Dimanche 19 août : devenir nourriture

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     En concluant ses paroles, Jean a mis dans la bouche de Jésus ces mots : « Je suis, moi, le pain, le vivant, celui qui descend du ciel; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra dans l’éternité, et le pain qu’en effet moi, je donnerai est ma chair en faveur de la vie du monde. » C’est revendiquer d’être le pain par excellente, LE pain. Il donne la vie, parce qu’il est lui-même vivant. Allusion à la manne, aussi, qui a été très bien comprise des interlocuteurs qui y ont justement fait référence. La manne était ce pain « descendu du ciel » parce que donné par Dieu dans le désert, et pourtant surgi du sol parce que ramassé au petit jour après dissipation de la rosée. Les interlocuteurs contestataires s’appuient sur l’origine connue (du sol) de Jésus pour contester celle (du ciel) qu’il revendique. L’exemple de la manne devrait pourtant leur ouvrir les yeux sur la possibilité de venir et de l’un et de l’autre. Sans dévier de ce qu’il a à dire, Jésus continue d’affirmer sa volonté de faire vivre, de donner vie, comme le fait le pain : il dit même que manger de ce pain est vivre [éïs ton aïôna], « entrant dans l’éternité« . La préposition [éïs] est dynamique, elle implique un mouvement d’entrée, et non simplement une situation ou une position (ce serait [én], « dans« ). Voilà qui est cohérent avec le type de « vie » que donne le pain : il ne se substitue pas à celui qui le mange, il alimente, il nourrit, il renforce la vie qui se trouve déjà là. Le pain donne la vie, avec la liberté : pas une vie pré-programmée, mais le soutien à ce que chacun fait de sa vie. Cette fois, la nourriture constituée par ce pain-là fait entrer dans ce qui n’a pas de fin, dans ce qui ne vieillit pas, dans ce qui ne flétrit pas.

     Il y a ici une forte actualité : l’industrialisation de l’agriculture et de la chaîne alimentaire nous a tous éveillé aux risques de la nourriture. Nous mangeons et buvons pour vivre, et pourtant chaque semaine nous apporte son lot d’alertes sur ce que nous assimilons en mangeant et buvant. Ici ce sont des éléments excédentaires qui bousculent notre équilibre, là ce sont des éléments toxiques inavoués. Notre vie est gravement compromise, nous en sommes aujourd’hui conscients, à cause même de ce que nous mangeons et buvons. Notre pain n’est pain de vie que de manière partielle, il est en même temps pain de mort. Il soutient notre activité, nos relations, nos choix, et les compromet en même temps. C’est assez dramatique, car les personnes qui veulent échapper à cela et contrôler de très près leur alimentation arrivent par d’autres moyens au même résultat ! Leur alimentation si contrôlée, si peu commune du coup, en vient à compromettre aussi leurs activités, leurs relations, leurs choix… Où est la vie ? Faut-il manger et boire avec tous ce qui est offert à tous, avec la certitude d’ingurgiter aussi la maladie ou la mort ? Ou bien faut-il se préserver de celles-ci en se coupant progressivement de tous ? Pas d’issue. Où est le « pain de vie », qui ne donnerait que la vie, et la donnerait à tous, au monde ? Je dis pas d’issue : bien sûr, nous essayons pour la plupart d’entre nous de ne tomber ni dans un excès ni dans l’autre, de manger à peu près tout avec tout le monde, tout en « faisant attention ». Mais nous sommes bien conscients qu’il s’agit en fait d’une position de compromis…

     Jésus ré-insite aussi sur l’aspect collectif, universel : [huper tès tou cosmou dzôès], « en faveur de la vie du monde« . Le « cosmos », c’est-à-dire tout ce qui est créé, avec sa beauté ([kosmos], en grec, signifie aussi l’ornement; le verbe [kosméô], c’est orner) et son ordre admirable, doit vivre. Chaque chose et chaque personne a sa place : c’est cela aussi que veut « nourrir » le pain qu’il donne. [huper] signifie à la fois « en faveur de » et « à la place de » : on pourrait bien sûr entendre ces deux sens. D’une part, il donne ce pain vivant de sorte que le monde ait la vie. D’autre part, il substitue à la nourriture qui vient du monde, et qui ne fait pas vraiment vivre, son pain qui porte en soi la vie et la transmet. Il y a une vie dans le monde, il y a une vie en chacun. Il ne s’agit pas de rejeter, iil ne s’agit pas de balayer, de faire table rase : non, il s’agit de faire vivre, de permettre de vivre à ce tout magnifique ou chacun à sa place. C’est cela l’eucharistie de Jésus, du moins le pain qu’il donne, et que les chrétiens ont baptisé « eucharistie ».

Last Supper. Fresco.

     Mais voici un élément nouveau dans tout ce précède : il a revendiqué d’être lui-même « pain », d’être porteur de cette vie universelle et sans déclin. Voici qu’il annonce maintenant : « et le pain qu’en effet moi, je donnerai est ma chair en faveur de la vie du monde. » Ma chair, [hè sarx mou]. On ne peut pas traduire autrement, [sarx], c’est la chair par opposition au sang, aux viscères et aux os, c’est par suite le corps par opposition à l’âme, c’est encore la viande. Stupeur. Question immédiate des interlocuteurs : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Question que peut-être nous nous posons aussi ! Mais je me permets : est-ce la bonne question ? Car ce « comment ?« , Jésus n’y répond pas. Il insiste au contraire sur la nécessité absolue, incontournable, de cette nourriture, en la précisant: sa chair, [sarx], et son sang [haïma]. [haïma], c’est bien le sang, le liquide sanguin au sens propre, avant d’entraîner aussi, comme en français, les sens figurés de parenté, de courage et d’âme. Et bien, cette chair et ce sang, si on ne les mange pas, pas de vie; et si on les mange, vie éternelle (dès maintenant) et promesse de résurrection « au dernier jour« . Et il insiste encore, sa chair c’est la vraie [alèthès] nourriture, son sang la vraie boisson. A quelle question répond-il, en disant cela ? Il me semble que c’est non à la question « comment ? » —fausse question, donc—, mais à la question « quoi ?« .  C’est une insistance majeure, il braque nos regards sur sa chair et son sang. Qu’est-ce donc?

     Jean a déjà employé le mot de [sarx], et c’est dans son prologue. Après nous avoir montré la Parole toujours auprès du Dieu et dynamiquement tournée vers lui, et à l’origine aussi de toute vie et de toute création, il affirme [Kaï ho logos sarx égénéto], « et la parole est devenue chair« . La parole éternelle du Dieu a tout créé, tout ce cosmos. Mais elle partage aussi désormais le devenir de celui-ci, afin de dévoiler, de révéler celui dont elle est la parole. Le « devenue » est essentiel à la « chair« . Ce qu’il nous propose alors d’assimiler, ce qu’il nous donne pour nourriture, c’est précisément tout son « devenir », toute sa propre histoire, toute sa propre évolution au milieu de nous, dans ce monde, et sa tension, son élan, depuis celui-ci vers son père. Ce qui va nous nourrir, ce qui va faire l’unité du monde en faisant place et rendant vie à chacun, ce qui va soulever l’être, les relations, les choix, les actions de chacun, ce sont ses propres actions etc. avec le « sang » qui les anime, avec l’élan qui les porte. Il s’agit de s’inscrire dans notre propre devenir avec son propre élan. C’est cela que nous cherchons quand nous communions à l’eucharistie, et c’est pourquoi aussi recevoir une telle nourriture ne dépend pas dans l’absolu du signe qu’il instituera in extremis pour le célébrer et le rappeler. On peut, et même on doit, s’unir à lui dans toute notre vie, « manger sa chair » à chaque instant, à chaque action, à chaque pensée. « Communier » (au sens rituel) sans désirer avant tout ce partage, sans désirer d’assimiler cette vie —sa vie— avec son élan irréfragable, sans désirer aussi ce monde vivant où il y a place et vie pour chacun, c’est une coquille vide, c’est ne rien comprendre, c’est passer à côté des choses. « Communier » à l’hostie sans vouloir « manger de ce pain-là », qui fait place à tous, qui accueille tous et avec toute leur vie dans tous ses aspects (parce qu’il y a là l’élan propre à chacun, la vie propre à chacun, la recherche propre à chacun), c’est pratiquer un rite vide de sens et sans fruit.

     Il répond aussi à une autre question : la question « pourquoi ? » « Qui mange ma chair et boit mon sang en moi demeure et moi en lui. De même que m’a envoyé le vivant père et que moi je vis à travers le père, ainsi qui me mange, celui-là aussi vivra à travers moi. » Il ne s’agit pas seulement de « présence » : la présence, c’est un ordre de relation. Il s’agit de plus que d’être « présent à », il s’agit d’être un lieu réciproque de vie. Le pourquoi de cette nourriture, de cette forme de nourriture, de cette chair et de ce sang, entendus très concrètement mais aussi très largement, vastement, comme englobant tout l’itinéraire de devenir de la Parole faite chair, le pourquoi c’est qu’il y a inclusion réciproque grâce à cela. Nous vivons dans ce qu’il vit; il vit dans ce que nous vivons. Et cette inclusion n’a qu’une comparaison possible, c’est le partage de vie qu’il y a entre son père et lui : son « vivant père » est source de sa vie, et source permanente. Il vit [dia], à travers, par, au milieu de, par le fait de, à cause de, son père. Tout ce qu’il fait, c’est en son père puisque c’est avec la vie qu’il lui communique; et tout ce que son père fait, c’est lui aussi qui le fait, puisque c’est avec leur unique vie. Ainsi aussi de lui et nous. Impossible, on le voit bien, de se nourrir de lui sans se nourrir de ses paroles et de ses actes, de se les assimiler, de les creuser. De se les approprier mais pas en imagination : dans la vie réelle. Ce qu’il a dit, nous le disons. Ce qu’il a fait, nous le faisons. Et ce que nous disons, il le dit, ce que nous faisons, c’est lui qui le fait. Manger son pain suppose un désir brûlant et une désappropriation constante.

Dimanche 12 août : le pain de la vie

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     Le Christ s’est posé lui-même en « pain », [artos] : il s’agit toujours, non du mot « pain » signifiant la nourriture au sens générique [sitos], mais bien techniquement du pain de froment de blé, et par opposition au pain d’orge [madza]. Il s’agit à cette époque en Palestine de la nourriture traditionnelle, composée de farine, souvent de farine d’épeautre, mélangée d’eau et cuite au four. On lui donnait une forme de gâteau oblong ou rond, de l’épaisseur d’un pouce et de la taille d’une écuelle ou d’une assiette. Il n’était pas tranché mais rompu. Il pouvait être cuit sous la cendre, sur les braises ou sur des pierres chauffées. Dans la vie sédentaire, on utilisait le four à pain, cône tronqué de terre cuite dont le sommet laisse échapper flammes et fumée : comme partout, on attendait que le four soit brûlant pour y introduire les pains à cuire, sans les mettre en contact avec les flammes ou les braises.

     Les « Juifs« , c’est-à-dire chez s.Jean les responsables religieux, « murmurent, grondent sourdement » contre lui : le mot évoque la menace animale. Ils grondent, parce qu’ils ont compris qu’il a dit  : « Je suis le pain, celui qui est descendu du ciel. » Pourtant, dans ce qui précède, Jésus n’a pas dit formellement cela. Il a dit expressément : « Je suis le pain de la vie. » Et dans le discours que Jean lui prête, il a développé cette idée en l’augmentant de plusieurs autres : d’abord, l’idée de venir à lui et croire en lui ; ensuite, l’idée de l’accueil qu’il fait à tous ceux que son père lui donne, parce qu’il est « descendu du ciel » pour faire la volonté de celui qui l’a envoyé ; enfin, l’idée de la résurrection au dernier jour, conforme à la volonté de vie universelle du père. On vient chercher du pain, le pain s’offre à tous ceux qui le veulent, il fait vivre ceux qui le mangent. On vient à lui, il accueille sans distinction tous ceux qui viennent à lui, il donne la vie à tous. On voit là encore la très forte insistance, que nous avons déjà soulignée, sur l’universalité : Jésus envisage toute personne qui vient à lui comme un don de son père, et par définition il reçoit ce cadeau et donne la vie. Pas d’exclusion aucune, bien au contraire : « je ne vais pas le jeter dehors. » Soit dit en passant, une fois de plus, l’exclusion eucharistique par un tiers est un non-sens.

     Pourquoi donc « grondent-ils » ? Jean le développe un peu : « Celui-là n’est-il pas Jésus le fils de Joseph, est-ce que nous, nous ne connaissons pas son père et sa mère ? Comment dit-il maintenant qu’il est descendu du ciel ? » C’est l’objection de Nazareth, l’obsession des origines, que nous avons déjà rencontrée chez Marc. C’est l’obsession qui, au nom de ce que savaient (authentiquement) ceux qui le connaissaient, empêchait de voir ce qu’il était devenu, ou plutôt ce qu’il avait révélé de nouveau sur son mystère. On se ferme à ce qui apparaît de nouveau, en invoquant ce que l’on savait avant –considéré par conséquent comme une totalité. C’est intéressant cela : s’ouvrir au pain, s’ouvrir par exemple à l’eucharistie, c’est s’ouvrir au mystère de Jésus, et donc aussi (car un cœur qui s’ouvre ainsi, s’ouvre vis-à-vis de tous) au mystère de chacun. Nul n’est seulement ce que je sais de lui ou d’elle, nul ne peut être par moi enfermé dans sa propre histoire. Participer à l’eucharistie, participer AVEC d’autres, c’est s’ouvrir à cette dimension d’inconnu –mieux : de mystère– en chacun. Et par un effet de retour, refuser de s’ouvrir au mystère de chacun, c’est se fermer aussi au mystère de Jésus. Seuls ceux qui veulent en exclure d’autres se ferment eux-mêmes au pain, à l’eucharistie.

