Dimanche 10 juin : Prendre parti.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous avions commencé une lecture de l’évangile selon s.Marc, qui nous avait emmené au terme de sa deuxième partie : un aperçu de l’activité de Jésus. Nous voilà maintenant transportés dans la quatrième partie de ce témoignage, où Jésus enseigne et guérit, et plus particulièrement dans le premier temps de celle-ci, relatif au refus ou à l’acceptation de Jésus, un temps que l’on pourrait intituler « L’heure des choix ». Marc commence par des guérisons et des exorcismes, évoqués plus que vraiment narrés avec tout le pittoresque dont Marc est capable : c’est un sommaire, un contexte. Puis, Jésus fait les Douze : c’est lui qui les choisit, et qui les institue. Et ensuite arrive le passage qui nous est donné aujourd’hui dans son entier : une controverse sur les exorcismes. Suivra immédiatement la section sur les paraboles.

     La section d’aujourd’hui, donc, est construite comme un triptyque, une construction littéraire qu’affectionne Marc. Au centre, la fameuse controverse sur le royaume divisé. Et autour, deux volets où sont mis face à face la famille de Jésus et ceux qui l’écoutent. Nous restons manifestement et fondamentalement sur une question de choix : Jésus a fait ses choix (celui de son ministère : guérir et chasser les démons; celui de ses acolytes : les Douze). Maintenant, c’est aux autres de faire leurs choix en présence de ce qu’il fait, de ce qu’il dit. Il y a ceux qui font le choix de le rejeter, et c’est la controverse centrale; il y a ceux qui l’ont choisi,  il y a ceux qui pensent qu’il n’ont rien à choisir, et ce sont les deux volets extérieurs du triptyque. Commençons donc par le volet central, comme on fait naturellement face à ce genre d’œuvre.

Perugino, Baptême du Christ (détail)

     Et d’abord, le « pavé dans la mare » jeté par les [grammatéïs], les savants versés dans la science des Ecritures, ou scribes, « ceux qui étaient descendus de Jérusalem« . Que disent-ils ? « Ils disaient que Béelzéboul [l’] a et que dans le chef des démons il chasse les démons. » Qu’est-ce donc que ce Béelzéboul ? Le nom est probablement une déformation populaire de Baal-Zebub, déformation de dérision puisqu’elle signifie littéralement « Baal du fumier ». Ce n’est pas la dernière déformation d’ailleurs : en Occident, on parviendra à Belzébuth. Le Baal, c’est le seigneur, le maître, le mari : c’est le nom que les Cananéens donnaient à leurs divinités. En se construisant, le yahvisme va peu à peu écarter ce nom comme indiquant ce dont il faut distinguer Yahvé. Que veulent donc dire les scribes ? Ils ont constaté, comme tous, les exorcismes de Jésus, leur redoutable et incontestable efficacité. Mais d’où lui vient cette puissance ? Et eux de répondre que cette puissance vient justement du chef, de l’ [arkhontos] des [daïmôn]. [arkhontos], c’est celui qui va en tête, celui va en premier, le chef. Le [daïmôn], on s’en souvient, c’est un dieu, une divinité, un esprit, l’âme d’un mort, voire même le destin ou le sort. L’accusation est donc forte : oui Jésus chasse des puissances oppressives qui restreignent ou entravent la liberté des personnes, mais c’est précisément parce qu’il est l’agent de la puissance même qui commande les autres. Il secoue et bouleverse tout, mais attention : il est pire. Les scribes n’aiment pas ce qui dérange, ce qui est nouveau, ce qui bouleverse l’ordre établi. Et tant pis s’il y a des gens qui souffrent ou sont malheureux : c’est comme ça….

     Jésus leur répond par un raisonnement a priori, qui montre toute l’absurdité de leur assertion, et dénonce de même coup le choix qu’ils font de ne pas le reconnaître pour ce qu’il est : « Comment peut satan chasser satan ? Et si un royaume en lui-même est divisé, un tel royaume ne peut pas persister; et si un domaine en lui-même est divisé, un tel domaine ne pourra pas persister. Et si satan s’est monté contre lui-même et s’est divisé, il ne peut persister mais touche à sa fin. » Jésus change de nom, il nomme satan, c’est-à-dire l’accusateur, ou l’adversaire. Ce n’est plus un nom folklorique, c’est clairement une mise à distance et même une opposition. Jésus affronte un adversaire, qui est un accusateur. Et ceux qui viennent de lui porter la contradiction ce sont mis eux-mêmes en position d’adversaires et d’accusateurs. A demi-mot, il leur renvoie l’ascenseur : vous me dites l’agent du prince des démons, mais c’est vous qui êtes, sans vous en rendre compte, les alliés de l’adversaire et de l’accusateur. Le raisonnement par l’absurde est lumineux : aucun royaume, aucun domaine (l'[oïkos], c’est le lieu qui est sous la domination d’un maître à l’échelle domestique, privée) ne pourrait durer dans le temps, garder la moindre solidité, si son propre maître en chasse ceux qui le servent ! L’insistance est sur la division : [méridzô], c’est partager, diviser, fractionner. Jésus revendique de ne jamais faire œuvre de division. Et suggère aussi que toute œuvre qui divise n’est pas sienne, et ne peut aller dans son sens. Chaque fois qu’on veut se distinguer de « ceux-là », chaque fois qu’on enferme des personnes sous des étiquettes, chaque fois qu’on fait des catégories de personnes, on divise.

     Donc, Jésus n’est pas un « mauvais esprit » agissant chez les mauvais esprits. Mais alors comment interpréter son action, celle qu’ont néanmoins reconnue les scribes ? Lui-même l’interprète : « Mais personne ne peut, entrant dans le domaine du fort, détruire tous ses moyens, s’il n’a d’abord attaché le fort, et alors il  détruira son domaine. » Le « fort« , [iskhuros], c’est justement l’adversaire. Et qui veut se montrer « fort » prend le risque de jouer dans le même camp !! Combien il nous est demandé d’être attentifs, lorsque nous voulons « aider », « protéger », « faire quelque chose »… C’est une grande tentation, d’être fort : avec d’excellentes intentions, on risque surtout… d’écraser les plus faibles ! Le but, au contraire, c’est de détruire la force de l’adversaire, c’est qu’il n’ait plus puissance sur quiconque, c’est qu’il ne domine plus, qu’il n’ait plus de « domaine« . [diarpadzô], c’est détruire ou ravager, ou encore piller. C’est l’œuvre d’une guerre dans ce qu’elle a de sauvage et qui affaiblit durablement ou définitivement l’adversaire. Ce qu’il faut détruire, c’est la domination même, c’est aussi « tous les moyens » de celle-ci : [skéouos] désigne tout objet d’équipement : meuble, outil, instrument, arme, agrès, harnais… En parlant d’une armée  (et non d’un seul homme, il est vrai), le mot au pluriel (ce qui est notre cas) désigne tout l’équipement, des hommes comme des chevaux, et même les bagages. Il peut s’agir encore du corps, ou d’un homme qui est « la chose » d’un autre.

     Jésus dévoile sa stratégie face à son adversaire. Que ce soient par les guérisons ou par les exorcismes (car même si les scribes ont ciblé -en divisant l’œuvre de Jésus, remarquons-le !- les exorcismes, Marc, lui, a commencé par nous présenter des guérisons et des expulsions de démons), Jésus détruit la domination de son adversaire en détruisant tout ce au moyen de quoi il exerce cette domination. Et il le fait en commençant par « attacher le fort« . [déô], c’est lier : attacher, entraver, enfermer, emprisonner. A vrai dire, le mot d’ « enfermer » est inattendu, étant donné ce dont il est question : guérir, expulser, c’est emprisonner ou entraver ? Sans doute est-ce exactement le contraire, si l’on adopte le point de vue des hommes qui sont libérés de la domination de l’adversaire, point de vue qui est avant tout celui que souligne Marc. Mais sans doute se passe-t-il aussi une entrave progressive de l’adversaire, dont les moyens sont peu à peu réduits et dont la marge de manœuvre peu à peu s’étiole. Expulsé de ses zones annexées ou de ses zones d’influences, il est de plus en plus à l’étroit dans son domaine. Empêcher les forts d’exercer leur domination : tout un programme !! C’est la révolution ! Eh bien oui : il y a dans le christianisme authentique une puissance profonde et extraordinaire de révolution. Comment a-t-on pu en faire une force de fixité et de maintien de l’ordre établi ?

     Suit un avertissement à l’endroit des faux accusateurs : leur accusation est si grossière, leur affirmation si absurde et si aisément retournée par une simple réflexion logique, qu’elle manifeste avant tout de la mauvaise foi, et surtout un choix de ne pas accréditer Jésus dans ce qu’il fait pourtant de plus incontestable. Pire que tout, ils ont fait cela en traitant l’Esprit saint comme un esprit impur ! Attention aux évidences que nous ne voulons pas regarder, auxquelles nous ne voulons pas nous rendre. Il y a des réalités que nous ne voyons même plus comme elles sont, parce qu’elles dérangent trop les idées sur lesquelles nous vivons : attention ! Nous risquons gros, en ne reconnaissons plus les choses comme elles sont. Nous risquons progressivement  de construire une immense mauvaise foi, et finalement d’appeler impur l’Esprit saint lui-même, qui peut-être frappe à la porte de notre cœur à travers d’autres réalités pour nous changer, nous transformer, nous sauver en nous arrachant à nous-mêmes et à une vision du monde qui nous laisse sous l’emprise de l’adversaire, sans nous douter de la collaboration que nous lui apportons…

     Ainsi, le panneau central du triptyque est-il constitué du choix contre Jésus au prix de se situer avec son adversaire, car il n’a lui qu’un adversaire, et ce n’est pas un homme : il veut au contraire l’unité de tous les hommes, sans exception. Il veut les réunir en les séparant de celui qui les divise. Autour de ce panneau central, deux volets. Dans le volet de gauche, il vient [éïs oïkon], « à la maison« . Et là, devant la foule qui se presse au point qu’on ne peut même plus « manger son pain« , « ceux proches de lui » ou « ceux de chez lui » bref : « les siens » sortent se saisir de lui, « disant qu’il déraisonne« . Se saisir, c’est [kratèsaï] : exercer le pouvoir, avoir pouvoir sur. Il y a d’une part une foule, que l’on devine démesurée par rapport à la maison. Elle est dans une telle attente qu’elle presse et réclame, et Jésus la privilégie à son propre manger. Et il y a d’autre part ceux qui sont dans la maison : ils ont avec Jésus une attitude de puissance et de jugement, ils l’estiment « hors de lui« , pas dans son état normal. Et veulent le forcer à rentrer. D’une part ceux qui cherchent Jésus et attendent de lui quelque chose, ceux qui le choisissent et qu’il choisit lui aussi, de préférence même à une vie à peu près rangée où il aurait le temps de manger. D’autre part ceux qui pensent « avoir Jésus », devoir veiller sur lui. Ceux du « en même temps » : proches de Jésus, mais aussi avec une certaine distance. Mais qui s’abstiennent de choisir, ou ne voient pas qu’ils ont un choix à faire. Tout le problème du « en même temps »…

     Que faut-il en penser ? Réponse sur l’autre volet, celui de droite : cette fois, c’est sa famille qui est dehors, et non plus la foule. Sa famille : sa mère et ses frères. La mère de Jésus, chez Marc, n’est pas traitée avec un rôle particulier, elle est située dans l’ensemble de sa famille de sang. Et cette fois-ci, c’est la foule qui est dedans. C’est même mieux : la foule « est assise autour de lui« , elle constitue son lieu, sa « maison », son « domaine ». Sa famille l’appelle, estimant sans doute avoir une priorité. Leur appel est relayé par la foule, qui sans doute estimerait cela normal aussi. Mais lui regarde, de ce regard circulaire qui embrasse tous ceux qui sont assis autour de lui, et il leur dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui en effet qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère. » Les choses sont entièrement renversées. Ceux qui l’ont choisi, sont plus proches de lui que par les liens du sang. Plus que le sang, ce qui coule dans ses veines c’est le désir de faire la volonté de Dieu. Et ceux qui, animés du même désir, se pressent pour l’écouter, ceux-là sont sa vraie famille, ceux à qui il accorde la priorité. Même là, même dans la famille, il fait la révolution. La famille de sang ne vaut qu’en second. Et l’on comprend que faire le choix de Jésus, le choix de l’écouter, de le suivre, de chercher à conformer sa vie à ce qu’il dit, ce choix-là est primordial. C’est par là que l’on fait partie de son « domaine ». Se croire tranquillement être de ses proches, cela met à distance. Décidément, résolument, il convient de le choisir et de se mettre à son écoute : c’est à ceux-là qui auront fait ce choix que vont s’adresser les paraboles. Et de même peut-être de tous ceux avec qui nous voulons vivre, que nous voulons aimer : les choisir, sans cesse, sans jamais penser qu’on est avec eux comme « naturellement », comme par un ordre établi…

Dimanche 3 juin : vaincre la mort par la liberté du don.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

      Et nous revoilà chez s.Marc : coucou Marc, comment vas-tu ? Il y avait longtemps… Le passage d’aujourd’hui est pris dans la septième et dernière partie de son témoignage, rapportant le point de vue de Marc sur la passion de Jésus et l’annonce de sa résurrection. Nous sommes dans le premier temps, celui de la préparation. Ce sont d’abord d’autres qui préparent ces évènements décisifs : les grands-prêtres et les scribes qui sont à l’affût du moyen de tuer Jésus, une femme qui brise un flacon entier de parfum précieux sur sa tête, Judas qui vient offrir aux grands-prêtres de leur livrer Jésus (nous avons déjà commenté ce triptyque, Dimanche 25 mars : saisir les moments uniques.). Ensuite vient le repas pascal de Jésus avec ses disciples : c’est Jésus lui-même qui prépare ces évènements décisifs. Là s’inscrivent les passages qui nous sont donnés aujourd’hui. Enfin, nous seront transportés sur les lieux du drame, autour de Gethsémani.

     Dans cette partie centrale de la préparation de la passion et de l’annonce de la résurrection, il y a trois temps : la préparation de la Pâque, l’annonce de la trahison de Judas et l’Eucharistie. Le deuxième temps est allègrement supprimé du passage qui nous est donné à lire ou à entendre, ce qui évidemment transforme profondément le sens du texte de Marc. Je tâcherai d’en dire deux mots malgré tout au moment voulu.

