Affronter la vérité de son être : dimanche 28 octobre.

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     Et nous voilà au dernier épisode de la grande section de l’évangile de Marc dans laquelle ce dernier concentre un enseignement spécial de Jésus à ses disciples (parfois aussi aux foules) concernant l’issue fatale et nécessaire de son ministère. Enseignement marqué par l’incompréhension de ses destinataires, enseignement surtout qui met ceux-ci à jour, qui met les cœurs à nu. L’annonce explicite de la passion révèle les ambiguïtés du cœur humain, les multiples motivations de ceux qui suivent Jésus, et les révèle surtout à eux-mêmes : c’est peut-être la grande leçon de toute cette section que cette apparition dans une lumière crue des profondeurs et des complexités du cœur des disciples. Il est dès lors significatif que le dernier épisode avant d’aborder le ministère à Jérusalem consiste dans la guérison d’un aveugle.

     « Et ils allaient à Jéricho » : en anglais, on dit « go to Jericho » pour dire « allez au diable ! ». Sale réputation ! On présente Jéricho dans la Bible comme la ville des palmiers, et notre épisode précède immédiatement chez Marc l’entrée triomphale et suprêmement ambiguë à Jérusalem, sous les acclamations et les palmes. Lieu de passage, donc. Jéricho est aussi la première étape significative, bien connue, de la conquête de la Terre Promise : seule Rahab la prostituée avait vu clair. Et seule elle avait survécu… « …et comme il sortait de Jéricho, et ses disciples [avec lui], et une foule nombreuse, (ici, il n’y a pas qu’une personne qui a survécu : au contraire, c’est une multitude qui survit grâce à Jésus) Bartimée le fils de Timée, un aveugle qui mendiait, était assis près du chemin. » Timée signifie peut-être « impur, souillé ». Il est [tuflos] : le mot signifie aveugle au sens propre, mais aussi au sens figuré, c’est-à-dire obtus, borné, bouché , mais aussi qu’on ne voit pas. En début de section, on s’en souvient (Mc.8,22), Jésus avait aussi guéri un aveugle à Bethsaïde, mais difficilement, en deux temps. Notre aveugle, cette fois, est un demandant, un suppliant , littéralement un demandant-en-outre ou -en-plus. Il mendie, mais la chose est exprimée du point de vue de ceux qui supportent le poids de cette mendicité : il est perçu comme réclamant toujours plus. Dans l’Odyssée, le mendiant est ainsi perçu comme paresseux et jamais rassasié, son ventre est un « gouffre » et c’est ce seul organe qui guide et gouverne le mendiant. Il est inutile, il est à charge, il est un poids. Son attitude est en contraste avec cette foule qui suit les disciples qui suivent Jésus : lui est assis (on pourrait même traduire : il siège !), et non pas sur la route mais à côté, [para]. Ce préfixe donne « para-llèle », la droite qui est perpétuellement à côté (puisqu’elle ne rejoint jamais). Notons tout de même que Jésus a beaucoup parlé en para-boles : lui aussi s’exprime apparemment « à côté », peut-être la meilleure manière de rejoindre ceux qui sont à côté ? Quoiqu’il en soit, voilà une personne « bouchée », et qui bien loin de marcher avec Jésus sur son chemin (vers Jérusalem et sa passion), est fixée dans sa place et réclame toujours. Un beau symbole du disciple à l’issue de notre section. L’aveugle, c’est nous quand nous n’ouvrons pas les yeux sur nos échecs et sur nos morts. Toujours prêt à réclamer, jamais à bouger.

     Il est aveugle, mais il n’est pas sourd. D’excellents accordeurs de piano sont aveugles. Et de fait, c’est par la parole que Jésus a tenté d’ouvrir les disciples. « Et entendant que c’est Jésus le Nazaréen il commença à crier et dire : « Fils de David Jésus, aie pitié de moi. » Notre aveugle a une perception qui ne se réduit pas à quelque chose de vague, au bruit du passage de beaucoup de gens, et donc à une opportunité forte pour sa mendicité. Il a écouté ce que dit cette foule en marche, et il a entendu des données précises. Il sait qui passe. Il commence à [kradzô], ce qui est pousser des cris rauques et indistincts, vociférer : ce ne sont pas les simples et timides « à votre bon cœur, m’sieux-dames », il met toute la puissance de sa voix, à la limite de l’audibilité. Comme on crierait pour sa dernière chance, comme un naufragé qui verrait passer au loin un bateau. Le titre qu’il choisit pour attirer l’attention est ouvertement messianique : le messie, c’est le descendant de David, et c’est pour cela même qu’il est attendu. C’est le titre par lequel, en début de section, Pierre avait désigné Jésus, et que celui-ci lui avait interdit pour l’annoncer. Et ce qu’il demande : la pitié. [éléèsone mé], aie pitié de moi, qui a donné le « kyrie éléison » de la liturgie de la messe. Il y a là un contraste fort, que je ressens comme un peu obséquieux : l’aveugle met Jésus trop haut et se met trop bas, en réclamant une pitié opportuniste mais dégradante. Au moins, l’homme n’a pas peur d’être franchement gênant, il joue à fond sa carte, la seule qu’il ait sans doute.

     De fait, la multitude cherche à éliminer l’importun : « Et la multitude le blâme, afin qu’il fasse silence ; » [épitimaô], étonnamment, c’est ou bien accorder des honneurs, ou bien infliger un blâme ! Ici, le doute n’est pas permis, parce que Marc précise le but poursuivi : il s’agit de réduire cet individu au silence. Au début de l’épisode, quand on voit une foule qui suit Jésus en sortant de Jéricho, on se dit : magnifique ! Tous ces gens sauvés, à la suite de Jésus ! Mais ici, on déchante : pas un qui relaie les cris auprès du Maître, pas un qui aide l’aveugle. Et on se dit qu’ils n’ont pas du tout envie d’être troublés dans ce petit monde qu’ils s’inventent en suivant Jésus. Le disciple, c’est cet aveugle qui ne bouge pas, et le disciple, c’est aussi celui qui à ses propres yeux (et sans doute pour d’autres aussi) suit Jésus, mais n’a pas envie qu’un autre trouble ce programme tout fait (croit-il). Je pense à cette anecdote entendue très récemment : alors qu’un SDF parlait plutôt fort et intempestivement à l’église, le prêtre s’est agacé ouvertement et a demandé que des paroissiens le fassent aussitôt sortir, ajoutant comme une justification évidente : « C’est vrai ! On est entre nous, là ! ». Dans notre épisode, peine perdue : l’importun n’en vocifère que plus, et sans changer un mot à ses cris. Il a juste supprimé « Jésus ». Où l’on constate aussi que les immobilismes dressent les disciples les uns contre les autres…

      Comment sortir de cette situation ? « Et s’arrêtant Jésus dit : appelez-le. » Dans l’immobilisme général, Jésus s’arrête aussi ?! C’est la fin de tout ! Mais le « s’arrêtant » est en fait le participe aoriste du verbe [istèmi] : aoriste, c’est le temps ou l’aspect de vérité générale, l’énoncé de ce qui est toujours comme cela. Donc il ne s’agit pas d’une nouvelle attitude de Jésus, mais plutôt le rappel de son attitude par contraste. [istèmi], c’est d’abord se placer, se tenir debout, se dresser. Et de là, le verbe signifie aussi s’arrêter, mais ce n’est pas son sens fondamental. Je l’entends comme introduisant une action de Jésus ferme, une attitude qui est toujours la même, une constance qui fait contraste. Il accepte, lui, d’être dérangé, d’être déplacé. Il n’y a pas pour lui les opportuns et les importuns, il n’y a que des rencontres, qui toutes sont un don accordé. L’un vocifère, il commande qu’on l’appelle, avec un verbe qui évoque la voix forte et même le chant.

      Effet immédiat : « et ils appellent l’aveugle, lui disant : hardi ! Lève-toi, il t’appelle ! » [Tharséï], c’est Bon courage !, Aie confiance ! ou encore Sois tranquille ! Le premier mot est donc un mot tout à la fois de courage, de confiance et de paix. Le deuxième est à la fois s’éveiller et se lever : c’est le mot de Marc pour la résurrection. C’est ce que Jésus annonce aussi pour lui-même le troisième jour, mais dont le sens reste inaudible aux disciples. Le troisième mot c’est il t’appelle : l’ordre était de l’appeler, la chose est faite mais en dévoilant aussi celui qui appelle. Par son simple mot, le Maître transforme à la fois la foule et l’aveugle. Comme quoi, se situer dans la perspective de cette injonction, « appelez-le », est essentiel pour qui veut être disciple : c’est cette attitude ouverte qui fait (ou non) le disciple.

     Pour la foule, on voit bien, mais pour l’aveugle ? Ou est la transformation ? Voyez plutôt : « Or lui jetant son vêtement, bondissant, alla vers Jésus. » [himattione], ce peut être le manteau ou le pardessus, mais c’est aussi le vêtement en général. L’aveugle se découvre, il se dévoile. Il se livre dans sa vérité, non plus dans la pose qu’il avait prise en choisissant ses mots. Il y a comme une liberté par rapport aux convenances, à la dignité. Et un élan irrépressible, d’autant plus admirable qu’il est aveugle : foin de la circonspection habituelle, plus de « canne blanche » pour tâter prudemment le terrain, la voix qui l’appelle le soutient et le garde de toute chute. Quand tu réponds dans la nuit à celui pour qui tu comptes, tu ne peux trébucher. La nudité va jusqu’à l’âme, que dévoile la parole du Maître : « Que veux-tu que je fasse ? » Sans le point d’interrogation, je traduirais : ce que tu veux, je le ferai. C’est une question, et c’est une promesse. Et c’est aussi la mise à nu du désir profond : ce qu’il osera exprimer, c’est cela qui se fera. Qu’est-ce que nous oserions répondre à cette question ? J’invite chaque lecteur à s’arrêter une minute ici et formuler sa réponse : pas trois vœux comme dans les contes, mais un seul…

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     La réponse de l’aveugle : « Rabbouni, cher petit Maître, mon Maître à moi : on n’est plus dans les poses et les formules toutes faites, que je voie » Il demande ce qu’il n’a jamais demandé à personne. Avec courage : il faut pouvoir affronter la réalité de son mal, il va aussi falloir vivre tout autrement désormais, plus moyen de mendier. Avec confiance : une demande folle que nul ne saurait satisfaire, une demande qu’il fallait oser. Avec paix : il se reconnaît tel qu’il est, il fait face à celui qu’il nomme en vérité dans ce qu’il est à son propre égard. Et si cet aveugle est bien l’image du disciple tel qu’il ressort de cette section de l’évangile, voilà comment il peut désormais enfin entendre ce que Jésus lui annonce, enfin affronter ce que Jésus lui montre.

      « Va, la foi tienne a sauvé toi » Ma traduction est très moche, désolé : c’est la seule que j’ai trouvée pour faire ressortir le double renvoi de Jésus à la personne elle-même, actrice de sa propre guérison. Il n’a pas agi de l’extérieur, il ne dit pas cela comme un encouragement : IL S’EST SITUE COMME UN CATALYSEUR. La personne avait cela en elle-même, il a juste été le premier à y croire, il l’a mise face à elle-même. « Et aussitôt il retrouva la vue et il le suivait sur la route. » Le disciple n’est authentiquement disciple que s’il s’ouvre aux autres comme autant de personnes qui comptent pour Jésus, que s’il s’élance lui-même dans la nuit et la nudité de son être.

Choisir la non-puissance : dimanche 21 octobre.

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     A la suite de ces repères et réflexions sur les possessions et sur l’avoir, Marc met en scène un nouvel épisode qui est la troisième (et dernière) annonce par Jésus de sa Passion. Dans l’ensemble de cette section de l’évangile, il s’agit d’un enseignement très insistant de Jésus : il tient à confronter ceux qui le suivent à cette réalité qui l’attend, et qui les attend aussi. Pas de « happy end », nous ne sommes pas chez Disney. Et cette insistance tient peut-être aussi au fait que cette issue fatale, comme le feu qui attaque les bûches et fait exsuder d’elles tout ce qui est humide et noirâtre, fait ressortir bien des choses dans le cœur des disciples. Dans le fond, se confronter à l’échec et à la mort constitue une sorte de miroir, un moment de vérité, où l’image de soi est mise à mal. Du point de vue de la construction littéraire de la section, le parallèle est direct avec la deuxième annonce de la Passion, qui avait abouti chez les Douze à la question de savoir qui était le plus grand —autrement dit à la question de la succession.

