Dimanche 1er avril (Pâques) : Tout neuf !

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

    Nous voilà cette semaine tout-à-fait au bout de la dernière partie du témoignage de Marc, au bout de cette partie dont nous avons commenté le début la semaine dernière. Il s’agit de la conclusion de tout l’évangile de Marc, et cette conclusion est surprenante. Elle est même si surprenante, que le lectionnaire -ceux qui en ont fait la distribution des textes, à vrai dire- a renoncé au tout dernier verset de l’évangile : sur le plan de l’authenticité, cela aussi est surprenant ! Nous n’avons donc que les versets 1 à 7 de ce seizième chapitre, alors que le texte en compte 8. Disons tout de même que la surprise n’est pas d’aujourd’hui : d’autres versets, (9-20) ont été rajoutés de longue date, tant les tout premiers lecteurs ont été surpris de cette manière qu’a eu Marc de finir son témoignage. Laissons-nous donc surprendre à notre tour.

     « Et le sabbat s’étant écoulé Marie la Magdaléenne et Marie de Jacques et Salomé achetèrent au marché des aromates afin d’aller l’oindre. » Le Sabbat, c’est le jour où le repos est de précepte, aucun travail pénible, aucune œuvre servile : il ne faut rien faire. C’est en témoignage de ce « septième jour » où « Le septième jour, Dieu avait achevé l’œuvre qu’il avait faite. Il se reposa, le septième jour, de toute l’œuvre qu’il avait faite. » (Gn.2,2). Pourtant, à y regarder de près, ce « repos » n’est pas un « rien faire » : il s’agit surtout d’un nouvel agir de Dieu qui n’est pas du même ordre que ce qui précède. Le « septième jour », Dieu fait autre chose que ce qui constitue ce monde-ci, il fait une œuvre qui est au-delà de la création. Et c’est bien ce à quoi nous ouvre ce surprenant récit, à quelque chose qui n’est pas de cette création-ci.

     Bien sûr, il s’agit plus précisément ici du Sabbat qui suit la mort de Jésus. Celui-ci est mort la veille du sabbat, ou plutôt à strictement parler sa mort à provoqué le début du sabbat. En effet, les jours chez les Juifs commencent avec la tombée de la nuit et vont jusqu’au soir suivant. Or, pendant la crucifixion,  « la sixième heure arrivée, des ténèbres survinrent par-dessus toute la terre jusqu’à la neuvième » : on peut dire que le sabbat était dans les faits commencé. Il s’est écoulé et sitôt que cela a été possible, trois femmes dont Marc nous donne les noms, sont « allées au marché » : [agoradzô], c’est aller à l’agora, la place publique, c’est aussi aller au marché et par voie de conséquence c’est aussi faire son marché, acheter au marché. Le sabbat s’achevant à la tombée du soir comme on l’a déjà dit, elles ont dû aller vite faire leur marché dès le samedi soir, dans le petit intervalle avant la nuit. Qu’ont elles acheté ? [arômata], ce sont des plantes aromatiques. Marc précise le but : « afin d’aller l’oindre« . Le verbe [aleifô] (ici au futur : elles oindront, mais pas en sortant du marché) signifie graisser, oindre, frotter d’huile (en particulier pour préparer à la lutte), enduire. Par suite, il signifie aussi préparer et même encourager. La coutume juive n’est pas de pratiquer l’embaumement (c’est plutôt égyptien) : Jean parle de myrrhe et d’aloès, mais je trouve que ce sont des indications si proches d’un psaume (évoquant des noces royales : « la myrrhe et l’aloès parfument ton vêtement« ) que ç’en est suspect. Nos femmes n’ont pas l’intention d’aller, comme en Egypte, donner au mort une apparence « éternelle », elles veulent sans doute juste aller laver le corps, avec de l’eau et des huiles végétales. L’enterrement précipité n’a permis que la mise dans un linceul. Notons que Jésus n’est pas nommé : là encore, c’est « lui », celui qui habite les esprits et les préoccupations.

      Qui sont ces trois femmes ? Marc mentionne Marie la Magdaléenne juste un peu avant : avec « Marie de Joset« , elle regarde quand on met Jésus au tombeau. Un peu auparavant, une fois Jésus mort, il la mentionne en compagnie de « Marie de Jacques-le-petit et mère de Joset, et Salomé » : elle se tiennent à distance et regardent, « quand il était dans la Galilée, elles le suivaient et le servaient« . Le trio pourrait bien être le même, à condition d’admettre que Marie de Jacques, Marie de Jacques-le-petit et mère de Joset et Marie de Joset sont la même personne (mais en cette matière d’identification des personnages, il ne faut aller trop vite !). Quand Jésus était revenu à Nazareth, ses compatriotes  s’étaient indignés à son sujet, voyant en lui : « le fils de Marie, un frère de Jacques, Joset, Juda, Simon » (Mc.6,3). Un frère, dans la parentalité d’alors et dans cette culture, recouvre aussi le cousinage : la « Marie de Jacques » peut donc, suivant les interprétations qu’on voudra faire, être la propre mère de Jésus, ou bien la mère d’un de ses cousins, c’est assez difficile à débrouiller. Il me semble simplement que si c’était la mère de Jésus lui-même, Marc l’appellerait plutôt ainsi à la fin de son évangile, plutôt que « Marie de Jacques« . Et puis il est assez difficile de savoir si le « de » indique plutôt « la mère de… » ou « la femme de… » Quoiqu’il en soit, nos renseignements sont assez minces, mais ils doivent nous suffire à comprendre puisque Marc s’en est contenté. Nos trois femmes apparaissent surtout à la fin de l’évangile, elles en sont au plan littéraire de nouveaux personnages. Parmi elles, l’une est de la parenté de Jésus. Ce que nous avons besoin de savoir, c’est que « quand il était dans la Galilée« , c’est-à-dire dès le début de l’aventure, depuis les origines, « elles le suivaient et le servaient. » Elles ont participé à toute l’aventure du début à la fin. Les personnages sont nouveaux, les personnes ne sont pas nouvelles. Pourquoi Marc n’en a-t-il jamais parlé ? Trois raisons me viennent à l’esprit : d’abord Marc a pris un parti de sobriété, ensuite les femmes ne pouvaient dans la loi juive rendre témoignage, enfin il marque avec force, grâce à ce choix, que ce qui commence ici est nouveau. Et le signe de cette nouveauté, c’est la place donnée aux femmes…

     « Et au petit matin, le premier après le sabbat, elles vont sur le tombeau le soleil une fois levé. » Nouveau jour : le « petit matin », c’est la même expression que Marc a employée au tout début de son évangile quand Jésus est sorti prier seul dans le désert, depuis Capharnaüm. Le moment où il était sorti vers son père, pour le retrouver. A ce moment-là, sans attendre -autrement dit, à la première occasion-, les femmes vont sur le [mnèméïon]. Le mot dit d’abord le souvenir, il dit, ensuite seulement, un signe pour rappeler, un monument commémoratif, une urne ou un tombeau. L’acte de mémoire, l’acte de se souvenir, c’est représenter, c’est rendre présent ce qui ne l’est plus (parce que c’est passé). Les femmes se rendent donc là avec un but pratique qu’on a déjà dit, mais aussi dans un esprit particulier, celui de rappeler déjà à leur présent ce qui est désormais, et définitivement, passé. Marc ajoute une précision apparemment inutile, « le soleil une fois levé« , car il vient de dire « au petit matin« ; [anatellô], c’est faire se lever, faire apparaître, faire jaillir (le préverbe [ana-] indique toujours un mouvement du bas vers le haut). Il est à l’aoriste, qui marque une action antérieure à l’action principale : les femmes se rendent au tombeau au petit matin, mais le soleil, lui, a déjà jailli. On devine que le soleil n’est pas seulement ici celui qui brille sur le jour d’ici-bas : avec discrétion, Marc suggère un contraste entre celles qui vont, au lever du jour de cette création (le premier, celui de la création de la lumière), faire un effort de rappel dans leur présent d’un passé révolu, et ce jour nouveau, qui n’est pas de cette création-ci, mais dont le jaillissement a précédé.

     Du reste, les femmes sont tout à leurs préoccupations : « Et elles se disaient l’une à l’autre : qui nous fera rouler la pierre depuis la porte du monument ? » En effet, il ne s’agit pas d’une William-Adolphe_Bouguereau_(1825-1905)_-_Le_saintes_femmes_au_tombeau_(1890)_img_2mince affaire. « Et levant les yeux elles observent qu’a été roulée la pierre : elle était en effet particulièrement grande. » Premier étonnement, et qui n’est pas le dernier. On imagine le trouble, les questions au cœur de ces femmes, les inquiétudes, les suppositions. Marc a choisi résolument de nous faire prendre le point de vue de ces femmes. Ce qu’il a à nous dire ne s’explique pas, ne se raisonne pas : il faut prendre son parti d’une expérience partagée. « Et une fois pénétrée dans le monument, elles voient un jeune homme siégeant du côté droit enveloppé d’un habit brillant, et elles sont dans la stupeur. » La surprise est grande, mais elles vont de l’avant et entrent : la préposition [éïs], qui marque un mouvement pour aller dans, revient deux fois, comme préverbe et comme préposition. Et que voient-elles ? Un [néaniskos], un jeune homme ou bien un serviteur (le latin puer a lui aussi ces deux sens) qui siège : il n’est pas seulement assis, mais son attitude est plutôt celle de l’autorité. Il n’a pas un vêtement, [stolis], mais plutôt un équipement, [stolè] : la nuance est d’importance, car le mot est plutôt martial, il évoque d’ordinaire l’équipement du soldat. Et cet équipement est brillant, éclatant. On pourrait bien sûr traduire par « vêtement blanc« , mais on ne voit pas bien alors ce qui effrayerait les femmes. Mais si elles sont face à un personnage dans la force de sa jeunesse, à l’allure pleine d’autorité et qui est plutôt équipé pour mener une bataille, il y a de quoi être saisi de stupeur.

     Que se passe-t-il alors ? « Or il leur dit : ne soyez pas dans la stupeur : c’est Jésus que vous cherchez, le Nazarénien, le crucifié. Il a été réveillé, il n’est pas ici; voici le lieu où il avait été posé. Mais retirez-vous, dîtes à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède dans la Galilée : là vous le verrez comme il vous a dit. » Ce jeune homme a de quoi faire encore plus peur : il sait exactement ce qu’elles éprouvent, employant exactement le mot qui décrit leur sentiment. Et non seulement cela, mais il sait pourquoi elles sont venues. Enfin, ce dernier point est il est vrai assez évident. Tout de même, se faire énoncer avec une telle exactitude par un inconnu plutôt intimidant ce que l’on éprouve et les raisons de sa présence ! Il y a de quoi être très impressionné… Pourtant, il n’y a pas qu’un simple énoncé dans les paroles du jeune inconnu resplendissant, il y a aussi un remède, une porte de sortie. Car ces femmes ont franchi une porte, celle du tombeau ouvert, et il les invite à franchir aussi résolument un autre genre de porte, à entrer dans une nouveauté. Pour ne pas rester dans la stupeur, il faut revenir à son premier élan : c’est Jésus que vous cherchez. Donc, continuez à chercher, remettez-vous dans votre recherche première, c’est elle qui vous fera franchir sûrement la porte redoutable.

     Vous cherchez Jésus, « le Nazarénien, le crucifié« , celui avec lequel vous avez été depuis Nazareth jusqu’à la crucifixion. Vous l’avez toujours suivi, du début à la fin, suivez-le encore. Il est pour toujours le Nazarénien, pour toujours le crucifié. Mais voici la nouveauté : « il a été réveillé, il n’est pas ici« . Le verbe [égéïrô], dans son usage intransitif (qui est le cas ici, pas de complément, la chose est dite absolument), signifie s’éveiller. Dans l’autre usage, qu’on se rappellera à cause des échos nécessaires pour qui use d’une langue, il signifie aussi faire lever, ériger, dresser, mettre debout, bâtir. Ce verbe est à l’aoriste passif : c’est un autre qui a fait l’action, et celle-ci constitue un fait brut, antérieur. Désormais, il est le Nazarénien, le crucifié ET le réveillé. Et pourtant, ce fait brut n’est pas tout-à-fait dans la continuité des précédents, car « il n’est pas ici », on ne le trouve plus là où elles sont venues le chercher, ni parmi les morts, ni parmi les souvenirs. Le chercher n’est plus affaire de mémoire, il ne s’agit plus de rendre présent celui qui est révolu. Ici, en grec, s’écrit [hôdé]; mais ce qui est fort intéressant, c’est que le même mot est aussi bien un adverbe de lieu et un adverbe de manière, signifiant alors ainsi, de cette manière, dans l’état où on est, à ce point. Et l’on voit que les deux sens se rejoignent : il n’est pas ainsi, il n’est plus de cette manière. Qu’y a-t-il ici ? Il n’y a plus que le lieu, le [topos] (qui est aussi bien le lieu-commun), où « il avait été posé » : cette dernière action a été entièrement accomplie, elle est entièrement révolue. On n’est plus dans le régime du cadavre déposé. Et le lieu de Jésus n’est plus ce lieu-là.

     Après ces constats, changement, contraste, opposition, « Mais« . Et deux ordres qui orientent pour entrer résolument dans cette nouveauté constatée : [hupagété], retirez-vous ! Le verbe, dans son usage intransitif encore, signifie s’éloigner discrètement, se retirer sans bruit, se retirer pas à  pas. Mais il signifie aussi s’avancer peu à peu, suivre son chemin tranquillement, vivre sans souci. On peut donc y voir un double sens, un sens immédiat, celui de ne pas rester là. Ça ne sert plus à rien : circulez, il n’y a rien à voir ! Mais aussi un sens plus durable : n’en restez pas là, avancez tranquillement. Toujours cette nouveauté absolue dans laquelle entrer. Deuxième ordre, [éïpate], dîtes. Il faut parler. Pas à n’importe qui, les femmes sont chargées d’un message nominatif pour ses disciples et Pierre. Donc pour nous, si nous sommes ses disciples. Le message ? « Il vous [proagô] en Galilée. » Le verbe cette fois est transitif, il signifie alors mener en avant, faire avancer, prolonger, produire, promouvoir, élever en dignité, pousser à. Il ne s’agit pas tellement de « précéder », d’y être en premier, il s’agit de se montrer moteur. Et la préposition employée aussitôt après n’est pas simplement « à » ou « dans », mais toujours notre [éïs] qui implique l’idée d’un mouvement de pénétration. Les disciples et Pierre sont avertis que Jésus-le-Réveillé les mène plus avant dans la Galilée, le lieu où tout à commencé, le lieu de sa prédication, le lieu des frontières entre Israël et « les nations ». « Là vous le verrez, comme il vous a dit. » Les femmes ont pénétré [éïs] le monument pour voir Jésus mort, les disciples sont poussés [éïs] la Galilée pour voir Jésus dans sa nouvelle réalité, outre les jours de cette création.

      Ici s’arrête le texte du jour, mais ici ne s’arrête pas Marc pour achever cette conclusion, pour mettre le dernier mot à son évangile -avant qu’une autre main ne vienne ajouter encore une récapitulation générale. Et que note Marc pour finir ? « Et ressorties elles s’enfuient du monument. Car un tremblement les avait saisies ainsi qu’un égarement; et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur. » On peut dire que ce n’est pas l’obéissance stricte aux ordres qu’elles viennent de recevoir ! C’est même tout le contraire, et quasiment point par point : elles ne se retirent pas discrètement, elles ne disent rien. Elles sont prises par un [tromos], qui donne notre trauma, notre traumatisme, et qui a en effet ce sens en décrivant plus concrètement le tremblement de la peur (mais un tremblement fort, c’est le même mot qui est employé pour le tremblement de terre); et elles sont prises encore par une [ekstasis], qui donne notre extase mais signifie d’abord être hors de soi, perdre l’esprit. Seule la peur domine. Pourquoi Marc finit-il sur une telle note ? J’y vois deux raisons, on les partagera ou non. Première raison : les choses se sont bien passées comme cela. La peur suscitée par l’intervention de la tout-puissance, classique dans les Ecritures, atteste que c’est bien Dieu qui a agi. Deuxième raison : ce nouveau fait n’est pas un racontar, une invention. Celles qui auraient dû le transmettre ne l’ont pas fait. Si le fait est venu jusqu’à nous, ce n’est pas le fait d’un plan établi entre quelques comploteurs, et les nouveaux acteurs de la nouvelle réalité ne sont pas meilleurs que ceux de l’ancienne. Il y avait ceux qui se sont enfuis à l’arrestation de Jésus -et même, chez Marc, un jeune homme (déjà) qui préfère s’enfuir tout nu que se faire prendre avec le seul drap qui l’habille-; il y aura ceux qui se sont enfuis à l’annonce de la nouvelle réalité de Jésus. C’est décidément par une autre puissance que celle des témoins que vit l’évangile.

