Interview exclusive : dimanche 6 janvier.

lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Abracadabra 🧙🏻‍♂️: nous voilà dans l’univers de Matthieu. Fête de l’Epiphanie oblige. Encore faut-il préciser que, d’un point de vue strictement liturgique (dont je ne m’occupe habituellement pas), la célébration de l’Epiphanie (= de la « manifestation » de Jésus) s’articule autour de trois moments racontés dans les évangiles : la visite des Mages (Matthieu), le baptême de Jésus (Matthieu, Marc, Luc) et les noces de Cana (Jean).

     Les évangiles de l’enfance de Matthieu sont écrits avec la même visée que ceux de Luc, re-situer dans l’enfance les grands thèmes de l’évangile, et affronter du même coup quelques questions difficiles concernant les origines de Jésus. En particulier, comment peut-il être tout à la fois né à Bethléem et dit Nazaréen ? La solution de Matthieu est à l’inverse de celle de Luc : Joseph (la figure majeure de l’enfance, chez Matthieu) habite à Bethléem, la vindicte d’Hérode le pousse à l’exil en Egypte avec sa famille, puis à une ré-installation tout-à-fait au Nord, à Nazareth, loin des centres du pouvoir.

     Les évangiles de l’enfance de Matthieu apparaissent en deux volets, le premier avant la naissance de Jésus (qui n’est pas racontée), le second après. L’épisode d’aujourd’hui se situe au début du second volet : des mages arrivent à Jérusalem et se renseignent auprès d’Hérode, avant d’aller se prosterner aux pieds de Jésus. Cet épisode sera suivi d’un deuxième temps, où le pouvoir d’Hérode se déchaîne contre Jésus au point de faire tuer tous les enfants de la région entre zéro et deux ans, selon l’époque précisée par ses visiteurs, obligeant Joseph à partir en Egypte. Troisième temps, le retour et l’installation à Nazareth.

Mon modeste commentaire :

Monsieur Yosef ben Yakkob, bonjour et merci. Je suis Shlomo, journaliste au « Morning Star » de Damas : nos lecteurs ont entendu qu’il vous était arrivé une bien étrange histoire ?

   – Yosef : oui, on peut le dire. Je ne suis pas le mieux placé pour vous raconter, j’étais moi-même sur un chantier, mais voilà ce que je sais : ma femme était à la maison, chez nous à Bethléem -à cette époque, nous habitions là, dans la maison que m’a laissée mon père- et mon fils jouait sans doute, il avait pas tout-à-fait deux ans je crois et courrait déjà un peu partout dans la maison. C’était une toute petite maison, une grande pièce surtout, mais ma femme pouvait facilement garder un œil sur lui comme ça. Et puis des grands personnages sont entrés : elle n’a pas eu peur, ma femme n’a jamais peur des gens, mais elle a été drôlement surprise. Quand je suis moi-même rentré du travail, il y avait toute une caravane dans la rue, une toute petite rue, j’ai eu du mal à arriver jusque chez moi, je n’imaginais pas d’ailleurs que c’était pour nous ! Mais ils étaient entrés directement et s’étaient prosternés devant mon fils et lui avaient offert des cadeaux…

Il paraît que c’étaient trois rois…

   – Yosef : non, j’ai lu ça moi aussi, et j’ai même vu des illustrations dans des tabloïds à sensation. Je ne sais pas où ils ont été inventer ça, ça fait vendre sans doute. Non non, c’étaient plutôt des savants, des scientifiques, venus de régions lointaines. Des gens riches, ça c’est sûr : il faut dire que, dans ces métiers, ils sont consultés par les plus grands : pour savoir l’avenir, des choses comme ça. Bon, pour ce qu’on peut en savoir de l’avenir… Qui m’aurait dit que je me retrouverai ici, à Nazareth, avec une vie à reconstruire ? Enfin, ils étaient là, et plutôt nombreux, mais je ne sais pas trop combien, j’avais du mal à savoir qui étaient les chefs, les sous-chefs, etc.

Pieter Brueghel II, adoration des mages

Vous dites qu’ils venaient de loin ?

   – Yosef : du Levant, si j’ai bien compris. J’ai cru aussi que certains venaient de Smyrne, mais j’ai découvert que je confondais avec un des cadeaux qu’ils avaient offert, un produit qui s’appelle [smurna], de la myrrhe. Là-bas, ils en font des baumes pour soigner, pour l’amour aussi… Je ne connaissais pas, on l’a gardé tout de même, je ne sais pas trop ce que nous allons en faire. C’était très gentil au demeurant ! J’ai fait la même erreur avec un autre produit, que je connais pourtant, l’encens, [libanos] : j’ai cru d’abord qu’ils venaient du Liban ! Vous voyez dans quelle état m’a mis cette histoire (rire) !

En effet, c’est assez déconcertant. Mais comment se fait-il qu’ils se soient déplacés ? Votre fils a fait quelque chose de spécial ?

   – Yosef : Mais non ! Comment voulez-vous ?! à deux ans à peine ! C’est à n’y rien comprendre… Ils ont raconté une histoire d’étoile, mais en y repensant après je me demande si j’ai bien compris, parce que le mot qu’ils ont employé, c’est à la fois une étoile, éventuellement filante, mais aussi une flamme. Et ça peut vouloir dire aussi le rayonnement d’une personne célèbre, une réputation quoi, vous voyez, alors je ne suis plus très sûr de ce que j’avais cru comprendre à ce moment-là. Après, bon, je ne vois pas très bien comment mon petit garçon aurait pu avoir une réputation, et si lointaine en plus… Ce que j’avais compris c’est que très versés dans l’observation des astres, ils avaient remarqué une nouvelle étoile, et que… comment dire ? Enfin bref, en se mettant en route, ils ont fini par arriver à la maison.

Mais ils ont dû mettre du temps !

   – Yosef : ah ça, vous pouvez le dire ! Ils ont dit qu’ils étaient partis… et bien en recomptant, ça fait en gros à la naissance de mon fils ! Donc, presque deux ans auparavant… Ils sont quand même extraordinaire, ces étrangers ! Ils ont fait un tel voyage pour arriver ! Bon, ils n’étaient pas en situation précaire, chassés de chez eux par la guerre ou quelque chose comme cela, vous voyez ? Parce qu’on en connaît aussi, des gens que la guerre chasse de chez eux, et qui font des voyages incroyables, qui souffrent des situations inhumaines, pour arriver quelque part. Je les admire beaucoup, parce qu’arriver à l’étranger sans rien, croyez-moi, ce n’est pas facile, j’ai vécu ça. Et puis avoir fui l’enfer pour être reçus comme le diable, ce n’est pas humain. Bon, ceux-là n’étaient pas partis pour ces raisons-là. Mais enfin, un voyage aussi long, ça vous met n’importe qui en situation difficile, à la fin…

Vous avez-dû les recevoir, alors…?

   – Yosef : Ah, j’aurais bien voulu, mais on n’avait pas tellement les moyens. J’ai fait tout ce que l’hospitalité me permettait bien sûr, mais ils étaient si nombreux ! Cela dit, ils ont été d’une délicatesse parfaite. Je suis décidément très admiratif de ces personnes qui viennent de si loin, qui ne sont pas spécialement bien reçues, mais qui apportent tout ce qu’elles peuvent, et qui ont avec elles des savoirs nouveaux, si enrichissants. Quand je pense qu’il y a des gens pour croire qu’ils viennent déstabiliser…

Cela fait deux fois que vous suggérez que ces personnes ont été mal reçues ..?

   – Yosef : oh oui, les autorités politiques les ont très mal reçus ! Ils ont d’abord été accusés de jeter le trouble dans tout Jérusalem : on a dit qu’ils ont remué, agité, troublé, inquiété : [tarassô] comme disent les Grecs ! Moi, je crois que c’est surtout que les politiques se sentaient déstabilisés par cet afflux soudain de personnes -afflux tout relatif, notez bien, une grosse caravane, qu’est-ce à l’échelle d’un pays tout entier ?- ; et les politiques ont fait courir le bruit qu’il venaient susciter un coup d’état, renverser le roi et établir le fils de David. En fait, ce n’était rien de tout ça, ils avaient besoin de renseignements dans leur propre quête. Mais ils ont été questionnés à leur tour, ils ne m’ont pas trop raconté, ce sont des gens discrets, mais j’ai senti que ce n’était pas très rassurant pour eux. D’ailleurs, ils ont évoqué une entrevue avec les autorités, le mot qu’ils ont employé voulait dire aussi bien « secrètement » que « traitreusement » : mais c’est tout eux, cela, ne pas accuser même des gens qui les ont peut-être maltraité. Un fait est significatif, tout de même : ils sont repartis sans repasser par la capitale. Le vrai problème avec les étrangers, voyez-vous, c’est la réputation qu’on leur fait, j’en sais quelque chose : peut de temps après, j’ai dû partir avec femme et enfant pour l’Egypte où nous sommes restés un moment, étrangers nous aussi. Eh bien là où on veut bien nous accueillir, ça se passe très bien, j’ai pu moi aussi faire profiter bien des gens de mes compétences de charpentier. Mais les autorités voient les choses autrement, elles nous soupçonnent de vouloir prendre leur travail aux natifs, ou bien d’avoir de mauvaises intentions en relation avec les puissances étrangères. Alors qu’en général, les puissances, on est plutôt en délicatesse avec elles, où qu’elles soient et d’où qu’on vienne, quand on n’est pas très riche…

Mais en fait, que voulaient-ils ? Je ne comprends pas bien le pourquoi de tout cela…

   – Yosef : là, vous m’en demandez beaucoup. Ils ont dit qu’ils voulaient juste se prosterner devant l’enfant et lui offrir leurs cadeaux.

De l’encens et de la myrrhe…

   – Yosef : … et de l’or.

De l’or !!!

   – Yosef : oui, aussi. Je n’en avais jamais vu en vrai, mais je l’ai reconnu tout de suite. On l’a partagé assez vite avec les voisins du quartier, personne n’était très riche. Plusieurs ont pu rembourser leurs dettes, ça a été un grand moment ! Il a été vite épuisé à ce train-là… Mais je ne regrette rien : la joie d’avoir pu aider, la solidarité que cela a construit entre nous, ça n’a pas de prix ces choses-là, ça vaut un royaume !