     Ici, il y a trois temps. Premier temps (jugé inutile par nos fabricants de lectionnaire !) : l’annonce explicite par Jésus de l’issue fatale de son ministère. Deuxième temps (jugé facultatif par nos fabricants de lectionnaire…) : la demande tout aussi explicite de Jacques et Jean d’être aux premières places. Troisième temps (jugé seul indispensable par nos fabricants de lectionnaire) : l’injonction d’être serviteurs. Je souligne les présences et absences du lectionnaire, parce qu’elles modifient fortement la perception. Si l’on n’a que le troisième temps, on l’interprète spontanément comme une belle et haute recommandation faite à ceux qui ont une responsabilité parmi les croyants. Il convient à ceux-ci de l’écouter avec un air méditatif, et aux autres d’entendre qu’il faut avant tout considérer les premiers comme des serviteurs. C’est presque une canonisation. Si l’on a les trois temps, on l’entend comme un avertissement fort, comme un contrefeu à une tendance spontanée et blâmable toujours présente. Il convient à ceux qu’elle vise avant tout de l’écouter comme dénonçant en eux cette tendance avérée toujours renaissante, et aux autres de l’entendre comme une vigilance à garder et une invitation à aider les premiers en le leur rappelant quand c’est nécessaire. Ce n’est donc pas innocent de couper le texte —ou pas.

     Et maintenant cher lecteur, tu vas peut-être penser : « Il exagère un peu, Benoît. Et il est peut-être un peu aigri à l’endroit des prêtres et des évêques… » Je réponds trois choses. Premièrement, cher lecteur, vérifie par toi-même : tu as le texte de l’évangile, fais-toi ton jugement. Deuxièmement, je sais bien, moi, et justement par expérience, comment j’entendais ces textes, individuellement et collectivement, lorsque j’étais admis dans le groupe des prêtres; et je sais bien les tentations qui m’habitaient alors. A vrai dire, je les découvre mieux maintenant, et je n’en suis pas fier. J’aurais aimé m’en apercevoir plus tôt, mais c’est fou comme le collectif et la « sacralisation » des prêtres, par eux-mêmes et par une bonne partie du peuple chrétien, tire un voile sur ces choses. Troisièmement, st Benoît, dans sa Règle des moines, ne cesse pas de reprendre et de secouer l’Abbé chaque fois qu’il en parle, sachant bien que le rôle de responsable est un des plus dangereux, un de ceux qui donne le plus de prise à la mauvaise pente. Et maintenant, au texte !

     Je résume le premier temps : Jésus et les siens sont « sur le chemin, montant à Jérusalem » : pour Marc, Jésus ne va qu’une fois à Jérusalem, et c’est le sommet de son ministère. Ç’en est aussi la fin. Marc nous décrit le climat qui règne grâce à une image (il aurait pu être réalisateur de cinéma, je crois) : Jésus « marche en avant« , le verbe [proagô] signifie mener en avant, faire avancer, mais aussi produire au grand jour. Autrement dit, Jésus certes marche en tête, mais surtout il entraîne, il presse le pas, il presse le groupe dans sa marche, il « pousse au train ». Et dans le même temps, il y a chez lui une énergie qui pousse les uns et les autres à se révéler, il opère une sorte de dévoilement de lui-même et de chacun. Le groupe est poussé dans ses retranchements. Et de fait, nous dit Marc, « les autres » [thambéô] (au passif) : c’est être frappé de stupeur, être frappé d’effroi. Et en le suivant, insiste-t-il, « ils avaient peur« , [fobéô] donne notre « phobie », il s’agit d’être mis en fuite. Le groupe est bousculé. Et Jésus prend de nouveau les Douze et « commence à leur dire« , autrement dit il y a une nouvelle étape de franchie, « ce qui va lui arriver : voici : nous montons à Jérusalem, et le fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes, et ils le condamneront à  mort et ils le livreront à ceux-des-nations, et ils le bafoueront, et ils cracheront sur lui et ils le fouetteront et tueront, et après trois jours il surgira. » Traduisons : la perspective, c’est la trahison, la condamnation par les autorités religieuses légitimes (donc son message est désavoué par ceux que dieu a chargé d’agir en son nom et par ceux qui sont spécialistes des textes qui font autorité), le rejet hors du peuple de la promesse (ce que veut dire être livré par les autorités religieuses aux non-juifs, en l’occurence aux occupants romains), le mépris, la dérision, la déchéance, la torture, la mort… Et aussi une autre chose qui doit survenir après trois jours, mais dont le mot est flou, et puis on ne voit pas bien ce qui peut bien arriver trois jours après que quelqu’un soit mort. Le trouble est d’autant plus grand, qu’une annonce aussi explicite non seulement ne fait pas mystère d’une fin brutale et terrible ainsi que d’un échec total à renouveler l’Israël de dieu, mais aussi elle laisse entendre que les disciples ne seront  protégés de rien. Le renoncement de Jésus à toute forme de puissance est aussi un renoncement à « protéger » (qui est souvent une forme déguisée de pouvoir, une forme qui appelle le consentement spontané de ceux qui vont en bénéficier). Voilà où nous en sommes.

     Et voilà maintenant où le lectionnaire commence. Éventuellement. Les deux fils de Zébédée s’approchent, ou plutôt se rapprochent de lui : ils sont déjà dans le groupe des Douze que Jésus a pris à part. On comprend qu’ils jouent un peu des coudes et lui parlent de près, mais sans dimension confidentielle. Puisque Jésus semble adepte du « parler vrai », ils vont tenter le même registre. « Maître, nous voulons que ce que nous te demanderons, tu  fasses pour nous. » Dans ce contexte qui donne envie de fuir, les deux frères s’adressent à celui qui les pousse tous dans leurs retranchements et paraît désormais les entraîner vers le pire dans une sorte de folie. Et ils demandent une sorte d’engagement à accomplir ce qu’ils demanderont, quoique cela soit. Cela rappelle l’engagement spontané d’Hérode après la danse de sa fille, qui a abouti à la décapitation de Jean-Baptiste : le souci de paraître tout-puissant l’a conduit à ce qu’il ne voulait pas vraiment faire… Semblablement, les deux frères interpellent le « Maître » et lui demandent même engagement aveugle, ils mettent à l’épreuve son goût d’être le maître, justement. Réponse de Jésus qui désamorce immédiatement ce ressort : »Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » Vous « voulez« , très bien, au moins c’est net. Mais quoi ? Pas d’engagement à l’aveugle, mais vous, allez au bout du « parler vrai ».

     « Donne-nous que nous siégions à ta droite et à ta gauche dans ta gloire. » La [doxa], c’est d’abord l’opinion, la croyance. De là, c’est aussi la réputation, la gloire, l’honneur. Il semble que les deux frères cumulent les réactions de déni de Pierre après la première annonce (cela ne t’arrivera pas, mauvais plan com’) et de recherche des honneurs de l’ensemble des Douze après la deuxième annonce (Qui est le plus grand ? Qui pour succéder ?). Ils veulent ouvertement être nommés vizirs, commandeurs des croyants en second avec droit de succession. Ils n’ont rien entendu, ils dénient ouvertement ce que Jésus vient d’annoncer avec force détail. Il y a sûrement chez eux une réaction face à la violence d’une telle annonce, mais cette réaction laisse aussi apparaître leurs vrais appétits.

     Jésus ne leur reproche rien, ni d’avoir de tels appétits ni de les laisser paraître, il leur dit d’abord : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. » Il prend au sérieux ce désir, il ne le méprise pas, ce qui est très inattendu. Mais il va montrer qu’il y a un prix pour une telle demande. « Pouvez-vous boire la coupe que moi je bois ou être submergé de la submersion dont moi je suis submergé ? » Je ne traduis pas par « baptême » et « être baptisé », parce que nous transposons tout de suite dans notre tête avec une référence sacramentelle, religieuse, rituelle. [baptidzô], c’est bien plonger, immerger, submerger. Ce sont les eaux qui recouvrent, avec toute la phobie qui habite l’imaginaire juif —biblique en tous cas— vis-à-vis de l’eau, de la mer, comme un chaos originel. Rappelons-nous que la création est présentée comme une émergence progressive hors des eaux primordiales peu à peu cantonnées en leur lieu pour que la vie soit possible. Donc, le prix pour atteindre la « doxa » est le même que celui payé par Jésus lui-même. Les frères se voient dans des trônes : ils ne savent pas où Jésus va réellement, mais il dit qu’il faudra boire la coupe jusqu’à la lie, il faudra être submergé par les eaux de mort. Pas d’autre voie que celle qu’emprunte le « maître », justement.

     « Nous pouvons » disent très simplement les deux. Ils sont prêts à tout, pourvu qu’ils obtiennent ce qu’ils demandent. On dirait un quiproquo. Quelle équivoque en effet dans ce verbe « pouvoir » : qu’elle écart entre ce que je peux supporter (ce sont mes limites même qui sont alors avouées, mises en lumière) et ce que je peux faire (ce sont les infinies prétentions de mon appétit de puissance qui se révèlent). Face à cette équivoque, Jésus révèle à la fois son propre pouvoir et ses propres limites : « La coupe que moi je bois vous [la] boirez et la submersion dont moi je suis submergé vous [en] serez submergé… » vous passerez par le même chemin que moi : le guide que je suis s’y engage. Pas maintenant (le présent est pour Jésus seul) mais plus tard, dans le futur. « …le siéger à ma droite ou à ma gauche, en revanche, ce n’est pas à moi de le donner,«  ici je ne suis pas « maître », justement je ne décide pas. Et cela même qui s’offre à moi, ces perspectives terribles que je vous annonce, je ne les ai pas déterminées. Je les subis, c’est une « passion ». Et il ajoute comme un codicille : « mais… pour qui c’est préparé. » A sa droite et à sa gauche, il y aura en effet deux condamnés, crucifiés en même temps un de chaque côté…

Veronese crucifixion

     Ce parler vrai et ouvert indigne les dix autres, qui ont tout entendu, et pas par hasard mais parce que cela s’est dit ouvertement. [aganaktéô], c’est s’emporter, bouillonner, fermenter, s’irriter. On voit que la demande, à leurs yeux outrecuidante, des deux frères, les a fait bouillir et que cela doit exploser. La rivalité est fortement présente dans le groupe, et c’est une conséquence de l’extériorisation des appétits de pouvoir. Et de nouveau, Jésus doit les enseigner. « Vous savez que les réputés chefs des nations les dominent-en-seigneur et que leurs grands les surplombent-de-pouvoir. » Voilà la référence que nous avons sous les yeux. Dans notre vie courante, le pouvoir s’exerce par en haut, et tombe sur ceux qu’il soumet (sous-met). Les deux verbes que j’ai tant bien que mal traduits avec des tirets commencent tous deux par [kata], un préverbe qui montre un mouvement du haut vers le bas. [katakurieuô], c’est commander à, dominer sur : c’est [kata], donc le mouvement de haut en bas, et [kurieuô] qui est être maître de, avoir plein pouvoir sur. [kurios], c’est un titre divin. Donc l’attitude des chefs des nations, c’est de se comporter en dieu vivant, d’imposer d’en haut leur plein pouvoir. D’autre part, [katexoussiadzô], c’est exercer son autorité sur  ou contre : le même préverbe est combiné avec [exoussiadzô], avoir le pouvoir (l'[exoussia], c’est le pouvoir, la liberté, la faculté, la puissance de faire une chose). Donc l’attitude des grands parmi les nations, c’est d’exercer leur pouvoir sans frein sans crainte d’écraser, et même en écrasant.

     Or cette référence est à abandonner absolument ! « Or pas de ça parmi vous, mais qui voudra parmi vous devenir grand sera votre serviteur, et qui voudra parmi vous être premier sera de tous l’esclave. » Ce sont les mêmes mots, aussi précis, aussi intransigeants, que ceux qui ont déjà été dits après la deuxième annonce de la passion (cf. Dimanche 23 septembre : abus de pouvoir); ils sont même plus contraignants encore, car ils portent cette fois sur la simple volonté d’être premier, voire même celle de devenir grand. Le remède est toujours le même, ne plus faire ce que l’on décide, de que l’on veut, mais ce que d’autres décident. Un nouveau mot apparaît, [doulos], celui d’esclave. Celui-ci, non seulement ne décide pas ce qu’il fait, mais ne s’appartient pas lui-même. Dans la société du temps, ce n’est pas une métaphore, c’est une réalité sociale. Ou extra-sociale, car l’esclave ne fait pas partie de la société, son statut est celui qu’a aujourd’hui chez nous l’animal domestique. Et l’explication est référentielle, elle ne souffre pas d’exception : « car le fils de l’homme n’est pas venu être servi mais servir et donner sa vie, rançon pour la multitude. » La référence sera toujours là, indépassable pour qui le suit : il n’a pas fait ce qu’il voulait, il a répondu à l’appel d’un autre jusqu’au bout, et a connu l’échec total de sa mission, la condamnation, l’exclusion, la dérision, la torture et la mort, sans cesser de porter la parole, d’aimer et d’enseigner à aimer. Au nom du Christ, nul ne peut s’arroger une domination, dicter une conduite. Seulement entraîner dans l’amour et affronter sa défaite.

Etre ou avoir ? Dimanche 14 octobre

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     La lecture continue se poursuit : après le moment central de cette section de son évangile, Marc aborde un enseignement relatif aux « biens de ce monde » (dénomination qui n’est pas de Marc et qui mériterait d’être interrogée) : il semble que dans la construction de la section entière, Marc veuille mettre cet enseignement en parallèle avec ce qu’il a déjà rapporté concernant la tentation du pouvoir. Peut-être faut-il entendre qu’il aborde cette question des biens et des possessions comme un autre champ où l’authenticité évangélique est gravement mise en péril.

