La promptitude et la joie : dimanche 3 novembre.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     La grande section qui situait les choses dans la montée vers Jérusalem est terminée : elle fait place maintenant à une section immédiatement à l’approche de Jérusalem, autour de Jéricho.

     A la suite des deux paraboles illustrant l’affirmation que « le Royaume de dieu est à l’intérieur de vous« , Luc a placé l’épisode des nouveaux-nés qu’on présente à Jésus, puis l’interrogation d’un chef sur les conditions pour obtenir la vie éternelle, aboutissant une fois de plus chez Luc à la question des richesses. Enfin, une dernière annonce de la Passion aux Douze, à la toute fin de cette montée qui avait aussi fondamentalement une visée pédagogique à leur endroit : mais ils ne comprennent toujours pas. Echec, donc, de cette pédagogie de Jésus vis-à-vis des disciples en général et des Douze en particulier : il y a de fortes chances pour qu’ils abandonnent Jésus à son sort puisqu’ils n’ont pas saisi l’exigence d’implication totale de soi, et de Jésus, et de ceux qui prétendent le suivre.

     A l’approche de Jéricho, c’est d’abord un aveugle qui saisit l’occasion du passage de Jésus pour le supplier malgré ceux qui cherchent à le faire taire et qui obtient de recouvrer la vue. Et puis c’est le passage par Jéricho, où se situe notre épisode d’aujourd’hui.

Mon modeste commentaire :

     « Et entrant, il traversait Jéricho. » Il ne reste pas aux abords, mais traverse résolument la ville. Jéricho est l’un des plus anciens lieux habités collectivement au monde, les archéologues ont retrouvé jusqu’à vingt strates d’établissements humains dont les plus anciens peuvent remonter à quatre-vintg-dix siècles avant Jésus-Christ. C’est aussi la ville la plus basse du monde (-240 m). Dans le récit biblique, c’est la première ville conquise par Josué au retour d’Egypte, donc un peu la porte de la Terre Promise. Autrement dit, on ne peut partir d’aussi loin dans le temps que depuis Jéricho, on ne peut partir de plus bas, on ne peut reprendre les promesses plus aux fondations.

     « Et voici un homme appelé du nom de Zachée, et lui était chef des publicains et lui était riche : … » En araméen, [Zakkaïos], c’est « le juste« . Il n’est pas seulement publicain, avec toute la mauvaise réputation attachée à cette fonction, il est « archipublicain » : je n’ai pas trouvé que les publicains fussent organisés hiérarchiquement, à moins que Luc veuille faire entendre par là qu’il a acheté à ferme la collecte des impôts sur une vaste région, peut-être une province entière, et qu’il a ensuite revendu cet office par lots à des publicains sous-traitants sur des territoires moins vastes. La chose a existé, elle est évidemment fort lucrative, puisque non content de pouvoir se rembourser à discrétion sur la population des sommes versées au trésor de Rome, sur la population ou sur des sous-traitants ce qui revient au même, il reçoit encore de ces sous-traitants le prix d’achat d’une partie de son office. On comprend qu’il soit riche. Et on se demande pourquoi un tel nom ! Mais la formulation de Luc à ce sujet est lourde, littéralement « un masculin au nom appelé Zachée« , et c’est peut-être du coup un surnom ironique, un sobriquet : aux yeux de tous, il est tout sauf juste !

     « … : et il cherchait à voir Jésus, qui c’était, et il ne pouvait pas depuis la foule, parce qu’il était petit par la stature. » Jésus, il en a entendu parler. Il veut le voir. Pas l’entendre, ce n’est pas là son intention : soit que cela ne l’intéresse pas, soit qu’il se dise que ce n’est pas pour lui et qu’il se pense rejeté d’avance. Il veut se faire son idée, en tous cas, et voir de ses propres yeux. Il est peut-être un bon écho de la tendance un peu « people » et « paparazzi » d’aujourd’hui : voir, cela n’engage à rien, cela ne fait pas sortir de son propre univers. La caractéristique principale du voyeur est qu’il n’interagit pas directement avec son sujet, celui-ci ignorant souvent qu’il est observé. Le voyeur, lui, en tire ce qu’il veut pour sa satisfaction personnelle. Mais là, notre bonhomme a un problème : il ne peut pas « voir » en se mêlant à la foule, non parce que celle-ci le repousserait -on ne voit personne, dans une foule, et c’est justement pourquoi s’y mêler garantit une invisibilité- mais tout simplement parce qu’il est trop petit ! Non seulement il ne verrait rien, mais on ne le verrait pas assez pour lui laisser place, il se trouverait écrasé par les mouvements de la foule, incapable d’y participer ou de les anticiper. Comment faire ?

     « Et courant par avance sur le devant, il monte dans un sycomore afin de le voir, parce que celui-ci était sensé passer par là. » Malin, notre petit bonhomme : il a l’habitude de prévoir, il sait compter avec le temps. Il se doute d’un certain parcours, il trouve un moyen de se séparer de la foule et d’en surmonter l’obstacle. Etonnant : c’est la deuxième fois, dans cette nouvelle section liée à Jéricho et aux approches immédiates de Jérusalem, qu’il est question de la foule et de l’obstacle qu’elle peut constituer ! La première fois, c’est dans l’épisode inaugural de cette section, celui qui précède immédiatement le nôtre. Aux abords de la ville, un aveugle (donc quelqu’un qui, lui non plus, ne peut pas voir Jésus), apprenant que c’est Jésus qui passe à proximité, se met à crier, et ceux de la foule (ou, du moins, « ceux qui précèdent« ) le reprennent afin qu’il se taise. Il va persévérer et être guéri. On voit qu’il y a là un thème pour Luc : la rencontre avec Jésus doit être personnelle, et ceux qui sont autour de Jésus peuvent faire obstacle à la rencontre avec lui. Pas très étonnante, cette dernière réserve, quand la conclusion de toute la longue section précédente est que les disciples, y compris les Douze, n’ont toujours rien compris aux implications de leurs choix ni de leur statut (pour les Douze) !

     Notre petit malin cependant, n’est pas dans la perspective de demander quoi que ce soit à Jésus : la foule est certes pour lui un obstacle, mais il ne veut pas rentrer en relation avec Jésus. Il me semble qu’aujourd’hui, il s’installerait devant son écran, qui lui garantirait sa situation de voyeur : voir sans obstacle, avec la garantie de ne pas être vu. Une différence tout de même : l’écran ne fait voir que ce que les caméras, posées et manipulées par d’autres, font voir. On croit voir ce qu’on veut, mais on voit ce que d’autres veulent que l’on voit, sans même s’en apercevoir ! Le voyeur d’aujourd’hui est asservi aux moyens dits de communication, dont personne ne dit précisément qui communique quoi à qui… Zachée, lui, fait usage de sa liberté. Il a trouvé un poste dans un arbre où, du moins, il verra de ses propres yeux, comme il le veut. OLYMPUS DIGITAL CAMERALe sycomore désigne à l’origine un figuier sycomore (c’est l’étymologie de ce nom d’arbre : [sukone], la figue, + [morone], la mûre), même s’il est plutôt pour nous un genre d’érable, voire un platane pour les anglo-saxons. Attention donc à ne pas se méprendre par un décalage de temps et de climat ! Il peut tout de même mesurer jusqu’à vingt mètres de haut, ce qui n’est tout de même pas si mal, et les feuilles sont plutôt larges (environ 14 cm x 10 cm) dans une frondaison à port étalé, ce qui outre une ombre appréciable, cache assez bien celui qui se réfugie derrière…

     Voilà notre Zachée bien posté, bien à l’abri. « Et comme il vient sur ce lieu, Jésus levant le regard dit à son adresse  : Zachée, dépêche-toi, descends ! Aujourd’hui en effet dans ta maison il faut que je demeure ! » Voilà l’inattendu : entouré d’une foule, dont on imagine le bruissement, les cris, la bousculade, les appels, Jésus lève les yeux justement à cet endroit lui parle. Et c’est bien, le texte le mentionne très clairement, à lui qu’il parle. Et il l’appelle par son nom, ou son surnom, en tous cas de telle manière que et l’intéressé et le lecteur sachent que c’est bien à lui que le discours s’adresse. « En te dépêchant, descends ! » [spéoudoo], quand il est intransitif comme ici, signifie se hâter, se presser, agir avec empressement, se donner de la peine, voire être agité ou se tourmenter. Zachée reçoit un ordre, celui de descendre, auquel il lui est demandé d’ajouter la promptitude dans l’exécution. Il doit quitter ce lieu à part, isolé, ce lieu où il reste sans interaction avec Jésus et sans être gêné, dérangé, bousculé par les autres. Ce lieu qui le place au-dessus des autres et de tous. Ce lieu où lui, le petit, s’est fait grand. La promptitude à exécuter cette injonction sera la marque qu’il consent sans discuter, qu’il a vraiment changé, qu’il a quitté intérieurement ce lieu.

     Et la raison avancée : « Aujourd’hui en effet dans ta maison il faut que je demeure ! » L’urgence demandée à Zachée ne fait que répondre à une autre urgence, celle qui est au cœur de Jésus, aujourd’hui… il faut. Jésus se livre, il ouvre à celui qui voulait le voir, voir qui il est, l’intime de son cœur, son intérieur. Il dévoile un élan inattendu vers le petit malin qui se tient à l’écart : cet élan sera-t-il communicatif ? C’est un élan de l’intérieur vers l’intérieur : il ne s’agit pas d’une rencontre formelle, mais d’aller dans ta maison, chez les siens, dans son univers. Il s’agit de se compromettre avec cet archipublicain, cet homme à la mauvaise réputation. Comme s’il n’était venu que pour ça. Jésus a cette extraordinaire faculté de changer ses plans immédiatement, résolument, de tout oublier pour un seul. Et ce n’est pas en passant : [ménoo] signifie rester, se fixer, être stable, tenir bon, habiter. Ce n’est pas : « Je passe manger chez toi ce midi ! », mais bien :  » Je pose mes valises chez toi, et j’y reste ! Ta maison doit devenir ma maison. »

     La réaction de Zachée ne se fait pas attendre, et constitue trait pour trait un effet miroir de l’injonction de Jésus, Luc emploie exactement les mêmes mots, comme jadis le faisait l’écrivain de l’histoire d’Abraham pour montrer son obéissance point par point, sans en faire plus, sans en faire, moins, sans rien laisser tomber, sans rien rajouter : « Et se dépêchant il descend et le reçoit sous son toit en se réjouissant. » Le verbe [hupodékhomaï], qui signifie recevoir sous (son toit), signifie aussi concevoir quand il est dit absolument d’une femme. Cela montre l’implication dans l’hospitalité, et suggère à quel point on veut accueillir l’hôte dans sa pensée même, pour épouser et prévenir tous ses désirs, pour le porter en son cœur autant qu’il est possible. Et tout cela dans la joie : notre Zachée ne s’attendait à rien de tout cela, il est plus que bousculé, il est renversé dans ses projets, il ne peut plus se tenir à l’écart comme il en avait l’intention et plus encore. On devine en effet que c’était chez lui une attitude durable, une manière de se positionner dans la vie. tout cela est renversé d’un seul coup, et il a consenti par sa promptitude à ce bouleversement et du coup il est tout à la joie, qui est l’effet d’un bien présent.

     « Et tous, voyant, murmurent entre eux en disant que c’est chez un homme pécheur qu’il est entré au débotté… » La foule n’en a pas fini de faire obstacle : ce sont maintenant des paroles entre eux qu’ils échangent, tous, en voyant cela. Ils ne murmurent pas contre Zachée, celui-là son compte est déjà réglé, c’est un « pécheur », un paria. Mais c’est contre Jésus qu’ils murmurent, parce qu’au moment de « dételer » ([kataluoo], c’est ici laisser tomber (les rênes)), d’en finir avec son activité, le voilà qui se contamine chez un pécheur ! Dans l’idée la plus commune, c’est toujours le mal qui contamine le bien, le pourri qui gangrène ce qui est encore bon, l’impur qui envahi ce qui est pur. Nul ne s’avise qu’en ouvrant la porte d’une pièce lumineuse sur un couloir obscur, c’est toujours un pinceau de lumière qui éclaire le couloir, jamais un pinceau de ténèbres qui envahit la pièce.

     Mais voilà, Zachée est à ce point bouleversé dans sa vie, rempli de joie, attentif dans le fond de son cœur à l’hôte qui ne se contente pas de chercher chez lui un moment de repos mais qui veut rester définitivement, qu’il dissipe autant qu’il le peut ces mauvaises pensées et fait voir le pinceau de lumière dans son couloir obscur. Jésus s’est compromis pour lui, il se compromet à son tour : « Mais se levant, comme ressuscitant, Zachée dit à l’adresse du seigneur, de celui qui est désormais le maître de maison : voici, la moitié de ce que je possède, seigneur, aux pauvres je la donne !… » Il interpelle à son tour son hôte, comme Jésus l’a interpelé dans l’arbre. Rappelons-nous aussi que [ptookhos], le pauvre, signifie fondamentalement celui qui se cache, comme il était lui-même caché dans l’arbre. Il en est vraiment descendu, de cet arbre : il ne se considère plus à part, mais il veut vivre activement en solidarité. Et il continue : « …et si j’ai extorqué frauduleusement quelque chose à quelqu’un, je rends quatre fois plus ! » Là, on n’est plus seulement dans le partage, on est dans la réparation de torts causés, et de notoriété publique. Le « si » n’est pas une condition irréelle, j’aurais pu traduire « dans la mesure où… » Le verbe est [sukophantaoo], qui donne nos sycophantes : il s’agit de faire métier de calomniateur, d’imaginer des accusations fausses mais plausibles, en sorte de faire condamner des gens en justice, à moins qu’ils ne s’acquittent d’une rançon. Terribles machinations qui ne peuvent que laisser des souvenirs cruels et amers, sans compter qu’elles réduisent souvent leurs sujets à la misère. Le nouveau Zachée, avec la moitié de biens qui lui reste, va plus qu’indemniser, il va rendre quatre fois ce qu’il extorqué. On se dit qu’il ne va pas lui rester grand chose… Manifestement, ce n’est plus son souci, il a trouvé un autre trésor qui seul compte pour lui. En tous cas, il y a de quoi faire taire les murmures au sujet de Jésus : non, il ne loge pas chez un « pécheur », ce n’est plus un « pécheur ».

     « Jésus dit à son adresse : aujourd’hui le salut est advenu à cette maison, puisque lui aussi est fils d’Abraham. En effet le fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui est perdu. » C’est le même aujourd’hui que tout à l’heure, et pas tout-à-fait cependant. Le même, parce qu’avec l’entrée de Jésus chez lui est entré un salut. Pas tout-à-fait, parce que l’entrée s’est faite par le prompt consentement de Zachée, et non sur la seule injonction de Jésus : il y a eu sa promptitude, il y a eu sa joie. Et c’est en cela qu’il est fils d’Abraham : il a montré la même foi, la même correspondance, la même image, le même reflet dans sa vie , devant la volonté qui se dévoilait à lui. Il a tout compté pour rien, tout ce qui auparavant comptait pour lui (et il comptait, c’était son métier !), au prix d’accueillir pour qu’il demeure son hôte inattendu. On devine un peu ce que Luc appelle ici « salut » : Zachée était dans un monde auto-référencé, dont il était le centre, un monde où lui seul comptait (dans tous les sens du terme). Le voilà désormais avec une autre échelle de valeurs, une autre référence, arraché à lui-même mais mis dans la joie. Il ne profite plus des autres, il ne vit plus comme un vampire à leurs dépens, il est la demeure de la lumière, tout ouvert, dans le partage et aussi la réparation (marque de réalisme, on ne fait pas fi du passé mais on l’assume courageusement). Quelle descente vers le haut !

Ouverture en mineur : dimanche 27 octobre.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Voici maintenant la deuxième parabole, illustrant les conséquences de l’affirmation que le Royaume est [entos humoon], « à l’intérieur de vous ». Elle suit, dans la construction de Luc, immédiatement la première. Rappelons-nous que celle-ci s’adressait à tous, et invitait à demander, à désirer, plutôt qu’à se fonder sur ce qui ne va pas.

Mon modeste commentaire :

     « Il dit encore, à l’adresse de certains convaincus d’être eux-mêmes justes et ne faisant aucun cas de ceux qui restent, la parabole suivante : … » Voilà un objectif clairement défini. Les « certains » visés sont définis par deux traits : ce sont ceux qui d’une part sont convaincus d’une chose, d’autre part ne font aucun cas de certains autres.  « Convaincus », ils le sont nettement : le mot est le participe du parfait, le temps qui indique une chose entièrement accomplie, sans qu’il soit besoin d’y revenir. Et leur conviction porte sur eux-mêmes : ils sont « justes ». Le mot [dikaïos] veut d’abord dire conforme aux convenances ou au droit. Mais en grec, que Luc maîtrise fort bien et qui est la langue de ses destinataires, l’expression [dikaïos estine], littéralement « être juste », signifie aussi « avoir le droit de, être digne de ». C’est l’idée d’avoir le droit pour soi. Ainsi, et c’est le premier lien que l’on peut faire avec le sujet, dans l’intérieur de ceux-là se trouve bien un royaume, mais c’est celui dont eux-mêmes sont les rois ! Ils peuvent dès lors légiférer et juger de tout et de tous.