     Et puis il y a peut-être une troisième raison. Le titre de l’ouvrage de Marc est « Commencement de l’évangile Jésus-Christ fils de Dieu. » Et bien voilà, le commencement est fini, et c’est ici qu’il finit et avec cette peur qu’il finit. Maintenant que nous sommes dans un nouvel ouvrage en train de s’écrire, ce n’est plus ainsi. Tout est neuf.

Dimanche 25 mars : saisir les moments uniques.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Je me propose cette fois-ci d’aborder le récit de la Passion d’après le témoignage de Marc. Mais il est beaucoup trop long pour un seul article, deux chapitres entiers : aussi me contenterai-je d’en aborder le début, et… je continuerai la suite une autre année !

    C’est en effet par une dernière partie d’un seul tenant que Marc  conclut son témoignage, dernière partie qui porte sur la Passion de Jésus et l’annonce de sa résurrection. C’est un vaste ensemble particulièrement bien charpenté, et on dirait vraiment que tout l’évangile de Marc est une vaste introduction à cet ensemble-là : tout est posé préalablement, de sorte que le lecteur perçoive à chaque ligne, à chaque événement, des échos et du sens, pourvu qu’il ait lu ce qui précède. L’unité que je me propose d’explorer est la première que nous rencontrons, dans ce que nous pourrions appeler « la préparation » : au centre, il y a un récit que l’on nomme traditionnellement l’Onction à Béthanie, et qui est sinistrement encadré par le complot d’une part, la proposition de services par Judas d’autre part. Dès l’abord, Marc nous montre des causes de la Passion de Jésus qui tiennent à ses ennemis -elle est la rencontre d’un meurtre et d’une trahison-, mais elle a aussi un autre aspect, plus intérieur, que Jésus enseigne au disciple à envisager.

     « C’était donc la Pâque et les azymes dans deux jours, » Marc situe les évènements dans la proximité de cette double commémoraison. En fait, il s’agit d’une seule fête, Pessah : la dédoubler, c’est prendre l’occasion de rappeler d’une part la mémoire qu’on y fait de la sortie d’Egypte : une fête de la liberté, de la sortie de l’esclavage, mais aussi de la constitution en un peuple des Hébreux; de rappeler d’autre part l’origine agricole de cette fête archaïque : une fête du printemps et du renouveau, une fête où l’on détruit tous les ferments et levains anciens (le pain azyme, matzot, c’est le pain sans levain) et où l’on s’émerveille de leur reconstitution -croit-on- à partir de rien (on ne soupçonne pas, à cette époque, l’existence de micro-organismes). C’est une des trois plus grandes fêtes juives, une fête de pèlerinage. Dans ce contexte de fête, de liberté et de renouveau, « les grands-prêtres et les scribes cherchaient comment en l’arrêtant par ruse ils le feraient mourir. » Le contraste est violent : ce n’est ni festif, ni libérateur, ni renouvelant ! Ces deux classes de personnes, a priori les plus éminentes et les plus respectées dans l’ordre religieux, cherchent. [Dzètéô], c’est chercher, chercher quelqu’un, chercher à obtenir, mais aussi regretter, désirer. Il s’agit d’un recherche urgente, qui prend les moyens, qui est animée de l’intérieur.

     Et ce qui anime ceux-là, c’est un « comment faire ? » : la décision d’arrêter quelqu’un est déjà prise, celle d’en venir à le faire mourir aussi. Seul manque le moyen : c’est au point que celui qu’ils visent n’est même pas nommé (c’est la traduction officielle qui le rajoute), il est devenu « il », l’autre, celui dont il faut se débarrasser, celui dont la disparition obsède. Il faut trouver la « ruse » : [dolos], c’est d’abord une amorce, ce qui engendre tout un processus. Par suite, le mot désigne aussi tout objet servant à tromper, un piège, une ruse, un artifice. On est prêt à tout pour parvenir à ses fins. Mais pourquoi faut-il un artifice ? Ils ont pour eux l’autorité, avec qui faut-il donc ruser ? « Ils disaient en effet : pas lors de la fête, pour ne pas qu’il y ait trouble du peuple. » C’est étonnamment le peuple qu’ils craignent ! Qu’est-ce à dire, sinon qu’ils craignent en fait pour leur autorité-même ? Car au fond, il n’y a d’autorité que consentie : si le peuple, le [laos] (qui donne « laïc »), ne reconnaît plus leur autorité, ils n’en ont tout simplement plus ! Ils ont senti l’écueil : ce qu’ils veulent faire est contraire à la volonté du peuple qu’ils gouvernent, et ils craignent son [thorubos] : il s’agit d’un bruit confus, du tumulte d’une assemblée en vue d’une approbation ou d’une désapprobation, d’une démonstration bruyante. La stratégie des autorités religieuses est bien souvent celle-là : agir dans le secret, à l’insu du peuple qu’elles gouvernent, pour éviter les réactions qui rendraient leur action impossible. Le peuple ne réagira plus de la même façon devant un fait accompli. Voilà le premier côté du cadre, sinistre, sombre et malveillant, qui entoure l’image principale que Marc nous donne à regarder.

      Pendant ce temps, que se passe-t-il ? « Et lui se trouvant dans Béthanie dans la maison de Simon le lépreux, étendu à table … » Marc ne nomme toujours pas Jésus, pas pour la même raison cependant : maintenant, on sait bien que c’est de lui qu’il s’agit. Mais l’usage du même procédé forme justement un contraste saisissant. Le même qui occupe les pensées de ses ennemis jusqu’à l’obsession, celui-là occupe les pensées de ceux qui l’aiment. Pas besoin là non plus de le nommer, c’est « lui ». Il n’est pas dans la foule, il est à quelque distance, plutôt courte semble-t-il, de Jérusalem, à Béthanie, chez un particulier dont on ne sait rien d’autre, Simon le Lépreux. On ne sait rien de lui, mais ce n’est pas nécessaire : grâce à tout ce qui précède, le lecteur sait bien ce que fait Jésus en présence d’un lépreux, et le contraste continue de se construire dans son esprit. Pendant que les chefs religieux trament de noirs desseins à son égard, Jésus ne se cache pas, mais continue de faire du bien, d’ouvrir à la vie, de guérir, de rencontrer des personnes. Il est dans la paix d’une rencontre, étendu à table, comme on faisait en ce temps-là.

     Et c’est dans ce contexte plutôt tranquille qu’advient un petit événement, que Marc nous conte avec son pittoresque habituel. « …vient une femme portant un alabastre d’huile de nard authentique couteux, une fois brisé l’alabastre elle le répand sur sa tête. » Les mots de Marc, à son habitude, sont précis et choisis. L’alabastre est un type de vase antique utilisé pour la conservation et l’utilisation des parfums ou des huiles de soin corporel. Le corps en est étroit et allongé, le col encore plus, de manière à ne laisser échapper qu’une faible quantité de liquide, voire de délivrer un goutte à goutte. A l’embouchure, la lèvre est évasée et plate pou800px-Alabastron_Louvre_CA1920r permettre l’application sur la peau. Le principe même de ce contenant, c’est donc plutôt la conservation et l’usage très mesuré d’une denrée précieuse et rare. Dans cet alabastre se trouve en effet un [muron’], mot qui désigne un parfum liquide, une huile ou une essence parfumée. Dans l’antiquité, on sait que les huiles, végétales surtout, ont la propriété de fixer les odeurs. Marc précise : ce parfum liquide est un parfum de [nardos], de nard. Il s’agit d’une plante de la même famille que la Valériane aux propriétés sédatives ou narcotiques : dans l’antiquité, ce parfum est réputé luxueux, à cause de son odeur forte et entêtante qu’on mêle à certains encens, parce qu’aussi la plante vient d’Inde, du Népal ou même de Chine. Ce parfum de nard n’est pas à prendre au sens générique, il est [pistikès], authentique, et [polutélous], qui exige de grandes dépenses, coûteux. Notre femme vient donc avec un produit réellement luxueux, dont l’usage normal est réservé et mesuré à la goutte près.

     Or que fait elle ? Elle brise le contenant, elle le broie (le mot évoque l’idée de choses qui se frottent ou s’entrechoquent) et en renverse le contenu sur la tête de Jésus. Le verbe [katakhéô] signifie fondamentalement verser de haut en bas. Il veut dire par suite répandre sur, faire descendre, ou encore renverser. On comprend dès lors que, renversé sur la tête, l’ensemble de cette huile parfumée est lentement descendue sur l’ensemble du corps de la personne, du haut jusqu’en bas. Le geste évoque immanquablement le souvenir des onctions sacerdotales ou royales, où une corne d’huile est versée sur la tête de celui qu’elle consacre, sinon qu’à présent, ce n’est pas qu’une corne, contenant déjà sérieux, mais bien tout un alabastre. Et puis il y a ce geste de briser, ce geste de l’irrémédiable, ce geste sans retour. Le liquide entièrement répandu. « Comme l’eau répandue à terre et qu’on ne peut recueillir, Dieu ne ressuscite pas les morts« , trouve-t-on dans l’Ancien Testament. C’est vraiment très étonnant, le geste de cette femme, qu’est-ce qui a bien pu lui passer par l’esprit ? Qu’est-ce qui a bien pu l’inspirer ?

     Les réactions autour d’elle sont nombreuses en tous cas, et l’on peut bien imaginer que cela ne laisse personne indifférent : dans la paix du déjeuner, c’est comme un coup de tonnerre. Le « coup de pistolet dans un concert », cher à Stendhal. « Il y en avait qui bouillonnaient ([aganaktéô], c’est s’emporter, bouillonner, fermenter, s’indigner, s’irriter) à son endroit : ‘pourquoi faire, cette perte d’huile parfumée ? Car on aurait pu négocier l’huile parfumée plus de trois cent deniers (trois cent jours de travail : à chacun de faire son calcul !) et faire don aux pauvres !’ Et ils frémissent contre elle. » Une réaction de colère des proches, de colère et d’incompréhension. De colère, parce que d’incompréhension. L’huile précieuse, pour tous, est perdue, irrémédiablement. Et chacun de chercher par contrecoup l’utilité d’un tel produit. En soi, il est perçu comme inutile; mais il a une valeur marchande, et une fois réalisé, l’argent qu’on en retire, lui, peut être utile pour aider des nécessiteux. Quel sens peut avoir de briser et répandre ce qu’il y a de plus précieux ?

     Mais Jésus n’est pas de leur avis, Jésus qui a pris une belle douche et parfaitement inattendue, et qui ne s’impatiente pas un instant. « Mais Jésus dit : laissez-la, pourquoi la tracasser ? Elle a œuvré une belle œuvre en moi. » Une belle œuvre. Avec insistance. Jésus, dont le nom apparaît enfin, pour la première fois, Jésus « canonise » en quelque sorte son geste, à cause du rapport avec lui. En n’importe qui, il n’en aurait pas été de même, mais « en lui« , cette œuvre trouve sa beauté. « Car toujours vous aurez des pauvres avec vous, et quand vous voudrez vous pourrez leur faire du bien, alors que moi pas toujours vous ne m’avez. » Cette femme a saisi le caractère absolument unique de Jésus : il ne fait pas nombre, avec personne. Et sa présence appelle un acte unique aussi, avec l’urgence de ce qui ne se représentera pas. C’est fort, cette déclaration : la beauté d’un acte, c’est son caractère unique. Cette femme a eu ce sens de l’instant, du moment à ne pas laisser passer. Il y a de ces moments dans nos vies, qu’il ne faut pas laisser passer. Ils n’entrent pas dans une « échelle de valeur » ou une « échelle de priorité », parce qu’ils sont justement uniques. Il faut savoir les saisir. Ce moment de grâce ou quelqu’un est prêt à ouvrir son cœur, ce moment où un nourrisson sourit pour la première fois, ce regard prolongé qui dit un amour, un soutien, ce sont des moments qu’on ne peut pas compter avec les autres. Il faut être là. Il ne faut pas se défendre contre ces moments-là, et il y a peut-être un discret reproche de Jésus à ceux qui s’indignent : cette pensée pour les pauvres, très générale au fond (« les pauvres », qui sont-ils ?), cette pensée n’est-elle pas un peu opportuniste ? Est-elle une vraie préoccupation ? Des pauvres, si tu en cherches, soit tranquille : il y en a. Si tu vas les trouver, c’est une autre question…

     Mais tout cela tient à un malentendu, à une incompréhension, alors Jésus explique : « Ce qu’elle avait, elle a fait : elle a pré-embaumé mon corps pour l’ensevelissement. » Le précieux, c’est Jésus. Comme l’alabastre, lui aussi sera brisé; comme l’huile parfumée, sa vie répandue à terre. Est-ce que ce sera inutile ? Est-ce qu’il aura mieux valu le vendre -comme fera Judas ? Il y a une parenté entre son geste et la destinée que Jésus sait prochaine. Et devant cette destinée, on peut réagir avec colère, bouillonnement, on peut s’élever ou s’indigner contre les complots des grands-prêtres et des scribes. Mais on peut aussi juste épouser cette destinée, comme l’huile qui couvre le corps, y adhérer. On peut juste lui donner sans retour ce qu’on a de plus précieux, à lui qui est le plus précieux. C’est une autre manière d’aborder et de vivre cette extrémité. Quel vase briseras-tu pour lui ? Quel parfum de luxe répandras-tu sur lui ? Car sa mort est un de ces moments qui ne font pas nombre, qu’il ne faut pas rater. Et inversement, dans chacun de ces moments qui ne font pas nombre et que tu t’efforces de ne pas rater, c’est sa mort que tu ne rates pas non plus. Quand tu renonces à cette activité que tu attendais depuis longtemps pour être avec ce petit bout-de-chou, c’est un vase que tu brises, un parfum précieux que tu répands. « Amen, je vous dis, partout où sera clamé l’évangile, dans le monde entier, ce que elle a fait on le dira aussi, en mémoire d’elle. » Par ce geste simple mais étonnant, cette femme partage la même universalité que Jésus, participe de la même mémoire. Ce geste symbolique est aussi symbolique de la manière pour le disciple de s’associer à la passion de son seigneur.

       Nous voilà arrivé à l’autre bord du cadre, et nous retrouvons la noirceur du début. « Et Judas Iscariote, celui d’entre les Douze, s’en va vers les grands-prêtres, afin de le leur livrer. Et eux en entendant se réjouissent et promettent de lui donner de l’argent. Et il cherchait comment le livrer au bon moment. » On ne sait pas pourquoi Judas fait ainsi. L’argent, c’est une idée des grands-prêtres, qui naît de leur joie devant la « bonne » surprise. On sait juste qu’il est du cercle des très proches, et que sans cela il n’y avait pas moyen d’arrêter Jésus, parce qu’il était soit avec toute la foule -qu’ils craignent-, soit on ne sait où avec ses intimes. Ce sera donc pendant la fête, si on peut agir à l’écart de la foule. Et tant pis pour la fête. Et Judas « cherche » lui aussi, comme eux, il est gagné par la même obsession. Et il attend « [éoukaïros], le moment heureux », cruel paradoxe.

Dimanche 18 mars : une attraction universelle.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous voilà beaucoup plus loin dans l’evangile selon s.Jean : presque au bout du « livre des signes », juste avant que ne commence le « livre de la gloire » où Jean raconte et médite sur tout ce qui va de la dernière cène à la résurrection. Juste avant notre passage d’aujourd’hui, six jours avant la Pâque, Jésus s’est arrêté à Béthanie, près de Jérusalem, chez ses amis Marthe, Marie et Lazare : Marie a d’ailleurs eu un geste étonnant en versant un parfum précieux en grande quantité sur les pieds de Jésus et en les essuyant avec ses cheveux. Le lendemain, cinq jours avant la Pâque donc, Jésus est rentré dans Jérusalem assis sur un petit âne, aux acclamations de la foule. A chacune de ces étapes, les Grands-Prêtres, puis les Pharisiens, en veulent de plus en plus à Jésus et la décision de le tuer lui et Lazare (à cause de la résurrection duquel nombreux sont ceux qui adhèrent à Jésus) est déjà prise.