     Mais arrêtons-nous un moment sur cette revendication de Jésus d’être « pain ». C’est tout de même fort original ! D’autant que d’après Matthieu et Luc, la première des « tentations » est justement de transformer des pierres en pain. Remis dans le contexte de ces tentations, qui portent avant tout sur les manières pour Jésus d’exercer sa mission, il s’agirait de contenter le peuple qui réclame toujours à manger : « du pain et des jeux« , dira de son côté Juvénal. Qui voudrait être « sauveur » devrait satisfaire des instincts plutôt basiques et, ce faisant, empêcher tout autre désir d’émerger en le noyant dans un confort et une inactivité. Une gloire qui crée une dépendance. Jésus s’est approché au plus près de cela, mais sans verser dans ce gouffre : au contraire, il a accompli ce geste spontané, simple, de multiplier les pains pour nourrir une foule, mais a tout de suite refusé de le réitérer. Et même, il s’est enfui quand le peuple l’a cherché pour le faire roi : pensez, un roi qui nous donne toujours de quoi manger, plus besoin de rien ! Plus de relations entre les personnes, seulement une relation (mais de dépendance totale) avec le roi désormais tout-puissant qui donne le pain. Plus besoin non plus de se fatiguer ! Mais lorsqu’ils l’ont rejoint, Jésus leur enjoint de « travailler« , il les remet à l’ouvrage : on ne peut être plus dissuasif sur cette pente dangereuse. Tout de même, il se revendique pain. Et pain « de la vie » : il s’agit bien de faire vivre tout un peuple. Mais qu’est-ce que vivre ?

     Jésus ne veut pas donner du pain, il revendique d’être le pain. Autrement dit, c’est sa personne dont il faut se nourrir, qu’il faut assimiler pour vivre. Et assimiler, c’est créer une ressemblance profonde (comme les racines des deux mots l’indiquent), c’est une ressemblance qui se joue sur l’être. Assimiler, c’est provoquer un changement de forme (au sens que prend le mot dans l’expression « je suis en forme »), où un être source sa beauté dans l’autre. Néanmoins, comme pain, il se donne : la gratuité demeure, elle est essentielle. Il veut tout un peuple, il veut l’humanité entière « en activité », « vivante », réalisant de nombreuses et belles choses. Et pour se faire, il ne passe pas un contrat, il n’investit pas en réclamant un dividende : ce qui est donné est donné, il n’y a rien à « rendre », que l’action de grâce.

     Il veut pourvoir d’une vie qui ne meurt pas. L’humanité, il veut la construire, ou plutôt il veut qu’elle se construise, d’une manière définitive : mais pas au sens où une chose est figée, au sens simplement où elle ne meurt pas, où elle évolue mais toujours pour sa croissance et son édification. A ceux qui se laissent surprendre mais par là-même s’ouvrent à un tel propos, à ceux qui le regardent lui, et non plus « les choses » qu’il donne, il donne la jeunesse de la vie elle-même, il donne de ne plus s’accrocher mais d’entrer dans le mystère sans limite et sans borne de la vie; ceux qui doutent, ceux qui restent fermés, repliés, recroquevillés sur ce qu’ils savent déjà comme si c’était indépassable, ceux-là resteront sur le bord, dans l’ombre, dans ce qui vieillit et meurt. Le « tri » n’est pas fait par un autre, il n’est même pas fait par lui-même : c’est la disposition de chacun qui le place, qui le fait entrer dans la grande multitude ou qui le retient dans son isolement.

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     Etre pain, c’est nourrir la vie : il s’agit là de nourrir une vie sans limite, une croissance sans limite. Ce n’est pas vivre « ailleurs », ce n’est pas vivre « plus tard » : on a interprété souvent l’expression « vie éternelle » ou la « vie dans l’éternité » (la traduction serait plus exacte) comme signifiant la « vie d’après » la mort. Mais chez s.Jean moins que chez aucun autre il ne s’agit de cela ! La vie éternelle, c’est maintenant ! On peut dès maintenant ne vivre que dans ce qui vieillit et meurt, ou on peut dès maintenant vivre dans l’éternité, dans ce qui ne meurt pas. L’Eucharistie, Jésus nourriture, sa parole livrée pour être crue, nourrit cela : nourrit une humanité rendue à son statut véritable et œuvrant, construisant, ce qui n’est pas détruit. C’est seulement parce que cohabitent ces deux dimensions, y compris en chacun, qu’il faut une « résurrection au dernier jour » : pour le ressurgissement victorieux de ce qui ne meurt pas, et même pour que la vie entraîne avec elle ce qui peut mourir (et non l’inverse).

     Et que sont ces « choses qui ne meurent pas » ? Il me semble qu’il s’agit précisément de cette solidarité universelle, de cette ouverture à tous, de cette spontanéité orientée par laquelle on livre sa beauté profonde. Une âme ne meurt pas. Ce qu’une âme livre d’elle-même ne meurt pas.

Dimanche 5 août : révéler sa beauté.

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     Nous avons laissé la foule déclarant : « Celui -ci est vraiment le prophète, celui qui vient dans le monde. » et Jésus se retirant seul dans la montagne parce qu’il sait que la foule veut se saisir de lui afin de le faire roi. Un épisode nous est dérobé, pourtant présent en ce même lieu dans les quatre évangiles, c’est celui de Jésus marchant sur la mer de nuit : il faut croire que, pour nos confectionnaires, cela n’a aucun intérêt, que ni la mer ni la nuit n’ont le moindre sens dans la contemplation du signe telle que nous la transmettent les écrivains… Bref ! Maintenant, la foule arrive à Capharnaüm en cherchant Jésus.

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      « Et le trouvant au-delà de la mer ils lui  dirent : Rabbi, quand es-tu venu ici ? » Jésus a échappé à la foule, mais celle-ci s’est trouvée perdue. La foule a tourné en tous sens, jusqu’à être contrainte à un au-delà, « au-delà de la mer. » Autrement dit, avec l’eucharistie, nous sommes perdus et nous sommes amenés à chercher. Pourquoi ? C’est que ce signe ne tient apparemment pas ses promesses ! Voilà qu’on nous dit que c’est l’union avec le Christ, l’union totale par lui avec Dieu, mais qu’éprouvons-nous la plupart du temps ? Rien. Une déception. C’est une chose dont il faut prévenir les enfants (et pas seulement) avant une première communion, car dans le cas contraire, beaucoup restent avec une muette déception, persuadés qui plus est qu’ils sont les seuls à n’avoir rien ressentis, et que donc cela n’était pas pour eux. Mais il y a aussi d’autres personnes qui s’accoutument à ne rien ressentir, qui « savent » que c’est comme cela, et qui n’attendent plus autre chose. C’est peut-être pire : comment être sauvé, si l’on n’est pas perdu ? Comment être arraché à soi, à sa pesanteur, à son accoutumance, si l’on ne cherche plus ?

     Ce à côté de quoi il ne faudrait pas passer, c’est le fait, massif, qu’un seule personne arrive à mettre en mouvement une foule tout entière. Une seule personne, une foule immense. Voilà une foule, ceux qui sont mordus par la morosité de la fatalité, et ceux qui sont déçus par ce qu’il ont -ou n’ont pas- éprouvé, une foule qui se met à chercher. Comment une personne seule peut-elle provoquer une réaction pareille, aussi étendue ? Je vous livre un passage de Maeterlinck, (dans Le trésor des humbles) que je trouve magnifique et qui fait pressentir l’explication :

     « On dirait vraiment que la beauté est l’aliment unique de notre âme; elle la cherche en tout lieu et même dans la vie la plus basse elle ne meurt pas de faim. C’est qu’il n’y a pas de beauté qui passe complètement inaperçue. […] Mais quand les hommes sont ensemble ils aiment à s’enivrer de choses basses. Ils ont je ne sais quelle peur étrange de la beauté; et plus ils sont nombreux, plus ils en ont peur, comme ils ont peur du silence ou d’une vérité trop pure. Et cela est si vrai que s’il arrivait que l’un d’eux eût fait dans la journée une chose héroïque, il tâcherait de l’excuser en attribuant à son acte des mobiles misérables, des mobiles qu’il prendrait dans la région inférieure où ils sont réunis. Ecoutez cependant : une parole haute et fière a été prononcée qui a rouvert en quelque sorte les sources de la vie. Une âme a osé se montrer un instant, telle qu’elle est dans l’amour, dans la douleur, devant la mort ou dans la solitude en présence des étoiles de la nuit. Il y a de l’inquiétude et les faces s’étonnent ou sourient. Mais n’avez-vous jamais senti en ces moments, avec quelle force unanime toutes les âmes admirent et comme la plus faible approuve indiciblement au fond de sa prison la parole qu’elle a reconnue semblable à elle-même ? […] Quelle âme ne sait pas qu’elle est toujours devant la mer et toujours en présence d’une nuit éternelle ? Si nous avions moins peur de la beauté, nous arriverions à ne plus trouver autre chose dans la vie, car, en réalité, sous tout ce que l’on voit, il n’y a que cela qui existe. Toutes les âmes le savent, toutes les âmes sont prêtes, mais où sont celles qui ne cachent pas leur beauté ? Il faut bien cependant que l’une d’elles « commence » ? Toutes les autres sont là, avides autour de nous comme les petits enfants devant un palais merveilleux. Ils se pressent sur le seuil, ils chuchotent, ils regardent par les fentes, mais ils n’osent pas pousser la porte.« 

     Il me semble que dans le signe qu’il a fait, un signe tout simple où il a pris le pain qu’un jeune garçon ou un jeune esclave, quelqu’un qui (au sens propre) ne comptait pas en tous cas, apportait, et comme pour le repas le plus simple, parce qu’il voulait nourrir cette foule, nourrir chacun de ceux qui étaient venus le voir et l’écouter, il a rendu grâce et il a commencé à distribuer ce pain, et ils ont tous mangé à leur faim et il en restait encore, dans ce signe tout simple l’âme de Jésus a osé se livrer. Tout entière et telle qu’elle est : une âme de compassion, une âme de bonté, une âme de beauté. Le signe n’a pas été « calculé ». Il a pris les pains de celui qui ne comptait pas, parce que lui non plus n’allait pas compter. L’eucharistie, ce n’est pas compter. On ne peut pas décider qu’il y en a qui ne comptent pas pour elle. On ne peut pas décider qu’il y a un « numerus clausus » des participants. C’est le sacrement de l’universel, le sacrement de la totalité. Le signe que tous les hommes sont sauvés. Et dans l’eucharistie, Jésus reste à jamais celui qui se livre, celui qui « commence », comme écrit Maeterlinck, qui se montre un instant tel qu’il est. Il est la parole haute et fière qui a été prononcée, et qui  fait ré-affluer la soif de beauté qui est naturelle à toutes les âmes, car elles ont été créées pour la beauté et ne se nourrissent que d’elle.

    La question que pose la foule, pourtant, emploie le verbe [gignomaï], qui au sens propre signifie « devenir » : c’est l’idée du changement, par distinction d’avec ce qui « est« . C’est naître, se produire, avoir lieu, arriver certes, mais au sens où quelque chose arrive, non au sens où une personne arrive quelque part. Du coup, cette question n’est plus tout-à-fait « quand es-tu arrivé ici ?« . Et alors, l’adverbe [hôdé] qui peut se traduire « ici » devrait plutôt être traduit par « de cette manière« , « dans l’état où l’on est« , « tellement, à ce point« , qui sont ses premiers sens. Et la question de la foule est plutôt : « Rabbi, quand es-tu devenu de cette manière ? » Autrement dit la foule s’étonne, mais elle veut saisir le comment, elle veut avoir la maîtrise du processus. La foule a certes été « déplacée », elle a « bougé », mais elle veut posséder ce changement, s’en approprier la capacité.

     Et c’est à cela que le « Rabbi » résiste et s’oppose : « Amen, amen, je vous dis : vous me cherchez non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés. Travaillez non pour la nourriture qui se perd mais pour la nourriture qui demeure dans la vie éternelle, celle que le fils de l’homme vous donne, lui qu’en effet le Père a marqué de son sceau. » Il oppose le fait de voir des signes et le fait d’avoir mangé et d’avoir été rassasié. Les signes sont signe d’autre chose, par définition. C’est l’ouverture à la beauté qui nous transporte ailleurs, qui nous fait voyager, qui nous mène plus haut. S’y oppose en effet le rassasiement. Etre rassasié, c’est être rempli. C’est être « comblé », comme on l’entend beaucoup. Mais nous ne sommes pas comblés par l’eucharistie, ou alors il n’y a plus de marche, il n’y a plus d’avancée, il n’y a plus de recherche. Non, il faut être déçus, il faut être inquiets (le contraire de quiets, tranquilles). Les signes sont promesses, c’est-à-dire gages certains, oui, mais d’une réalité encore inaccomplie. Et l’eucharistie, c’est vivre de soif, c’est vivre d’attente de quelque chose d’inaccompli.