     Autre trait, ces mêmes personnes « vont méprisant ou regardant de haut, ou ne faisant aucun cas » : vu ce qui vient d’être dit, ce n’est pas très étonnant, c’est même une conséquence logique. Je me rappelle une personne qui disait avec beaucoup d’humour, au bout d’une conversation où il était question des uns et des autres : « Finalement, il n’y a que toi et moi de bien …; quoique toi …!? » Quand on juge, on le fait évidemment avec une référence. Quand la référence est soi-même, nul ne peut plus soutenir la comparaison. Il n’y a que celui qui juge à s’étonner de ne jamais trouver personne à la hauteur de ses attentes, et à s’étonner aussi de constater après coup que, finalement, il a plutôt bien fait ou bien dit. C’est pourtant le postulat de départ, mais il est inavoué ! Les autres, dans le texte de Luc, sont d’ailleurs « le reste », tout simplement ! Et c’est un deuxième lien que l’on peut faire avec notre sujet : le « à l’intérieur de vous » s’est perverti en un « à l’intérieur de moi », plus de collectif, plus d’altérité, et fatalement plus d’ouverture à l’inattendu venant d’autres insoupçonnés. La « demande » ou « l’attente » perpétuellement déçue vis-à-vis des autres, celle que la parabole précédente recommandait de ne cesser jamais et de ne pas appuyer sur le négatif, n’obtient ici jamais satisfaction sinon de soi-même. Terrible enfermement.

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     Voyons donc cette parabole : « Deux hommes montaient prier au temple, l’un Pharisien et l’autre publicain. » Voilà notre petit conte une fois de plus bien campé : deux personnages, un lieu emblématique. On nous précise dès les premiers mots ce qu’ils ont en commun, à savoir qu’ils ressortissent tous deux à l’espèce humaine d’une part, qu’ils vont se livrer à la même activité d’autre part, et au même endroit, le temple. Le mot traduit « prier » est exactement celui qui était au centre de la première parabole, et qui signifie fondamentalement demander. Le temple est ce lieu central et unique dans le judaïsme où, selon la déclaration de Salomon, le dieu d’Israël a mis son oreille. Où que l’on soit, il suffit de se tourner vers ce lieu pour être sûr d’être entendu de ce dieu. La pratique a d’ailleurs établi trois montées annuelles vers ce temple (et celles-ci rythment l’évangile de Jean). Il est donc très clair que deux hommes vont ouvrir à leur dieu (ils semblent avoir celui-ci en commun aussi) leur cœur et les demandes, les désirs, qu’il recèle.

     Si l’on a lu les passages qui précèdent immédiatement nos deux paraboles illustratives, on est un peu en alerte avec ce chiffre deux, parce qu’on a lu : « Deux  seront la nuit dans un lit : l’un sera pris, l’autre laissé ; deux femmes seront en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. » Or la formulation qui suit est construite exactement de la même manière, « l’un Pharisien, l’autre publicain ». Formulation assez remarquable d’ailleurs, parce qu’elle ne construit pas une opposition comme le grec le fait assez facilement (avec la construction [ho mén… , ho dé…]) mais plutôt un couple hétéroclite : je traduirais littéralement avec « le numéro un… , le différent…. ». Et de fait ce couple est hétéroclite car l’un est désigné par une appartenance à un parti ou une tendance religieuse -le Pharisien-, l’autre par le métier qu’il exerce -le publicain-. Donc, à s’en tenir à cette entrée en matière, on ne voit pas bien où l’on va. Ah bien sûr, si l’on se place du point de vue de la réputation, il en va tout autrement : le Pharisien est réputé un modèle religieux et social, quand le publicain est tout le contraire, un repoussoir. Ainsi, sans le dire, notre petit conte se glisse dans un interstice : formellement, il nous dit qu’il n’y a pas lieu de comparer ces deux personnes, mais plus d’un lecteur sera pris au piège de la réputation qui les compare et les oppose, c’est-à-dire au piège de ses propres jugements ! Notre conte va dénoncer expressément une attitude, aussi bien à travers un des personnages que chez le lecteur lui-même.

     Qu’arrive-t-il ? « Le Pharisien se tenant droit, pour (vers ?) lui-même demandait les choses suivantes : dieu, je rends grâces à toi parce que ne suis pas comme le reste des hommes, rapaces, injustes, adultères, ou encore comme ce publicain-là. Je jeûne deux fois la semaine, je m’acquitte de la dîme sur tout ce que j’acquiers. » Le Pharisien, celui qui a pour lui le droit, se tient droit : son attitude physique illustre ici son attitude mentale. La suite est souvent traduite qu’il « priait ainsi en lui-même », mais Luc n’écrit pas [én éaoutone], en lui-même, mais bien [pros éaoutone], et cette préposition signifie d’abord vers, ou encore pour. Le contexte fera préférer « demandait pour lui-même », mais Luc nous montre ainsi clairement que les désirs du cœur de cet homme-ci, le « numéro un », sont orientés à lui-même, recourbés sur soi. Il ne sort pas de soi, et au fond c’est aussi vers lui-même qu’il exprime sa demande. Peut-être même ne s’adresse-t-il pas vraiment au dieu, celui-ci étant plutôt le témoin ou le prétexte des phrases qu’il formule ? Je dis cela parce que j’en ai hélas l’expérience : je ne sais pas si tu l’as faite aussi, cher lecteur ? Combien de fois me suis-je découvert en posture de prière, faisant des phrases, reformulant jusqu’à trouver la forme selon moi acceptable, au fond ne parlant à personne d’autre qu’à moi-même… Je suis le Pharisien de cette histoire. Ce n’est pas du tout la même chose que d’exposer son cœur comme il vient, avec ce qui l’habite, pas forcément magnifique, et pourtant confiant que se trouve là-dedans un Royaume (mais pas le mien). Dialogue, donc, et non monologue : alternance d’écoute d’un autre qui nous précède en nous, et de parole adressée spontanément à un autre en réponse comme à un ami à qui on peut tout dire. Thérèse d’Avila écrit : « L’oraison n’est rien d’autre, ce me semble, que ce dialogue intime d’amour où l’on s’entretient souvent seul à seul avec ce dieu dont on se sait aimé. »

     Les demandes de l’homme numéro un… ne sont pas des demandes ! Elles sont introduites comme une action de grâce, ce qui serait plus que légitime, à condition que ç’en soit bien une ! Apparaîtrait alors la trace de demandes antérieures auxquelles il a été fait bon accueil : mais de cela pas trace ! Il s’agit en fait d’un magnifique moment d’auto-satisfaction, associé à une sentence d’accusation et de jugement général du « reste », c’est-à-dire de tout ce qui n’est pas lui ! Dans le fond, cet homme est son propre dieu, saint, c’est-à-dire à part de tout et semblable à nul autre.

     Et l’autre, de son côté, le différent ? « Le publicain se tenant de loin ne voulait même pas lever les yeux au ciel, mais frappe sa poitrine en disant : dieu, sois rendu favorable à moi le pécheur. » L’attitude physique est toute différente, on ne parle pas de la manière dont il se tient mais de la distance. Le premier prenait une posture, celui-là se situe par rapport à un autre. Il y a chez lui un choix, celui de ne pas lever les yeux au ciel. L’apparence est qu’il se regarde par conséquent lui-même, mais il faut se méfier des apparences : en fait, il ne veut pas regarder. Cela rappelle le Livre d’Esther : nul ne pouvait porter les yeux sur le roi sous peine de mort, à moins que celui-ci ne tende son sceptre vers l’intervenant pour lui conserver la vie et l’autoriser à entrer et parler. L’initiative vitale est attendue d’un autre. Notre homme n’est pas dans l’auto-satisfaction mais plutôt dans l’auto-accusation en se frappant la poitrine. Je ne sais pas si c’est mieux …! Ses paroles, en revanche, sont une demande : « Sois favorable… » Littéralement, c’est même un passif : sois rendu favorable. L’homme désire être en bons termes avec son dieu, mais ignore comment faire ou d’où cela pourrait venir. Il n’a pas de recette, pas de moyen de pression : il est pauvre et sans pouvoir devant (mais loin d’) un autre qui seul a l’initiative. On ne peut pas être plus ouvert que quand on est vide… mais cette initiative attendue pourra prendre toutes les formes, venir par tous les moyens médiats ou immédiats, donc éventuellement par n’importe qui ou n’importe quel événement. Dans ce cœur il y a un Royaume où un autre peut régner.

     « Je vous dis, il descend cet autre justifié dans sa maison, inversement au premier : parce que tout homme s’exaltant lui-même sera amoindri, s’amoindrissant lui-même sera exalté. » Pas à proprement parler de jugement porté dans la conclusion, juste une conséquence pointée. Celui qui est justifié, ajusté pourrait-on dire, c’est le publicain. Et pas l’autre, est-il nettement affirmé. Celui qui se pense (et que l’on pense) juste n’est pas ajusté. Il se « justifie » lui-même, mais n’est ajusté à personne. L’autre, ouvert par le vide et la faiblesse, peut être l’objet de l’action d’un autre et ainsi ajusté, mis en rapport avec précision, aussi bien avec le dieu qu’avec les autres. Il y a une attitude du cœur qui « sauve », c’est-à-dire qui ouvre à la mise en relation et fait échapper au repli sur soi, et une autre non, dont les jugements sont l’indice.

Aller puiser à l’intérieur : dimanche 20 octobre.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous restons dans la situation générale soulignée par Luc au début du texte reçu la semaine dernière : la montée vers Jérusalem, en parcourant par le milieu la Galilée et la Samarie. Filant son texte, Luc continue sa mosaïque, regroupant bien des « dits » de Jésus ou des petits faits.

     Après l’épisode de la guérison des lépreux (celui de la semaine passée), il est interrogé par les Pharisiens sur le temps de la survenue du Royaume, à quoi il leur répond que la question est mal posée car ce royaume est [entos humoon], « à l’intérieur de vous« . Double surprise, puisque d’abord il s’agit bien de l’intérieur des Pharisiens, pas seulement d’eux, sûrement, mais d’eux aussi, ce qui laisse penser que l’avènement du Royaume suppose la collaboration de tous sans exception ; et puisque ensuite, il s’agit dès lors non plus d’un temps extérieur, déterminé, dont il faille rechercher les signes, mais d’un temps intérieur, celui d’un consentement et d’une conversion. Suit une longue parole adressée cette fois aux disciples sur l’attente des « jours du Fils de l’homme », la méfiance radicale vis-à-vis de toute promesse de signes visibles au profit de la fulgurance d’une évidence, et du secret impossible à percer constitué par le rapport de chacun à ce Royaume : en effet, la même activité exercée par deux personnes peut l’être avec une intériorité totalement différente et indiscernable à quiconque.

     C’est dans ce contexte qu’intervient le passage suivant, constitué de deux paraboles à la visée légèrement différente. Nous avons la première d’entre elles aujourd’hui. Nous aurons la deuxième la semaine suivante.

Mon modeste commentaire :

     « Sur ce, il leur dit une parabole dans le sens qu’ils doivent toujours prier et ne pas se décourager, en disant : … » Le lien des circonstances est essentiel, il me semble qu’il éclaire toute la parabole, et jusqu’aux précisions initiales qui viennent d’être données. Tout le discours précédent vise à montrer à quel point l’avènement du Royaume n’est pas une survenue extérieure, mais qu’il jaillit au-dehors des profondeurs de chacun. Il est [entos humoon], « dans l’intérieur de vous« , chose dite en premier aux Pharisiens à qui il reproche si souvent leur dureté de cœur ! Une telle affirmation a de nombreuses conséquences, peut-être même sont elles incalculables. Je voudrais juste en tirer certaines.

     Première conséquence : l’attente du Royaume ne peut être passive. Il ne s’agit ni de crier pour qu’il advienne -si on le souhaite-, ni de tendre le dos par crainte de son avènement -si on ne le souhaite pas-. Il ne s’agit pas d’un événement du genre « fin du monde », programmé ou déclenché par un autre depuis un ailleurs inaccessible. Si le Royaume n’est pas là, c’est parce que nous ne l’avons pas encore fait advenir ; prier « que ton règne vienne » ne peut consister à secouer la manche d’un Tout-Puissant pour qu’il fasse quelque chose (mais bien plutôt le contraire : demander d’être nous-mêmes éclairés et secoués pour que quelque chose se passe). Bien trop souvent, nous attendons un monde meilleur, mais nous l’attendons comme si nous n’y pouvions rien. Nous voudrions que les choses changent, et nous cherchons l’homme providentiel. Rien de plus contraire à l’évangile, il n’y a pas d’homme providentiel. On voudra bien s’en souvenir entre autres au moment de choisir un chef, un responsable, etc.

     Deuxième conséquence : l’attente du Royaume est forcément active. Le Royaume doit être non tant cherché dans une intériorité abyssale où l’on reste et où l’on se perd, qu’extrait de « nous » pour être mis au monde. C’est un accouchement, un « travail » comme on désigne justement ce redoutable moment de l’existence. Si le Royaume est là, c’est parce qu’en quelque manière, certains parmi les « vous » l’ont mis au jour, l’ont fait apparaître. C’est parce qu’un « nous » suffisamment  conscient et actif à un moment en a accouché. L’avènement du Royaume, donc, est un programme d’action.

     Troisième conséquence : agir pour le Royaume, c’est d’abord agir sur soi, ou les uns sur les autres, ou les uns avec les autres. S’il est [entos], à l’intérieur, c’est là qu’il faut rentrer pour aller le puiser, peut-être le tailler ou l’extraire. La transformation du cœur est capitale, c’est le travail déterminant : mais d’un cœur qui ensuite met au dehors ce qu’il a construit, d’un cœur qui agit. Oui une intériorité est nécessaire, c’est-à-dire cette sensibilité qui rend attentif à nos mouvements intérieurs : sans elle, pas moyen de discerner dans cet intérieur ce qui ressemble au Royaume. Mais cela ne saurait suffire : la « foi qui n’agit pas » est « bel et bien morte » (cf. Epître de Jacques, 2,17-18). Le disciple, l’homme de bonne volonté qui espère le Royaume, vit d’une espérance active : il travaille sur soi-même à la transformation de son cœur pour en faire par le don de Dieu une source du Royaume pour ce monde.

     Et non seulement cela, mais il faut ajouter une double dimension, car il s’agit d’un « vous » : cela peut désigner autant un « chacun de vous » qu’un « vous tous ensemble« . Et je pense qu’il ne faut pas opposer ces deux aspects, mais bien plutôt les joindre. Autrement dit, la dimension personnelle et la dimension ecclésiale sont inséparables. Nous trouvons notre « intérieur » personnel parce que nous échangeons « à l’intérieur » d’un groupe, parce que nous nous trouvons « à l’intérieur » d’un réseau de relations qui prennent pour modèle ou référence le Royaume. C’est cela, normalement, l’Eglise. La condition d’un être vivant, Darwin l’a bien montré, est dans l’interaction avec son milieu : il modèle son milieu et il est modelé par son milieu. Il en va de même pour que naissent les disciples et qu’advienne le Royaume : l’intériorité des disciples constitue l’Eglise (= la communauté des disciples), mais aussi l’Eglise constitue le milieu matriciel des disciples. Et agir pour « accoucher » du Royaume, c’est aussi agir pour former ou transformer l’Eglise, et c’est aussi se laisser former ou transformer par elle. Ainsi disait Erasme : « Et je la supporte, jusqu’à ce qu’elle devienne meilleure ; et elle me supporte, jusqu’à ce que je devienne meilleur.« 

     Quatrième conséquence enfin : agir pour le Royaume est à la portée de tous. Si c’est bien aux Pharisiens que Jésus dit cette parole -et c’est bien ce que Luc nous dit clairement-, c’est que le Royaume n’est pas au cœur de certains -et pas d’autres. Il n’est pas au cœur de certains groupes -et pas d’autres. L’eût-il dit aux disciples, on aurait pu le comprendre ainsi, mais la mise en situation de Luc est absolument sans ambiguïté. Ainsi donc, tout homme porte en lui d’être source de la fulgurance du Royaume. Cela veut dire aussi que le disciple qui attend le Royaume, non seulement travaille sur soi et sur la communauté à laquelle il appartient pour le faire advenir, mais aussi attend de tout homme et de toute communauté humaine, à laquelle il n’appartient éventuellement pas, le même avènement. Chacun a sa touche à apporter, le grand concert final se fait avec la note et l’instrument de chacun sans exclusive. Il y a ici l’ouverture à  l’universalité la plus grande.

     Pardonne, cher lecteur, ce long détour avant d’arriver au texte d’aujourd’hui : mais il s’agit justement de son contexte. Avec ces mots forts, et exaltants, dans le cœur, il me semble que nous sommes maintenant mûrs pour l’entendre, ce texte. C’est à cause de ce que nous venons d’à peine mesurer que Jésus dit la parabole que nous allons entendre, et c’est à cause de tout cela qu’il dit « qu’ils doivent toujours prier et ne pas se décourager » : la fameuse « prière » dont il est maintenant question est située nettement par tout ce contexte. Elle n’est pas supplication d’un autre « extérieur » pour que cet autre fasse ce que je ne parviens pas à faire. Elle est travail d’intériorité, recherche du Royaume « à l’intérieur » pour le mettre au monde. Et voilà pourquoi le découragement n’est pas permis, si le mot [engkakéïn] est ainsi bien traduit : [kakos], c’est ce qui est mauvais (que nous retrouvons dans notre « cacophonie »), [engkakéoo] c’est d’abord agir mal, commettre une négligence, c’est aussi être dans une situation pénible et éventuellement se décourager : on voit l’idée, on est « dans ce qui ne va pas », « dans ce qui va de travers ». C’est cette attitude qui pourrait empêcher de continuer ce travail intérieur appelé « prier« , cette attitude qui considère que « de toute façon, tout va de travers », « ça ne sert à rien », « il n’y a rien à faire ». Tout cela, c’est être dans le négatif, dans le [kakos]. A ce compte-là, jamais on ne va chercher le Royaume où il est pour le mettre au monde. Voyons donc la mini fiction qui illustre le propos.