     Nous sommes « au premier jour des Azymes » : ce nom fait référence au substrat peut-être le plus ancien du rituel de la Pâque. Il s’agit de la fête agraire du printemps, où l’on fête la vie dont on croyait l’apparition spontanée. N’ayant aucune idée des micro-organismes, on se débarrassait de tous les ferments (en nettoyant de fond en comble dans la perspective de ne rien laisser) et l’on s’émerveillait de les voir se reformer, d’eux-mêmes croyait-on. Autrement dit, donner ce nom à cette fête, c’est la désigner comme la fête de la renaissance spontanée de la vie. C’est sous cet angle que Marc aborde la manière dont Jésus lui-même prépare sa passion et sa résurrection, suggérant que lui-même envisage avant tout la vie nouvelle. « Et au premier jour des Azymes, au moment où on sacrifiait la Pâque… » : [thuô], c’est offrir un sacrifice aux dieux, offrir une victime en sacrifice, célébrer par un sacrifice, ou encore consulter les dieux en leur offrant un sacrifice. Fort intéressant, le verbe a aussi un second sens, valable seulement au présent ou à l’imparfait (et ici, le verbe est à l’imparfait) : s’élancer impétueusement, bondir. Les deux sens ne sont peut-être pas si éloignés l’un de l’autre, si l’on pense à la pratique que les Romains appellent la devotio : dans une bataille qui semble perdue, le chef ou un haut dignitaire s’élance dans les lignes ennemies en se vouant aux dieux, afin d’obtenir d’eux le renversement du cours de la bataille. Il sera tué bien sûr, et il le sait : la devotio est une forme d’auto-sacrifice humain. Ici, bien sûr, c’est l’agneau pascal que l’on va tuer et manger sans en rien laisser : mais on voit bien que pour Marc, il s’agit de nous faire sentir dès l’abord que Jésus vise la vie nouvelle, et sait que la voie est celle du sacrifice.

     Dans ce contexte, les disciples posent une question apparement banale : « Où veux-tu que, nous en allant, nous préparions afin que tu manges la Pâque ? » Le rituel du repas pascal est un rituel domestique. Mais voilà, ils n’ont pas de « chez soi », leur mode de vie les fait errer sans domicile. Probablement qu’à Capharnaüm, ils se fussent spontanément retrouvés chez Simon-Pierre, lieu que Marc désigne souvent par la formule « à la maison« . Mais à Jérusalem où ils se trouvent, la question se pose très simplement à l’esprit des disciples, aussi simplement que ne se pose même pas la question de savoir si Jésus veut célébrer la Pâque. [esthiô], c’est manger : le but est que Jésus (« tu« ) mange la Pâque. L’acte de manger la victime d’un sacrifice a un sens : il s’agit d’une participation.  Une participation à l’offrande sans retour, ainsi qu’une communion avec la personne à qui ce sacrifice est offert. Pour que Jésus soit en communion avec Dieu et fasse corps avec l’agneau offert, les disciples doivent d’abord s’en aller. Or [aperkhômaï] signifie aussi bien s’en aller, s’éloigner que quitter : on comprend bien que les disciples sous-entendent qu’ils doivent s’éloigner de Jésus pour préparer le repas, mais apparaît aussi pour le lecteur l’idée qu’ils vont se quitter plus durablement que cela, l’ombre de la mort plane. Et sans doute, cette séparation est-elle un des aspects du sacrifice. Ils vont préparer : [étoïmadzô], c’est préparer, disposer, mais aussi préparer (une bête) pour l’immoler ; et sans complément (ce qui est le cas ici), le verbe peut signifier se préparer, se tenir prêt : on comprend qu’il y a ici derrière, d’une part toute une préparation rituelle et notamment sacrificielle, d’autre part une disposition de soi.

     En réponse, Jésus en envoie deux avec la recommandation suivante : « Rendez-vous dans la ville, et viendra à vous un homme portant une cruche d’eau : suivez-le et où qu’il entre dîtes au maître-de-maison que le maître dit : où est ma salle où je vais manger la Pâque avec mes disciples ? Et lui vous fera voir un grand-appartement-à-l’étage tendu et tout disposé ; et là-même préparez pour nous. » Jésus sait-il donc d’avance comment tout va se passer ? Cet homme qui porte sa cruche d’eau en terre cuite, l’a-t-il vu d’avance ? De même du « grand appartement à l’étage » où tapis et tentures sont déjà en place (ce que signifie le « tendu« , [estrôménon] : il s’agit d’étendre une tenture ou un tapis) ? Marc nous montre-t-il un « Jésus-qui-sait-tout-et-maîtrise-tout-d’avance » ? Ou bien n’y a-t-il là rien que de très banal, parce qu’on rencontre à tous les coins de rue des gens qui vont chercher de l’eau dans ces villes où il n’y a pas l’eau courante à la maison, parce que les cruches en terre cuite sont en effet les plus fréquentes, parce qu’à cette proximité de la fête, n’importe qui a déjà sa salle prête pourvu qu’il habite là, et que l’architecture commune dispose dans toute maison une « chambre haute » ? Marc nous montre-t-il plutôt un « Jésus-à-qui-tout-lieu-convient » ? Je pencherais assez pour cette deuxième solution, -qui n’exclut pas la première, à vrai dire : Marc peut aussi jouer sur le double-sens-, parce que Jésus va instituer quelque chose qui n’est pas du tout dans la ritualité exceptionnelle du Temple, mais au contraire tout-à-fait « désacralisé ». Alors « où qu’il entre« , ce sera le bon endroit pour construire le « temple de son corps ». Donc les lieux sont disposés, et les deux disciples vont faire les derniers préparatifs, ceux du repas lui-même et notamment de l’agneau.

Cosimo ROSSELLI, La Cène, fresque (1481) Chapelle Sixtine
Cosimo ROSSELLI, La Cène, fresque (1481), Chapelle Sixtine

     « Le soir venu, il vient avec les Douze. Ils se mettent à table. » Dommage pour le lectionnaire d’omettre de préciser cela, et surtout que pendant le repas Jésus annonce qu’un de ceux qui mangent avec lui va le livrer. Je voudrais souligner deux choses dans ce passage qui n’est pas donné au lecteur aujourd’hui. La première, c’est que la trahison fait partie de l’Eucharistie. Cela choque ? Mais Marc (et il n’est pas le seul) en est aussi choqué, comme tous. Et pourtant il n’a pas omis, lui, de mettre ces deux faits en proximité immédiate. C’est que Jésus est livré, et que sa manière de réagir devant cette trahison est l’anticipation, l’offrande volontaire, il se livre. On ne lui prend pas sa vie, elle est déjà offerte : seul le moment s’impose, quand celui qui a toujours évité d’être pris sait qu’il ne peut plus l’éviter, parce que l’un de ceux à qui il a donné toute sa confiance joue maintenant le jeu des adversaires. Le don de soi en totalité va simplement atteindre son paroxysme. Et inventer l’eucharistie est précisément cette anticipation, la prééminence du don volontaire sur l’arrestation forcée. S’il n’y a pas l’eucharistie, la mort de Jésus n’est pas une offrande volontaire, n’est pas un sacrifice d’amour et de liberté. Et la trahison est nécessaire pour cela, à l’origine. Et il me semble qu’elle est toujours présente : tant de trahisons de Jésus dans nos vies de disciples… et dans la vie des Douze, et de leurs successeurs. Il ne peut pas en être autrement : la « nouvelle alliance » n’est pas fondée autrement que dans la réalité existentielle de la première alliance toujours offerte par Dieu et toujours trahie par l’homme. Et c’est pour cela qu’elle est enfin accomplie et définitive :  parce qu’elle assume la trahison de l’offre divine et de la communion établie.

     La deuxième chose que je voudrais souligner, c’est l’extraordinaire insistance de Jésus sur le fait qu’il sait qu’on va le trahir, qu’il sait qui va le trahir, que celui-là fait une énorme erreur. S’agit-il donc d’une condamnation par avance, … à laquelle il nous a peu habitués ? Il me semble que cette insistance vise au contraire à faire changer d’avis Judas, tout en préservant vis-à-vis des autres son anonymat.

« Je connais peu l’amour; mais j’ose te répondre

Qu’il n’est pas condamné, puisqu’on veut le confondre, […]« 

dit, dans Bajazet, le vizir Acomat à son confident Osmin, en comprenant avec beaucoup de psychologie (comme toujours chez Racine) la réaction de la reine Roxane. Celle-ci, au lieu de faire exécuter sur le champ celui qu’elle aime et dont elle s’estime trahie, préfère aller encore lui montrer que sa supposée trahison est connue : pourquoi, sinon dans l’espoir de le faire changer d’avis ? Ainsi,  ces mots de Jésus sont plutôt à comprendre comme un amour non démenti pour Judas lui-même.

     Mais venons-en à la suite, donnée dans ce qui constitue le texte d’aujourd’hui : « Et pendant qu’ils sont en train de manger, prenant un pain, ayant béni, il [le] rompit et [le] leur donna et dit :… » D’après Marc, c’est bien pendant le repas, et non après ou à part que se place l’action de Jésus. Il accomplit certes une action nouvelle, spéciale mais, est-on tenté de dire, le moins possible. Durant toute sa vie et son ministère, Jésus n’a rien institué. Et dans cette action nouvelle, il fait quelque chose de fort, mais in extremis et le moins institutionnel possible : pendant le repas (tout de même le repas pascal, très ritualisé). Notons en ce sens, par rapport aux autres témoignages, que selon Marc, Jésus n’appelle pas à refaire ce qu’il fait. C’est lui, c’est ce qu’il fait, cela ne se reproduit pas, c’est unique. Il donne sens à sa mort en l’anticipant, et lui donne une portée universelle.

     Il prend un pain ou du pain : le mot [arton] désigne précisément le pain de froment ou le pain d’orge, ce n’est pas [sitos] un mot générique s’étendant éventuellement à toute nourriture. Il s’agit du fameux pain azyme, le pain sans ferment typique de cette célébration pascale. Une fois pris, il bénit : le verbe [éoulogéô] signifie d’abord parler avec bienveillance, et par suite louer, dire du bien de, bénir, honorer. Il s’agit là aussi des fameuses « bérakoth », les bénédictions que le maître du repas pascal (normalement le père de famille) adresse à Dieu pour la nourriture et la vie qu’il donne. Jusque-là, rien d’original. Mais ce qui est nouveau, c’est cette action de rompre, de briser le pain et de le donner rompu. Le geste fait de ce symbole de la vie nouvelle, une vie brisée pour être nouvelle et commune. Il fait du pain lui-même un sacrifice. Et les mots vont éclairer ce sens : « … prenez, ceci est mon corps. » Prenez, c’est le même verbe que celui qui désigne le début de sa propre action, « prenant un pain…« . Le pain rituel qu’il donne, il faut s’en saisir activement, avec la même disposition active, la même détermination, que lui Jésus. Et ce pain sacrificiel, il le désigne comme son corps. [sôma], c’est le corps par distinction d’avec l’âme; chez Homère, le mot désigne plutôt un cadavre, mais par la suite il désigne aussi un corps vivant et même quelqu’un en tant qu’il s’agit d’un être vivant physique, l’indice tangible que quelqu’un est vivant. Le mot désigne aussi l’aspect tangible d’un objet ou de quelqu’un, par distinction d’avec ce qui est insaisissable (le souffle par exemple). Ce que Jésus donne en partage, mais comme brisé, ce n’est pas une idée, un concept. C’est son être tangible et palpitant, actuellement vivant.

     Et Jésus ne s’arrête pas là : « Et prenant une coupe [et] rendant grâce, il leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : ceci est mon sang, de l’alliance, celui qui est répandu en faveur (ou : à la place) de tous. Amen je vous dis que je ne boirai plus du jus de la vigne, jusqu’à ce jour-là où je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu. » Il prend (encore) une coupe : rien d’exceptionnel, le mot désigne tout « vase » pour boire. Dans le déroulement très réglé du repas de la Pâque, quatre coupes de vin circulent à quatre moments différents pour que tous en boivent. Des paroles prévues, différentes selon qu’il  s’agit de la troisième, de la quatrième, accompagnent normalement cette boisson collective : il s’agit de cette « action de grâce » : là encore, rien de nouveau et Marc le mentionne presque en passant, il utilise d’ailleurs des participes, ce n’est pas cela qu’il veut mettre en valeur, ce ne sont là que les circonstances. Mais par ses mots, Jésus change le sens de ce qui vient de se passer : ce vin, c’est son sang. Faire les choses dans cet ordre était sans doute moins violent pour les disciples, car qui aurait voulu goûter à du sang ?  [haïma], c’est d’abord le sang au sens du liquide sanguin : le sang qui coule hors du corps, qu’on ne voit qu’en cas de mort violente, qui réclame réparation (les Anciens n’ont pas d’idée de la circulation sanguine). C’est ensuite le sang des liens de parenté, et il est alors lié aussi à l’âme, c’est-à-dire à ce qui quitte le corps quand la vie est atteinte : l’alliance avec Noé interdisait de manger la viande avec le sang, parce que « l’âme, c’est le sang » et que l’homme reçoit de Dieu sa nourriture pour vivre, mais ne peut s’arroger pouvoir sur la vie elle-même qui n’appartient qu’à Dieu. Ce que les convives ont bu, c’est à la fois sa vie en tant qu’elle va quitter son corps et la communion de parenté avec lui, ce qui les rend lui et eux « du même sang ». On pense à la devise des animaux dans le Livre de la Jungle de Kipling, « nous sommes du même sang toi et moi ».

      Et il précise, « de l’alliance » : c’est expliciter ce qui n’était qu’implicite auparavant mais dont j’ai déjà parlé à propos de la trahison de Judas. Il s’agit bien de réaliser historiquement le projet de Dieu, don et communion de vie, le réaliser tel que Dieu l’a voulu, et néanmoins dans ce contexte historique non voulu par Dieu de péché, de violence et de mort. Ce don qu’il fait, c’est le don de Dieu et c’est le don à Dieu. Cette communion de vie qu’il instaure avec ses disciples, c’est une communion avec Dieu. Mais elle n’est pas instaurée ailleurs que dans la violence d’un sang répandu : [exkhéô], c’est verser, répandre, laisser s’écouler ou se perdre. Au passif (c’est le cas ici), s’est se répandre hors de, s’épancher, déborder : on entend à la fois l’idée de perte et celle d’abondance. [hupér], c’est à la fois par-dessus, pour, en faveur de, à la place de, au-delà de… on voit que les beaucoup sont bénéficiaires de ce sang versé, de cette vie donnée, et en même temps dépassés : c’est vraiment tous les hommes qui sont visés.