     Plus que jamais, ouvrons-nous à la totalité des hommes, à ces réfugiés qui frappent à notre porte, à ces petits réduits à leurs banlieues délaissées, à ces « gens qui ne sont rien ». Ouvrons-nous à leur beauté : c’est celle du Christ qui passe. Ouvrons-nous à leur parole « haute et fière », c’est celle du Christ. Et peut-être, nous-mêmes, osons laisser voir notre âme dans sa beauté. Mais pas d’exclusive, pas de rejet, pas de comptage, pas de tri. C’est l’anti-eucharistie. Et tous, ayons soif. Voyons des signes, c’est-à-dire un horizon, un inaccompli, quelque chose à faire, à réaliser. Et « travaillez« , [ergadzesthé], mettez-vous à l’ouvrage; et le mot dit aussi bien « travaillez pour la nourriture… » que « Faites la nourriture …! » Il faut être eucharistie. Prendre à notre tour de ce que ceux qui ne comptent pas apportent, et le donner dans la simplicité de l’âme, dans un seul élan simple qui révèle notre beauté. 

Dimanche 29 juillet : eucharistie inclusive

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     Après le texte de dimanche dernier intervient, dans l’écrit de Marc, une première multiplication des pains. Le lectionnaire et ses « confectionnaires » (ceux-ci, grands amateurs de patchwork, quoique moyennement doués) choisissent de nous en donner une, certes, mais dans l’évangile de Jean. C’est donc un nouveau point de vue qui nous est donné. Encore une fois, c’est bien la richesse du christianisme d’avoir une pluralité de points de vue à sa fondation; mais les confondre et les interchanger en ignorant qu’ils sont précisément différents provoque dans l’esprit des non-avertis (soit le plus grand nombre) une image totalement déformée. C’est ce que vous obtiendrez si vous combinez  une vision de profil à hauteur des yeux et une vision de face en contre-plongée. Qui plus est, cette pratique annihile totalement l’effet ouvrant de cette diversité : à quand, donc, le respect des textes dans leur unité et leur spécificité de point de vue ? La pensée unique domine tellement qu’elle ne s’aperçoit même pas des aberrations qu’elle produit !

     Picasso le fils de l'homme

     Pour Jean, c’est après un épisode de controverse avec les « Juifs » (entendez : les responsables, ou les autorités) à Jérusalem même, suite à la guérison d’un paralytique à la piscine probatique un jour de sabbat, que Jésus « passe de l’autre côté de la mer de Galilée, de Tibériade » : on voit que Jean se raccroche à ce que d’autres racontent, sans cohérence véritable avec son propre récit (car Jérusalem n’est pas du tout au bord de la mer de Galilée, mais bien environ cent vingt kilomètres plus au sud-sud-ouest). Il précise qu’une grande foule le suivait « parce qu’elle avait vu les signes qu’il avait fait sur les infirmes : il se raccroche aussi comme il peut à son propre récit, mais en fait Jean ne cherche pas à construire un récit. Il aborde plutôt des grand thèmes, les uns après les autres. Et on voit apparaître ici l’annonce du thème du « signe » qui va être central dans son récit de la multiplication des pains. « Jésus monta dans la montagne et là il s’assit avec ses disciples » : cette fois, c’est l’image du maître législateur qui est suggérée, celui qui parle au nom de Dieu, de manière solennelle. « La Pâque, la fête des Juifs, était proche. » Dernier élément circonstanciel apporté par Jean, le lien entre ce qui va se produire et la Pâque.

     Je voudrais tout de même repartir de ce que nous disions la semaine passée, ce à quoi nous en étions restés, à savoir la grande foule, la multitude. Jean concorde en cela avec les quatre autres : le signe des pains est celui effectué devant et en faveur du plus grand nombre de témoins et bénéficiaires à la fois. C’est une sorte de sommet : plus Jésus fait des signes, plus nombreux sont ceux qui se pressent pour le voir et l’entendre. Jusqu’à ce point d’être « environ cinq mille hommes« , c’est-à-dire, si l’on rajoute les femmes et les enfants, entre vingt-cinq et trente mille personnes. Ici, dans le texte de Jean, on ne sait pas ce que Jésus fait une fois qu’il est assis sur la montagne : peut-être parle-t-il, peut-être pas, peut-être encore autre chose, peut-être rien. Toujours est-il que « Jésus donc leva les yeux (le mot n’évoque pas seulement le fait de lever ou soulever, mais aussi l’idée d’un gonflement, d’un agrandissement : Jésus écarquille les yeux, il est surpris lui aussi) et voyant la foule nombreuse qui venait à lui, dit à l’adresse de Philippe : où achèterons-nous du pain-de-froment afin que ceux-ci mangent ? » La foule, dans son ampleur et sa diversité le frappe aussi. Et l’on voit bien que sa réaction est de l’accueillir tout entière, sans en rejeter personne. Son souci immédiat est de n’avoir pas à la renvoyer mais de lui fournir tout ce qu’il faut et même la nourriture.

     Pas n’importe quelle nourriture : du pain de froment, ou d’orge, [artone]. Il ne s’agit pas simplement de nourriture quelconque, mais bien d’une nourriture qualifiée. La suite du texte, tout le monde le sait, fera le lien avec l’eucharistie : Jean le fait même si fortement qu’il ne raconte même pas l’institution de l’eucharistie dans son évangile (il raconte le lavement des pieds). Donc, faisons ce lien nous aussi tout au long de notre lecture, et tirons-en ce qu’il faut pour notre compréhension (et nourriture !!) d’aujourd’hui. Parmi les intransigeances bien présentes aujourd’hui, je relève dans un forum-internet un interlocuteur qui réplique à un autre : « si vous pensez ainsi, vous devriez vous interdire de communier ! » Comment ne pas voir qu’une telle réaction est totalement, absolument, contraire à ce que les témoignages de Jean comme de Marc nous  rapportent ? La grande foule, avec sa diversité et tous ses « cas limites », est précisément celle pour laquelle Jésus va opérer ce signe, pour laquelle il va donner l’eucharistie ! Il me semble que ceux qui prétendent faire le tri dans le grand nombre sont précisément ceux qui n’ont pas compris grand chose… Mais dans beaucoup de religions, il y a cette tendance à faire des « classes », à distinguer des « moins dignes » et des « plus dignes » : je ne dis pas que c’est la tendance de la plupart des gens, je dis plutôt que c’est la tendance des « zélateurs ». Sans doute pour transformer leur prémisses en conclusion, à savoir : nous sommes les « plus dignes ».

     Mais, direz-vous, il y a bien d’autres personnes qui sont exclues de la communion ? Il y a en effet une législation à ce sujet. Demandons-nous si cette législation est légitime , si elle est évangélique ? Elle s’appuie, non sur un des évangiles mais plutôt sur un passage de s.Paul (1Cor.11,29) : « Celui qui mange et qui boit, mange et boit son propre jugement s’il ne discerne pas le corps« . Paul parle de discerner, [diakrinô] : c’est séparer l’un de l’autre, distinguer, décider, interpréter. Il s’agit d’une opération mentale éminemment personnelle, qui engage l’intellect mais aussi la volonté : c’est un choix déterminé sur la base d’une intelligence qui fait la part des choses. Mais Paul insiste bien, et c’est l’esprit constant de l’ensemble du passage, sur la responsabilité personnelle de chacun dans ce « discernement », ce positionnement. Et alors même qu’il évoque souvent la communauté, jamais il n’indique que celle-ci devrait se substituer à la responsabilité personnelle. C’est là, me semble-t-il, qu’il y a une errance : aussi bien, l’énoncé de repères par les autorités de la communauté peuvent bien être légitimes : après tout, ils jouent aussi leur rôle quand ils donnent des repères pour le discernement de chacun. Mais jamais une quelconque autorité de ne saurait se substituer à la liberté de chacun (que Paul a à cœur de construire et d’exalter au contraire : c’est ce qu’il fait dans tout le chapitre qui précède !).

     Au contraire, « discerner le corps » (sous-entendu : du seigneur) est un repère merveilleux. Parce qu’il reproduit précisément la situation du miracle des pains, de cette foule qui « discerne le corps » de Jésus et s’approche de lui, de la montagne où il s’est assis avec ses disciples. Et Paul met en garde, au début du passage (ce dont nous avons fait le chapitre dix), que le peuple ne se comporte pas mal comme le premier peuple pendant l’ascension de Moïse au Sinaï : ils s’étaient détournés. Là est sans doute le mésusage de l’eucharistie. Mais dans notre passage de Jean, le peuple, la foule innombrable, vient bien [pros aouton], vers lui, comme il est lui-même depuis le commencement [pros ton théon] vers le dieu. Finalement, la seule pureté requise, c’est la pureté d’intention, entendue comme une recherche de lui, une tension vers lui : un mouvement qui soit entier, d’un seul mouvement, d’un seul élan.

     Reste la question, en effet : comment nourrir tout ce monde ? Et Jésus veut pour la foule une seule nourriture, des pains de froment. Nourriture choisie, de haute classe. Se préoccuper de la nourriture, c’est se préoccuper de la vie, de la survie, mais aussi de la croissance, et encore de l’unité. Tous les parents savent cela : les soucis qu’entraînent la nourriture d’un bébé, s’il n’a pas faim, s’il rejette ce qu’on lui propose, s’il mange ce qu’il ne devrait pas. Mais aussi, dans la vie quotidienne et avec des plus grands, le problème d’avoir de quoi manger (ne serait-ce que parce qu’il faut avoir du temps pour faire des courses !), et aussi le souci du repas de famille, ce qui va plaire à tous, ce qui va contribuer au bon climat et à l’entente dans un moment toujours crucial pour la construction d’une communauté humaine. Soit dit en passant, ceux qui prétendent exclure d’autres qu’eux-mêmes du repas eucharistique travaillent bien mal à la construction de cette communauté. Mais cela montre aussi que participer à l’eucharistie, c’est se préparer aussi à participer aux autres, à faire corps avec des personnes avec lesquelles on ne se sent peut-être pas tant d’affinités. Mais à côté de qui seras-tu placé au royaume des cieux ?

     « Il y a un jeune enfant ([païdarion] : le jeune enfant, ou l’esclave) ici, qui a cinq pains de froment d’orge, et deux petits plats de poisson ([opsarion], c’est petit met ou petit plat de poisson : il s’agit d’un petit plat préparé). Et André de souligner la disproportion entre cet apport et la quantité de personnes. Une fois les personnes assises, en un endroit qui le permet avec suffisamment de confort (ou sans trop d’inconfort), Jésus va agir à partir de ce que l’un des participants a apporté. Un qui ne compte pas : qu’il soit un jeune enfant ou un esclave, il ne fait pas partie des cinq mille dénombrés ! Voilà, l’eucharistie se fait à partir de ce qu’apportent ceux qui ne comptent pas. Encore une pierre dans le jardin des exclusifs. Une pierre qui devient du pain ! Les pains, Jésus les prend, et, ayant rendu grâce [éoukharistèsas], c’est-à-dire ayant prononcé les bénédictions juives à l’égard de dieu avant de manger, le distribua aux assis, et de même des petits plats autant qu’ils en voulaient. Chez Jean, c’est Jésus qui fait tout. C’est-à-dire, apparemment, rien ! Il prend les pains, il rend grâce comme si tout était normal, et il distribue. Et il y a en a toujours, « autant qu’ils en voulaient » : c’est le désir qui est la mesure du don. Le don ne s’épuise pas, il y a en a toujours. Plus ton désir est grand, plus l’eucharistie te nourrit. Et jamais elle n’atteint une limite. Tu viens avec un dé à coudre, tu en as plein le dé à coudre. Tu viens avec une carafe, tu en as ras la carafe. Tu viens avec un tonneau, tu en as jusqu’au bord du tonneau. Si tu venais avec un désir infini, tu en aurais à l’infini. Le rapport de chacun à l’eucharistie, c’est un rapport de désir. Et c’est pourquoi aussi il n’est pas contraint même par le signe : une communion authentiquement eucharistique peut se faire sans participation physique. C’est le désir et la soif qui comptent.

Dimanche 22 juillet : s’ouvrir à la diversité.