     « Il était un juge dans une ville, ni effrayé par le dieu ni préoccupé de l’homme. » Voilà campé d’emblée un personnage de conte : on  ne sait ni son nom ni son temps ni son époque, seulement sa fonction et deux aspects selon lesquels il exerce celle-ci. Il est juge, c’est-à-dire chargé de rendre la justice, mais il  n’a cure ni du dieu ni de l’homme. On se demande bien selon quels critères il rend la justice, et ce que peut être cette justice qu’il exerce ! « Il était aussi une veuve dans cette ville-là et elle venait à lui en disant : défend-moi de mon adversaire ! » Deuxième personnage, une veuve. Une femme sans droit, de fait, parce que n’ayant plus ni nom, ni revenu, ni statut social du fait de sa situation, elle existe à peine. Mais elle recourt au juge, et ce de manière habituelle -ce que suppose le temps verbal utilisé (l’imperfectif passé, ici rendu par l’imparfait « elle venait…« ). Elle réclame le recours au droit contre son adversaire en justice. On ne voit pas très bien quelle chance elle pourrait avoir contre lui avec le juge précédemment campé. On voit pour le moment un rapport avec le sujet évoqué au départ : cette femme demande toujours, avec persévérance.

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     « Pendant un temps il ne voulait pas. Or après, il se dit en lui-même : si ni je ne suis effrayé par le dieu ni ne suis préoccupé de l’homme, par la fatigue dont elle m’afflige je défendrai cette veuve, pour qu’elle ne vienne jusqu’à la fin me presser. » Voilà un ressort d’action bien cohérent : le juge rêve d’être tranquille, le temps et la persévérance ont eu raison de son incurie générale. Pour retrouver sa propre tranquillité, il est finalement prêt à rendre justice à cette veuve contre son adversaire, à lui accorder exactement ce qu’elle veut (le verbe est exactement le même). Elle aurait obtenu, remarquons-le, gain de cause également si elle avait réclamé quelque chose de tout-à-fait inique ! Le conte fait ici ne cherche pas à montrer comment s’établit la justice chez les hommes, mais à montrer comment la persévérance vient à bout de tout. Mais on voit aussi apparaître un autre rapport avec ce qui précède : nous sommes entrés « à l’intérieur » du juge ! Et lui aussi est rentré dans son intérieur. Ses raisons et ses motivations sont peu recommandables, et pourtant il a trouvé au-dedans de lui des ressources pour établir la justice. On peut bien l’attendre de tout homme, si on l’obtient même d’un homme tel que lui !

     C’est sur quoi insiste immédiatement le narrateur, en tirant un argument a fortiori : « Ecoutez ce que dit le juge d’injustice ! Et le dieu ne ferai pas la défense de ses choisis en appelant à lui jour et nuit, et ne les souffrirait pas ?! Je vous dis qu’il prendra leur défense en vitesse ! » Ainsi l’expression de l’intériorité de la veuve est elle aussi relevée. Elle a dit son désir, urgent et pressant, d’obtenir justice. Elle l’obtiendra. Bien loin de souffrir ses demandes répétées, comme il en va pour le juge-sans-justice, il les accueille au contraire et promptement. Une intériorité en rencontre cette fois une autre bien plus en accord. La conclusion serait donc : quand on prie, si l’on fait partie des « élus de dieu », on est promptement exaucé. Mais une telle conclusion ne reçoit-elle pas un démenti formel de l’expérience ? Qui n’a pas prié, et prié sans rien obtenir -ou plutôt, sans obtenir cela même qu’il demandait ?

     C’est ici peut-être qu’il faut se rappeler le contexte général, et ce que nous suggérait dès le début la révélation du royaume « à l’intérieur de vous » : ce n’est pas d’un autre qu’il faut attendre, mais c’est la force du désir reconnu et extériorisé qui construit. Jésus dit-il autre chose lorsqu’il affirme à l’un ou à l’autre : « ta foi t’a sauvé » ? Nous ne sommes pas abandonnés, livrés à nous mêmes, ce n’est pas cela dont il s’agit : mais nous est révélé que nous avons un monde intérieur, aussi bien personnellement que collectivement, et que c’est là le lieu où puiser. Il faut y croire, il faut s’en convaincre, il faut y travailler. « Cependant le fils de l’homme advenant, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Y aura-t-il rencontre ? Il viendra certes lui-même à notre encontre, mais nous : irons-nous aussi à sa rencontre, en sens inverse, accoucheurs de toutes les richesses de nos intériorités?

A la source de l’émerveillement : dimanche 13 octobre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes dans l’exacte continuité du texte de Luc, la chose est assez rare pour être signalée ! On peut même dire que, dans la progression élaborée par Luc, nous sommes à l’avant-dernière étape sur le chemin de Jérusalem, car notre récit d’aujourd’hui commence (Lc.17,11) par une précision évoquant un nouveau contexte : on n’en verra pas de nouveau avant Jéricho et ses environs immédiats (Lc.18,35), puis Béthanie et enfin Jérusalem (Lc.19,29).

Mon modeste commentaire :

     « Et il advint dans le voyage vers Jérusalem que lui-même parcourut par le milieu la Samarie et la Galilée. » Le chemin n’est apparemment pas le plus direct ! L’entrée à Jérusalem est en cours, dans la manière qu’a Luc de s’exprimer : j’ai traduit « vers Jérusalem » pour éviter le charabia, mais la préposition  évoque bien l’idée de « entrer dans » ; de même que j’ai traduit par « voyage » un verbe dont le sens est l’action de se déplacer avec effort, de mettre de l’énergie dans une longue traversée. Ainsi se maintient dans l’expression de Luc l’idée de fond que Jésus a déjà commencé l’ultime étape qui se conclura à Jérusalem. Et pour cela, il « parcourt jusqu’au bout » la Samarie et la Galilée, en passant à travers ces deux régions et bien dans leur milieu. Luc s’exprime comme s’il voulait montrer que Jésus, dans son cheminement, entend être passé partout : comme s’il voulait que tout le peuple dont Jérusalem est la capitale soit en quelque sorte avec lui, entraîné par lui, dans cette montée. Dans sa personne, c’est tout un peuple qui monte à Jérusalem et qui y entre.

     « Et alors qu’il entre dans un village viennent au devant de lui dix hommes lépreux,… » voici une rencontre d’un nouveau genre. Le verbe [apan’taoo], aller à la rencontre, s’avancer jusqu’à, ou répondre, réfuter, au sens figuré, peut laisser penser qu’ils sortent du village, mais la chose serait étonnante, tant les lépreux sont des proscrits. Ils viennent sans doute par le travers, justement à l’entrée du village dans lequel eux-mêmes ne doivent pénétrer. C’est plutôt comme une interception de leur part. Dix en même temps, il y a de quoi faire fuir : normalement, chacun se promène avec une clochette qu’il agite, afin qu’on se tienne à distance : j’imagine le sinistre « Jingle bells » produit par les dix.

     Pour donner une idée de l’effet qu’ils produisent, je voudrais rappeler ce passage du roman de Tristan et Yseult : le roi Marc veut punir par le bûcher les deux amants, Tristan parvient à s’échapper, reste son épouse Yseult qui va subir publiquement le châtiment du bûcher :

« Or, cent lépreux, déformés, la chair rongée et toute blanchâtre, venus sur leurs béquilles en faisant claquer leurs crécelles, se regroupaient devant le bûcher. Yvain, le plus hideux des malades, cria au roi :

– « Sire, tu veux jeter ta femme dans ce brasier, c’est une bonne justice mais la punition est trop brève. Ce grand feu va vite la brûler et sa souffrance sera courte. Veux-tu que je te donne une idée d’un châtiment pire? Elle restera vivante mais elle voudra mourir. Roi, le veux-tu ? » Le roi répondit :
« Oui, la vie pour elle, mais une vie pire que la mort… Il faut une souffrance terrible.
–Sire, je te dirai donc brièvement mon idée. Regarde: j’ai là cent compagnons. Donne-nous Iseut, qu’elle devienne notre femme à tous. Donne Iseut à tes lépreux et sa vie sera horrible. Regarde: nos haillons sont collés à nos plaies qui suintent. Près de toi, Iseut portait de riches étoffes , des bijoux, des pierres précieuses, elle buvait de bons vins, elle était respectée et était heureuse. Quand elle vivra dans nos taudis et couchera avec nous, alors Iseut la Belle, Iseut la Blonde, regrettera ce beau bûcher ! » Le roi l’entend, se lève et reste longuement immobile. Enfin, il court vers la reine et la saisit par la main. Elle crie :
«Par pitié, sire, brûlez-moi plutôt, brûlez-moi ! »
Le roi la donne aux lépreux. Yvain la prend et les cent malades se serrent autour d’elle. En les entendant crier, tous les témoins ont pitié de la reine. Mais Yvain est joyeux. Iseut s’en va, Yvain l’emmène. Le hideux cortège de lépreux sort de la cité.

Heureusement, Tristan la sauvera précisément à ce moment-là. Le cœur se serre à lire ce passage horrible, on voit la foule grouillante des lépreux hideux et terrifiants, faisant contraste avec la beauté délicate de la reine.

     Ainsi sans doute ces dix lépreux. « …et ils se tenaient debout à distance et ils élevaient la voix vers lui en disant : Jésus maître, aie pitié de nous ! » Ces hommes ne sont pas animés des intentions mauvaises d’Yvain : ils acceptent leur condition et ce que leur impose la loi du Lévitique, ils restent à distance. Mais ils crient, ils tentent d’attirer l’attention, en appelant Jésus « maître« , au sens de « maître d’école« , de « celui qui sait » : ils ont perçu chez Jésus un savoir particulier qui leur fait espérer qu’il pourrait peut-être quelque chose pour eux. Pourtant, ils ne demandent rien de précis : est-ce désespoir ? Est-ce par le jeu des circonstances, pressés qu’ils sont par le passage fugace de celui en qui ils espèrent ? Leur cri reste en quelque sorte informulé, comme si eux ne savaient même pas quoi demander, mais seulement vers qui se tourner. Il y a ainsi des situations où l’on ne sait même plus quoi attendre ni espérer, on voudrait juste que « cela » cesse…

     Quelle va être la réaction de l’interpellé ? « Et les voyant il leur dit : étant envoyés, présentez-vous vous-mêmes aux prêtres ! » Ils ne demandent rien, sinon la pitié, sinon que quelque chose soit fait. Mais lui voit : le spectacle de cette misère criante est suffisamment parlant, suffisamment explicite. Ainsi de nous lorsque nous passons à proximité d’une personne assise sur le trottoir et qui tend la main : nul  besoin d’entendre ce qu’elle dit, nous le savons déjà. Et déjà nous sommes remués, et déjà nous avons envie d’être ailleurs, de ne pas croiser cette misère. Jésus leur crie une réponse. Cette réponse est ambiguë. Elle peut vouloir dire : je ne peux, moi, rien pour vous, ce sont les prêtres qui sont chargés de vous. Jésus se débarrasserait ainsi rapidement de ce groupe impressionnant. Mais la réponse peut aussi signifier autre chose : le Lévitique spécifie en effet que les lépreux doivent régulièrement se montrer aux prêtres, pour faire constater l’évolution ou non de leur maladie. Et ce sont les prêtres qui peuvent constater la guérison. Peut-être est-ce donc ce sens-là qu’il faut privilégier : je vous guéris, mais allez faire valider cette guérison pour votre réinsertion sociale, car seuls les prêtres peuvent vous réintégrer dans la vie ordinaire. Les hommes ne peuvent pas savoir s’ils se font renvoyer ou s’ils reçoivent l’assurance d’une guérison -qu’ils n’ont pas osé ou pas pu demander.

dix lépreux 2

     « Et il arrive pendant leur périple qu’ils sont purifiés. » [hupaguéïn] signifie s’éloigner discrètement, s’accroupir ou s’avancer peu à peu ; l’infinif imperfectif, employé ici comme un nom, montre une action en cours : ils s’éloignent discrètement, ils vont pas à pas, ils cheminent péniblement autant que le leur permet leur condition. Ils essaient. Ils sont partis là où ils étaient envoyés, ils sont loin d’être arrivés, mais ce n’est pas cela qui compte. Jésus dit très souvent : « va! », jamais il ne dit  : »arrive! » C’est nous qui nous disons : je voudrais arriver à…, c’est une injonction qui vient de nous. Ce qui compte, c’est d’aller, de commencer. Et pendant ce pénible chemin, voilà qu’ils sont « purifiés » : les lépreux étaient réputés impurs, ils devaient crier « impur ! impur ! » pour prévenir tout contact avec eux. Est [katharos] ce qui est proprechimiquement pur, sans tache. J’aime cette idée du chimiquement pur, plus parlante qu’une pureté morale dont personne ne sait ce qu’elle serait. Ils sont rendus à leur humanité vraie, à leur intégrité de personnes, à leur dimension sociale. Voilà ce qui se passe de seul fait qu’ils ont obéi à l’ordre de Jésus, sans le considérer comme une commode fin de non recevoir, mais en essayant encore une fois ce qu’ils ont sans doute déjà fait si souvent et sans résultat.

     « Or l’un d’eux, voyant qu’il était guéri, se retourna avec grande voix en glorifiant le dieu, et il tomba sur la face devant ses pieds en lui rendant grâce : et lui était Samaritain. » En voilà un qui ne fait pas ce qui lui a été dit, du moins interrompt-il ce qu’il était en train de faire. Il a constaté qu’il était guéri, délivré du mal, soigné. Et il se retourne : on peut penser qu’il revient sur ses pas -et c’est manifestement le cas, selon la suite de l’histoire, mais on peut penser aussi qu’il est « tout retourné », le mot serait le même, ou bien qu’il reprend le cours de son histoire, ce qui va sans doute être le cas aussi. Et il crie, il chante, et ses mots et son chant s’adressent au dieu, car c’est à lui qu’il réfère sa guérison. Et la formulation de Luc, grâce à un habile usage des pronoms, laisse comprendre qu’il se jette aux pieds de Jésus, mais dit qu’il se prosterne devant ce même dieu, en lui « rendant grâce » (c’est le mot « eucharistie »). Je ne pense pas que l’intention de Luc soit de nous affirmer que Jésus, c’est le dieu (non qu’il pense le contraire, mais il ne le dirait pas comme cela), bien plutôt veut-il nous faire comprendre que Jésus a mis ces ex-impurs, ces ex-parias, dans la pleine communion avec la divinité, et que les gestes et les pensées de cet homme sont tous faits dans la référence au dieu. Et peut-être cela peut-il suggérer ce qu’est la véritable « eucharistie » : accueillir les merveilles du dieu dans sa vie et les lui renvoyer par la voix et les actes, par Jésus. Par lui, avec lui, et en lui.

     « Or réagissant, Jésus dit : est-ce que les dix n’ont pas été purifiés ? où sont les neufs ? Il ne s’est trouvé retournant donner gloire au dieu que cet allogène-là ? » Et le lecteur apprend seulement à ce moment que les dix ont été purifiés : nous n’en avons suivi qu’un seul ! On aurait pu croire, à la lecture des phrases précédentes, que celui parmi les dix qui était guéri réagissait d’une autre manière et se séparait du groupe, mais non : tous ont été guéris. La misère des autres, leur délivrance, rien ne les a conduits à suivre le même itinéraire que celui que nous avons suivi. Le don a été gratuit, total, général, plénier. Le retour n’est pas proportionné. Si facilement, on considère le bienfait comme « normal », et l’on oublie de s’en émerveiller. Et pourtant, si l’émerveillement meurt en nous, il est à craindre que notre humanité ne survive pas : c’est la part qui nous appartient pour revenir à une humanité vraie. La « catharsis », la « purification » ou, comme nous l’avons précédemment dit, la restitution à une humanité pleine et entière, ,ne vient pas que de l’extérieur : elle suppose aussi cette faculté de rendre grâce, qui s’enracine dans l’émerveillement. Jésus le remarque d’une façon discrète : celui qui est revenu, il fait remarquer que c’est un [alloguénès], quelqu’un d’une autre nation, mais aussi quelqu’un d’une autre naissance. Certes il est Samaritain : cela fait remarquer aux « religieux » bon teint que cet « hérétique » a du cœur et une justesse exemplaire dans son humanité. Mais peut-être cela souligne-t-il aussi que, en choisissant la voie de l’émerveillement et de l’action de grâce, il naît d’une autre manière.

     Et la conclusion à l’adresse de celui-ci : « te relevant, va : ta foi t’a sauvé ! » Déjà re-né, il est aussi relevé, du mot employé par les chrétiens pour nommer la résurrection. Et dans le mouvement même de sa résurrection, il va pour un nouveau voyage. Ce qui a commencé avec sa foi, c’est-à-dire avec le crédit accordé à cette parole ambiguë de Jésus qu’elle était pour leur guérison et non pour se débarrasser d’eux, est la vie, la vraie, celle qui est fondée dans l’émerveillement et l’action de grâce.