      Et puis cette formule finale, dont j’avoue simplement que je ne la comprend pas : n’hésitez pas, chers lecteurs, à nous faire part à tous, dans les « Commentaires », de vos hypothèses ou de votre savoir ! Oser une parole, c’est aussi en quelque manière répandre quelque chose de sa vie…

Dimanche 27 mai : rejoindre celui qui nous précède toujours.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Voilà que nous volons à travers les pages du Nouveau Testament, et nous retrouvons à la fin de l’évangile de s.Matthieu. Il s’agit de sa conclusion. Remettons-la dans son contexte : les femmes sont accourues au tombeau au petit matin suivant le sabbat, après la mort de Jésus, et ont trouvé ce tombeau ouvert. Là, un « ange » (ou un « envoyé ») leur a enjoint d’aller dire aux disciples que Jésus était « relevé d’entre les morts » et qu’il les « précédait en Galilée« . Les femmes ont couru « l’annoncer » aux disciples : c’est dans ce mouvement même qu’elles ont rencontré Jésus lui-même, qui leur renouvelle cet ordre d’aller « annoncer à [ses] frères » qu’ils se rendent en Galilée pour le voir. Puis se trouve inséré l’épisode des gardes allant raconter de leur côté aux grands-prêtres « ce qui s’était passé », et l’ordre donné par ceux-ci de raconter le vol du corps par les disciples. La mise en parallèle de ces deux récits fait ressortir par contraste la gratuité et l’enthousiasme spontané de l’annonce des femmes aux disciples. Et nous voilà à notre passage d’aujourd’hui.

     « Or les onze disciples furent conduits en Galilée, dans la montagne où Jésus les avait constitués. » Les disciples ne sont plus que onze : on devine que Matthieu veut parler des apôtres. Il est vrai que son vocabulaire ne fait pas une distinction claire et constante entre apôtres et disciples. Judas, lui, n’est plus : c’est d’ailleurs bien Matthieu qui nous raconte sa fin tragique. En tous cas, l’ordre de l’ange, redoublé de celui de Jésus, a bien été transmis : les disciples font le voyage. Le verbe [poréouô] signifie faire passer, transporter, avec l’idée du voyage et du transport commercial. Il signifie aussi conduire ou escorter, ou encore envoyer. Ce verbe est ici au passif : ils ont été transportés, ou bien ils ont été conduits, ou ont été envoyés. Il pourrait s’agir d’un « passif théologique » comme on dit parfois, c’est-à-dire que le texte laisse entendre que Dieu les a conduit jusque-là. Et en particulier, ils vont « dans la montagne« . Quelle montagne ? La traduction liturgique opte pour celle « où Jésus leur avait ordonné de se rendre« . Mais le verbe [tassô] (ici encore à l’aoriste) signifie d’abord mettre à une place fixe, appropriée : ranger, assigner une place, placer, ou encore au sens figuré ranger dans une classe. Par suite, ce verbe peut vouloir dire ranger (une armée), assigner un poste, être placé à son rang, et encore ordonner, fixer, déterminer. Et nous n’avons pas entendu parler, dans les ordres qui précèdent, d’aucune montagne. Il s’agit donc plutôt de la montagne où leur a été assignée une place.

     Il semble donc que Dieu (sous-entendu) fasse faire aux Onze un retour aux sources, il les conduit au lieu de leur constitution initiale comme apôtres, là où ils ont été choisis. Cela veut dire qu’il y a comme une ré-inauguration. D’après Matthieu, les Douze sont appelés (cf. Mt.10,1-5 sq.) nominativement, ils « reçoivent autorité sur les esprits impurs, pour les jeter dehors et pour guérir toute maladie et toute faiblesse. » Et Jésus « les envoie… ». Le choix même de douze personnes, rappelant les douze patriarches à l’origine des douze tribus (structure depuis longtemps oubliée, ou en tous cas inopérante dans la vie du peuple à l’époque de Jésus), est un choix qui signifie une volonté de ré-engendrer Israël : non pas de fonder un nouveau peuple, un autre, mais de renouveler l’ancien en lui redonnant naissance et vie. Et c’est tout cela qui se rejoue après la résurrection : la vie nouvelle de Jésus, cette vie qui a vaincu la mort, c’est cette vie dont il veut que les Onze ré-engendrent son peuple.

      « …et en le voyant ils se prosternèrent, d’autres doutèrent. » On croit parfois que si l’on voyait le ressuscité, cela lèverait les doutes : la preuve que non ! Parmi les Onze, les réactions sont variées face à lui. Certains se prosternent, comme les Mages devant l’enfant, hommage à celui qu’ils honorent désormais comme un dieu. D’autres doutent, ou sont dans l’incertitude : [distadzô] a les deux sens. Que va faire Jésus ? Séparer les uns des autres ? Ne garder que les prosternés ? « Et s’approchant, Jésus leur parle en disant :… » Non, il s’adresse à tous, indistinctement. C’est magnifique ! Il ne mesure pas son attitude à celle des autres, il assume d’être à jamais celui qui prend l’initiative. Peut-être nous montre-t-il aussi son égale estime pour ces deux attitudes, apparemment opposées ? La confiance immédiate qui conduit au prosternement, mais aussi le doute qui est une dignité de l’esprit qui cherche, le doute qui montre une haute idée de la vérité -et partant, une grande exigence à son égard. Les uns comme les autres seront de bons porteurs, de bons messagers.

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     Et que dit-il ? « A été donnée à moi tout pouvoir au ciel et sur la terre. » Proposition liminaire. Là aussi, un passif théologique : c’est Dieu qui a donné. Il n’est pas plus nommé qu’un peu plus haut, c’est une piété vis-à-vis du nom de Dieu. Tout pouvoir, [passa exoussia]. On se rappelle que ce pouvoir se manifeste particulièrement dans l’autorité incontestée face au mal. Tout, c’est à la fois la totalité en extension  (la totalité de…) et en qualité (la totalité des…). Et c’est aussi un pouvoir cosmique : « au ciel et sur la terre« . Jésus avait guéri le paralytique, après lui avoir pardonné ses péchés, pour que l’on sache que « le fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés« , sur la terre : sous entendu comme il l’a, en tant que « fils de l’homme », au ciel. Maintenant ce n’est plus seulement ce pouvoir-là, mais tout pouvoir, et partout. Il a appris à ses disciples à prier « que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel » : il a maintenant tout pouvoir pour l’accomplir, cette volonté.

     Et pourquoi, justement, ne fait-il pas usage de ces pleins pouvoirs ? C’est mystérieux, cela. C’est étonnant. Puisqu’il peut tout faire : pourquoi ne transfigure-t-il pas immédiatement l’univers ? A la transfiguration, son vêtement même était transformé par sa métamorphose : pourquoi la puissance active de sa résurrection ne s’étend-elle pas immédiatement au cosmos entier ? Pourquoi ? Il fait un autre choix : « …En allant, donc, discipléisez toutes les nations, les plongeant dans le nom du père et du fils et du saint esprit, leur enseignant à garder toutes les choses que je vous ai commandées… » Au lieu de tout changer instantanément, il donne un ordre aux disciples, à ceux qui se sont prosternés et à ceux qui restent dans l’incertitude. C’est par eux que va être ré-engendré le peuple et le cosmos. Et cet ordre reprend comme repère initial le verbe [poréouô] déjà rencontré. Dans le mouvement même dans lequel ils sont venus jusqu’à cette montagne de la rencontre et du ressourcement, en étant transportés, en étant conduits, en étant envoyés, il ont à charge de « faire-disciple« . Qu’on veuille bien me pardonner l’horrible néologisme , le barbarisme même, que j’ai osé écrire : « discipléisez ». C’était pour épouser au plus près le verbe grec. Et « disciplinez », s’il a exactement la bonne forme, n’a hélas plus du tout le même sens.

     Il s’agit de « rendre-disciple », de « faire-devenir-disciple ». Pas de « faire des disciples » : rien à voir avec un programme de prosélytisme ! Non, ce sont les « nations« , les [éthnè], comme telles, qui sont appelées à devenir-disciple. Les « nations » sont souvent les autres peuples, par distinction d’avec le « peuple-de-Dieu ». Et depuis la Galilée, zone incertaine et floue où se mêlent déjà le peuple et les nations, Jésus oriente résolument la mission de ses disciples vers « les nations« . La régénération du peuple se fera par l’ouverture aux autres peuples, aux nations. Ô repli sur soi des communautés chrétiennes dans le souci de « marquer son identité », trouve ici ton arrêt de mort ! Et Jésus ne dit pas non plus d’intégrer les nations dans le peuple : ô volonté de tout absorber des communautés chrétiennes, meurs aussi ici ! Il n’y a que deux conditions absolues marquées pour « devenir-disciple » : être plongées dans le nom, et apprendre à garder les choses.

     Plonger, c’est le verbe [baptidzô] : plonger, immerger, submerger, plonger pour puiser… Mais ici, ce n’est pas dans l’eau (même si le choix de ce verbe n’exclut pas ce signe, au contraire) mais avant tout « dans le nom du père et du fils et du saint esprit« . Un seul nom pour trois. Le nom désigne la réalité, il la révèle, il la dit. Nommer une chose, c’est l’intégrer dans son monde. Prononcer le nom, c’est déjà faire éclater la puissance. Etre plongé dans le nom du père et du fils et du saint esprit, c’est peut-être être immergé dans le secret de trois qui n’ont qu’un seul nom, dans l’intimité de trois qui s’aiment et ne sont qu’un. C’est peut-être être initié à un mystère où s’accordent et se conjuguent unité et pluralité. Mais c’est aussi être ré-engendré : recevoir le nom de famille, être appelé du même nom. Partager la même vie.

      Quant à [tèréô], c’est avoir la garde de, veiller sur, observer, pratiquer l’observance de : on voit qu’il s’agit à la fois de se voir en quelque sorte confier les biens de la famille, et de les garder en en faisant son mode de vie. Devenir-disciple, c’est non seulement être plongé dans le nom, mais aussi vivre un apprentissage, celui des recommandations ou des commandements de Jésus. Les apprendre avec sa tête, les apprendre avec sa vie. Et c’est peut-être aussi à ces deux signes que se reconnaissent les disciples parmi les nations : ceux qui vivent en ré-engendrés, plongés dans cette vie où se conjuguent pluralité et unité, et qui vivent aussi selon les recommandations de Jésus -fusse sans les connaître encore !

     « Et voici moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à l’accomplissement du temps. » Pas de désengagement : Jésus ne laisse pas tout à ses disciples, il est avec eux. C’est par eux, à travers eux, qu’il choisit librement d’exercer sa toute puissance qui le rend capable de tout transformer. Et pour le disciple, il y a une muette invitation à retrouver cette présence tous les jours, à la découvrir à l’œuvre tous les jours, à rechercher comment il a été là encore aujourd’hui. Une invitation à rejoindre tous les jours celui qui nous précède tous les jours.

Dimanche 20 mai / Pentecôte : laisser advenir l’esprit.

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     Le texte qui nous est donné aujourd’hui est encore dans l’évangile selon s. Jean, et se trouve lui aussi dans le « discours après la scène » ou discours-Testament que Jean met dans la bouche de Jésus. C’est donc pour nous un léger retour en arrière, appuyer sur la touche « rewind »… A vrai dire, il faudrait plutôt parler des textes d’aujourd’hui, car le lectionnaire n’hésite pas à mettre à la suite deux passages qui ne se suivent pas immédiatement, l’un étant en 15,26-27, l’autre en 16,12-15. Pour rendre justice à Jean et à la cohérence du témoignage qu’il construit, il faudrait les lire bien distinctement. Et je me propose d’ailleurs de ne m’occuper cette fois-ci que du premier passage, je renvoie l’autre à l’année prochaine, nous avons bien le temps…

     Replaçons d’abord ce menu passage dans son contexte : après l’allégorie de la vigne et le commandement de l’amour mutuel (15,1-17), Jésus est passé à un autre thème, celui des tribulations des disciples. Car en effet, les disciples peuvent s’étonner de ce que, munis d’un commandement pareil, ils ne fassent pas l’unanimité dans leur annonce ! Et Jésus de leur dire que « le disciple n’est pas plus grand que le maître« , et que la réaction de rejet que Jésus a provoqué aussi (il a aussi attiré des disciples, tout de même), ses disciples la provoqueront à leur tour et pour les mêmes raisons. Et le motif ultime qu’explicite Jésus, c’est que ceux qui les rejettent « ne connaissent pas celui qui m’a envoyé. » Cela doit faire réfléchir : aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours, il y a des prétendus « religieux » qui rejettent les invitations à l’amour au nom de Dieu, pas en paroles bien sûr, mais dans leur pratique, « parce qu’ils ne connaissent pas » celui qui a envoyé Jésus. Le dieu invisible a toujours bon dos, et pour beaucoup prononcer son nom suffit à justifier leur attitude. Mais ce nom ne devrait jamais être prononcé qu’avec crainte, et jamais invoqué pour justifier les attitudes des hommes, « car je suis Dieu et non pas homme » (Os.11,9). Si ceux qui se croient les plus zélés pouvaient entendre cela…

     Il reste que la « haine » des Juifs, c’est à dire des autorités religieuses légitimes (et toujours reconnues telles par Jésus), avait de quoi ébranler les disciples : pourquoi ceux qui devraient être les mieux à même de reconnaître en Jésus celui qu’annonçaient les Ecritures ne le reconnaissent-ils pas ? Et même, pourquoi poursuivent-ils avec un tel acharnement ceux qui croient en Jésus ? Le souci de Jean n’est pas de construire chez les disciples une psycho-rigidité sur la base d’une victimisation : « tout le monde vous en veut, donc c’est que vous avez raison » ! Au contraire, la remise en question du disciple est une de ses qualités essentielles : l’attitude de ceux qui ne croient pas doit toujours interroger le disciple sur sa propre légitimité, sur sa propre authenticité. Son témoignage est-il authentique ? Mais comment savoir ?