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     Notre passage fait suite au précédent, pas tout-à-fait cependant : dans cette séquence portant sur les témoins de Jésus, on vient de sauter le témoignage involontaire de Hérode, et celui inattendu dans sa forme, de Jean-Baptiste. Cela donne l’impression qu’il y a eu l’envoi des Douze, et qu’il y a maintenant leur retour, sans autre forme de procès : tout est maîtrisé. Mais non, tout n’est pas maîtrisé, au contraire. N’oublions pas que cette section vise avant tout à montrer l’incompréhensibilité de Jésus : les Douze sont envoyés, oui, mais dans la précarité et avec de nombreuses limites (c’est ce que nous avons souligné la semaine dernière Dimanche 15 juillet : témoins sans pouvoir.), Hérode, plutôt adversaire de Jésus, lui rend témoignage comme malgré lui, et Jean-Baptiste, prophète du Plus grand que lui, de la cognée déjà sur la racine, de celui qui vient pour le grand Jugement, Jean-Baptiste meurt misérablement au fond d’une prison parce que le potentat ne veut pas se déjuger devant ses invités , et sans que Jésus fasse rien pour l’empêcher… Remis dans ce contexte, on voit que notre épisode du jour ne signifie absolument pas que la mission soit maîtrisée, mais plutôt que les Douze n’ont rien maîtrisé du tout. Il serait bon que ceux qui revendiquent d’étre les successeurs des Douze ou de participer à leurs fonctions se souvinssent avant tout de cela.

     Or donc, « les envoyés se rassemblent autour de Jésus », ils se retrouvent ensemble autour de celui qui les a envoyé. Rappelons-nous qu’il les a d’abord appelés à lui, et en tant que Douze : c’est ce qui se passe, ils sont là en corps constitué, sans pourtant être nommés comme « les Douze », mais seulement comme [hoï apostoloï], « les envoyés ». Je préfère cette traduction qui relie à l’épisode initial, plutôt que « les apôtres », qui évoque un aspect institutionnel ultérieur. Ils sont rassemblés, et tournés vers Jésus, comme l’évoque clairement la préposition [pros] : auprès de, mais aussi tourné vers, et avec une nuance dynamique signifiant se tourner vers, aller vers. Le vrai résultat de la mission exercée par les Douze est assez étonnant et incompréhensible : Jésus les a éloigné de lui et c’est ainsi qu’ils se trouvent proches de lui et tournés vers lui. Et pendant leur mission où ils avaient paraît-il puissance sur les esprits impurs, c’est Hérode qui a rendu témoignage à Jésus et Jean-Baptiste qui est mort sans qu’aucun d’entre eux non plus ne fasse quoi que ce soit en sa faveur…

     « et ils lui annoncent tout, et ce qu’ils ont fait, et ce qu’ils ont enseigné. » Le verbe employé, [apangéllô], surprend à cause de sa connotation : les voilà qui « évangélisent » celui qui les a envoyés !! Le mot signifie originellement revenir rapporter une réponse : on ne sait pas quelles réponses, négatives, positives, différées, évasives… mais les voilà porteurs, sans jugement, des échos recueillis par leur action. Mais on voit qu’ils ont accompli cette mission aussi bien par ce qu’ils ont fait que par ce qu’ils ont dit. Les réponses ne sont pas qu’à un enseignement, mais à un tout, constitué à la fois par un agir et par un enseignement.

     Ce dernier point invite à beaucoup de réflexion, tant j’observe aujourd’hui de décalage entre ces deux dimensions, l’agir et l’enseigner. Il se fait un primat de l’enseigner au détriment de l’agir, et même un enseigner parfois contraire à l’agir, je veux dire à la charité. On dira : la vérité est la première des charités. Oui. Mais encore faut-il que ce soit bien la vérité. « On se fait une idole de la vérité même » écrivait Blaise Pascal. Et une vérité qui n’est pas passée au crible de la charité, qui ne se soucie ni dans le fond ni dans la forme d’être amoureuse de ceux à qui elle s’adresse, de tous donc sans distinction, une telle vérité est-elle encore la vérité ?

     Il faut dire que l’actualité de nos régions de « vieille chrétienté » est marquée par un phénomène non d’expansion mais au contraire de rétractation de l’Eglise, du moins de sa dimension visible. Ce phénomène  conduit à un repli sur soi de plus en plus marqué : des communautés amples, difficiles à dénombrer réellement, sont porteuses par leur nature même de l’universalité du message. La diversité qui y règne est « catholique » dans son essence et le mot y garde son sens large d’universel-par-la-diversité-des-provenances. Les enseignements comme les agir sont plutôt auto-régulés par cette ampleur et la diversité des régimes de réponse à l’Evangile. Mais des communautés petites, plus aisées à dénombrer, et au contraire de plus en plus préoccupées par leur « identité », n’ont plus, ont au contraire de moins en moins, cette diversité. Elles sont de moins en moins « catholiques » au sens fort énoncé plus haut, de plus en plus  au sens faible d’une bannière chrétienne parmi d’autres, c’est-à-dire de plus en plus sectaires. Le mot est fort : je m’explique.

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     Nous pensons souvent « identité » comme on parle de carte d’identité. Bref, qui suis-je, qui sommes-nous ? C’est donc plutôt innocent, apparemment. Peut-être même louable. Mais deux choses fortes devraient nous alerter. La première : le latin id ou idem signifie « cela », « cela même » ou « la même chose ». C’est le radical sur lequel est formé le mot  identitas , la « mêmeté » si j’ose dire. Quand on est dans la recherche d’identité, on est dans la recherche du même, du semblable. On est dans la constitution de l’entre-soi. Tout le contraire de la diversité. Deuxième chose forte : Jésus ne dit jamais aux disciples ni ce qu’il est ni ce qu’ils sont. Il dit qui : qui est le Père, et qui il est par rapport à son père, et qui ils sont par rapport à lui, etc. Pas d’identité mais des relations, qui plus est ouvertes et ouvrantes. Le registre de la diversité, donc de la catholicité authentique, se nourrit des relations et vise à les multiplier. Le registre de l’identité conduit évidemment au repli autant qu’il s’en nourrit.

     Mais pourquoi parler de tout cela, quel rapport avec l’évangile du jour ? Et comment cela justifie-t-il l’épithète « sectaire » ci-dessus employé ? Mais justement : dans une communauté identitaire, l’enseignement prend de plus en plus le pas sur l’agir ! Ils ne sont plus à égalité (et même, vu l’ordre choisi par Marc, l’agir vient avant l’enseigner !). Il faudrait juste « suivre » (d’où vient le mot « sectaire ») la manière de voir, l’enseignement, d’un leader. Et alors même que cet « enseigner » constitue parfois lui-même un « agir » qui contredit l’Evangile : par sa virulence, son extrémisme, son exclusivisme (je veux dire qu’il exclut au lieu de faire place). Et l’agir n’est plus la charité sans frontière (qui fonde mais aussi ouvre et nourrit l’enseigner), mais une pure conformité à l’enseignement. On est sur la voie de l’extériorité, du formalisme, du ritualisme. De la carapace et du blindage.

     La réaction de Jésus est d’attirer les Douze à l’écart pour qu’ils se reposent : pas d’activisme, prendre le temps de vivre, de goûter la vie. Et cela, parce que « les arrivants et les partants » étaient trop nombreux ! Voilà le grand nombre, voilà la multitude, voilà la « catholicité » véritable. Des personnes dont le régime d’appartenance est très variable : certaines arrivent, d’on ne sait quelle situation ni pour quelles raisons ; d’autres s’en vont, ils étaient là pour un temps, ils reviendront peut-être (ou pas ?). C’est cette multitude qui est la seule garante de l’authenticité voulue par Jésus. Et c’est quand les Douze reviennent rapporter à Jésus les réponses variées, toutes, sans exclusive. Ils sont alors, forcément, dépassés : mais qu’importe, ils n’ont jamais été chargés de « gérer » la suite. C’est Jésus lui-même qui va s’en charger, et faire pour cette multitude le signe de la multiplication. Ça, c’est pour les prochaines fois : mais on voit que le signe du pain, et celui de l’Eucharistie qui y transparaît, n’appelle pas l’exclusion mais au contraire la multitude !

Dimanche 15 juillet : témoins sans pouvoir.

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     Nous sommes dans la suite de l’évangile de Marc, mais c’est bien une nouvelle section qui commence : dans la quatrième partie de son œuvre où il nous montre Jésus enseignant et guérisant, Marc a d’abord bâti une première section où ces actions de Jésus se font par choix devant des situations variées et parfois des oppositions, et où ces mêmes actions mettent les spectateurs et auditeurs devant des choix à effectuer. C’est maintenant une seconde section de cette quatrième partie, avec un autre aspect des paroles et signes accomplis par Jésus : même ceux qui adhèrent sont dépassés, on ne saisit pas tout, et loin s’en faut, de ce que Jésus fait et dit. De façon significative, cette section commence par un premier temps autour des témoins : témoins choisis ou volontaires, témoins involontaires, témoins par leurs réussites ou leurs échecs, être témoin est tout aussi incompréhensible que celui dont on témoigne !

     « Et il appelle à lui les Douze et il commence à les envoyer deux à deux, et il leur donne autorité sur les esprits, les impurs. » Trois « et » rythment cette première affirmation, ces trois actions : appeler à soi, commencer à envoyer, donner autorité. Et tout, y compris la suite du texte qui entre dans les conditions de réalisation, invite à envisager ces trois actions comme trois aspects d’une seule et même action. Voilà qui invite à réfléchir : être appelé, ce n’est pas autre chose qu’être envoyé ni que recevoir autorité ; être envoyé, ce n’est pas autre chose qu’être appelé ni que recevoir autorité ; recevoir autorité, ce n’est pas autre chose qu’être appelé ni qu’être envoyé.

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     Toutefois il y a des précisions et des limites : être appelé, par exemple, ce n’est pas être appelé seul, mais bien en « corps constitué ». Pas moyen de se dire appelé sans une appartenance, sans être nommément inscrit dans un groupe constitué. Dans la  vision de Marc, l’appel vise ou concerne un collectif ; d’autre part, cet appel suit la mise en place d’institutions, il ne la précède pas. Cela prend à revers nos pratiques, où une succession d’appels individuels constitue un groupe, nécessairement alors plus « faible » que chaque individualité. Car chacun peut revendiquer contre le groupe auquel il appartient l’originalité de son propre appel. Cela pose évidemment la question : à quel groupe est-ce que j’appartiens ? Les Douze, chez Marc, sont caractérisés par leur nombre (c’est une évidence, et c’est aussi ce qui fait ce groupe unique), par le fait que Jésus les constitue « pour être avec lui et pour les envoyer », et enfin par le fait qu’ils sont tous connus (et se connaissent tous) par leur nom, dans leur diversité. Voilà des critères pour, analogiquement, découvrir les groupes auxquels nous appartenons (car il y en a toujours plusieurs !) : être plusieurs, être différents, se connaître par le nom. La tendance d’aujourd’hui à l’entre-soi, à éviter la différence, se trouve mise à mal….

     Et surtout, l’appel n’est pas un appel à faire ceci ou cela, l’appel ne concerne pas une fonction ! Il appelle à lui, le groupe constitué doit rejoindre celui qui l’appelle, simplement. Mais, direz-vous, on vient de dire plus haut qu’être appelé n’est pas autre chose qu’être envoyé ! Bien sûr, mais avec les nuances, précisions et limites que nous sommes en train de découvrir, et qui nous interdisent de généraliser comme nous avons semblé le faire au départ. Il faut dire maintenant qu’être appelé à lui n’est pas autre chose qu’être envoyé (à d’autres). Dans la mesure où je me rapproche des autres, je me rapproche de lui. L’aventure qui m’expulse de moi-même à la rencontre des autres est la mesure de ma réponse à l’appel qui s’adresse, non à « moi tout seul », mais au corps dont je fais partie, et même aux corps dont je fais partie.

     Mais ici aussi il y a des précisions : d’abord l’envoi n’en est qu’à ses débuts : « il commence à les envoyer ». Quelque chose de nouveau est inauguré ici. Et on ne peut s’empêcher de repenser à l’expérience sur laquelle la section précédente de l’évangile s’est terminée : l’incrédulité des siens, l’impossibilité de dévoiler tout son mystère à ceux qui étaient pourtant le mieux à même d’en percevoir l’originalité. Et cette nouveauté la voici : « deux à deux ». L’appel est collectif, l’envoi aussi. Qu’il s’agisse d’une fonction ou d’une simple ouverture aux autres, il y a un collectif. Être deux signifie une dépossession. Aucune mission authentique quand elle est accomplie « à ma manière » ou « comme je le sens » : il y aura échange, débat (peut-être vif), désappropriation, mise en œuvre de ce dont moi, seul, n’avait pas idée … Donc, pour aller à Jésus comme pour accomplir sa mission, je dois aussi me demander avec qui ! Et éventuellement chercher avec qui, si je veux qu’elle soit authentique.

     Dernière nuance ou limite, enfin : l’autorité reçue est sur les esprits, mais pas n’importe lesquels : sur les impurs. Nous avons déjà croisé bien des fois cet adjectif [akatharos] : l’idée est celle du « pas sans mélange », du « pas chimiquement pur ». Ce sont ceux qui ne sont pas unifiés, voire qui divisent. Aucune autorité sur les cœurs simples, ni sur ceux qui construisent l’unité, serait-ce d’une manière qui m’échappe (rappelez-vous : désappropriation !). Autrement dit l’autorité n’est pas l’instance qui confisque la construction de l’unité, mais l’instance qui combat ce qui l’empêche. L’unité quant à elle se construit, c’est l’œuvre de tous et de personne : et c’est ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est !