Mais pourquoi se prosterner devant votre fils ? Qu’a-t-il fait, votre fils ? On n’en parle pas…

   – Yosef : Est-ce que je sais, moi ? C’est un cadeau du bon Dieu, ça c’est sûr ! J’avais d’ailleurs eu l’inspiration de l’appeler « Dieu-sauve », Yo-shuah, parce que je crois en sa promesse, et je dois dire qu’il a vraiment changé nos vies, à ma femme et moi. Se prosterner… Je ne sais pas. Peut-être une coutume de chez eux ? Peut-être qu’on devrait tous apprendre à se prosterner devant un enfant, ou ce qu’il représente ? Cela remettrait nos volontés de puissance à leur place. Peut-être qu’on devrait tous apprendre à faire cadeau à nos enfants du meilleur de tout ce que l’on sait faire. Après tout, ce qu’on fait, ça prend du sens si c’est pour nos enfants, si c’est pour que leur vie soit meilleure et plus belle. En tous cas, ces étrangers venus de loin en ont été capables, alors que les puissances les plus proches n’ont pas su voir en mon fils quelqu’un à aider, ni même à simplement respecter (n’imprimez pas ça, s’il vous plaît, on ne sait jamais) : ils ont même cherché à le tuer !! Et ces recherches, ces activités qui étaient les leurs, grâce auxquelles ils avaient trouvé mon fils au bout du compte, c’est ce qui les a conduit. Je me rappelle qu’en racontant un peu, pour ce qu’on comprenait parce que tout de même, ils parlaient surtout d’autres langues et puis ils parlaient comme des gens plutôt haut-placés, ils avaient dit que l’étoile les poussait. Mais le mot qu’ils utilisaient veut dire aussi « faire avancer, mener au grand jour, élever » : je crois que c’est surtout ça qui leur est arrivé à eux. En laissant tout pour un enfant, et pour lui faire hommage de leurs puissances, ils se sont révélés au grand jour pour ce qu’ils étaient, des hommes bons. Moi, en tout cas, ça m’a conforté dans l’idée de faire ce que je sais faire le mieux possible, et de le faire moi aussi pour en faire hommage à mon fils et à tous les enfants.

Retournement et recherche : dimanche 30 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour ceux qui veulent situer le texte :

       Nous sommes toujours dans les « évangiles de l’enfance » de l’œuvre de Luc, mais cette fois-ci, nous sautons résolument jusqu’à leur fin : une fois Jésus né, Jean-Baptiste est totalement effacé, et Luc nous dépeint (on  dit qu’il était peintre) quelques scènes choisies de l’enfance de Jésus.

     La scène qui nous est donnée aujourd’hui est la toute dernière, celle qui clôt ce long préambule que sont les « évangiles de l’enfance » : il s’agit du recouvrement de Jésus au temple.

Mon modeste commentaire :

     « Et ses parents allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque. » Voilà le cadre général de notre épisode : la parenté de Jésus, entendue au sens large, se rend tous les ans à Jérusalem pour la fête de Pâque. Pessah (Pâques), Chavouot (Pentecôte) et Soukkot (Tabernacles) sont les trois « Fêtes de pèlerinage ». Ces pèlerinages sont probablement apparus en même temps que disparaissaient les divers lieux de culte d’Israël au profit du seul temple de Jérusalem, de sorte que la prescription du Livre de l’Exode de se présenter trois fois par ans devant Yahvé, précisée plus tard par le Deutéronome « dans le lieu qu’il choisira » (Dt.16,16), entraînait progressivement un pèlerinage. Il ne s’agit donc pas d’une coutume propre à la parenté de Jésus, mais d’une coutume très générale. Le but de Luc est sans doute d’insister, comme il l’a fait tout au long des récits qui ont précédé, sur la piété et l’observance du milieu où naît et grandit Jésus. N’oublions pas que ce dernier est condamné par les autorités religieuses comme blasphémateur et que l’accusation récurrente de ces mêmes autorités à l’endroit des premiers chrétiens est de désobéir à la Loi : Luc répond avec ce tableau impeccable.

     « Et quand advient la douzième année, ils montent selon la coutume de la fête… » Voici maintenant la cadre précis de notre épisode : Jésus a douze ans. Un long temps s’est écoulé depuis l’épisode précédent, Luc compose une autre image pour l’album de l’enfance. Au XIV° siècle, on a instauré pour les garçons, à treize ans, la cérémonie de la Bar-Mitzvah, qui marque la pleine capacité à appliquer les commandements. Dans un esprit sans doute un peu voisin, la mention de cet âge pour Jésus, comme une circonstance spéciale, n’est pas pour Luc l’occasion du premier pèlerinage de Jésus à Jérusalem : il y allait sans doute tous les ans lui aussi, avec sa parenté. D’ailleurs, Luc précise bien « ils montent« , au pluriel : ce n’est pas spécialement Jésus. Mais il est cette fois dans les âges où une pleine conscience est possible, d’après les catégories du temps : à vrai dire, je le suppose, car il s’est déroulé bien du temps entre le premier et le quatorzième siècle !

     « …et les jours accomplis, dans leur retour resta en arrière Jésus l’enfant, dans Jérusalem, et ses parents ne savaient pas. » Et voilà l’évènement marquant. La parenté, père, mère, oncles, tantes, cousins, etc., rentre. [hupostréfô], c’est se retourner, revenir sur ses pas, revenir, retourner. Il y a l’idée de tourner, il y a celle de répétition ([stréfô] donne notre « strophe »). C’est un mot qui va revenir plusieurs fois dans notre récit : il y a des personnages qui tournent en rond, qui font des aller-retours, comme on fait quand on cherche son chemin. Et il y a aussi, dans cette idée du retour, la question de l’appartenance, celle de la demeure : retourner chez moi, oui, mais où est-ce, chez moi ? Du reste, Jésus [hupoménô] dans Jérusalem : c’est rester en arrière, c’est aussi demeurer et même vivre.  Avec le plein éveil de sa conscience de jeune, se pose à Jésus la question de sa vie, du lieu où il veut la mener.

     « …et ses parents ne savaient pas. » Quand les parents savent-ils ce qui se passe dans le cœur de leur enfant ? C’est sans doute la source de tant d’inquiétudes, si étroitement liées au « métier » de parents. Ils n’ont pour eux que la possibilité d’essayer de « se mettre à la place » de leur enfant, avec l’insuccès assez général de cette tentative quel qu’en soit et le sujet et l’objet. Le processus d’émancipation d’une personne se fait dans le secret, et même à l’insu de cette personne : on n’est pas toujours explicitement conscient de ce qui se joue en nous, alors quant à l’exprimer…

     Ici, il y a même un temps relativement long avant que l’absence ne soit découverte : « Pensant d’ailleurs qu’il était dans la caravane, ils vont un jour de chemin et le recherchent dans les parents et dans les connaissances, … » Il y a beaucoup de monde qui se déplace en même temps, rien d’étonnant à ce qu’un gamin de douze ans préfère marcher avec des personnes qu’il aura découvertes. Et puis à cet âge, la responsabilité de l’adolescent incombe à tous les adultes (comme c’est toujours le cas dans bien des cultures). En revanche, le soir, pour manger et dormir, on se regroupe par maisonnées, selon des liens bien plus étroits. [dzétéô], c’est chercher, mais Luc emploie [anadzétéô], où le préverbe [ana-] évoque un mouvement de bas en haut, mais aussi à travers : il s’agit d’une vraie investigation, où l’on rentre dans les groupes qui se sont formés, où l’on rentre aussi par les questions. Les parents proches, [gonéïs], en premier lieu père et mère mais pas seulement, font le tour de la parenté plus éloignée [sünguénéïa] et de ceux qu’ils connaissent : le cercle le plus large de ceux que l’adolescent peut fréquenter.

     « …et ne le trouvant pas, retournent à Jérusalem en le recherchant. » Une recherche ne peut s’achever que par une trouvaille. Les parents de Jésus sont maintenant en quête, ils cherchent et ne cessent plus de chercher. Et c’est un nouvel [hupostréfô] : ils retournent sur leurs pas, ils tournent en rond, ils se retournent. L’expression populaire « se retourner les sangs » pour dire l’inquiétude est ici bien à sa place. Et se retourner, ce n’est pas seulement faire demi-tour, c’est aussi mettre « in side out » comme on dit en anglais : le dedans-dehors. Comme on retourne un gant. Dans son évangile, Luc insistera sur le côté déroutant de Jésus, et spécialement pour ceux qui ont avec lui une parenté ou une proximité de sang : car la vraie proximité avec lui, la vraie communauté avec lui, consiste dans la recherche de la volonté du Père. On voit que c’est un thème fondamental pour Luc, au point qu’il l’a placé dans l’ouverture de cette sorte d’opéra qu’il a composé.

     « Et il advient après trois jours qu’ils le trouvent dans le temple siégeant au milieu des maîtres et les écoutant et les interrogeant ;… » La recherche a été longue. On peut sans peine se représenter l’état épouvantable du père et de la mère après trois jours de recherche : l’actualité est hélas pleine de ces parents décomposés par la perte de leur enfant. Trois jours. Mais l’écho de ce chiffre bien particulier n’échappe à personne : c’est aussi le troisième jour que les disciples, les vrais disciples, retrouveront le vrai maître relevé et vivant. L’expérience pascale, au terme des « évangiles de l’enfance » comme elle est au terme de l’évangile, est anticipée ici comme le terme déconcertant de toute recherche. Ici, l’adolescent est dans le temple, il est au milieu des maîtres, et il se laisse instruire : [akouô], c’est d’abord entendre, entendre dire, et déjà suivre les leçons, apprendre, comprendre; par suite c’est aussi écouter, prêter l’oreille. [épérôtaô], c’est plus que simplement demander (que serait [érôtaô]), c’est en premier lieu aller interroger un oracle, c’est questionner quelqu’un sur un sujet précis et de manière récurrente, c’est une vraie consultation. Manifestement, l’adolescent a trouvé un champ d’investigation qui l’intéresse au plus haut point, et il s’instruit, il apprend avec passion et persévérance. Lui aussi cherche, il reçoit certes des réponses, mais elles engendrent manifestement de nouvelles questions.