     Dans ce contexte commence notre passage : « Lorsque viendra le paraclet que moi je vous enverrai d’auprès du père, l’esprit de la vérité qui vient d’auprès du père, celui-là même rendra témoignage à mon sujet;…« . Le premier mot, [hotan], est une conjonction qui signifie aussi bien quand ou lorsque, que aussi souvent que ou autant de fois que. Autrement dit, l’évènement dont parle Jésus aux disciples peut se produire une bonne fois pour toutes (c’est le sens des deux premières conjonctions possibles), mais peut aussi se produire de multiples fois. C’est là une donnée fort intéressante : la venue du paraclet est à la fois une venue unique et une venue plurielle. Cela peut paraître contradictoire, mais peut aussi nous mettre en état de questionnement : quelle est donc cette « venue » dont il est question, et qui peut revêtir simultanément des aspects que l’on penserait opposés ? Le verbe [erkhomaï] qui suit la conjonction est précisément à l’aoriste, ce temps dont nous avons déjà parlé et qui indique une antériorité mais aussi l’aspect « vérité générale » d’une action. Et ce verbe est fort riche en significations : il veut dire venir  et par extension aller ou s’en aller; mais quand une personne en est le sujet, il peut signifier venir en aide, venir assister; il peut encore vouloir dire advenir ou survenir. On voit que notre passage peut se traduire « lorsque vient… », ou « aussi souvent qu’advient…« , ou encore « chaque fois que vient en aide… » Se combinent en fait l’unique évènement de cette « venue », et la multiplicité des évènements de notre vie : voilà le singulier et le pluriel. Lui « vient » une fois, qui n’est pas limitée dans le temps mais qui est continue, ininterrompue; nous n’en prenons conscience que par de multiples expériences qui nous apparaissent morcelées. Et peut-être nous est-il suggéré ici que c’est lui qui peut faire l’unité de notre vie, si nous remontons de cette apparente multiplicité à son unique venue…

Version 2
LE BRUN, Pentecôte (détail)

 

     Mais qui ça « lui » ? [ho paraklètos]. Le préfixe [para] dit auprès de, le long de, chez. [klètos], c’est appelé, convié, invité, bienvenu, convoqué, choisi. C’est assez général, quand le verbe [klètéouô] signifie plus précisément citer en justice ou être assigné comme témoin devant un tribunal : on voit qu’il y a dans le mot une nuance qui appartient nettement au domaine judiciaire. Ce qui rejoint notre contexte : les disciples sont souvent mis en procès ! Le [paraklètos], c’est celui qu’on appelle à son secours : l’avocat, le défenseur, l’intercesseur. C’est celui qui se tient auprès d’une autre personne et qui peut lui donner confiance et force par sa seule présence, celui avec qui on peut parler pour analyser la situation et choisir une attitude ou construire une parole, c’est celui qui peut aussi intervenir et parler à sa place. La première fois que Jésus emploie ce mot, c’est dans le contexte où il annonce aux disciples qu’il s’en va, et il leur dit alors : « et moi je prierai le père, et il vous donnera un autre paraclet afin qu’il soit avec vous pour toujours« . Un autre : autre que qui ? Que Jésus lui-même bien sûr ! Jésus a été un paraclet pour ses disciples. Et celui qui vient, en est un autre, mais celui-là vient pour ne pas les quitter. Dans le procès qui est fait aux disciples, et qui les trouble tant, un autre leur est donné, qui va les aider dans leur remise en question, pour faire la part entre leur propre recherche d’authenticité et leur malaise devant des accusations éventuellement fausses.

     Ce paraclet, Jésus revendique maintenant de l’envoyer lui-même. Il a dit que le père l’a envoyé, il dit maintenant que lui-même envoie cet autre, que le père donne néanmoins lui-même. Le [paraklètos] vient [para tou patros], d’auprès du père. C’est même mieux : c’est l’esprit de la vérité qui vient [para tout patros]« . Il permet au disciple de « faire la vérité« , il est aussi celui qui « témoigne de la vérité » en un autre sens. Car la vérité, chez s.Jean, n’est pas une notion générale, encore moins une notion abstraite : c’est le fait même que la Parole dès l’origine auprès du père se soit faite chair pour vivre dans la chair sa réalité de Fils, et ouvrir aux hommes la possibilité en lui de vivre cette relation filiale. Et au fond, les deux choses se confondent, ou plutôt elles s’entraînent l’une l’autre. Car le témoignage que l’esprit rend, l’attestation qu’il apporte de cette réalité de Jésus ouverte à tous, est cela même qui d’une part conforte le disciple et cela même à quoi d’autre part le disciple se confronte pour reconnaître si oui ou non il vit cette filiation dans tous les dimensions de sa vie. « Celui-là même témoignera à mon sujet », devant les accusateurs en renforçant les disciples qu’il secourt dans ce qu’ils disent de Jésus, et devant les disciples en présentant incessamment la « vérité » à laquelle leur vie est appelée à se conformer. Et de nouveau encore devant les accusateurs, en leur présentant des disciples transformés, authentiques, devant lesquels les accusations transpirent (le cas échéant) leur mauvaise foi.

     « Et vous aussi vous témoignerez, parce que depuis le commencement vous êtes avec moi. » ou « …derrière moi« . Depuis le commencement… L’ [arkhè], c’est le commencement, le principe, l’origine, le point de départ, le fondement. Je vois un double sens dans cette affirmation : d’une part, il y a eu un compagnonnage des disciples avec Jésus, soit (pour ceux qui ont connu le Jésus itinérant à travers la Palestine) depuis le début de son ministère public, soit (pour les autres, les lecteurs de Jean, arrivés plus tard à cette vie de disciples) depuis qu’ils ont eux-mêmes choisis de vivre avec Jésus. La vie de disciple, c’est « vivre avec lui », en toutes choses, à travers tous les évènements. C’est ne plus vouloir vivre quoi que ce soit sans lui, aussi grande ou aussi humble la chose soit-elle. D’autre part, le travail opéré par l’esprit dans sa venue constante, comme l’eau qui ne cesse de sourdre et vient sans cesse, ce travail d’authentification remonte dans la vie et la manière de vivre des disciples jusqu’aux principes, jusqu’aux commencements, jusqu’aux fondements. S’ouvrir et se laisser à l’esprit, c’est accepter cette remise en cause de plus en plus profonde par laquelle on s’interroge sur ses réactions, ses manières d’être, ses catégories de jugement, ses options profondes de vie… Et dans la mesure où le disciple accepte ce bouleversement progressif et de plus en plus profond, il témoigne à son tour. Vouloir être témoin a un prix : celui d’une transformation consentie et coûteuse, jamais achevée.

Dimanche 13 mai : vivre résolument dans le monde.

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     Nous sommes encore en compagnie de s. Jean, et cette fois au beau milieu d’un passage fort particulier. Après ce très long discours que Jean met dans la bouche de Jésus à la suite du lavement des pieds et avant son arrestation, sorte de « discours-testament », il imagine une longue prière que Jésus adresserait à son père, et c’est une partie de celle-ci dont nous avons aujourd’hui lecture.

     Je dis qu’il imagine : on pourrait trouver cela cavalier. Mais partout ailleurs, on nous montre Jésus choisissant la solitude pour prier et s’adresser à son père. D’autre part, quand Jésus enseigne à ses disciples à prier, et leur enseigne le Notre Père, il leur dit justement qu’il n’est pas besoin de longues formules, et c’est une des choses qui étonne les disciples, car les prières du temps rivalisaient en effet par leur caractère interminable. Mais on devine ici le procédé littéraire auquel Jean a recours : les mots sont sensés être adressés par Jésus à son père, c’est-à-dire qu’après avoir promis dans son discours-testament une nouvelle intimité à ses disciples, et notamment que lui Jésus les faisait entrer désormais dans l’intimité qu’il a avec son père, cette promesse est en quelque sorte réalisée. Mais sous ce moyen, c’est en fait un discours adressé au lecteur par l’écrivain; une manière toute simple pour Jean d’écrire à son lecteur ce qui est selon lui le plus important au coeur de Jésus, ce qui lui tient au coeur au point d’en parler avec son propre père.

     Il l’appelle d’abord « Père saint« . [hagios], c’est ce qui est saint, sacré, ou encore consacré aux dieux dans la langue grecque. Dans la tradition juive, le mot hébreu [kadosh] évoque ce qui est à part, séparé. Et Jésus emploie cet adjectif en l’attribuant à son père, juste au moment où il vient de dire qu’il n’était « plus dans le monde » mais « venait vers » lui, cependant que ses disciples, eux, étaient « dans le monde« . Il y a une séparation d’avec ses disciples, et Jésus s’adresse à son « père séparé« . Lui sait ce que c’est. Et il lui demande : « garde-les en ton nom, que tu m’as donné ». [Tèréô], c’est avoir la garde de, veiller sur; c’est aussi observer, guetter, conserver. Il y a une idée de surveillance, mais au sens de « veiller sur ». Est-ce un nouveau « lieu » où il faille les garder, son nom ? Ils sont « dans le monde« , mais il faut les garder « dans ton nom » ? Ou bien est-ce simplement une recommandation d’avoir l’initiative : ne les garde pas en mon nom, à ma place, mais bien en ton nom ? Je pencherai pour ce deuxième sens, qui est le plus simple… et peut-être aussi le plus beau. Parce que cela signifie que Jésus fait l’hommage de ses disciples à son père : ce sont mes disciples, mais ils sont à toi. Et toi-même tu les aimes. Ne les garde pas parce que je te le demande, mais garde-les parce que tu les aimes. Mais pourquoi « garder » ? Y a-t-il un danger dont il faille protéger les disciples ? Ou un ennemi ? Ou est-ce seulement une recommandation très générale, sans menace précise, comme lorsqu’on s’inquiete parce qu’on s’absente ?

     Le but de cela ? « …afin qu’ils soient un, comme nous. » L’unité, recherchée avant tout par Jésus pour ses disciples, a un modèle qui est en même temps un but. C’est l’unité même du père et de Jésus. Et si le père les aime en son propre nom, ils seront un. L’unité de Jésus et son père tient au fait que le père aime Jésus. Et il en sera de même avec les disciples. « Quand j’étais avec eux, c’est moi qui les gardais en ton nom, que tu m’as donné. J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sinon le fils de perdition de sorte que l’Écriture soit accomplie. » Jean semble faire preuve d’une sorte de fatalisme. « Mais maintenant je viens vers toi, et je dis ces choses dans le monde, afin qu’ils aient la joie, la mienne, accomplie en eux. » Il est étonnant ce « maintenant » ! Dès la première phrase de son prologue, Jean nous dit que la parole était [pros ton théon], « vers le dieu« ; ici, Jésus dit [pros se erkhomaï], « je viens vers toi« . L’attitude est donc toujours la même : pourquoi y a-t-il un « maintenant » ? Qu’est-ce que l’heure présente change à ce sujet ? Ce qui change c’est peut-être  « dans le monde »… Maintenant, Jésus vient vers son père « dans le monde », et c’est une vraie nouveauté. Et il entraîne dans son mouvement ce « monde » vers le père. Et sa joie, celle d’être toujours « vers le père », cette joie peut s’accomplir désormais dans le monde, pour ses disciples : eux aussi peuvent être « vers le père » « dans le monde », c’est « maintenant » possible !

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     « Moi, je leur ai donné ta parole… » : c’est la clé. C’est la parole qui est depuis le commencement « vers le père ». Elle le demeure dans ceux qui la reçoivent. « …et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas [issus] du monde, comme moi je ne suis pas [issus] du monde. » [kosmos], c’est d’abord l’ordre, l’ordre établi ; par suite, c’est aussi l’ordre de l’univers, voire l’univer lui-même. Et puis c’est aussi l’ornement, la parure, parce que l’ordonnancement du monde, pour les grecs, c’est tout simplement admirable. Mais voilà : la parole apporte un véritable bouleversement dans l’ordre du monde et dans l’ordre établi. Or, qui bouleverse l’ordre établi suscite toujours la haine. Et c’est une question d’origine : ce qui n’est pas issu de soi, on tend à le rejeter comme une greffe refusée. Voilà le statut de la parole, qui bouleverse l’ordre établi, apporte une autre logique. Et voilà le statut de ceux qui veulent se laisser conduire par cette parole. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas une opposition viscérale et intrinsèque entre le [kosmos] créé par Dieu et la parole qu’il envoie, par laquelle d’ailleurs il crée le [kosmos] : mais le surgissement de la parole dans le monde alors qu’elle n’en est pas issue est un bouleversement d’abord rejeté. Après, il faut voir, cela dépend…

     « Je ne demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du mal. » C’est le cœur de la demande, le cœur du message que s. Jean adresse à son lecteur. Pourquoi le cœur ? Mais parce que l’auteur l’a clairement encadré, pour être sûr qu’on le comprenne. « …ils ne sont pas [issus] du monde comme moi je ne suis pas [issu] du monde. Je ne demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du mal. Ils ne sont pas [issus] du monde comme moi je ne suis pas [issu] du monde. » On ne peut pas être plus clair. [aïrô], c’est soulever, emporter. C’est une tentation : être transportée ailleurs, se faire un « monde » à soi pour être à l’abri de ce qui dérange ou bouleverse son ordre propre. Le [kosmos] est bouleversé par l’avenement de la parole et des disciples qui en vivent, et ce bouleversement fait qu’il ne les aime pas a priori; mais les disciples aussi peuvent avoir la haine du [kosmos], et vouloir en être retirés, ou s’en retirer. Il me semble que cette tentation est très actuelle : on voit et on entend beaucoup aujourd’hui de déclarations ou de pratiques de « croyants » -ils s’affichent comme tels- qui s’opposent au « monde ». C’est contraire à l’évangile, tout simplement. Le monde, [kosmos], et le mal, [poneros], sont ici clairement distingués. Et la prière est non d’être enlevé du monde, mais gardé du mal : tant de ne pas le subir -qui le voudrait !- que de ne pas le commettre ! Et là, de nombreux scandales nous font voir toute l’acuité de cette prière : rien ne fait obstacle à la diffusion de la parole, à son pouvoir de soulever le monde « vers le père », comme le mal commis par des personnes qui s’affichent comme disciples. Oui, plus que jamais, « garde-les du mal. »

 

Dimanche 6 mai : l’école de l’amour.

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     L’évangile de ce jour fait immédiatement suite à celui de dimanche dernier. Le développement continue, qui avait été inauguré par l’allégorie de la vigne.

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      Et c’est d’abord une comparaison, procédé d’écriture familier à s. Jean, qui ouvre notre passage. [Kathôs], comme. « Comme le père m’a aimé, ainsi moi je vous ai aimé« . La comparaison porte sur le rapport : le rapport père-Jésus est la base et le modèle du rapport Jésus-disciples. Et ceci, dans le registre de l’amour. Le verbe reprend le mot [agapè], dont nous avons déjà dit ailleurs qu’il était un des mots grecs pour dire l’amour, mais avait cet avantage d’être à l’époque plutôt délaissé -et donc disponible pour y introduire un nouveau sens. Cela veut dire que Jésus se situe pour ses disciples dans un rapport paternel. Il l’a dit un peu plus tôt à Philippe : « Qui me voit, voit le père » : ce n’est sans doute pas l’unique sens de cette affirmation, mais c’est bien une partie de ce sens. Il n’y a pas d’autre chemin au disciple pour se tourner vers le père, que de se tourner vers Jésus. Vivre avec lui dans un registre d’amour, c’est ni plus ni moins que partager déjà la relation qui unit le père et le fils, qui unit Jésus à son père. En tous cas, cette affirmation  « Comme le père m’a aimé, ainsi moi je vous ai aimé » sonne comme une invitation : l’initiative de la relation, Jésus l’a prise avec ses disciples. Il dépend d’eux, de chacun, de répondre à cette invitation pour entrer dans ce qui fait la relation même de Jésus à son père.