     Ainsi donc, être témoin de Jésus s’envisage sous un triple aspect dont aucun n’est moins important : aller à lui, mais pas indépendamment du corps auquel on appartient et même mieux, en corps ; aller aux autres, mais avec au moins un autre, dans la désappropriation ; lutter contre la désunion, mais laisser l’unité se faire et les autres actions constructives s’exercer sans la moindre censure. Que dire de plus ? Les conditions précisées ensuite établissent la mission sous le signe de la précarité et de la dépendance. Et ce qu’ils font est la même chose que ce que fait Jésus : annonce et guérisons.

 

Dimanche 8 juillet : révéler son âme.

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     Le passage d’aujourd’hui fait suite à celui de la semaine passée, et clôt une section de l’évangile selon s.Marc présentant une suite de miracles. Jésus vient cette fois [éïs tèn patrida aoutou], « dans sa terre » ou  littéralement « dans la terre sienne« . Le mot [patris] est d’abord un adjectif signifiant « des ancêtres » et il est devenu aussi un nom désignant la « terre des ancêtres« . Marc n’a employé ni le nom [patra] désignant la patrie ou la lignée, ni non plus le nom [patria] désignant la descendance, la lignée, la tribu. Il s’agit bien d’une région d’origine, avec toute la diversité des personnes qui s’y trouvent : famille, voisins, connaissances, ainsi que la diversité des activités qui s’y pratiquent. Il revient où il a grandi, où on l’a connu petit, mais cette fois il revient accompagné puisque ses disciples le suivent. Il doit y avoir des voisins de la maison de Joseph, de la famille, des amis avec qui il a joué enfant et qui sont maintenant établis là avec un métier, les commerçants chez qui il a été faire des commissions, des anciens camarades d’école, bref : tout un monde de personnes plus ou moins bien connues et avec qui il a constitué une petite communauté villageoise. Chacun peut facilement se remémorer ce que veut dire retourner là d’où l’on vient, et la somme d’expériences et de rencontres que cela représente, de nouvelles à donner et à demander, etc.

     Après de nombreux signes qui ont accru sa notoriété et établi son rayonnement (au point que, dans l’épisode précédent, ce sont des foules qui désormais l’attendent et le suivent), Jésus revient là d’où il est parti vers le Baptiste et sa destinée publique. Peut-il à nouveau être « dans la cité » avec tous les changements qui se sont produits ? Que se passe-t-il alors ? « Le sabbat survenu, il se met à enseigner dans la synagogue » : autrement dit, il fait en cet endroit ce qu’il a fait en d’autres lieux, ni plus ni moins. On comprend une volonté de ne pas faire moins pour ceux qu’il connaît depuis déjà longtemps que pour ceux qu’il a rencontrés ailleurs. Pas non plus de faire plus, d’ailleurs, mais de les traiter de la même façon, de leur annoncer à eux aussi la Bonne Nouvelle, de proclamer le Royaume chez eux aussi. « Et nombreux étaient en l’entendant ceux qui s’étonnaient… » [ekplèssô], au passif ici, c’est fondamentalement être abattu, frappé par la foudre : c’est donc aussi être frappé de stupeur, d’admiration ou de crainte; c’est aussi être jeté hors de, être détourné par la force ou par la crainte. Marc nous dépeint un étonnement majeur, immense : ceux qui le connaissaient restent « baba », médusés, cloués sur place, décontenancés.

     Et ils se disent (littéralement) : «  … d’où toutes ces choses à celui-ci ? » L’interrogatif [pothén] signifie : d’où ? de quel lieu ? de quelle source ? par suite de quelle cause ? pour quel motif ? Voilà qui est significatif : Jésus revient à sa région d’origine, et la question qu’on se pose à son sujet est celle des origines ! Autrement dit, on ne reconnaît pas le Jésus qu’on a connu. Et cette question va s’accentuer en référence à sa famille : « Celui-ci n’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, et de José, et de Jude, et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ?  » Si certains doivent le connaître, ce sont bien les siens, sa famille de sang : or personne parmi les membres de celle-ci n’a jamais rien dit de ce genre à son sujet, personne n’a confié à personne qu’il portait tout cela en lui-même, ni qu’il avait ses dons-là (car les miracles qu’on rapporte à son sujet font aussi question). On se rappelle que la famille de Jésus est déjà intervenue au contraire deux fois : l’une pour le « reprendre » en disant : « il a perdu la tête« , l’autre pour chercher à le voir en se faisant annoncer comme sa famille, et s’attirant cette réponse : « ma famille, ce sont ceux qui font la volonté de Dieu ». Dans l’idée de Marc, donc, dans la manière dont il comprend le mystère de Jésus, il y a un important contraste entre la communauté de sang et la communauté des disciples.

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     Non que Marc s’oppose à la famille : il faut toujours se rappeler que les premiers évangiles sont écrits pour des communautés avant tout familiales, où le chef de famille joue un rôle primordial. Mais justement, Marc tient à ce qu’on ne confonde pas cet état de fait (la famille de sang, avec son corrolaire immédiat : la cité) avec ce qui constitue l’originalité évangélique, à savoir une communauté d’adhésion et de foi. Faute de le comprendre encore, ceux de sa région d’origine « se scandalisaient en lui. » Un [skandalone], c’est un piège placé sur le chemin, ou un obstacle pour faire tomber. Autrement dit, en Jésus tel qu’il se présente à eux désormais, ils tombent, ils buttent, ils n’arrivent pas à avancer. On connaît ces situations intérieures où on n’arrive pas à faire avec ce que l’on découvre, où l’on n’arrive même pas à réfléchir, à avancer dans sa tête. Le chemin de la réflexion, le chemin de la rencontre aussi, sont impraticables, on a chuté et l’on reste à terre, sans mouvement pour avancer, sans parvenir à se relever. Voilà où ils en sont, et pour Jésus, c’est l’échec : il vient leur apporter la même chose qu’à tous, mais il obtient pratiquement le résultat inverse. Et peut-être justement parce qu’ils ne sont pas vis-à-vis de lui comme tous les autres qui ne savent pas d’où il sort… C’est bien étonnant.

     Jésus en est comme paralysé, il ne peut faire que peu de miracles et retourne aux bourgades d’alentour, opte à nouveau pour l’ailleurs. Jésus a guéri des paralysés, mais c’est lui ici qui est comme paralysé. Réduit à l’impuissance, lui dont on admire précisément la grande autorité. Quand on n’est pas accueilli dans son mystère original, on ne peut pas donner le meilleur de soi-même. Il dit : « Un prophète n’est pas méprisé ([atimos]), si ce n’est dans sa terre-des-ancêtres, parmi les siens et dans sa maison. » [Atimos], c’est sans-prix, de peu de prix, c’est non honoré, méprisé, jugé indigne, noté d’infamie. Ce qui donne du prix à quelqu’un, c’est ce qu’il a d’incomparable. Mais là, on le compare : non pas à d’autres, mais à ce que l’on sait -ou croit savoir- de lui. La terre-des-ancêtres, c’est le lieu et tout l’ensemble de personnes dont on a déjà parlé. La [sunguénnésis], c’est la réunion de la parenté. Quant à l’ [oïkia], c’est la maisonnée, le domaine privé. On voit dans l’enchaînement des trois lieux comme un zoom avant, de plus en plus précis. Le prophète, celui qui a mission de parler au nom du dieu, ne peut exercer cette fonction dans ses lieux d’origine, et plus on se rapproche de celle-ci, moins c’est possible !

     L’enchaînement de ces trois lieux évoque immanquablement Abraham, pour qui ils sont énoncés en ordre inverse avec précisément l’ordre de partir ! « Quitte ta maison, ta parenté et la terre-de-tes-ancêtres, et va dans le pays que je t’indiquerai. » Il faut se rappeler le contexte, pour saisir l’importance de cette référence au grand Ancêtre ! Dans les onze premiers chapitres de la Genèse, au début de la Bible, s’enchaînent les mises en échec du projet divin : le dieu fait des dons aux hommes, ceux-ci en usent mal, entraînant des catastrophes, des châtiments et des dérèglements du cosmos, et à chaque fois le dieu a une nouvelle initiative pour en sortir. Cette initiative est à chaque fois d’ordre général, concernant l’humanité entière. Dernier de ces cycles en date : dieu a donné aux hommes de se parler et se comprendre, mais les hommes s’entendent pour construire une grande tour s’élevant jusqu’aux cieux et prendre ainsi la place même du dieu. Alors dieu les châtie en confondant leurs langues, de sorte qu’ils ne peuvent plus communiquer et construire la cité unique et universelle, le « nouvel ordre mondial ». Mais où est l’initiative du dieu cette fois ? Eh bien, elle n’est plus d’ordre général, elle est précisément cet ordre donné à Abraham. Inviter un homme, un seul, à partir, à quitter ses lieux d’origine, c’est le début choisi pour construire la cité unique mais selon dieu. Une cité construite non sur les fatalités mais sur les choix.

     Faut-il donc penser que Jésus a fait une erreur en revenant parmi les siens ? S’est-il trompé ? Don Quichotte ne veut pas revenir à son village, car là on le connaît : sa nièce qui s’inquiète pour lui, ainsi que sa servante, le barbier et le curé, savent bien ce qu’il refuse de voir, qu’il n’est pas un chevalier errant et que ses aventures ne sont que le produit de son imaginaire. Est-ce pour cette raison que le prophète ne doit pas retourner chez les siens ? Pour ne pas être ramené à la raison, délivré de son délire prophétique ? Mais au contraire de Don Quichotte, Jésus n’a pas eu peur de revenir, il l’a au contraire librement choisi. Il n’avait pas peur de confronter ce qu’il était devenu à la manière dont cela avait commencé. En revenant, il assumait que sa mission soit une histoire, un devenir, un développement, et il l’assumait sans crainte. Il ne craignait pas de montrer, à ceux qui pourraient le plus le mesurer, que ce qu’il était devenu ne venait pas entièrement de ce qu’il était au milieu d’eux.

     Mais alors pourquoi donc voulait-il revenir ? Si la conclusion est qu’il est impossible de faire voir à ceux d’auprès desquels on vient ce que l’on est devenu, pourquoi revenir ? Si la conclusion est qu’il est impossible à chacun de faire reconnaître et accréditer auprès de sa famille et des siens le mystère profond qui s’est manifesté dans notre vie, pourquoi revenir ? Que vient-on chercher auprès de sa famille, de ses parents, de ses frères et sœurs, de ses voisins, de ses amis d’enfance ? Une reconnaissance ? Si ce n’est que cela, ce sera probablement un échec, car la somme et le poids de ce que nous avons d’abord connu de quelqu’un reste toujours le critère à l’aune duquel nous apprécions (ou pas) ce que cette personne devient. Quand on s’écarte de ce que « les siens » ont projeté sur nous, on les déçoit immanquablement, et peu sont ceux qui savent dépasser cette déception pour s’ouvrir à une nouveauté.

      Mais il y a aussi autre chose, il aurait pu y avoir aussi autre chose. On croit souvent qu’une âme, qu’une personne, révèle son mystère dans des occasions extraordinaires. Alors on célèbre la réaction de « héros », qui ont montré dans telle ou telle situation ce dont ils étaient capables, leur réactivité, leur grandeur d’âme, leur abnégation. Sans faire la part de l’exceptionnel, sans prendre en compte l’étonnement des intéressés devant eux-mêmes. Mais le vrai mystère d’une âme se révèle peut-être plutôt dans l’ordinaire des jours, dans l’attitude longue et continue, répétée, qui construit une vie, une communauté, une cité. Et la famille, le lieu d’origine, c’est peut-être bien cela : le lieu du quotidien sans emphase. Si « les siens » s’étaient ouverts à Jésus, dans leur ordinaire, en acceptant ce qui faisait son ordinaire, ils auraient découvert sans doute le mystère le plus profond de l’âme de Jésus, et nous l’aurions découvert avec eux. Il me semble que c’était cela, le projet de Jésus en revenant là, le dévoilement du mystère de son âme. Et cela peut nous donner la mesure de ce qui se joue pour nous et pour d’autres dans notre vie ordinaire : la révélation du mystère le plus profond de chacun, pour qui saura s’y ouvrir.

Dimanche 1er juillet : face aux enfants perdus ?

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous continuons le lecture du témoignage de Marc. Jésus a migré en bateau jusqu’à la Décapole, « au pays des Géraséniens« , une zone qui ne fait pas partie d’Israël. Il y a bien guéri un possédé, mais les habitants effrayés l’ont suppliés de s’en aller : ils n’ont pas vu que le migrant fait du bien, ils sont juste restés sur leur peur et l’ont chassé. Voici maintenant un tout autre épisode qui se présente comme un triptyque, disposition littéraire que Marc tient en particulière affection. Au centre du triptyque, la guérison d’une femme hémorroïsse. Autour, en deux volets, le récit de la résurrection d’une jeune fille de douze ans.