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     « …et sont d’ailleurs décontenancés tous ceux qui l’entendent au sujet de son intelligence et de ses choix. »[sunésis], c’est d’abord la rencontre, la jonction de deux choses. Le sens d’intelligence, on le voit, n’est pas ici la faculté de pénétration (intus legere, lire à l’intérieur), mais plutôt la faculté de mettre des choses en rapport, de créer des connexions. C’est cela que fait le jeune adolescent : il rapproche les données que les maîtres lui indiquent, et c’est d’ailleurs la méthode de leur exégèse, le rapprochement des textes. Autrement dit, il a bien appris leur manière de faire au cours de ces trois jours. [apokrisis], c’est d’abord le tri, le choix, et secondement la réponse. On vient de dire qu’il questionne : ce serait étrange de dire maintenant qu’il répond ! Mais le premier sens est bien plus solide : d’une part il fait des connexions et des rapprochements, d’autre part, il distingue  et ne confond pas, il met en ordre les données. Luc sans doute nous laisse entrevoir quelque chose de ce que fut l’enseignement éblouissant de Jésus et son maniement extraordinaire des Ecritures : des mises en rapport éclairantes, sans pourtant jamais réduire une donnée à une autre, sans entamer l’originalité de chacune. Et cette faculté est ici pré-projetée dans l’enfance, au point de décontenancer les auditeurs, au premier chef desquels, on s’en doute, les fameux maîtres eux-mêmes.

     Cette description de Jésus est le cœur du récit : il est lui -même en recherche, mais une recherche qui dépasse de loin celle des « maîtres », auprès desquels il a pourtant appris. La mise en valeur du questionnement est ici totale : tant il est vrai qu’une question ouvre bien plus que ne le fait une réponse. Une question ouvre sur le mystère, sur l’étendue d’une réalité qui nous dépasse et qu’on ne maîtrise pas. Une réponse ferme le champ. Et les questions profondes entraînent l’étonnement, qui est la faculté d’ouverture toujours en éveil. « Et le voyant ils sont frappés, et sa mère dit à son adresse : enfant, que nous as-tu fait cela ? Voici, ton père et moi sommes à la torture en te cherchant. » [ekplessô], c’est abattre en frappant : ce  n’est pas la même stupeur qui frappe les parents et ceux qui entendent le jeune Jésus. Les premiers étaient jetés hors des cadres de leurs pensées, ces derniers sont dans le trouble. Luc continue de faire passer le message : on n’entre pas dans les voies ouvertes par Jésus si on n’a pas la bonne approche de sa personne. Ici, la proximité de sang sur laquelle se base la recherche jette le trouble et ferme à l’étonnement. Le reproche de la mère est tout naturel néanmoins, elle pose aussi une question : pourquoi ? Pourquoi imposer une recherche si douloureuse ? Pourquoi avoir échappé sans rien dire ?

     « Et il dit à leur adresse : pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être aux choses de mon père ? Et eux-mêmes ne comprennent pas le mot qu’il leur dit. » Le même « pourquoi » renvoyé à sa mère. Pas tout-à-fait cependant : ce ne sont ni les mêmes mots interrogatifs, ni tout-à-fait le même sens. Ce n’est pas dans la bouche de Jésus une quête de sens, pas plus qu’un reproche, mais plutôt un miroir qu’il tend : vous avez souffert, mais demandez-vous ce que vous cherchiez, et les motifs qui vous animaient. Cela renvoie dans un premier temps aux motivations des parents, quels qu’ils soient : que cherchent-ils dans leur enfant ? Et cela renvoie dans une deuxième temps aux motivations de nos recherches de Jésus : épousons-nous ses propres recherches ? « Ne saviez-vous pas… ? » fait écho à « ses parents ne savaient pas » Et cette question entière résonne avec « ne saviez vous pas qu’il fallait (le même « il faut ») que le messie souffrît pour entrer dans la gloire ? » Dans un cas comme dans l’autre, c’est dans les Ecritures que cela est écrit : encore fallait-il les lire, y trouver nous aussi notre terrain de recherche.

     Et le « mon père » de Jésus, la première fois que ce mot se trouve dans sa bouche dans l’évangile de Luc, fait contraste avec le « ton père » de Marie, la dernière fois que ce mot apparaît pour désigner Joseph. Un père s’efface pour faire place à un autre, comme le Baptiste s’est effacé pour faire place à Jésus. Et cet effacement s’opère dans le contexte et à l’âge où ce ne sont plus seulement son père et sa mère qui sont responsables de l’enfant, mais où la communauté entière des proches –par le sang, la familiarité ou le voisinage– est responsable : le moment où il devient patent que nous avons tous plusieurs pères, que la fonction de père n’est l’exclusive de personne, et que la découverte de notre propre chemin, la construction de notre identité, passe par l’acceptation de toutes ces influences, elles aussi tout à la fois jointes, distinctes et ordonnées comme l’intelligence de Jésus s’en révèle capable. Joseph, l’ombre du Père, a joué son rôle (le premier rôle) dans cette ouverture qui conduit à repérer le seul vrai père, objet de la recherche de Jésus.

     Quant à nous, nous faisons tous l’expérience de nombreuses influences qui nous font grandir : ce sont, je crois, autant de paternités. Et le constat de toutes ces paternités nous conduit à nous mettre en quête du vrai père. Cette recherche se fera par rapprochements et comparaisons (comme il apparaît dans la première dimension de la recherche de Jésus), mais aussi par choix et hiérarchisations (comme il apparaît dans la deuxième dimension de sa recherche). Évidemment, pour apprendre ces opérations, il nous faudra les apprendre de Jésus, participer à sa propre recherche du père, et donc le chercher lui d’abord. Mais notre quête d’un Jésus-qui-cherche obéit à de nombreuses motivations : dans la mesure où nous cherchons personnellement le père, notre recherche de Jésus se fera avec simplicité ; les autres motivations, comme pour la famille de sang de Jésus, opérera chez nous bien des retournements, dont certains nous ferons souffrir par manque d’ajustement, à cause de ce qu’il nous faudra quitter.

Vivre une rencontre : dimanche 23 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte :

     Retour en arrière : nous étions dans la partie inaugurale de l’évangile de Luc, nous revenons dans ce qu’il est convenu d’appeler « les évangiles de l’enfance ». Dans la tradition des écrits de l’antiquité, il était parfois d’usage, à propos d’un personnage particulièrement marquant, de composer un récit de son enfance, incluant ce qui précédait sa naissance, sa naissance elle-même, et quelques moments marquants de sa première jeunesse, afin de montrer dès le début les grandes tendances de la vie ou de l’action dudit personnage. Luc, en bon connaisseur du monde grec et s’adressant à ceux qui en font partie, adopte cet usage. Il va composer, en s’inspirant largement des Ecritures, le même genre d’écrits.

     Pour ce faire, il va entremêler d’abord les deux enfances de Jean-Baptiste et de Jésus, de manière à mieux faire contraste pour ce qui est de Jésus, puis il va composer plusieurs récits d’enfance qui concernent le seul Jésus (comme on verra le Baptiste disparaître dans le corps de son évangile et laisser place au seul Jésus).

     Où se trouve notre récit d’aujourd’hui ? Il y a eu d’abord le moment des annonces : une annonce à Zacharie en trois temps, puis une annonce à Marie. Il y a ensuite le moment de la rencontre entre les deux mères. Il y a enfin le moment des naissances : la naissance de Jean puis la naissance de Jésus. La bascule d’un personnage à l’autre est savamment composée, car les récits concernant Jean, plus longs au départ, sont de moins en moins étendus, alors que ceux concernant Jésus le sont de plus en plus. Nous nous trouvons, avec notre récit d’aujourd’hui, dans le moment central, celui de la rencontre des deux mères, et à travers elles des deux personnages. Cette rencontre est composée par Luc en deux temps : d’abord un récit miraculeux, ensuite un cantique (le Magnificat), composition très « comme dans les Ecritures » et d’ailleurs émaillée (notamment le cantique), de citations ou de références. Dans le texte d’aujourd’hui, nous n’avons, nous, que le récit miraculeux.

Mon modeste commentaire :

    « Marie, se levant en ces jours-là, se rend dans le haut-pays avec hâte dans une ville de Juda, et entre dans la maison de Zacharie et salue Elisabeth. » Voilà le contexte. [anistèmi], le verbe qui est employé en premier par Luc à propos de Marie, signifie se lever, s’élever, sourdre, jaillir, surgir, partir, quitter… D’après sa forme grammaticale, l’action est constante, comme un nouvel état. Marie donc, du fait sans doute de l’annonce qui lui a été faite dans le récit précédent, est désormais en partance, en élévation, en surgissement, en éclosion. La grande aventure de sa vie est désormais sans retour. Le deuxième verbe, [poréouomaï], signifie marcher vite, voyager à pied avec l’idée d’une traversée souvent longue. Ce voyage est une entreprise. Elle va dans un pays de montagne, et elle y va [méta spoudès], avec empressement mais aussi avec précipitation, en toute hâte, et encore avec effort (pénible, même) et avec ardeur. On voit dans cette simple expression toute l’âme du voyage de Marie : elle est animée par l’urgence, elle doit faire un effort difficile pour y répondre, elle le fait néanmoins avec ardeur.

     Tout son voyage est une entrée, la particule [éïs] qui marque un mouvement de pénétration, est répétée quatre fois, avec un effet « zoom » qui répond à celui marquant l’arrivée de l’ange, au récit précédent, venant à sa propre rencontre. L’ange était envoyé vers la Galilée, Nazareth, la maison de David, la maison de Joseph, Marie. Ici, Marie entre dans le pays de montagne, dans une ville de Juda, dans la maison de Zacharie, où elle entre-dans. Cette fois-ci, c’est elle « l’ange », c’est elle l’envoyée. Et elle « salue LA Elisabeth » : [aspadzomaï], c’est littéralement attirer à soi : d’où accueillir avec affection ou empressement, embrasser, saluer. Plus largement encore, aimer, rechercher, s’attacher à. Le terme de tout l’élan de Marie, c’est d’étreindre Elisabeth, LA Elisabeth (comme s’il n’y en avait qu’une au monde : celle qui compte pour elle).

    A l’origine, Elisabeth, ou Elisheva, était la femme d’Aaron, frère de Moïse. Elle est donc la mère de tous les prêtres du peuple d’Israël, le sacerdoce y étant héréditaire (et rappelons-nous que Zacharie, le mari de notre Elisabeth, est lui-même prêtre). Son nom peut signifier « mon Dieu est ma subsistance » ou peut-être plus sûrement « mon Dieu est mon serment ». Elisabeth, c’est la promesse tenue, c’est le serment qui s’accomplit. Ce sont  d’ailleurs les mots que prononcera Zacharie en retrouvant la parole : « Serment juré à notre père Abraham de nous donner […] de le servir sans crainte tout au long de nos jours« , bref : accomplissent de l’alliance promise. Marie qui serre dans ses bras Elisabeth, c’est l’étreinte de la promesse attendue et de son accomplissement.