     Et c’est bien sa recommandation : « demeurez dans l’amour, le mien« . On peut entendre cela autant sur le plan du lien avec lui que de l’exercice de l’amour. Laissez-vous aimer de moi, et répondez à cet amour; et aussi, à votre tour aimez avec mon amour, aimez comme je vous aime. Trouvez ici l’école pour aimer. Mais comment « demeurer » dans cet amour ? Concrètement, en quoi cela consiste-t-il ? « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour » : à défaut d’explication, il y a au moins un instrument de mesure, une jauge. [entolè], c’est l’ordre, l’instruction. C’est peut-être mieux que « commandement », qui renvoie trop spontanément aux « dix commandements », alors qu’ici n’est sans doute pas l’allusion, quoique le mot soit au pluriel. Jésus fait tout simplement allusion à tout le temps qui a précédé : le temps qu’il a passé avec ses disciples, est désormais résumé en un sens peut-être inattendu. C’était une école de l’amour. En vivant avec Jésus, en le regardant faire, parler, se taire, réagir, affronter, partir, etc., les disciples ont appris à aimer. Ils ont appris à rester avec lui, en restant dans sa manière. Finalement, il s’agit de vivre « à la Jésus ». Et cette référence est toujours valable, Jésus se l’applique immédiatement à lui-même : « …comme moi, j’ai gardé les instructions de mon père, et je demeure dans son amour. » Mais lisons aussi à travers les lignes : cela veut bien dire aussi que Jésus a vécu parmi nous « à la père », qu’il a été, et parfaitement, une image et une imitation de son père. Le lien est toujours direct, il est entièrement médiateur.

     « Ces choses, je vous les ai dites afin que la joie, la mienne, demeure en vous, et que votre joie soit accomplie. » Ces instructions ont un caractère gratuit. Il ne s’agit pas d’une suite de préceptes : tu feras ci, tu ne feras pas ça… Non, ces paroles ont été dites pour la joie, [khara]. C’est la joie, le plaisir, ce qui réjouit le coeur. Vivre « à la Jésus », c’est se trouver bien, se sentir bien, être en joie, trouver le plaisir de vivre. En tous cas,  le même plaisir à vivre qu’a Jésus lui-même, puisqu’il parle de « sa joie » qui demeure dans les disciples. J’ai failli écrire « dans le disciple », mais avez-vous remarqué que c’est toujours au pluriel ? Jésus a fait choix dès le début de ne pas être seul, et de même, sa joie et sa manière de vivre, c’est une existence dans un collectif. Vivre au pluriel. La joie suppose la pluralité : une joie qui ne peut pas se partager n’est pas une joie, tout simplement.

     « Ceci est l’instruction, la mienne : que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Le collectif, la vie au pluriel, de Jésus et ses disciples a été un échange entre eux. Il y a eu école, certes : mais les disciples ne sont pas restés des observateurs extérieurs, regardant Jésus vivant et réagissant avec d’autres. Combien de fois ne sont-ils pas impliqués dans ces mêmes rapports ? Combien de fois se sont-ils retrouvés entre eux pour mieux comprendre, pour approfondir ? Combien de fois leur a-t-il dit qu’ils étaient pour lui plus que sa famille ? De lui, ils ont appris à aimer. Et dans la Pâque imminente, ils vont encore apprendre : jusqu’où va l’amour. En son absence perceptible, leur groupe devra rester soudé par le même amour. Mais toujours avec la référence à Jésus.

     Or, « un amour plus grand que celui-là, personne ne l’a : que quelqu’un dispose sa vie en faveur de ses amis. » L’expression « disposer sa vie » est la même que celle employée par Jean dans le discours du « bon berger ». C’est cette manière de disposer tous les aspects de sa vie en fonction de quelqu’un, ou de quelques-uns. Et, en cas extrême, la préférence pour leur vie au prix de la sienne. Cette disposition, c’est, à l’ecole d’amour de Jésus, le plus grand amour. « Vous, vous êtes mes amis, si vous faites ce dont je vous instruis. » Il y a une circularité. Si les disciples mettent en œuvre, pratiquent, ce qu’ils ont appris à l’ecole d’amour de Jésus, il les considère comme ses amis, c’est-à-dire comme ceux pour lesquels il « dispose sa vie ». L’amour mutuel que les disciples vont maintenir et faire vivre entre eux, sera soutenu et animé de l’interieur par l’amour de Jésus pour eux. Il n’est pas qu’une référence exemplaire, il est l’âme de l’amour mutuel des disciples.

     « Je ne dis plus que vous êtes esclaves, parce que l’esclave ne sait pas ce que fait son seigneur; mais vous, je vous ai appelé amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon père, je vous l’ai fait connaître. » Le rapport n’est plus un rapport maître-esclave, mais ami-ami. Un rapport d’égalité s’est substitué à un rapport strictement hiérarchique. Et cela, pour une raison supplémentaire à toute la circularité sus-évoquée. C’est que le cercle n’est pas clôt sur lui-même : il trouve son origine dans le père, et il mène à lui. La gratuité de l’amour de Jésus, son authenticité aussi, tient aussi à ceci qu’il n’attire pas à lui-même, mais mène à un autre. Le rapport nouveau d’amitié et d’égalité entre Jésus et ses disciples trouve son origine par le fait d’une révélation, celle de l’amour de Jésus et son père. Le premier cercle, en quelque sorte. Et révélation n’est pas ici notification, mais communication : la réalité même est non seulement notifiée, mais donnée, livrée, communiquée. Apprendre à aimer, c’est rendre concret dans la vie et dans les relations, le rapport d’amour et d’égalité qui est celui-même du père et de Jésus.

Dimanche 29 avril : Tailler au bon endroit.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous sommes toujours dans l’évangile de Jean, mais dans sa deuxième grande partie, parfois appelée « Livre de la gloire ». Et nous sommes plus particulièrement au beau milieu du Discours d’adieu de Jésus à ses disciples : un long discours que Jean met dans la bouche de Jésus, et qu’il est, là encore, le seul à nous rapporter. Ce discours suit le lavement des pieds et précède l’arrestation de Jésus.

     Le thème du passage d’aujourd’hui est la vigne, [ampélos]. Il s’agit tout à la fois du plant de vigne ou du vignoble entier, et il faut donc se garder d’oublier ces deux aspects qui s’entremêlent. La vigne est une plante anciennement cultivée en Palestine, depuis la plus haute antiquité. On la conduisait dans ces régions traditionnellement en hautains (des sortes de bosquets en haut d’un « tronc » dénudé) ou sur pergola (une treille). Le vin produit était non filtré, donc d’une faible qualité : les influences gréco-romaines vont beaucoup apporter. Mais même si cette qualité était à améliorer, le vignoble était très présent en Palestine, et depuis longtemps. Il faisait partie de l’univers quotidien et du paysage. De très nombreux propriétaires avaient aussi leur propre vigne, pas forcément étendue mais suffisante à pourvoir leurs propres besoins. La comparaison que prend Jésus est donc une comparaison aisément accessible à tous : tous savent les besoins et l’entretien d’une vigne, tous connaissent ces gestes réguliers à accomplir quand vient la saison. Ce thème est aussi déjà largement repris dans l’Ancien Testament, mais je ne vais pas suivre cette piste aujourd’hui.

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     [Egô éïmi hè ampélos hè alèthinè], « Je suis la vigne, la vraie » commence-t-il. Toujours ce « Je suis » par lequel, discrètement mais constamment, Jean fait allusion au nom divin et rappelle ainsi les énoncés de son prologue : la Parole auprès de Dieu dès le commencement, faite chair pour nous le révéler. Après « Je suis la porte » et « Je suis le berger« , voici « Je suis la vigne« . La vigne ou le vignoble ? Il me semble que les deux sens sont assumés ici : dans la première partie de l’allégorie, c’est plutôt le vignoble entier auquel il est fait allusion. Dans le rapport à son père, Jésus regroupe distinctement chacun des pieds de vigne, il en fait un seul vignoble sans les confondre entre eux. Il est la vigne unique du père, et c’est lui qui est concerné chaque fois que le père s’occupe d’un plant en particulier. Dans la deuxième partie de l’allégorie, en revanche, c’est plutôt au plant de vigne qu’il est fait référence. Dans son rapport à nous, nous lui sommes intimement unis comme un sarment à un plant. Et ici, comme ç’avait été le cas pour le berger, il adjoint un adjectif : pas n’importe quel vignoble, mais le véridique, le sincère, ou encore le vrai au sens de le réel. Il y a une dimension référentielle dans cette identification de Jésus. C’est lui qui est la vigne-référence : tout ce que nous apprendrons à propos de vigne, nous apprendra quelque chose à  propos de Jésus. Amis œnologues, votre passion prend une nouvelle dimension !

     « …et mon père est le cultivateur. » Le [géôrgos], mot qui a donné le titre les « Géorgiques« , est tout simplement le cultivateur, celui qui cultive la terre. Par extension, c’est le propriétaire terrien, et par une nouvelle extension ce mot peut désigner parfois spécifiquement un vigneron ou un jardinier. On a vu qu’il n’est pas besoin de recourir à ces derniers sens spécifiques : tout petit propriétaire a une vigne dont il sait s’occuper. Les rapports de Jésus à son père sont situés comme un rapport de propriétaire, ou d’origine, à son ouvrage. Le paysan est sans doute celui qui a planté cette vigne, et il l’entretient, il la fait grandir, il la fait produire aussi : tout le monde sait qu’une vigne bien entretenue doit normalement améliorer la qualité de sa production avec le temps : la conduite progressive des sarments, l’amélioration de leur exposition, l’art de leur taille, mais aussi le gain en profondeur des racines, tout cela va améliorer grandement la qualité des raisins, et du vin si l’on sait aussi vinifier (mais notre allégorie ne porte pas sur ce point-là…).  Il y a aussi en question la bonne distance des plants les uns aux autres : trop éloignés, ils ne se protègent pas; trop rapprochés, ils s’étouffent. Le cultivateur conduit son vignoble, il régit le tout de sa vigne.

     « Toute pousse en moi ne portant pas de fruit, il l’enlève, et toutes celles qui portent fruit, il les nettoie, afin qu’elle porte une plénitude de fruit. » Tout est une question de taille. Il ne s’agit pas de distinguer les bois morts et les autres : cette taille, évidente, est supposée déjà faite, et elle ne demande pas un art particulier; le mot ici employé, [klèma], évoque tout bois flexible : il s’agit de tout ce qui est vivant, des jeunes pousses. Dans le cas de la vigne, cela peut même désigner une partie du cep, du moment qu’elle est vivante. Là est le point important. Or il y a deux tailles différentes suivant les cas, sur les jeunes pousses, distinguées par deux verbes très proches, [aïréô] et [kathaïréo], deux verbes de même radical. Le second est juste doté du préverbe [kata], qui désigne fondamentalement un mouvement de haut en bas (une catastrophe, par exemple), mais signifie aussi au fond, complètement, de bout en bout, au fond de… Il y a, dans le cas de la deuxième taille, une opération plus approfondie, plus entière, que dans la première.

     Comment distinguer ? Les bourgeons les plus fertiles apparaissent sur le bois d’un an : ce sont eux qui vont donner le plus, et les meilleurs fruits. En revanche, les bourgeons qui  poussent à l’aisselle du vieux bois (le bois de plus d’un an ! Pas de pitié…) ou d’un rameau déjà coupé, ne donneront rien. Il faut donc de la part du vigneron une observation très attentive. Mais on voit que le principe même de la vigne, c’est celui de la nouveauté permanente !! Vouloir produire en « re-produisant », ce n’est pas possible. Il faut du neuf, toujours du neuf. C’est le principe même de la vigne. La puissance de la vie nouvelle, seule, donne à la vigne sa splendeur. La proximité même avec ce qui est déjà trop vieux est source de flétrissure, de stérilité. Le vigneron le sait : alors il y a des bourgeons, des pousses, qu’il enlève tout simplement. Et d’autres, plus prometteuses, qu’il va tailler : au moins trois bourgeons laissés par jeune pousse bien placée, mais pas trop non plus. A vrai dire, nous sommes ici dans la « taille d’hiver » : une taille d’été se fera encore avec ces pousses-là : on ne laissera en général pas plus de cinq grappes sur une tige, pour qu’elles soient belles et fortes. Et année après année, avec ce traitement-là, la vigne devient vigne.

     Jésus (ou Jean) poursuit en faisant une application aux disciples, auxquels est adressé ce discours. Il le fait en introduisant le thème de la parole : celle-ci a constitué la deuxième taille, la taille [kathaïréô]. Autrement dit, la parole distingue les vraies nouveautés et les promesses de fruit. Et elle ajuste le nombre de fruits possibles, à chacun selon sa vigueur (mais on ne peut jamais TOUT porter). Et puis vient un ordre : [méïnate] : le verbe [ménô] signifie demeurer, rester : être fixe, stable, tenir bon, rester en arrière, habiter. Il leur dit « Demeurez en moi, et moi en vous. » A vrai dire, c’est une injonction aux disciples autant qu’à lui-même. On pourrait presque dire « demeurons les uns dans les autres ». Ce que veulent dire exactement ces mots, ce n’est pas facile ! Que veut dire « demeurer en quelqu’un », ou « habiter en quelqu’un », ou « tenir ferme en quelqu’un » ? Ce qui est acquis, c’est qu’il s’agit d’une relation stable, durable, voire définitive, et aussi réciproque. Jésus appelle à cela. Pourquoi ? Sans doute parce que l’opération de « taille », exercée par le cultivateur-père, est tout de même une coupe. C’est radical, cela retranche des choses, une partie de soi. On dirait que Jésus dit aux disciples : il va y avoir une opération douloureuse : pour qu’elle soit efficace, pour que vous en tiriez du fruit (mieux : pour que l’on puisse tirer de vous un fruit pour les autres !), demeurons les uns dans les autres. La taille concerne toute la vigne, donc avant tout moi, Jésus. Mais concrètement, elle va aussi concerner chacun d’entre vous, tour à tour. Bon, on peut trembler un peu et se dire qu’il y a en effet un enjeu. Mais que veut dire ce fameux verbe « demeurer », puisqu’il est à ce point capital ?

     Alors la phrase suivante vient donner une explication : « Comme la pousse ne peut porter du fruit par elle-même à moins qu’elle demeure dans la vigne, ainsi vous non plus à moins que vous ne demeuriez en moi. » Pour la jeune pousse, il y a d’abord le lieu de son lien au plant : sur une jeune pousse. Ensuite, elle est effectivement une pousse, elle est une croissance du nouveau rameau lui-même, pas la seule, mais elle est en est une. Son lien est vital, c’est la même sève qui circule, elle EST la branche qui pousse. Du reste, l’année prochaine, elle sera la branche d’un an sur laquelle se trouvent des jeunes pousses. Si elle se détache du plant, si par un coup de vent ou une fausse manœuvre elle se retrouve pendante ou arrachée, plus rien à faire, la vie ne circule plus. Remarquez bien que le lien est tout aussi vital dans l’autre sens : si on enlève à un plant toutes ses jeunes pousses, on le fait mourir tout entier ! On comprend la réciprocité de la formule rapportée par Jean. Ce qui compte, pour faire face à la taille, c’est le lien vital entre Jésus et ses disciples, leur indissociabilité. Bien sûr, on peut distinguer à vue : tiens, voilà un plant de vigne ! Tiens, voilà une jeune pousse ! Mais au fond, c’est un seul être : pas de plant de vigne sans ses jeunes pousses, pas de jeunes pousses sans tout le plant de vigne. La vie monte des profondeurs (jusqu’à 35 m, pour les racines de vigne !! On comprend pourquoi un terroir est si important) et en même temps tombe du soleil, et la vigne la reçoit tout entière : le tronc distribue ce que les radicelles ont collecté du fond, et ce que les feuilles ont recueilli du ciel. Et sans cette circulation assurée par le tout qu’est le plant, aucune des parties du plant ne peut survivre. Jésus ne dit pas : « Je suis le cep », ça n’aurait pas de sens. Le cep non plus ne vit pas sans la circulation assurée par le tout qu’est le plant de vigne.