     Pourquoi une telle construction ici ? Car les deux volets extérieurs sont un seul récit, de sorte que l’ensemble ressort plutôt comme un récit enchâssé dans un autre. Pourquoi ne pas raconter une chose puis l’autre ? C’est sans doute que Marc tient à ce que son lecteur crée des rapports entre ces deux récits. Dans les deux cas il s’agit d’un guérison, et même d’une résurrection dans le deuxième cas. Dans les deux cas c’est par un toucher. Dans les deux cas aussi, le succès est une question de foi : « Fille, ta foi t’a sauvée » dit Jésus à la femme. « Ne crains pas, crois seulement. » dit-il au père de la jeune fille. Mais il y a aussi une série de contrastes : la femme est au milieu de la foule, quand Jésus renvoie presque tout le monde d’autour de la petite fille. La femme va à Jésus, et à son insu à lui, quand c’est Jésus qui va à la jeune fille, et à son insu à elle (forcément puisqu’elle est morte). Ces rapports nous font peut-être apercevoir ce qui est important dans l’ensemble du récit. Il me semble que ce qui est raconté au centre, ce récit de la femme qui approche de Jésus et obtient par sa foi sa guérison, est comme un commentaire ou une extension à tous de ce qui est fait dans le récit-cadre de la résurrection. Car au fond, toutes deux sont finalement relevées. Autrement dit, chacun peut, comme la femme, en s’approchant de Jésus et quelle que soit la « qualité » de sa foi, obtenir de lui ce qu’il offre à la jeune fille morte : la guérison et la vie.

     Je voudrais du coup m’attacher plutôt à cette jeune fille. A cause peut-être de ce que dit son père : « Ma fillette est aux extrémités, pour qu’en venant tu lui imposes les mains, pour qu’elle soit sauvée et vive !« . Il est vraiment éploré, ce père, il est très touchant. La manière dont il parle, impossible à écrire, sent l’expression orale rapportée par l’auditeur, avec la confusion qui lui et propre, avec l’insistance aussi. Il est pourtant « archisynagogaire », un chef de la synagogue, un notable. Mais il tombe aux pieds de Jésus devant toute la foule, il oublie toute dignité, il n’a pas plus de respect pour soi ou de souci de son image, il est pris par une autre urgence devant laquelle tout cède. Il est préoccupé par sa fille, sa « petite fille« , non pas au sens où il serait son grand-père (ce serait une autre dénomination en grec), mais au sens où il l’aime. C’est le diminutif que l’on donne spontanément à ce qu’on aime. Petite, parce qu’on l’a dans le cœur; mais grande, au vu de la place qu’elle y tient. Elle est, cette petite chérie, aux extrémités : [eskhatos] c’est l’extrême, c’est aussi ce qui arrive en dernier. C’est ce qui est le plus loin, le sommet ou le fond, c’est le dernier degré. Voilà où en est celle qu’il aime. Combien d’enfants ou de jeunes qui nous tiennent à cœur et qui sont dans l’extrême. Dans leur vocabulaire même, ils sont à l’extrême, et même au-delà, à l’excès… Tous ces enfants et ces jeunes auxquels nous tenons et qui nous paraissent toucher le fond, ou à qui il vient d’arriver quelque chose en dernier, ou qui sont « les derniers » et les laissés pour compte. Et le désir de ce père éploré : il veut un geste, un geste de transmission et de protection tant de fois répété dans la bible, un geste même qui traverse tant de civilisations. Un geste de la main, un simple contact, un toucher volontaire. Et il attend tellement de ce geste : rien moins que la santé et la vie ! Cette jeune fillette, ce sont tous les jeunes et les enfants qui font frémir et trembler nos cœurs. Ce cri d’un père oublieux de tout lui-même, c’est notre souci de ces enfants que nous aimons.

Gabriel_Max,_La_Résurrection_de_la_fille_de_Jaïre_(1878)

     Jésus y va, « et il s’en va de là avec lui. » Il cesse ce qu’il faisait pour cette petite fille et pour ce père. Il est maintenant avec lui. Viennent à leur encontre on ne sait qui, mais qui portent une mauvaise nouvelle : « Ta fille est morte. » Annonce brutale et sans ménagement. Ce n’est plus la « petite fille » chérie, c’est juste sa « fille » et elle est morte. Le père a gaspillé son temps à venir chercher Jésus, à s’adresser à lui. Il a perdu les derniers moments qu’il aurait pu vivre avec la petite fille de son cœur. Sa prière n’était que perte de temps. « Pourquoi fatigues-tu encore le maître ? » ajoutent-ils dans leur brutalité. [skullô], c’est d’abord écorcher, déchirer, c’est ensuite arracher les cheveux, tourmenter et de là fatiguer. Ce que probablement ce père ne va pas tarder à faire sur lui-même au sens propre, ils lui reprochent de le faire vis-à-vis de Jésus au sens figuré. Mais c’est comme une invitation à ne pas sortir de ses propres douleurs : ne va pas affliger les autres de tes propres afflictions, assume ton malheur, garde-le pour toi. Et combien de fois avons-nous peine à parler, à exprimer à partager les tourments qui sont les nôtres au sujets des enfants qui nous sont chers ? C’est si profond qu’il y a comme une peur de les dire, comme une honte aussi. On veut tellement être fiers de ses enfants, comment pourrait-on redire, manifester ce qui nous fait peur à leur sujet ?

     Mais Jésus a intercepté ces mots et les siens sont radicaux à leur tour : « N’aie pas peur, seulement crois.« . Peut-on renoncer à ses peurs ? Et surtout quand elles sont aussi viscérales, aussi congénitales ? N’a-t-on pas peur plus pour ses enfants que pour soi-même ? Mais le verbe [fobéô] dit d’abord et fondamentalement « mettre en fuite » : il me semble que c’est cela qui est interdit. Ne pas fuir à cause de ce qui menace ou atteint nos enfants, ne pas se laisser aller comme une armée en déroute, dispersée partout, impossible à réunir et rassembler. Ne pas se désunir, se rassembler au contraire. Se ramasser, comme pour mieux bondir. Rassembler ses forces, ses énergies, ce que l’on sait. Ne pas fuir non plus devant ce que l’on sait de la situation. Voilà les faiblesses auxquelles ma fille, mon petit-fils, mon élève, mon jeune ami, doit faire face. Voilà les mauvais appui qui sont les siens, voilà les périls qu’il traverse. Ne pas fuir, ne pas se masquer les choses derrière des « ça va aller » trompeurs, ne pas refuser de nommer les choses. Et avoir confiance, « seulement, crois« . Croire en eux d’abord, à ce qu’ils portent en eux, à l’énergie qui les habite. A leur lucidité dans ce monde sur les personnes qui les entoure. A leur capacité de faire confiance. Et croire en celui qui les aime plus encore que nous. Et c’est ici que Jésus fait le vide, se sépare de la foule. Pour entrer dans cette attitude, il faut quitter le tumulte et la bousculade. Pas de slogans, pas de formules toutes faites, mais un retour à soi et à son amour pour envisager les choses et les situations comme elles sont, la personne -l’enfant chéri- comme elle est.

     Les voilà qui arrivent à la maison du pauvre père. On ne rentre en soi, dans sa maison, qu’une fois écartée la foule exaltée ou vibrante. Et là sont le tumulte, [thorubos], la clameur confuse et le trouble. Affronter cela en rentrant chez soi, en rentrant en soi. Cela aussi il va falloir l’écarter. Et ce n’est pas seulement ce tumulte, c’est encore « celles qui pleurent et celles qui poussent des allalas« . Qui ne connaît ces cris poussés au Moyen-Orient à l’occasion d’un deuil, ces cris stridents et entêtants. Dans la maison, il y a aussi cela, un cri jeté et lancinant, un sanglot permanent, devant le malheur promis. Envie de pleurer, envie de hurler. Mon enfant. Tout cela aussi, il va falloir le mettre dehors, et même le jeter dehors avec énergie -et il en faut pour dépasser cela. Et comment faire ? La question du pourquoi d’abord : « Pourquoi vous agiter et pleurer ? » Se dire le pourquoi. Se dire que c’est à cause de l’amour. Se dire aussi les autres raisons, le trouble et l’ombre jetés sur notre propre vie, sur nos espérances. Se dire tout ce qui se passe en nous, tout ce qui remue. C’est en mettant des mots sur nos sentiments qu’on les dépasse. On ne les élimine pas, c’est impossible : mais on peut les pousser de côté, on peut passer. On peut ne pas s’arrêter à soi -car c’est cela, le trouble et les pleurs- mais aller jusqu’à celle qu’on aime, à la toucher. Et puis une affirmation : « L’enfant n’est pas morte mais dort. » : ce mot est d’abord un écran de fumée, qui prépare la défense que Jésus fera aux parents de raconter quoi que ce soit. Pour ceux qui ne restent pas, il faudra malgré leurs moqueries du moments se rendre à l’évidence : il avait raison, elle n’était pas morte puisque nous la voyons à nouveau vivante. Et nul ne saura le drame vrai, non plus que la merveille indicible. Mais il y a aussi comme une profession de foi de Jésus : cet enfant que tu aimes, tout n’est pas mort en lui ou en elle. Il y a toujours la vie qui sommeille, il faut juste la réveiller. C’est un autre point de vue sur cet enfant chéri qui nous cause tant de souci , de trouble, de cri intérieur. La vie sommeille. Regarde-là. Regarde la vie en elle. Cherche la vie en elle, cherche ce qui est là, crois-y aussi.

     Et puis les moments décisifs, après toutes ces traversées : « il pénètre où était l’enfant« . Pas tout seul : avec le père et la mère, et ceux qui l’accompagnent. C’est un chemin ultime qu’on ne peut faire seul. Et prier Jésus ne veut pas dire le laisser faire seul : il faut pénétrer avec lui, impossible de rester en arrière. Entrer dans le cœur, dans ce lieu où est l’enfant. Où était l’enfant : car le drame fait qu’il ne se trouve plus là, ou plus de la même manière. Il échappe. « Et tenant la main de l’enfant il lui dit : talitha koum, ce qui est en traduisant : jeune fille, je te le dis, éveille-toi. » Prendre la main, c’est toucher, c’est aussi conduire. C’est montrer qu’on est avec. Un geste tout simple de solidarité indéfectible. Je marche avec toi, où que tu ailles. Et il l’appelle d’un terme familier, pas le mot de « fille » employé  par les annonciateurs de mauvaise nouvelle, pas non plus le mot de tendresse de « petite fille » employé par le père, un autre encore, qui dit la familiarité, la proximité, la complicité. D’un mot, il s’est mis à son niveau, à sa hauteur. Ce qui compte, c’est qu’elle sache qu’on est à sa hauteur, à sa portée. Avec elle, décidément. Et plus précisément encore : je te le dis ou « c’est à toi que je parle » : une parole juste pour elle, du cœur au cœur.  Et cette parole, [égéïré]. [Egéïrô], c’est s’éveiller, c’est aussi, être éveillé, être vigilant, c’est encore se lever. Parole de confiance communiquée : en toi dors ceci, ou cela. Je l’ai vu, je te le dis. Et j’appelle en toi cette dimension à l’éveil ou au réveil. Et c’est toi tout entière qui peut te lever, qui peut te relever. Il ne sauve pas en la faisant lever de la force de sa main. Il lui prend sa main pour lui donner confiance, et c’est elle qui va faire, c’est elle qui va se réveiller et se lever c’est elle qui va « se sauver ». Là est la foi mise en elle. La est la foi dont ont besoin les jeunes et les enfants.

     « Et aussitôt« , l’effet est immédiat, « se lève la jeune fille et elle marche; elle avait en effet douze ans. » petite précision : c’est une jeune, elle avait déjà appris à marcher, et c’est pourquoi elle peut le faire et même elle doit le faire. Elle est rendue à toutes ses facultés, elle n’a rien perdu. Elle n’a pas non plus acquis des « super-pouvoirs », elle est rendue à elle-même. « Et aussitôt ils sont extasiés d’une grande extase. » C’est la stupeur, mais pas la peur, non : c’est l’extase, c’est-à-dire la sortie de soi vers l’autre. Leur émerveillement n’est pas de ceux qui renvoient à soi : ils sont entraînés vers elle. Pas de reproche, pas de retrait, rien qui commence par « re-« . On ne recommence rien, c’est nouveau. Il faut sortir vers la nouvelle fillette, vers le nouvel enfant. « Et il leur recommande beaucoup de ne faire savoir cela à personne« , ça, c’est pour préserver son secret, « et il dit qu’il lui soit donné à manger. » Ça, c’est pour rétablir entièrement les relations, les fonctions de chacun. Les parents restent parents, ils ont toujours leur service à assurer, la croissance n’est pas finie, la vie doit toujours être  soutenue…

Dimanche 24 juin : s’ouvrir au don de Dieu.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Calendrier oblige, nous voilà transportés au début de l’évangile de s. Luc pour la naissance de Jean-Baptiste. Nous n’aurons donc pas, dans l’évangile de Marc,  l’embarquement de Jésus et la tempête sur la mer, son arrivée dans la Décapole, en terre étrangère, sa rencontre avec le possédé qu’il rend à  lui même et son départ forcé par les habitants du lieu. Il y avait pourtant une belle actualité pour tout cela : nous connaissons nous aussi le récit des ces étrangers qui arrivent par la mer et sont eux aussi rejetés : je livre tout de même à la méditation de chacun le thème de Jésus, passager de l’Aquarius…

     Mais nous voici donc, et pour aujourd’hui seulement, au début de l’évangile de s.Luc, dans ce que l’on appelle les « évangiles de l’enfance » : ce sont des récits rédigés après coup, chez Matthieu et Luc seulement, et qui mêlent dès l’enfance les principaux thèmes de chacun de ces auteurs, tout en suggérant des réponses (d’ailleurs opposées !) aux questions posées par les origines nazaréenne et béthléemite de Jésus. Chez Luc, il y a deux récits d’enfance entremêlés, celui de Jean-Baptiste et celui de Jésus : on commence par l’annonciation à Zacharie, suivie de l’annonciation à Marie; puis viennent la visitation de Marie à Elizabeth, femme de Zacharie, et son cantique (Luc s’inspire beaucoup des récits anciens de la Bible), ainsi que le récit de la naissance de Jean-Baptiste et son cantique. Enfin (et Jean-Baptiste disparaît), la naissance de Jésus, la visite des bergers, sa circoncision, sa présentation au temple et son cantique, et pour finir son recouvrement au temple. Les débuts solennels du ministère de Jésus commenceront par la longue description du ministère du Baptiste. Pourquoi un tel entremêlement ? Jean-Baptiste est pour Luc une sorte de faire-valoir. Il est une ombre chinoise, un personnage en contrejour qui révèle la source de lumière placée derrière lui. Autrement dit, il faudrait systématiquement lire ce qui concerne le Baptiste sans jamais le dissocier des parallèles faits avec Jésus, et avant tout pour mieux saisir ce qui nous est dit de ce dernier.