     « Or il y avait certains Grecs parmi ceux qui étaient montés afin d’adorer pendant la fête. » C’est la première apparition de Grecs dans l’évangile de Jean : des non-Juifs sympathisants, sans doute prosélytes, qui ont fait un acte fort en se rendant comme les Juifs au Temple de Jérusalem pour la fête de la Pâque. Cette mention fait directement écho à la plainte des Pharisiens dont l’énoncé précède immédiatement : « …Voici que le monde va derrière lui ! » Comme souvent, Jean écrit des formules à double sens, montrant que les adversaires de Jésus lui rendent malgré eux témoignage. Ici, les Pharisiens se plaignent que « tout le monde », autrement dit « n’importe qui », suit Jésus qui les entraîne « n’importe où » en dehors des bonnes voies. Mais ce qu’ils disent sans s’en rendre compte, c’est que « le monde entier », tous les hommes -et plus seulement le peuple Juif- sont entraînés par Jésus. Les Grecs qui veulent s’adresser à Jésus, pour la première fois, en sont un signe.

     « Ceux-ci donc abordent Philippe de Béthsaïde en Galilée et lui font une demande en disant : ‘Seigneur, nous voulons voir [le] Jésus« . Philippe est un nom grec, « celui qui aime les chevaux » : ils passent par un intermédiaire, avec lequel ils pensent avoir quelque chose en commun. Ils essayent de susciter sa bienveillance en l’appelant ‘seigneur’ (ce qui se trouve encore dans ‘monsieur’, ‘mon seigneur’, après tout !) et leur demande résonne avec beaucoup de force. « Nous voulons« , la demande est claire et déterminée, « voir Jésus » : on comprend qu’il ne s’agit pas d’une vue de loin, ce qui est à la portée de tous tant Jésus parle aux foules. Il s’agit plutôt d’une rencontre personnelle, d’un échange de paroles, d’un entretien. Tout cet ensemble donne de précieuses indications sur la manière de faire une demande : détermination du cœur, choix d’une médiation appropriée, expression claire, demande de quelque chose de grand. « Advient Philippe et il [le] dit à André (encore un nom grec !), advient André et Philippe et ils [le ] disent à Jésus. » C’est toute une chaîne qui se construit et qui aboutit : Jésus est mis au courant de la demande. Que va-t-il répondre ? Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ?

     « Mais Jésus leur répond, disant : elle est venue l’heure où sera glorifié le fils de l’homme. » Il n’entend pas cette demande comme une simple requête à laquelle accéder ou non. Il entend cette requête comme un signal. Dans le même évangile, au début du « livre des signes », une autre requête lui avait été adressée, qui avait provoqué chez lui la même référence, une requête qui n’était pas sous forme de demande ou de question, mais sous forme du simple exposé d’une détresse, lors de noces, à Cana en Galilée : « Ils n’ont plus de vin. – Femme, avait-il répondu, qu’y a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue. » Il discernait dans cette requête, à cause de ce qu’il y avait entre lui et celle qui demandait, un ébranlement profond, le début de l’accomplissement de sa mission. En réponse à cette requête, il allait faire son premier signe, celui qui le ferait connaître, celui aussi qui ferait de ce jour « le premier jour du reste de sa vie ». Là commencerait aussi la partition des hommes, entre ceux qui allaient « croire en lui » et ceux qui ne croiraient pas. L' »heure« , c’est le scellement dans le temps du dessein éternel du Père. A Cana commence sa mise en œuvre. Maintenant, « elle est venue« .

     C’est « l’heure où sera glorifié le fils de l’homme » : rappelons-nous le passage lu la semaine passée. Le fils de l’homme, c’est l’envoyé de Dieu qui « descend » du ciel, raison pour laquelle il sait, seul, comment y monter, comment tracer aux hommes une route vers le Père. Et cette route consiste à « être élevé » comme le serpent sur une hampe dans le désert, entre ciel et terre, autant qu’à « être exalté » jusqu’au ciel. Le verbe « être glorifié » dit la même chose : il s’agit cette fois avant tout de l’exaltation jusqu’à Dieu, mais Jean l’emploie toujours en rapport à la destinée tragique de la mise en croix, à cette mort entre ciel et terre. Jean voit dans la mort de Jésus le début de l’élan de sa glorification jusqu’à Dieu. En hébreu (Jean est instruit !), la gloire se dit [kabôd], c’est un mot qui a la même racine que le « poids ». Et le poids, c’est très mystérieux : demandez donc à un vrai physicien de le définir ! Ce n’est pas la masse, non : le poids c’est quelque chose à l’intérieur même d’un être, qui l’entraîne dans une direction, qui donne prise à une attraction. La « gloire de Dieu », c’est son « poids » dans les choses, cette force qui entraîne tout à lui. Si le fils de l’homme est « glorifié« , c’est qu’il est irrésistiblement entraîné à Dieu par un « poids » intérieur, inhérent; c’est qu’il va prendre tout son « poids » dans l’univers, non pas d’une pesanteur qui va l’écraser à terre, mais qui va l’entraîner jusqu’au ciel. Jésus ne meurt pas lapidé, jeté à terre et recouvert de pierres (comme l’aurait voulu la loi juive étant donné l’accusation), mais élevé entre ciel et terre (selon la sentence romaine).

     Et Jésus sait que cela va maintenant se produire, parce que des Grecs, des non-Juifs, veulent le voir. Le verbe est au futur, « sera glorifié« , mais c’est un futur immédiat et l’heure « est venue » : extraordinaire tension entre ces deux temps verbaux, l’accomplissement achevé d’une part, le futur de l’autre. Jésus sait, et Jésus révèle, comme le montre la formule solennelle par laquelle Jean introduit les grandes révélations : « Amen, amen, je vous [le] verbalise, si la graine de blé tombée dans la terre ne meurt pas, elle demeure seule; mais si elle meurt, elle porte un fruit immense. » J’ai traduit « verbalise » pour faire le lien entre la Parole du prologue de l’évangile (le [Logos]) et le fait de dire pour révéler ([léguéïn]). Pardon si c’est un peu inhabituel, mais verbaliser, c’est bien mettre des mots sur une réalité déjà présente, et c’est bien de cela qu’il s’agit. Avec la comparaison du grain de blé, Jésus parle de lui-même, en parabole : il est venu [éïs tèn guèn], « entrant dans la terre ». Il faut aller au bout, maintenant, et y mourir, afin de porter fruit. La demande des Grecs est le signe de cette universalité qui pointe, Jésus la lit comme un signe à lui adressé. Le « fruit immense » relève de l’universalité, du monde entier. Il le dit un peu plus loin : « Et moi, quand j’aurai été élevé hors de terre, j’attirerai tous vers moi. » Le « poids » de celui qui est tombé en terre sera tel, qu’il ne sera pas que son propre poids, il sera le poids du monde entier, de tous les hommes. Ce sont tous les hommes qu’il entraîne dans son élévation-exaltation.

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     « Celui qui aime son âme (ou sa vie) la perd, et celui qui hait sa vie dans ce monde-ci la garde dans la vie éternelle. Si c’est moi que quelqu’un sert, c’est moi qu’il suit, et où je suis là-même mon serviteur sera; si quelqu’un me sert, le père l’honorera. » Voilà pour le disciple : d’abord une sentence générale qui vaut pour tous, pour Jésus comme pour les autres, énoncée sous la forme d’une antithèse violente, assez typiquement juive, où les contrastes sont poussés au maximum : aimer, haïr; perdre, garder; ce monde, la vie éternelle. La formule « dans la vie éternelle« , c’est [éïs dzôèn aïônion], la même forme que celle employée pour dire que le fils de l’homme est venu « dans la terre« . Avec la même dynamique par laquelle il est venu « dans la terre« , vient l’heure d’entrer « dans la vie éternelle« . Mais paradoxalement, entrer dans la vie que rien ne limite, passe par la mort. Et puis ensuite, il y a une sentence, plutôt pour le disciple, avec la thématique du service qui revient trois fois. Jésus doit passer d’abord, lui seul ouvre la voie, lui seul trace le chemin. Mais être serviteur de Jésus va consister à le suivre, à passer après lui et être dans le même lieu. Le même chemin de mort et d’élévation. Le même abandon à l’action exclusive du père.

     Je ne vais pas plus loin, cette fois-ci. Mais il me semble que l’essentiel est bien là. Les passifs verbaux employés par Jésus font bien comprendre qu’il n’est plus temps d’agir, mais de laisser le père agir. C’est tout l’enjeu pour nous aussi, c’est toute la mesure de la qualité du disciple, laisser agir un autre, quelles que soient les circonstances ou les chemins de la vie.

Dimanche 11 mars : chercher à croire

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui se situe un peu plus loin que celui de la semaine dernière, toujours dans l’évangile selon s.Jean. La semaine dernière, Jésus arrivait à Jérusalem pour fêter la Pâque. A partir de Jn.3,22, il en repartira avec ses disciples, pour se poser ailleurs mais toujours en Judée. Ici, nous sommes pendant la fête à Jérusalem, ce que nous précise le petit passage final que nous n’avons pas commenté la semaine dernière (et pour cause).

     Ce qui se passe pendant la fête, Jean nous le raconte en plusieurs temps : d’abord par une considération générale portant sur une certaine dissymétrie entre Jésus et ses interlocuteurs (Jn.2,23-25). Ensuite vient la rencontre avec Nicodème et le premier dialogue avec lui (Jn.3,1-8) : il y est question notamment de renaître. Enfin, une nouvelle question de Nicodème provoque une longue réponse de Jésus, commençant par une question un brin ironique et continuant sur un ton de révélation. C’est cela qu’est notre passage d’aujourd’hui, à cela près que ce passage devrait commencer au v.11 pour garder au texte sa cohérence. Et c’est là que nous allons donc commencer, si vous le voulez bien.

     Jésus commence par une formule solennelle, une formule de révélation : « Amen, amen, je te dis… » : Amen est une formule hébraïque d’attestation ou de ratification. Quant au mot « je dis« , ce n’est pas le simple [éïpon], « je dis« , utilisé dans les dialogues ou de manière générale, mais le verbe [légô], celui qui est de la même racine que [logos], le Verbe ou la Parole, sur qui est centré le prologue de cet évangile. Nous sommes invités par Jean à référer les paroles qui vont suivre à celui qui « était dès le commencement auprès de Dieu« , à celui qui « s’est fait chair« , à celui qui nous fait l’exégèse de ce Dieu que « nul n’a jamais vu« . Les mots qui suivent prennent d’emblée une tout autre portée.

     Ces mots qui suivent immédiatement insistent d’ailleurs sur l’autorité avec laquelle Jésus parle : « Amen, amen, je te dis que [c’est] ce que nous savons [dont] nous parlons et ce que nous avons vu [dont] nous rendons témoignage, et notre témoignage vous ne le recevez pas. » Qui est ce « nous » ? Car Jésus est seul avec Nicodème… Mais sans doute Jean met-il dans la bouche de Jésus des mots qui englobent tous ceux qui adhèrent à Jésus avec lui. C’est une hypothèse, en tous cas. Jésus « sait » (au présent), il « a vu » (au parfait : ça y est, c’est fait, c’est entièrement accompli). Et avec lui, tous ceux qui lui appartiennent. Le [Logos] « était au commencement avec Dieu« , c’est cela qu’il sait et a vu. Les disciples sont depuis le commencement avec Jésus, c’est cela qu’ils savent et ont vu. Jean emploiera cette même formule après avoir rapporté que, du côté ouvert de Jésus mort en croix , coulent du sang et de l’eau : « Celui qui a vu rend témoignage…« . Et ce que savent les disciples en ayant vu Jésus est si semblable à ce que sait Jésus en ayant vu Dieu, qu’un « nous » est possible. Formidable profondeur de l’expérience du disciple de Jésus !

     Mais le problème, c’est le décalage entre ceux qui savent grâce à ce qu’ils ont vu, et ceux qui entendent leur témoignage : le témoignage n’est pas reçu. C’est la vraie question, plus vraie que celle posée par Nicodème : « comment cela peut-il se faire ? » Pour Dieu, tout est possible, le comment n’est pas une question. Mais si le témoignage n’est pas reçu, Dieu lui-même n’y peut rien. Voilà la vraie question : comment est-il possible qu’on ne reçoive pas le témoignage, quand il est authentique ? Et cette difficulté du croyant qui témoigne, Jésus l’a vécue aussi, (et les versets 2,23-25 qui finissaient le passage de la semaine passée, et qui commencent en fait notre section, ces versets en témoignent), et il poursuit en disant « Je ». Et par le biais de ce décalage, Jean aborde le thème de la foi, qui est un thème majeur de son évangile.

     « Si je vous dis [éïpon] ce qui concerne la terre et vous ne croyez pas, comment, dans le cas où je vous dis ce qui concerne le ciel, croirez-vous ? » Il y a là un argument a fortiori : dans la foi, il y a une progressivité. Dans son premier dialogue avec Nicodème, Jésus a parlé de renaître de l’eau et de l’esprit, et il appelle cela [ta épiguéïa], les choses qui sont sur [épi] la terre [guè]. Or ce qu’il a à dire va plus loin, il voudrait dire aussi [ta épourania], les choses qui sont sur [ép’] le ciel [ouranos]. On voit ici que croire ne consiste pas à « comprendre », au sens de faire le tour d’une chose, de la maîtriser par son esprit et sa raison : cela consiste à donner crédit à une parole autorisée, à accueillir en son esprit et en sa vie une réalité trop grande pour y être contenue. Si, ayant plongé ta main dans l’océan, tu la refermes, tu n’auras pas saisi l’océan; mais si tu ouvres ta main, tu t’ouvres à l’océan tout entier : c’est cela, croire. Dès lors, tout repose sur la qualité autorisée (ou non) de la parole à laquelle on donne crédit, sur son autorité. Alors d’où vient l’autorité de Jésus quand il parle ? « et personne n’est [déjà] monté dans le ciel sinon celui qui depuis le ciel descend, le fils de l’homme. » Pour dire les choses du ciel, il faut en venir, il faut lui appartenir et en venir. C’est cela même qu’est le « Fils de l’homme ». Le fils de l’homme, c’est le nom donné par tout un courant de l’ancien judaïsme à une figure de salut, un personnage dont on attend qu’il descende du ciel tout équipé pour réaliser le salut de Dieu pour son peuple. Jésus revendique cette appellation, d’une manière qui étonne car il ne ressemble en rien à un « Goldorak », il n’est apparemment pas un « être de lumière » indestructible et redoutable. Mais il prétend bien, c’est très clair ici, venir « du ciel ».

     Or il ne prétend pas seulement venir du ciel, dans ces mots qui précèdent : il prétend aussi y monter, et même y être déjà monté : la forme verbale est celle d’un parfait, qui montre une action réalisée, accomplie entièrement. L’autorité qu’il revendique, c’est non seulement de savoir parler des « choses du ciel » parce qu’il en vient, mais c’est encore de savoir comment on y va concrètement, d’en tracer le chemin. Et comment donc en trace-t-il le chemin ? « Et de même que Moïse a élevé le serpent dans le désert, de même faut-il que soit élevé le fils de l’homme, afin que tout croyant en lui ait la vie éternelle. » Il s’agit de monter, en effet : le verbe employé, [hupsoô], signifie élever, dresser, relever, améliorer, exalter, ou encore glorifier. Il est à la voix active dans le premier membre de phrase, à la voix passive dans le second. Ces mots, ces sens possibles, ont tous en commun l’idée d’une progression de bas en haut, parfois en un sens très figuré. Jean paraît l’avoir choisi à dessein, parce qu’il permet de lier des choses a priori difficiles à relier. Ainsi, ce serpent dans le désert, Moïse l’a plutôt dressé en haut d’un mat. Mais le fils de l’homme, on attend plutôt qu’il soit exalté ou glorifié au ciel. Au désert, les Hébreux étaient punis de leurs péchés par la morsure mortelle de serpents, ils mourraient des suites de leurs péchés : Moïse met en haut d’un mat, au vu est au su de tous où qu’ils soient, un serpent en bronze, le signe même de ce qui donne la mort. Mais si on le regarde, on conserve la vie. Un signe de mort qui donne la vie. Un signe qui ne monte pas au ciel, mais qui est seulement dressé entre ciel et terre. Quel rapport entre ce signe et le chemin jusqu’au ciel que va tracer le fils de l’homme ?