     Bien chers lecteurs, je n’en suis qu’au début, et pourtant je m’interromps. C’est aujourd’hui le mariage d’une de mes filles, alors je vous demande votre indulgence. J’essaierai d’être un peu plus long la semaine prochaine !

Dimanche 22 avril : se laisser connaître et connaître à son tour.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous retournons dans l’évangile de s.Jean. Et cette fois-ci, avant les événements de la passion et de la résurrection : nous ne sommes plus dans les récits de rencontres du Ressuscité, mais nous sommes invités à nous souvenir des paroles, de ce que Jésus avait dit « avant ». Dans le fond, nous partageons quelque chose de l’expérience des disciples : Luc insistait la semaine dernière sur la place, dans l’expérience pascale, de ce souvenir de « ce que Jésus avait dit ». Nous voilà maintenant, donc, avec des paroles prêtées à Jésus par s.Jean, et qu’il est le seul à nous rapporter.

     Jean situe ces paroles parmi les actes de Jésus au temple ou à proximité, avant de quitter Jérusalem et de se rendre « au-delà du Jourdain ». Il y a eu, juste avant les paroles dont sont tirées celles d’aujourd’hui, l’épisode de l’aveugle-né, qui a révélé dans leur radicalité les deux attitudes irréconciliables de Jésus et des responsables religieux, lui pour guérir, accueillir et révéler, eux pour questionner, exclure et réserver. Maintenant, Jésus prend l’initiative d’une parole qui augmente encore le contraste et dont l’effet sera qu’on va chercher à le lapider -si bien qu’il devra fuir ! Cette parole est d’abord une parabole, celle des voleurs et du berger : mais comme elle n’est pas comprise, il s’identifie dans un premier temps à la porte -ce qui est fort étonnant-, dans un deuxième temps au berger -c’est notre épisode-.

     « Je suis le berger, le bon. » On pourrait traduire « C’est moi le berger, le bon. », ce qui serait grammaticalement très juste, mais on s’est plu aussi à noter, chez s.Jean, une grande propension à mettre les mots [égô éïmi], « Je suis », dans la bouche de Jésus. Cela revient très souvent. Plutôt qu’une volonté de se définir ou de s’identifier, il faut sans doute y voir un rapprochement avec l’interprétation du nom divin donnée au troisième chapitre de l’Exode, dans la scène du buisson ardent. Le nom de « Yahvé » y est rapproché de « Je suis » en hébreu, pour expliquer (si l’on peut dire !) le nom divin : Je suis « Je suis », ou encore Je suis celui qui est, ou encore Je suis qui je suis… Discrètement mais efficacement, Jean nous rappelle à chaque fois ce qu’il écrivait dans son prologue : la Parole depuis le commencement auprès de Dieu s’est faite chair pour nous le révéler.

     Cette fois, il est le berger, après avoir été « la porte » : le berger, et non aucun des voleurs ou des bandits précédemment évoqués. Le mot [poïmèn] évoque aussi bien un pâtre qu’un berger, un bouvier ou un pasteur. C’est un mot qui peut aussi désigner le dirigeant, le chef ou le guide spirituel. C’est un titre royal ou divin, également, dans la Bible comme dans l’Ancien Orient. Mais Jésus ne se contente pas, dans l’explication de sa parabole initiale, de s’identifier au personnage du berger, il ajoute une précision : [ho kalos]. Voilà un adjectif qui a une palette de significations assez large : c’est beau, noble, honnête, honorable, pur, naturel, parfait, achevé, accompli, convenable… Il ne s’agit pas du « bon », au sens où l’on assure ne pas s’être trompé : je suggère que le lecteur prenne ici le temps d’accoler chacun de ces sens possibles, et dont aucun n’exclut les autres, au titre de berger, et considère Jésus sous ce jour. Il verra alors s’esquisser en son esprit ou son cœur une grande densité de pensées, de souvenirs et de sentiments. Dans la suite, je m’en tiendrai à « beau », non parce qu’il a ma préférence mais par refus de choisir, parce qu’il est le premier de la liste tout simplement. Et peut-être pour inviter les courageux à refaire cette liste autant de fois que l’occasion s’en présentera.

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     « Le berger, le beau, son souffle il [le] pose en faveur de ses bêtes ; » une explication est donnée à cette somme de qualificatifs : beau, noble, honnête, honorable, pur, naturel, parfait, achevé, accompli, convenable, est le berger ou le guide qui engage sa vie. En fait de vie, il s’agit du mot [psukhè], qui a donné nos psychologues et notre psychisme : le mot désigne d’abord le souffle, l’haleine, dans ce qu’ils ont l’un ou l’autre de vital, on peut le traduire par l’âme (anima) si on entend par là ce qui distingue l’animal du végétal ou du minéral. Par suite, [psukhè] peut désigner aussi la vie, mais même la personne ou l’être cher. Ce que le beau berger engage, c’est le souffle qui le fait unique : ce qui fait de lui un vivant mais aussi ce qu’il insuffle à d’autres, et sa puissance d’entraînement, et tout ce qui le fait unique. Je dis qu’il engage : cette fois, c’est le verbe [tithèmi], poser, placer, mettre à une place appropriée, et encore déposer, mettre de côté, réserver, donner en garde. L’idée ici est plutôt de gager que d’engager : le beau berger réserve son souffle et tout ce qui fait sa vie à ses bêtes. Notre verbe a encore d’autres sens : mettre dans telle situation ou dans tel état (le beau berger se mettrait dans certaines situations pour ses bêtes), ou poser en principe, admettre, accepter, regarder comme (le beau berger ferait de sa vie le principe de celle de ses bêtes, ou accepterait que sa vie passe par tel ou tel événement à cause d’elles), ou encore établir, produire, créer, provoquer, fixer, déterminer (c’est cette fois beaucoup plus actif : le beau berger fait ceci ou cela de sa vie, par égard pour ses bêtes). On ne voit pas en tout cela le sens exclusif de mourir : bien sûr, le risque pour sa vie est inclus dans plusieurs des nuances de sens précédents, mais il s’agit avant tout de vivre ! Et tous ceux dont la vie est menée au profit de quelqu’un ou d’autres personnes saisiront la nuance, et elle est d’importance. Rien de morbide ici, mais un beau berger dont la vie s’adapte, se modifie, se décide, se module, [upér tôn probatôn] : sur, au profit de « ce qui marche en avant », bétail, petit bétail, troupeau, etc. Ce qui compte, c’est la vie de ses bêtes : sa vie à lui, il l’adaptera. Exactement ce que fait la maman qui s’est enfin servie une assiettée, mais qui prend finalement son enfant qui ne voulait pas manger sur ses genoux et lui donne sa propre part -que l’enfant juge évidemment bien meilleure…

     « le serviteur à gages (n’étant donc pas le berger, à qui les bêtes ne sont pas en propre) voit le loup venir et abandonne les bêtes et fuit -et le loup les enlève de force et les disperse-, parce qu’il est serviteur à gage et les bêtes ne lui importent pas. » Un nouveau contraste sert à mieux faire comprendre. Il n’est plus question de voleur ou de bandit, mais de celui qui accomplit un travail pour un [mistos], une récompense ou un salaire. Celui-là est appelé un [mistotos] : il n’est pas le berger, parce que les bêtes ne sont pas son bien propre. Il n’a pas cette relation bien particulière qui pose les vies en dépendance mutuelle : mutuelle, car si le berger veille sur la vie des bêtes, ce sont ses bêtes qui font de lui un berger ! L’ouvrier pris à gage veut avant tout « gagner sa vie », comme on dit : il travaille pour le [mistos] qui assure sa propre subsistance. Bien sûr, il fait bien son travail, avec conscience et compétence. Mais il y a une situation limite qui fait la différence, c’est quand les vies de tous sont menacées. Celui qu’on a embauché sauve alors la sienne en s’enfuyant, et il fera bien ! Il n’est pas payé pour mourir ! Entre la vie d’animaux et une vie humaine, le choix est évident. Et celui qui parle ne lui fait là aucun reproche, chacun son rôle. Mais cette situation révèle la relation et l’attitude particulière du beau berger avec ses brebis : lui prend soin des bêtes, elles comptent pour lui, il s’en soucie. Et il frémit au mal que le loup fait à tout le troupeau : certaines bêtes, il les [harpadzéï] (mot qui donne le Harpagon de l’Avare), les enlève de force, s’en saisit à la hâte, et tout le reste du troupeau, il le [skopidzéï], le disperse (si j’osais, je dirais : il l’explose ! Car ce verbe fait directement allusion à une machine de jet de gros calibre…). Pour certaines, la vie leur a été ôtée directement par le loup, pour les autres, leur vie est gravement menacée car elles ne savent pas se conduire hors du troupeau. Elles vont se perdre, mourir de faim ou de soif, tomber dans un ravin,… Le berger est l’homme qui ne peut laisser faire cela, il affrontera le loup au péril de sa vie.

       Mais ceci est une situation limite, et le discours reprend son fil, en ajoutant à la proposition principale. Ce discours est construit comme des vagues successives qui gagnent sur la plage : maintenant, nous avons présent à l’esprit tout ce qui est inclus dans les simples mots « Je suis le berger, le beau,… », et nous sommes habités par une question : qu’est-ce que c’est que cette relation si particulière et incomparable entre le berger et ses bêtes ? « Je suis le berger, le beau, et je connais les miennes et les miennes me connaissent, comme me connaît le père et moi je connais le père, et je pose ma vie au profit de mes bêtes. » Voilà une insertion nouvelle, dans ce que nous avons déjà entendu, comme un approfondissement et une explication de la question qui est  apparue. Les bêtes sont devenues les miennes, comme en écho au fait qu’elles sont le « bien propre, particulier, personnel » du berger. Et cette appropriation est mutuelle, elle est affaire de connaissance. Le verbe [guinôskô] signifie d’abord apprendre à connaître, il désigne fondamentalement un processus. Il y a une progression continue dans la relation du berger et de ses bêtes, et pour lui comme pour elles. Mais il y a une origine, une initiative, dans cette relation : c’est premièrement le berger qui apprend à connaître ses bêtes, et deuxièmement, par voie de conséquence, les bêtes qui apprennent à connaître leur berger. D’abord se laisser connaître, puis grâce à cela connaître à son tour. Mais [guinôskô] a encore d’autres nuances de sens, qui toutes développent ce qui se passe dans ce processus continuel. [guinôskô], c’est se rendre compte : il y a prise de conscience. [guinôskô], c’est reconnaître : il y a identification, place donnée, gratitude. [guinôskô], c’est se faire une opinion, juger : il y a appréciation. [guinôskô], c’est penser : il y a ouverture, cheminement intérieur. [guinôskô], c’est encore décider, résoudre : il y a résolution, détermination. Dans le côtoiement habituel et l’interdépendance vitale du berger et de ses bêtes, se construit tout un processus de transformation de chacun. Jésus nous l’affirme : sa vie n’est plus la même depuis qu’il apprend à nous connaître ! Et de même pour nous, notre vie ne sera plus la même si…

     Une telle relation est unique, on l’aura bien compris. Elle est unique, et pourtant elle a un parallèle : la relation de Jésus avec son père. Rien de moins. A ceci près que, dans ce dernier cas, l’initiative appartient au père : c’est d’abord lui qui « connaît ». La relation Jésus-les siennes reproduit la relation père-Jésus, dans ce sens-là. Cette connexion entre les deux relations a une double conséquence : d’une part, nous découvrons à quel point apprendre à connaître Jésus, c’est apprendre à connaître le père ; d’autre part, nous réalisons quel privilège est celui d’être des « siennes ». Mais ici naît justement un malaise : et les autres ? Puisque le beau berger n’accepte pas la dispersion mortifère provoquée par les attaques du loup, les siennes qui apprennent à le connaître peuvent-elles l’accepter ?

     La réponse suit immédiatement : « Et j’ai d’autres bêtes qui ne sont pas de cet espace-ci, et il faut que j’entraîne celle-là aussi et elles entendront ma voix et elles seront un troupeau, un berger. » Il dit « J’ai » : le verbe [ékhô] signifie d’abord porter. Déjà, il les porte en lui. Et le verbe signifie aussi retenir, tenir, avoir, posséder. Pour celles qui sont (ou pensent être) « les siennes », il y a une révélation : « les siennes » ne sont pas « les seules » ! Il y en a d’autres, « qui ne sont pas de cet espace-ci ». [aoulè], c’est tout espace à l’air libre, la cour d’une maison, la demeure. Il faut consentir à ce qu’il y en ait d’autres, qui ont d’autres repères. Il faut consentir à ce qu’un processus d’apprentissage et de connaissance mutuelle se fasse aussi entre le berger et ces autres. Il faut consentir à ce que la résultante soit (forcément) différente de ce que « nous » expérimentons. Ces autres, Jésus veut (il faut, [déï]) les mener, les conduire, les guider, les mener avec soi, les mener jusqu’à…, les emmener, les porter, les entraîner, les pousser devant soi : autant de sens du verbe [agô]. Pour ce faire, le berger va faire  résonner sa [fônè] : c’est-à-dire le son, la voix, mais aussi la faculté de parler, mais aussi le cri, mais encore le chant, mais enfin le langage et la langue. A quoi ces autres sont-ils sensibles ? Là aussi, ils sont différents, légitimement. Le berger fera des essais, il apprendra à les connaître, il découvrira à quoi elles sont sensibles. L’horizon ultime, c’est un seul ([mia]) troupeau paissant et un seul berger. Mais attention : il  n’a pas dit qu’il intégrerait les autres au premier troupeau. Peut-être même sera-ce l’inverse ? On ne sait pas : silence sur cette partie du processus. Prêtons l’oreille, soyons ouverts et disponibles à la transformation, au changement. Une transposition particulière (d’autres sont possibles) : « l’Eglise » ne va pas rester nécessairement immuable quand d’autres devraient la rejoindre et s’y intégrer ; c’est peut-être elle au contraire qui devra profondément se transformer…

     Et Jésus finit cette partie de son discours en affirmant sa liberté souveraine : « C’est à travers tout cela que le père m’aime parce que moi, je dispose ma vie, afin de pouvoir à nouveau la prendre-en-main. Personne ne s’en saisit mais moi je la dispose de moi-même. J’ai la liberté d’en disposer, et j’ai la liberté de la prendre à nouveau, j’en ai reçu l’ordre de mon père. » Comme tout chez lui, cette liberté ([éxousia] : pouvoir de faire, liberté, faculté) vient de son père. Et qu’il en use, le fait aimer du père. Et cette liberté consiste dans son rapport à sa vie, dans l’établissement engageant pour sa vie d’une relation mutuelle avec « les siennes » et désormais « les autres ». Dans cette relation, il y a l’adaptation constante de sa vie (le [tithèmi] déjà explicité) et il y a [palin’] –en sens inverse, à rebours, au contraire, mais aussi à son tour, de nouveau– un [labô] : c’est prendre dans ses mains, saisir, découvrir, prendre avec soi, prendre possession, atteindre, parvenir, recevoir, recueillir. C’est un pouvoir actif, dans tous les cas. Le berger certes adapte sa vie à ses bêtes et entre en dépendance mutuelle avec elles. Mais aussi, il les conduit quelque part, il reste maître. Il garde sa vie en main.