       C’est d’abord à travers une péripétie que Marc aborde la question des possessions. « Et comme il sort en chemin… », il s’agit de Jésus bien sûr. [ekporéouô], c’est faire sortir, emmener; au moyen, le verbe signifie même s’éloigner. Jésus sort pour s’engager sur un chemin, pour prendre la route, ou bien il sort des sentiers (battus ?), en tous cas c’est pendant qu’il fait cela que l’événement se produit : « …un, courant et tombant à ses genoux, l’interroge : » Voilà une interruption tout-à-fait imprévue, et un rien dramatisée. Cet inconnu est-il tenaillé par sa question ? Se met-il un peu en scène afin d’attirer l’attention ? A chacun de trancher. Autant le dire tout de suite, la première réaction de Jesus est un peu réticente. En tous cas, le geste de l’inconnu signifie une sorte de soumission par avance, un rapport qu’il veut marquer comme inégal.

     Et que demande cet inconnu ? « Ô maître bon, que ferai-je afin d’obtenir la vie éternelle ? » L’interpellation est emphatique, là encore un peu surjouée. Mais la question est claire : le soudain inconnu veut [klèronoméô] la vie éternelle. [klèronoméô] vient de [klèros] qui est le sort, le tirage, mais aussi le résultat de ce tirage, la part, le lot. C’est de là que vient notre mot de « clergé », mais un peu par usurpation : aux premiers temps de l’Eglise, le [klèros] désigne l’ensemble des chrétiens, car ce sont eux le « lot » échu au Christ dans le monde, eux aussi dont le Christ est le « lot ». Il y avait derrière ce vocable tout un émerveillement devant un choix inexplicable et immérité. Et oui, petit à petit, le « clergé » s’est réservé ce nom, se signifiant par là à part des autres chrétiens : en changeant d’attribution, le mot changeait de sens : de l’émerveillement devant la gratuité reçue, il devenait synonyme de pouvoir spécial. Revenons à notre verbe [klèronoméô] : il signifie mot-à-mot avoir-en-usage-une-part-échue, recevoir une part d’héritage, obtenir, être institué héritier. L’idée de gratuité, d’heureux hasard si l’on veut, demeure présente. Il faut se rappeler que dans le monde antique, l’héritage n’est pas aussi automatique que nos lois l’ont institué : on choisit alors son héritier. Dans la loi du monde romain, être l’enfant naturel et légitime ne garantit même pas une part de l’héritage, tout dépend des dispositions du paterfamilias. Bref, notre soudain inconnu voudrait bien que lui échoie la vie éternelle; mais il demande ce qu’il doit faire pour cela, ce qui dépend de lui. Le verbe [poïéô] qu’il emploie signifie fabriquer, bâtir, créer, produire, agir efficacement… Il y a presque une contradiction ici en rapprochant ces deux verbes ! Notre soudain inconnu fait comme s’il y avait un secret dont il fallait obtenir de Jésus la révélation, un secret concernant quelqu’agir particulier, quelqu’action à réaliser, pour que l’apparent hasard de l’obtention de la vie éternelle soit conjuré. Comme si le dieu allait bien être obligé à cette condition de lui donner la vie éternelle. Dans le fond, on est déjà dans une logique de prendre, de s’emparer. C’est ici peut-être que commence déjà la leçon sur l’avoir, sur la possession : dans une attitude qui ne s’ouvre pas à la gratuité comme entièrement dépendante d’un autre, à la gratuité comme un renoncement à pouvoir quelque chose soi-même.

     Réponse de Jésus : d’abord remettre les choses à leur place, et lui-même en premier lieu : « Nul n’est bon, sinon l’Unique, le dieu.« . L’attitude, physique comme spirituelle, de notre soudain inconnu tend à déloger les personnes et les choses de leur juste place. Mais Jésus se remet immédiatement lui-même dans la dépendance de « l’Unique, le dieu » dont il attend lui-même toute gratuité. Et puis il dénie tout secret, « Tu connais les commandements« , et d’en citer quelques uns. Je remarque au passage qu’il n’en cite pas un de la première partie du Décalogue, mais que tous concernent le rapport au prochain. Voilà qui est encore moins secret, mais concrètement vérifiable : chacun peut connaître la justesse de son rapport aux autres, tant par sa propre expérience que par l’échange avec d’autres sur ce qu’ils ou elles observent de soi et peuvent suggérer. S’il y a « secret », c’est dans le cœur de l’homme, dans la complexité de ses motivations, qui sont toujours multiples, à plusieurs étages. Bienheureux ceux qui touchent à la simplicité, c’est-à-dire à un agir dont les motivations sont unes, unifiées, transparentes. Une telle réponse fait s’écrouler toute la théorie échafaudée par notre soudain inconnu.

     Celui-ci pourtant écoute : interloqué, il répond néanmoins « Maître« , et non plus « Maître bon« . Et il s’ouvre : « toutes ces choses, j’y veille depuis ma jeunesse. » Le verbe [fulassô] (qui donne notre « prophylaxie ») signifie veiller, monter la garde, faire attention, se garder. L’homme connaît en effet ces commandements, et ils sont l’objet de sa vigilance depuis sa jeunesse, c’est-à-dire depuis qu’il devient maître de soi, depuis que sa conscience s’éveille. On perçoit derrière cette observation un certain désarroi : il fait tout cela, et pourtant il sent bien que cela ne suffit pas. Il lui semble, d’où sa question, que ce ne peut être suffisant. Il n’y a pas de proportion, dans son expérience, entre cette vigilance et le prix recherché. Il voulait faire pour tenir, pour maîtriser l’issue de sa vie. Serait-ce que ce n’est pas possible, qu’on ne peut aller plus loin que ce mode de vie certes prescrit mais finalement banal, commun, dont tout homme pourrait avoir l’intuition ?

     « Mais Jésus, le regardant l’aima… » [blépô] c’est voir, éventuellement avec les yeux de l’esprit, c’est aussi regarder, tourner les yeux vers ou avoir les yeux sur. Il y a à la fois une pénétration de ce qui se joue chez cet homme, et un nouvel intérêt pour lui. Dans l’ébranlement qui le saisit, une porte s’ouvre, qui provoque cette fois l’amour de Jésus. Il fallait précédemment avant tout lui interdire une fausse piste, il faut maintenant lui en ouvrir une vraie. « …et il lui dit : une seule chose te manque. » [hustéréô], c’est être en arrière, être en retard, être en arrière de ou inférieur à, être dépourvu de, faire défaut, être dans le besoin. On traduit toujours avec l’idée de manque, mais on voit qu’elle n’est pas principale dans la pluralité de sens que recouvre ce verbe. J’aime l’idée de retard. Ce que dit Jésus pour le faire avancer, pour lui ouvrir une porte, c’est que nous sommes toujours en retard : la gratuité d’un autre nous précède, elle a l’initiative sur notre vie. Pas de désarroi à avoir devant l’évidente disproportion entre notre vigilance en cette vie et le prix espéré, devant le fait que nous ne puissions rien pour notre salut, pour « aboutir » dans la vie éternelle : c’est l’initiative d’un autre. Il a l’initiative gratuite et première de la grâce, nous ne pouvons que vivre dans l’action-de-grâce. Nous vivons en fait en léger différé : l’action, l’actualité, c’est celle d’un autre en nous et pour nous. En léger différé nous découvrons ce qu’il fait pour nous : qu’il nous fait être, qu’il nous soutient dans l’être, que notre vie ne trouve pas en nous-mêmes son origine, à aucun moment.

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     Quelle est la conséquence d’un tel état des choses ? Non seulement il n’est pas possible de vouloir se saisir de sa vie, mais encore il vaut mieux s’en désaisir. Je ne veux pas dire s’en déresponsabiliser, se laisser à vau l’eau, non, mais se situer fondamentalement en état de réception, en posture d’être fait plutôt que de faire. Mais cette attitude entraîne un nouvel ordre de faire, non pour se saisir de sa vie, mais pour s’ouvrir à la vie, aux autres, au monde : « Surgis, vends les choses que tu as, et donne aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. Et ici-même (ou dès à présent) suis-moi. » Une nouvelle urgence se montre, il faut se repositionner sans délai. Se lever, aller, avec cette urgence qui saisit souvent ceux qui ont failli perdre la vie et chez qui les priorités se sont soudain réordonnées. Vendre, d’une part pour ne plus avoir, ne plus vivre les mains fermées, mais aussi pour laisser toute latitude aux destinataires du don. Maintenant tu as, alors tu auras : l’avoir passe d’une actualité à une promesse. La promesse d’un trésor. Celui qui attend tout du dieu qui déjà lui donne d’être, ne peut que s’enrichir s’il est disponible à la totalité du don que l’Unique qui seul est bon veut lui donner. La vie est désormais perçue comme le moment d’un don qui va s’augmentant. Vas-tu chercher à te saisir, poings refermés, du torrent de montagne impétueux, ou vas-tu y pencher la tête bouche ouverte ?

     Pourtant, cette invitation semble manquer son but, du moins dans l’immédiat (on ne sait pas ce qui se passe par la suite). « Mais lui s’assombrissant de cette parole s’en va attristé : il était en effet [quelqu’un ] ayant de nombreuses propriétés. » [ktèmata], ce sont les biens immobiliers, les domaines, les possessions et plus largement les choses précieuses. Le paradoxe des possessions, c’est toujours de savoir qui possède qui : on possède des choses, mais ce sont aussi bien elles qui nous possèdent, tant il est difficile de s’en passer. Et c’est l’objet des réflexions suivantes de Jésus, avec la fameuse histoire du chameau (frappante autant que grossière : qui aurait l’idée de faire passer un chameau par un chas d’aiguille ?! Mais rhétoriquement, ça marche : qui ne connaît cette expression ?). Il va faire peur à tous, avec sa réflexion concernant la difficulté, voire l’impossibilité pour les riches, les possédant, d’obtenir le royaume. La stupeur, partagée par les disciples, vient du fait que pour tous, la richesse est signe de bénédiction divine.

     C’est étonnant comme on peut se tromper d’attribut ! C’est la vie même qui est, non le signe, mais la bénédiction même de dieu à chacun. Pourquoi attribuer cela à la seule richesse ? Peut-être parce que les biens sont nécessaires pour soutenir soi-même sa propre vie. Et il est vrai que c’est la dignité de chaque homme de pouvoir subvenir à sa propre existence sans dépendre de quiconque : ceux qui réduisent les autres à la dépendance ou à la précarité mettent en péril la vie de ceux-ci, et portent par là-même atteinte au don de dieu. Mais comme il est tentant de vouloir subvenir seul à sa vie, d’oublier par là qu’on la tient à chaque instant d’un autre… Notre vie contemporaine est marquée par le primat de l’économique. Tout est toujours réduit à l’économie : les puissances de l’argent, ceux qui possèdent et mettent tout le monde dans leur dépendance parce qu’ils prêtent (à leurs conditions, bien entendu), ont réussi le tour de force de nous aire tous penser en termes économiques -et selon des règles qui sont les leurs, qui plus est ! Mais la vie est-elle seulement économique ? Ne faudrait-il pas oser manquer pour se libérer de ces modes de pensée, dont nous voyons bien que, bien loin de faire vivre, ils tuent la vie ?

     Quand Pierre fait observer que lui et les autres ont fait, finalement, ce que Jésus recommandait au soudain inconnu, il leur fait la même réponse, au fond, que celle qu’il avait faite au jeune homme, la même promesse. Il la complète, même : dès ce monde-ci, il y a un « retour sur investissement » de un à cent. Et je voudrais ajouter deux observations. D’une part, dans l’énumération de Pierre, se trouvent frères, sœurs, père et enfants…mais pas épouse. D’autre part, l’évangile de Marc se passant souvent « à la maison », c’est-à-dire chez Pierre lui-même, on comprend que « quitter ses biens » consiste surtout à quitter ce rapport de possession qui nous emprisonne, à user sans que cela soit une nécessité, à pouvoir se passer de. C’est un chemin de liberté personnelle, qui met les autres autour de soi en liberté aussi, sans faire plus peser sur eux ni sur soi-même le poids de l’avoir. N’ayons pas peur de manquer.