Quand on commande : dimanche 6 octobre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes toujours dans ce long voyage initiatique vers Jérusalem, dans lequel Luc a regroupé bien des anecdotes et bien des « dits » de Jésus, dessinant pas là son propre portrait du Maître. Ainsi y a-t-il sans cesse une double dimension de controverse et d’enseignement : de controverse avec ceux qu’il affronte, jusqu’à atteindre cette dimension paroxystique entraînant sa mort, et d’enseignement de ses disciples, afin de leur montrer jusqu’où va l’engagement de soi à sa suite.

     A la suite du petit « conte détourné » sur le Riche face à Lazare, Luc a placé deux « dits » de Jésus, clairement introduits comme adressés aux disciples, et qui précèdent notre texte d’aujourd’hui. Ils concernent tous deux les relations. Le premier est un avertissement à ces mêmes disciples concernant les « scandales » : le [skandalon’] est un piège placé sur un chemin, par exemple une pierre sur laquelle on bute et qui fait tomber. Jésus estime dans ce « dit » qu’ils sont inévitables, mais que pour autant, ceux par qui ils arrivent en sont gravement comptables et que l’attitude du disciple doit être de veiller à ne pas faire tomber les « petits », même involontairement. Il est évidemment très dommage, dans les circonstances qui sont les nôtres, que ce « dit » soit absent du lectionnaire…

     Le deuxième « dit » concerne la faute du « frère », autrement dit les relations des disciples entre eux : l’attitude juste est de la dénoncer, de mettre les mots dessus, mais aussi de pardonner si ledit frère se repent, et autant de fois qu’il faudra. Une association équilibrée de vérité et de patience.  Et c’est à la suite de cela que Luc place notre texte d’aujourd’hui.

Mon modeste commentaire :

     Ce texte est constitué lui aussi de deux « dits ». Le premier est très ciblé : « Et les apôtres dirent au seigneur : … » Ce ne sont plus seulement les disciples, l’ensemble de ceux qui cherchent à suivre Jésus, mais ce sont bien les Douze. Dans le vocabulaire de Luc, la distinction est en général très nette et claire. Et ces Douze prennent l’initiative, ce sont eux qui, à un moment et dans une circonstance que l’on ignore, demandent quelque chose. Le fait de ne pas préciser les circonstances permet à Luc, évidemment, d’en faire une demande intemporelle, en quelque sorte de chaque instant, une demande de fond qui n’est pas circonstancielle.

     Quelle est cette demande ? « Mets en nous plus de foi ! » La demande n’est pas une question, elle est insistante, en fait c’est une injonction ! Ce verbe, c’est [prostithèmi], ajoutant le préverbe [pros] qui peut indiquer l’origine, de, en venant de, ou la proximité, en touchant à, contre, ou encore le mouvement vers, pour, au verbe [tithèmi], poser, placer, mettre, déposer, poser en principe, établir, etc. Ce verbe va donc signifier placer contre ou imposer, remettre, causer, produire, ou bien mettre-encore pour, ajouter. Interpréter la demande des apôtres n’est donc pas si simple : « mets la foi tout contre nous » ? « mets la confiance en nous » ? « mets ta confiance en nous » ? « produis la foi en nous » ? « ajoute la foi en nous » ? Chacune de ces traductions est possible, et on voit qu’elles ne véhiculent pas les mêmes nuances. Dans le premier cas, les apôtres sentiraient qu’ils sont proches d’être vraiment croyant, mais que le devenir réellement leur échappe, que seul Jésus peut leur donner d’être véritablement croyants. Dans le deuxième, ils diraient qu’ils ont besoin d’être rassurés et avoueraient leur désarroi. Dans le troisième, ils demanderaient au contraire à Jésus de leur faire confiance entièrement, de se reposer sur eux (le possessif ta peut légitimement être éludé et sous-entendu dans une phrase si courte : c’est le contexte qui l’imposerait ou non, mais justement, le contexte est omis !). Dans le quatrième cas, ils avoueraient une impossibilité radicale de croire de manière spontanée. Dans le cinquième enfin, ils demandent que leur foi grandisse, tout en la considérant comme une réalité quantifiable…

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     J’avoue que je ne sais pas choisir. En tous cas, la réponse de Jésus est la suivante : « Si vous aviez de la foi comme un graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore : “Sois déraciné et planté dans la mer !”, il vous obéirait. » Dans les codes des métaphores évangéliques, il est entendu que la graine de moutarde est la plus petite de toutes les graines (cf. Lc.13,19; Mc.4,31). Jésus fait l’hypothèse que les apôtres aient la foi même la plus petite. La tournure de la phrase n’est pas celle de l’irréel, qui appellerait l’imparfait : autrement dit, Jésus dans sa « pure supposition », n’affirme pas que ce n’est pas le cas. Il ne dit pas que non, les apôtres n’ont pas du tout la foi. Néanmoins, il fait une supposition pure, il évoque une potentialité : « supposons que vous avez la foi la plus petite possible… ». Nous sommes dans l’hypothèse d’école, autrement dit au début d’une démonstration.

     Que se passe-t-il donc alors dans ce cas-là ? « …vous dites à ce sycomore », sans doute un gros arbre qui se trouve à portée de vue, un arbre d’ordinaire plutôt impressionnant par sa taille, « vous dites : “Sois déraciné et planté dans la mer !” Franchement : quelle ordre curieux à donner à un arbre !! Mais qui dirait une chose pareille ! Dans quelles circonstances peut-on imaginer d’avoir à donner un ordre semblable ! Je pense qu’on est bel et bien toujours dans l’hypothèse d’école, et que le contenu de cet ordre ne présente aucun intérêt en soi, ce qui compte, c’est la chute, la conséquence de cette pure hypothèse, celle que le grec construit avec un [an’] qui fait miroir au « si » ([éï]) du début : « il vous obéit« . Le verbe [hupakouoo] est construit exactement comme le latin [obedio] : ob-audio, comme [huper – akouoo] : j’écoute ce qui est en-dessous. C’est l’attention à l’intention profonde, suivie de mise en œuvre conformément à cette intention.

     Une hypothèse d’école est faite pour démontrer. Celle-ci, que démontre-t-elle ? Ce qui me frappe, c’est qu’elle emploie une injonction, exactement comme les apôtres ont employé une injonction. Ils ont commandé « mets-en nous la foi ! », ou quelle que soit la manière dont il faille traduire cette injonction. Dans son hypothèse, Jésus fait voir une injonction à l’œuvre -certes absurde, volontairement absurde, mais une injonction. Eh bien, faite avec la foi la plus petite, l’injonction ne reste pas sans effet, elle produit même l’effet exact contenu dans l’intention par-delà les mots éventuellement insuffisants ou mal choisis. Ainsi donc, ce que Jésus dit, c’est que les apôtres sont exaucés par leur demande même, pour peu que ce soit avec foi -même la plus petite- qu’ils la fassent ! Ce qu’ils ont demandé avec la force et la forme d’une injonction, cela s’est fait pour cette raison même.

     Voilà qui me rassure quant à mon impossibilité de choisir entre les traductions possibles : dans le fond, peu importe, c’est leur intention quelle qu’elle soit qui sera suivie d’effet, et voilà ce qui compte. Et peut-être même que Luc a fait exprès d’écrire la demande initiale des apôtres dans cette ambiguïté : ce qui compte, ce n’est pas ici, pour l’exemple, le contenu de ce qu’ils ont demandé et qu’il faudrait imiter, mais bien la forme qu’a pris leur demande. Et peut-être les Douze ont-ils les mêmes mots, mais pas tous la même intention ? Chacun obtient néanmoins ce qu’il a dans le cœur, ce qu’il commande, selon sa foi.

     Voilà qui retourne les choses et renvoie chacun à son propre cœur : que veux-tu vraiment ? Qu’as-tu dans le cœur de commander avec foi -même la plus petite ? C’est cela que tu vas obtenir, que tu vas provoquer. On dit parfois avec humour : méfiez-vous de ce que vous demandez, vous risquez d’être exaucé ! Et en effet, c’est tout-à-fait le sens de ce passage. Il y a des choses que nous souhaitons que nous désirons, mais pas avec foi. Ces choses ne sont pas en question ici. Il n’est question que de ce que la foi nous fait commander : des mouvements de fond spontanés qui naissent en nous comme une nécessité. Il arrive que la foi nous fasse formuler des injonctions : Jésus nous dit simplement que celles-ci sont suivies d’effet dans la conformité même à ce qui est au fond de nous. Alors, qu’est-ce qui est au fond de nous ?…

     A ce « dit » de Jésus, Luc en joint un deuxième qui n’est pas exactement sur le même thème; mais s’y trouve aussi une affaire d’injonctions, ce pour quoi peut-être il les a rapprochés. Et puis, en rapprochant ce deuxième « dit » du premier, Luc l’intègre implicitement dans le même contexte, autrement dit : il en fait une adresse aux Douze en particulier. « Qui d’entre vous, par ailleurs, ayant un esclave en train de labourer ou de garder les bêtes, lui dira quand il rentre de la campagne : “Viens tout de suite, repose-toi !” , mais ne lui dira-t-il pas : “Prépare quelque chose que je mange et te ceignant, sers-moi jusqu’à ce que j’aie mangé et bu, et après cela tu mangeras et boiras, toi !” ? » C’est encore par la même formule, employée récemment dans plusieurs paraboles, que commence cette petite mise en scène, formule qui appelle un consentement général : manifestement, tout le monde fait ainsi, et c’est ainsi qu’il faut faire. L’esclave est fait pour servir, c’est une évidence. Donc, il travaille dans la journée suivant les ordres qu’il a reçu, et après sa journée, il sert encore à la maison. Le manger et le boire ne lui sont pas refusés, les paroles qui lui sont adressées sont même plutôt bienveillantes avec le souci qu’il mange et boive -et se repose, c’est implicite. Simplement, il est entendu que le service de l’esclave n’est pas fini quand il revient à la maison, il a aussi des tâches domestiques. Une question supplémentaire insiste sur cet « ordre » communément admis : « Il n’a pas, n’est-ce-pas, d’égard envers l’esclave parce qu’il a exécuté les ordres ? » Des choses ont été disposées, réparties, des ordres donnés : c’est pour que cela soit ponctuellement exécuté, et il est normal que ce le soit, sans plus.

     Mais voilà la nouveauté inattendue : « De même aussi pour vous… » : les apôtres sont dans une situation semblable. Il est un fait que, déjà à l’époque où écrit Luc, les apôtres et ceux qu’ils ont commencé à installer pour tenir leur place en leur absence, travaillent à la fois « aux champs et à la maison ». Ils ont comme tous, peut-être plus que tous, à sortir annoncer l’Evangile, à ne pas rester blottis dans la communauté de l’Eglise, à ne pas se laisser accaparer par ce qui est à faire « à la maison » c’est-à-dire dans la communauté. Néanmoins, quand ils ont travaillé à cette tâche prioritaire de la proclamation, ils ont encore une autre tâche, « domestique », qui les attend, ils ont à gouverner la communauté des croyants. Et c’est « normal », c’est l’ordre voulu par le maître, c’est ainsi qu’il en a disposé, et il n’aura pas d’égard particulier pour ces Douze parce qu’ils auraient fait « tout cela ». Les Douze et leurs successeurs n’ont pas à attendre d’égards particuliers, de considération spéciale, dans leur communauté de disciples, encore moins évidemment à en réclamer.

     Au contraire, « …quand vous aurez exécuté tous vos ordres (les mots sont exactement les mêmes que dans la question finale de la mini-parabole), dites : nous sommes des esclaves non-nécessaires, ce que nous étions redevables de faire, nous avons fait. » Une fois de plus, Jésus met les Douze en garde contre la tentation du pouvoir, il leur enseigne des garde-fous contre cette tentation, et le petit « mantra » qu’il formule joue ce rôle. Je me demande s’il est très utilisé, je n’en suis pas si sûr hélas… [akhréïos], c’est celui qui est sans-nécessité. « Inutile » me paraît une mauvaise traduction, elle laisse entendre que ce qui est fait ne sert à rien. Ce n’est pas le cas : l’esclave qui a fait ce qui lui est commandé a certes fait des choses utiles, ou alors c’est que le maître donne des ordres idiots ! Mais cet adjectif est formé d’un a- privatif et de l’adjectif qui signifie avoir besoin de : l’idée est qu’on a pas besoin de tel esclave plutôt que de tel autre. Le maître a organisé ses ordres en fonction du personnel dont il dispose, il aurait disposé autrement dans une autre configuration et le travail aurait été accompli de même. Nul ne peut dire « heureusement que j’étais là ! », au contraire. Une invitation, donc -mieux justement : une injonction !- à ne pas se prévaloir de son œuvre, à ne pas jouer de sa personnalité ni de sa fonction, pour se faire une place dans la communauté des croyants. Je vois une « pub » pour les prêtres dont le slogan est « serviteurs inutiles mais indispensables » : c’est un flagrant délit de double contresens évangélique.

     Il est comme d’habitude remarquable que, quasiment à chaque fois que Jésus s’adresse aux Douze, c’est pour les avertir contre les tentations du pouvoir ! C’est dire si, dès les origines, ce risque a été vu et anticipé. Il n’a hélas pas pu être  empêché… Ainsi donc, au total de ces deux histoires, enjoindre dans son cœur par la foi, c’est possible ; enjoindre à haute voix à d’autres parce qu’on aurait titre à être obéi, non.

Le bouché, et ses débouchés : dimanche 29 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     La réaction moqueuse des Pharisiens aux paroles finales sur l’argent, ainsi que trois paroles de Jésus sans lien, ni avec le contexte ni les unes avec les autres, sont sautées : on en vient aujourd’hui à une nouvelle fiction énoncée par Jésus, sans que soit précisé à l’adresse de qui elle est énoncée. Cette manière employée par Luc, outre qu’elle traduit sans doute un certain embarras pour ordonner toute la matière qu’il a recueillie dans son enquête, donne à cette histoire une valeur générale et une portée intemporelle.

Mon modeste commentaire :

     Cette histoire se présente comme un conte, mais un conte déroutant. Il commence en effet de la manière suivante : « Or donc, il était un homme riche, il s’habillait de pourpre et de byssus, faisant chaque jour réjouissance, magnifiquement. Un pauvre, du nom de Lazare, gisait à sa cour d’entrée tout purulent, désirant se rassasier des choses tombées de la table du riche : mais les chiens venaient même lécher ses plaies.  » Deux personnages dans un contraste violent. D’un côté, un homme dont on ne nous dit rien, pas même son nom, car tout se porte sur son opulence criante. Ses vêtements manifestent à la fois sa richesse (la pourpre, tissu teinté avec l’extrait du coquillage de même nom, est rare -et donc chère ! ; le byssus est un lin très fin importé d’Inde, c’est-à-dire qu’il le fait venir du bout du monde connu) et sa prétention : la pourpre, du fait de sa rareté, est généralement réservée aux hommes de pouvoir, à Rome c’est la toge du général le seul jour de son triomphe, puis ce sera la toge du prince que nous nommons l’empereur. La vie de cet homme n’est que réjouissance et insouciance, dans une ostentation manifeste.

     De l’autre côté, un personnage qui a un nom, …et qui n’a que cela ! Lazare : ce nom vient de l’hébreu [El azar], Dieu a aidé. Il est [ptookhos], un pauvre, un mendiant, littéralement quelqu’un qui se cache ou se blottit. Le verbe [ptoossoo] signifie se blottir de frayeur : je me rappellerai toute ma vie une interview dans un reportage, le journaliste demandait à une personne en très grande précarité « A partir de quand diriez-vous que vous ne serez plus pauvre ? » et la réponse, immédiate, dans un filet de voix : « On n’est plus pauvre quand on n’aura plus peur. » Celui-là est littéralement jeté à la porte de l’autre, mais la porte, [puloon] (qui donne les Thermopyles ou les Propylées ou les Pylônes égyptiens) désigne plus l’espace d’entrée, l’intérieur d’un porche ou un atrium : Lazare n’est pas dehors, dans la rue, proche de l’embrasure, mais bien dans la partie ouverte au public de la maison du riche, celui-ci ne peut pas ne pas le voir. Et il est en mauvais état, tout déchiré de blessures. Ce qui tombe de la table du riche suffirait à le nourrir : ce ne sont pas quelques miettes, car manger à l’antique suppose de faire tomber de table de nombreux morceaux, on jette au sol ce que nous mettons plutôt sur le bord de nos assiettes, et ce sont des esclaves qui ramassent en permanence. Pourtant, cela lui est impossible, sans doute on ne le laisse pas approcher, et  au contraire les chiens viennent lécher ses plaies. On pourrait penser que eux au moins ont pitié du malheureux. La formulation de Luc (« mais en plus« ) suggère pourtant une nuance différente, d’autant que les chiens n’ont pas vraiment bonne presse dans ces cultures : on sent que loin de pouvoir manger, Lazare est en passe de servir de nourriture aux chiens, attirés peut-être par le sang et la purulence des plaies !

