît un peu obscure ou allusive. Il se trouve qu’il réemploie le mot en le mettant dans la bouche de Pierre, lorsque celui-ci donne les critères selon lesquels il faut remplacer Judas qui s’est pendu : il faut, pour compléter le groupe des Douze, quelqu’un qui ait suivi Jésus « depuis le baptême de Jean jusqu’aux jours de son [analèpsis] d’entre nous, pour devenir avec nous témoin de sa résurrection… » (Ac.1,22) Le voisinage des deux mots exclut de l’interpréter comme signifiant la résurrection elle-même. Pourrait-il alors s’agir de l’ascension, puisque Luc justement la raconte, et même deux fois ? Pourtant, dans son premier récit à la fin de l’évangile, il parle de l’ascension comme d’être emporté  (même préverbe [ana], mais combiné avec un autre verbe) et dans le deuxième, au début des Actes, il parle d’être soustrait aux regards (même préverbe avec encore un autre verbe). Ce n’est donc pas l’ascension non plus. Reste la croix : le moment ou Jésus est suspendu à la croix.

     Mais pourquoi Luc s’exprimerait-il d’une manière si voilée, si allusive ? J’y vois pour ma part deux raisons possibles : d’une part une réticence de Luc, qu’il partage avec de nombreux auteurs antiques, vis-à-vis d’un supplice qui est une torture intolérable. Luc préfèrerait employer un euphémisme que le mot trop brutal. D’autre part, le mot qu’il choisit l’est peut-être précisément à cause de sa variété de sens, qui devient alors un enrichissement, une interprétation théologique de l’événement en question : quand Jésus est suspendu à la croix, c’est en fait lui qui prend en charge l’humanité souffrante, lui qui la rétablit, lui qui la répare. Les trois familles de sens, suivant les sens de [ana], se rejoignent dans une interprétation de la mission de Jésus qu’il accomplit alors jusqu’au bout. Luc a peut-être même à travers ce mot choisi une expression globale et englobante pour tous les événements qui constituent le point de perfection et d’accomplissement de la mission de Jésus : la montée sur la croix, le relèvement d’entre les morts, la montée aux cieux échappant aux regards, tous ces évènements vont vers le haut, [ana-]. Luc est d’ailleurs le seul des évangélistes à raconter l’ascension, avec la finale de Marc, rajoutée après coup, par le biais d’un seul verbe qui n’existe pas en grec classique mais forgé pour les besoins de la circonstances : [analeptoo] !! Copié de Luc ? Bien malin qui pourra le dire. Toujours est-il que Luc a mis en scène, à la charnière de toute son œuvre en deux tomes, un Jésus qui monte, comme un résumé de tout ce qu’il a fait, terme de sa mission et origine de celle de ses disciples.

     Reste une question : pourquoi y a-t-il une telle référence solennelle à ce moment du récit de Luc ? Que s’est-il passé ? Il faut se rappeler que Jésus vient d’annoncer par deux fois son arrestation et cette fin difficile, qu’elle est manifestement capitale pour que les disciples adoptent la bonne attitude, mais que justement ceux-ci ne comprennent pas et par conséquent ne trouvent pas cette « bonne attitude ». Je dis par deux fois, mais entre ces deux annonces s’en trouve une troisième, car lors de la transfiguration Jésus parle avec Moïse et Elie de « son exode qui doit nécessairement être accompli dans Jérusalem« . Ainsi donc se conjuguent plusieurs choses, d’après Luc : après les succès de la mission des Douze, Hérode, l’assassin du Baptiste, « cherche à le voir », ce qui laisse planer une menace plutôt qu’un succès éclatant, au point qu’il se retire hors de sa juridiction comme on l’a vu précédemment. D’autre part, pour que les Douze et même tous les disciples puissent mener non seulement avec succès mais surtout avec authenticité la mission de Jésus à eux confiée, il leur faut adopter l’attitude profonde qui est la sienne, et justement ils ne la comprennent pas. Pour Luc, il est donc temps pour Jésus d’aller au bout : il voit se combiner son choix volontaire de montrer jusqu’où va la mission reçue d’en-haut et les effets de l’étau involontaire des pouvoirs terrestres se refermant sur lui. Cette convergence conduit à la fin.