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     Il y a un rapport dans les effets : l’Hébreu qui regardait le serpent conservait la vie. Ici,  « tout croyant en lui [aura] la vie éternelle. » Là où il fallait voir, il faut maintenant croire. Croire, c’est une nouvelle façon de voir. Ou encore, c’est la transposition dans la relation à Jésus du sens de la vue. Et le croyant, en effet, sait bien : Jésus a été lui aussi dressé en haut d’un mat. Il a été lui aussi placé comme un signe de mort, comme la conséquence des péchés -mais pas des siens propres. Et voilà pourquoi la vue ne suffit pas. Celui qui voit seulement pourrait ne voir en Jésus dressé sur la croix qu’un mourant, et avec lui une belle promesse qui meurt aussi. Celui qui croit voit dans l’élévation de Jésus en croix le début, dans un seul mouvement, de son exaltation. Aller au ciel, pour le fils de l’homme qu’est Jésus, c’est d’abord être dressé de terre sur la croix et continuer dans le même mouvement jusqu’à Dieu. Et le sens passif du verbe s’éclaire : qui « élève » le fils de l’homme ? Les hommes qui le condamnent le dressent sur la croix; Dieu l’exalte jusqu’à lui. Voilà le chemin. Et l’explication, la clé, suit immédiatement : « Dieu en effet a aimé à ce point le monde que de donner le fils unique-engendré, afin que tout croyant entrant-en lui ne meure pas mais qu’il ait la vie éternelle. » Si c’est bien jusqu’à Dieu, jusqu’au ciel, que va le fils de l’homme par la croix, c’est parce que c’est bien de Dieu qu’il vient, et c’est le choix de Dieu de donner son fils, son unique, celui qu’il aime. De donner le plus aimé pour le moins aimant.

     Et le but est répété, mais un peu développé : si l’on superpose les deux propositions, on a « afin que tout croyant entrant-en lui ne meure pas mais qu’il ait la vie éternelle. » Avoir la vie éternelle n’est pas un simple « plus » : l’alternative est de mourir (le verbe [apollumi] signifie être arraché pour sa perte, être perdu, mourir, se perdre). L’enjeu de croire n’est rien de moins que vivre ou mourir ! Et quand on dit « vivre », c’est vraiment vivre : Jean parle de vie éternelle, une vie que plus rien ne vient limiter, une vie dont la mort, quelle qu’en soit la forme, est totalement exclue. Voilà qui est énorme. Une autre variante : dans la première proposition, il s’agissait de croire [én aoutô], « dans lui« , comme le lieu où l’on se tient pour faire une action. Dans la seconde, il s’agit de croire [éïs aouton], « en lui« , comme la réalité dans laquelle on entre en croyant. Croire, c’est à la fois se situer dans une nouvelle réalité, et entrer dans cette réalité toujours plus profondément. C’est un état et une dynamique. On n’a jamais fini de devenir croyant. Tout à la fois on croit et on cherche à croire, on apprend à croire.

     Mais voici qu’est développée cette alternative vie ou mort qui est au cœur du choix de croire ou non, et qui est massive : « Dieu en effet n’a pas envoyé son fils au monde afin qu’il juge le monde, mais afin que soit sauvé le monde à travers lui. » La vie est liée au salut : du fait de la forme passive du verbe, celui qui sauve n’est pas nommé, mais c’est un « passif théologique », c’est Dieu qui sauve. La mort, elle, est liée au jugement. Pour bien comprendre ici, il faut revenir à un schéma bien présent dans l’Ancien Testament, schéma sur lequel sont construits bien des grands textes, un schéma en quatre temps : 1) Dieu a l’initiative d’un don à l’homme, 2) l’homme fait mauvais usage du don de Dieu (= péché), 3) Dieu laisse l’homme aux conséquences de ses mauvais choix (= jugement), 4) Dieu prend une nouvelle initiative pour tirer l’homme de ce mauvais pas (= salut). Dans notre phrase, Dieu n’a pas envoyé son fils pour l’étape 3, mais pour l’étape 4. Et le salut, la vie, sera redonnée [di’ aoutou], « par lui« , « à travers lui« . Le fils devient moyen de salut. Mais avez-vous remarqué le glissement ? L’autre terme à changé : ce n’est plus tel homme, croyant ou non, c’est le [kosmos], « le monde » ! Vaste et englobant est le projet de Dieu, c’est magnifique ! Mais aussi, grande est la mission du croyant : à travers ton choix de croire, c’est la vie du monde qui se joue. C’est le salut du monde. Le croyant n’est pas le sauveur, il ne faut pas se tromper de rôle. Mais croire étend le salut, ouvre une nouvelle fenêtre de celui-ci au monde entier, et pas seulement à l’ensemble des humains, mais à tout ce qui compose l’univers, les bêtes, les plantes, etc. (c’est le sens de [kosmos]). La vie peut irriguer le monde un peu plus, un peu mieux, quand un homme, un, s’ouvre au témoignage de celui qui vient du ciel.

     Conclusion : « Le croyant entrant-en lui on ne le juge pas, le non-croyant est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru dans le nom de l’unique-engendré fils de Dieu. » Dieu a le choix de juger ou de sauver : il a choisi de sauver. De son côté, le choix est fait, il est total, il est assumé jusqu’au bout, il en a payé le prix. L’homme aussi est devant un choix. Le choix de croire ou pas s’identifie en quelque sorte avec le couple salut ou jugement. Croire, c’est s’ouvrir à la vie. Mais refuser de croire (je pense qu’il faut ici mettre l’accent sur le choix volontaire et persistant d’une attitude ou de l’autre) c’est se condamner soi-même, c’est se laisser soi-même aux conséquences du mauvais choix. Jean est très radical, il n’entre pas dans la psychologie, ce n’est pas son propos. Nous savons bien, nous autres, que les difficultés avec la foi peuvent provenir de bien des choses, peuvent avoir bien des raisons -et parfois le scandale causé par des gens qui se sont dit croyants mais ont agi en contradiction avec cela. Jean ne nie pas ces choses, mais ce n’est pas de cela qu’il parle : il veut nous faire entendre en profondeur quel bienfait se cache dans le choix de croire, et la contraposée sert surtout, je crois, à mettre en valeur ce choix, comme le noir de la nuit met en valeur les étoiles. Jean s’étend encore sur ce jugement : « Or ceci est le jugement : que la lumière est venue au monde et les hommes ont aimé les ténèbres plutôt que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises. » Refuser la lumière (rappelez-vous, c’est la question du début : comment peut-on refuser le témoignage ??), ce serait par préférence, et parce qu’on préfèrerait faire le mal. « Car celui qui pratique le mal hait la lumière et il n’advient pas vers la lumière pour que ne soient pas répertoriées ses œuvres. » Il faut reconnaître que quand on sait qu’on fait mal, on cherche à se cacher. « Mais celui qui fait la vérité vient vers la lumière, afin que soient manifestées ses œuvres parce qu’en Dieu elles ont été accomplies. » Faire la vérité, même reconnaître qu’on a mal fait et en faire le détail, sans détour et avec justesse, c’est agir en Dieu. Et cet agir, c’est la racine de la foi, c’est commencer de croire. Faisons la lumière.

Dimanche 4 mars : faisons place nette.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous quittons durablement l’évangile de Marc pour celui de Jean : c’est un double effet du cycle liturgique de Pâques et de la brièveté de l’évangile de Marc. C’est donc un autre univers dans lequel nous allons entrer, même si nous n’y aurons que peu de lecture suivie. Le passage qui nous est proposé aujourd’hui se trouve dans la première grande partie de l’évangile de Jean (« livre des signes ») : après un prologue destiné à rester dans la mémoire de lecteur, suivi d’une première journée de Jésus où l’on passe du Baptiste à Jésus et ses premiers disciples pour aboutir aux noces de Cana, nous voilà à notre récit, dans de nouvelles circonstances. La fin du passage qui nous est donné cette fois, à partir de « Pendant qu’il était à Jérusalem… », appartient en fait au récit suivant, l’entrevue avec Nicodème. Aussi ne m’en occuperai-je pas.

    « Et proche était la Pâque des Juifs, et (le) Jésus monta dans Jérusalem. » La Pâque, et les fêtes religieuses en général, rythment le témoignage de Jean : là où les autres témoignages sont souvent construits géographiquement comme une lente et unique montée vers Jérusalem, lieu du mystère pascal, Jean nous montre Jésus montant à Jérusalem puis en repartant tout au long de son ministère. Il mène la vie de beaucoup de juifs pieux de cette époque. Mais c’est ici la première fois que Jean mentionne cette montée -montée qui a un double sens, hiérarchique (comme on « monte à la capitale ») et géographique (Jérusalem est située à environ 745 m d’altitude)-, et elle prend du coup une portée symbolique forte, exemplaire du rapport entretenu par Jésus avec le Temple.

     « Et il trouve dans le temple les vendeurs de bœufs et de petit bétail et de colombes et les changeurs de monnaie siégeant, et faisant un fouet à partir de joncs il [les] expulse tous  hors du temple ainsi que le petit bétail et les bœufs, et des banquiers il éparpille la monnaie et renverse les comptoirs, et à ceux qui vendent les colombes il dit : ‘enlevez ces choses d’ici (ou : à partir de maintenant) ! Ne rendez pas la maison de mon père une maison de commerce. » Voilà un geste fort, spectaculaire, que Jean rend plus dramatique encore du fait de la fabrication par Jésus d’un instrument adéquat, un « fouet » fait à partir de [skhoïnos] : ce sont à la base des joncs ou des objets fabriqués en jonc, et notamment des palissades de jardin, des berceaux, des corbeilles, des nattes ou des cordes. Des palissades de jardin… Y a-t-il un lien avec les premiers parents chassés du jardin, comme le suggère El Greco dans sa représentation de la scène, par le biais d’un petit médaillon en haut à gauche ? Jésus est là au milieu, il chasse ceux qui sont à sa droite, pendant que deux groupes l’observent à sa gauche : en bas, le groupe admiratif de ses disciples, en haut le groupe dubitatif des opposants. Tout-à-fait notre scène. Ces deux groupes ont perçu l’un et l’autre qu’il s’agit d’un geste « prophétique », d’une action qui est en fait une parole, une proclamation; et c’est d’ailleurs par rapport à l’autorité de cette parole qu’ils s’opposent. Voyons donc cela de plus près.

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Domínikos Theotokópoulos, dit EL GRECO, La purification du Temple (v.1600), huile sur toile 106 x 130, National Gallery, Londres

     Que trouve Jésus ? « les vendeurs de bœufs et de petit bétail et de colombes et les changeurs de monnaie siégeant ». Le temple est un lieu central dans la vie politique et religieuse du peuple Juif (les deux dimensions ne sont pas vraiment distinctes), les croyants y viennent, notamment pour offrir des sacrifices. Or ces sacrifices sont ceux dont on voit la prescription dans les livres de l’Exode, du Lévitique ou du Deutéronome. Les bœufs et le petit bétail sont les bêtes normalement offertes, les colombes sont souvent la solution de substitution pour les plus pauvres : est-ce pour cela que Jésus semble traiter un peu différemment ceux qui vendent les colombes ? Il ne les chasse pas sans mot dire, comme les autres, mais c’est à eux qu’il adresse une parole. Et les changeurs de monnaie ? C’est qu’on vient de partout au temple de Jérusalem, même de la diaspora, c’est-à-dire des communautés juives établies ailleurs dans le monde : il faut bien alors changer sa monnaie pour acquérir les bêtes destinées aux sacrifices. Le mot employé, [kerma], désigne d’ailleurs la petite monnaie : il s’agit vraiment de permettre des transactions précises, sans se faire voler.

     Mais où tout cela se trouve-t-il ? Ce temple est celui qui a été reconstruit après le retour d’exil, entre 536 et 515 av. J.-C., puis massivement agrandi et étendu par Hérode le Grand, essentiellement entre 19 et 12 av. J.-C. (mais les travaux ne seront vraiment terminés qu’en 63 ap. J.-C. … sept ans avant d’être rasé par les armées de Titus !). Son périmètre est alors d’environ 1,5 km. Il est fait principalement d’un immense parvis entouré de murailles extérieures doublées intérieurement d’un péristyle, au centre duquel se trouve un sanctuaire, lui-même constitué d’un petit parvis donnant sur un grand édifice cubique.

Jérusalem - Second temple, maquette
Maquette du Second Temple, Musée d’Israël, Jérusalem

Dans notre texte, Jean utilise plusieurs mots pour désigner le temple. Il y a d’abord [hiéron], deux fois dans les versets dont nous nous occupons, il y a encore « maison de mon père », dans la bouche de Jésus, il y aura encore [naos] dans la discussion qui va suivre. [to hiéron], c’est le lieu consacré ; [ho naos], c’est l’habitation d’un dieu, souvent la partie intérieure d’un temple, d’un [hiéron], où se trouve éventuellement la statue du dieu dans le monde antique. Dans notre texte, [hiéron] désigne probablement l’ensemble de notre édifice, quand [naos] désigne sans doute soit l’ensemble de sa partie centrale, soit plus probablement le seul édifice cubique fermé.

     Le geste de Jésus est de chasser hors de « l’enceinte sacrée » tous ceux qui rendent possible l’accomplissement des rites sacrificiels. Et l’explication, brève, qu’il en donne s’appuie sur deux affirmations : la première, l’injonction d’avoir à enlever « ces choses« , sans exception, [entéouthén] c’est-à-dire à partir d’ici ou à partir de maintenant. Que l’on choisisse le sens local ou le sens temporel, il y a une séparation nette, entre deux lieux ou entre un avant et un après. Donc, première affirmation, celle d’une coupure. Deuxième affirmation, l’opposition entre « maison de mon père » et « maison de commerce« . On traduit parfois par « maison de trafic« , mais « trafic » désigne plutôt un commerce illégal, et du coup le sens se trouve déplacé : « si le commerce est légal, d’accord, mais là ce n’est pas le cas. » Or, d’une part ce commerce n’avait rien d’illégal puisqu’il facilitait le rituel (comme la vente des cierges à Lourdes !!!), d’autre part le mot [émporios] désigne simplement la place de commerce, le marché. Et c’est tout bonnement le commerce qui n’a pas sa place dans l’enceinte, aussi légal soit-il. Le commerce est un type de relation basé sur la transaction : donnant, donnant. La « maison de mon père » est gouvernée par un autre type de relation, la relation filiale ou paternelle. Elle est basée sur la gratuité. On dirait bien que Jésus ne rétablit pas la pureté d’une ritualité, mais bien qu’il évacue désormais tout sacrifice, tous ces rites qui n’ont plus lieu d’être ! Le rapport avec le père, dans sa maison, est un rapport du cœur, comme il le dira à la Samaritaine : « Elle vient l’heure où vous n’adorerez le Père ni sur ce mont ni à Jérusalem […] Elle vient l’heure, et c’est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car ce sont de tels adorateurs que recherche le Père. »  Les rites sont des activités humaines, au même titre que le commerce, pas moins dignes, mais pas plus. Plus rares, plus simplifiés seront les rites, comme l’esplanade sans tous ces acteurs, plus le cœur aura sa place et plus le Père pourra être rejoint.

      On comprend les réactions des auditeurs ! Voilà qui vient troubler le déroulement acquis de la vie religieuse, et au nom d’une nouvelle dénomination de son centre le plus sacré. Pour les disciples, « Ses disciples se remémorèrent qu’il est écrit : le zèle de ta maison me dévorera » : l’admiration qu’ils vouent à Jésus appelle en eux comme en écho le passage du psaume 69,10 , ce passage constitue comme une explication du geste dont ils sont témoins, l’autorité de l’Ecriture justifie à leurs yeux ce geste difficile à comprendre. Ils voient d’abord en Jésus celui qui brûle d’etablir une authenticité. Pour d’autres, en revanche, il en va autrement. « Les Juifs réagissent donc et lui disent : quel signe nous fais-tu voir que tu établis cela ?« . Ses opposants reprennent ses mots : Jésus avait ordonné d’enlever [taouta], « ces choses« , en retour il lui est demandé par un signe d’établir qu’il peut accomplir [taouta], « ces choses« . Jésus avait interdit de [poiéô] « faire » de la maison de son père une maison de commerce, en retour il lui est demandé compte de ce que lui [poiéô], « fait » ! Rappelons que ce verbe signifie « faire », mais au sens de fabriquer, de construire, d’édifier, de créer, de produire, d’engendrer (etc.) Je ne l’ai pas traduit deux fois de la même manière, parce qu’il me semble que Jésus reproche aux occupants qu’il chasse de construire par leur activité une maison qui n’est pas celle qu’il souhaite. Ses opposants lui reprochent à lui, par son geste à la portée clairement symbolique, de porter atteinte à, de détruire, une institution qu’ils tiennent pour sacrée.