     Et peut-être y a-t-il là le modèle ou le miroir de toute vraie rencontre humaine : chacun portant en soi un secret, chacun portant en soi un attente, chacun portant en soi une promesse pour l’autre. Il me semble qu’aujourd’hui est le jour pour ré-investir les rencontres que nous vivons (car une rencontre n’est pas le fait d’un moment, elle est une mise en présence continue, un aller-vers l’autre jamais achevé, jamais épuisé). Je peux reconsidérer chacune des personnes avec qui je vis une rencontre, dont aucune ne se confond avec les autres, ni en nature, ni en intensité, ni dans son histoire. Quel secret portons-nous l’un pour l’autre ? Quelle attente avons-nous l’un de l’autre ? De quelle promesse, de quel accomplissement, sommes-nous porteurs l’un pour l’autre ?

     « …et il arrive comme Elisabeth entend l’embrassement de Marie, que le fœtus bondit en son sein; …« . Je trouve très étonnant qu’on puisse entendre une étreinte ! C’est sans doute ce qui a conduit bien des traductions à atténuer celle-ci en modeste « salut », comme si tout l’élan de Marie avait abouti à un « coucou, ça va ? » en entrant dans la maison. Mais non, je crois que cela ne va pas avec ce qui précède, et dans quoi nous avons avancé pas à pas. Non, Marie serre Elisabeth contre elle, Elisabeth qui en est « à son sixième mois » comme l’ange le lui a dit –d’où l’urgence, bien sûr. Elle l’a serré fort pour partager son bonheur car Elisabeth était réputée stérile. Sans doute elle lui a dit des choses à l’oreille, on peut bien l’imaginer, mais peut-être pas, en tous cas le texte n’en dit rien. Et il est vrai que les grandes émotions se passent de mots, car ceux-ci atténueraient les choses immanquablement. Mais cet acte, cet élan, sont à Elisabeth une parole : cette rencontre agit sur son âme au plus profond comme une chose qui lui est dite, qui va à son cœur et re-déborde dans son esprit. Elle entend cette étreinte. Et le fœtus saute, bondit (le verbe est la racine du sirtaki grec !) au creux d’elle-même.

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     « …et Elisabeth est remplie d’esprit saint et s’écrie à voix forte et dit : bénie es-tu chez les femmes et béni le fruit de ton sein. D’où me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ? … » La plénitude dont la rencontre est porteuse est sainte. C’est le dieu lui-même qui investi le cœur de l’homme dans les rencontres. Elisabeth crie, s’écrie, comme s’était écrié le premier homme quand lui fut présentée la première femme. Ce fut alors la première parole d’un être humain, et sans doute dans chaque rencontre y a-t-il cette première parole. Une parole d’homme, jaillie d’une rencontre où le dieu est présent ; une parole d’homme qui fait écho à la parole de ce même dieu en train de se faire chair… « bénie » ou « louée« . On pourrait traduire « façonnée des bonnes choses dites« , tant il est vrai que dire du bien d’une personne la construit : du cœur et du chœur des femmes, de cette vaste assemblée de celles qui portent l’avenir et l’humanité au plus profond d’elles-mêmes, une parole qui construit naît par le bien qu’elle énonce. Et cette parole en construisant la femme, construit l’être qu’elle porte : le fruit du creux d’elle-même. Ce Jésus sera façonné, construit, par tout le bien dit qui construit les personnes. Quand tu dis à quelqu’un de bonnes choses, des choses qui le construisent, tu participes à la conception de Jésus. Il y a des gens qui redisent mécaniquement des « Je vous salue Marie » : si on voulait bien réentendre ces choses à chaque fois pour vivre autrement les rencontres…!

     Et l’étonnement d’Elisabeth, le sentiment d’une disproportion totale, l’intuition de ce qu’est cette étreinte en réalité. Quand tu viens à moi comme cela, avec cet élan et cet amour, c’est « mon seigneur » que tu m’apportes et que tu conçois pour moi. C’est fou ce qu’une femme conçoit, dans son cœur comme dans son corps ! Mais d’où vient une telle intuition, là, à cet instant, bien plus réelle que nul ne saurait le croire ? Elisabeth s’explique : « … car voici : comme advenait le chant de ton étreinte dans mes oreilles, le fœtus a bondi dans un transport de joie en mon sein. » Les oreilles d’Elisabeth ont entendu simultanément les sentiments provoqués en elle par l’étreinte de sa visiteuse et les sentiments éprouvés par le petit être caché au fond d’elle-même. Ainsi se vit une rencontre, dans cette double écoute de l’autre et de ce qui est en son propre cœur, dans un dialogue qui fait symphonie.

    « Et heureuse celle qui croit que seront portées à terme les choses à elle dites de la part du seigneur. » Voilà une béatitude bien plus générale : entendre résonner au fond  de soi les paroles que constituent les rencontres, les entendre entrer en résonance avec nos attentes, les recevoir comme la présence même du dieu qui nous construit les uns par les autres, et croire aux promesses ainsi constituées. Vous les femmes, enseignez-nous cette vie profonde dont vous avez le secret ! Et puissent tous mes lecteurs vivre Noël comme une rencontre : ce sont mes vœux pour chacun d’entre vous : Noël bondissant, joyeux Noël !

Justice sociale urgente : dimanche 16 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte :

     Le texte qui nous est proposé aujourd’hui fait presque suite à celui de dimanche dernier, presque seulement hélas. Nous avions la semaine passée le premier temps de la partie inaugurale du ministère de Jésus, constituée par l’inauguration du ministère de Jean-Baptiste. Nous voilà maintenant dans le deuxième temps où le Baptiste rend témoignage à Jésus, deuxième temps que l’on peut faire courir, dans le chapitre trois de l’évangile de Luc, du v.7 au v.21.

     Reprenons un peu le mouvement de ce deuxième temps : d’abord, on a un moment du ministère de Jean-Baptiste (vv.7-14) en deux étapes, une adresse du Baptiste aux foules (vv.7-9) dans laquelle il annonce l’imminence de la « colère » et appelle par conséquent à la conversion ; puis une sorte de dialogue (vv.10-14) avec ces mêmes foules ou certains corps sociaux particuliers pour préciser les formes de cette conversion. Ensuite, on a un double témoignage rendu par Jean-Baptiste au « Christ » (vv.15-20), le premier qui est fondamentalement un reniement de soi (vv.15-18), c’est-à-dire que le Baptiste affirme n’être pas le christ attendu mais donne les contours de ce qu’il imagine du ministère de celui-ci ; le second qui est tout simplement son arrestation par Hérode (vv.19-20).

     Que tirer de cela ? D’abord que Jean-Baptiste est dans une perspective claire de jugement. Petite remise en contexte : dans la pensée des Prophètes s’est peu à peu construite une théologie du salut en quatre temps, 1° Dieu prend l’initiative d’un don aux hommes (=grâce), 2° l’homme fait un mauvais usage du don de Dieu (=péché), 3° Dieu abandonne l’homme aux conséquences de ses choix et sa situation empire (=jugement), 4° Dieu reprend l’initiative d’une nouvelle action pour tirer l’homme de sa nouvelle situation et le remettre en bonne voie (=salut). PhilippulusCe cadre général de pensée permet aux prophètes une interprétation de différents moments de l’histoire, et il devient aussi le cadre global de la totalité de l’histoire. Dans ce cadre, le Baptiste annonce la « colère » imminente, c’est-à-dire l’arrivée du 3° temps de la totalité de l’histoire. Pour lui, c’est l’heure du jugement, c’est-à-dire de la grande confrontation de l’homme avec son péché, l’heure d’en assumer toutes les conséquences. Son appel à la [métanoïa], au changement de manière de penser et d’envisager son existence, ses rapports avec les autres, etc. est l’unique manière d’échapper à la colère, c’est-à-dire à l’incontournable exclusion du cercle de l’alliance et de la vie. Retrouver les voies de la justice, c’est-à-dire de l’ajustement aux codes de l’alliance et de la communion de vie avec Dieu, est la seule manière d’échapper au jugement. Il reproche d’ailleurs avec violence à ses auditeurs de chercher à « fuir la colère qui vient« , fuite impossible. Mais la violence de son discours s’explique aussi par ce sentiment d’urgence absolue.

     Bien sûr, Jean-Baptiste sera lui-même pris de court devant le style de Jésus, entendant annoncer non le 3° temps mais le 4°, celui du salut ! Bouleversement absolu. D’où sa question plus tard, depuis la prison : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?« . Il aura préparé le ministère de Jésus, et celui-ci ne correspondra pourtant pas à ce qu’il aura annoncé… Tout cela est évidemment (une fois de plus) difficile à percevoir par le découpage (devrai-je dire le saccage ?) des textes qui a été opéré, puisque ce qui nous est donné est seulement la deuxième étape du ministère du Baptiste, et la première étape de son témoignage.

 

Mon modeste commentaire :

      Donc, Jean-Baptiste a bien secoué les foules auxquelles il s’adresse. Il leur a annoncé l’arrivée imminente du terrible jugement universel, il leur a dit qu’aucune fuite n’était possible et que par conséquent seul un changement total de vie ou de comportement permettrait d’échapper, il leur a encore dit qu’appartenir charnellement au peuple de la promesse ne changerait rien et que le jugement commençait déjà, la cognée étant déjà « à la racine des arbres » en vue de couper et jeter au feu ceux qui ne produisent pas « de beaux fruits« . On comprend que les foules soient en effet secouées et l’interrogent : « Que ferons-nous donc ? » Il faut tirer les conséquences, d’accord, mais changer de vie, qu’est-ce que c’est ?

     Réponse : « Qui a deux vêtements en fasse profiter qui n’a pas, et qui a des aliments fasse de même. » Cette première recommandation pratique s’adresse indistinctement à tous. [khitône], c’est d’abord le vêtement de dessous, que dans l’antiquité on appelle la tunique. C’est le vêtement que l’on porte en permanence, pour la vie quotidienne, sensé être à la fois pratique et tenir suffisamment chaud. Dans certaines circonstances plus exceptionnelles, ce vêtement sera recouvert par un autre (manteau, toge, etc., suivant les cultures), mais pas enlevé. Autrement dit, c’est le vêtement essentiel, celui de la nécessité.  [brôma], c’est ce qu’on mange, sans précision particulière. Le mot peut même désigner le repas lui-même, sans précision ni du moment de la journée ni du menu. Autrement dit, c’est là aussi le manger essentiel, le fait d’avoir à manger. Et l’action indiquée par le Baptiste, c’est de [métadidômi] : communiquer, donner une part, partager, répartir.