     Cette prise de conscience n’a rien d’un fatalisme, c’est ce que montrent les mots de Luc : « … et il affermit sa face au moment de s’engager vers Jérusalem. » [stèridzoo], c’est enfoncer solidement, fixer, appuyer, fortifier, affermir. La « face » dont il est question ici, c’est ce que l’on rencontre concrètement de quelqu’un, le visage, la figure, le front, le masque… Devant l’échéance qui apparaît désormais inéluctable, mais aussi devant le choix à faire qui lui coûte sa vie, Jésus est résolu, et l’expression de son visage, le raffermissement de son apparence, en sont le signe. Le verbe traduit par « s’engager« ,  « s’en aller« , à la voie moyenne (qui indique toujours l’implication personnelle de l’agent dans une action), prend le sens d’un voyage long, pénible, onéreux. La décision libre a plus d’importance que la survenue, jamais maîtrisable, des évènements. Plus forte que les menées adverses est la résolution de Jésus à mener à bien sa mission, et à rendre les disciples définitivement aptes à mener la leur avec authenticité. Il en paiera le prix, il le sait, il le veut.

A2E0F0F9-A1BF-4C39-A817-5981395F7BFF
Le visage est résolu, ferme. Le regard est levé, c’est vers le haut qu’il faut tirer les hommes. Les yeux sont humides, il sait le prix à payer.

     « Et il envoie des messagers en avant de sa face. » Il faut avancer, il faut aller, il l’a choisi. Il met même en œuvre un véritable ordre de marche : des messagers (c’est le même mot que « des anges ») vont en avant de sa face. L’expression est un peu étrange, elle fait penser aux « anges devant la face » de dieu, et peut-être Luc veut-il évoquer cela comme en parallèle. Mais c’est aussi, puisque le mot de « face » est désormais associé à la résolution ferme et définitive de sa mission, de situer ces messagers dans cette perspective. Les déplacements de Jésus étaient jusque-là spontanés, on les découvrait au fur et à mesure qu’ils avaient lieu. Désormais, c’est une marche publique, annoncée, prévisible. Tous peuvent savoir qu’il se rend maintenant à Jérusalem, des messagers viennent le dire et préparer son passage. Et c’est la source de nouvelles difficultés.

     « Et en s’engageant, ils entrent dans un village de Samaritains afin de disposer pour lui; et ils ne le reçurent pas, parce que sa face était engagée vers Jérusalem. » Les Samaritains ne vont pas à Jérusalem, c’est le mont Garizim qui reste pour eux le haut-lieu. Cela , entre autres, sépare Juifs et Samaritains. On voit que la détermination publique de Jésus commence à susciter des oppositions où il n’y en avait pas. Peu de temps avant, Jésus avait reçu les foules qui le suivaient vers Bethsaïde, au grand dam des Douze. Et les recevoir, c’était leur parler du royaume, guérir tous ceux qui en avaient besoin, et même aller jusqu’à pourvoir à leur subsistance. Mais il n’y a pas d’effet de retour, on ne le reçoit pas. « 

     « Or voyant cela, les disciples Jacques et Jean disent : seigneur, tu veux que nous disions au feu de descendre depuis le ciel et les perdre ? » On comprend l’indignation et la colère, mais on voit surtout que, décidément, Jacques et Jean ne sont pas dans la bonne attitude. C’est ce même Jean qui, peu auparavant, juste après la deuxième annonce de son arrestation,  interdisait à quelqu’un de chasser les démons au nom de Jésus sous prétexte qu’il ne marchait pas avec eux. Et Jésus l’avait repris. La référence est au prophète Elie cette fois : le roi avait envoyé pour se saisir de lui un officier et cinquante hommes, mais Elie fit descendre le feu du ciel qui les consumma, et cela deux fois de suite ! Mais la mission d’Elie est finalement un bel échec, et ici, dans la bouche de Jacques et Jean, les derniers mots prennent un tour aussi sinistre que décalé : les perdre ! Est-ce bien pour cela que Jésus est venu ? Quand la résolution devient destructrice… Il ne faut jamais confondre résolution et fanatisme, et la différence est précisément dans la perte de l’horizon, du but recherché. Jésus vient, réparer, guérir, il ne vient certainement pas détruire. Peut-être est-il bon que les disciples s’en souviennent à chaque instant.