     Il est peut-être temps de se rappeler le sens du temple. L’initiative en revient à David, d’après la tradition scripturaire, et l’édification à son fils Salomon. Quand David s’est ouvert au prophète Nathan de ce désir de « bâtir une maison pour Yahvé« , Nathan lui a dans un second temps rapporté une dénégation de la part de Yahvé : c’est lui, Yahvé, à qui appartiennent les initiatives, et c’est lui qui bâtira à David une maison, une dynastie, en lui donnant un descendant avec lequel il aura une relation paternelle-filiale. Cette relation paternelle ou filiale, celle que veut maintenant instaurer Jésus, est dès le départ l’alternative divine au temple. Le temple repose donc d’abord sur une initiative humaine, dont le but est l’organisation du culte et le rassemblement du peuple, son unité autour d’un seul sanctuaire. Mais on ne fait rien pour Dieu, c’est lui qui fait pour nous.

     Salomon fera tout de même cet édifice, et priera Yahvé d’y habiter. Yahvé consentira, en donnant un signe d’expulsion, là déjà : une nuée surviendra pendant les sacrifices rituels (oui, les sacrifices : des bœufs, des agneaux… que chassera Jésus), d’une épaisseur telle que nul, pas même le grand prêtre, pas même le roi, ne pourra rester dans le temple. Dieu est trop grand pour ce que font les hommes, il excède tout ce qui est créé. Du coup, dans sa magnifique prière consécratoire, Salomon demandera simplement, dans un anthropomorphisme  transparent et magnifique, que les oreilles de Yahvé-trop-grand soient dans le temple, pour que lorsqu’un homme où qu’il soit se tourne vers le temple, Yahvé l’entende et que de là-haut dans le ciel il agisse. Il est clair ainsi que l’activité dans le temple est celle des hommes qui recherchent Dieu, non celle de Dieu. Et les actes rituels sont clairement étiquetés comme des actes humains, non divins. Ce n’est pas là les dévaloriser, mais leur donner leur juste place. Appeler ces actes « sacrés » est un écran de fumée. Le « sacré » est une catégorie humaine, ce sont les hommes qui décrètent ce qui est sacré ou non. Mais Dieu n’entre pas dans nos catégories, pas plus qu’il ne tient dans le temple.

      Que répond Jésus à cette demande de signe, qui est une demande d’intervention incontestablement divine et qui s’impose -qui ne demande pas la foi, en particulier- ? « Jésus répond et leur dit : détruisez ce [naos]-là et en trois jours je l’érigerai. » Pas de signe maintenant, mais un plus tard, au futur, et sous condition. Vous frémissez parce que vous estimez tout cela intouchable, sacré ? Le plus sacré n’est-il pas le [naos], dans lequel se trouve le Saint des Saints ? Eh bien détruisez-le ! Cette injonction rappelle que cet édifice est bel et bien humain, qu’il a déjà été détruit une fois et pillé plusieurs. Pour les lecteurs de Jean, qui écrit après 70, il rappelle cette cruelle vérité qu’il a encore été détruit et rasé, une seconde fois ! Cette injonction fait aussi comprendre aux opposants, plus discrètement il est vrai, qu’à eux revient l’œuvre de destruction, qu’en s’en tenant à l’inchangé, en refusant le retour aux sources que Jésus indique, ils ne construisent pas mais détruisent. Lui, Jésus, [poiéô], construit, et de nouveau il dressera, édifiera. Eux détruisent. Réaction immédiate, le tournant en dérision: « Les Juifs dirent donc : Ce [naos]-là a été bâti en quarante-six ans, et toi, en trois jours, tu l’érigeras ?! » Jésus ne répond pas, l’altercation se finit là.

     Vue depuis après les années 70, la réponse s’impose : le lecteur, l’auditeur, sait ce qui a été détruit, et ce qui s’est dressé au troisième jour. Et c’est Jean, comme en voix off, qui poursuit de son commentaire : « Mais celui-là parlait au sujet du [naos] de son corps. Lorsque donc il a été érigé d’entre les morts, ses disciples se remémorèrent qu’il l’avait dit, et ils crurent l’écriture et la parole que Jésus avait dite.« 

     Il me semble que nous voilà invités clairement, nous aussi, à ré-évaluer nos pratiques rituelles. A faire place nette. A ne pas entrer dans un « commerce », ni entre hommes ni avec le dieu. Esprit et vérité sont le [naos] où le dieu habite et où il est rencontré. Le rencontrer, vivre avec lui dans la gratuité d’un fils avec son père, est le seul but, et non obtenir je ne sais quoi de lui. Le « temple », les rites, ne sont pas un but en soi : ils sont des activités humaines dont le premier sens est de travailler à l’union des hommes entre eux. C’est pourquoi, lorsqu’ils sont exclusifs, ils perdent leur sens.

     Et nos constructions humaines, alors : n’ont-elles aucun sens ? Si bien sûr, elles ont beaucoup de sens dès lors qu’elles visent avant tout à l’unité des hommes. Et cela embrasse toutes nos activités (ou presque) : tout ce qui est famille, tout ce qui est entraide, tout ce qui est travail professionnel, tout ce qui est relations amicales, tout cela construit le temple. Tout ce qui construit l’unité (l’union, en fait) est un lieu où Dieu consent à être rejoint. L’union est d’ailleurs le fruit de l’Eucharistie. Il est vrai que le temple peut être détruit, nos œuvres humaines sont marquées par l’éphémère. Et d’ailleurs, parfois, c’est nous qui le détruisons. Mais il vaut par son édification, par le travail et l’effort accompli pour l’édifier. Et tout cela n’est pas vain, mais sera relevé lorsque toute la créature participera à la fulgurance du relèvement de la Parole faite chair, lorsqu’au dernier jour toute la créature sera relevée. Alors, la splendeur du temple apparaîtra, le temple de tout ce que les hommes auront tissé, pour leur part, de l’union des hommes entre eux. Simplement, il ne faut pas confondre : si nous confondons, nous sacralisons des choses que nous faisons, et par là même nous divisons, c’est-à-dire que nous détruisons le temple.

Dimanche 25 février : accepter d’être unique.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous voilà toujours avec Marc, mais -Carême oblige- bien plus loin dans son récit. Le texte d’aujourd’hui peut être trouvé dans une cinquième partie de l’évangile selon s.Marc, après une quatrième partie où Jésus enseigne et guérit, et avant une sixième où Jésus se trouve à Jérusalem (précédant immédiatement sa Passion). Dans cette cinquième  partie, Jésus s’efforce d’instruire plus profondément ses disciples et notamment de les préparer à sa Passion, de les mettre eux-mêmes en lien avec elle. Pour mener à bien cette instruction des disciples, il commence par un temps de manifestation de soi à eux où il expose comment et à quelles conditions le suivre, exposé qui est encadré d’une part par la révélation qu’il est bien le Messie, d’autre part par l’épisode d’aujourd’hui, autre révélation.

Transfiguration

     Les « Et » rythment l’épisode d’aujourd’hui, comme si l’écrivain avait trop à dire. « Et après six jours« , non pas le sixième jour, qui rappelle celui de la création des vivants, bêtes et hommes, ainsi que de leur bénédiction, mais  bien après, donc un jour qui rappelle celui postérieur du « repos », celui d’une nouvelle action de Dieu ultérieure à la création, « et après six jours Jésus se charge de Pierre et de Jacques et de Jean… » : le verbe qui désigne l’action de Jésus, [paralambanô], signifie d’abord prendre avec soi au sens où l’on prend femme, où l’on prend compagne ou auxiliaire. Il a aussi le sens de recevoir, d’accueillir, de donner l’hospitalité, mais aussi recevoir de quelqu’un une chose ou une idée, d’où le sens d’apprendre; enfin ce peut être prendre sur soi, prendre en charge, et même s’emparer de. La proximité est déjà de mise, dans le style de vie du Rabbi Jésus avec ses disciples, mais il y a ici comme une surenchère, comme une étape supplémentaire. Ces trois-là sont associés à un enseignement plus profond : ils ont été déjà choisis pour entrer avec Jésus chez Jaïre, le chef de synagogue à la fille duquel il a rendu la vie, et ils seront encore choisis pour venir à part sur une autre colline, à Géthsémani.

    Cette fois-ci que se passe-t-il ? « …et il les porte-en-haut dans une montagne élevée en particulier seuls. » La montagne apparaît ici, elle réapparaîtra en fin de récit comme ce dont on sort. C’est d’ailleurs fort étonnant, car la montagne est présentée ici comme un lieu comparable à la mer : on y entre, on en sort. C’est un véritable espace, ce que confirmeront ceux qui la fréquentent. Aller en montagne (et celle-ci est élevée), ce n’est pas une expérience superficielle : c’est respirer autrement, c’est envisager la vie autrement, c’est compter avec d’autres repères (le dénivelé et le temps, et non plus la distance), c’est faire aussi une expérience visuelle incomparable (pour autant qu’il fasse beau) ou se trouver dans un milieu très dangereux (pour autant qu’il fasse mauvais ou nuit). C’est dans ce milieu autre que Jésus « entraîne » ses trois disciples. Le verbe employé, [anaférô], signifie à la base porter, avec un mouvement du bas vers le haut : c’est faire monter, c’est transporter, c’est amener en haut, c’est relever, se remettre, c’est prendre sur soi (encore !) et même offrir en sacrifice. On voit qu’ « entraîner » est malheureux : le mot évoquerait l’idée d’une exhortation, d’une motivation pour que les trois agissent, l’idée de « prendre par la main ». Mais non, c’est bien Jésus qui fait tout ici, qui « soulève et porte », peut-être pas au plan physique mais certainement au plan moral.

     Il y a comme un saut qualitatif dans l’expérience qu’il va faire faire à ces trois : parfois on tient par la main l’enfant qui apprend à marcher et on avance à son pas, parfois on le prend dans ses bras pour franchir un obstacle hors de ses capacités. C’est ce qui se passe ici, les trois sont entraînés dans une expérience dont ils sont incapables laissés à leurs propres moyens, une expérience au-delà de la création, une expérience dans un espace autre. Il les prend « en privé« , c’est-à-dire qu’il les fait entrer dans une intimité nouvelle avec lui, et il les prend [monous], « seuls« , pour une expérience dont l’issue sera qu’ils le verront [monon], « seul« . Ils sont pris dans ce qu’ils ont d’unique, pour être ouverts à ce qu’il a d’unique. C’est sans doute la seule manière de supporter que son itinéraire soit unique, …et qu’il faille un jour le laisser « seul » dans sa Passion. Je dis « unique » parce que la solitude dont il est question ici n’a rien à voir avec l’isolement, et la meilleure preuve en est qu’ils sont seuls au pluriel ! Il me semble donc qu’avec ce texte, Jésus apprend à ses disciples à quel point il est unique, et leur apprend du même coup, à eux, à nous aussi peut-être, à être uniques : expérience dérangeante parce qu’elle fait quitter les repères des ressemblances de groupe, mais expérience qui rend fort et qui enseigne à donner ce que nous avons d’unique et d’irremplaçable.

     Et quelle est cette fameuse expérience ? On peut se douter, après tout ce que nous venons de voir, qu’elle ne sera pas facile à partager ni même formuler ! « Et il fut métamorphosé en avant d’eux,… » Le verbe est bien à la voix passive, Jésus subit cette action, c’est un autre qui l’accomplit. Et les trois en sont témoins comme d’un fait accompli, ils ne sont pas témoins d’un processus qui s’accomplit progressivement en leur présence. Il s’agit du passage d’une forme à une autre, de la prise de la forme d’après. Forme ? Il ne s’agit pas de l’apparence revêtue, que le grec nomme [skhèma] (et qui donne notre « schéma »), il s’agit de ce qui donne réalité, consistance, organisation à un être : il en reste, dans notre langue, l’expression « être en forme », qui dit bien être pleinement soi-même, être en pleine possession de soi. Jésus passe en son être plénier, il donne de l’expérimenter en son être même, ultime. Et il est « métamorphosé [emprosthén aoutôn], en avant d’eux« . [emprosthén] peut obéir à l’idée de temps ou de lieu. Suivi du génitif, comme c’est le cas ici, la préposition signifie en avant de quelque chose ou de préférence à quelque chose, ou encore avant quelque chose ou quelqu’un. Cette observation peut nous aider à nous détacher un peu des représentations, nombreuses, qui s’imposent à notre imaginaire. Jésus n’est pas face aux trois : il est en avant d’eux.  Peut-être marche-t-il en premier et les trois le voient-ils de dos. Peut-être encore est-il au milieu d’eux, et cela lui arrive-t-il de préférence à eux, à lui plutôt qu’à eux. Peut-être encore, avec eux, cela arrive-t-il à Jésus avant eux, avant que cela ne leur arrive aussi. Il me semble que tout fait deviner que l’évènement est transformant aussi pour celui qui en est témoin. Percevoir comment quelqu’un est unique enseigne à être unique, à se connaître et s’accepter comme tel.

     Je ne cesse d’écrire « cela arrive », mais qu’arrive-t-il ? Encore une fois, la description ne peut qu’être difficile, voire impossible. Mais Marc emploie quatre fois le verbe [éguénéto], « il advint » : ce sont d’abord les vêtements de Jésus, qui se mettent à briller de manière extrêmement éclatante, « aucun foulon sur la terre n’est capable de faire briller ainsi » précise Marc. Le métier du foulon, c’est de frapper, malaxer et teindre la matière textile de manière à l’affiner, la feutrer, l’imperméabiliser ou la finir. Pourquoi Marc se donne-t-il la peine de joindre ce mauvais slogan pour lessive ? Je crois que c’est le « sur la terre » que retient Marc. Le vêtement, c’est la dignité : la dignité qui est ici manifestée est de celles dont on n’a pas idée sur terre. Il y a une dignité en Jésus, et il se manifestera ensuite une dignité en chacun, dont aucun d’entre nous n’a idée. Quelle est la mesure de ta dignité ? De ma dignité ?

     C’est ensuite un évènement qui fait peur, à Pierre du moins : « car il ne savait que répondre, car il advint qu’ils avaient peur« . Peur de quoi ? « Et leur furent montrés Elie avec Moïse et ils étaient en train de parler-ensemble à Jésus. » Le verbe principal est toujours passif : les trois voient quelque chose, non à cause de la capacité de leurs yeux, mais parce qu’un autre agit de manière à leur dévoiler un spectacle. Et ce spectacle leur fait peur : dans la tradition judaïque, Elie et Moïse sont les plus grands prophètes, ce sont des [shaliah], des ministres plénipotentiaires à qui il a été donné d’agir au nom de Yahvé, au point d’engager celui-ci inconditionnellement. En voir un, voir les deux, et les voir converser avec Jésus comme d’égal à égal : il y a de quoi être troublés ! Ils croyaient être quatre, eux trois et Jésus au milieu d’eux (ou peut-être un peu en avant), et voilà qu’ils sont en fait six, dont trois qui dépassent largement les trois autres. Et qui mènent entre eux une conversation en présence de laquelle ils se sentent soudain plus qu’intimidés. Pierre essaye bien de dire quelque chose, de « proposer un choix » (littéralement), mais c’est manifestement pour se donner une contenance. Le dévoilement du dialogue intérieur de Jésus, la manifestation des interlocuteurs profonds de notre être, peut faire peur mais est essentielle à ce que nous avons d’unique. A qui parles-tu ? Quelles sont tes questions ?

     Le troisième évènement : « et advint une nuée les recouvrant« . Il y a une lumière éclatante, étincelante, mais il y a aussi une obscurité, un mystère profond et recouvrant, une ombre qui s’étend depuis quelqu’un par dessus ceux ou celles qui l’entourent, les enveloppe à leur tour. De quel mystère est-ce que tu m’enveloppes ? De quel inconnu est-ce que je t’enveloppe ?