     Ainsi donc, le décor est planté. Le conte va pouvoir se déployer, un tel contraste est forcément riche pour mettre en œuvre un récit. On s’attend à une sorte de conte de Noël, à moins que la chute ne soit au contraire tragique, en tous cas à un conte où richesse et pauvreté, toutes deux portées à l’extrême, font s’entrecroiser deux destinées. Mais je disais que ce conte est déroutant : reportons-nous en effet à la toute fin du conte : « Il lui dit : s’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, quelqu’un se lèverait-il d’entre les morts qu’ils n’en seraient pas convaincus. » Voilà un tout autre ton, et même un tout autre sujet. C’est l’aboutissement d’une histoire d’un autre genre, peut-être même pas d’une histoire. Il s’agit là d’une réflexion sur les fondements de la foi ou de la conviction. [péïthoo], ici au passif, signifie se laisser persuader, obéir ou céder à quelqu’un, se fier à, croire à. Luc évoque dans ce contexte l’hypothèse de quelqu’un qui se lèverait d’entre les morts : son lecteur identifie immédiatement l’individu en question, sait immédiatement que cette hypothèse est justement la proclamation chrétienne au sujet de Jésus. Et il y a là comme une réflexion sur les résistances à ajouter foi à cette proclamation. Le disciple du temps de Luc, et Luc lui-même sans doute, peuvent se demander pourquoi cette nouvelle extraordinaire, faite pour changer le monde, le change si peu ; pourquoi la proclamation de la résurrection de Jésus rencontre une telle résistance. Et sa réponse est que l’écoute de Moïse et des Prophètes est un préalable nécessaire.

     Mais voilà qui est déroutant : comment arrive-t-on d’ici à là ??? Comment passe-t-on d’un conte dans le genre « conte de Noël » à une réflexion sur la foi ou l’adhésion à une proclamation ? Peut-être une clé nous est-elle donnée dans un passage que nous n’avons pas eu et que j’évoquais en tout début, à savoir la réaction moqueuse des Pharisiens aux paroles de Jésus sur l’impossibilité de servir deux maîtres, dieu et l’argent (Lc.16,14-15).  Or ce sont précisément les Pharisiens, a priori les plus proches de Jésus parmi son auditoire, qui résistent à la foi en Jésus ressuscité. Luc s’est peut-être dit qu’il y avait dans l’amour de l’argent un véritable obstacle à s’ouvrir à la proclamation de la résurrection, et il a tissé cet étonnant récit hybride.

     La destinée des deux personnages est vite scellée, mais dès l’annonce de cette destinée l’ordre s’inverse et l’on parle d’abord du pauvre : Lazare meurt, et « il est transféré par les anges dans le sein d’Abraham. » Celui-qui-se-blottit a trouvé où se blottir, il peut être délivré de sa peur. Le riche meurt à son tour et on lui rend les honneurs funèbres, on l’enterre en cérémonie. C’est conforme au tableau là aussi, on reste dans la richesse et l’ostentation. Et nous voilà de l’autre côté du miroir, là où Luc brûlait de nous emmener pour nous faire voir l’envers des choses. Je pense qu’il faut bien comprendre cela : Luc ne veut pas nous raconter « comment ça se passe de l’autre côté, une fois qu’on est mort ». Son propos n’est absolument pas de décrire la vie après la mort, il n’est pas non plus de prétendre qu’à la mort tout s’inverse, qu’il suffit d’être pauvre pour être bon ou d’être riche pour être voué à l’enfer : pris ainsi, le conte est par trop incohérent. Il nous montre  ce qui, dans sa vie, s’est construit en fait chez le riche : car c’est à celui-ci que s’intéresse maintenant le récit. Par ce subterfuge d’un voyage dans l’au-delà, Luc met le riche à la place du pauvre et révèle ainsi son cœur.

     Que se passe-t-il donc ? « Dans l’Hadès… » (appellation d’origine mythologique du monde des morts : bien sûr, Luc parle aux Grecs, mais il nous donne aussi un indice qu’il nous fabrique un petit mythe, dont la portée est bien pour la vie présente). « Dans l’Hadès, il lève les yeux,… » ce qu’il n’avait jamais fait de son vivant. Lazare était dans sa cour, il ne le voyait pas, « …étant à la question…« : le mot [basanos] désigne une pierre de touche, mais de là également tout moyen d’éprouver, et aussi la mise à la question : ce n’est pas n’importe quelle torture que subit notre « riche », mais celle qui doit lui faire émettre un aveu. « Il voit Abraham de loin,« , c’est-à-dire qu’il constate à quel point le père des croyants et lui sont distants, « …et Lazare dans son sein. » Il voit enfin celui qu’il n’a jamais regardé. Il ne le voit qu’en apercevant Abraham qui sans doute faisait partie des personnes qu’il « connaissait de loin », comme on dit de quelqu’un dont on a entendu parler mais avec qui on n’a jamais vraiment eu d’échanges. C’est quand il souffre qu’il voit enfin que Lazare est chéri d’Abraham.

     Toute la suite va être une conversation entre Abraham et le « riche ». Il y sera question de Lazare mais significativement, le « riche » l’instrumentalise complètement : Abraham doit envoyer Lazare le rafraîchir, Abraham doit envoyer Lazare avertir les siens. Aucune considération pour Lazare lui-même : en fait, le « riche » ne le voit toujours pas, au sens de prendre en considération, avoir du respect. L’inversion de situation révèle l’absence de considération du « riche » pour Lazare. Il s’adresse à Abraham comme de puissant à puissant, où les aspects pratiques des relations qu’on établit sont accomplies par des « petites mains » aux ordres mais qui ne comptent pas, des « gens qui ne sont rien » en quelque sorte. « Père Abraham, aie pitié de moi et envoie Lazare, qu’il plonge le bout de son doigt dans l’eau et rafraîchisse ma langue, parce que j’éprouve de la douleur dans cette flamme. » Notre « riche », quand il souffre, découvre le terrible de la situation, et découvre à quel point on a alors besoin des secours d’un autre. Il veut être secouru par Abraham.

     Réponse de l’interlocuteur : « Enfant, souviens-toi que tu as pris tes bonnes choses dans ta vie, et semblablement Lazare de mauvaises; maintenant cependant lui est ici consolé, et toi à l’inverse tu souffres. » Le message s’éclaire du verbe utilisé, tu as pris. [apolambanoo], c’est prendre d’un point déterminé : sans doute le « riche » s’est-il « servi » de ce qui était bon pour lui, sans considération pour quiconque, avec cette insistance : tes bonnes chose, ta vie. Le résultat, c’est que tout ce que tu as estimé bon dans la vie, tu l’as épuisé. Tu aurais pu ouvrir les yeux sur Lazare, le prendre lui aussi comme une « bonne chose » de ta vie. Mais non.

     Abraham continue : « Et en tout cela, dans l’intervalle entre vous et nous, un gouffre immense est établi, de sorte que ceux qui voudraient l’enjamber vers vous ne le puissent pas, ni de là-bas vers nous pénétrer. » Les premiers mots sont révélateurs, mais on passe facilement à côté : en tout cela concerne ce dont il vient d’être question, donc autant la vie d’avant que la situation de maintenant. Il y avait un gouffre entre Lazare et le « riche », infranchissable. Lazare aurait bien rampé jusqu’au sol de la salle à manger, mais ne le pouvait. Le « riche » l’enjambait en quelque sorte, en ne réagissant pas à sa présence et ne tenant aucun compte de lui. Les choses sont juste inversées, c’est du côté de Lazare qu’on pourrait enjamber (mais ce serait pour venir à lui), du côté du riche qu’on ne peut plus guère que ramper. Mais le gouffre déjà posé -et par qui ?- est devenu désormais infranchissable.

     Le « riche » ne s’avoue pas battu, si Lazare ne peut venir vers lui, il pourrait aller vers les siens. Et c’est toujours une demande de l’envoyer. Et c’est là que lui est répondu que les siens « ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent ! » Que voudrait donc dire : écouter Moïse et les Prophètes ? Si l’on s’en tient aux termes de notre conte-qui-tourne-à-autre-chose, ce serait ouvrir les yeux sur les pauvres qui sont à leur porte ! Ainsi, Abraham, et Luc par sa bouche, font le lien entre les écrits fondateurs et l’ouverture aux autres. L’ouverture aux autres est le débouché normal, concret, d’une écoute de ces paroles. La découverte que l’autre est une vraie richesse de ma vie, quelle que soit ma condition. La découverte que les facilités de la vie sont avant tout faites pour le partage ; que les biens, si l’on peut à la rigueur tolérer leur propriété, restent destinés à tous -et là-dessus, il n’y a pas à transiger. La découverte que les gouffres infranchissables que nous créons avec d’autres dans nos vies, hélas se perpétuent au-delà, pour notre propre perte. Et l’on en vient finalement au témoignage non reçu de la résurrection elle-même : la fermeture du cœur peut être telle, que même l’ouverture d’un tombeau est impuissante contre elle. Ainsi, la connaissance des textes ne vaut même pas pour elle-même (reconnaître Abraham ne sert de rien au « riche »), ni la foi en la résurrection pourrait-on ajouter, si tout cela n’aboutit dans l’ouverture du cœur au frère qui es là, dans ma porte, dans l’espace ouvert de ma vie où pénètrent les autres, dans mes yeux, dans mes oreilles, au bout de mes mains.

Moissac 3
Lazare est couché, on pourrait l’enjamber mais même lui marcher dessus. Couché dans le sein d’Abraham, il est encore plus loin de celui qui, riche, est aussi hiératique qu’Abraham : il est enfermé dans sa niche, et ne voit pas le Prophète qui parle.

     Voilà bien de quoi faire réfléchir. Cette histoire me fait penser, quant à moi, au Hussard sur le toit de Jean GIONO. Pendant l’épidémie de choléra en Provence, Angelo Pardi, réfugié du Piémont où il est recherché, parcourt la région. La mort est partout, mais elle semble ne pas l’atteindre. Les victimes sont toutes, physiquement même,  repliées sur elles-mêmes, paralysées dans leurs peurs ou leurs égoïsmes, ou encore leurs antagonismes. Lui est ouvert à tous, il vit « comme d’habitude » et invite (sans succès) les autres à en faire autant. Sa compassion le fait chercher à sauver ceux qui meurent, à aider ceux qui veulent réchapper, à laver et enterrer les morts. Il s’ouvre à tous ceux qu’il rencontre. Il y met les mains, mais il n’est pas atteint, son amour de la vie et de la liberté semblent le préserver mieux que tout. Il dépense et se dépense sans compter, et reste ainsi vivant au milieu des morts, comme relevé d’entre eux et désormais inaccessible à elle. C’est pour moi une sorte de figure de contraste, l’anti-riche du conte évangélique que nous avons lu.

     Finalement, notre histoire n’est pas un joli conte moral. Elle me dit quelque chose de beaucoup plus fondamental,  elle me dit que le « croyant » ou le « disciple » n’est pas d’abord un adhérent au message ni un lecteur assidu ni un érudit du Livre. Elle nous dit qu’il est d’abord quelqu’un qui cherche à combler les fossés qui le séparent des autres, quelqu’un qui ouvre le regard sur qui l’entoure. Elle nous dit que cette ouverture, cet amour-là, est la colonne vertébrale du disciple, la mesure de la justesse de ce qu’il pourra dire, son orthodoxie même.

Accueillir et comprendre à tout prix : dimanche 22 septembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

    Le texte d’aujourd’hui suit immédiatement celui de la semaine dernière : nous voilà dans une lecture continue ! Mais il y a un changement d’interlocuteurs.

     On se souvient que Jésus disait trois paraboles à l’adresse des Pharisiens et des scribes qui murmuraient devant sa fréquentation des réputés-pécheurs. Il y dénonçait comment cette dénomination faisait une scission qu’il n’approuvait pas et qui s’opposait à sa propre mission. Lui montrait au contraire, d’une part qu’il venait pour rassembler tous, d’autre part que la notion de péché, loin d’être le partage de certains seulement et d’être écrasante, était en fait le partage de tous et était révélé à chacun dans l’expérience d’en être tiré. En bref, c’est en sortant d’une situation que tu réalises qu’elle résultait d’un « péché », et tu fais surtout l’expérience que tu peux changer et ne te réduis pas à cela.

     Maintenant, Jésus s’adresse à ses disciples.

Mon modeste commentaire :

     « Il disait aussi aux disciples : … » Ce n’est pas indifférent. Les mots précédents ne sont pas seulement pour les Pharisiens, il y a des conséquences à en tirer pour les disciples eux-mêmes. Et du fait que Luc construit cette montée vers Jérusalem comme un temps d’instruction des disciples, il ajoute à la suite l’épisode qu’on lit. Et Jésus leur raconte une histoire. « Il était un homme, riche, qui avait un intendant, et on lui faisait passer celui-ci comme dispersant ses biens. » C’est un petit conte qui commence. A l’adresse des Pharisiens et des scribes, les trois fictions avaient pour héros des personnages qui pouvaient représenter tout un chacun : « quel être humain d’entre vous » n’irait pas chercher sa bête en péril imminent ? « Quelle femme ayant dix drachmes » ne chercherait celle qui manque jusqu’à ce qu’elle la retrouve ? « Un homme » avait deux fils… Ces trois personnages sont construits d’emblée comme universels.

     Dans cette fiction-ci, adressée aux disciples, le héros est un [oïkonomos], c’est-à-dire celui qui administre sa maison, l’administrateur ou l’intendant privé. Dans la société antique, une telle fonction est classique dans la maisonnée d’un homme riche, c’est en général un esclave qui tient cette fonction. Il y a d’habitude un intendant ou administrateur pour chaque domaine (car l’homme riche n’est riche que parce qu’il a de grands biens fonciers, dans l’antiquité : la richesse, c’est alors d’abord la terre), et il peut y avoir un intendant général. Il n’est pas rare, quand cet esclave estimé a bien tenu son rôle, qu’il soit affranchi à la mort du maître. Il arrive même, ce n’est pas exceptionnel, que cet affranchi soit institué l’héritier principal. Mais voilà : dans notre fiction adressée aux disciples, le personnage est construit avant tout dans sa fonction, il n’a pas l’universalité des précédents.

     Cela veut dire aussi que la relation de notre héros avec son maître est l’enjeu-même : c’est la qualité de cette relation qui va lui conserver ou non sa fonction. Le disciple est envisagé ici comme un esclave à qui son maître a confié tous ses biens : de la manière dont il va les administrer dépend l’accroissement, ou non, des biens du maître. Or la société antique est une société où, ouvertement et clairement, la richesse fait la position sociale : ce n’est donc pas seulement le fonds du maître (désigné ici encore par le mot [huparkhonta], l’avoir de base ou la base de la vie, ce sur quoi on s’appuie) qui est en jeu, c’est sa qualité même de maître, sa position dans la société, ses moyens d’action, son influence, qui sont en jeu. La confiance accordée à l’esclave est immense, s’en montrer digne est capital pour ce dernier, la lui retirer au plus vite est essentiel pour le maître dans le cas contraire.

     Ainsi donc, le disciple est-il suggéré, est comme un intendant : serviteur, il se voit néanmoins confier vraiment les biens, les moyens d’action, l’influence et jusqu’à la réputation de Jésus. Ce dernier se livre tout entier entre les mains de ses disciples, au sens le plus fort : il a donné sa vie, et ce qu’elle devient une fois donnée est encore aux mains des disciples ! Ceux qui veulent être disciple feront bien de se rappeler que tout ce qu’ils font ou disent engage ô combien celui dont ils se disent disciple…

     Mais que se passe-t-il ? Voilà que cet intendant est accusé, ou calomnié, on ne sait pas (le mot signifie fondamentalement jeter entre ou jeter à travers), de disperser ce sur quoi le maître fonde sa richesse et sa position sociale. L’action de [diaskorpidzoo], de dissiper, de disperser, est décrite avec un mot fort. Le [skorpios], outre l’animal qu’est tout simplement le scorpion, désigne aussi une machine de guerre qui est une machine de jet, une catapulte à grosses pierres. L’idée portée par le mot, c’est bien l’action de jeter loin, à tort et à travers ([dia-]), d’énormes blocs de la fortune du maître. Vrai ou faux, le maître doit réagir sans tarder.   « Et l’appelant il lui dit : qu’est-ce que cela, que j’entends à ton sujet ? Rends-moi raison de ta gestion, car tu ne peux pas administrer encore. » [apodidoomi], c’est fondamentalement rendre à qui de droit : rendre, restituer, mais aussi rapporter ou donner en échange, c’est encore remettre ou déférer, attribuer, ou bien encore amener au dehors, rejeter, c’est enfin  fournir, rendre compte de, expliquer et même vendre. L’esclave doit « rendre des comptes ».