     La réaction de Jésus  est d’ailleurs celle-là : « Il se tourne cependant et leur inflige un blâme. » La sévérité de Jésus n’est pas envers ceux qui ne le reçoivent pas, elle est envers ceux qui, le suivant, ne vont pas dans la même direction que lui, ne poursuivent pas le même but, ne s’aperçoivent pas que les moyens qu’ils emploient ne peuvent convenir au but poursuivi. Ceci fait voir clairement que le choix de la passion, de la mort et de la résurrection est un choix discriminant : tous les moyens ne sont pas possibles pour les disciples. Au contraire, il importe de toujours bien vérifier si les moyens employés par les disciples dans leur mission sont cohérents avec le but de la mission reçue. Dire que « tout est bon pour dieu » est trop facile, c’est faire preuve au mieux de légèreté, au pire de cynisme. Cela peut tourner au véritable détournement. Non, il n’est pas facile de suivre Jésus dans sa résolution, avec l’horizon qu’il envisage. C’est ce que montrent ensuite de diverses manières les trois rencontres que Luc place à la suite, mais que nous verrons plus en détail une autre fois.

Remise en place : dimanche 23 juin.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous retrouvons notre Luc après une longue interruption. Après une longue section de son évangile consécutive à la constitution d’un groupe des Douze autour de Jésus –groupe symbolique de l’Israël originel en douze tribus (dont plus personne ne parle plus, à cette époque) et donc de la volonté de Jésus de régénérer, de ré-engendrer, le peuple d’Israël––, Luc aborde une nouvelle grande section marquée par une nouvelle étape initiale : l’envoi de ces Douze avec « puissance et autorité sur tous les démons et pour guérir les maladies. Il les envoie proclamer le royaume de dieu et rétablir les infirmes. » (Lc.9,1b-2). C’est donc là l’esprit principal de cette section, à la fois une mise en pratique pour les Douze et aussi une expérience de porter eux-mêmes la mission de Jésus.

     Cette expérience initiale est mentionnée avec son début, son déroulement et son retour. Une incise dans cet ensemble, plus précisément dans le déroulement, vient témoigner de son succès puisque l’annonce et l’action thérapeutique des Douze est à ce point « en tout lieu » qu’elle vient même aux oreilles du roi Hérode qui, du coup, manifeste l’envie de voir Jésus. C’est à la suite exacte de cet épisode initial que se situe l’épisode qui nous est donné aujourd’hui à entendre. Ce que ne manifeste pas le début du texte du lectionnaire, constitué par une paraphrase maladroite qui laisse l’impression d’un épisode intemporel, presque d’un conte. Au moins les disciples donnaient-ils aux foules les pains et poissons multipliés par Jésus : nos falsificateurs en sont à inventer une partie du texte sous prétexte de le distribuer aux foules…

Mon modeste commentaire :