     Pour commencer de changer de manière de vivre, de sentir, de comprendre les choses, pour entamer un changement profond d’existence, Jean-Baptiste pointe les besoins fondamentaux, manger et se vêtir. Il invite à regarder autour de soi, à constater qu’il y a des inégalités marquées sur des points aussi vitaux. Et il invite à une nouvelle répartition des richesses, volontaire et radicale. Certains ont plus que le nécessaire, certains n’ont pas le nécessaire, cela doit cesser, et par un mouvement spontané de ceux qui ont plus que le nécessaire. Jean-Baptiste n’enfile pas un gilet jaune pour réclamer, mais avec plus de recul, il invite à un changement économique fondamental; mais parce qu’il veut que ce soit volontaire, ce changement ne sera pas qu’économique, il est un appel à une vraie fraternité. Les inégalités économiques sont sans doute inévitables, certains réussissent d’autre non. Mais d’une part ceux qui réussissent peuvent le faire en empêchant d’autres de réussir aussi, et cela doit cesser, d’autre part -et là, il est plus exigeant- ceux qui réussissent doivent partager spontanément avec ceux qui ne réussissent pas. En tous cas, pour tout ce qui concerne le nécessaire. Caïn demandait  : »suis-je le gardien de mon frère ?« , Jean-Baptiste répond : « Tu es responsable de la vie de ton frère.« 

      Cette recommandation du Baptiste, reconnaissons-le, nous prend de plein fouet ! Notre monde est plus que jamais marqué par les inégalités, que ce soit au plan mondial ou que ce soit à l’intérieur de nos sociétés dites développées. L’écart entre riches et pauvres n’a peut-être jamais été aussi étendu. La concentration des richesses dans les mains d’un tout petit nombre conduit à l’étranglement du plus grand nombre. Et tous savent bien que plus les riches sont riches, plus les pauvres sont pauvres (car la richesse et les biens ne sont pas infinis mais quantifiables, et donc seulement répartis : qui a plus, a forcément au détriment de quelqu’un qui a moins, c’est mathématique). Le Baptiste ne se lance pas dans une quelconque théorie économique, il ne dit même pas (comme on le croit beaucoup aujourd’hui !) que le salut est dans l’économie, mais il regarde la réalité économique comme un symptôme évident de la « sortie de piste »de l’humanité : la fraternité se construit, ou pas ; se détruit au contraire, ou pas. L’action demandée, celle qui change tout, c’est de communiquer, au sens de faire passer un flux vivant d’un être dans un autre. Et il n’attend pas que des bons sentiments finissent pas produire un effet économique, il appelle à corriger tout de suite, sur ce plan-là, les inégalités manifestes. Attention, il ne parle pas de prêter ! C’est le mode actuel de contrôle des plus riches envers les plus pauvres, créant une dépendance vitale : il parle bien de répartition, c’est-à-dire que les inégalités sont corrigées. Quelle révolution ! Et en s’attaquant au portefeuille, Jean-Baptiste  nous prend tous au point faible, celui avec lequel on ne triche pas, celui aussi dont nous sentons tous les conséquences. Je note au passage que quand une société particulière est grevée par les inégalités économiques, elle s’ouvre d’autant moins à l’échelle mondiale des inégalités entre les peuples…

     Viennent ensuite des demandes plus « corporatistes », plus spécifiques. Ce sont d’abord les taxateurs : rappelons-nous que dans cette société antique, et dans cette zone occupée après conquête par l’armée romaine, la récolte des impôts, taxes et tributs est affermée. Le Sénat romain vote le montant des revenus que telle Province de l’empire doit rapporter au trésor public de la Cité (et plus la région a été difficilement soumise, plus les montants sont élevés, voire exorbitants). Puis ce même Sénat vend à ferme ce montant : une personne très riche peut (et va) acheter ce fermage, c’est-à-dire verser le montant exigé au trésor, en échange d’un droit absolu à se rembourser sur la province concernée. On fermera les yeux sur les moyens (le fermier, ou publicain, peut faire appel à la force publique) comme sur les montants (il cherchera toujours à tirer un bénéfice) dudit remboursement. Ce fermage peut à son tour se subdiviser avec le même mécanisme : évidemment, plus nombreux sont les échelons intermédiaires, plus important le volume des bénéfices cumulés recherchés par tous les échelons. Ce sont de telles personnes qui s’approchent pour « être baptisées« , c’est-à-dire avec le propos d’un changement de vie, et elles aussi demandent au Baptiste de leur enseigner par quel point précis commence leur changement.

     Réponse : « Ne percevez rien de plus que ce qui vous a été prescrit. » L’ordre est de ne pas [prassô] : le verbe signife d’abord traverser, parcourir ; par suite, il signifie aller jusqu’au bout, achever, exécuter, mais aussi s’occuper de, négocier, ou encore achever, mener à bien, et enfin faire payer ou faire périr. On voit qu’il s’agit de ne pas jouer sur les marges bénéficiaires en s’abritant derrière le droit (incluant l’éventuel recours à la force). Autrement dit, ne pas aggraver du fait de la recherche de son intérêt propre (même légal) la situation d’autres personnes. Mais le mot employé par Luc dans le discours du Baptiste laisse entendre davantage, grâce à toute sa gamme de sens. Il s’agit de ne pas pousser au bout les personnes, et ultimement ne pas les faire périr. La recherche effrénée du profit, ou cupidité, est socialement destructrice. Je ne peux pas concevoir ma vie, pour la construire, en dehors du lien avec les autres.

    Autre catégorie professionnelle, ceux qui servent comme soldats, ou qui font campagne.  Il s’agit de ceux qui exercent la force publique. A eux la recommandation : « Ne molestez personne. N’extorquez rien. Contentez-vous de votre solde. » [sukofantéô] (qui a donné notre sycophante) c’est d’abord faire métier de calomniateur, donner des conseils perfides. C’est aussi accuser faussement, extorquer par des calomnies, élaborer des machinations. On voit que l’usage de la force déborde facilement et d’abord par le poids accordé aux paroles de ceux qui en sont détenteurs. Et les mots entraînent facilement les actes en tout genre qui vont abuser des biens des personnes, les mettre dans des situations de dépendance ou de fragilité. [diaséïô], c’est remuer, agiter de côté et d’autre, ébranler fortement, intimider. On arrive ici à la brutalité physique : l’abus des personnes elles-mêmes. Et enfin un appel à « se contenter » de la solde. Dans le fond, pour ceux-là comme pour les précédents, c’est la recherche du profit personnel qui en vient à mépriser les autres. La fraternité générale appelée par le Baptiste combat avec beaucoup de force le premier (mais pas le seul) ressort des inégalités, qui est la poursuite de son propre avantage au détriment de celui des autres, les jeux de rivalités et de pouvoirs.

     Vient le deuxième temps, celui du témoignage de Jean-Baptiste : nous changeons complètement de thématique. Eveillé par le Baptiste, le peuple est maintenant dans une attente. Deux remarques : Jean-Baptiste s’adressait aux foules, mais le résultat de sa parole et de son ministère est la constitution d’un peuple, [laos] (qui donne nos « laïcs« ) ; d’autre part, ce peuple maintenant est en attente, il s’attend à quelque chose, il pense qu’une chose peut arriver : en changeant de vie, en changeant de manière de sentir les choses, d’envisager la relation aux autres, il a vu se réveiller en lui la vigilance. C’est dire si revenir à la justice sociale et l’exercer réellement nous met en situation d’attente. Et comme le Baptiste annonçait la colère imminente, le peuple attend celui qui doit exercer celle-ci, juger, c’est-à-dire séparer ceux qui tombent sous le coup de la colère de ceux qui sont dignes d’entrer dans l’alliance et la communion de vie avec Dieu. Et, la tête rentrée dans leurs épaules parce qu’ils s’attendent à ce que « quelque chose » se produise, ils « dialoguent tous dans leurs cœurs » au sujet de Jean lui-même : et si c’était lui, le christ ? Si c’était lui qui allait tout d’un coup se révéler comme le descendant de David, celui qui allait rétablir le royaume de Dieu sur terre ? Après tout, son appel à la justice sociale, c’est déjà un acte politique…

     Mais Jean dément, et il le fait en subordonnant son ministère à celui d’un autre. Moi, c’est d’eau que je vous baptise, l’eau qui au temps du déluge avait permis un recommencement et l’établissement de la toute première alliance avec l’humanité. Mais vient un autre baptême, « d’esprit saint et de feu« , et cela c’est totalement nouveau, c’est sans exemple. L’esprit saint, il en est question aussi parmi les prophètes, il est même celui qui les anime, qui les saisit, et leur fait perdre la maîtrise d’eux-mêmes dans une expérience qui n’est pas de tout repos, au contraire. Quant au feu, il est purificateur et destructeur : terrible perspective ! Bien sûr, Luc choisit ses mots, et prépare l’écho du récit qu’il fera de la Pentecôte après la passion et la résurrection de Jésus ; mais le Baptiste, lui, ne sait pas cela et annonce surtout des jours terribles à affronter. Et c’est un autre, « le plus fort que moi » qui va venir accomplir cela, ce terrible jugement. Pour illustrer la différence de statut entre lui et « celui qui vient », Jean dit : « Je ne suis pas digne (convenable, suffisant, capable) de délier le cordon de ses chaussures« . On pense à Moïse, défaisant ses chaussures devant le buisson ardent, parce que la terre en est sainte : même ce geste, Jean ne pourrait le faire pour le plus fort que lui !

pelle a vanner     Et puis Jean insiste sur l’aspect violemment purificateur de l’action qui sera accomplie par ce plus fort que lui : la pelle à vanner est dans sa main. Comme on revoit sur l’illustration, il s’agit de lancer à grandes pelletés le grain en l’air, afin que le vent emporte ce qui reste de paille et les enveloppes inutiles, ainsi que le grain trop léger parce qu’il n’y a en fait pas de fruit dans la plante. Seuls les grains lourds, ceux que l’ont veut, retombent sur l’aire à blé. C’est un grand remue-ménage où tout vole, où tout est apparemment mélangé, rebattu, mis sens dessus-dessous, et où pourtant se fait le jugement, c’est-à-dire la mise à part de ce qui vaut quelque chose. Et encore le feu, menaçant : tout ce qui ne compte pas va brûler ! Brrr !!!

     Mais cela nous fait du bien, d’entrer dans ces terribles perspectives ! D’abord, nous avons plus que jamais besoin de justice sociale. Ensuite, …nous nous préparons aussi à être aussi surpris que Jean-Baptiste !

Reprendre sa trace profonde : dimanche 9 décembre.