      Le texte qui nous est donné aujourd’hui est néanmoins mis pour lui-même, donc sans parallèle, et son cantique (pourtant en plein milieu) lui est ôté. Que nous reste-t-il ? D’abord l’énoncé de la naissance de Jean, puis le récit de sa circoncision / nomination, enfin une conclusion / ouverture sur le ministère de Jean. Prenons ces choses dans l’ordre.

     « Or pour Elizabeth s’accomplit le temps de son enfantement et elle met au monde un fils. » Le verbe [plèroô] dit à la fois être complet et s’achever. C’est tout le temps qu’il faut pour [tiktô], mettre au monde, devenir mère. Le temps s’achève, il y a une étape. Ce n’est plus le temps de porter en secret, d’œuvrer dans le mystère de son propre corps, mais le temps de livrer au monde, le temps aussi de lancer dans une vie autonome. Pour Jésus, les mots sont presque les mêmes, mais bien plus développés, avec la précision aussi que le fils est cette fois « le premier né« , sans qu’il soit précisé de qui -de sorte évidemment que toute interprétation reste ouverte ! Nous avons traduit [génnaô] par « mettre au monde« , quand le mot signifie plus directement engendrer, enfanter, produire, faire naître, mais aussi développer et faire croître : il y a vraiment un changement dans le temps avec la naissance, le temps devient celui de la croissance désormais visible. Cela dit, vraiment rien d’exceptionnel dans cette naissance : ce pourrait être celle de n’importe laquelle ou n’importe lequel d’entre nous !

     Si pour Jésus la naissance est suivie de la visite des bergers du voisinage, avertis par des messagers célestes, celle de Jean est aussi suivie de la visite des voisins : « Et ils entendirent, ses voisins et ses parents-proches, que le seigneur rendait grande sa compassion sur elle et ils se réjouissent avec elle. » Là encore, rien de bien spécial. La mise en valeur en début de phrase du verbe « entendre » fait peut-être allusion au fait que Jean sera justement celui qui se fait entendre, depuis le désert où il vit. Mais en soi, ni le « bruit » que fait un bébé, ni la nouvelle que constitue son arrivée, ne sont exceptionnels. On constate seulement que manqueront pour Jésus, et les voisins (puisqu’ils seront, d’après Luc, en dehors de leur résidence habituelle), et les proches parents. Mais ce que ces derniers « entendent« , c’est aussi que « le seigneur rendait grande sa compassion sur elle« , il « maximisait » sa compassion ou sa pitié. Cela renvoie aux tout premiers versets de l’évangile de Luc, où il est précisé à la fois la grande droiture de vie du couple et la stérilité d’Elisabeth, choses qui dans les catégories bibliques sont quasiment antinomiques. Il y a dans la naissance de Jean un aspect de réparation, qui met l’accent sur un nouvel aspect de la naissance, à savoir sur ce que l’enfant apporte  à ses parents, et tous ceux qui sont parents sont appelés ici à se remémorer cela, à rappeler en leur cœur ce que telle ou telle naissance leur a apporté, a construit en eux.

     Deuxième temps, celui de la circoncision / nomination de l’enfant. Pour Jésus, c’est l’occasion de dire son nom pour la première fois, en précisant que ce nom est celui qui avait été donné par l’ange au moment de l’Annonciation : cette dénomination se fait tout naturellement et sans heurt. Mais pour le Baptiste, ce n’est pas tout-à-fait la même chose. Le nom de « Jean » a aussi été spécifié par l’ange à Zacharie, un nom qui signifie en hébreu « Dieu fait grâce », « Dieu donne ». Pourtant, l’incrédulité de Zacharie a été punie d’aphasie : il est sorti muet du temple et, s’il a pu faire comprendre par gestes certaines choses, on ne voit pas qu’il ait pu faire comprendre un nom. « Et il arrive au huitième jour qu’ils viennent circoncire l’enfant et ils l’appellent d’après le nom de son père : Zacharie« . Ce « ils« , désigne à n’en pas douter les fameux « voisins et parents proches » qui ont participé à la joie du vieux couple. On peut même préciser sans trop de risque d’erreur qu’il s’agit de la parenté du côté de Zacharie : c’est le privilège du père de nommer l’enfant (sans doute une forme d’acceptation et de reconnaissance de l’enfant) dans cette culture, et son mutisme est sans doute pallié par les siens. Ils viennent pour la cérémonie de la circoncision, qui est une entrée dans le peuple de l’alliance : la circoncision est en effet le signe donné par Dieu à Abraham pour marquer dans le peuple l’acceptation de l’alliance donnée par Dieu. Le paradoxe, connu du seul lecteur et du muet Zacharie, est qu’avec ce signe de l’acceptation de l’alliance et de la promesse divines va être donné le nom de celui qui, précisément, n’a pas accepté la promesse faite avec l’annonce de la naissance !

     « Et intervenant sa mère dit : non, mais il sera appelé Jean ! Et ils lui disent que « personne qui soit de ta parenté n’est appelé de ce nom ». Voilà une merveille : la femme , la mère en l’occurence, a droit à la parole. Du moins, elle la prend. Il faut dire qu’elle vient d’enfanter un prophète, du moins le lecteur et l’auteur le savent-ils, et l’auteur qui a déjà fait tressaillir la mère enceinte au mouvement de l’enfant-prophète la fait maintenant parler. Et elle réclame pour lui précisément le nom que l’ange avait donné. D’où le sait-elle ? Pas du muet Zacharie. Elle ne peut le savoir que de son expérience, et elle veut qu’il porte le nom de cette expérience. Zacharie signifie « Yah s’est souvenu » : les deux noms sont donc théophores, ce n’est pas cela la question. Mais d’une part, lui donner selon la tradition le nom de son père, c’est laisser croire qu’il est né comme tous les autres, sans rien de particulier, d’autre part, mettre l’accent sur le don plutôt que sur le souvenir, c’est confesser une action particulière de Dieu, une action qui ne fait pas nombre, qui reste à part. Elisabeth sait sa stérilité, et si elle ne voulait pas en parler auparavant (au point de maintenir le secret sur sa grossesse tant qu’elle l’a pu), elle est prête désormais à la clamer pour montrer par contraste la grandeur des actions de Dieu dans sa vie. Dans le même mouvement, pourtant, elle dit déjà sa future mission -peut-être est-ce là aussi  le fruit de son expérience de cet enfant qui a dansé le sirtaki dans son ventre à l’approche de Marie tout juste enceinte. Elle ne dit pas « je l’appelle« , ni même « appelons-le« , mais bien « il sera appelé Don-de-Dieu« . Passif divin ( = c’est Dieu qui l’appellera ainsi) ? Prémonition de ce qu’il sera pour la foule des gens qui viendront le trouver ? Elisabeth prophétise à son tour.

     L’entourage, surpris, cherche la caution du père. « Ils firent alors signe à son père, comment il voulait l’appeler. Et demandant une tablette il écrivit ces paroles : Jean est son nom. Et ils s’émerveillaient tous.« . Au muet, on parle par signes. Comment se faire comprendre ? Il demande une tablette pour écrire, et ce qu’il écrit concorde parfaitement avec le souhait de sa femme. Mais sans doute pour d’autres raisons : son message n’est pas qu’il « sera appelé« , comme le dit Elisabeth, mais bien que son nom « est« . Zacharie admet, reconnaît, que le nom lui a déjà été donné. Et il y consent. Du coup tous s’étonnent. [thaoumadzô], c’est s’étonner, admirer, vénérer, honorer. C’est l’attitude de suspension par laquelle on s’ouvre à une nouveauté, à une grandeur nouvelle. Cette ouverture de tous dans l’admiration s’étend à Zacharie lui-même : « Or sa bouche s’ouvrit à l’instant même, et de même sa langue, et il parlait en bénissant le dieu. » [anoïgô], c’est ouvrir une porte, retirer le verrou d’une porte, retirer un couvercle, décacheter un sceau, et par voie de conséquence découvrir, révéler. Voilà ce qui se passe pour la bouche et la langue de Zacharie, en repassant de l’incrédulité à la foi.

     « Et il advint sur tous une crainte, à tous leurs voisins, et dans la totalité du haut-pays de la Judée on se transmettait toutes ces choses, et tous ceux qui les entendaient les mettaient dans leur cœur en disant : « que croyez-vous que sera cet enfant ? » Ça la main du seigneur était avec lui. Dernière étape, la nouvelle, la bonne nouvelle, se répand partout, du moins dans toute la Judée, pays de montagne. On se raconte ces choses, elles vont de bouche à oreille, et traversent le pays (ce que laisse entendre le verbe [dialaléô]. Et ces évènements sont transformants, on les « met dans son cœur » en les entendant. Cette expression, Luc la réemploiera deux fois pour la seule mère de Jésus, mais ici, elle désigne ce qui arrive à tous. Comme quoi, là encore, le Baptiste est précurseur : il préparera les cœurs, afin qu’ils soient en état de recevoir comme au départ Marie seule est en état de recevoir.  Et cette réception est accompagnée d’une question sur la suite. C’est beau, cet étonnement maintenu par un questionnement ! Comme quoi, la foi est aussi nourrie de questions. Et une absence de question peut-être une fermeture du cœur.

     Finalement, tout cela est une histoire de porte et de passage. L’enfant passe du ventre de sa mère à ce jour, la mère passe du silence de la honte à la confession de foi, le père passe de l’interdiction de la parole à la bénédiction, les foules passent de l’habitude à l’étonnement, la Judée tout entière passe de la tranquillité à l’intranquilité et au questionnement. Que de portes franchies dans une seule naissance ! Et nous, quelles portes franchissons-nous ?

Version 2

Dimanche 17 juin : laisser la vie grandir.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le texte de dimanche dernier nous permettait d’atteindre à la section sur les paraboles. Comme souvent hélas, et malgré la brièveté de l’évangile de Marc, cette section ne nous est même pas donnée entière, mais amputée pratiquement des deux tiers !!! C’est bien dommageable, car cette section est construite avec une belle forme en inclusion, un effet miroir qui permet de repérer un cœur, un message central, et aussi de mieux comprendre les parties par leur mise en regard deux à deux.

     Pour ceux qui auraient la bienheureuse curiosité de lire en son entier la section sur les paraboles, c’est-à-dire le chapitre quatre jusqu’au verset trente-quatre (Mc.4), en voici la construction : D’abord (1) une introduction qui situe l’orateur et ses interlocuteurs dans un contexte, notamment de lieu (vv.1-2). Puis (2) vient la parabole du Semeur (vv.3-9), qui est une parabole sur les paraboles, autrement dit la porte d’entrée nécessaire pour les aborder. Suit (3) un développement sur le pourquoi des paraboles, mettant ce type de parole face à l’incrédulité (vv.10-12), puis (4) une explication de la parabole du Semeur (vv.13-20), qui se trouve être le cœur du chapitre. Il y a encore (3′), en parallèle avec le développement sur le pourquoi des paraboles, deux paroles sur la manifestation de ce qui est secret et la manière d’écouter (vv.21-25). Puis (2′), en parallèle avec la parabole du Semeur, celles du Paysan en attente et du Grain de Sénevé (vv.26-31). Enfin, (1′) une conclusion (vv.33-34). On voit qu’en effet, la construction littéraire est bien agencée et équilibrée, parfaitement réfléchie. Pour ceux que cela troublerait, je rappelle que la répartition des textes en chapitres date du XIII° siècle, et celle des chapitres en versets du XVI° : il n’y a donc pas à s’inquiéter lorsque l’unité littéraire d’une partie du texte ne correspond pas à ces repères, qui ne sont absolument pas d’origine et n’ont d’autre but que de rendre facile le recours à un passage.