     Suite au retour de mission des Douze et au récit qu’ils en font, Jésus « les prenant, cède la place (se retire, s’éloigne) dans le voisinage de la cité appelée Bethsaïde. » L’effet réussi de la mission des Douze est un retrait. Aucun raison n’en est donnée, soit qu’il s’agisse d’entendre leurs récits plus au long, soit qu’il s’agisse de mieux « digérer » ce succès, soit que Luc veuille manifester que, devant le succès des Douze, Jésus commence déjà à se retirer (ce qu’il fera totalement avec sa mort, sa résurrection, et son ascension que Luc raconte). Bethsaïde est une cité tout au nord du lac de Tibériade, mais elle est la capitale de la Tétrachie de Philippe, une entité politique distincte de la Galilée et précisément  du gouvernement d’Hérode qui, après avoir décapité Jean le Baptiste, cherche à voir Jésus. C’est une région où les Juifs sont largement minoritaires. Une autre hypothèse se dessine : Jésus se méfie des intentions du roi responsable de la mort du Baptiste et préfère passer en dehors de sa juridiction. Ainsi les succès de la mission des Douze sont-ils aussi porteurs d’effets dangereux. Et ces dangers conduisent à aller dans des régions plus périphériques : c’est ce qui se passera dans les débuts de l’évangile après l’ascension, où la persécution à Jérusalem va disperser les Douze plus loin, dans toutes les directions. Il y aurait là, aussi, une anticipation…

     En tous cas, « les foules l’apprenant le suivent, et les recevant il leur parle au sujet du royaume de dieu, et soigne ceux qui ont besoin de guérison. » On n’échappe pas à ses succès. Et, soit dit entre parenthèses, des foules entières passant d’un espace politique à un autre ne vont pas arranger les affaires de celui qui en est responsable. La réaction de Jésus face à ces foules est donc capitale ! Et quelle est-elle ? Luc emploie le verbe [dékhomaï] : recevoir avec toutes les nuances que prend ce mot : recevoir en cadeau, accepter, accueillir avec empressement, ou au contraire avec résignation, prendre sur soi, comprendre, recevoir de pied ferme. On peut recevoir avec des sentiments très variés, Luc se tait sur les sentiments de Jésus, mais le fait est là, il reçoit les foules, il ne les renvoie pas, comme le lui demanderont les Douze sous peu. Et les recevant, il se met en danger étant donné le contexte politique.

     Les ayant reçues, que fait-il, ou bien : en quoi consiste concrètement l’accueil qu’il leur fait ? Il leur parle du royaume de dieu et il [iaomaï] : il soigne, il guérit (le mot est de la même famille que [iatros], le médecin, qui donne nos pédiâtre, gériâtre etc.) ceux qui ont besoin, ou pour qui sont nécessaires, des [thérapéïas], c’est-à-dire des soins : le mot est plus vaste que les soins médicaux, mais il les vise aussi. Ainsi, après avoir envoyé les Douze « proclamer le royaume de dieu et rétablir les infirmes« , Jésus exerce lui-même envers les foules ces deux actions, et la deuxième avec des mots précis comme ceux de médecin et de thérapeute. Il est dans ce qu’il définit lui-même comme l’essentiel de sa mission, puisque c’est ainsi qu’il la définit pour la confier aux Douze. Tout ce qui compte, c’est bien d’introduire dans le royaume de dieu par la parole, et de soigner, c’est-à-dire de porter remède aux hommes dans leur situation concrète, actuelle, de misère et de souffrance.

     Mais voilà que le « jour ouvré » touche à sa fin, et les fameux Douze s’approchent. Le groupe de ceux qui se sont vu confier par lui la mission même de Jésus et qui sont revenus de l’avoir exercée avec succès. S’en considèrent-ils désormais responsables ? Se la sont-ils appropriée ? En tous cas, ils viennent tous ensemble au déclin du jour, en corps constitué, trouver Jésus et lui demandent de renvoyer la foule : le mot signifie délier, absoudre, congédier, libérer. On voit qu’il y a deux constantes dans ces nuances de sens, celle de faire partir et celle d’affranchir, comme s’il y avait entre la foule et Jésus un lien contraignant qu’il était temps de défaire. Recevoir contre congédier : les Douze et leur maître sont d’un avis diamétralement opposé sur la conduite à tenir avec la foule. Si les premiers ont toléré un temps le choix du second, il faut que cela ait une limite. Il y a un temps pour tout. Je fais remarquer au passage que, sans les mots qui précèdent et qui ne sont pas donnés aujourd’hui, on ne peut absolument pas saisir tout cela : ni le contexte, ni surtout l’opposition radicale entre Jésus et les Douze. Voudrait-on cacher cela ?…