Dimanche 7 octobre : chercher la convergence des volontés.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui (en fait, les deux passages d’aujourd’hui) fait suite à celui de la semaine passée, moyennant un verset qui n’est pas reproduit. Marc constitue ainsi un ensemble portant plutôt sur la famille, et qui est le centre de la grande section de son évangile dans laquelle nous sommes. C’est justement le verset manquant qui nous donne le contexte, important parce que le Maître interrompt un instant son enseignement à l’égard des seuls disciples, voire des seuls Douze, pour s’adresser aux foules. « De là, il se lève, et vient dans les frontières de la Judée et au-delà du Jourdain. Des foules de nouveau font route vers lui et, comme d’habitude, de nouveau il les enseigne. » Jésus multiplie les incursions dans les zones frontières : il était à Capharnaüm, « à la maison« , mais il n’y reste pas. Et les foules se rassemblent (le verbe [sumporéouomaï] signifie aller ensemble, se réunir) précisément en allant vers lui, en le cherchant. La répétition ([paline], de nouveau) et l’habitude ([ôs éïôthéï], selon la coutume, comme de coutume) sont soulignées avec une certaine insistance : c’est désormais la manière de faire de Jésus, aller sur les, ou au-delà des, frontières et voir des foules marcher avec et autour de lui, et les enseigner (le même mot que celui employé pour les Douze ou les disciples). Jésus n’a pas de secrets, il n’y a pas de choses ou d’enseignements qu’il n’ait délivré qu’à certains. Précisément, cela les constituerait à part ou « au-dessus », et c’est ce qu’il ne veut pas.

     Dans cette foule cependant il n’y a pas de « tri », vient qui veut. Et des Pharisiens s’invitent : il faut dire qu’ils sont a priori sensibles à de nombreux aspect de l’enseignement de Jésus, et particulièrement à tout ce qui concerne l’intériorisation de la relation à Dieu , le rôle du cœur. « Et s’approchant (à leur tour, au milieu de cette foule qui marche) des Pharisiens l’interrogeaient, s’il est permis qu’un homme renvoie sa femme, le tentant. » La question pouvait être naïve, de bonne volonté, mais elle ne l’est pas, et Marc précise l’intention après qu’elle soit posée : [péïradzô], c’est tenter, mettre à l’épreuve, essayer. Pourquoi une telle question peut-elle constituer une mise à l’épreuve ? D’une part parce qu’il y a un débat à ce sujet, d’autre part sans doute à cause de tout l’enseignement sur la miséricorde que Jésus recommande à tous et qu’il paraît faire primer sur la stricte application de la loi.

     Il y a un débat : la loi permet en effet à une homme de renvoyer sa femme. [apoluô], c’est délier, détacher, libérer, congédier, renvoyer, affranchir : on voit que le mot évoque une relation contrainte pour une partie, dominante pour l’autre partie. Une relation qui n’est pas symétrique ou égalitaire. De fait, personne ne parle d’une femme qui pourrait (ou non) renvoyer son mari. Le débat porte sur la nécessité ou non d’un motif : pour les Pharisiens, il faut un motif grave, comme l’infidélité conjugale; pour d’autres comme les Sadducéens, n’importe quel motif peut-être invoqué (comme d’avoir brûlé les petits pois !) parce que le texte n’en parle pas. Dans un tel contexte, la manière de poser la question a quelque chose de sournois : « est-il permis…« . Les Pharisiens posent la question comme l’auraient fait leurs adversaires. Et de toutes façons, l’inviter à prendre parti c’est dresser contre lui ceux qui n’auront pas le même avis.

     La réponse est une autre question, ce qui n’est pas une façon d’éviter la première mais une pédagogie d’enseignement : « Que vous a commandé Moïse ? » Le verbe [éntellô] au moyen signifie bien ordonner quelque chose à quelqu’un. A cette époque, on pense que Moïse est l’auteur de ce qu’on appelle alors « la Loi », et qui consiste dans l’ensemble du Pentateuque. Le Maître invite à chercher dans tout cette ensemble. Les Pharisiens cependant découvrent leur référence, ils ne se réfèrent qu’à un seul passage : « Moïse a concédé d’écrire une lettre de renoncement, et de renvoyer. » Le verbe [épitrépô] signifie fondamentalement tourner vers et prend les sens de léguer, mais aussi remettre, confier, donner toute liberté de ou encore ordonner. Ce n’est pas le verbe utilisé par Jésus : les interlocuteurs voient les procédures juridiques, les possibilités offertes par la Loi. Ce qui révèle un propos ou un angle d’approche assez particulier : comment faire ce que je voudrais dans le cadre de la loi ? Il y a respect de la loi, mais fondamentalement recherche de sa propre volonté. Et dans ce sens, il faut une lettre d'[apostasion], mot qui est très juridique au neutre, et ne sert classiquement que pour l’action judiciaire contre un affranchi qui s’éloigne de son maître. Dans la bible en grec, le mot sert à propos du divorce.

    Cet angle d’approche n’est pas celui attendu : plutôt que « comment faire ce que je veux dans le cadre de la loi ? », on peut se demander « à quoi Dieu m’appelle-t-il ? » « C’est à cause de votre dureté de cœur que Moïse vous a écrit cette concession;« , la [sklèrokardias] est un mot transparent pour nous : il y a sclérose quand il y a dureté, rigidité, sécheresse d’un organe normalement souple. La dureté de la pierre que jettent ceux qui jugent les autres n’est rien à côté de la dureté de la pierre en laquelle s’est transformée le cœur. « en revanche, au commencement de la création, le dieu les fit mâle et femelle… » et de citer la Genèse : ce que l’homme quitte, ce n’est pas sa femme, mais son père et sa mère. Il est fait, créé, pour quitter les références à ses origines et se lancer dans la nouveauté et l’aventure d’un nouvel attachement, celui à une femme qui devient « sa » femme, attachement tel qu’ils seront les deux « allant dans » une chair unique, ce que la tradition juive a toujours compris d’abord comme désignant l’enfant. Le processus originel est celui d’une convergence, d’une union c’est-à-dire du rapprochement de deux êtres divers par l’origine. Voilà l’appel. La dureté du cœur, la sclérose, c’est d’en rester à sa propre volonté toute-puissante, plutôt que de chercher à faire converger sa volonté avec celle d’un autre -d’une autre, en l’occurence.

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     Pour aller au bout de ce que « l’actualité nuptiale » nous suggère, je ne crois pas qu’il y ait là non plus une « sclérose » du « mariage établi » : ce serait une nouvelle dureté. La défense à tout prix d’une situation établie, parce qu’elle serait de nature « religieuse », n’est qu’une nouvelle sclérose. Blaise Pascal écrivait : « On se fait une idole de la vérité même. » Le point central, à mon sens, c’est bien le détachement de la volonté d’une seul pour entrer dans le processus sauveur de l’ouverture à une autre volonté, de l’ouverture à une transcendance (ce qui n’est pas moi). Ce détachement qui nous sauve, parce qu’il nous sauve avant tout de nous même et de l’enfermement, du repli sur soi, peut aussi bien être l’ouverture à une nouvelle situation non calculée, non choisie. C’est le chemin de toutes les maturités humaines. Et c’est le chemin du progrès spirituel : je ne peux ni connaître ni accomplir ce que Dieu me demande aujourd’hui, si je ne suis pas prêt à renoncer à ce que je voulais, voire même à ce que lui-même me demandait hier. Ainsi, même dans des situations de crise, la question profonde reste de chercher une convergence de volonté, non de revenir à ma seule volonté. Convergence avec qui, avec quelle autre volonté : là est toute la question, à laquelle il n’est pas je crois de réponse toute faite et a priori. C’est l’objet d’une recherche constante. On dira trop vite « volonté de Dieu » : bien malin qui la connaît, en dehors des rares passages de l’évangile qui nous en disent quelque chose. « Tu aimeras… », la voilà la volonté de Dieu. Pour les modalités pratiques, le Père qu’il est nous les laisse entièrement à déterminer.

     Les disciples, de retour « à la maison », reviennent sur cet échange. Et il me semble que l’esprit de la réponse est bien celui que j’évoque : cette fois, c’est aussi bien la femme que l’homme qui pourrait « renvoyer », [apoluô]. On n’est définitivement plus dans le cadre de la Loi mosaïque. S’il y a repli sur soi de la volonté individuelle, on sombre.

     Un deuxième passage suit, sans autre lien avec le précédent que d’avoir un écho familial. Rappelons-nous toujours que Marc écrit à son époque pour des familles et des chefs de famille, qui sont l’ossature première de la communauté chrétienne des premiers temps. Cette fois, la situation est celle d’enfants, de petits enfants, qui s’approchent de lui. Les disciples tentent de les écarter, non qu’ils ne les aiment pas (ils en ont eux-mêmes !) mais par respect pour l’enseignement de Jésus : plus l’enseignement d’un rabbi est estimé, plus ses auditeurs doivent être éduqués et triés sur le volet. Mais Jésus les désigne au contraire comme ses meilleurs disciples : « …c’est à ceux-là qu’est le royaume de dieu.« . Le terrible d’aujourd’hui, c’est qu’on a tendance à écarter les enfants des disciples de Jésus… Que les actions de certains tendent à les éloigner définitivement de Jésus… tout de même, quelle insistance dans l’évangile ces derniers temps.

     Jésus tire de là une révélation : « Amen je vous dis : celui qui n’accueillera pas le royaume de dieu comme un enfant, il n’y entrera pas. » Le « comme » peut être pris en un double sens : accueillir le royaume de Dieu comme on accueille un enfant, ou accueillir le royaume comme l’accueille un enfant. Je prends les deux sens comme valables  et complémentaires ! Notre attitude spontanée envers notre enfant nous enseigne comment accueillir le royaume, il y a en nous même un élan de référence. Les papas et les mamans peuvent revenir à leur cœur, revenir à la manière dont ils sont avec leurs enfants, pour adopter la même attitude (et l’enseigner) vis à vis du royaume. Mais aussi, l’accueil que réserve un enfant, avec tout ce qu’il a de confiance et d’abandon envers ceux dont il attend tout sans réserve, est une école.

Dimanche 30 septembre : communauté ouverte.

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     La réaction des disciples, et spécialement celle des Douze, à la deuxième annonce par Jésus de l’issue fatale de son action et de sa parole, a provoqué un enseignement conséquent : ils ont laissé paraître leur avidité de pouvoir, il leur a indiqué comment résister à cette tentation grâce à la mise en place de contraintes pratiques. Lesquelles, soit dit en passant, n’ont pas reçu d’application concrète connue. Marc profite de cette entrée en matière pour ajouter en cet endroit plusieurs dits de Jésus, qui ont probablement eu lieu dans d’autres contextes, mais qui permettent de construire chez le lecteur une certaine idée de la communauté des disciples.

     Le premier de ces dits est rapporté avec son contexte : « Jean lui dit : « Maître, nous en avons vu un qui, en ton nom, jette dehors les démons ! Et nous l’empêchions, parce qu’il ne nous suivait pas. » ce contexte est aussi clair que non circonstancié : « nous en avons vu un« , qui ? et dans quelles circonstances ? on ne sait pas, mais justement la question n’est pas là. Le fait est qu’il peut y avoir des gens qui « chassent des démons » -celui-là était en train de le faire, donc « ça marche », comme on dit familièrement- et qui le font « en ton nom« . Cela, c’est la mission même que Jésus a confié aux Douze quand il les a choisi : il les a choisi « pour être avec lui » et « pour les envoyer prêcher avec pouvoir de guérir et de chasser les démons« . Or, non seulement cette mission a été confiée en propre aux Douze, mais il y a peu, lorsqu’ils se sont retrouvés après la Transfiguration sur la montagne, ceux des Douze qui attendaient en bas étaient face à un « démon » qu’ils ne parvenaient pas à chasser au nom de Jésus ! Et voilà qu’un inconnu fait ce qu’ils ont reçu de faire et ne parviennent pas toujours à faire. Jean est l’un de ces Douze. Quelle a été sa réaction ?

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     « Nous l’empêchions, puisqu’il ne nous suivait pas. » Selon Jean, passe encore qu’un autre que l’un des Douze accomplisse cette oeuvre, mais il faudrait tout au moins qu’il les suive ! Jean dit « nous« , manifestement il n’était pas tout seul. Et l’autre « nous » (il ne nous suivait pas) est probablement le même, même s’il n’est pas impossible qu’il ait un sens plus vaste et signifie « toi, maître, et nous tes disciples ». Il y a une sorte de consensus chez les Douze : pour agir au nom de Jésus, il faut être avec eux, et même derrière eux. Ils suivent Jésus, il faut les suivre aussi pour suivre Jésus. Comme ce n’était pas le cas pour cet inconnu, « nous l’empêchions« , on ne sait pas comment… Ils ont été jusqu’à mettre obstacle à l’action de cet homme. La question posée est immense et cruciale : tout homme peut-il librement agir au nom de Jésus, ou n’est-ce légitime que subordonné aux Douze ? Le « nom » de Jésus est-il une marque déposée à usage exclusif, ou est-il « libre de droit » ?