     La relecture après Pâques de ce passage fait interpréter trop vite et de manière trop restrictive : j’ai le pouvoir de donner ma vie et le pouvoir de la reprendre. Comprenez : j’ai le pouvoir de mourir sur la croix et de ressusciter. Ce n’est évidemment pas faux, mais c’est aller trop vite à la situation extrême et dans le fond inimitable. Bien d’autres choses sont dites sur un processus en jeu tous les jours, et qui peuvent nous faire réfléchir nous aussi sur l’équilibre, et l’harmonie, à construire entre engagement et liberté.

Dimanche 15 avril : voir comme un aveugle.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Et nous voilà aujourd’hui dans l’univers, encore différent, de Luc. Cela donne un peu le tournis, mais c’est ainsi. Gardons simplement présent à l’esprit que nous ne sommes ni dans l’univers de Marc, ni dans celui de Jean, et qu’il faut nous garder de confondre ces univers.

      Nous sommes dans le dernier chapitre de l’évangile de Luc, à la jointure de son œuvre en deux tomes que constituent « l’Evangile » et « les Actes des Apôtres ». Luc développe une vision de l’histoire, il a cette préoccupation, et la Passion, la Résurrection ainsi que la montée au ciel de Jésus en constituent le sommet, c’est pourquoi ces trois évènements constituent la charnière de ses deux livres. Et nous sommes précisément dans les moments charnières, à la fin du Tome 1 (le Tome 2 reprend certains de ces évènements). Dans un premier temps, « les femmes » (Luc ne précise pas) viennent au tombeau, constatent l’absence du corps de Jésus et deux hommes « en habit d’éclair » leur annoncent son « réveil » en leur rappelant qu’il le leur avait dit : revenant, elles l’annoncent « aux Onze et aux autres » qui ne les croient pas. Pierre est tout de même allé voir mais est resté perplexe. Dans un deuxième temps, deux disciples quittant Jérusalem déçus font sur le chemin d’Emmaüs la rencontre du Ressuscité : ils reviennent à Jérusalem pour le dire aux Onze, lesquels les accueillent en leur disant qu’il est apparu aussi à Simon. Dans un troisième temps, Jésus leur apparaît à tous, se fait reconnaître d’eux et leur donne mission, tout en leur disant d’attendre « la puissance d’en-haut« . Dans un quatrième et dernier temps, Jésus les entraîne jusqu’à Béthanie et est emporté au ciel devant eux. Notre épisode d’aujourd’hui est, comme souvent, assez mal coupé : il commence à la fin du deuxième temps, et s’arrête juste avant la fin du troisième (la recommandation d’attendre la « puissance d’en-haut« ). Je laisse donc tomber le début du passage qui nous est donné, raccommodage malhabile, et commence avec le v.36.

     « Or [pendant qu’] ils parlaient de toutes ces choses, lui-même se tient au milieu d’eux et leur dit : paix à vous. » La mention de la circonstance est loin d’être anodine : les « Onze et ceux d’avec eux » sont en train d’échanger les témoignages avec les deux qui reviennent de la route d’Emmaüs, ils parlent de Jésus ressuscité, et c’est alors qu’il se tient au milieu d’eux. Le verbe [istèmi], que nous avons déjà rencontré, signifie se placer debout, se tenir debout, se dresser, demeurer : l’idée de Luc est lumineuse, il suffit de parler de Jésus, d’être rassemblés à cause de lui, pour qu’il soit là en personne, vivant, debout (et non plus couché, comme une fois mort). Et ce n’est pas par un quelconque « pouvoir » des disciples, mais tout simplement parce que c’est dans ce rassemblement et dans cette parole échangée qu’il demeure. Les disciples ont vu cette apparition, mais c’est pour que le lecteur sache que pour lui aussi, la réalité est la même, y compris s’il ne voit rien. C’est là une des leçons constantes de Luc dans ses récits d’apparition, particulièrement identifiable dans le récit précédent à l’auberge sur le chemin d’Emmaüs : au moment-même où « ils le reconnurent« , il « disparut à leurs regards« . Les apparitions n’ont qu’un temps, elles ont une portée pédagogique, elles visent à enseigner aux disciples à reconnaître la présence du Ressuscité dans l’invisible. Or la reconnaissance de cette présence est source de paix, « paix à vous !« .

    Néanmoins, cette apparition ne provoque apparemment pas la paix ! « Mais terrifiés et devenant épouvantés il [leur] semble voir un esprit. » Le premier mot dit vraiment être frappé d’effroi, être terrifié, voire être frappé de démence ou d’une folie passionnelle, le deuxième mot interdit sans doute ce tout dernier sens en orientant vers la peur qui envahit. D’où vient une peur pareille ? C’est qu’ils pensent avoir le spectacle d’un [pnéouma], d’un souffle, d’une ombre, d’un vent. Le mot est inattendu, il ne paraît jamais dans la littérature classique pour désigner le fantôme d’un mort (même si, dans la tradition biblique, le [shéol], les enfers, est le lieu des ombres). En revanche, dans la traduction grecque de l’Ancien Testament, le mot désigne parfois les mauvais esprits, les démons. Cela laisse penser que, quoiqu’ils fussent en train de parler de Jésus, aucun des disciples ne le reconnaît quand sa présence devient apparente. C’est un fait récurrent : il semble que le Ressuscité n’ait pas la même apparence, sa reconnaissance n’est jamais spontanée. Les cinq sens ne suffisent plus, ou peut-être ne sont plus adaptés.

     Duccio apparition aux apôtres« Et il leur dit : de quoi êtes-vous troublés et quelles réflexion monte dans votre cœur ? Voyez à mes mains et mes pieds que c’est moi-même; tâtez-moi et voyez, qu’un esprit n’a ni chair ni os comme vous constatez que j’en ai. Et en disant cela il leur montre les mains et les pieds. » Il commence par dénoncer les deux obstacles qui empêchent cette reconnaissance. D’une part, il y a le trouble, l’agitation, le bouillonnement, l’inquiétude, l’excitation que dénoncent le verbe [tarassô]; d’autre part il y a les « pensées », la discussion intérieure interminable qui monte, qui enfle, qui envahit tout l’espace du cœur. Voilà deux dimensions fort importantes : s’agiter en tout sens, ne se reposer sur rien, mais aussi se laisser envahir par des raisonnements sans fin, tout cela empêche la simplicité du regard. Car Jésus invite par deux fois à un regard : voyez ! Voyez en réalité, là où il vous semblait voir. Dépassez les apparences. Il est si vrai que, bien souvent, nous ne voyons que ce qui alimente nos agitations ou nos a priori. Mais il convient de laisser cela, et de voir vraiment. Les mains et les pieds (ce qu’il fait, où il va…) vont permettre de l’entendre dire [égô éïmi], « je suis » (ou « c’est moi« ). Mais il faut encore [psèlafaô], tâter, tâtonner, chercher à tâtons comme dans l’obscurité, pour voir : « voir« , désormais, c’est comme dans le noir et l’inévidence, et c’est avec un toucher léger et doux, qui effleure, c’est partiel, c’est une recherche continue. Le toucher, c’est le sens qui réclame la plus grande proximité. On voit comme un aveugle. Mais on peut constater la chair et les os, on peut démentir grâce à cela les ténèbres de l’imaginaire qui causaient la peur.

     « Comme ils sont incrédules à cause de la joie et qu’ils s’étonnent il leur dit : avez-vous quelque chose à manger par ici ? Ils lui remettent une part de poisson rôti; et le prenant il mange en face d’eux. » Les disciples ne sont toujours pas « croyants » : Luc nous indique le but recherché. C’est un chemin de foi, et le « sens » adapté pour reconnaître le Ressuscité c’est la foi. Elle s’apparente à ce toucher de l’aveugle. Mais voilà un obstacle inattendu à son éveil, c’est la joie, [khara], au sens de ce qui réjouit le cœur. Il y a une joie qui est fruit de la foi, mais il y en a une qui en gêne l’efflorescence, c’est celle qui s’accompagne d’étonnement ou d’émerveillement. Le « merveilleux », c’est ce que l’on sait n’être pas réel mais que l’on accepte un moment  : les princesses, les fées, les sorcières, les elfes, les dragons, etc. C’est réjouissant, mais éphémère et fabriqué de toute pièce. Or telle n’est pas la joie qui vient de la foi : celle-ci n’est pas une joie que l’on se fait à soi-même. Alors il passe par le repas. Pas seulement le repas, mais l’échange : les disciples remettent à leur interlocuteur quelque chose : il faut bien qu’il y ait quelqu’un en face, pour le prendre. Et de fait, c’est « en face d’eux » qu’il mange. Le premier but poursuivi ici, c’est le constat qu’il y a bien « un autre » qui a reçu ce que je lui ai remis, que je n’ai plus, et dont lui fait usage. Et c’est aussi une allusion pour le lecteur à un autre repas, celui qui réunit encore les croyants et autour duquel les deux voyageurs d’Emmaüs ont reconnu celui qui leur parlait. Ainsi, toute la première étape de ce récit décrit le chemin vers la foi : un tâtonnement d’aveugle qui passe outre les préoccupations, les actions diverses qui « nous occupent » (au double sens de prendre notre temps et de nous envahir, de faire de nous une « zone occupée »), qui passe outre les raisonnements  sans fin, qui passe outre le  « ça me fait plaisir d’y croire » ou le « j’y crois parce que j’en ai besoin » (qui sont des joies que je me donne), un tâtonnement  qui en vient au constat de la proximité à le toucher d’un autre qui est là, debout, « au milieu » de nous.

     Mais il y a une deuxième étape : « Il dit encore à leur adresse : ‘Voici mes paroles que j’ai dites à votre adresse étant encore avec vous, qu’il faut que soient accomplies toutes les choses qui ont été écrites dans la loi de Moïse et les prophètes et les psaumes à mon sujet’. Alors il leur ouvre l’esprit à la fréquentation des écritures. » Il y a eu le cheminement pour le reconnaître comme le vis-à-vis. Maintenant, il y a un retour sur ses paroles et sur le sens des Ecritures. Les « hommes vêtus d’éclair » au tombeau se sont référés aux Ecritures, de même encore il y a eu référence aux Ecritures dans l’auberge sur le chemin d’Emmaüs, et de nouveau ici, il y a cette étape, décidément structurelle. L’attention portée aux Ecritures est au cœur de la vie de celui qui croit au Ressuscité. La porte en est ce que Jésus a dit, et c’est en l’écoutant se référer lui-même aux Ecritures que se construit cette expérience, et c’est cela que Jésus rapporte d’abord : « voici mes paroles« . tout commence avec un processus de mémoire. Et ce qu’il disait , c’est un « il faut« , [déï], ce qu’il voulait c’est que « soient accomplies » toutes les choses écrites. [plèroô], c’est remplir, féconder, rassasier, compléter, accomplir, réaliser. Les choses « écrites à son sujet », et que donc lui seul peut discerner, il fallait qu’elles soient remplies -comme on remplit une mission-, qu’elles soient fécondées -comme on rend la vie possible-, qu’elles soient complétées -comme on fait ce qui manque encore pour faire bonne mesure-, qu’elles soient réalisées -comme on réalise un rêve ou un projet-.

      Mais il ne suffit pas à Jésus d’être seul à discerner ces fameuses choses. Même si lui seul les a discernées avant coup, pour les accomplir, il veut que ses disciples aient avec lui une communauté de regard. Alors « il leur ouvre l’esprit » : l’esprit, c’est le [nouss], la faculté de pensée, l’intelligence, la sagacité. Cet esprit, il l’ouvre : le verbe [dianoïgô] signifie ouvrir, entrouvrir et même disséquer, et aussi ouvrir de façon à faire communiquer. Il crée dans l’esprit de ses disciples une ouverture grâce à laquelle cet esprit peut être pénétré, mais aussi grâce à laquelle ce qu’il a dans son propre esprit et ce qu’eux-mêmes ont dans l’esprit peut circuler. C’est une véritable communauté de pensée. Cela est encore plus souligné par le mot d’après, souvent pauvrement traduit par « l’intelligence des écritures ». Le mot [suniénaï] est l’infinitif de [sunéïmi] (littéralement, si l’on décompose le mot, « je suis avec« ) qui signifie aller ou venir ensemble, se rassembler, se réunir, s’unir par le mariage, se resserrer, se condenser, entrer en conjonction. L’idée est bien que, par cette action de Jésus, les disciples, lui-même et les Ecritures ne soient plus qu’une seule pensée.

      Luc donne un résumé, ou peut-être seulement la conclusion, de ce que dit alors Jésus : « Et il leur dit : ‘Ainsi il a été écrit que le christ souffre et se relève des morts au troisième jour, et que soit proclamé en son nom la conversion dans la rémission des péchés dans toutes les nations en commençant par Jérusalem; vous êtes témoins de ces choses. Et voici, moi j’envoie la promesse de mon père sur vous : vous donc restez assis dans la ville jusqu’à quand vous revêtirez la puissance d’en-haut. » Les points capitaux, selon Luc, sont que celui à qui Dieu a donné l’onction (le « christ ») souffre, se relève d’entre les morts, que la conversion -qui consiste dans le fait de ne plus être emprisonné des péchés- est proclamée partout dans le monde. On ne sait pas bien si l’inclusion des disciples comme témoins fait partie de ces points capitaux, ou s’ils sont témoins que ces point sont capitaux : les deux sont possibles. Et ils peuvent être vrais simultanément, une explication n’est pas exclusive de l’autre : ce serait même bien beau que Jésus fasse voir à chaque disciple comment l’Ecriture le concerne lui-même, en même temps qu’il lui fasse voir comment elle  le concerne lui Jésus.