Pieter Brueghel le Jeune, La prédication de saint Jean-Baptiste (1601), panneau sur bois 101 x 167,5, National Muséum, Cracovie

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte :

Nous sommes toujours dans l’évangile de Luc, mais après notre entrée par effraction dans son avant-dernière partie dimanche dernier, nous revenons à son début. Pas tout-à-fait au début, cependant : Luc commence par un prologue où il s’explique sur ses intentions, puis il compose une première partie à sa façon, que l’on intitule habituellement « les évangiles de l’enfance » -car en effet, il y montre en parallèle les préparations à la naissance puis les naissances de Jean-Baptiste et de Jésus, puis quelques scènes du seul Jésus dans son enfance.

A la suite de ces éléments, le récit qui nous est proposé aujourd’hui se situe plutôt au début de l’histoire principale, à savoir le ministère de Jésus et la longue préparation qu’il constitue à sa passion, sa mort et sa résurrection. On peut voir dans cette partie inaugurale plusieurs temps : un premier temps constitué par l’inauguration du ministère du Baptiste, un deuxième temps où le Baptiste rend témoignage à Jésus tout en niant être lui-même le messie, témoignage qui s’achève par son arrestation. Un troisième temps suit avec le récit, central, du baptême de Jésus (Jean-Baptiste n’y est pas mentionné, et pour cause !). Un quatrième temps présente Jésus avant tout par sa généalogie ascendante, présentation qui fait écho à celle faite par le Baptiste aux foules dans la deuxième partie. Un cinquième temps où Jésus va au désert, temps qui fait écho au premier où  le Baptiste est également au désert. Une conclusion-transition enfin, où en quelques mots Luc fait voir un Jésus qui commence à enseigner.

Notre passage n’est que le tout début du premier temps : c’est l’annonce de la survenue du Baptiste et de son ministère, le roulement de tambour et le lever de rideau.

Mon modeste commentaire… :

     Luc débute très solennellement : « En l’an quinze, donc, du pouvoir de Tibère César, Ponce Pilate gouvernant la Judée, la tétrarchie de Galilée étant celle d’Hérode, la tétrarchie d’Iturée et de la région de Trachonitide étant celle Philippe son frère et la tétrarchie de l’Abilène de Lysanias, sous les grands-prêtres Anne et Caïphe, la parole de Dieu survint sur Jean fils de Zacharie dans le désert. » En fait, Luc imite un certain nombre de livres prophétiques, qui montrent de cette manière un début historique précis à l’activité du prophète. Autrement dit, Luc a un double but.

     D’abord, il situe d’emblée Jean-Baptiste comme un prophète dans la longue lignée des prophètes d’Ancien Testament. Lignée longue, mais néanmoins dénombrable : la survenue de Jean est un évènement de forte portée, un évènement qui fait date. Lignée longue, mais depuis longtemps interrompue : après des figures importantes dans la période de la guerre avec la Syrie puis avec Babylone, après d’autres figures importantes dans la période de l’exil puis du retour et de la réorganisation religieuse, il n’y a plus eu de prophète. Dieu s’est tu. Ce silence de plusieurs siècles a d’ailleurs donné lieu à de nombreuses spéculations intellectuelles, de nombreuses tentatives d’anticiper le salut annoncé et qui tarde. Ici, maintenant, dans cette longue attente et ce long silence, Dieu reprend l’initiative et suscite quelqu’un, Jean. Entendre ce texte aujourd’hui, c’est être invité à nous re situer dans la perspective de nos longues attentes, à prendre conscience -pour les écarter, les mettre en deuxième- de nos propres initiatives,  à y chercher l’initiative de Dieu.

     Ensuite, Luc montre que Dieu se mêle à notre histoire. Pas seulement notre histoire personnelle, le cours intérieur de notre existence, mais bien l’histoire objective. Luc nomme des figures historiques attestées. Il fait allusion à l’organisation politique d’une époque précise : Auguste a organisé, après la mort d’Hérode le Grand en -4, la Préfecture de Judée en la doublant d’une tétrarchie (= quatre chefs) locale. C’est une manière, tout en maintenant la suprématie romaine, de donner un certain pouvoir à des locaux. On s’assurera ainsi de leur dévouement à l’autorité suprême puisqu’ils tiennent d’elle leur pouvoir, on se débarrassera ainsi d’un certain nombre de problèmes épineux en les laissant régler par un échelon intermédiaire qui pourra servir de « fusible » en cas de coup dur, et on crée une forme de concurrence entre les différents petits chefs, déviant les uns envers les autres leurs appétits de pouvoir et leurs intrigues politiques.

     Ce système fonctionne toujours sous Tibère, qui succède à Auguste et possède le pouvoir absolu entre 14 et 37 ap. J.-C. Le gouvernement de cette préfecture est assuré par Ponce Pilate selon toute probabilité entre 26 et 36 ap. J.-C. La première tétrarchie de la préfecture de Judée consiste dans l’ancien royaume de Juda, augmenté au nord de la Samarie et au sud de l’Idumée (ancien royaume d’Edom), avec Hérode Archelaus à sa tête entre 4 et 6 ap. J.-C., où il est destitué et non remplacé.  La deuxième tétrarchie consiste dans la Galilée, nom qui en hébreu signifie « région des étrangers », et qui comporte les territoires entre le Jourdain et la côte (non incluse) jusqu’à hauteur de Tyr et Sidon,  avec Hérode Antipas à sa tête entre 4 et 39 ap. J.-C. La troisième tétrarchie consiste dans les régions à l’Est du Jourdain et au sud de Damas, avec Philippe le Tétrarque à sa tête entre -4 et 34 ap. J.-C. La quatrième tétrarchie enfin est encore au nord de celle-ci, avec Lysanias à sa tête entre avant 29 (difficile d’être plus précis…) et jusqu’à 37 ap. J.-C. Pardon pour cette longue contextualisation, mais elle donne un cadre assez précis, le recoupement situe le début du ministère du Baptiste entre 26, 29 au plus tard, et 34. L’intervention, l’initiative de Dieu dans la « grande histoire » est pour nous un étonnement fondamental, premier. Il ne reste pas à part dans son « élysée », mais agit très concrètement.

    Et quelle est cette action ? En quoi consiste-t-elle ? C’est que sa parole, son mot, « advient ». [égénéto] c’est le verbe qui signifie le devenir, par contraste avec ce qui « est ». Le vocable employé pour la parole, c’est [rhéma], qui désigne tout ce qu’on dit : mot, parole, langage, discours, poème, phrase, sujet de discussion et par extension chose. Luc ne raconte pas comment le mot de Dieu est advenu, mais le vocable qu’il emploie suggère que c’est à travers quantité de choses. Non pas pourtant à travers un babillage continu, mais dans le silence des régions désertes, solitaires, isolées, vides. C’est avec l’expérience du vide, du silence, qui rejoignent l’attente de tout un peuple face au silence de son dieu en l’absence de prophètes, mais habité par toutes les paroles reçues et échangées de tant de manières, que Jean voit advenir en lui une parole de Dieu. Il me semble que Jean est pour nous même, en ce jour, un appel à semblable expérience : se retirer d’un bruissement continu et de bousculades ou de croisements qui ne sont pas des rencontres, pour laisser résonner en soi tant de paroles accumulées, tant de choses confiées, tant d’évènements vécus, tant de sujets préoccupants, les laisser résonner avec l’évangile qui est aussi une parole, et laisser advenir en soi ce qui doit advenir.

     Que fait Jean Baptiste de ce qui est advenu « sur » lui ? « Et il vient dans toute la région autour du Jourdain en clamant un baptême de conversion dans la rémission des péchés,… » Dans toute la région autour du Jourdain, cela fait un immense périmètre ! Il a dû marcher beaucoup. On se le représente souvent figé sur son cailloux près de la rivière, mais ce n’est pas du tout ce que suggère Luc. Il clame, il annonce : il y a de la part du Baptiste toute une action à voix forte et à discours construit, mais pas un discours qui cherche à convaincre, plutôt une proclamation qu’entende qui voudra. Et quelle est cette nouveauté annoncée, à prendre ou à laisser ? Un « baptême », autrement dit une plongée, une immersion. Il ne faut pas nécessairement entendre ce mot au sens matériel, même si les pérégrinations du Baptiste sont plutôt de part et d’autre de la vallée du Jourdain : le geste est là pour marquer une réalité plus immatérielle, il a valeur de symbole. Ce que le Baptiste proclame, c’est de s’immerger dans la [métanoia] : dans le changement de sentiment, qui peut selon les cas devenir repentir (au sens où les peintres repeignent par-dessus, en ayant changé d’idée), regret, correction, ou pénitence. Le Baptiste proclame une vie plongée dans le changement, une vie conduite par une autre manière d’être sensible aux autres et aux choses. Et ce changement se fait dans l’action de laisser aller, de congédier ses déviations passées. Reconnaître qu’avec notre manière de mener notre vie, nous manquons son but. Revenir vers ce but avec une nouvelle sensibilité.

     A l’appui de cette présentation générale du ministère du Baptiste, Luc introduit une citation d’Isaïe, sans qu’il soit possible de dire si Jean-Baptiste lui-même s’y réfère ou si c’est l’écrivain seul qui fait ce rapprochement. « …comme il est écrit dans le livre des paroles du prophète Isaïe : voix criant dans le désert : préparez la voie du seigneur, mettez en ligne droite ses grands-routes ! Tout gouffre sera rempli, et toute montagne et colline humiliée. Les tortueux seront dans le franc et les raboteux dans la voie tranquille, et toute chair verra le moyen de salut du dieu. » Jean-Baptiste ne crie certes pas dans le désert, c’est là qu’il a pris conscience du mot de Dieu sur lui, mais il est venu vers les foules. En revanche, il est bien avant tout une voix, il clame et proclame, à temps et à contretemps. Et tous les mots employés par le prophète ont un double sens (il faut dire qu’Isaïe est avant tout un très grand poète), matériel ou moral, ce qui convient bien au sens de la prédication du Baptiste et même au geste baptismal symbolique qui le caractérise, lui aussi matériel (dans l’eau) mais avant tout moral (dans le changement de vie).

     La grand-route, [tribos], c’est aussi le chemin fréquenté, c’est aussi une longue pratique : on voit qu’il y a là un signe parlant des chemins que nos vies empruntent fréquemment, de nos habitudes vie et de pensée. Celles-là, il faut les faire [éouthus], droites, directes, mais aussi franches, sans détour, selon les règles. Le gouffre, [farangx], n’est pas une simple ornière ou un petit effondrement, mais bien l’escarpement abrupt, la roche taillée à pic, le ravin, le précipice, la rive escarpée, la falaise, le gouffre, l’abîme. Le symbolisme en est dès lors bien plus fort : il s’agit des puits sans fond dans lesquels nos vies peuvent tomber, des trous dont on voudrait éventuellement bien sortir mais…comment faire ? Eh bien ! Ces aspects de notre vie vont être emplis, remplis, fécondés. A l’inverse, les hautes montagnes et les basses collines, toutes les hauteurs dès lors qu’elles sont des hauteurs, vont être abaissées, amoindries, diminuées, humiliées, découragées. On entend à demi-mot que ce qui fait nos forces ou nos fiertés va au contraire s’évanouir.