     Le quatrième événement : « et advint une voix sortant de la nuée : celui-ci, c’est le fils-de-moi le bien-aimé, écoutez-le ». De cette épaisseur inconnue qui enveloppe Jésus et, à partir de lui, ceux qui l’entourent, advient une [fônè], une voix, un droit de parler, un cri, un chant, un son, un langage propre. Comme ce cri, cette voix, ce langage de Dieu qui fait être les choses, qui les convoque à l’existence. Du mystère de notre être propre surgit un chant unique qui fait être ceux qui nous entourent, non pas absolument, mais selon un mode unique, une voix qui lance les autres dans la vie comme la voix du père a lancé Jésus à son baptême : les mots sont les mêmes, rigoureusement. Sauf la fin : le triplement de déclaration d’amour « celui que j’approuve« , devient une injonction : »écoutez-le« . Peut-être parce que celui qui nous a créé de rien, par son seul cri, par son seul chant, par la seule puissance de sa parole, veut aussi que nous continuions à accéder à l’être, que nous continuions à être créés, mais par les autres, par ceux qui nous entourent. Ecouter l’autre, c’est peut-être bien, en profondeur, se laisser créer à travers lui, en recevant le chant de son mystère. Magnifique expérience transformante : oui Jésus passe là le premier, mais non point le seul, et ce que nous expérimentons grâce à lui est ce que nous pouvons vivre à notre tour, et faire vivre à d’autres. Plus que jamais, devenir unique, ce n’est pas s’isoler mais au contraire jouer tout notre rôle dans le concert de la création.

 

dimanche 18 février : guetter les signes d’amour.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Carême oblige, le lectionnaire interrompt la lecture continue heureusement entamée de l’évangile selon s.Marc. Nous faisons cette fois un léger retour en arrière, dans la toute première partie de cet écrit, avant cette section que nous avons tout juste finie donnant un aperçu général de l’activité de Jésus. Dans ce prologue, nous avions d’abord un titre, ensuite une mise en scène de Jean-Baptiste (que nous avons tous deux lus et commentés pendant l’Avent Dimanche 10 décembre : et si on commençait ?), et enfin l’entrée en scène de Jésus lui-même.

     Jésus entre en scène en trois temps : d’abord par son baptême, puis par un temps au désert, enfin par le début de son ministère en Galilée. Notre texte d’aujourd’hui comprend ces deux derniers temps : le passage au désert et le début du ministère en Galilée. Mais ce dernier temps a déjà été lu et commenté il y a peu ( Dimanche 21 janvier : changer d’attitude, se confier en l’action décisive de Dieu.), aussi n’y reviendrai-je pas. Et je vais m’attacher aujourd’hui au seul passage au désert, deux petits versets fort originaux.

     Fort originaux en effet, car nous sommes plus ou moins habitués, à propos du passage au désert de Jésus après son baptême, aux récits détaillés des tentations. Mais ici, rien de tel, nous sommes dans une tout autre perspective, Marc voit les choses différemment. Première étape de ce carême : accepter de voir les choses différemment.

      « Et aussitôt l’esprit l’expulse dans le désert. » Ce début abrupt rattache le temps du désert à ce qui précède immédiatement : « Et aussitôt, comme [Jésus] remontait de l’eau, il vit les cieux déchirés et l’esprit comme une colombe descendre en lui, et une voix advint depuis les cieux : « Tu es le fils [qui est] mien, le bien-aimé, [celui] en lequel je me suis complu« . Les évènements ont un rythme, chez Marc. Et le rythme est ici fortement marqué : Jésus remonte de l’eau où il a été baptisé et aussitôt il se passe tout cela, et dans le même rythme aussitôt il va au désert. Aller au désert est une suite immédiate, logique, du baptême. Du reste, Jésus ne va pas au désert, c’est l’esprit qui l’y mène. Et quel esprit ? Celui-là même qui est descendu en lui visiblement, comme une colombe. J’ai failli écrire « sous la forme d’une colombe », à cause des nombreuses représentations que j’ai en tête, où le volatile descend en piqué vers la tête de Jésus. Mais Marc ne dit pas cela : « comme un colombe » peut qualifier en effet la forme prise par l’esprit pour être visible, mais peut qualifier aussi la manière de descendre. Et les colombes font rarement du  vol en piqué, ce qui est plutôt agressif, elles descendent plutôt dans un grand frou-frou d’ailes afin de se poser en douceur. D’autre part, l’esprit descend « en lui », [éis aouton], la préposition [éis] signifiant « dans » avec une idée de mouvement, de pénétration. C’est avec une grande douceur que l’esprit descend depuis le ciel jusqu’en Jésus, représentant ainsi les paroles d’une tout aussi grande douceur qui lui sont dites, celles d’un père qui revendique publiquement cet homme comme son fils, comme sien, comme aimé, comme celui qu’il approuve (ou juge bon, ou dont il est satisfait).

     Pourtant le verbe employé pour cette nouvelle action de l’esprit ne paraît pas cette fois pleine de douceur : « Et aussitôt l’esprit l’expulse« , [ekballéi]. C’est le mot qui va être employé plus loin pour désigner l’action de Jésus vis-à-vis des [daïmonia], rien de moins !  Jésus est positivement lancé à l’extérieur, expulsé. Comment comprendre un terme pareil ? Il me semble que ce mot insiste avant tout sur le changement total qui se produit pour Jésus à ce moment de sa vie : du fait de son baptême, du fait de cette déclaration d’amour publique de son père et de la descente en lui de l’esprit de son père, rien ne sera plus comme avant. La vie de Jésus est désormais aussi publique que cette déclaration d’amour. Un amour aussi fort que celui dont il est aimé -mieux : l’amour même dont il est aimé- l’habite désormais, et le pousse hors de lui-même, hors des conditions précédentes de sa vie. La douceur d’amour qui est en Jésus le conduit désormais à sortir, avec la violence propre à un amour fort et puissant.

     Et comme l’esprit est descendu [éis aouton], l’esprit l’expulse depuis les profondeurs de lui-même [éis ton érèmon], « dans le désert« . L’usage de la même préposition [éis] n’est pas un hasard, elle établit un parallèle. L’amour dont Jésus est aimé a pénétré en lui jusqu’en ses profondeurs. Pour aimer en retour, Jésus pénètre au désert jusqu’en ses profondeurs. C’est comme si, dans l’interprétation de Marc, le désert était l’image du père, à qui Jésus veut donner autant d’amour qu’il en a reçu, car l’amour aspire à l’égalité. Il se trouve, pour corroborer cette interprétation, que la prochaine fois que nous entendrons parler du désert dans l’évangile de Marc, c’est (nous l’avons vu il y a peu) lorsque Jésus s’échappe au petit matin de la maison de Simon, pour un moment d’intimité où il prie, « dans un lieu désert« , [éis érèmon topon]. Le désert est bien le symbole de la rencontre avec son père, du don de soi à son père.

     A ce point, je ne sais pas qui a eu la chance de bénéficier d’une telle preuve de confiance et d’amour de ses parents, dans sa vie : heureux ceux-là ! Et pourvu alors que cela les conduise à vouloir aimer autant qu’ils sont aimés. Le temps qui s’ouvre est sans  doute destiné à renouveler ce choix. Pour tous les parents, c’est sans doute un temps pour chercher comment donner à ses enfants le meilleur départ dans leur vie, en leur donnant les fondations d’une déclaration d’amour en paroles et en actes (autrement, l’un devient le démenti de l’autre, c’est pire !). Il n’est jamais trop tard pour cela, même à la fin de notre vie, nos enfants en ont besoin. Pour tous les baptisés, c’est peut-être un temps pour redécouvrir dans le baptême l’acte fondateur d’un amour gratuit et rechercher comment faire de sa vie une réponse proportionnée. Pour ceux et celles qui n’ont pas eu la chance de telles fondations dans leur vie, c’est peut-être l’occasion de se laisser expulser des habitudes de vie ou de pensée nées de cette absence cruelle, pour partir à la rencontre du seul vrai père…

     La description par Marc de ce temps au désert se fait en deux temps. C’est son interprétation, bien sûr, comme il en va pour tous les évangélistes : par définition, aucun témoin n’y était, et chacun comprend à sa manière, suivant l’image qu’il se fait de Jésus, le contenu de ce moment fondateur. Encore une fois, nous n’avons aucun accès immédiat à Jésus par les évangiles, mais nous avons le privilège de pas moins de quatre témoignages, quatre points de vue subjectifs, entre lesquels construire notre propre expérience. Quand on pense que deux yeux nous suffisent pour que notre vision ait du relief, qu’en serait-il avec quatre paire d’yeux !!! Mais, au risque de me répéter, je souligne encore l’importance de lire chaque témoignage pour lui-même, avec sa personnalité propre et le Jésus qu’il dessine, sans vouloir réduire cela à un galimatias unique et sans saveur, où nous n’aurions pas plus d’espace que dans la vision d’un cyclope.

     Deux temps, donc, que Marc indique par le même début « Et il était« , [kaï èn]. « Et il était dans le désert quarante jours éprouvé par l’adversaire, et il était avec les bêtes et les anges le servaient. » Le passage en ce désert a deux dimensions énoncées l’une après l’autre.

Moretto da Brescia

     Première dimension, « dans le désert quarante jours éprouvé par l’adversaire« . Ce n’est qu’ici que Marc évoque les fameux quarante jours : ce chiffre est celui des années passées par le peuple au désert entre la sortie d’Egypte et l’entrée en Terre promise; c’est ce même chiffre que l’on retrouve, en jours cette fois, dans l’histoire du prophète Elie lorsqu’il retourne à l’Horeb, au lieu fondateur de l’alliance qu’il défend, pour la rencontre avec Yahvé. Or le désert, dans la vision des prophètes qui nourrit la foi juive, la religion de Jésus et la pensée de Marc, c’est un moment fondateur : et c’est un moment à trois dimensions. C’est d’abord le temps des fiançailles, « Je vais te conduire au désert, et je parlerai à ton cœur, et tu me répondra comme aux jours de ta jeunesse » (Os.2,16-17). C’est aussi le temps de la providence où Dieu pourvoit à tous les besoins de son peuple, sans qu’il manque de rien, sans non plus qu’il soit comblé -c’est-à-dire obstrué. Car contrairement à un vocabulaire trop courant aujourd’hui, Dieu ne comble personne en cette vie, ce serait empêcher quelqu’un de progresser et de grandir : attention à l’obésité spirituelle. Enfin, le désert est le temps de l’épreuve : le mot « tenter », en hébreu, signifie littéralement « voyager à travers ». Et tout au long de ce temps au désert, Dieu « voyage à travers » son peuple, il découvre la réalité de son cœur, les élans et aussi les scléroses de ce cœur. Et dans ce même temps, le peuple fait ce qui est absolument interdit, il veut lui aussi « voyager à travers » Dieu, le « tenter », ce qui est méconnaître la dissymétrie fondamentale de la relation de l’homme à Dieu. C’est Dieu qui élève à l’égalité avec lui, par le don de sa vie et de sa communion, ce n’est pas l’homme qui s’élève lui-même à cette égalité, ce qui est justement rejeter cette vie donnée et briser cette communion. Ainsi Jésus revit-il ce temps fondateur où l’égalité est vécue dans une réponse « aussitôt« , une réponse sans délai, mais une réponse seconde à l’amour premier et originel de son père. Il peut être [péiradzoménos], essayé, tenté, éprouvé, objet de tentatives de séduction, de la part de l’adversaire, du [satan] : son cœur reste à sa juste place, dans la réponse -et la réponse totale. Le désert, donc : un temps et un lieu pour se garder des initiatives intempestives et déréglées, mais un temps pour rester éveillé à toutes les manifestations d’amour et n’en laisser aucune sans réponse. Voilà un beau programme pour nos yeux et notre attention.

     Deuxième dimension, « avec les bêtes, et les anges le servaient. » « avec« , [hupo], c’est au milieu, parmi, mais cela peut aussi signifier en communauté avec, d’accord avec. Les [thèriôn], ce sont les bêtes au sens de bête féroce, ou bête sauvage (c’est la même racine que le verbe chasser), mais ce sont aussi les reptiles en général et les serpents en particulier ; enfin, ce sont aussi les bêtes par opposition avec les hommes. Marc revient aux origines, avant même qu’il y ait un peuple, avant le choix d’Abraham, aux tout débuts de l’humanité. Jésus est au désert comme Adam en Eden, dans un accord primordial de tous les vivants créés. Jésus est montré comme un nouvel Adam : dès son baptême, habité par l’esprit donné par son père, l’homme retrouve son statut originel, il est tel qu’il a été voulu et créé. Mais dans le jardin d’Eden, l’homme cultive la terre ?  » Le Seigneur Dieu prit l’homme et le conduisit dans le jardin d’Éden pour qu’il le travaille et le garde. » (Gn.2,15) Au désert, cela n’est pas possible. Mais ici, « les anges le servaient » : [dièkonoun], c’est faire office de serviteur, fournir, procurer, servir quelque chose. Voilà l’office qu’accomplissent les anges : ils pourvoient aux besoins de Jésus dans ce désert. Marc ne parle pas de jeûne, ce n’est pas du tout son idée. Il montre même une communauté plus vaste encore des vivants : les êtres spirituels comme les êtres corporels sont tous autour de Jésus, dans une vaste harmonie universelle. Ainsi, le temps du désert, c’est aussi un temps pour retrouver l’harmonie, un temps de retour aux origines, peut-être un temps pour accueillir de manière renouvelée ce cosmos en lequel nous avons été placés, y vivre, y respirer, y trouver la source de l’admiration et d’une sortie de soi dans l’action de grâce.

Dimanche 11 février : dissocier le mal et la faute.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous continuons la lecture du témoignage de Marc, tel qu’il est écrit. Le texte d’aujourd’hui est le dernier épisode de sa section initiale donnant un aperçu de l’activité de Jésus : celle-ci a commencé avec l’entrée de Jésus à Capharnaüm, et dans la synagogue de Capharnaüm, Jésus venant au-devant des hommes; elle s’achève dans des régions désertiques, où on vient à lui de partout.

     Notre épisode se déroule vraiment en deux temps clairement distincts : le premier autour de la purification d’un lépreux, le second autour des conséquences de celle-ci et des conditions du témoignage. L’épisode n’en constitue pas moins une seule  histoire, il suffit d’ailleurs d’en comparer la première et la dernière phrase. On a d’une part [kaï erkhétaï pros aouton lépros], « et venait vers lui un lépreux« , d’autre part [kaï èrkhonto pros aouton pantothén], « et venaient vers lui [des gens] de toute part« . Dans le verset qui finissait l’épisode de dimanche dernier, celui donc qui précède immédiatement notre épisode, c’est Jésus qui « venait« , [erkhomaï], dans toutes leurs synagogues, dans toute la Galilée. Mais « vient‘ cet homme, et bientôt c’est de toute part que tous « viennent » vers lui. Le mouvement initial s’est inversé, s’est renversé.

     Il s’agit donc d’un lépreux. La situation de ces personnes, on le sait, est celle de proscrits : ils sont tenus de rester à l’écart des autres, a fortiori à l’écart des villes. Ils suscitent la peur, on craint leur contagion, non seulement aux personnes mais même aux choses, aux matériaux. Mais la crainte ne vient sans doute pas seulement de ce risque, il y a aussi l’éventuelle monstruosité de leur apparence, due à la maladie. Or justement, la lèpre n’est pas tout-à-fait une maladie, elle est religieusement connotée : c’est d’ailleurs du prêtre que relève le suivi (si l’on peut dire !) des lépreux, le constat de leur mal autant que celui de leur guérison.

     Cet homme vient à Jésus, et il vient en accomplissant trois actes. Le premier, l’appeler : le verbe [parakaléô] signifie appeler auprès de soi, appeler au secours, mais aussi inviter, et même provoquer. On devine que l’appel au secours domine ici, mais peut-être ne faut-il exclure aucune des nuances : même la provocation peut être un moyen d’attirer sur soi l’attention, et pas qu’à l’adolescence ! Deuxième acte, tomber à genoux : le geste est clair, peut-être un peu théâtral ou obséquieux, en tous cas il fait voir un homme qui n’a plus le souci de sa dignité. Troisième acte, il parle.