     Il y a donc des limites, et les limites sont justement évoquées par les Douze dans leur argumentation : « …afin que se portant dans les villages et les champs à l’entour ils cessent et trouvent approvisionnement parce qu’ici nous sommes dans un lieu désert. » Il y a deux arguments dans leur bouche. Le deuxième est une limite du lieu où ils se trouvent : désert, il n’y a pas d’approvisionnement possible. Ce dernier mot dit tout de même clairement que, dans l’esprit des Douze, les gens doivent pourvoir eux-mêmes à leur subsistance, car ce qui est visé n’est pas directement le fait de se nourrir, mais bien la recherche de ce qui permet les conditions de vie : certes la nourriture, mais aussi le confort, etc. Le premier argument en revanche est très significatif de ce qu’ils pensent, et la limite est celle de leur propre patience : le verbe [kataluoo] signifie non aller mais bien dissoudre : détruire, licenciermettre fin à, ou encore délier, détacher, se loger. Le sens qui domine est bien celui de mettre un terme définitif. Le souci réel des Douze n’est pas que les gens se logent, mais bien qu’ils « dégagent » et qu’on en finisse. Du reste, ils sont sensés aller non seulement dans les villages mais même dans les champs !!

     Jésus ne relève pas ce premier argument, belle manière de montrer qu’ils ne devraient pas même y avoir pensé. Il ne s’attache qu’au second et rétorque : « Vous, donnez-leur à manger. » L’insistance renvoie clairement aux Douze cette responsabilité : non ces gens n’auront pas à trouver par eux-mêmes, mais on leur donnera. Non ce ne seront pas d’autres qui leur donneront, mais c’est vous que je charge de cela. Les recevoir n’a pas de limite : on ira jusqu’au bout de leurs nécessités. Le soin que j’ai commencé à prendre d’eux ne connaîtra pas non plus de limite. Cette résolution tranchée met les Douze en face de leurs propres limites : « Il n’y a pas à nous davantage que cinq pains d’orge et deux poissons, à moins que nous portant nous-mêmes, nous n’achetions à manger pour toute cette foule ! » Partager leurs ressources paraît exclu parce que hors de proportion : reste à partir eux-mêmes, et Luc emploie à dessein exactement le même mot qu’il avait mis dans la bouche des Douze concernant la foule; la décision de Jésus entraîne ce renversement, les voilà acculés à faire eux-mêmes ce qu’ils prétendaient faire faire aux gens. Et on les sent épouvantés ou accablés. Et opportunément, Luc précise que les hommes étaient environ cinq mille : ajoutons femmes et enfants et on voit qu’il faut multiplier ce chiffre par quatre ou cinq au moins. Les Douze sont douze, et certains ne sont pas démunis : Pierre, en patron-pêcheur, a des ressources. Mais on atteint là tout de même leurs limites.

     Au fond, Jésus va prendre soin de tous, des foules comme des Douze en détresse. Et lui va choisir la solution écartée a priori par eux, celle du partage des ressources, aussi modestes soient-elles. Les mots qu’il emploie sont clairement ceux du repas : « Faites-les s’attabler par tablées d’une cinquantaine. Et ils font ainsi et les attablent tous. » Il ne cache pas qu’ils vont manger immédiatement, et les Douze sont mis dans le rôle des serveurs : notre Bocuse met sa brigade en action, le « recevoir » devient hospitalité. Luc organise une sorte de jeu de proportion : ils sont cinq mille, par tablées de cinquante, pour cinq pains. Jeu de proportion, ou plutôt jeu de disproportion, évidente. Le chiffre douze est absent de ce jeu de chiffres, de façon éclatante. « Prenant cependant les cinq pains et les deux poissons, ayant regardé au ciel, il les bénit et brise, et donne aux disciples à offrir aux foules. » L’action est presque anodine, elle n’est pas racontée en détail sinon avec des mots qui rappellent immanquablement au lecteur une autre action à table de Jésus, celle de la dernière cène. C’est une allusion discrète, dont il ne faut cependant pas faire le sens premier du récit : le lecteur croyant fera un rapprochement comme sous l’effet d’un clin d’oeil, c’est tout.