     On peut être un peu déçu que Luc, une fois de plus, ne rapporte pas la totalité du discours de Jésus : s’il y en a bien un de capital, c’est celui-là !! Mais ce n’est pas la peine, justement. Jésus, selon Luc, est toujours là, dans la communauté des croyants, invisible. Il continue d’opérer cette ouverture et cette communication des esprits avec le sien. Au point de recevoir du père, d’en-haut, l’onction même qui fait de Jésus : le Christ. Par tout ce cheminement que Luc nous a décrit, le disciple devient vraiment croyant, et le croyant devient christ, chrétien. Tâtonner, chercher, pour découvrir Jésus présent dans l’invisible, proche à le toucher; puis entrer grâce à lui en communauté de pensée.

Dimanche 8 avril : se jeter en lui.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui, huit jours après Pâques, est le même tous les ans : tiré de l’évangile selon s. Jean, il rapporte en un seul récit l’apparition de Jésus ressuscité à ses disciples le soir même de Pâques et le don qu’il leur fait alors de l’Esprit saint (Jean situe ce don le soir même de Pâques, alors que Luc le situe cinquante jours plus tard : cela lui permet de faire ressortir le lien étroit de cet évènement avec la mort et la résurrection de Jésus); et Jean rapporte dans la continuité du même récit une seconde apparition de Jésus ressuscité à ses disciples huit jours plus tard, le personnage de Thomas, ou Didyme, faisant le lien entre ces deux moments, soit par son absence, soit au contraire par sa présence.

     Il se trouve que j’ai commenté la première partie de ce récit l’an passé (Dimanche 23 avril : ouverture.), je vais donc m’attacher plutôt à la seconde partie cette fois-ci. Je laisserai toutefois de côté les deux derniers versets, qui sont la première conclusion générale de tout l’évangile de Jean (le texte de cet évangile s’est vu rajouter un appendice, au bord de la mer de Galilée, avec le célèbre « Pierre, m’aimes-tu ? », doté d’une seconde conclusion). Je m’attacherai probablement à ces versets l’an prochain, si Dieu me prête vie…!

     Ainsi donc, venons-en à la deuxième partie de notre récit et au personnage emblématique de celle-ci, l’apôtre Thomas. « Thomas cependant, un d’entre les Douze, dit « Didyme », n’était pas parmi eux lorsque vint Jésus. » Après une première partie de récit montrant le rapport de Jésus ressuscité avec une communauté (celle des Douze), Jean donne, si l’on ose dire, un « coup de projecteur » sur le rapport personnel avec celui-ci, et par un moyen tout simple : un de la communauté était absent. La communauté dont il fait partie a bien été visitée par le Ressuscité et la relation avec lui, inaugurée. Mais toute la relation avec le Ressuscité ne se réduit pas à l’appartenance à la communauté, il faut aussi un relation personnelle à Jésus. On voit que pour Jean, les deux sont nécessaires : une relation médiate et une relation immédiate. Notons toutefois que Jean présente ces deux relations à Jésus dans l’ordre inverse dans lequel, probablement, nous les présenterions spontanément aujourd’hui : pour nous, la relation individuelle prime -et même parfois efface- la relation par d’autres, alors que pour Jean, la relation par d’autres -et singulièrement par la communauté croyante- est première. Cela dit, intéressons-nous donc maintenant à cette relation individuelle, et c’est la figure de Thomas qui va nous permettre de mieux comprendre cette seconde relation.

     Et qui est-il, ce Thomas ? Jean nous dit que son surnom était « Didyme » : [didumos] est un adjectif qui veut dire double, au sens où l’on fait une chose des deux mains par exemple (comme l’anglais both). C’est tout de même un bien curieux surnom ! Dans certains cas, le mot signifie jumeau : est-ce parce qu’il avait un jumeau, qu’il était lui-même le jumeau d’un autre ? C’est possible. En ce cas, il serait un symbole particulièrement fort de la fraternité. Sa première apparition dans l’évangile de Jean est tardive : alors que Jésus, à la mort de son ami Lazare, décide finalement de se rendre en Judée chez celui-ci malgré les recherches dont il est l’objet de la part des chefs, c’est Thomas qui s’écrie : »Allons nous aussi pour mourir avec lui ! » Il y a chez cet homme un bel élan, il veut suivre Jésus jusqu’au bout au prix de sa vie. Il est mentionné une deuxième fois lorsqu’après le lavement des pieds Jésus parle de s’en aller, c’est lui qui fait observer : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment saurions-nous le chemin ? » et obtient la célèbre réponse : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie. » On voit que le même élan n’a pas quitté Thomas, mais il a besoin d’indications, le langage de Jésus reste pour lui obscur -ce qui n’enlève rien, d’ailleurs, à l’attachement qu’il a pour lui ! Ce sont les deux seuls moments où Thomas intervient avant celui qui nous occupe à présent. Dans les deux cas, il a été question de la foi : Jésus s’est réjoui de n’avoir pas été là avant la mort de Lazare « afin que vous croyiez« , il annonce son départ en demandant « vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » Thomas est à chaque fois le premier à intervenir : on peut dire que Jean fait de lui dans son écrit un personnage inaugural sur le chemin de la foi.

     Et que se passe-t-il donc alors pour Thomas ? « Les autres disciples lui disent donc : ‘nous avons vu le seigneur’. Le « avons vu » est un parfait : l’action est accomplie, achevée. C’est un fait entièrement accompli. Et celui qu’ils ont vu, ils le qualifient de [kurios], seigneur : c’est un mot qui a une connotation royale, parce qu’il suppose les pleins pouvoirs, et qui est bien souvent employé à cette époque pour désigner la divinité. Le message des autres, leur témoignage, n’est pas qu’un simple rapport de faits, c’est aussi une confession : celui que nous avons vu a désormais tous les pouvoirs. Comment va réagir l’individu plein d’élan à l’égard de Jésus, devant ce témoignage de la communauté ? « Mais lui leur dit : ‘Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous et ne lance pas mon doigt dans la marque des clous et ne lance pas ma main dans son côté, je ne croirai pas. » La réaction est aussi forte qu’on pouvait l’attendre du personnage, avec son côté suprême et violent. Pour lui trois faits futurs vont induire (ou non) un dernier fait futur : il croira.

     Je commencerai bien par ce dernier point : on fait souvent de Thomas l’emblème de l’incrédulité. Rien de plus étranger au message de Jean ! Son personnage ne manifeste à aucun moment qu’il refuse de croire : au contraire, il énonce les conditions de sa foi. Pour lui, croire veut dire : voir et lancer et son doigt et sa main. Pour le lecteur, il s’agit plutôt d’entendre ici les conditions de l’authenticité de la foi dans le Ressuscité : il n’y a pas de foi authentique à moins de… Du coup, il nous faut retourner vers le détail de ce qu’énonce le personnage de Thomas : il ne s’agit pas du délire irréalisable de quelqu’un qui met des conditions impossibles à une chose qu’il ne veut pas faire, il s’agit d’actes que chacun doit pouvoir faire, mutatis mutandis, pour accéder à une foi authentique. Deux verbes sont employés, [éïdô] et [ballô]. [éïdô], c’est voir (de ses yeux), observer, examiner, se représenter, se figurer en esprit. Le mot évoque tout un processus qui va du constat, approfondi,  avec ses propres yeux jusqu’à l’intériorisation conceptuelle: tout un processus de connaissance des sens à l’esprit. Il y a donc, dans l’acte de croire, une première action qui engage les sens dans un examen actif jusqu’à imprégner l’esprit. [ballô], c’est d’abord lancer, jeter, renverser, faire ou laisser tomber, rejeter, bannir ; c’est encore frapper (à distance) : le mot évoque cette fois une action qui part de soi vers l’autre et dont n’est pas absente une certaine violence -ou, en tous cas, un élan fort, comme on jette ses bras autour d’une personne que l’on a une immense joie à retrouver. Il y a, dans l’acte de foi, un engagement de soi qui inclut toute son énergie.

     Ces actes de la foi, le personnage de Jean veut les accomplir à l’égard du corps physique de Jésus, et avec son propre corps. On peut se demander : comment Thomas sait-il que le corps du Ressuscité porte toujours les marques de la Passion et de la mort ? Car le message des autres n’a pas compris cela. A moins que le « nous avons vu » (le même verbe, notons-le, que celui que Thomas veut assumer à titre individuel : le constat intériorisé de la communauté fonde le témoignage de celle-ci, mais ne suffit pas à l’individu qui veut croire, il doit précisément l’intérioriser personnellement), à moins donc que ce « vu » n’implique une description. Mais sur le fond, on peut penser aussi que ces marques de mort sont celles qui identifient, pour Thomas, celui qu’il était prêt à suivre précisément jusqu’à la mort. Et il vient aussi d’expérimenter cruellement que sa propre réalité n’était pas à la hauteur de ses espérances, qu’il n’avait pas été capable de faire ce qu’il prétendait.

     Quoiqu’il en soit, Thomas veut se déterminer par rapport aux marques. [tupos] est le mot écrit par Jean : il s’agit d’abord d’un coup, puis de la marque imprimée par un coup, l’empreinte, la trace de blessure, la trace de pas, l’empreinte de monnaie, le caractère gravé, le travail en relief, l’image ou la représentation. Il s’agit aussi plus généralement de la forme : la figure, le modelé, la forme d’expression, le type, l’esquisse, l’ébauche. Comme souvent, Jean est poète, il choisit des mots dont les significations forment entre elles des jeux de miroir et créent par là une profondeur de sens. Les clous ont laissé des marques, des blessures profondes et traversantes. Mais elles sont aussi image et représentation… du don de soi, sans doute. Thomas veut voir et toucher celui-qui-a-donné-sa-vie-pour-moi, et il veut le toucher précisément dans ce qui représente ce don de soi. Au point que le mouvement qu’il veut imprimer à son doigt est celui du clou lui-même, comme le suggère le verbe [ballô]. Non seulement le doigt, mais la main tout entière : Thomas veut l’enfoncer comme la lance, dans le [pléoura] (mot qui donne notre « pleurésie ») : la côte, le côté, le flanc. Le même qui a été ouvert après la mort de Jésus par le coup de grâce du soldat. Le mot qui désigne aussi cette partie d’Adam à partir de laquelle Yahvé a formé un nouvel être, faisant un homme et une femme. Croire, pour Thomas, c’est s’engager physiquement jusqu’à entrer physiquement dans celui auquel il croit, en qui il croit. Il croit, s’il croit dans, [éïs], « en entrant dans« . Croire, c’est entrer personnellement dans le corps même de celui-qui-a-donné-sa-vie-pour-moi. Ceci ouvre sur une nouvelle question : où trouverai-je ce corps, pour y entrer ? Jésus a donné plusieurs réponses : dans le pain eucharistié, dans sa parole, dans les « deux ou trois réunis en [son] nom », dans « les plus petits d’entre les miens »…

     Mais continuons notre lecture. « Et après huit jours, de nouveau ses disciples étaient  à l’intérieur et Thomas parmi eux. » La situation inverse de la précédente, si l’on peut dire : une chose n’a pas changé : ils sont toujours [ésô], à l’intérieur, ils ne sortent pas. « Advient Jésus les portes closes et il est en place au milieu et il dit : ‘paix à vous’. » Comme la première fois, pas plus les portes closes que le renfermement ne sont un obstacle pour le Ressuscité : il se-tient-dressé (le verbe [istèmi] : se tenir debout, se dresser, être érigé, demeurer, être à demeure). Le lieu ou demeure le Ressuscité, c’est là : il n’entre pas, en fait : il est là. Le temps de l’aoriste, employé ici, montre l’action dans son aspect intemporel, et dans son antériorité par rapport à l’autre action exprimée. Les disciples étaient à l’intérieur, c’est un état caractérisé par la durée. Mais Jésus se tient, avant (ou indépendamment) qu’ils ne soient venus à l’intérieur. L’insistance est même forte, [éïs to mésson], il surgit dans ce qui constitue leur intermédiaire, il est entre eux. S’il y a un « nous », un groupe, une communauté, c’est parce qu’il est là, c’est lui leur « milieu », autant leur milieu de vie que celui qui fait le lien entre eux. Il est source de paix.

   L'incrédulité de S. Thomas

     « Puis il dit à Thomas : ‘porte ton doigt ici (ou : de cette manière) et vois mes mains et porte ta main et jette dans mon côté, et ne devient pas non-croyant mais croyant. » Pour preuve que ce « au milieu de la communauté » est bien son lieu désormais, il a parfaitement entendu les mots précédents de Thomas. Thomas n’était pas avec les autres, mais lui, Jésus, y était. Et il reprend les deux mots employés par Thomas, ainsi que le but exprimé par celui-ci : tu as compris que croire exigeait ces actes ? Me voici, fais-les. Mais il ajoute un autre verbe, [férô] : c’est porter, comme on porte une charge, comme on porte quelqu’un, comme on porte avec soi, ou sur soi, ou en soi; c’est encore porter d’un lieu à un autre, transporter, conduire, déplacer, apporter, rapporter. L’invitation de Jésus implique une sorte de responsabilité. Notons aussi que l’impératif [féré], ici employé, a aussi le sens de Eh bien! ou Allons ! : On pourrait donc traduire encore plus fortement « Ton doigt ici ! et vois mes mains. Et ta main ! et enfonce-la dans mon côté… » Le doigt va servir à voir : comprenons qu’il s’agit d’un constat de tous les sens, comme on dit « on va bien voir ». Ces actes de la foi, Jésus les confirme, les prend à son compte.

     « Thomas répond et lui dit : ‘le seigneur de moi et le dieu de moi’. C’est une allégeance totale, la confession que celui-là a tout pouvoir sur moi-même, et qu’à lui revient toute ma puissance d’adoration. Traduire comme cela est un peu forcé, j’en demande bien pardon, mais il me semble que « mon« , aussi juste cela soit-il, entraîne immanquablement l’idée d’une possession, d’une prise pour soi. Tandis qu’ici, il s’agit plutôt d’une extase, d’un hommage total de soi et de toutes ses puissances. Et Jean met finalement dans la bouche de Jésus la conclusion de cet épisode : « Jésus lui dit : ‘Parce que tu m’as vu tu as cru ? Bienheureux ceux qui ne voyant pas croient tout de même. » Le témoignage de la communauté était celui du constat « nous avons vu« . Thomas a réclamé de voir lui-même. En effet, cela conduit à croire. Mais cette étape du « voir » peut être omise, Jésus déclare même heureux ou bienheureux ceux qui, sans cette étape, croient. Autrement dit, l’essentiel est dans l’élan de l’être concret (et même physique) vers le corps du Ressuscité. Croyant, nous dit Jean, est celui ou celle qui s’engage concrètement et physiquement dans le corps du Ressuscité, où qu’il se trouve, quelle que soit la manière dont il est principalement identifié. Bienheureux ceux qui entrent dans les pauvres par leurs blessures, bienheureux ceux qui entrent dans la communauté par ses blessures, dans la parole, dans le pain consacré, bienheureux… quand c’est par élan vers le Ressuscité.