     La réponse de Jésus est catégorique : « Jésus dit : « Ne l’empêchez pas ! » Il reprend exactement le mot employé par Jean. Vous l’empêchiez ? Ne l’empêchez pas ! Cela tranche la question très clairement : le nom de Jésus n’est pas une « propriété » des Douze, il n’ont pas l’exclusive d’agir en son nom. Voilà qui appelle une belle ouverture, un beau regard émerveillé sur le monde et les personnes qui nous entourent. Peut-être sont-elles nombreuses à agir « au nom de Jésus », et avec des résultats bien meilleurs. Le maître ajoute une explication : « Car il n’est personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse vite mal parler de moi. » Faire un miracle est une traduction possible, mot à mot c’est faire un pouvoir, ce qu’on pourrait rendre aussi par accomplir une chose qu’il peut ou encore accomplir une chose qui peut, une chose qui change quelquechose. L’explication est apaisante, elle conforte l’émerveillement du regard, elle précise dans le même temps la tâche précise des Douze dans ce nouveau contexte : la manière dont on parle de Jésus. Ne pas mal parler de lui, faire en sorte qu’on ne parle pas mal de lui. [kakologuéô] c’est injurier, dire du mal, maudire : les Douze ne seront pas les seuls à parler de Jésus, mais ils doivent veiller à ce qu’aucune action faite en son nom ne conduise quiconque à le maudire. J’ai peur qu’il y ait aujourd’hui une grave faillite en ce domaine… Marc joint un autre adage, à la perspective tout aussi ouverte et positive : « Qui n’est pas contre nous est pour nous. » On voit que la communauté n’est pas définie, limitée positivement, c’est l’ensemble des personnes qui « ne sont pas contre » Jésus. C’est vaste, avec bien des inconnus ou des insoupçonnés…

     Tout aussi vaste l’adage suivant dessine-t-il la communauté, mais par un autre biais : « Oui, qui vous abreuve d’une coupe d’eau au nom de votre appartenance au messie, amen je vous le dis : il ne perdra pas son salaire. » Il s’agit cette fois d’actes d’amour, même modestes, même à l’endroit des disciples identifiés. A vrai dire, l’enchaînement des adages construit par Marc appelle une interprétation encore plus large : un simple verre d’eau offert à quelqu’un parce qu’il n’est « pas contre » Jésus vaut aux yeux de celui-ci. Autrement dit, le moindre acte d’amour ou de service, s’il n’est pas accompli volontairement contre Jésus et à cause de cela, « ne perdra pas sa récompense ».

     Mais nouvel avertissement, non seulement aux Douze mais à tous semble-t-il : « Qui sera occasion de chute pour un de ces petits qui croient, il est meilleur pour lui que soit mise une meule d’âne autour de son cou, et qu’il soit jeté à la mer. » Avertissement imagé, pittoresque, bien dans l’art de Marc ; avertissement terrible  pour quiconque viendra blesser ou dresser « contre Jésus » un de ceux qui n’étaient pas contre lui. A agir « au nom de Jésus » d’une manière que celui-ci désavouerait, on dresse contre lui des êtres de bonne volonté. C’est peut-être trop dire : disons qu’on les tient loin de lui, en dressant de lui un portrait perverti. C’est dans ce sens que Marc ajoute les précisions suivantes, afin que ceux qui agissent, ou marchent, ou regardent, « au nom de Jésus » de manière identifiable ou revendiquée , afin donc que ceux-là renoncent à agir, marcher ou voir plutôt que de risquer de tenir quiconque loin de Jésus : « Si ta main est pour toi occasion de chute, coupe-la : il est bon pour toi d’entrer mutilé dans la vie, plutôt qu’avec les deux mains t’en aller dans la géhenne, dans le feu jamais éteint. Et si ton pied est pour toi occasion de chute, coupe-le : il est bon pour toi d’entrer dans la vie boiteux, plutôt qu’avec les deux pieds être jeté dans la géhenne. Et si ton oeil est pour toi occasion de chute, jette-le dehors : il est bon pour toi avec un seul oeil d’entrer dans le royaume de Dieu, plutôt qu’avec deux yeux être jeté dans la géhenne, où leur ver ne périt, et le feu ne s’éteint. ». La responsabilité de partager la mission du Maître est décidément bien lourde, elle requiert les plus grandes précautions et un immense travail sur soi.

    PS : Une pétition vient de voir le jour, demandant en France une enquête parlementaire sur les crimes pédophiles dans l’Eglise de France. En voici le lien : pétition Je partage l’affirmation selon laquelle « Il nous importe non pas de faire éclater des scandales mais d’en faire cesser un, immense, celui du silence assourdissant de la hiérarchie catholique devant des souffrances qu’elle a, pour l’essentiel, sciemment ignorées ou même cachées pendant trop longtemps. Le retour de la crédibilité est à ce prix. » Je crois que l’authenticité évangélique de l’Eglise Catholique est gravement en cause. Mais l’Eglise, ce ne sont pas seulement, ni même d’abord, des évêques. Pie XII affirmait : « Les laïcs sont l’Eglise« . Si des chrétiens (et pas seulement, d’ailleurs) agissent contre les défaillances de leurs évêques, ce n’est pas « agir contre l’Eglise » ou « faire du mal à l’Eglise » —car le mal est déjà fait !—; au contraire, c’est l’Eglise qui réagit.

Dimanche 23 septembre : abus de pouvoir

Lire le texte de l’évangile sur le site de L’AELF.

     Jésus s’est donc manifesté de manière plus entière à ses disciples : il n’a pas récusé le titre de Messie (ou Christ) que lui a donné Pierre, mais a d’une part interdit qu’on en use, d’autre part choisi de le compléter d’une manière incompréhensible et apparemment incompatible avec l’annonce de sa Passion et de sa mort. Oui il sera porteur d’une  continuelle victoire, mais dans une perpétuelle défaite. Quel paradoxe ! Cela change tout pour qui veut le suivre, et tous sont prévenus : les conditions sont désormais de se renier soi-même (c’est-à-dire d’accepter de n’être pas soi-même le sauveur), de « porter sa croix » et alors, à ces deux conditions, de le suivre.

     Mais Jésus a fait plus pour se manifester : il a aussi pris avec lui précisément Pierre, avec les deux frères Jacques et Jean, et a été métamorphosé devant eux sur la montagne. Il leur est apparu discutant avec Moïse et Elie, les deux personnages à qui la tradition juive reconnaît le titre de « schaliah », c’est-à-dire de ministres plénipotentiaires de Dieu, d’hommes à qui a été dévolu la capacité d’engager Dieu lui-même par leurs initiatives. Tout cela constitue du nouveau, et les disciples ont besoin de « décanter », de mieux saisir tout cet ensemble, d’entrer dans ce que Jésus leur manifeste désormais de lui-même. Il « commence à les instruire« , comme nous l’avons vu la semaine dernière : c’est lui qui seul peut leur servir de guide. Cette instruction se fait d’abord à l’occasion de la guérison d’un enfant épileptique : les disciples qui étaient restés au pied de la montagne n’y sont pas parvenus, et Jésus va le faire, en appelant la foi du père de l’enfant, et de telle sorte que l’enfant va sembler mort mais reprend vie (l’annonce du mystère pascal reste constante). Et nous voilà au passage d’aujourd’hui.

     « Sortant de là, ils font route à travers la Galilée,…« , jusque-là, rien que d’assez habituel, « et il ne voulait pas que qui que ce soit le sache;… » : voilà qui est plus étonnant. Il va partout, il fait le tour des villes, des bourgades, des villages, mais voilà qu’il semble se méfier de la foule : alors qu’il dialoguait avec le père de l’enfant épileptique, il s’est dépêché de guérir son fils parce qu’une foule commençait de se former autour d’eux. Et maintenant, il veut traverser la Galilée sans que qui que ce soit le sache. Sans doute aussi se sait-il recherché par les autorités : s’il annonce sa mort, c’est que corrélativement il sait qui la veut et qui en a les moyens. Et de fait, Marc ajoute : « il enseignait en effet ses disciples et leur disait que le fils de l’homme est livré aux mains des hommes, et ils le tueront, et tué après trois jours il se dressera. » Le fils de l’homme aux mains des hommes : les mots se font écho, et laissent entrevoir la nature profonde du drame qui se noue. Venu en faveur des hommes, ceux-ci s’emparent de lui et le tuent.

     Mais il y a aussi, dans ce rapprochement de mots, un paradoxe qui s’accentue. Le « Fils de l’homme », c’est une autre figure de salut dessinée par l’espérance d’Israël. Le « messie », c’est une figure politique, un salut « horizontal » : un homme (suscité par Dieu, certes) rassemble les autres pour réaliser l’Israël idéal et accomplir l’Alliance, avec des moyens d’ici-bas comme la lutte politique, la lutte armée, etc. Le salut est réalisé entièrement en ce monde-ci. Jésus ne veut pas qu’on l’annonce sous ce vocable, mais il ne reproche pas à Pierre son usage. Le « Fils de l’homme », en revanche, c’est un vocable choisi par Jésus lui-même, avec toute la vraisemblance historique possible, car si les évangélistes mettent ce mot dans la bouche de Jésus à son propre sujet, nul autre ne l’emploie, et pas non plus en dehors des évangiles : nul n’a osé. Le « Fils de l’homme », c’est une figure surnaturelle ou merveilleuse, un salut « vertical » : un être céleste qui vient d’auprès de Dieu (façon Goldorak) et réalise la promesse divine de salut, remportant avec lui tous ceux qu’il aura sauvés. Le salut est réalisé entièrement dans l’autre monde, celui de Dieu, et consiste presque dans le fait d’être tiré de ce monde-ci. Mais que le « Fils de l’homme » soit « livré aux mains des hommes« , voilà qui est encore plus impensable que pour le messie !! Jésus énonce des choses absolument inaudibles pour ses disciples, comme pour quiconque alors, du reste.

     Réaction des disciples ? « Eux cependant ne comprennent pas ce mot, et ils ont peur de l’interroger. » Ils ont même peur de l’interroger. Le verbe [fobéô] donne phobie, il est fort, ce n’est pas une petite peur. Il y a quelque chose dans les mots de Jésus qui les effraye vraiment, qui les effraye au point de ne pas vouloir en savoir plus. Or c’est déjà la deuxième fois, selon Marc, que Jésus leur dit clairement à quoi il faut s’attendre à son sujet. La première fois, cela s’est mal passé : Pierre l’a pris à part pour lui dire qu’il ne fallait pas parler comme ça. Cela se passera-t-il mieux cette fois-ci ? C’est plutôt mal parti mais on ne sait jamais…

     Les voilà à Capharnaüm. Une fois arrivés « à la maison » comme dit toujours Marc, c’est-à-dire vraisemblablement chez Pierre où ils sont logés chaque fois qu’ils sont dans cette ville, Jésus interroge ses disciples. Eux avaient peur de lui poser la moindre question, mais lui non. « Vous dialoguiez à quel sujet, en chemin ? » A vrai dire, le verbe [dialoguidzomaï] signifie d’abord calculer, faire ses comptes, calculer exactement en soi-même; il signifie aussi distinguer par la réflexion, discuter. Jésus a entendu en chemin ses disciples discuter, mais sur le ton de ceux qui font ou demandent des comptes, le genre de discussion animée dans laquelle un intérêt, voire plusieurs intérêts, est ou sont en jeu. Il n’est pas intervenu alors, mais maintenant il n’a pas peur, lui, d’interroger. « Eux cependant se taisaient;… » : décidément, le silence est permanent. La peur encore ? La honte, cette fois ? C’est terrible cette manière de garder le silence quand il faudrait parler. Il y a des silences coupables : les seuls qui sont justifiés sont ceux qui sont animés par l’amour, ceux qui sont faits pour permettre à quelqu’un de grandir. Mais là, il s’agit de silence pour se dérober.

     Marc donne l’explication : « Entre eux en effet ils discutaient en chemin qui est le plus grand. » Pourquoi un tel sujet ? C’est transparent : ils ont peur d’interroger Jésus sur la suite dont il parle pourtant ouvertement, mais ils commencent tout de même à saisir que cela va mal finir pour lui. Leur discussion, et l’on comprend qu’elle soit âpre car les intérêts en sont grands, est de savoir qui va être le chef après ! Sans pudeur, les querelles de successions commencent déjà, et les querelles de pouvoir ! On comprend qu’ils se taisent : de tels échangent montrent pour Jésus un attachement qui n’est pas exempt de calculs ni d’ambitions, au point de s’accommoder somme toute assez vite de sa disparition annoncée.

     Ils se taisent mais Jésus n’est pas dupe. « Et s’étant assis, il appela les Douze » : l’instant est solennel, on pourrait traduire « siégeant, il convoque les Douze« . Ce sont les mêmes mots que Matthieu emploiera avant que Jésus n’énonce les Béatitudes, décrivant cette attitude souveraine, cette autorité incontestable et… unique. Il appelle, ou convoque, comme il a appelé déjà à sa suite, il y a comme un recommencement ici. Et ce sont clairement les Douze, donc ceux à qui il a confié une fonction très particulière, ceux qu’il a « établi pour être avec lui et pour les envoyer proclamer avec pouvoir de chasser les démons » (ainsi s’exprime Marc, Mc.3), ce sont clairement eux et pas tous les disciples qui doivent être instruits. La tentation du pouvoir s’est manifestée chez eux, et il faut y porter remède : il va le faire sur deux plans, celui des rapports entre eux et celui des rapports avec les autres.