     Tout simplement, il fait des morceaux, comme on partage ce qu’on a en consentant d’avance à manger un peu moins pour que l’autre ait tout de même un peu. Et il ne passe pas exclusivement par les Douze : c’est aux disciples cette fois qu’il transmet les morceaux, au fur et à mesure qu’ils sont faits. On comprend que le geste est rapide, il faut de la main d’œuvre. On se rappelle que toute la foule n’est pas « disciple », la distinction a été posée par Luc précédemment. Cela rappelle aussi aux Douze qu’ils ne sont pas seuls devant cette foule, et que plus ils sont dépassés, plus il leur faudrait penser à faire appel à tous les disciples, au lieu de renfrogner la mission reçue dans leurs limites à eux. Enfin, Jésus met tous les disciples dans la situation de service : [paratithémi], c’est servirprésenter, tout particulièrement comme on le fait à table, comme font les maîtres d’hôtel. Les gens sont les invités, ils sont à table, et le personnel s’occupe d’eux sans que ceux-ci aient à leur rendre la pareille. Les voilà tous associés au soin des foules indistinctes et nombreuses. Lecteur, je vais te dire le fond de ma pensée : c’est là le vrai miracle !!

Multiplication des pains
Le Maître enseigne aux disciples : les voilà en tenue de service, alors que dans la salle mangent et boivent les nombreux invités. Ils n’ont pas l’air contents, alors qu’ils auront plus que leur content…

     Qu’arrive-t-il pour finir ? « Et ils mangent et tous sont rassasiés (le mot signifie même à l’origine rassasier, bourrer !), et on enlève le surplus de leurs morceaux, douze corbeilles. » Nul n’a manqué, même si probablement aucun des invités n’a su d’où venait tout cela. Non seulement ils n’ont pas manqué, mais ils ont eu plus que le strict nécessaire, ils n’ont plus faim du tout. Il y a même des restes, et voilà que le chiffre douze réapparaît : il y a même de quoi nourrir ceux-ci, non plus de cinq pains et deux poissons mais d’un panier chacun. Simplement, ils mangent après, de ce qui reste. Dans l’hôtellerie, on mange plutôt avant. Il faut dire qu’il faudra de l’énergie pour le service des tables. Mais ici, on insiste sur la postériorité : c’est un surplus. C’est parce que les foules ont en surabondance que les Douze ont en abondance. Le don ne s’adresse pas d’abord à eux, mais d’abord aux foules et  re-déborde sur eux.

     On voit ce que Luc fait du « miracle de la multiplication des pains » : celle-ci passe presque au second plan ! C’est un geste rapide et discret. En revanche, il y a une véritable leçon donnée aux Douze : ils ne sont pas « propriétaires » de la mission à eux confiée. Cette mission est de tout moment, ce sont les foules qui en sont les destinataires et la mesure : ce sont elles qui donnent le tempo, ce sont elles qui doivent être servies quand elles se manifestent. La mission des Douze n’est pas de régler la foule. Pour bien l’accomplir, ils doivent avoir conscience de leur insuffisance, aller au bout du soin des gens sans arrière-pensée, et partager avec foi leur propre indigence. Celui de qui vient la mission, de qui elle vient à Jésus lui-même, celui-là donne les contenus, celui-là agit en personne pour que les foules reçoivent soin et parole. Se tenir à sa juste place, à son humble place, est la seule manière de bien accomplir la mission confiée par Jésus. Le pain, c’est le soin ultime donné à ceux qu’il reçoit en invités, comme un cadeau.