     Mais ce que l’esclave est mis en demeure de rendre ici, c’est son [logos], la raison, l’esprit d’une chose, la pensée. Le disciple est invité à réfléchir à l’heure des comptes, au « dernier jour ». Et ce sur quoi il est attendu, c’est le [logos] qui l’aura guidé, la parole ou la pensée qui aura guidé sa vie de disciple. On dirait, à travers l’hypothèse de ce conte, qu’il est impossible d’avoir eu une bonne gestion, une bonne intendance des biens du maître. Cela me paraît, à moi, capital : que nous soyons tous « pécheurs », que nul ne puisse s’enorgueillir d’avoir « tout bien fait », est l’hypothèse de base, pour les disciples comme précédemment pour les Pharisiens et les scribes. En faisant, le disciple va se tromper, il va se salir les mains, il va faire des erreurs, c’est « obligé », c’est certain. Autant en prendre son parti. Et si c’est le maître lui-même qui l’énonce, c’est plutôt rassurant : loin de paralyser à l’avance, il me semble que cela libère. Encore une fois, ce n’est pas la question ; mais la question est plutôt : avec quel raison as-tu agi ? Quelle « parole », quelle « pensée », est à la racine de ce que tu as tenté et fait ? Jean de la Croix écrit : « Au denier jour, nous serons jugés sur l’amour »

     Réaction angoissée (on l’imagine, on la partage !) de l’intendant, qui pense en lui-même -et, on s’en doute, sa pensée doit « mouliner » très vite !- : « Que ferais-je, parce que mon seigneur m’enlève l’intendance ? Creuser, je n’ai pas la force ; mendier, j’ai honte… Je sait ce que je ferai, afin que lorsqu’il m’écarte de l’intendance, ils m’accueillent avec empressement dans leurs maisons. » Dans l’angoisse, la pensée va très vite, on réagit d’instinct. En même temps, on se révèle, car ce sont ces moments-là dans lesquels notre manière de penser, de réfléchir, nos priorités, apparaissent avec évidence. Première hypothèse, [skaptoo],  creuser, fouiller la terre : je ne pense pas que l’intendant veuille se cacher sous terre pour échapper, ni faire l’autruche, ni chercher naïvement un trésor caché, il a trop l’habitude de gérer le concret pour s’engager dans ces fausses pistes. Bien plutôt évoque-t-il la possibilité de labourer, sarcler, etc., autrement dit travailler la terre et vivre de ses bras. Mais produira-t-il assez pour rembourser au maître son déficit ou son manque à gagner ? Non, il sait qu’il n’aura pas la force. Deuxième hypothèse, mendier, soit qu’il s’agisse d’être réduit ouvertement à la misère et par là déclaré insolvable (hypothèse risquée), soit qu’il s’agisse de demander à d’autres de quoi rembourser à son maître, ce qui veut dire avouer à tous sa situation et compter sur une compassion substantielle. C’est se discréditer, un des autres sens du verbe traduit par « j’ai honte« .

     Et puis voilà L’IDÉE ! Elle vient tellement du fond qu’elle est exprimée dans une apparente incohérence, car il sait, mais il ne dit pas ! Car aussi qui sont ces « ils » qui vont le [dékhomaï] dans leur maison ? [dékhomaï], c’est recevoir, recevoir favorablement, accueillir, accepter avec empressement, c’est aussi se résigner à, prendre sur soi, c’est encore comprendre, juger, et même recevoir de pied ferme. Voilà ce qui est au fond de sa pensée, à cet intendant : l’accueil favorable, la compréhension, être reçu tel qu’on est. C’est ce qu’il espère pour lui-même. Il y a fort à parier que c’est aussi la pensée qui l’a guidée vis-à-vis des autres, et qui explique l’état… contestable de la fortune du maître. Mis sous pression, son [logos] apparaît.

     Et la mise en pratique ne tarde pas, il n’y a pas de temps à perdre. « Et il mande chacun distinctement des débiteurs de son seigneur, disant au premier : combien dois-tu à mon seigneur ? – cent barriques d’huile. – Prends tes lettres et, assis, vite, écris cinquante ! Ensuite à un autre il dit : Et toi combien dois-tu ? – Cent sacs de blé. – Prends tes lettres et écris quatre-vingt !  » Le moins qu’on puisse dire, est que la dispersion des biens du maître ne s’arrange pas ! Mais attention, on ne sait pas si c’était vérité ou calomnie ! Ce que l’on voit en revanche, c’est la mise en pratique à gros traits du [logos] de l’intendant. Et ce qu’il fait, c’est de réduire la dette des débiteurs de son maître, de manière énorme : 50% ou 20% ! Combien vont-ils lui être redevable ! Et quelle différence avec les deux idées précédentes, qui étaient centrées sur soi. Là, il fait encore du bien aux autres, à des clients de son maître, sans doute devenus des amis. Il ne demande rien en échange, il se confie à leur gratitude : en auront-ils ? C’est leur secret, ce sera leur décision. Remise de dette et confiance. Voilà sa recette. Voilà son [logos], la parole ou la pensée qui l’habite et a conduit son action, ou plutôt l’action qui a traduit à l’extrême la pensée qui le guide, le fond de son cœur. Le disciple qui pardonne, qui ne veut pas qu’on soit en dette avec son maître, qui prend comme ils sont les cheminements de chacun quels qu’ils soient dans leur relation avec le maître, voilà le disciple montré par Jésus. Il ne veut manifestement pas de zélateurs, « purs » de toute compromission et intransigeants. On est loin des disciples « donneurs de leçons » qui battent le pavé pour « défendre les droits de Dieu » ou que sais-je.

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La dignité de l’intendant, pourtant esclave, lui vient du maître qui l’a richement vêtu. Il se tourne pourtant vers les dépouillés, en partie nus. La remise de dette fonde une relation traduite dans l’intensité du regard, et une fenêtre s’ouvre dans le ciel.

     « Et il approuva, le seigneur, l’intendant de l’injustice, parce qu’avec sagesse il avait fait : parce que les fils de ce temps sont plus sages que ne sont les fils de lumière dans la génération des leurs. » [adikia], c’est l’injustice, le tort, la faute envers quelqu’un. L’intendant est désigné comme un « intendant d’injustice« , on pourrait dire aussi « gestionnaire de la faute« . Et je trouve après tout que c’est plus parlant : il est un gérant trouvé en faute, mais il a su gérer la faute, et la gérer… par une forme de faute envers le maître, par une forme d’injustice envers le maître certes, mais la remise de dette n’est-elle pas une forme d’injustice ? Eventuellement une injustice que l’on s’inflige à soi-même, si l’on remet sa dette à l’un de ses propres débiteurs, mais on fait bien là autre chose que strictement « ce qui est juste ». Et voilà ce qui est approuvé ([épaïnéoo] c’est même louer, faire l’éloge, faire un éloge public, encourager) : de ne pas en rester à la loi, à la « justice », à la règle. Le souci d’accueillir favorablement les autres, de se situer en compréhension à leur égard, de les  prendre comme ils sont, s’est révélé au cœur de ce disciple. Certes, il n’a pas peut-être pas bien « géré » les biens du maître, certes il a porté atteinte à ses biens et à sa position dans le monde : mais son intention, l’esprit avec lequel il a agi, cela est digne de louange, et il a fait [fronimoos], avec intelligence, avec savoir-faire, avec cœur aussi.

     Je ne sais pas trop qui sont les « fils de lumière ». A priori, la désignation est plutôt favorable : est-ce un titre que Jésus décerne à certains, ou bien reprend-il une auto-désignation de certains de son époque ? Mystère. Quoiqu’il en soit, ce « savoir-faire » dans les affaires est érigé en modèle : peut-être que les « fils de lumière », pour être tels, se font des scrupules et voudraient être en tous points irréprochables ? Mieux vaut pour nous être des « gestionnaires de la faute » : assumons d’être en faute et de ne pas tout faire impeccablement, mais agissons avec cœur, avec le bon [logos] dans le cœur. Et voilà ce qui peut même guider la manière de faire avec l’argent et les biens : Luc, qui a souvent cette préoccupation, ajoute à cette histoire un codicille en ce sens. Les biens ont leur loi de croissance et de gestion, oui : mais n’oublions pas leur finalité. Tant qu’ils servent avant tout aux relations, tant qu’ils servent la relation humaine et ne sont pas une fin en soi, tout ira bien. Si les biens deviennent eux-mêmes le maître, alors tout est faussé.

Bouleversement social : dimanche 15 septembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le texte d’aujourd’hui vient à la suite de celui qui nous a été donné la semaine dernière. Pas tout-à-fait immédiatement il est vrai : une parole de Jésus, que Luc avait placée là dans sa mosaïque, a disparu. Mais on peut dire en tous cas que nous suivons globalement le mouvement de la montée vers Jérusalem.

     On se rappelle les paroles un peu décourageantes que Jésus a énoncées sous forme de conditions pour être vraiment son disciple. Loin de décourager tout le monde, celles-ci semblent avoir un effet contraire avec certains, les « publicains et les pécheurs« , et cela fait l’indignation des Pharisiens et des scribes. Mais nous avons déjà eu l’occasion de commenter, cette année même, tant l’entrée en matière de Luc que la troisième parabole dite par Jésus à l’adresse de ces récalcitrants, la magnifique parabole du Père miséricordieux (Manger, avec qui ? : dimanche 31 mars.) : je vais donc m’attacher cette fois à commenter plutôt les deux autres paraboles.

Mon modeste commentaire :

     Redisons tout de même un mot au préalable à propos de l’indignation des Pharisiens et des scribes. Luc la traduit d’une expression, « celui-ci accueille les pécheurs et mange avec eux ! » Leur indignation vient du fait que les « pécheurs » sont pour eux (comme d’ailleurs pour la plupart, à cette époque) une catégorie sociale. Les pécheurs sont ceux dont la condition paraît incompatible avec la Loi, ils sont à distinguer absolument des Justes, lesquels font « tout ce qu’il faut », paraissent en règle avec la divinité et les prescriptions religieuses. Ceux-ci sont ajustés aux exigences religieuses et morales de la société, ils sont « compatibles » avec le vivre ensemble; ceux-là au contraire ne le sont pas, et les rejeter fait partie du bon ordre social.

     Ce clivage n’est pas qu’ancien : aujourd’hui encore, on trouve toujours cette tension entre ceux qui estiment être dans les bons repères de la société et du vivre ensemble, et ceux qui sont perçus comme détruisant ou faisant courir un risque à cette société. Mais on voit bien que la délimitation est faite surtout par les premiers : les seconds, soit subissent cette mise au ban, soit la revendiquent avec une volonté de contestation de ces mêmes repères. Migrants, étrangers, fonctionnaires, chômeurs : ils sont tour à tour pris pour cible, montrés comme la cause du désordre, ce sont les « pécheurs » d’aujourd’hui. Dans son livre Capital et Idéologie qui paraît en ce moment même, Piketty  écrit « Chaque régime inégalitaire repose au fond sur une théorie de la justice. Les inégalités doivent être justifiées et s’appuyer sur une vision plausible et cohérente de l’organisation sociale et politique idéale. »  Capter des catégories morales ou religieuses pour établir ces inégalités n’est qu’une stratégie parmi d’autres, efficace il est vrai dans la mesure où une société admet ces catégories comme déterminantes. Les Pharisiens, qui prétendent diriger la société, établissent ainsi leur supériorité de manière incontestable, la rendant déterminée non par eux-mêmes mais par la divinité insurpassable.

     L’agir et la manière d’être de Jésus cependant conteste tout cet édifice, dans la mesure où il accueille les « pécheurs », ceux qu’il faut rejeter. Le verbe [prosdekhomaï], mis par Luc dans leur bouche,  signifie recevoir, accueillir un hôte, mais aussi admettre comme citoyen, faire bon accueil, agréer volontiers, attendre. C’est un verbe qui fait précéder le verbe [dekhomaï] (recevoir, accepter) du préverbe [pros] qui signifie vers, avec  une idée de mouvement. Autrement dit, Jésus fait le pas en direction de ceux qui sont normalement mis au ban, il ne se contente pas (ce qui serait déjà beaucoup !) de faire place à ceux d’entre eux qui osent s’approcher. Et il les admet comme citoyens, les agrée, c’est-à-dire qu’il conteste radicalement, par les faits, l’idéologie religieuse de « justice » des Pharisiens en réalisant l’unité sociale avec ceux jusque-là mis au ban et rejetés. Cela se manifeste dans le fait qu’il mange-avec ( [sunesthioo] = littéralement co-manger) ceux-ci : le geste est fort et traverse toutes les cultures : manger avec, c’est toujours partager la même vie, prendre vie à la même source.

     Au murmure des Pharisiens, Jésus répond avec une parabole, il fait un pas de côté par le détour d’une fiction afin de faire ressortir une évidence de vie, évidence cependant trop proche pour être aperçue. « Quel être humain d’entre vous, ayant cent bêtes et ayant perdu d’entre elles : une, ne laisse derrière les quatre-vingt-dix-neuf dans le désert et ne poursuit la perdue jusqu’à ce qu’il la trouve ? » C’est notre humanité (« quel être humain ?« )qui est prise à témoin : encore faut-il qu’elle demeure, encore faut-il que nous reste une manière humaine de sentir et d’agir. Si tel est cependant le cas, alors nous agirons comme il est décrit. Un troupeau de cent bêtes -le mot désigne du petit bétail- est un petit troupeau. Mais pour son propriétaire, chaque bête compte, et en manquerait-il une, elle vaut une action particulière. Peut-être ne serait-ce pas le cas avec un troupeau trop grand : à l’aire industrielle et mondialisée où nous sommes, les prétendues « élites », ceux qui dominent, ont fait des gens des « masses ». Aucune ni aucun ne vaut plus pour lui-même, nous ne sommes envisagés que comme un collectif multiforme et mouvant. Un de plus ou un de moins, c’est de peu de conséquence, on n’ira pas chercher celui qui manque. Agir avec humanité, compter sur chacun, faire que chacun compte, est aujourd’hui un vrai défi et un acte de protestation…

    La bête qui manque est désignée comme « perdue » : [apollumi], c’est perdre au sens de périr ! Ce n’est pas qu’elle soit égarée, mais bien qu’elle soit en péril qui est le drame. Si elle était juste égarée, on ne comprendrait pas bien la réaction de leur berger. En revanche, cette précision nous met en plein dans son dilemme : il n’a pas de temps pour réfléchir, il ne peut pas prendre des disposions pour se libérer des autres, il n’a pas le temps de les mettre en sûreté. S’il veut la tirer du danger, s’il veut la garder en vie, c’est tout de suite. La situation est la même, en plus dramatique encore, que celle évoquée il y a quinze jours avec le fils ou le bœuf tombé dans un puits le jour du sabbat : si l’on agit pas maintenant, même imparfaitement, ce ne sera plus la peine d’agir du tout ! Et cette urgence fait laisser toutes les autres dans le désert : il y a une prise de risque là aussi, parce qu’il y a peu à manger, parce qu’il n’y a ni voisin, ni même personne de rencontre, pour garder un œil. Apparemment ce danger-ci est moins imminent, moins absolu, que ce danger-là. [kataléïpoo], c’est laisser derrière soi, laisser en partant, laisser après soi ou en héritage, c’est encore déserter, laisser tomber, laisser de côté, ou encore laisser libre, laisser faire… Il y a l’idée que les quatre-vingt-dix-neuf sont laissées à elles-mêmes : peut-être sont-elles responsabilisées ? Peut-être à leur tour vont-elles se sentir un peu « perdues », et éprouver quelque chose de la « une » dont la vie est en danger imminent ?

     En tous cas, le propriétaire plein d’humanité marche, voyage, se déplace en y mettant son énergie : [poréouomaï], c’est le verbe que Luc emploie bien souvent pour désigner les déplacements de Jésus à travers le pays, et spécialement en ce moment dans sa montée vers Jérusalem. C’est ce qu’il fait lui-même, nous est-il suggéré. Et cela, jusqu’à ce qu’il la trouve. [éouriskoo] signifie d’abord rencontrer, puis trouver en cherchant : il faut beaucoup d’énergie pour en venir à rencontrer celle qui périt, il y faut aussi beaucoup d’imagination, d’inventivité, il y faut toutes les ressources de son humanité. En fait, il s’agit de se transporter dans l’univers de l’autre, c’est un passage immense, et l’on ne peut que penser au mystère même de l’incarnation : comment ne pas s’être transporté plus entièrement dans notre univers ? Et le terme de cet investissement de soi ne lui appartient pas, jusqu’à ce qu’il la trouve. C’est l’autre qui dira quand il a été rencontré, c’est l’autre qui donnera des signes que la rencontre a eu lieu. On comprend que pour Jésus, les dits « pécheurs » (selon les Pharisiens) sont ceux qu’il veut rencontrer : une barrière de plus à franchir ne fait que susciter plus encore son désir de la rencontre. Car, écartés de tout, mis à part, rejetés, ils se perdent, ils sont en péril.

     « Et la trouvant il la place sur ses épaules, joyeux, et venant dans sa maison il rassemble les amis et les voisins en leur disant : réjouissez-vous avec moi, parce que j’ai retrouvé ma bête, la perdue ! » Voilà le deuxième temps. Rappelons-nous : 1) il accueille les pécheurs et 2) il mange avec eux. Jésus est optimiste sur sa mission : il va trouver, il va rencontrer ceux qui  périssent. Du reste, c’est ce que les Pharisiens ont sous les yeux : quand il énonce les conditions draconiennes pour être ses disciples, ce sont ces fameux « pécheurs », les parias, qui se pressent autour de lui. Sans doute savent-ils ce que c’est que perdre, cela ne leur a pas fait peur. Eh bien ils vont être portés dans la joie, jusque dans sa maison. Et là, il y a convocation, et là il y a repas convivial : les convives répondront-ils à l’invitation ? La parabole ne le dit pas. C’est la troisième de ces paraboles, celle du Père Miséricordieux, qui aborde la question, sans la résoudre d’ailleurs. Mais déjà, les Pharisiens se voient suggérer de participer aux réjouissances plutôt que de murmurer et maintenir cette barrière dressée.