     D’abord les rapports entre eux : « Si quelqu’un veut être premier, qu’il soit dernier de tous et serviteur de tous. » [prôtos], c’est bien le premier, autant avec l’idée d’espace que celle de rang ou de nombre. [eskhatos], c’est bien le dernier, exactement dans les mêmes ordres d’idée, c’est l’opposé exact. [diakonos], c’est celui qui est au service de, ou celui dont on se sert : autrement dit, il ne s’agit pas seulement de celui qui se met gracieusement et volontairement au service, comme il veut et quand il veut, c’est aussi celui auquel on assigne des tâches ou auquel on fait jouer un rôle sans qu’il le veuille. Alors voilà le remède à cette tentation du pouvoir : « si quelqu’un veut… », cela arrive, ce n’est d’ailleurs pas forcément mauvais en soi : il faut bien qu’il y ait parfois un ou des premiers. Mais il y a des conditions pour épurer ce désir, c’est d’être (et pas de « vouloir être » ou « prétendre être ») exactement le contraire, le dernier. Et cela se manifeste par le fait d’être serviteur au sens explicité plus haut, de se voir assigner des tâches ou des rôles par tous les autres, tous les autres. Il ne s’agit pas de parader et de cacher ses appétits de pouvoir derrière un écran de mots, en disant à qui veut l’entendre « mais je suis au service, mais c’est un service que j’assume. » Il faut accepter de se voir dicter par tous le rôle et les tâches. C’est finalement se faire déposséder du pouvoir lui-même (qui repose dans les autres tous ensemble, puisqu’ils assignent rôle et tâches) pour n’être investi que de la charge de la première place. Inutile de dire qu’elle a sans doute beaucoup moins d’attraits…

     Ensuite, les rapports avec les autres : et là, il y a une petite mise en scène. Jésus place un enfant, un petit enfant, au milieu d’eux. A priori, un enfant est à cette époque tenu pour un ignorant, quelqu’un qui n’a pas encore de place sociale. C’est pour cela qu’ailleurs, les disciples écartent les enfants qui veulent s’approcher de Jésus : ce n’est pas qu’ils n’aiment pas les enfants, mais c’est par considération pour Jésus et son enseignement (en effet, plus on estimait l’enseignement d’un Rabbi, plus son auditoire devait être restreint et trié sur le volet, avec l’exigence d’avoir déjà reçu d’autres enseignements). Et « le portant dans ses bras« , preuve qu’il est encore tout petit mais aussi qu’il se comporte avec lui comme un parent proche, « il leur dit : quiconque recevra l’un de ces petits enfants en mon nom, c’est moi qu’il recevra; et quiconque me recevra, ce n’est pas moi qu’il reçoit mais celui qui m’a envoyé. » Le geste est parlant : recevoir, c’est comme on reçoit un petit enfant. On ne lui pose pas de question, on ne lui pose pas de conditions, on lui ouvre les bras et on le serre sur son cœur. MAIS, dans le même temps, et c’est me semble-t-il le sens de la parole prononcée par Jésus, on est averti que ce petit n’est en rien le jouet dont on dispose : il a la dignité, mieux : il est la présence même du seigneur et du maître. Celui qui exerce une autorité en ce monde doit recevoir les plus petits qui viennent à lui comme il reçoit son maître, et même le maître de son maître. Celui qui est reçu ne saurait en aucun cas être instrumentalisé, écrasé, soumis, au contraire.

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     On le voit, Jésus est sans pitié pour l’appétit de pouvoir. C’est qu’il connaît cette tentation pour la plus grande. Marc ne rapporte pas de tentations de Jésus au désert dans le détail, c’est Matthieu et Luc qui auront cette idée, toute littéraire : et en effet, comment rendre compte d’une réalité constante, sinon en l’inscrivant dans un récit qui la fasse apparaître ? Mais nos trois auteurs savent, les uns comme les autres, que Jésus se bat  -et victorieusement- constamment contre ces trois grandes formes de tentation du pouvoir, celle de rendre dépendant de soi (« dis que ces pierres deviennent du pain »), celle de fasciner (« jette-toi en bas ») et celle de se compromettre ou de transiger avec son cœur (« prosterne-toi devant moi pour m’adorer »). Prévenu contre la monstruosité de la tentation du pouvoir, la plus grande, la plus insidieuse, la pus destructrice, Jésus est intransigeant, et d’autant plus avec ceux qui lui sont les plus proches, avec ceux qu’il invite à partager sa mission.

     Il est significatif que l’atteinte portée aux enfants soit la marque de l’abus de pouvoir. Cet évangile juge les responsables, c’est devant lui qu’ils ont à rendre des comptes. Or en matière d’abus de pouvoir, ce sont les Douze qui sont convoqués par Jésus : c’est là qu’est l’abus de pouvoir ultimement responsable de ce qu’ont subi et que subissent encore de nombreux enfants.

Dimanche 16 septembre : s’ouvrir par la foi.

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     L’évangile de Marc a beau être le plus court des quatre, les lectionnarofacteurs nous en font sauter une sous-section entière : pas de seconde multiplication des pains, pas d’exigence des Pharisiens de donner un signe, pas d’épisode d’incompréhension totale avec les Douze dans la barque (sans doute faut-il éviter de laisser penser aux fidèles que les Douze ou leurs successeurs pourraient parfois ne rien comprendre à Jésus…), et pas de guérison difficile de l’aveugle à Bethsaïde. Ami lecteur, on fait le tri pour toi : il paraît qu’il y a dans l’évangile des choses qu’il vaut mieux que tu ne lises pas…

     Bien, nous voilà donc au seuil d’une nouvelle section du témoignage de Marc, la cinquième : Jésus y est montré dans sa relation avec ses disciples, mais avec la présence forte désormais de la Passion annoncée. Nous sommes encore géographiquement loin de Jérusalem, mais Marc nous y emmènera dès la section suivante : pour l’heure, nous sommes toujours en Galilée. Il y a deux temps dans cette section-ci : d’abord la manifestation de Jésus, ensuite l’instruction qu’il fait de ses disciples, en rapport avec ce qu’il a manifesté de lui-même, de son mystère.

     « Et Jésus sortit avec ses disciples vers les villages (ou : les quartiers) de Césarée de Philippe« . De nouveau il s’éloigne du lac de Tibériade et repart nettement vers le nord, en zone hellénistique. C’est dans ces zones, on s’en souvient, que sa réputation le précède avec une certaine confusion. « Et en chemin il interrogeait ses disciples, en disant : qui les hommes disent-ils que je suis ? » On comprend bien la question étant données les régions traversées : il ne s’agit pas d’auto-complaisance : « qu’est-ce qu’on pense de moi ? », mais plutôt de renseignements concernant cette confusion qu’il faudra bien affronter. Jésus s’aventure dans des régions qu’il n’a jusqu’à présent pas parcourues, il a déjà expérimenté qu’on se précipitait sur lui à cause de sa réputation de thaumaturge, d’homme qui accomplit des choses étonnantes, peut-être magiques dans la pensée de certains. On peut entendre sa question comme voulant dire : de quoi devrais-je me garder, cette fois ?

     On connaît la réponse des disciples : Jean-Baptiste, Elie, l’un des Prophètes… Ce n’est déjà pas si mal, dans le fond ! Dans tous les cas, il s’agit de références bibliques, ou d’une actualité récente (pour Jean-Baptiste). Et dans tous les cas, il s’agit de référence prophétique, c’est-à-dire qu’on tient Jésus avant tout pour un porte-parole, pour quelqu’un dont la parole est précieuse avant tout. Ces titres, inattendus en de telles régions, ont peut-être étonné les disciples aussi. Comment ont-ils réagi ? Ont-ils corroboré ces dires, ou bien les ont-ils infirmés -et dans quel sens ? D’où sa question : « Et vous alors, qui dites-vous que je suis ?« 

     « Répondant alors, Pierre lui dit : tu es le Christ. » On s’attendait à ce que la réponse de Pierre commence par « nous disons que… » Mais Pierre a reçu la question différemment, il l’a reçu non comme une question à un collaborateur à cause du partage d’une mission, mais plutôt comme une question beaucoup plus personnelle. Autrement dit, la question l’a touchée au fond du cœur, elle l’a saisie. Soudain, il y a entre Pierre et Jésus un cœur à cœur. Comme s’il n’était pas possible de dire à d’autres, au sujet de Jésus, autre chose que ce qu’on lui dit en permanence à lui du fond de soi.

     On connaît la plaisanterie : « Jésus dit : « Que dites-vous que je suis ? » Pierre, prenant une grande respiration, dit en un souffle : « Tu es la théophanie eschatologique qui nourrit ontologiquement l’intentionnalité de nos relations subconscientes et interpersonnelles ! » Jésus dit : « quoi ??? » Mais Pierre ne put répéter car il ne se souvenait plus… » Heureusement, la réponse de Pierre est bien plus simple. D’abord parce qu’il répond à la question « qui ? », et non à la question « quoi ? » : c’est capital ! Il s’agit avant tout d’une relation personnelle, non d’un savoir. Il s’agit de l’entrée en intimité avec une personne, non d’une définition. Il s’agit de mots qui ouvrent sans épuiser, non de mots qui sont une clôture et qui ont épuisé une réalité.

El Greco Doménikos Theotokópulos Greek-born Spanish Mannerist painter

     Pierre dit « le Christ » (du grec [Khristos], celui qui a reçu un [khrisma], une onction), on pourrait traduire « le Messie » (de l’hébreu [messiah] : exactement le même sens qu’en grec). Dans les deux cas, il s’agit moins d’une traduction que d’une retranscription. La référence est à l’Ecriture, au passé d’Israël, à l’espérance que celui-ci a fait naître. David a reçu de Samuel l’onction royale, sa figure a été peu à peu construite en modèle au point de faire naître une espérance, espérance d’un « nouveau David », espérance d’un roi parfait, espérance d’une figure politique reconstituant le Grand Israël et assurant cette fois-ci une suprématie mondiale en même temps qu’un culte parfait. C’est cela que dit Pierre : Jésus est, il en a la conviction profonde, celui qu’on attendait, celui qui va tout reconstituer, celui qui va prendre la tête de tous les Juifs pour reconstituer le Grand Israël. On comprend un peu pourquoi Jésus lui interdit, ainsi qu’aux autres, de n’en rien dire à personne : voilà qui troublerait encore plus les choses.

     D’où vient que Pierre fasse une telle affirmation, ou plutôt une telle « confession » ? On sait que l’attente d’un Messie était l’une des grandes attentes dans le judaïsme d’alors : le Messie était l’une des figures qui incarnait le salut. Et des messianismes, il y en a encore : de ces élans qui mettent leur espoir dans la politique ou dans une solution politique. Et il y a une véritable noblesse dans la chose politique, il y a un vrai service possible de l’humanité. Mais attendre que ce soit LA solution, LE salut… Pierre aurait-il mieux fait de rester plus en retrait, dans une sorte de scepticisme ou d’attentisme, sans se déclarer ? Non, il y a une vraie grandeur de sa part à s’être risqué. Il a pris le risque d’une parole personnelle, il fait un pari.

     Et l’acte de foi est toujours une sorte de pari, et c’est sa beauté. Blaise Pascal, et les Jansénistes après lui, construisaient ainsi leur « pari » : vis comme si Dieu existait (sous entendu : et comme la foi catholique le demande); si tu gagnes ton pari, tu gagnes tout (puisque tu auras vécu selon la foi et en seras donc récompensé); si tu perds ton pari, tu ne perds rien (puisque n’existe même pas celui qui pourrait te punir). Et d’avancer que, aux yeux des hommes, vivre selon que l’exige la foi catholique gagne la meilleure des réputations. Mais nombreux aujourd’hui sont ceux qui pourraient dire, sur la base de leur propre expérience ou d’expériences entendues, « si je vis ainsi, j’aurai tout perdu » ou « j’ai vécu avec ces gens-là, et ma vie est brisée » : les évènements récents qui secouent l’Eglise catholique ne donnent pas « envie » d’imiter ou de vivre sur ce modèle. Le pari a changé, il est bien plus personnel, il est comme une ancre lancée dans cet océan qu’est l’autre en son mystère, avec l’espoir de s’attacher à lui. Je t’ouvre mon cœur, je te laisse entrer dans mon existence, je parie que je vais y gagner. Et je voudrais que toi aussi…

     Jésus ne récuse pas l’affirmation confessée par Pierre. Mais il la complète, il la nuance, il la contre-balance. « Il commença [èrxato] à les enseigner. » L’expression est à prendre ici dans l’absolu : dans l’écriture de Marc, c’est bien à partir de ce point que commence de la part de Jésus et à l’adresse de ses disciples un enseignement très construit, très volontaire et assez systématique. Et c’est la première annonce de sa passion, en termes on ne peut plus clairs, et Marc souligne cette clarté. Pour les disciples, pour n’importe quel auditeur d’ailleurs, c’est incompréhensible : comment le chef politique triomphal peut-il être en même temps celui qui souffre du fait des autorités religieuses et qui meurt ? Ce sont deux destinées absolument contraires, selon les figures que l’attente a dessinées. Et le même Pierre ouvre à nouveau la bouche, il prend l’initiative de tirer Jésus à part pour lui parler seul à seul et lui faire des remontrances. Dire des choses comme cela ne se fait pas. Ce n’est pas glorieux du tout. Ça ne mobilise pas les troupes non plus. Ce « plan com. » est pourri.