     Deux caractères sont encore visés par le prophète : d’une part les [skolios] (qui donne notre scoliose !) les obliques, les tortueux, les tournés de côté, les sans-franchise, ceux qui tergiversent. Appel pour ceux-ci à prendre l’attitude exactement contraire, à faire des choix francs et massifs. D’autre part les [trakhus] : au sens propre, rude, raboteux, caillouteux, âpre, hérissé, inégal, dur. Au sens moral, les rudes, les grossiers, les farouches, les cruels, les violents, les irascibles. Appel pour ceux-là à se faire chemin [léios] : au sens propre, lisse, poli, uni (comme pour un tissus), aplani, sans aspérité, glabre. Au sens moral uni, calme, doux, tranquille, coulant.

     Finalement, le Baptiste nous interpelle dans nos viscères, dans nos deux passions fondamentales, le désir et la colère : la pulsion de vie profonde qui nous fait désirer, et celle qui fait qu’on ne se résout pas à ce qui fait obstacle à notre désir. Les deux traces profondes qui font de nous des vivants. Il nous invite à mettre au clair la première en l’affirmant franchement, en nommant clairement ce que nous désirons; il nous invite à orienter autrement la seconde, en combattant pour la conquête d’une unité de vie avec calme et douceur -ce qui n’est pas moins fort, au contraire !

 

Retrouver son humanité : dimanche 2 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte :

     Nous changeons encore d’œuvre, et cette fois durablement, puisque le lectionnaire romain commence aujourd’hui un nouveau cycle annuel, autour de Luc. Je remets à plus tard de dire un mot de cet auteur. Dans la première partie de son œuvre littéraire, c’est-à-dire dans son évangile, Luc a comme Marc une avant dernière partie qui se passe à Jérusalem avant la Passion : là, après une entrée triomphale marquée par les pleurs de Jésus sur la ville dont il s’approche, celui-ci chasse les vendeurs du temple. Deuxième temps, sans connexion temporelle précise, il enseigne dans le temple, et c’est l’occasion d’un certain nombre de controverses avec les différents partis et responsables religieux. Troisième et dernier temps, le grand discours apocalyptique : c’est de celui-ci que notre texte est tiré.

     Sans entrer dans trop de détails, on peut dire que la manière dont Luc rapporte ce discours apocalyptique suit un déroulement plutôt identique à celle construire par Marc, avec toutefois des inflexions qui montrent que lui écrit nettement après la prise de Jérusalem par les Romains en 70, cela se voit par les détails qu’il donne et qui recoupent les récits qu’en on fait d’autres. Mais lui aussi, c’est en contraste avec toutes les catastrophes, survenues ou à venir, qu’il situe la venue du fils de l’homme : celle-ci n’a donc rien à voir avec une catastrophe, ni en soi, ni dans ce qui la provoque. Il parle de cette venue en trois temps  : il l’énonce, puis donne la parabole du figuier, enfin appelle à la vigilance. Nos joyeux découpeurs de texte ont cette fois enlevé la partie centrale, la parabole du figuier. Quand je pense qu’à la fin du livre de l’Apocalypse, Jean écrit : »si quelqu’un enlève des paroles à ce livre de prophétie, Dieu lui enlèvera sa part : il n’aura plus accès à l’arbre de la vie ni à la Ville sainte, qui sont décrits dans ce livre. » (Apoc.22,19)… Quant à nous, revenons au texte !

Mon modeste commentaire…

     Luc reprend les évocations cosmiques de Marc, mais sans refaire le maillage étroit de citations prophétiques qu’avait opéré Marc : « Et il y aura des signes dans le soleil et la lune et les astres, et sur la terre l’angoisse des nations dans l’impasse [à cause] du fracas et de l’agitation de la mer, [l’angoisse] des hommes rendant l’âme de peur, et de l’attente des choses arrivant à l’humanité entière; en effet les puissance des cieux s’ébranleront. » C’est que l’intention de Luc n’est pas la même : il ne voit pas là les signes cosmiques de l’avènement d’un monde nouveau, mais plutôt le paroxysme des catastrophes énonçables ! Autrement dit, ces  deux versets n’avaient rien à faire là, nos chers découpeurs de textes auraient dû les laisser avec la partie précédente du discours apocalyptique, car ç’en est la conclusion ou l’aboutissement. Soit dit en passant, ces mots trouvent en nous, aujourd’hui, un formidable écho quand on pense à la catastrophe mondiale que prépare l’incurie humaine et son abus des ressources de la planète. Les scénarii prévisibles montrent tous que la catastrophe viendra de la mer. Mais ne cherchons pas pour autant dans l’évangile une annonce détaillée des catastrophes, ce n’est pas son objet du tout.

     Face à ces catastrophes possibles ou prévisibles, qui sont survenues et qui surviendront encore, Luc pose un autre évènement qui n’est, lui, pas de l’ordre de la catastrophe : « Et alors…« , le fameux [toté] qui signifie à la fois à ce moment et dans l’autre cas. Le mot marque bien une rupture, un opposition, une alternative. « Et alors ils verront le fils de l’homme venant dans la nuée avec multiplicité de puissances et de gloire. » Qui est ce « ils » ? Difficile à dire. Mais le texte évoque une évidence : verra qui veut voir, ce ne sera pas caché mais au vu et au su de tous. Les temps nouveaux qu’inaugure Jésus sont des temps de révélation, de dévoilement. Un sauveur vient, et ce n’est pas une catastrophe, au contraire. C’est comme si le temps était le lieu simultané de deux choses, une œuvre de destruction et de confusion d’une part, une œuvre d’apparition d’autre part. Et il faut bien saisir que le déroulement du temps, de notre histoire, est le lieu simultané de ces deux œuvres. Il y a d’une part le bouleversement qui va jusqu’à ébranler les puissances des cieux, et il y a d’autre part la venue sur la nuée du fils de l’homme. Il y a le ciel qui nous tombe sur la tête, et il y a le ciel qui vient nous visiter.

     Luc exhorte ses lecteurs à s’appuyer pour vivre avant tout sur ce deuxième aspect de l’histoire, évidemment pour vivre le premier (et non pour le fuir -vaine tentative- ou le nier) : « Or au survenir du commencement de ces choses-là [les premières énoncées, les catastrophes], relevez-vous et relevez vos têtes, parce que votre rachat se rapproche. » Le langage de Luc est paradoxal, mais provoque à un regard de foi. Pendant que l’humanité avance, au gré de guerres, d’oppositions, de catastrophes diverses, le fils de l’homme vient visiter cette même humanité : qui veut le voir peut le voir. Du coup, même quand surviennent les évènements redoutés, l’attitude du croyant sera de se « relever », comme s’est « relevé » le fils de l’homme pourtant condamné, tué et mis au tombeau. Car le rachat se rapproche, se hâte, s’accélère. Le mot est bien celui de rachat : il s’agit du rachat d’un captif. Je le comprends dans ce contexte, en ce qui me concerne, comme évoquant l’esclavage dans lequel le contexte de l’humanité peut nous tenir. On peut être esclave de ses peurs, si on se laisse fasciner par l’ampleur des malheurs qui surviennent. Mais regarder en direction du fils de l’homme délivre, ou rachète, fait de nous des affranchis.

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     Supprimer la suite du texte est pour le moins dommage : « Il leur dit une parabole : « Voyez le figuier et tous les arbres : quand déjà ils bourgeonnent, en regardant, de vous-mêmes, vous connaissez que déjà l’été est proche. Ainsi, vous aussi : quand vous verrez cela arriver, connaissez qu’il est proche, le royaume de Dieu ! Amen, je vous dis : cet âge ne passera pas que tout n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles, non, ne passeront pas ! » Luc change le sens de la parabole en portant l’attention sur le moment du bourgeonnement : les arbres bourgeonnent en général avant l’hiver, avant cette période où meurt la végétation. Du coup, Luc déplace le signe : la parabole visait chez Marc les signes premiers du renouveau de la vie; elle vise chez Luc des signes qui précèdent la mort mais promettent qu’elle ne l’emportera pas, et indiquent au contraire que même dans l’hiver, la vie fait son chemin. Et Luc précise ce qui demeure par delà l’hiver et à travers lui : sa parole. Sa parole, c’est elle le bourgeon présent pendant l’hiver, c’est elle qui vient au vu et au su de tous « sur la nuée », c’est-à-dire comme la puissance qui vient du dieu.

     La question devient donc : comment rester attentif à la parole ? Comment rester à son écoute ? Car elle est bien donnée à tous, et pourtant tous ne l’ecoutent pas, de même que le fils de l’homme est vu de tous, et pourtant tous ne le regardent pas. C’est un thème cher à Luc…  « Ainsi, soyez attentifs à vous-même de sorte que vos cœurs ne s’appesantissent pas dans la tête pâteuse et l’ivrognerie et les soucis des moyens de vivre, et que soit soudain pour vous un tel jour. » Pour rester attentif à la parole, il y a d’abord une attention à soi, une vigilance. Je ne peux m’empêcher ici de penser à la description qu’Athanase fait d’Antoine après sa première longue expérience de retrait en solitude au désert : « Il n’avait pas grossi par manque d’exercice, ni maigri par suite de tant de jeûnes et des combats qu’il avait soutenu contre les démons. Il avait le même visage qu’avant d’être solitaire, la même tranquillité d’esprit, et l’humeur aussi agréable. Il n’était ni abattu de tristesse, ni dans une joie excessive : son visage n’était ni trop gai ni trop sévère ; il ne témoignait ni déplaisir en se voyant environné d’une si grande multitude, ni complaisance en étant salué et révéré par tant de personnes ; mais, étant en toutes choses dans une égalité et une modération d’esprit admirable, il montrait bien qu’il n’était gouverné que par la raison.« (S.Athanase, Vie d’Antoine, 7). C’est le résultat de cette attention à soi proposée par Luc, l’égalité d’humeur, la modération d’esprit et le gouvernement par la raison. Bref, retrouver son humanité.