     Et que dit-il ? « Si tu veux tu peux me purifier« . Ses mots sont choisis, il a trouvé la faille :  « Si tu veux… » Jésus répond du tac au tac, « Je veux« . C’était la bonne condition, celle qui faisait appel au cœur, si l’on entend par là le centre d’une personne, le lieu des délibération, des décisions, et du dialogue avec Dieu. « tu peux« , [dunasaï] : c’est vraiment pouvoir, avoir la puissance de, être capable de. L’homme est venu pour cela, parce qu’il a reconnu en Jésus un pouvoir, une puissance, plus forte que le mal qui le frappe. Le bruit des actions faite par Jésus « avec autorité » est venu jusqu’à lui. Mais ici se dessine un contraste, sur lequel il nous faudra revenir : il lui dit « tu peux« , mais à la fin de l’épisode c’est Jésus qui « ne pouvait plus« , [mèkéti dunasthaï], « entrer manifestement dans les villes« . L’exercice d’un pouvoir a conduit à la perte d’un autre.

      « tu peux me purifier« , [mé katharisaï] : l’homme ne demande pas à être guéri, il demande à être purifié. Il demande que s’opère chez lui ce processus grâce auquel on redevient « chimiquement pur », grâce auquel il redeviendra lui-même. Car lui-même n’envisage pas le mal qui le frappe autrement que ne l’envisagent tous les autres : à son avis aussi il est coupable du mal qui l’atteint. En entendant ces mots, en percevant la détresse qui atteint cette homme, et dont la moindre n’est sans doute pas cette fausse mais consensuelle culpabilité qui l’habite et le recouvre, Jésus « a les entrailles remuées« . Marc est celui qui nous laisse voir des sentiments chez Jésus, il est très attachant pour cela. Le mot qu’il emploie, le verbe [splanghnidzô], signifie originellement « manger les entrailles après le sacrifice ». Au passif, ce qui est ici le cas, il veut dire « avoir les entrailles remuées, être ému », mais on voit qu’il s’agit vraiment d’être dévoré d’émotion, d’être « pris aux tripes ».

     Et l’action de Jésus est immédiate et rappelle pour le coup la guérison de la parente de Simon : « il tend la main » comme on le fait en signe d’amitié (c’est ce que veut dire l’expression grecque), ce n’est pas une « imposition de la main » au sens rituel ou religieux, non : comme il avait saisi avec force la main de la malade, il tend la main. La même expression pourrait aussi se traduire « il étend le bras« … comme Moïse sur la mer, pour ouvrir un passage. Je ne pense pas qu’il faille traduire ainsi, mais si je savais écrire -et Marc sait écrire-, j’aimerais décrire une action en en évoquant une autre, de manière à créer un jeu de miroirs ou une chose donne sa profondeur à l’autre. En tendant la main comme à un ami, Jésus ouvre un passage vers cet homme. Et « il le touche« , ou l’atteint, ou se met au contact. Avec lui, le lépreux qu’il ne faut pas toucher, le lépreux qui a appris à ne pas se laisser toucher pour ne contaminer personne. Extraordinaire rencontre ! L’homme vient vers Jésus en appelant son attention et en tombant à genoux, puis en lui parlant. Jésus vient vers lui en lui tendant la main et en le touchant…Et puis, lui aussi, il parle : « Je veux, sois purifié« . Je n’arrive pas à rendre « sois purifié » : en fait, Jésus utilise le verbe employé par l’homme dans sa demande (il n’a juste rien rappelé du fait de « pouvoir » ou non), mais au passif, et à l’aoriste, le temps des vérités générales. Ce que l’homme demande, ce n’est pas Jésus qui le fait, mais c’est fait, et c’est même déjà fait, cela a été fait, le processus -puisque ç’en est un- avait déjà commencé (dans son espoir, dans sa démarche, dans ce qu’il a osé…). Qui l’a fait ? Dieu ? (le passif à sens divin se trouve sans difficulté) L’intéressé lui-même ? (de par sa démarche) Pourquoi les opposer, pourquoi choisir… Je dirais les deux.

     « Et aussitôt, partit de lui la lèpre, et il était purifié« . Le verbe employé n’est pas celui de la fièvre, qui avait relâché la malade, c’est celui de la sortie de Jésus au petit matin pour aller prier au désert, [aperkhomaï]. La maladie quitte l’homme comme Jésus a quitté la maison : c’est digne et sans secousse, tout le contraire sans doute de ce qu’auraient attendus les hommes de ce temps pour un lépreux. Et Marc prend soin de préciser d’autre part « et il était purifié« , car c’est là bien autre chose, c’est un processus avec lequel la lèpre n’a rien à voir. Et, ce faisant, il nous apprend à ne pas confondre purification et guérison, impureté et maladie. Cette virgule et ce « et« , si l’on y réfléchit, sont tellement importants. Ils nous permettent de démêler deux maux que nous assimilons trop facilement, que nous entremêlons trop facilement : la maladie et l’impureté, ou la monstruosité. Le monstre est dans notre œil plus qu’il n’est incarné en quelqu’un. Et s’il est dans notre œil, c’est qu’il est en nous, aussi. Mais ici, le processus de purification, le chemin vers une humanité plus entière, plus complète, ce processus s’est sans doute fait à l’occasion même de cette lèpre et de tout ce qu’elle a entraîné.

     Ainsi, dans l’activité de Jésus, Marc nous donne-t-il à voir son action contre les esprits d’inhumanité, d’enfermement, de désunion, bref des maux du domaine « spirituel », et son action contre les maladies, des maux d’un autre genre. Mais avec l’épisode d’aujourd’hui, nous voyons ces deux types de maux entremêlés comme ils le sont souvent, et nous apprenons à les discerner. Car l’histoire d’aujourd’hui ne s’arrête pas là. « Et lui [Jésus] frémissant pour lui aussitôt l’expulsa et lui dit : Regarde ! Ne parle de rien à personne, mais livre-toi toi-même en preuve au prêtre et offre en outre pour ta purification les choses prescrites par Moïse en témoignage pour eux. » Marc note de nouveau un sentiment de Jésus : le verbe [émbrimaomaï] signifie gronder et frémir pour des chevaux, non pas le hennissement mais ce flétrissement des naseaux accompagné d’une secousse, colère ou réticence de la bête. Avec un sentiment soudain de réticence, Jésus renvoie celui qu’il n’a pas hésité un instant à toucher et guérir, et le mot même du renvoi est cette fois celui employé, auparavant, pour l’expulsion de l’esprit. Et, dans le même sens, il interdit à cet homme de parler, à qui que ce soit, de quoi que ce soit, comme il interdisait aux esprits de parler en les chassant. C’est étonnant, on ne voit aucune raison à cela. Mais comme les chevaux voient ou sentent parfois des choses que leurs maîtres ne perçoivent absolument pas, Jésus sait ou voit quelque chose qui nous échappe. La suite montre qu’il savait bien… et pourtant il l’a guéri sans hésitation.

     Les ordres sont clairs : ne pas parler, mais rendre témoignage d’une manière précise : faire comme la loi le prescrit, autant pour la soumission au regard et au jugement du prêtre que pour l’offrande. Et cela est bien un témoignage, [éis marturion], qui passe par une [déixis], une preuve, une exhibition, une exposition publique, de soi -on voit combien cela coûte. C’est un vrai investissement de soi que Jésus demande, c’est d’ailleurs dans le texte la seule fois que Marc emploie le pronom réfléchi [séaouton], « toi-même« . L’homme n’obéit pourtant pas, peut-être recule-t-il devant ce qui lui est demandé, ou bien tout simplement il préfère suivre sa propre idée, peut-être avec une bonne intention mais pour un résultat contraire !

     « Mais lui en sortant entreprit de proclamer beaucoup de choses et divulgua son opinion, de sorte que lui [Jésus] ne pouvait plus entrer visiblement en ville mais il se tenait au-dehors, dans les lieux déserts; et on venait vers lui de toute part. » Notre homme entreprend, prend l’initiative -contraire à ce qui lui a été demandé- de proclamer. Le verbe [kèrussô], proclamer, c’est celui qui désigne l’activité du héraut : c’est le rôle propre de Jésus. En croyant sans doute « témoigner », il prend le rôle qui revient au seul Jésus ! Et sa proclamation tourne à la divulgation ([diafèmidzô], faire connaître partout, divulguer), il y a une trahison là dedans, la trahison d’un secret. L’action de Jésus s’accompagne d’un secret, révélé à ceux qui bénéficient de cette action, mais qu’il ne faut pas trahir. Ce qu’il divulgue, c’est [ton logon] : on pourrait traduire « la parole« , « le récit« , « l’ordre« , « le bruit qui court » ou « l’opinion« . J’ai choisi ce dernier sens, pour faire ressortir l’idée qu’il suit sa propre initiative, et que du coup il ne témoigne plus de Jésus mais « se raconte ». Et c’est le grand danger de tous les « témoignages » : combien se racontent, au lieu de renvoyer à Jésus !  Car témoigner, c’est toujours s’exposer, se livrer, et en silence. C’est un autre qui détermine quand il faudra parler (et souvent, c’est tout simplement quand ceux qui sont touchés par les faits de notre vie, les faits qui nous exposent et exposent notre faiblesse -Ah! Un ancien lépreux ! Ah! Un ancien alcoolique, un ancien taulard !- quand ceux-là interrogent).

     En tous cas, l’homme disait à Jésus qu’il « pouvait » le purifier, mais le fait est maintenant qu’il « ne peut plus » se manifester. Il doit se tenir à l’écart, rester dans les lieux déserts. Pourquoi ? Parce qu’une parole malheureuse a donné de lui une image inauthentique. Jésus se trouve désormais dans la situation du lépreux, c’est lui qui ne peut plus s’approcher des humains et des villes ! Etrange et terrible renversement. Le mal que peut faire un « témoignage » qui n’est pas celui demandé… Cela fait réfléchir, en finissant, sur deux choses. Première réflexion : malgré tout « de partout on vient à lui » : Jésus est empêché, sa mission ne peut plus se dérouler comme il le voulait, il ne peut plus, comme initialement, « entrer » dans les villes, les groupes, les maisons, les familles, et pourtant sa mission continue. Il a cette faculté, cette constance, cette tension vers son objectif, qui fait qu’il s’adapte à toutes les situations, même aux situations contraires. Deuxième réflexion : plus l’évangile et la parole s’étendent, plus elle touche des personnes qui en font toutes sortes de choses. C’est un des aspects du mystère de l’Eglise : il y a forcément des infidélités (il serait bon de le reconnaître !!), du fait des initiatives intempestives des uns et des autres. Alors l’évangile est porté, mais parfois grâce à…, parfois malgré… Nous identifier nous-mêmes comme chrétien, c’est de grande conséquence : pour nous, mais d’abord pour Jésus.

dimanche 4 février : retrouver le pouvoir de donner, perdre ce qui divise.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui fait immédiatement suite à celui de la semaine dernière -fait assez rare pour être signalé ! Et nous avons en effet, non seulement la suite mais la fin de l’ensemble que j’ai qualifié de résumé de l’activité de Jésus, raconté par Marc. Le premier temps de ce résumé d’activité était, on s’en souvient, une manifestation de puissance : la proclamation de la Parole faite par Jésus comme s’il en était l’auteur, et avec une force si frappante que ce qui s’y oppose, les puissances qui enferment un homme par exemple, est tout bonnement expulsé.

     Le deuxième temps de ce résumé est constitué par la première partie de notre passage d’aujourd’hui, qui commence ainsi : « Et aussitôt allant-au-dehors hors de la synagogue, ils allèrent à la maison de Simon et André avec Jacques et Jean. » Toujours notre « aussitôt« , cher à Marc: c’est comme une urgence dans l’action, comme aussi la vitesse de l’éclair -la vitesse « nucléaire »- avec laquelle l’action de Jésus se répand, s’effectue. On est toujours dans un mouvement d’émanation, d’expansion, qui est souligné par l’usage des deux verbes [exerkhomaï] et [erkhomaï] : c’est le même verbe, au fond, mais l’un avec le préverbe [ek (ex)], c’est dans le même mouvement qu’ils sortent de la synagogue pour entrer dans la maison. On passe, d’ailleurs, du lieu public au lieu domestique. La différence n’est pas tant celle de la vie religieuse et de la vie quotidienne, car une bonne  partie de la religion juive, déjà à cette époque, se vit à la maison, dans des rituels domestiques. C’est plutôt une différence d’échelle, qui touche les personnes humaines dans des échelles de plus en plus intimes. Ils sortent de l’une, [ek], ils pénètrent dans l’autre [éis]. Cette dernière particule évoque d’ailleurs le mouvement : l’entrée à la maison est elle-même inscrite dans une dynamique qui ne cesse pas.

     Mais qui, « ils » ? Toujours les mêmes cinq, Jésus et les quatre qu’il a appelés, dans l’ordre-même où ils ont été appelés. L’intention de l’auteur de faire un lien avec ce moment de l’appel apparaît évidente. Et de fait, nous avons trois situations successives : D’abord Jésus seul qui fait venir derrière lui quatre autres, ensuite ces cinq ensemble à la synagogue de Capharnaüm, enfin les quatre autres qui accueillent Jésus chez eux -du moins, chez d’eux d’entre eux. Tout se passe comme si l’entrée plus avant de la Parole dans la vie domestique bénéficiait d’abord à ceux qui collaborent à sa proclamation. Une sorte d’effet en retour.

     Le texte continue : « Or la belle-mère de Simon était couchée parce qu’elle avait de la fièvre, et aussitôt on lui parle à son sujet. Et s’approchant il la fit lever en la saisissant fortement par la main, et la fièvre la lâcha, et elle était à leur service. » « La belle-mère » traduit le grec [penthéra], féminin à coup sûr, mais qui désigne assez largement une personne qui contracte un lien de famille par mariage : il peut s’agir d’une belle-mère, au double sens français du terme (« step mother » aussi bien que « mother-in-law », pour distinguer grâce à l’anglais ces deux sens), mais aussi d’une belle-sœur ou d’une bru. Il s’agit bien d’une femme, liée à Simon par le fait d’un mariage. Elle a donc aussi un lien avec André, mais Marc prend souvent le parti de la brièveté; et puis n’oublions pas qu’il fait écho à Pierre -Simon. Cette femme, proche, est malade, couchée, avec de la fièvre, et « aussitôt« , comme toujours, les choses s’enchaînent : on lui en parle, il la fait lever et la voilà guérie. L’action de Jésus n’est pas que puissante proclamation de la Parole, elle est aussi guérison. Mais Marc entre dans plus de détail

     Le verbe [égéïrô] signifie à la fois faire lever, éveiller, relever, ériger, rebâtir, mettre debout, exciter à. Marc s’en sert aussi ailleurs pour parler de résurrection. Cette action de Jésus n’est pas banale sous sa plume, même si elle est exécutée avec un naturel et une discrétion remarquables. La guérison, qu’elle soit physique, affective, morale ou spirituelle, est toujours à la fois éveil, relèvement, reconstruction, re-motivation. Seul verbe actif, il est encadré par deux participes, deux actions grâce auxquelles la principale se réalise. D’abord, il s’approche : toujours le même verbe [erkhômaï], dans le mouvement duquel nous sommes sortis de la synagogue et venus à la maison, mais cette fois avec le préverbe [pros], qui a la nuance  de se mouvoir en direction de. Pour guérir, Jésus ne reste pas à distance mais vient au contact physique. Ensuite, il prend sa main, ou son bras, le membre symbolique de la relation consentie et du travail proprement humain. Il prend avec force : le verbe [kratéô] a fondamentalement le sens d’être fort, d’être le maître. Il s’agit de prendre par la main avec force, comme on donne de la force par une pression de la main qui donne confiance, comme de laisser tenir une main forte à un enfant lui donne du courage ou de la confiance. Ce n’est pas seulement le doigt vigoureux du Créateur, dans la fresque de la Chapelle Sixtine, qui effleure le doigt sans force d’Adam, c’est toute la main forte qui prend toute la main faible.

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     Le résultat de cette action de force, c’est que « la fièvre« , [ho purétos] (de [pur], le feu) « la lâche« , comme si de son côté, la fièvre, personnalisée, n’était plus assez forte pour la retenir. Le verbe [afièmi] signifie d’abord laisser aller, lancer, laisser échapper, mais aussi lâcher, rejeter, renvoyer, laisser libre, permettre. Comme dans l’épisode précédent, où Jésus a libéré un homme de l’esprit qui le tenait captif, qui l’enfermait, Jésus libère une femme de la fièvre qui la tenait prisonnière. Une force de libération est à l’œuvre, contre différentes formes de mal.