     Et Jésus renverse les remontrances, en l’appelant « satan » : celui qui a osé dire ce qu’il avait au fond du cœur, le voilà qui est maintenant, presque immédiatement après, dans le rôle du tentateur ! Et Jésus de le renvoyer à sa place de disciple : « derrière moi ! » Toi, tu suis. Ou pas, c’est comme tu veux. Mais c’est moi qui mène les choses, c’est moi qui prends l’initiative. Croire, c’est aussi se situer résolument comme disciple, à la suite. C’est laisser l’initiative au seul Jésus, et situer sa vie en réponse. Le choix de croire révèle ce que l’on a dans le cœur : des élans magnifiques, et des a priori qui ferment à l’autre. Nous avons souvent un mélange des deux. Confrontés à Jésus, les deux se révèlent. Cela ne doit pas faire peur, c’est une forme de « purification », comme quand la bûche est atteinte par la flamme : déjà elle brûle, déjà elle éclaire, mais elle exsude aussi des fumées noirâtres et bave ce qu’elle contient, jusqu’à ce qu’elle soit tout entière transformée en feu. N’ayons pas peur de nous lancer, n’ayons pas peur d’avoir à devenir.

Dimanche 9 septembre : rester ouvert.

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      Nous poursuivons notre chemin avec Marc. Un passage à sauté : alors que Jésus est  sorti des strictes frontières du pays et qu’il est passé dans le pays de Tyr, une femme syro-phénicienne (donc une étrangère) est venue le supplier de délivrer sa fille d’un démon, ce qu’il a fait au terme d’un dialogue étonnant. Maintenant, il est toujours en dehors du pays : passant par Sidon, il se dirige vers le lac de Galilée et Capharnaüm, mais le voilà en plein territoire de la Décapole. Ce nom est grec, il désigne dix villes à l’Est du Jourdain (dans la Syrie et la Jordanie d’aujourd’hui), fondées par des Grecs ou des Macédoniens (Alexandre-le-Grand était Macédonien), de culture grecque donc, et qui ont constitué dans l’Antiquité une ligue. La Damas et l’Amman d’aujourd’hui en faisaient partie. La précision n’est pas dénuée d’intérêt : ce chemin pour aller de Tyr à Capharnaüm n’étant pas, et de loin, le plus direct, puisqu’il parcourt un grand arc vers le nord puis l’est et le sud avant de revenir vers l’ouest, on comprend qu’il s’agit d’un choix délibéré de Jésus qui passe du temps « hors-frontières » et fait déjà passer l’évangile en dehors des seules limites d’Israël. Ici, dans une zone de culture hellénistique.

     « Et ils lui amènent un sourd et mal-parlant et ils le supplient de lui imposer la main. » Sa réputation, là encore, l’a précédé, celle d’un thaumaturge, d’un guérisseur aux pouvoirs étonnants. Qui ça « ils » ? Sans doute les gens du crû. Qui lui amènent-ils ? Le mot [kôfos] signifie littéralement émoussé, au sens de ce qui a perdu sa force ou son usage. Il signifie ensuite silencieux ou muet, ou encore sourd et même sourd-muet; il peut même signifier myope ou faible d’esprit. En général, ce qui s’émousse, c’est ce qui a beaucoup ou trop servi : peut-être notre homme a-t-il beaucoup écouté, et voilà qu’il ne peut plus le faire… Il n’est pas seulement [kôfos], il est encore [mogilalos], littéralement qui parle avec effort, péniblement, avec souffrance. La perte de l’ouïe a rendu pénible et difficile l’usage de la parole. Il n’en est pas incapable, mais il n’a plus de « retour » auditif et du coup ne maîtrise plus sa propre parole. Peut-être nous arrive-t-il à nous aussi de nous sentir « émoussés », sans pointe ni tranchant, incapable de plus faire la part des choses ou sans pénétration de l’esprit. On n’y comprend plus rien, et du coup on ne sait plus quoi dire, on reste hébété.

     Ceux qui le présentent à Jésus le [parakaléô] : c’est mander, appeler auprès de soi, appeler au secours, prier, invoquer, exhorter, provoquer… on voit qu’il n’y a pas un sens univoque dans ce mot choisi par Marc, et sans doute est-ce à dessein. Leur attitude n’est pas limpide, ni peut-être unanime, ils ne savent pas très bien comment se situer par rapport à lui. Il y a ceux qui ont plutôt tendance à intimer l’ordre, ceux qui sont portés vers l’invocation, ceux qui voudraient apitoyer, ceux qui appellent un secours, ceux qui cherchent à le faire agir soit en le convainquant soit en le provoquant. On pourrait retrouver là bien des attitudes intérieures qui sont les nôtres quand il s’agit de prier par exemple : avant de se poser au fond de soi avec simplicité, notre esprit circule facilement et très vite d’une de ces attitudes à l’autre, un peu comme une balle de flipper. Et de fait, dans l’Antiquité classique (n’oublions pas que nous sommes ici en zone grecque), on a un peu toutes ces attitudes avec les divinités.

     Quelle que soit la méthode employée, il faut parvenir à ce que le thaumaturge, le « superman », mette sa main au-dessus de cet homme. [epéïmi], c’est littéralement être sur : ce n’est pas seulement une action qu’on cherche à provoquer, c’est une attitude, un état. Il faut que cela dure, il faut que la main avec le symbole qu’elle constitue de la force, de l’agir aussi, de la puissance, que la main soit durablement au-dessus de cet homme. Ils ont déjà décidé du geste, parce qu’ils ont une idée claire de la conséquence qu’ils attendent. Si la force du thaumaturge dont on leur a parlé repose sur cet homme, il ne sera plus émoussé. Il retrouvera son tranchant, son acuité, sa pénétration. S’agit-il bien d’une absence de force, est-ce bien la main ou le bras (c’est le même mot en grec) qui doivent rendre les facultés ?

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     Mais Jésus commence par le tirer « depuis la foule, à part« . Il y a des cohues où on ne s’entend plus penser. Il y a des brouhahas où on ne sait que dire et où l’on ne s’entend pas non plus parler. D’abord se retrouver. Revenir à soi. Et là, pas d’imposition durable des mains, genre « ordination » : il lui fourre les doigts (c’est bien un pluriel) dans les oreilles et « crachant, atteignit sa langue« . Voilà une drôle de médecine, de celles dont, à choisir, on préfèrerait ne pas goûter. Quelle extraordinaire proximité, promiscuité même ! Il y a un engagement physique de l’un comme de l’autre. C’est étonnant, alors qu’il lui suffit parfois de prononcer une parole pour provoquer une guérison ou chasser un démon (et l’épisode immédiatement précédent se passe ainsi !). S’agit-il d’une communication physique, d’une sorte de transfusion ? Non : si la salive du crachat correspond à celle qui fait vivre la langue et permet de parler (la bouche sèche, au contraire, coupe la parole), les doigts dans les oreilles, eux, empêcheraient plutôt d’entendre ! Et je ne pense pas que la symbolique du « casque-audio » ou des écouteurs soit ici valable, elle est trop anachronique…

    Mais Jésus dit quelque chose ce faisant : « regardant haut dans le ciel, il gémit et lui dit : « Effatha », ce qui est : sois ouvert ! » [sténadzô], c’est gémir, pousser des gémissements : il s’agit d’un cri de douleur ou de peine, poussé à haute voix. Soit l’opération est difficile, douloureuse, soit la situation de celui qu’il s’agit de délivrer est objet de douleur. Pas facile de choisir, peut-être d’ailleurs ne faut-il pas ? L’ordre donné emploie le verbe [dianoïgô], qui veut dire entrouvrir, ouvrir de manière à faire communiquer (comme on perce un canal). Mais il s’agit d’un impératif passif : celui à qui l’injonction s’adresse ne fait pas l’action, il la subit. C’est un autre qui ouvre, qui reconstitue la communication. On imagine sans peine que c’est celui qui est dans les profondeurs du ciel où Jésus a regardé. Tout se passe comme si Jésus avait tenu à ne pas passer pour le thaumaturge puissant dont sa réputation chez les non-Juifs a construit l’image : il œuvre loin de la foule, il fait avec difficulté et effort, et ce n’est d’ailleurs pas lui qui opère mais celui qui est dans le ciel. Lui n’est qu’un intermédiaire.

     Le mot « ouvrir » est néanmoins une clé : quand l’écoute et la parole s’émoussent, c’est qu’il y a un problème d’ouverture. On se referme si vite. Avec le temps, notamment, j’ai l’impression qu’on s’ouvre moins facilement. Peut-être ne traduis-je ici que mes propres tendances, hélas pour moi. Mais j’ai vraiment l’impression que rester ouvert est toujours à reprendre. Et l’expérience de la vie tourne presque au piège : on croit avoir vécu de nombreuses choses, rencontré de nombreuses situations, avoir désormais fixé à l’ouverture les portes de son être. Mais il doit y avoir des grooms cachés, secrets, qui referment les portes. Peut-être que dès qu’il y a des certitudes, il y a des fermetures : entendez-moi bien, je ne fais pas profession de scepticisme généralisé, même si c’est très à la mode ! Ce que je dis est subjectif : oui, il y a des choses certaines, objectivement. Mais c’est s’imaginer que je les saisis pour toujours, définitivement, qui est une illusion. La vie est un mystère, vaste comme un océan. Dès que je veux refermer la main sur l’eau, je n’y garde plus rien. Dès que j’accepte de garder la main ouverte, sans rien « saisir », j’ai tout l’océan dans ma main. Il ne se laisse pas posséder, et la vie non plus, et les autres non plus.

     Je ne peux me garder seul de me refermer : le passif employé par Jésus m’apprend qu’il faut l’intervention de quelqu’un d’autre; Peut-être pas que d’un seul. Ce sont les autres qui vont faire que je suis ré-ouvert, et par des interventions très dérangeantes qui vont m’atteindre au-delà de la « zone » où je les admets normalement. Il y a des actions qui vont m’apparaître indécentes, outrancières, très déplacées, des doigts dans les oreilles, des crachats sur la langue. Pourvu qu’ils m’ouvrent : l’opération est difficile, elle pourrait me renfermer encore plus…. J’espère qu’ils prendront ce risque, néanmoins. Et que du haut du ciel, il m’ouvrira à nouveau.

Dimanche 2 septembre : gare aux rites !

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Bonne rentrée à vous tous ! Retour dans l’univers de s.Marc. Me voilà à nouveau contraint de resituer le passage d’aujourd’hui dans son œuvre. Et toi, cher lecteur, tu vas supporter cela avec patience, alors que tu es pressé d’en venir au texte ! Je compatis, mais je veux nous donner, à toi comme à moi, un maximum de chances d’accéder au sens sans trop d’erreur…

     Ainsi donc, où en sommes-nous avec ce texte (d’ailleurs servi avec des trous !) ? Il est en plein centre d’une grande partie (ou sous-partie) de cet évangile qu’à la suite d’autres, nous avons appelée « les pains et l’inintelligence des disciples ». Il y a eu un premier temps sur les témoins de Jésus : envoi des Douze, jugement intellectuel d’Hérode, martyre de Jean-Baptiste. Puis un deuxième temps où les disciples sont eux-mêmes surpris par le mystère de Jésus : la première multiplication des pains, la marche sur l’eau de Jésus et un sommaire sur les guérisons opérées par celui-ci. Vient ensuite  —troisième temps—  notre passage, contre les traditions pharisiennes et sur la vraie pureté. Suivront un quatrième temps où l’évangile est inauguré « hors les murs », en terre païenne, et un cinquième et dernier temps où les disciples se révèlent inaccessibles au mystère et qui s’achève significativement sur la guérison difficile, en deux temps, de l’aveugle de Béthsaïde. On voit bien se dessiner tout un ensemble où le mystère s’épaissit, où la suite de Jésus se révèle plus difficile que prévue, où le comprendre confine à l’épreuve. Et cela, parce qu’il ne cesse de surprendre, de dépasser les limites jusque-là reçues. Les questions abondent dans cette sous-partie, et en effet il faut nous y interroger sur Jésus, nous laisser aussi interroger par lui et sa manière de faire. Et au centre de ces interrogations, celles que soulèvent aujourd’hui Jésus : il faut s’attendre à ce que le déplacement auquel il nous invite ne soit ni aisé ni évident.