     Venons-en donc, après cette lourde et pénible introduction, à notre passage d’aujourd’hui. Deux paraboles, deux pour répondre à une : celle du Semeur. Mais je ne m’occuperai que d’une, ce sera déjà bien assez. Rappelons que la parabole du Semeur développe l’image d’un homme qui sème du grain en abondance et sans regarder à la qualité du terrain, et développe aussi le devenir de son grain en fonction de ces diverses qualités de terrain. La première parabole en regard est celle du Paysan en attente. « Et il disait : Ainsi est le règne de Dieu : comme un homme qui jette la semence sur la terre. » Il s’agit toujours de chercher des comparaisons. Comparer, c’est un mode commode et spontané d’apprentissage. C’est une opération mentale que l’esprit humain accomplit assez facilement, un rapprochement entre deux réalités pour mettre en évidence des ressemblances et des différences. Mais ici, une réalité observable est rapprochée d’une autre qui ne l’est pas du tout, le [basiléïa tou théou] ! Le rapprochement a alors un but d’enseignement, il permet d’ouvrir l’esprit à une réalité difficile à définir autrement que par un langage figuré. Mais il y a alors une condition, pour que la comparaison soit parlante : c’est que les deux termes de la comparaison n’aient aucun rapport réel. Ainsi fonctionnent les poètes, ou bien parfois les philosophes…

     Ici, on parle d’une part du [basiléïa tou théou], « la royauté ou le règne ou le royaume du dieu« . Les trois traductions sont possibles, le grec [basiléïa] étant, comme le latin regnum, le seul terme à recouvrir ces trois sens qui, en français comme en hébreu d’ailleurs, sont distincts. La royauté, c’est une fonction ou un caractère; le règne, c’est une action, l’exercice de ladite fonction ou dudit caractère; le royaume enfin, c’est le domaine sur lequel s’exerce cette action. Comment le traduire ici ? Dans l’autre terme, d’autre part, nous avons un personnage : un homme (mis en regard du dieu : on ne peut pas faire plus distancié !), et nous avons son action : il jette la semence sur la terre. Il y a bien une référence au lieu de cette action, mais elle semble seconde, la traduction par « règne » apparaît donc en effet préférable. Et la comparaison vise à nous faire comprendre la manière dont le dieu exerce sa royauté, son caractère gouvernant. L’action est celle de [ballô] : lancer, jeter, jeter à terre, renverser, faire tomber, jeter de côté; le mot peut aussi signifier frapper à distance. On a donc l’idée d’une action très dynamique ou quelque chose est éloigné de soi avec force, plutôt vers le bas, et éventuellement avec des effets destructeurs. Ce qui est ainsi lancé, c’est le [sporos] : il s’agit d’abord de l’ensemencement lui-même, mais aussi de la semence, voire du rejeton, de l’enfant. L’action est bien celle des semailles. Pour des oreilles grecques et chrétiennes, il y a un écho immédiat du mot choisi : le dieu a envoyé son enfant ! En tous cas pour le lecteur, qui a normalement lu la parabole du Semeur qui précède, la semence c’est la parole. Ces semailles sont accomplies [épi tès guès], sur la terre, « sur » s’opposant ici à « sous », mais pouvant signifier « dans » ou « en » (comme on dirait « en Espagne »). L’action par laquelle le dieu exerce son action de gouvernance est comparée à l’action par laquelle un homme ensemence. Le rappel de la parabole du Semeur est évident.

     Ici, la comparaison avec les semailles m’évoque le temps long (incluant la préparation, la détermination du moment optimal, la durée même de l’ensemencement…), elle m’évoque aussi l’action décisive sur laquelle on ne peut revenir, et qui détermine toute la suite (c’est-à-dire : s’il y aura suite ou pas !), elle m’évoque encore la vie, avec ce qu’elle a d’inchoatif mais aussi de contenu riche d’avenir et de promesse, elle m’évoque enfin l’abondance et la profusion, la gratuité sans limite du don initial. Il y a sûrement bien d’autres aspects : les cultivateurs seraient ici particulièrement les bienvenus pour ouvrir nos esprits aux dimensions de cette action !  (rubrique « Commentaire », en haut à gauche !). Mais je me dis qu’il y a là un repère pour évaluer nos propres actions, pour les jauger à la mesure du « règne » : s’inscrivent-elles ou non dans celui-ci ? Car tous ces aspects évoqués, sous-jacents, sont sans doute communs. Et le disciple qui écoute cette comparaison, l’écoute pour mieux être disciple : c’est le sens des paraboles et le cœur de cette section. Alors ou en suis-je de mes actions importantes, de celles qui prennent une vraie place dans ma vie et dans celle de ceux qui m’entourent ? Ont elles chacune de ces dimensions déjà énoncées ?

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     Surprise : alors que nous étions sur une piste a priori semblable à la parabole du Semeur, en en reprenant le thème, voilà que la suite engage une autre piste, une autre dimension. Cet homme, « et qu’il dorme ou qu’il se lève, nuit et jour, et la semence germe et grandit comme lui ne sait pas. » Les deux « et » ([kaï]) ne sont pas très français, on gagne à les supprimer à la lecture. Je les ai pourtant mis parce qu’ils forment un balancement dans la phrase, ils jouent comme des tirets avec retour à la ligne et constituent une mise en parallèle de deux termes : d’un côté, l’homme, de l’autre la semence. L’homme de son côté dort : [kathéoudô], c’est se coucher pour dormir, d’où aussi dormir et être inactif, ou bien il se lève : [éguéïrô], au moyen comme ici, s’est s’éveiller de son sommeil et par suite être éveillé, être vigilant, se lever. Ce sont les deux moments limites, les deux changements qui sont pointés, les deux passages : celui de l’action à l’inaction (ou son contraire), celui de l’inattention à l’attention (ou son contraire). L’homme vit d’alternances et de passages, il n’est pas constamment actif, constamment présent. Comme le cosmos lui-même, où alternent jour et nuit. Mais jour et nuit sont posés après : il y a des gens qui se lèvent pour la nuit, il y en a qui se couchent avec le jour. Qu’importe, il y a toujours des alternances, et nul ne peut survivre longtemps s’il ne s’éveille ou ne se couche à un moment ou à un autre : ces alternances sont une dimension essentielle de la vie.  La semence, de son côté, germe : [blastéô], c’est germer, pousser, croître. Le [blastos], c’est la germination, le germe, la jeune pousse. On comprend qu’il s’agit dans ce verbe d’une action d’éclosion. Egalement, la semence grandit : [mèkunô], au moyen comme ici, c’est se dresser haut, s’élever. L’action est distincte de la première, et, sauf erreur, elle en est distincte dans le temps. Il me semble que la germination se joue plutôt avant l’hiver, et la pousse après. Ainsi, l’action propre à la semence n’est pas forcément absolument continue. Elle n’est pas cependant alternée comme l’action précédente, elle connaît éventuellement des ralentissements et des accélérations, pas tout-à-fait d’alternance. Mais ce qui frappe avant tout, dans cette mise en parallèle, c’est l’indépendance. La croissance de la semence est une croissance propre, qui vient d’elle-même avant tout. L’homme est là ou il n’est pas là, il agit ou il n’agit pas : elle, cependant, grandit. Et « il ne sait comment » ou « il ne sait à quel point« . Pour l’homme qui a pourtant semé, la vie à l’œuvre reste un mystère qui lui échappe.

     Est-ce à dire que l’homme ignore comment le règne de Dieu grandit ? Bien sûr, on peut dire cela, mais il me semble que c’est opérer un glissement, peut-être assez naturel devant ce qui est peut-être plus redoutable à affirmer, mais qui est pourtant plus logique dans le système de comparaison où nous sommes entrés. Peut-être faut-il aller jusqu’à dire : comme l’homme ignore l’œuvre de la vie dans la semence qu’il a pourtant semée, de même l’action du dieu une fois lancée lui échappe à lui-même. Ce n’est pas impuissance, au contraire : c’est un choix. L’action initiale est large et longue, décisive, vitale, gratuite, abondante. Mais justement, c’est la vie qui est donnée, et pour être la vie, elle doit avoir sa vie propre, son dynamisme propre. La merveille de l’action divine, c’est de poser une réalité autonome. Ainsi déjà de l’œuvre créatrice, posée comme un dynamisme d’évolution où la vie est apparue et où cette vie même s’est développée selon ses lois propres. De même, le règne. Et là aussi, le disciple peut se poser de nouvelles questions : dans mon action, à quel point sais-je laisser les choses suivre leur cours ? A quel point suis-je capable de laisser la vie que j’essaye de semer se développer chez d’autres selon des dynamismes qui ne m’appartiennent plus ? Car vouloir contrôler, c’est, à terme sans doute, tuer. Le poète disait joliment : « Dieu crée le monde comme la mer crée la plage : en se retirant. »

     Et c’est cette autonomie qui est soulignée aussitôt : « D’elle-même, la terre porte fruit, d’abord herbe, puis épi, puis plein de blé dans l’épi. » « D’elle-même« , [aoutomatè] : on a envie de traduire -ou plutôt de ne pas traduire- « automatiquement » ! C’est « de son propre mouvement« , « de sa propre impulsion« , « spontanément« .  La spontanéité, c’est le caractère décisif de la vie. Ici, le jaillissement vient de la terre, [guè]; c’est elle qui porte-fruit, littéralement. Là où la semence est tombée, elle rencontre ce qui lui donne vie et la fait fructifier. Ce n’est pas le moins mystérieux. Le royaume, donc le domaine sur lequel le règne s’exerce, n’est pas abstrait. Le règne intègre la terre sur laquelle tombent les semailles. Il n’y a pas que ce qui tombe d’en-haut dans ce règne, il y a aussi les ressources d’en-bas, de la première création. Les dynamismes internes à tous les êtres sont susceptibles d’être rencontrés par la semence qui tombe : c’est une parole d’un optimisme extraordinaire. Rien, rien, n’est perdu, laissé, abandonné. Tout ce qui est dans la vie de chacun peut nourrir le dynamisme du règne, d’une manière que le dieu lui-même admire, « comme il ne sait pas« . Nul n’a à désespérer de rien ni de personne. Quel encouragement ! Quel espoir !

     Et ce « porter-fruit » est progressif, d’abord [khortone] : il s’agit d’abord d’une cour enceinte d’arbres ou de haies, mais aussi d’herbe, et plus particulièrement de fourrage vert, de foin, de plante alimentaire,  de pâture d’animaux : ce n’est qu’une première étape, mais dès la première étape la semence sert la vie et la nourriture. Celle des animaux, plutôt : d’où la vigilance des hommes s’ils veulent en arriver à leur propre nourriture ! Deuxième étape, [stakhus] : c’est l’épi, et spécialement l’épi de blé. Etape nouvelle et décisive, car ce n’est plus seulement la nourriture qui est ici proposée, c’est aussi le renouvellement, la reproduction. La semence assure la perpétuation d’elle-même et de ses fonctions. Troisième étape, [plèrès sîtone én tô stakhûï] : [plèrès], c’est la plénitude, c’est le fait d’être rempli, complet, accompli, rassasié. Et [sitos], c’est le blé, mais aussi la farine, le pain et même la nourriture (mais par distinction d’avec la viande). Cela peut même désigner la pension alimentaire ! On voit une nouvelle étape, celle de la vie et de l’activité humaine entièrement supportées, assurées. C’est le moment où la vie de la semence qui grandit, rejoint celle de l’homme et de ses alternances. La croissance de la vie dans ce qu’elle a de spontané s’étend dans ses effets, dans l’extension de ceux-ci, de plus en plus larges et universels. Ainsi aussi de l’action du dieu à travers ce qu’il suscite par sa parole dans chacun des êtres qui habitent ce monde. Comme il est grand d’enseigner aux hommes à écouter et accueillir la parole des autres ou d’un texte, à former leur propre parole et pensée, à traduire en paroles ce qui vient de leurs profondeurs (sentiments, pensées, convictions, questions…), à exprimer aussi largement que possible ce qu’ils ont mûri…

     Mais il y a une nouvelle étape, et c’est au terme. « Mais quand se livre le fruit, aussitôt il envoie la faucille, parce qu’est livrée la moisson. » Il y a un temps, qui lui est propre, où le fruit « se livre« . C’est la limite de ce temps du retrait et de l’admiration attentive. S’il se livre, il faut être là pour le recueillir, et alors l’acteur redevient actif. Aussitôt il envoie le [drépanone], la faux, la faucille, la serpe, la serpette, mais aussi le sabre recourbé comme un cimetère. L’instrument est celui qui coupe pour engranger. Si l’on va au-delà, tout est perdu, on ne peut plus ni nourrir ni ré-ensemencer. C’est une nouvelle action décisive. La raison ? [thérismos], c’est la moisson, le temps de la moisson, le champ de blé (on pense au mois républicain de thermidor). Ce « temps de la moisson » est accompli. [paristèmi], c’est se placer à côté : s’avancer, s’approcher de, se tenir à côté pour aider ou protéger, passer du côté de, c’est aussi être mis dans une disposition d’esprit, ou tenir bon, ou encore être hors de soi. Mais la première famille de sens suffit : il est temps pour le champ de blé de « passer du côté de » celui qui le regarde et s’en occupe. Toute l’action vise à cela : à faire évoluer la semence à partir des dynamismes puisés dans la terre et sous le soleil du ciel jusqu’à passer du côté de celui qui a lancé l’action initiale, qui a jeté la semence. Passer à lui, passer en lui.