     « Je vous dis qu’il y aura cette joie dans le ciel à l’égard d’un seul pécheur se retournant, plus qu’à l’égard de ces quatre-vingt-dix-neuf justes-là qui n’ont pas besoin de retournement. » Dans le ciel, chacun est unique, pas de « masse ». Et chacun est un motif de rassemblement général, de joie partagée, pourvu qu’il se retourne. Si « les justes » sont un collectif, une masse, il n’y a pas de joie à leur propos. Mais chacun pris individuellement est un pécheur qui a besoin de se retourner : pas seulement changer de direction (back-to-front), peut-être plus encore mettre sa vie dans l’autre sens (in-side-out), se retourner comme on retourne un gant. Double bonne nouvelle ici : d’abord, le péché affecte chacun sans exception, nous faisons tous des fausses routes, cela ne fait pas de différence entre nous. Nous avons entre nous la solidarité des pauvres, de ceux qui ne savent pas et ne demandent qu’à apprendre, qu’à faire mieux. Et la révélation du péché se fait dans la révélation du mieux-faire, au moment où nous découvrons que nous pouvons (oui oui, c’est possible!) faire autrement. Première bonne nouvelle, donc. Ensuite, le péché n’est pas une catégorie sociale. Et pour bâtir une société, nul n’est plus qualifié que les autres pour définir la « justice », ni bâtir dessus une idéologie de justification. Ce n’est pas « la faute » de ceux-ci ou de ceux-là si les choses ne vont pas bien, mais c’est fondamentalement le fait de désigner ceux-ci ou ceux-là ou qui que ce soit comme « la cause », qui ne va pas bien. C’est cette division qui détruit tout.

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On a beau être dans la maison, les caches ne manquent pas. Quel effort pour atteindre la drachme, même une fois aperçue ! Mais les couleurs de la fête habillent déjà la femme.

      La parabole suivante est très semblable : « Ou quelle femme ayant dix drachmes, si elle perd une seule drachme, n’allume-t-elle pas une lampe et ne balaye la maison et ne cherche avec beaucoup de soin jusqu’à ce qu’elle la trouve ? » La comparaison est domestique, c’est le soin des femmes qui est pris ici à témoin -car à cette époque, elles sont cantonnées à la maison. Elles n’en sont pas moins présentées comme un modèle à ces messieurs. Cette fois-ci, la proportion est encore plus grande : la drachme vaut six oboles (monnaie de base), elle représente déjà un bon « pouvoir d’achat ». Et ici, c’est une sur dix qui est perdue, et non plus une sur cent : la réserve d’argent est plus gravement atteinte, le manque ressenti est plus évident. Jésus fait ainsi sentir que celui qui périt compte de plus en plus, et dans la dernière parabole, ce sera un sur deux ! Ici, la drachme mérite qu’on brûle de l’huile dans la lampe, elle mérite l’énergie du nettoyage de toute la maison (ce qui se faisait traditionnellement à la Pâque, pour détruire tous les vieux ferments) et une recherche avec « super-soin », tout cela jusqu’à ce qu’elle la trouve.

     Une autre remarque s’impose : ici, la drachme n’est pas « perdue » au sens de « périr ». Néanmoins, l’argent n’a pas de valeur en soi, il n’existe que comme contrepartie d’un échange. Ainsi, perdu, c’est un peu comme s’il était « mort ». Mais là n’est pas l’objet de la remarque que je voulais faire : je remarque que la femme cherche dans la maison. Autrement dit, ce qui est perdu n’est pas extérieur, le « pécheur » n’est pas, en fait, exclu. Bonne nouvelle : même pécheur, il est toujours dans la maison, et c’est là qu’il sera retrouvé : pas de limite de temps à la recherche, mais une zone limite oui, et c’est l’intérieur de la maison. Jamais la drachme n’a quitté la maison. Jamais le pécheur n’est sorti du peuple. C’est magnifique ! C’est le contre-pied complet de la pratique des Pharisiens. Le contre-pied de la pratique des « élites » mettant au ban tel ou tel groupe d’individus. Le contraire de l’excommunication.

     La conclusion est de même ordre, l’insistance est évidente. Et manger avec les « pécheurs » est comme une anticipation du banquet final, c’est partager déjà la même vie, c’est rétablir la communion. Dans la pratique de Jésus, il n’est pas nécessaire de ne plus être pécheur d’abord, pour entrer dans la communion ensuite : au contraire, il rétablit la communion d’abord, et ouvre ainsi au pécheur la voie pour changer, se retourner.

Faire le point en soi-même: dimanche 8 septembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Il manquait donc à la petite séquence abordée la semaine dernière son premier moment (la guérison de l’hydropique, que j’ai tout de même abordée), ainsi que son dernier, où le fil rouge du repas conduit au « banquet eschatologique » ou banquet final, ou si l’on préfère aux invitations que le dieu lance aux hommes, exprimées dans la métaphore d’invitations à un repas.

     Tout ceci se passait sous le toit d’un chef des Pharisiens. Mais voici que nous revenons à un autre contexte, où Jésus fait route avec des foules autour de lui : il va leur parler des choix nécessaires pour être son disciple. On dirait que, après une parenthèse ou une pause, on rejoint le contexte précédent, celui où, passant par villes et villages, Jésus évitait à passer par la « petite porte » : nous serions alors finalement dans le troisième volet d’un triptyque.

Mon modeste commentaire :

     « Allaient donc ensemble avec lui des foules nombreuses, et se tournant il dit à leur adresse : … » Jésus marche, mais il est loin d’être seul. Le mot foule lui-même est au pluriel ! Et chacune de ces foules est elle-même nombreuse, c’est dire… Mais la chose étonne : ces gens se rendent-ils bien compte, comme Jésus lui-même, du risque qu’ils prennent ? Marcher avec lui, alors qu’il est dans le viseur des puissants, qu’il s’agisse des puissances politiques ou religieuses, c’est soit faire preuve d’une grande force d’âme, soit au contraire d’une inconscience naïve. Or n’oublions pas que, quand Jésus a décidé fermement et résolument de se rendre à Jérusalem, c’était en toute conscience, c’était pour affronter ces puissants avec le fol espoir de les emporter finalement dans son grand mouvement de refondation du peuple. Mais c’était aussi -et c’est toujours- pour montrer aux disciples et aux Douze jusqu’où va sa mission, celle qu’il leur confie et qu’ils vont porter eux aussi : en particulier, le mouvement spontané des Douze tournant en nouveau pouvoir la mission à eux confiée, l’incite à leur dévoiler par l’expérience qu’il s’agit de tout autre chose, de don de soi, de livre sa vie. Ainsi donc, pour ce qui est du premier but, la foule est là, le peuple est là, qui pourrait bien emporter les puissants dans sa vague, pourvu que celle-ci soit puissante, irrépressible : mais justement, cette foule est-elle consciente et déterminée, ou non ? Quant au deuxième but, il suppose des disciples prêts à jouer leur rôle vis-à-vis de la foule, prêts à l’entraîner eux aussi chacun autour de soi, mais à l’entraîner dans le don de soi et la vie offerte. Ils encourent alors le même risque que Jésus lui-même, ils seront l’objet des mêmes poursuites : y sont-ils prêts ? Et en sont-ils eux-mêmes conscients ? Y a-t-il dans leur cœur ce choix libre de livrer sa vie pour le renouvellement d’Israël ? Si tel n’est pas le cas, pas question de les enrôler malgré eux, et comment leur faire courir un tel risque ?

     Il faut leur parler, il faut dire les choses : c’est son choix. Jésus ne met pas les gens dans des situations impossibles, au contraire, il met toujours chacun face à ses choix, il invite à l’engagement de sa liberté mais pour cela, il faut commencer par éveiller cette même liberté. Alors il se tourne : [strefoo] (qui donne nos « strophes »), quand il est intransitif comme ici, veut dire se tourner, mais aussi faire face ou au contraire tourner le dos. Difficile de choisir entre ces deux attitudes : c’est bien quelqu’un en train de se tourner qui parle, mais se retourne-t-il vers les foules, ou bien au contraire se détourne-t-il d’elles pour se tourner ouvertement, ostensiblement, vers Jérusalem ? Je parierais assez qu’il leur fait face, car il utilise tout de suite le verbe « venir à moi« ; il me semble que s’il disait qu’on le suive, alors il leur tournerait le dos. Et sans doute, ce face-à-face est justement ce qui est en question maintenant : quelle est la relation de chacun à Jésus ? Jusqu’où va-t-elle ?

     « Si quelqu’un vient auprès de moi et ne hait pas son propre père et sa mère et sa femme et ses enfants et ses frères et ses sœurs et encore plus sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Voilà les choses posées dans une lumière blanche, crue, effrayante. Une remarque au passage : Jésus n’a rien d’un gourou cherchant à faire du nombre, il n’hésite pas à dire les choses d’une manière plutôt repoussante, décourageante, il n’a rien d’un séducteur. Du reste, le mouvement dont il parle ne vient pas de lui : si quelqu’un vient auprès de moi… Ce n’est certes pas moi qui l’aurait attiré ! Or justement, venir auprès de lui ne suffit pas pour être disciple. La proximité physique, les démarches nombreuses, la fréquentation assidue, ne sont pas des éléments essentiels. C’est ce que nous lisions d’ailleurs il y a peu : « Alors vous commencerez à dire : nous avons mangé en face de toi, et bu, et sur nos places tu as enseigné ! Mais il dira : je vous dis, je ne sais d’où vous êtes. Ecartez-vous de moi, tous, ouvriers d’injustice ! » (Lc.13,26-27).

     Mais la condition pour « être [son] disciple » est effrayante ! Il faut « haïr » ! [misséoo] (qui  donne nos misanthropes, nos misogynes, etc…) veut bien dire haïr, détester, avoir horreur de. Dans la manière rapportée par Luc, cette détestation atteint tous les habituels plus proches : les parents, la famille fondée, la fratrie, et cela en nommant chaque personne distinctement ! Comment faut-il comprendre cela, sans atténuer le propos ? On parlé parfois d’hébraïsme, d’une manière hébraïque de s’exprimer : ce n’est sans doute pas faux, mais Luc a généralement le génie d’adapter son propos à son public, qui est essentiellement grec. Du coup, la remarque tombe un peu à plat… Je remarque qu’ici, venir auprès et haïr sont posés en contraste violent : l’effet de surprise dépassé, cela a un double effet. Premièrement, cette expression fait comprendre que la proximité dont parle Jésus est celle de l’amour : non une proximité physique mais une proximité du cœur. Deuxièmement, cette expression invite à comparer chacune des personnes aimées terme à terme avec lui : ce qu’il réclame, c’est un amour plus grand, un amour de préférence. Je pense qu’il ne s’agit pas de concurrence : justement, dans le cœur du disciple, il s’agit qu’il n’y ait pas de concurrence, et spécialement à ce moment crucial où il va falloir se déterminer au prix de sa vie.

     L’épreuve a néanmoins un résultat bien connu : Jésus est resté seul, il est mort seul. Pouvait-il en être autrement ? Il s’agit bien ici d’un propos après coup, d’un propos qui vise le disciple d’aujourd’hui, d’un propos où Luc invite celui qui veut être disciple au moment où il écrit à faire la lumière sur ses véritables dispositions. Quel est mon amour pour mon père (ou : qui est mon père pour moi) ? Mon amour pour Jésus est-il plus fort (ou : qui est Jésus pour moi, dans cet ordre d’amour-là) ? La multiplication des personnes nommées permet de distinguer différentes manières d’aimer, différentes routes de l’amour dans nos vies, certaines fortes et bien vivantes, d’autres déçues ou pénibles. La dernière clause est d’ailleurs significative : « …et encore plus à sa propre vie« . Car dans toutes les routes de l’amour à travers nos relations concrètes et les plus proches, il y a toujours réciprocité, il y a toujours un amour de soi : c’est ainsi que nos relations nous construisent, et cela ne jette pas de soupçon sur la gratuité de nos amours. Au contraire,   c’est l’échange de gratuité qui nous construit, c’est le caractère à la fois (mais pas sous le même rapport) actif et passif (interactif !) qui fait grandir la vie. [psukhè], c’est le souffle, la vie, l’âme, la personne vivante, l’être chéri. Cet amour de soi, ou cet amour de la vie, est une disposition naturelle essentielle : sans elle, il y a perte d’équilibre, il y a une dynamique de mort. Mais face à l’éventualité d’avoir sa vie prise, c’est ce fondement même qui est interrogé.

     s.Jean de la Croix dit joliment : « L’âme vit plus là où elle aime que là où elle anime. » C’est cela qui est ici mis en lumière : ma vie est-elle en moi seulement, de sorte que je doive me préserver à tout prix, ou bien ma vie est-elle plus dans un autre, de sorte que me perdre n’est pas perdre l’essentiel ? La question est redoutable… Je me dis qu’on ne peut pas y répondre, parce qu’on ne sait pas ce que l’on ferait dans tel ou tel cas. On s’idéalise, on rêve de réagir de telle ou telle manière, mais au révélateur des évènements, que serons-nous ? Ainsi aussi, on condamne facilement des comportements passés (Né en 17 à Leindenstadt) mais qu’aurait-il été révélé de nous-mêmes en semblables circonstances ? Bien sûr, il est bon de se dire qu’on voudrait faire ou être ainsi, mais sans doute aussi sans trop d’assurance quant à notre capacité à réaliser ce que nous aimerions être ou faire… Alors le sens que je donne à ce « haïr« , dans le fond, c’est celui q’une question lancinante qui vaut comme question. Un disciple n’est pas une personne bardée de certitudes, mais une personne  qui s’interroge en vérité et qui grandit en liberté.

     La phrase suivante en rajoute : « Celui qui n’emporte pas sa propre croix et vient à ma suite, ne peut être mon disciple. » Une deuxième condition, à moins qu’il ne s’agisse de la même reformulée. Il s’agit cette fois à l’évidence d’un propos après coup mis dans la bouche de Jésus : qui, à ce moment, pouvait bien comprendre l’expression « emporter, soulever, porter, sa propre croix » ? Luc insistera, dans son récit de la Passion, sur ce « chemin de croix », en ajoutant à l’épisode de Simon de Cyrène la rencontre des femmes. Nous voyons un troisième élément « propre » intervenir ici : après son propre père et sa propre vie, voici sa propre croix. A vrai dire, la traduction « croix » est un peu tendancieuse : le [staoros], c’est un pieu pour une palissade ou pour fonder une construction, et c’est aussi un poteau pour y fixer les condamnés, un instrument de supplice. C’est parce que les Romains laissaient fixes le poteau vertical sur lequel ils venaient poser la traverse des condamnés à la crucifixion que le mot a prix aussi la signification de croix.

     Il s’agit à chaque fois d’insister sur le fait que cela est particulier à chacun, incomparable, différemment disposé pour chacun. De quoi s’agit-il ? De ce qu’on doit soulever et mettre en mouvement (c’est le sens du verbe [bastadzoo]) pour venir, et venir cette fois non pas auprès de [lui] mais à sa suite. Jésus va aller, il est dans une dynamique. Pour entrer dans cette dynamique, le disciple a des lourdeurs, des pesanteurs, des choses qui entravent sa marchent, qu’il doit mettre en mouvement. Nous avons tous des « casseroles » : à chacun d’en être conscient là aussi. Ce n’est pas du « dolorisme », une invitation à « en baver » : c’est du réalisme, une invitation là encore à ne pas s’idéaliser mais à rester éveillé à ce qui nous retient d’avancer, d’aimer, de se donner. Et en même temps, je trouve que cette parole est un chant d’espérance. Ce qui est dit implicitement, c’est que malgré nos lourdeurs, nos casseroles, le poids de notre histoire, nous pouvons avancer, nous pouvons aimer. Bien sûr pas parfaitement, mais nul ne nous le demande (sinon justement notre propre idéalisation de soi !). Nous allons aimer avec ce que nous sommes, avec ce que nous avons vécu, avec ce que nous « trainons ». Mais nous allons aimer, nous allons avancer, et cela, c’est merveilleux ! Nous retrouvons l’ambivalence du mot [staoros] : instrument de supplice, mais aussi base de construction…

     Une troisième condition va être ajoutée en finale, typique de Luc : « qui n’abandonne pas toutes les choses sur lesquelles il se fonde, ne peut être mon disciple. » Luc a toujours dans un coin de sa tête cette question du rapport aux biens, et toujours il la formule avec cette idée de s’appuyer, de trouver les fondements de son existence. Dans le rapport aux biens, c’est maintenir vibrante la question : qui possède qui ? Est-ce nous qui possédons des choses, ou sont-ce ces choses qui finalement nous possèdent ? Il invite, vis-à-vis de ces biens,  à [apostattoo] (qui donne notre « apostasie« ), c’est-à-dire se tenir à distance, être éloigné, abandonner, faire défection. On voit que le sens n’est pas forcément radical, celui d’un abandon total, il peut être aussi une saine et simple prise de distance pour que les biens n’empêchent pas le don de soi.

     Entre ces deux conditions, la mise en lumière de ce que l’on traîne avec soi et de ce qui nous retient ou nous possède, deux petites comparaisons, l’une de construction, l’autre de guerre. La première : « Qui en effet d’entre vous voulant édifier une tour, d’abord s’asseyant ne calcule pas la dépense : s’il a de quoi achever ? De sorte que jamais en creusant ses fondations et n’ayant pas la force de mener à terme, tous ceux qui voient ne commencent à se moquer de lui en disant que celui-ci est un homme qui commençait à bâtir et qui n’a pas la force de mener à terme. » La force d’aller au bout, de mener un projet à terme, est largement soulignée. Il y a un calcul à faire dès le début. La tour pourrait aussi bien être une enceinte fortifiée, le mot est le même : à projet grandiose, évaluation soigneuse. Il est bon de connaître ses ressources. C’est la question que nous avons été tout au long invités à garder avec nous. La seconde comparaison : « Quel roi marchant sur un autre roi pour en venir au combat, s’asseyant d’abord, ne voudra [savoir] s’il est capable avec dix mille de marcher à la rencontre de qui, avec vingt mille, vient sur lui ? Sinon évidemment, bien plutôt lui envoie-t-il une ambassade demandant les conditions de paix. » Là encore, quand les forces ne sont à l’évidence pas proportionnées au but, la réflexion conduit à changer celui-ci, ou du moins à abandonner le projet. Le roi voulait la paix par l’hégémonie de son pouvoir, il ne l’aura que par la négociation de la paix. La réflexion, dans les deux histoires, revient par l’image de celui qui s’assoit d’abord, [kathisas prooton]. Là est l’insistance : réfléchir d’abord. Etre disciple ne peut pas être inconsidéré.