     Ce sont les Pharisiens qui se rassemblent, [sunagontaï], auprès de lui ou tournés vers lui, ainsi que quelques scribes venus depuis Jérusalem. On ne sait pas pourquoi, mais ce n’est pas un hasard puisqu’ils sont nombreux et que certains viennent de loin. Il y a sans doute là une observation attentive menée par des responsables religieux, pas tant les gardiens des rites (les prêtres) que les gardiens des traditions, ceux qui ont à cœur les pratiques religieuses quotidiennes. Rappelons-nous encore une fois que les Pharisiens, devant le risque d’une dilution du Judaïsme parmi les Nations, sont les inépuisables scrutateurs de l’Ecriture et les inventeurs de tous les préceptes qu’ils y trouvent pour faire de la vie domestique, quotidienne, commune, une vie « à part ». Tous les rituels domestiques s’inventent ici afin de constituer entre le Juif fidèle et « ceux des Nations » une « haie » intérieure qui maintienne dans une vie à part le peuple mis à part.

     Et en observant, les voilà qui notent tout de suite des négligences : certains des disciples (pas tous, mais [tinas tôn mathètôn], certains ou quelques uns des disciples) mangent les pains —toujours ces fameux pains de froment, comme ceux qui ont été multipliés— avec les mains « communes »,  « de tout le monde« , [koïnaïs], « c’est-à-dire non-lavées » ([aniptos] = non lavé, ou : qui ne peut être lavé). Marc traduit pour les non-initiés, mais le problème de ces gens-là est bien la première expression : il faut en tout se distinguer de « tout le monde », des « nations », et donc il n’est pas question de manger « comme tout le monde ». Et Marc de décrire un peu plus en détail le genre de « traditions » que pratiquent ces gens-là.

        Ils pensent en effet défendre et respecter des traditions, la « tradition des anciens ». Dans les faits, eux-mêmes et leurs prédécesseurs ont simplement extrait des Ecritures, voire de certaines interprétations des Ecritures, des pratiques qu’ils ont érigées en rituels et qu’ils ont canonisées. Plus moyen d’être un Juif authentique sans faire ainsi. Mais les « anciens » n’ont jamais fait ainsi…. Qu’importe ! Comme le répond Sétoc à Zadig qui s’indigne de la pratique du bûcher où les jeunes veuves doivent se brûler elles-mêmes, « Qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée ? Y a-t-il rien de plus respectable qu’un ancien abus ? » (Voltaire, Zadig, ch.XI). Car l’ancienneté donne beaucoup de valeur à un rite, aux yeux d’un ritualiste ; mais pour qui fait usage de l’esprit, que ce soit l’intelligent ou le spirituel, l’antiquité d’une pratique est de peu de poids, car l’esprit est vivant, toujours actuel, toujours nouveau.

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     En fait, le rite a une double dimension, inclusive ou exclusive. Il peut servir à inclure les personnes ou à exclure des personnes : c’est une question d’accent. Et les ritualistes se distinguent souvent par l’accent exclusif : le rite devient toujours plus détaillé, toujours plus précis, toujours plus difficile à réaliser en perfection. Toujours moins nombreux sont ceux qui le font « comme il faut ». Il porte en lui-même une surenchère, visant à faire apparaître ceux qui le pratique comme toujours plus zélés. C’est une impasse, et c’est un centrement sur soi. Historiquement, le grand siècle de la liturgie, la période où se sont élaborées le plus grand nombre des rituels catholiques en Occident, les VI°-VIII° siècles, correspondent aux âges les plus obscurs de l’histoire de la spiritualité. Il semble que l’un chasse l’autre. Et cette tendance actuelle avérée me fait bien peur…

     La réaction de Jésus est d’ailleurs forte : en citant Isaïe, il dénonce le culte ainsi formé comme vain, vide. Creux. Sans âme. L’attention au rite, à la manière de l’exécuter, concentre sur l’homme, qui seul fait des rites. Par conséquent il détourne de l’écoute, qui est ouverture non conditionnée sur l’autre. Et il détourne forcément de Dieu, d’une écoute de Dieu. L’exemple qu’il donne, et que nos joyeux fabriquants de lectionnaire ont supprimé, est explicite : l’appel à la charité et la piété filiale envers ses parents se trouvent vidés de substance par une fausse piété qui déclare « sacrée » les moyens pour les secourir. Il faut toujours se méfier de cette catégorie du « sacré » : elle n’est pas évangélique. Ce sont toujours les hommes qui décrètent une chose « sacrée », et c’est la porte ouverte à tous les abus. La catégorie évangélique, c’est le « mystère », et c’est bien différent, irréductible au rite. Nous avons tous besoins de rites ou de rituels pour vivre : le tout est de ne pas les sacraliser, afin de les évangeliser et, le cas échéant, d’en changer.

     La conclusion de Jésus, que Marc lui fait répéter deux fois (c’est dire s’il tient à enfoncer le clou dans l’esprit de ses auditeurs ou lecteurs), c’est que c’est bien l’homme, son cœur, qui fait de l’impur. Non qu’il ne fasse que cela, bien sûr ! Mais rien de tout ce que Dieu a fait n’est impur : c’est une vraie perversion que de déclarer l’inverse. Et Jésus préfère tout simplement se tenir à l’ecart, pour finir, de ceux qui veulent se situer comme « à part ». Mais on sent que la partie n’est pas gagnée, quand dans la maison, les disciples eux-mêmes manifestent qu’ils n’ont pas compris. Combien le « religieux », l’attachement à la « religion », risque de nous détourner à notre insu de l’Evangile !…

Dimanche 26 août : la chair n’est d’aucun secours !

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Jésus a fini de parler à ceux qui l’interrogeaient, à la synagogue de Capharnaüm. C’est d’ailleurs maintenant que nous apprenons que c’était à la synagogue, Jean ne l’a jamais mentionné dans ce qui précède. Il a fini avec l’affirmation suivante : « Tel est le pain qui descend du ciel, non comme ont mangé les pères et ils sont morts : le mangeur de ce pain-ci vivra dans l’éternité. » Son dernier accent, celui sur lequel il conclut son propos, porte sur la vie dans l’éternité. C’est le but ultime qu’il poursuit, donner ou plutôt nourrir une vie qui n’a pas de fin, et le faire dès maintenant.

     Cependant, ce sont les disciples maintenant qui réagissent : « Nombre des entendants parmi ses disciples disaient : « dure est cette parole : qui peut l’entendre ? » C’est une réaction de surprise, mais aussi de réticence. Elle ne touche pas peu des disciples : [polloï], c’est beaucoup, et le grec ne l’emploie pas au sens de « quelques uns » mais bien pour indiquer un grand nombre —parfois même pour dire « tous ». Sa  parole, son discours, est apparu [sklèros] : dur au toucher, sec, âpre, raide, pénible, rébarbatif, sévère. Puisqu’il s’agit de manger et de boire, on pourrait traduire que son discours est « dur à avaler » ! Ils ont beau avoir « entendu » (c’est ainsi qu’ils sont désignés), ils demandent qui peut entendre un tel discours. Et peut-être pas seulement le discours : le prénom [aoutou] peut désigner le discours ou la parole qui vient d’être dite, [logos], mais peut aussi désigner celui qui les prononce… dont Jean nous a d’ailleurs dit dans son prologue qu’il était lui-même le Logos, la Parole. On comprend que les disciples, comme les adversaires dans l’échange à peine conclu, ont buté sur la même affirmation qu’il faut « manger » sa chair, « boire » son sang. Comme les adversaires, ils se bloquent sur le « comment ? ».

     Cela fait réfléchir à nouveau : décidément, on n’est pas une fois pour toutes disciple ou adversaire. Le disciple est celui qui « suit » Jésus, mais pas au sens physique (Marthe, Marie et Lazare restent chez eux, ils n’en sont pas moins des amis privilégiés de Jésus), il s’agit de le suivre dans ses pensées, de le suivre dans ses raisonnements, de le suivre dans ses indications. Et la fausse piste est toujours possible, non au sens d’une méprise, mais bien au sens d’un retrait, d’une réticence ou d’un refus (comme un cheval refuse l’obstacle). Il me semble avoir montré la semaine dernière que Jésus ignorait la question du comment, ce n’est pas la question : il reste sur le « quoi » et le « pourquoi ».

      Faute de rester sur cette piste et le suivre, les disciples se « scandalisent »,  c’est-à-dire qu’ils buttent sur une pierre qui est sur le chemin et tombent (c’est le sens de ce verbe). Or il y a plus difficile encore, et c’est quand ils verront « le fils de l’homme monter où il était pour commencer ». En effet, pour Jean, l’élévation ou la glorification de Jésus commencent sur la croix : c’est là et là seulement que Jésus commence de monter vers le père. Le « comment ? » sera ici un mystère bien plus épais, bien plus incompréhensible. Mais cela suggère aussi que le « être mangé » prend sens par le « être crucifié » : pour le disciple, consentir à l’un c’est consentir à l’autre.

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     Il a ensuite une réflexion centrale très étonnante au regard de tout ce qui précède : « L’esprit est ce-qui-crée-la-vie, la chair n’est utile en rien. » La chair et l’esprit sont ici posés en antithèse. A l’esprit, est affecté la qualité de [dzôopoioun] : [dzôè], c’est la vie, l’existence, le temps de la vie, le genre de vie, la vie dans sa dynamique, là où [bios] évoque la vie de manière plus générale, la vie basique, végétative. Que l’on veuille bien comparer la zoologie et la biologie, et l’on sentira la distinction. [poieuô], c’est faire, créer, ordonner, comme en poésie : pas faire à partir de rien (cela, c’est [ktidzô]) mais faire émerger du nouveau. Ainsi, l’esprit est ce qui a la faculté d’opérer de la nouveauté vitale, de conduire les mouvements et de libérer les dynamismes qui engendrent la nouveauté et sont la vie. Par contraste, la chair, [sarx],  [ouk ôféléï ouden]. [Ôféléô], c’est secourir, assister, aider. D’où aussi être utile. Ici, il y a une négation, [ouk] : la chair ne secoure pas, n’apporte pas d’assistance, n’aide pas. Plus encore, [ouden] : rien, en rien : la chair n’aide en rien, n’est d’aucun secours. Or la chair, c’est justement celle dont il a dit qu’il fallait la manger, que si on ne la mangeait pas, on n’aurait pas la vie, l’eternelle !  Voilà qu’elle n’est d’aucune utilité : comment résoudre une telle contradiction ?

     Mais le contexte est capital ici : les interlocuteurs, maintenant les disciples eux-mêmes, butent sur l’affirmation qu’il faut manger cette « chair ». Ils butent sur la question « comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? » Fausse question : la chair n’est d’aucun secours , c’est l’esprit qui apporte la vie. Être disciple, ce n’est pas « manger la chair », ce n’est pas « consommer l’hostie », ce n’est pas se focaliser sur ce contact. « Ne me touche pas » dira Jésus à Marie-Madeleine qui cherche à le saisir. Être disciple, c’est se laisser à l’esprit. La « chair », c’est le lieu et l’organe de révélation et d’accessibilité de la Parole éternelle. Elle n’a de sens que parce qu’elle livre l’esprit : « Et soufflant sur eux [physiquement], il leur dit : recevez l’esprit… ». Le disciple est conduit par l’esprit, il cherche constamment l’esprit, il ne s’embarasse pas des fausses questions du « comment ? ». Mieux : il renonce à ces questions, dont la visée, au fond, est la maîtrise du processus. Il s’agit de consentir à être conduit, à être « agi » par un autre. « Dieu fait, l’homme est fait », dira s.Irénée.

     Ah ! Combien je voudrais que cette réorientation, cette mise en ordre de Jésus soit entendue jusque dans l’Eglise et parmi ceux qui se disent disicples. La chair n’aide en rien. Dans le contexte présent de scandales sexuels, apparaît une focalisation trop ancienne sur la chair, source hélas de bien des déviances. Pourquoi soupçonner la chair, quand elle n’est d’aucune utilité ? Pourquoi écarter des personnes à cause de ce qu’ils vivent dans leur chair (remariés, homosexuels,…) ? Pourquoi faire autant obstacle à la vie normale de la chair (célibat obligatoire…), et créer par contrecoup des déviances souterraines terribles ? Pourquoi prétendre maîtriser la chair en l’empêchant de vivre, et nourrir par contrecoup aussi puissamment ses appétits de puissance, de pouvoir ? Car on voit bien au contraire, dans la parole qui nous étonne aujourd’hui, que se laisser à l’esprit suppose une démaîtrise, un renoncement à contrôler en maîtrisant le « comment ? », en s’efforçant au contraire d’épouser au maximum le même « pour quoi », le même désir, la même intention. « Communier », c’est finalement s’unir au désir brûlant de Jésus d’unir et renouveler la vie de l’humanité entière : ce n’est pas se poser en juge ni en maître, mais s’ouvrir à la vie et à tous. Regardons un peu l’histoire de la « chair » de Jésus telle qu’elle apparaît dans les généalogies proposées par Matthieu ou par Luc, nous y verrons toutes les vicissitudes de la chair humaine : remariages, adultères, incestes même ! Ce n’est pas pour dire que tout est également bien, mais cela nous montre que, quelle que soit l’histoire de notre chair, elle est la chair de Jésus, et elle n’est pas un obstacle à l’esprit qui donne la vie. Si de telles réalités sont parties de l’histoire de la chair de Jésus, a fortiori faut-il accueillir les aspirations légitimes de la chair, et non en faire des motifs de rejet.