     Mais cette action n’est pas finie là. « et elle était à leur service.« : cette femme est rendue à son action, elle est rendue à sa capacité de donner -dans des catégories qui, certes, sont celles du temps ! La guérison complète a supposé une intervention forte là où celle qui en était affectée ne pouvait plus rien, mais dès que possible, cette guérison suppose la collaboration de l’intéressée. Rendue à elle-même, elle peut désormais donner et collabore ainsi à sa propre guérison : c’est tout ce processus qui est la guérison telle que Marc, telle que Pierre, l’a comprise en regardant Jésus.

     Voilà donc notre deuxième temps du résumé de l’action de Jésus. C’est une description de ses deux aspects, à travers deux récits comme réduits à l’essentiel. Le troisième temps, au centre de toute la construction, étend ces deux actes concrets : « Or le soir survenu, comme se couchait le soleil, on apportait vers eux tous ceux qui avaient du mal et tous les [daïmonidzoménous]; et la totalité de la cité allait se rassemblant à la porte. Et il guérit tous ceux qui avaient du mal de leurs différentes maladies et il chassa tous les [daïmonia] et il ne laissait pas parler les [daïmonia] parce qu’ils savaient [que c’était] lui . » Nous retrouvons, à une échelle générale en même temps qu’adaptée à toutes les variétés de situation, les deux mêmes actions. On voit, dans la description de Marc, les gens qui se rapprochent en convergeant vers la porte, une foule de plus en plus dense, orientée, tendue dans une attente nouvelle et irrépressible. Les deux nouvelles se sont répandues comme une traînée de poudre.

     Que sont les [daïmonia] ? Dans la tradition grecque, ce sont d’abord des divinités d’un ordre inférieur : non olympiens, non attachés à un lieu particulier. Par suite, le mot désigne la puissance ou la volonté d’un dieu, mais désigne aussi un esprit mauvais. Et puis le [daïmôn] désigne encore l’âme d’un mort, l’ombre, ou encore le génie attaché à chacun ou à un ensemble de personne, et qui personnifie en quelque sorte son destin. On voit donc que le mot peut désigner une puissance extrinsèque à l’homme, mais aussi une puissance intrinsèque, distincte mais non séparable de l’homme. [daïmonidzomaï] est un verbe formé à partir de là : si la forme, non attestée, [daïmonidzô] signifierait « faire [daïmôn] » ou « rendre [daïmôn] », [daïmonidzomaï] en serait le moyen ou le passif : « se faire [daïmôn] » ou « être fait [daïmôn] ». Et les [daïmonidzoménous] sont les hommes qui se sont faits [daïmôn] ou ont été faits [daïmôn]. Endaïmonisés. Que la chose soit entièrement subie, ou qu’elle soit le résultat de leur propre implication, ces hommes qu’on apporte à Jésus sont désormais le jouet d’une puissance qui, intrinsèque ou extrinsèque, les aliène. J’écris tout cela, parce que je crains qu’on ne se précipite sur l’imagerie du « petit diable » qui « possède » une personne, d’une puissance personnelle absolument étrangère à l’homme.  Ce que recouvre généralement la traduction « démon ». Mais ce n’est pas ce qui est décrit. Et le premier récit nous laissait plutôt voir un homme en proie à ce qui le divisait ou l’enfermait, et dont l’origine n’est pas nécessairement autre que lui-même.

     En tous cas, Marc distingue nettement dans l’action de Jésus les maladies, qui causent « du mal », et cette autre sorte contre laquelle il agit aussi, et d’une autre manière, [ekballô], « lancer au dehors, pousser dehors, faire sortir, rejeter, repousser, expulser« . Il y a l’usage de la force qui prend la main faible dans la sienne et fait lâcher prise à la puissance adverse, et il y a l’usage de la force qui renverse la puissance établie, qui l’expulse de son trône, qui l’empêche d’exercer sa puissance en lui interdisant le lieu d’où elle l’exerce. Rendre à chacun sa puissance de don, éloigner de chacun ce qui enferme et divise.

     J’irai plus vite pour finir -quitte à reprendre cela dans trois ans !!!- : avant dernière étape, Jésus sort, encore le verbe [exerkhomaï], seul, vers le désert. Comme une nouvelle étape, plus profonde encore, après l’intime d’une maisonnée et d’une famille, vers l’intimité personnelle. Il prie, Simon et les autres le cherchent, le trouvent, lui disent que tous le cherchent. Et c’est la dernière étape, peut-être parce qu’à cette parole, Jésus sait qu’une étape est franchie. Il est entré à Capharnaüm, à cinq, c’est lui qui cherchait les autres. Il est allé les chercher, maintenant ce sont eux, tous, qui le cherchent. Les rapports sont inversés, tout est possible désormais. Dernière étape, donc : aller dans les villages alentours, recommencer le même processus, « en vue de cela, en effet, je suis sorti« . Le dernier [exerkhomaï]. Le résumé de la mission de Jésus, c’est bien d’entrer et de sortir. De faire sortir loin des hommes les maux et les puissances d’enfermement et de division, de sortir lui-même sans cesse pour rejoindre tous les hommes. D’entrer toujours plus avant dans les communautés humaines, dans les maisons, dans l’intime, pour sortir avec tous depuis toujours plus profond.

Dimanche 28 janvier : sortir.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous voici donc dans la première étape du résumé initial de l’activité de Jésus proposé par Marc. L’essence de celle-ci nous a déjà été livrée, il s’agit de « clamer la bonne nouvelle » : voici venu le temps de l’initiative de Dieu, son royaume est désormais à portée de la main. Nous allons voir que cette proclamation n’est pas de seules paroles, mais qu’il s’agit d’une véritable inauguration en actes.

« Et ils s’introduisent dans Capharnaum » : « ils« , ce sont Jésus et les quatre qu’il a appelés à sa suite. Marc étant identifié comme le secrétaire de Pierre, il est probable que celui-ci racontait en disant « nous« . Dès le début, Jésus est au pluriel, et ce n’est pas la moindre des nouveautés. Ces cinq-là sont l’initiative de Dieu, ils constituent comme le noyau de son royaume désormais si proche, et ils manifestent cette proximité par celle vécue par les quatre disciples avec Jésus : autant Jésus est proche d’eux, autant le royaume est proche de chacun. Le verbe [éisporéouô] combine au verbe [poréouô], transporter, apporter, conduire, envoyer, le préverbe [éis] qui signifie dans au sens où l’on progresse vers et dans une chose (comme entrer dans l’eau). Ce verbe est ici au moyen, voix qui marque l’implication du sujet. La première action indiquée ici marque donc bien qu’en venant dans Capharnaum, les cinq y apportent quelque chose par leur propre présence. Ceci me conduit à me demander avec qui je suis « plusieurs » au nom de Jésus, avec qui je m’implique envers d’autres : à deux, auprès de ma famille -et même plus qu’à deux, car au fond elle est l’affaire de chacun de ses membres ; à plus, auprès d’autres…

L’écho de cette première action se fait sentir à la fin du récit : « Et sortit son bruit aussitôt partout dans toute la région de la Galilée« . Cinq pénètrent dans Capharnaum, et quelque chose en sort, [éxèlthén]. [érkhomaï] c’est déjà venir, aller, s’en aller; [éxérkhomaï] c’est aller en dehors, sortir pour aller au loin, émaner et même aboutir. Et ce qui se répand ainsi au loin, c’est [hè akoè aoutou]. [hè akoè], c’est d’abord le sens de l’ouïe, c’est aussi l’oreille, et encore l’action d’écouter ou d’entendre (et par suite parfois l’obéissance); c’est encore ce qu’on entend : le récit, le bruit, la tradition, l’ouïe-dire. Mais cela ne concerne pas un pluriel, [aoutou] est un singulier : soit c’est le bruit de l’agir de Jésus seul qui se répand, soit c’est celui du groupe, plus uni que jamais. Le contraste s’augmente encore : les cinq s’introduisent dans un lieu précis, circonscrit, limité : à Capharnaum. Mais l’écho qui en naît se répand [pantakhou], partout, en tout lieu, mais aussi absolument ! L’engagement, l’investissement de soi, ou plutôt de plusieurs avec Jésus, aussi limité, précis et restreint soit-il apparemment, est le véritable moyen de toucher à l’universel. Le « aussitôt« , [éouthus], si cher à Marc, qui signifie aussi « directement » (« direct », comme on dirait dans le langage familier d’aujourd’hui), en souligne l’effet immédiat. Cela me conduit à me demander dans quel « Capharnaum » (sans sous-entendu !!!) je m’implique, dans quelle réalité restreinte, finie, peut-être obscure ? Car c’est là que commence le royaume.

Et une fois dans Capharnaum ? « Et aussitôt, les sabbats (c’est bien un pluriel dans le texte !), entrant dans la synagogue il enseignait. » S’instaure « direct » une habitude : de semaine en semaine, les sabbats, Jésus enseigne dans la synagogue. Depuis Esdras, au retour d’exil, les Juifs se rassemblent : selon la Mishna, dès lors que dix sont rassemblés pour prier, ils constituent une « synagogue ». Des lieux pour cela, distincts du Temple, se multiplient, il y en a même plusieurs dans les villes importantes. Dans ces lieux, on lit la Torah et on l’explique : c’est sans doute à ce dernier moment que se situe l’enseignement de Jésus. Jusqu’à présent, rien que de très habituel, et ce n’est pas cela qui constitue la nouveauté, la tradition s’étant perpétuée (et hyper-formalisée) que chaque israélite lise à son tour la Torah. « Et ils étaient frappés à propos de son enseignement :« , non pas qu’il enseigne, mais de son style, de sa manière. [plèssô], c’est (puisqu’il est au passif) être frappé, être heurté, être vaincu, mais aussi être atteint. Or Marc utilise un verbe, [ekplèssô], comportant le préverbe [ex] (« hors de« ) que nous avons déjà rencontré, un verbe encore plus fort : c’est (puisqu’il est au passif) être abattu comme par la foudre, être frappé de stupeur, être étonné (au sens premier : frappé par un tonnerre), mais aussi être jeté hors de, être détourné par la force (on pense à Saul sur le chemin de Damas). On pourrait ajouter : être atteint dans ses fondements. Voilà ce qui arrive aux auditeurs de l’enseignement de Jésus ! Ils sont secoués dans leurs fondements, parce qu’ils sont atteints dans leurs fondements. Et je me demande aussi à quel point je me laisse atteindre par la parole de Jésus -par la parole de l’autre, aussi, écoutée en son nom, à quel point je me laisse secouer.

Et pourquoi sont-ils à ce point secoués ? La suite l’explique immédiatement : « car les enseignant comme ayant autorité et non comme les lettrés ou les scribes« . Il y a une manière des scribes, de ceux qui ont appris et qui enseignent à leur tour ; et il y a la manière de Jésus qui s’en distingue nettement, qui est presque à l’opposé : il a autorité. [exoussia], encore un mot en [ex], le troisième dans ce passage ! Décidément, il y a chez Marc une extraordinaire insistance sur la sortie, l’issue, l’ouverture, l’échappée. [ousia], en philosophie (à laquelle le mot appartient d’abord), c’est l’essence, la substance, l’être et la réalité d’une chose; dans un langage plus courant, ce sont les biens, la fortune, la richesse de quelqu’un. On devine déjà que l'[exousia], c’est ce qui émane de l’être-même, ce qui vient du fond de soi, ce qui permet (éventuellement grâce à la richesse) d’agir, d’influer, de diriger. Et de fait, il s’agit du pouvoir, de la liberté, de la faculté, de la ressource de faire une chose. On traduit souvent par « autorité », mais on voit bien dans quel sens il s’agit de cela : Jésus enseigne et expose la Torah comme si elle venait de lui, comme si c’était une réalité qui sortait de lui -et non pas, comme le faisaient les scribes, comme nous le faisons nous-mêmes ici, vous et moi, en essayant péniblement d’entrer dans ce qui nous est étranger. De Jésus, cela sort ! Dans « autorité », il y a « auteur » : Jésus expose la Torah comme s’il en était l’auteur. On comprend mieux le coup de tonnerre.

Cette « sortie » est d’une telle puissance qu’elle va en provoquer une autre. Marc nous en fait un récit pittoresque, comme il sait si bien le faire. « Et aussitôt », là encore, l’effet est immédiat, Marc ne cesse de nous montrer une sorte de puissance nucléaire qui entraîne de nombreux effets quasi simultanés, et il le fait d’ailleurs en torturant un tant soit peu la langue ! « Et aussitôt il y avait dans leur synagogue un homme dans un esprit impur et il poussa un cri, disant : ‘Quoi de nous à toi, Jésus le Nazarène ? Es-tu venu nous perdre ? Je sais qui tu es, le saint du dieu.’ Et Jésus lui fait reproche, disant : ‘Sois réduit au silence et sors au loin !’ Et l’esprit, l’impur, l’agitant convulsivement et criant d’un grand cri, sortit au loin hors de lui. » Les auditeurs de l’enseignement de Jésus sont secoués et atteints dans leurs fondements, de même cet homme est [sparaxan] : le verbe [sparassô] signifie secouer, agiter par des convulsions, mais aussi déchirer. Ce qui émane de Jésus, ce qui sort de lui, instaure le règne de Dieu, au point de chasser au dehors, et loin, toute opposition. Le mot est exactement le même que celui employé pour la diffusion au loin (« partout dans toute la région de la Galilée« ) du bruit fait par l’action de Jésus. Comme si l’effet produit poursuivait la puissance adverse, quelle qu’elle soit, jusqu’aux confins, hors des régions conquises au Royaume.

Notons la situation de ce pauvre homme : l’esprit impur n’est pas en lui, c’est lui qui est « dans un esprit impur« , comme s’il s’agissait de quelque chose qui le recouvrait, qui l’enveloppait, sans doute qui l’enfermait et le coupait des autres -et de Dieu. [katharos], c’est propre, mais aussi pur de tout mélange et aussi débarrassé de tout obstacle. [akathartos], l’adjectif employé ici par Marc, n’en est pas tout-à-fait le contraire, comme la terminaison le fait voir, c’est plutôt « qui n’a pas bénéficié d’un processus qui le rendrait propre, chimiquement pur, sans obstacle« . Notre homme est enfermé faute d’une « catalyse », rôle que va jouer précisément la parole et l’ordre de Jésus : celle-ci va le débarrasser de tout ce qui fait obstacle à l’immédiateté du royaume, va faire de lui un homme « chimiquement pur », va le rendre à son humanité, débarrassée de tout ce qui est inhumain et profondément unifié. Et qu’est-ce que c’est que cela ? La seule chose qui m’apparaît évidente, à ce sujet, c’est que cet « homme rendu à son humanité » est celui qui devient un interlocuteur unique pour Jésus.

Car il est frappant ici que Jésus ne discute pas, il ne répond rien aux vociférations provocantes de… de qui, au fait ? Car « l’homme dans l’esprit impur » (ce qui fait déjà une multiplicité) parle au pluriel ! Il dit « nous« , mais d’une manière qui n’a rien à voir avec les Cinq, entrés dans Capharnaum. Car ceux-ci sont plusieurs, mais parlent d’une seule voix, identifiée, celle de Jésus, qui tient toute sa place et dit « Je ». Ce pauvre homme, divisé, enfermé, éparpillé, est tel qu’on ne sait plus trop qui parle : lui ? Quelque chose en lui ? Des choses en lui ? Un autre en lui ? Mais Jésus n’entre pas en discussion, il n’a pas d’interlocuteur à ce point. Il commande d’être muselé, d’être réduit au silence, et de sortir (comme, chez saint Jean, il le commandera à Lazare : « Sors dehors« ). Et toute la puissance d’enfermement et de division sort, en obéissant exactement et point par point. Le commandement ? [Exelthé ex aoutou]. L’accomplissement ? [exèlthén ex aoutou]. Mais en secouant convulsivement et en « criant d’un grand cri » : Marc utilisera les mêmes mots au moment de la mort de Jésus, conclusion dramatique et absolue de cette action inaugurée ici.

Et je me demande ce qui me divise, me déchire ? ou bien me multiplie, me disperse ? dans quoi je suis enfermé, par quoi je suis recouvert ? Toutes choses qui m’empêchent d’être un véritable interlocuteur pour la Parole. Et cet ordre d’arrêter de discuter, de tergiverser, de multiplier les mots qui sont autant de défenses et de boucliers que je lève. Cet ordre de me taire et de sortir. [ex], dehors !