Brueghel Tour de Babel
La tour de Babel, exemple même de la tour inachevée. A tous, on ne peut pas tout… Ce que Jésus construit n’est pas un chemin vers le ciel du même ordre, puisqu’il passe par la tombe et la perte de tout. Qui le suivra sur un tel chemin ?

Vivre, c’est s’ouvrir à la gratuité : dimanche 1er septembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà un peu plus loin dans le texte de Luc : la semaine passée, nous étions à un début de séquence où l’auteur nous rappelait le dessein profond de Jésus de monter à Jérusalem, et la manière dont il procède. Un inconnu le mettait face à la tentation du découragement, ce qui nous a a valu un appel à passer par les petites choses, à choisir les moyens de l’humilité, à ne pas confondre la grandeur de la mission avec l’enflure du cœur.

     Ce moment est immédiatement suivi d’une tentative de découragement venue des Pharisiens : Luc insiste, c’est « à cette heure-là » précisément, autrement dit ce n’est pas un  hasard. Ils tentent de le décourager d’aller au bout de son projet, aller à Jérusalem, en lui présentant qu’Hérode veut le tuer. C’est l’occasion pour Jésus de ré-affirmer sa détermination : lui sait où il va et pourquoi. Il assortit cette réaffirmation d’une lamentation sur Jérusalem qui se refuse à répondre aux appels.

     Puis nous voilà au passage qui nous est donné aujourd’hui. Ce passage me semble être le début d’une nouvelle petite séquence, à cause des mots qui l’introduisent par une nouvelle mise en situation, et parce qu’il y a un fil rouge assez facilement repérable avec le thème du repas. Mais le premier temps de cette nouvelle séquence nous est dérobé : car tout commence avec une guérison qui alimente une controverse sur le respect et le sens du sabbat. Nous n’aurons pas non plus la fin, où le repas donne lieu à une métaphore du royaume et de l’invitation à y entrer.

Mon modeste commentaire :

     « Et il advient, dans sa venue à la maison de l’un des chefs des pharisiens pour manger du pain, que eux étaient à l’observer de près. » Il y a un contexte, et il y a une action. Le contexte, c’est celui d’une invitation à la maison par l’un des chefs des pharisiens pour « manger du pain », ce qui est une expression courante pour « prendre un repas ».

     Les Pharisiens, un mot qui s’appuie sur la racine verbale prš, qui signifie à l’origine « séparer » et « expliquer », sont le principal courant du judaïsme à l’époque du second temple : c’est un courant réformateur qui vise avant tout la sanctification du peuple entier. En effet, la destruction du premier temple et l’exil des élites a été expliqué par les écoles prophétiques comme le fruit de l’infidélité des chefs, d’où la question : comment s’en prémunir désormais ? D’abord, accepter cette interprétation de la catastrophe, c’est valider l’interprétation des écoles prophétiques : les Pharisiens reconnaissent comme « parole de Dieu » les dits et écrits des prophètes (ce n’est pas le cas des Saduccéens, majoritairement des prêtres, qui tiennent la seule Torah comme « parole de Dieu » : en gros, ce que nous appelons le Pentateuque). Ensuite, pour les Pharisiens, désormais méfiants vis-à-vis des prêtres, la solution, dans un territoire qui est désormais soumis aux influences étrangères et notamment à l’hellénisation, c’est l’appropriation de la parole et de la Loi dans le cœur de chacun, ainsi que le transfert dans le contexte domestique de l’application de celle-ci : c’est l’appropriation de la loi par chacun des membres du peuple  qui pourra seule dresser une « haie » (on retrouve notre racine prš) entre les « nations » impures et le peuple saint, et garantir la fidélité de ce peuple à la mission de sanctification du Nom dévolue à ce peuple. Cela passe par une recherche attentive, dans les Ecritures, des prescriptions divines pour n’en omettre aucune, et par une grande attention aux règles de pureté dans la vie quotidienne.

    Dans ce sens, les Pharisiens se regroupent pour les repas, parce qu’ils tiennent à consommer en état de pureté rituelle la nourriture profane (celle qui ne provient ni de la dîme ni des offrandes). Cela veut dire que si Jésus est invité à un repas chez l’un de leurs chefs (les Pharisiens sont organisés, ils estiment détenir une autorité d’abord pour interpréter les Ecritures, ensuite pour diriger le peuple), c’est qu’ils le reconnaissent comme un proche. Et en effet, Jésus fait comme eux une large part à l’attention aux Ecritures qu’il explique et approfondit, il prend comme eux les Ecritures en un sens élargi, il prend comme eux ses distances avec une pratique religieuse purement rituelle liée au seul temple, il a comme eux le souci du peuple tout entier, il appelle comme eux à une intégration de la parole divine dans le cœur et dans la vie quotidienne. La proximité est réelle, et ce n’est pas en vain qu’ils sont, dans les évangiles, si souvent dans sa proximité. Manger ensemble, c’est toujours un signe de communion, une occasion de puiser la vie à la même source, du coup de naître à la même joie.

     Le repas du sabbat auquel Jésus est invité a un aspect festif. La nourriture habituelle en Palestine, prise en deux repas quotidiens, est essentiellement à base de pain, de légumes et légumineuses, d’huile et de figues. Mais le sabbat, il y a trois repas, avec deux plats cuisinés dont un de poisson, met du sabbat par excellence. On l’accommode principalement avec du sel et des herbes (menthe, coriandre, hysope…) ainsi que des épices comme le cumin. Il y a aussi du vin, de Palestine sûrement, par crainte de boire du vin qui serait d’une façon ou d’une autre lié à l’idolâtrie, vin qui est bu de manière rituelle. Voici donc un contexte qui semble plutôt favorable, heureux, sauf que l’action l’est moins : les pharisiens le « tiennent à l’oeil« . [paratèréoo], c’est se mettre tout près pour observer, et du coup aussi épier et surveiller. Il pourrait bien sûr y avoir l’idée de prendre au piège, mais il n’est pas nécessaire d’aller jusque-là : on aura compris que les Pharisiens sont sourcilleux et scrupuleux sur le registre des observances, et qu’ils sont particulièrement attentifs à ce que l’invité, a priori proche d’eux mais à la réputation un peu sulfureuse toute de même, respecte bien tous leurs préceptes et ne rende pas impure la « noble assemblée ». Et l’on remarque que la fête du repas de sabbat tourne pour eux au stress quant à la manière dont il se déroulera : ils ne sont pas trop dans l’ambiance attendue, ils ne sont pas à la joie, ni celle du sabbat, ni celle du repas partagé…

     L’ambiance va être d’abord troublée par la survenue d’un homme « hydropique« , c’est-à-dire atteint d’un œdème. L’épisode est enlevé dans le passage d’aujourd’hui. Il est traditionnel de faire, le sabbat, un panier repas pour un pauvre : peut-être celui-ci est-il venu chercher cette aumône ? En tous cas, il va se trouver guéri par Jésus (ce qu’il ne demandait apparemment pas expressément), celui-ci confondant les convives sur l’opportunité d’effectuer cette guérison un jour de sabbat. A priori, ils n’auraient pas été favorables à ce choix, et se taisent d’abord quand Jésus leur pose la question. Mais sa manière de situer les choses, une fois l’homme rétabli et renvoyé, les laisse sans voix : il fallait agir sur le moment, c’était une urgence, de même qu’on ne peut pas remettre au lendemain de tirer son fils ou son bœuf du puits sous peine de noyade. Autrement dit, Jésus ne nie pas l’importance du sabbat, mais il subordonne son observance à la vie humaine. Ce qui compte, c’est de vivre : le sabbat doit y aider, non y faire obstacle. La vie, c’est ce qu’il y a de plus important.

     Deux prises de parole vont suivre, avec la liberté que donne le fait d’être invité. L’une à l’ensemble des convives, l’autre à leur hôte commun. Les invités sont désignés comme les [kéklèménous], littéralement « les appelés » : le mot désigne aussi bien sûr ceux qui sont invités ou conviés, ou ceux qui sont convoqués, ou ceux qui sont « nominés » ou choisis. Pour Luc, c’est suggérer qu’au-delà de la situation présente d’invités pour le repas festif du sabbat, les personnes présentes ont aussi la conviction d’être du nombre des « choisis » devant le dieu. Luc, une fois n’est pas coutume, nous précise aussi l’occasion de la prise de parole de l’invité spécial qu’est Jésus : « retenant comment ils se gardaient les premiers lits,… » On mange mi-couché, à l’époque, et comme dans tous les repas un peu formels à toutes les époques, il y a des places d’honneur. Les convives se les sont appropriées, sans doute, on l’imagine bien, en jouant un peu des coudes. Cela révèle beaucoup de choses. Dans une ambiance très protocolaire, la chose est impossible, les places sont déterminées d’avance suivant un ordre lui aussi protocolaire, et déroger au protocole est spectaculaire : immense honneur si c’est du fait du maître de maison, occasion de honte si c’est du fait de l’un des invités. Ici, on est plus dans la lutte d’influence : les invités font partie d’un groupe qui cherche lui-même le « leadership » dans la société du temps, ce qui entraîne une recherche de leadership et d’influence à l’intérieur du groupe. Chacun cherche à se « placer », à être bien en vue du chef. Du point de vue de celui-ci, il n’intervient pas mais laisse cette compétition se faire : cela l’arrange de ne pas avoir à choisir ni hiérarchiser ceux qui le suivent, laissant ainsi ouvertes toutes les possibilités pour chercher l’un ou l’autre appui selon les circonstances. Jésus a vu tout cela, et il « des choses à dire sur » cela et sur eux tous. Il le fait au moyen d’une parabole, donc d’une fiction, qui a cette fois tout d’un dit de « sagesse », adressé à « toi », bien plus que d’une historiette comme souvent.

     « Quand tu es invité par quelqu’un à des noces, ne t’étends pas dans les premiers lits, afin que jamais un plus-en-honneur que toi soit invité par lui, et que venant, celui qui a invité toi et lui te demande : donne cette place ! Et à ce moment tu commencerais avec déshonneur à occuper la dernière place. » Trois personnages seulement sont mis en scène, mais l’histoire même en suppose une foule, invisible : c’est aux yeux de cette foule que le déshonneur ou la honte se jouent. Et pourtant cette foule n’est pas nommée : c’est que la honte est intime, elle est une faille, une fêlure au fond de soi, le début d’une rupture d’avec soi-même. Cela est d’autant plus souligné que la « dernière place » n’est pas tant matérielle que symbolique : c’est dès le moment où l’hôte demande de donner la place que le premier invité « commence à occuper la dernière place« , commence à ressentir le déshonneur et la honte. Le verbe commencer vient de la racine grecque [arkhè] qui signifie toujours une origine contenant déjà tout ce qui en vient, tout ce qui va advenir ou devenir. Ainsi, le sentiment de rejet fait perdre l’unité intérieure, mais celui-là à son tour n’a pu naître qu’à cause de l’auto-promotion. Se faire soi-même le premier, c’est se mettre en porte-à-faux et porter déjà en soi l’auto-destruction.

     Dans le fond, le scénario de cette fiction de sagesse ressemble presque trait pour trait à la réalité, sauf que Jésus adopte l’approche protocolaire que nous avons déjà décrite. Or celle-ci, précisément, ne correspond pas. Alors pourquoi ce choix ? La fiction ne va-t-elle pas manquer sa cible ? C’est qu’il y a un autre changement, un petit décalage discret d’avec la réalité vécue : « Quand tu es invité… à des noces,… » [Gamos], c’est le mariage, c’est la fête ou la célébration de mariage, c’est même par métonymie l’épouse elle-même ; mais le mot veut dire fondamentalement union. Alors je vois deux pistes partant de ce petit décalage.

     D’abord, « quand tu es invité à une fête de mariage… » : pourquoi y es-tu invité ? Il y a deux genres d’invités à un tel évènement, ceux que l’on invite pour la joie et ceux que l’on invite parce qu’on ne peut pas faire autrement (le mariage est en effet à la fois un évènement intime et une réalité sociale). Le deuxième genre d’invités impose des dispositions d’ordre protocolaires, avec des places définies. Le premier genre est plus libre. Si tu as choisi toi-même ta place, c’est que tu étais invité pour la joie plus que par nécessité : ainsi te fallait-il entrer dans cet ordre de la gratuité pour consonner. Si tu as été invité, c’est parce que les époux ou leurs très-proches ont estimé que, sans toi (entre autres), leur joie ne serait pas complète, parce que pas entièrement partagée et diffusée. Tu es là du fait d’une gratuité, d’un don qui ne t’es dû en rien et que tu ne rendras jamais, tu es là pour recevoir et donner de la joie, impalpable, sans calcul, qui tient aux êtres mêmes et à leur présence -présence symbolique d’un jour, qui dit qu’en fait tu es toujours présent à leur cœur. Alors que fais-tu dans le calcul, en choisissant ta place ? Tu n’es plus alors dans l’échange de gratuité, tu n’entres pas dans la joie, tu ne leur dis pas qu’eux aussi sont en fait toujours présents à ton cœur. La fêlure est déjà là, par laquelle l’unité intérieure se défait. Sans compter que tu vas briser aussi quelque chose dans le cœur de ton hôte…

     Mais ensuite, deuxième piste : « Quand tu es appelé à l’union… » : cette traduction, en toute rigueur, est possible. Je pense qu’elle est en filigrane derrière l’histoire mise en scène par le Jésus raconté par Luc. Un scénario bien plus vaste se dessine, une interprétation bien plus large. C’est la vie entière qui se joue devant son dessein final. Car nous sommes appelés à l’union, c’est-à-dire à la convergence achevée et à l’interaction entière d’êtres pleinement constitués. La condition de cet échange entre les êtres, c’est la gratuité : le « commerce » calculé, c’est l’introduction dans cet échange d’une dimension de pouvoir qui brise la gratuité, où un être opère sur l’autre une contrainte, qu’elle soit par force ou par séduction ou autrement encore. Dans cette fiction, Jésus ne donne pas seulement une leçon de circonstance, un « cours de savoir-vivre », il dévoile une dimension essentielle de la vie : la vie, c’est l’interaction dans la gratuité.

     Le conseil : aller plutôt de soi-même s’étendre (mais cette fois, le verbe n’est plus [kataklinoo] comme avant, mais [anapiptoo], littéralement tomber de bas en haut, mais aussi se renverser et céder du terrain), au terme d’un voyage intérieur (le participe de [poréouoo] le suggère nettement), à la dernière place. Ce renversement du cœur te vaudra le nom d’ami et d’être élevé, qui plus est aux yeux de tous. Cette dernière précision n’est pas vanité ou « vaine gloire », mais le vrai remède à la honte et à la faille intérieure : pour s’ouvrir vraiment à la joie et à la récompense, nous avons besoin d’être sûrs que ce n’est pas par hasard que nous sommes où nous sommes, et d’être sûrs que tous le savent. C’est un des sens du « jugement dernier », nous sécuriser dans la joie, nous donner la paix. Ainsi, s’ouvrir à la plénitude de la vie suppose d’entrer dans l’interaction, de s’exposer, de s’amoindrir. Celui qui feint d’être déjà arrivé à cette plénitude, comment pourrait-il la recevoir ? Car elle ne peut qu’être reçue…

Brueghel l'Ancien - Noces chez les paysans
La fête bat son plein : des convives nouveaux ne cessent d’entrer au fond à gauche, boisson et nourriture sont en abondance et chacun en profite. Il n’y a pas de calcul, non plus pour les musiciens ni pour ceux qui sont à la peine du service. La gratuité est la condition du rassemblement et de la joie.

     La parole à l’hôte commun insiste dans le même sens, sans même prendre la peine du décalage de la fiction. C’est une invitation à la gratuité, avec la même idée de récompense finale. Je pense qu’on aura compris qu’il ne s’agit pas d’une récompense extrinsèque : si tu es gentil, tu auras une glace ! Il s’agit au contraire d’un fruit : le résultat de la gratuité, pour qui a de quoi donner et partager, c’est aussi de parvenir à la vie en plénitude, symbolisée par la « résurrection des justes« . Et cela passe par un dessaisissement, par le don sans retour, sans réciprocité, une forme d’appauvrissement mais pour être riche avant tout dans le domaine des relations. Encore ne faut-il pas exagérer même ce deuxième aspect : la reconnaissance de ces pauvres, estropiés, boiteux et aveugles ne sera peut-être pas extraordinaire, on ne sait pas. Mais ce retour-là, il est bon de s’en défaire aussi.

     La vie tient à une interaction entre les êtres, elle est échange de gratuité : si tu peux donner, si tu es acteur, donne avec gratuité ; si tu es en attente, si tu reçois, ouvre-toi à la gratuité. Décidément, la gratuité est une voie exigeante, mais qui ouvre à la vie et fait de ce monde un autre monde.