     Des soucis divers, soit excès soit sentiment de précarité, peuvent « alourdir » le cœur, l’empâter, le scléroser. Ce qui est avant tout  redouté, c’est l’effet de surprise, l’impréparation. « Comme un piège, en effet, il surgira sur tous ceux qui siègent sur la face de toute la terre. » Il semble que les puissants, « ceux qui siègent », soient les plus en difficulté, prêtant le plus le flan à la surprise. Peut-être que le type de soucis qu’ont les puissants est emblématique de ce qui détourne de l’attention à soi et, par voie de conséquence, de l’attention à la parole. « Mais chassez le sommeil ! En tous temps implorez afin d’être plus forts pour échapper à toutes ces choses qui doivent arriver, et pour vous tenir debout devant le fils de l’homme ! » La supplication apparaît ici comme un moyen de rester vigilant et fort. C’est paradoxal : celui qui supplie avoue une faiblesse, qu’il a besoin d’aide. Mais c’est au contraire une force dans l’ordre de l’attention à soi : la connaissance de soi, forces et faiblesses, est une humilité fondamentale. Il ne s’agit pas d’obtenir du dieu je-ne-sais quel secours privilégié : il s’agit de se connaître. Ce sera là se tenir debout devant le fils de l’homme, debout dans l’attitude d’un homme dans sa pleine dignité.

Vivre en frère : dimanche 25 novembre

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte.

     Nous finissons l’année tout à fait en dehors de l’évangile de Marc, que nous avons suivi tant bien que mal depuis décembre dernier. Nous voilà aujourd’hui dans l’univers de Jean, qui est plutôt  axé sur les réflexions que sur le récit, et qui n’a pas le génie de Marc en ce qui concerne le pittoresque. Néanmoins, Jean a l’art du petit détail symbolique auquel nul n’a fait attention. Mais c’est avant tout un évangile « théologique », qui démontre plus qu’il ne montre.

     Notre texte d’aujourd’hui est situé dans le grand récit du procès, de la mort et de la résurrection de Jésus. Jésus a été arrêté au jardin, puis emmené pour jugement chez Hanne, le beau-père du grand-prêtre Caïphe. De là, il sera emmené chez Caïphe (mais Jean ne fait que le mentionner) puis chez Pilate, avec lequel se joue une négociation pour obtenir de son autorité souveraine une condamnation à mort. Une fois celle-ci obtenue, Jésus sera emmené au Golgotha où il meurt crucifié puis est enseveli, avant que Marie la Magdaléenne puis Pierre et « le disciple que Jésus aimait » ne constatent le tombeau ouvert, puis que le mort n’apparaisse vivant à la Magdaléenne, puis deux fois aux disciples.

     Il y a plusieurs temps, dans le procès instruit par Pilate. 1° temps, les responsables Juifs informent Pilate de la raison de leur recours à lui : selon eux, il mérite la mort. Pilate doit donc se prononcer. 2° temps, Pilate interroge Jésus une première fois. 3° temps, il sort et le déclare non coupable et propose de relâcher Jésus à l’occasion de la Pâque, comme c’est la coutume (ce qui constituerait une « porte de sortie » honorable pour les responsables Juifs), mais la chose est refusée. 4° temps, Pilate fait châtier Jésus pour faire bonne mesure, puis le fait sortir en le déclarant à nouveau non coupable, mais les responsables réclament sa crucifixion. 5° temps, Pilate leur abandonne Jésus selon leur volonté, tout en le déclarant non coupable pour la troisième fois. Il y a là une sorte d’ironie de Pilate : les responsables juifs pourraient lapider Jésus (c’est la mort prévue par la Loi), mais ils ne peuvent le crucifier, car cette condamnation appartient à la seule autorité romaine. C’est ce que lui rétorquent les chefs : il a blasphémé en se faisant fils de dieu. Sous-entendu : de fait, selon la Loi il mérite la lapidation, mais ce n’est pas le châtiment que nous réclamons. 6° temps, Pilate est effrayé de ce motif, manifestement non allégué jusque-là, il rentre pour un second interrogatoire dont le résultat est qu’il cherche à le relaxer. 7° et dernier temps, les chefs avancent le motif de lèse-majesté, ce qui emporte finalement la décision.

     L’intention de Jean,  en donnant une telle ampleur au procès romain, est sans doute double : d’une part de faire déclarer Jésus innocent à quatre reprises dans la procédure de justice romaine, d’autre part de donner plus d’ampleur à la trahison, au reniement, des responsables religieux juifs, puisqu’ils vont toujours plus loin dans le but d’obtenir la condamnation réclamée. Notre texte d’aujourd’hui est tout simplement le premier interrogatoire.

Mon modeste commentaire.

     Nous voilà donc chez Pilate, mais qui est ce nouveau personnage ? Il semble qu’il s’agisse du praefectus qui gouverne la Judée : il a la charge des fonctions administratives, militaires et juridiques — tant sur le plan civil que criminel — mais il s’occupe également de la levée des impôts ce qui fait aussi de lui un « procurateur » (en latin, procurator) chargé des intérêts de l’empereur. La Judée, dont il est préfet, a un statut particulier, ce n’est pas une province impériale ou sénatoriale, ce qui mettrait à sa tête un proconsul, membre de la noblesse patricienne : tout fonctionne comme s’il s’agissait d’un district de la province de Syrie, et à ce titre c’est seulement un membre de l’ordre équestre (la classe en-dessous des Patriciens) qui est nommé à sa tête. Dans cette région de l’empire, le trouble et l’insécurité sont permanents, bien des prédécesseurs ont été vite remplacés. Mais comme son prédécesseur immédiat, Pilate a su jouer des antagonismes locaux pour se maintenir plus de dix ans. Détenteur de l’imperium, il est seul habilité à prononcer une peine capitale. Concession aux locaux, la Palestine a été administrativement répartie en quatre Tétrarchies, confiées chacune à des fils de Hérode le Grand : une manière de s’assurer de leur servilité, de réduire leur pouvoir et de faire jouer entre eux une rivalité salutaire pour le pouvoir supérieur. A l’aune de recherches historiques sérieuses, il semble que notre personnage n’ait été ni plus ni moins mauvais que d’autres responsables romains ; en revanche, il semble qu’il ait été plutôt mal vu des juifs, et notamment de leurs autorités religieuses, à cause de son zèle pour l’empereur qui plusieurs fois offensait leur piété. Nous sommes donc en présence de la plus haute autorité civile, celle qui a pouvoir de vie et de mort : un homme qui est avant tout un politique.

     Pilate entre, ou plutôt rentre, « de nouveau » précise Jean, dans le Prétoire. Le prætorium est le lieu de résidence d’un gouverneur (ou « procurateur ») de Province romaine. C’est à la base le quartier général militaire, là où se tient le chef (le « prætor« ) qui commande par délégation du Consul. Il s’agit probablement du centre de la forteresse Antonia, caserne militaire inexpugnable. Autrement dit, ces lieux sont le cœur du pouvoir de l’occupant romain. C’est au point que les responsables religieux n’ont pas voulu y entrer, afin de « ne pas se souiller » avant la Pâque. La Pâque juive nécessite une purification qui se fait durant plusieurs jours, et il n’est pas question pour eux de la remettre en cause. Autrement dit, un scrupule rituel les retient, placé bien plus haut que s’abstenir de réclamer la mort pour quelqu’un. Quoiqu’il en soit, Pilate a dû sortir lui-même à leur rencontre, et maintenant qu’il est instruit par eux de leur volonté, il revient faire son office et exercer la justice romaine.

     C’est ce qui se passe à présent : « il cite Jésus à comparaître et lui dit, autrement dit : commence l’interrogatoire : Tu es le roi des Juifs ? » La question a de quoi surprendre ! Il n’est pas question de cela auparavant… On comprend alors que c’est sans doute le motif qui a été avancé pour réclamer sa mort. Pourquoi un tel motif ? C’est tout simplement l’accuser de sédition, peut-être plus encore. Les juifs ont à Jérusalem un roi déjà, Hérode : un allié des romains, mis en place par eux. Dans la question de Pilate, il peut y avoir une part d’amusement : quel est cet original qui croit pouvoir s’arroger seul un tel titre ? Et quelle drôle d’idée de le revendiquer : ce n’est pas dans la tradition juive ! Le vrai pouvoir chez les autochtones, Pilate le sait parce qu’il l’affronte sans cesse, est religieux.

     Mais la réponse de Jésus a, elle, de quoi surprendre son procureur. « C’est à partir de toi-même que tu dis cela ou bien d’autres t’ont parlé à mon sujet ? » Tout justiciable peut attendre de la justice une enquête indépendante, menée par le juge ou le procureur lui-même. Jésus, en mettant Pilate devant cette alternative, dénonce un éventuel procès mené sur la base d’une calomnie, un procès expéditif joué d’avance. Le pouvoir romain, en effet, ne s’est jamais ému de l’activité de Jésus, et pourtant il est bien renseigné. En particulier, dans cette région de l’empire, le préfet est toujours attentif aux mouvements populaires, des agitateurs surgissent régulièrement. Mais jusqu’à présent, nul n’est venu avertir le préfet des activités suspectes d’un certain Jésus, et c’est bien ce que celui-ci lui fait implicitement remarquer : jamais ses propres services n’ont eu à se plaindre de lui.

Nicolaï Nicolaïevitch Ge, Qu'est-ce que la vérité ?

     Pilate le prend d’un peu haut, mais se défend en même temps d’être sous influence : « Est-ce que moi je suis juif ? » C’est comme s’il disait : « Allons, je ne suis pas sous l’influence de ceux qui t’ont amené ici, je ne suis pas de leur bord, je n’appartiens pas à leur groupe. » Et le procès peu enfin s’engager dans un sens plus objectif, avec un questionnement plus approprié : « La nation, la tienne, et les grands-prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu fais ? » La question est presque naïve. Pilate avoue par là n’avoir aucune charge contre son prisonnier, sinon l’hostilité des responsables. Dans la perspective de Pilate, les désavouer ne serait pas pour lui déplaire. Mais les mettre en situation de lui devoir quelque chose peut être également intéressant. Jean fait surtout remarquer le comportement des grands-prêtres : ils revendiquent habituellement leur autonomie, et les voilà qui ont recours à l’occupant romain ! Ils adoptent par là une attitude qui n’est pas celle que leur religion leur recommande, mais se comportent comme les autres nations. Et Jean les désigne précisément ainsi en mettant ce mot de « nation » dans la bouche de Pilate. Il est d’autant plus négatif que, dans le vocabulaire des juifs, les « nations » (les goyîm) sont tous ceux qui ne sont pas du peuple Juif. Mais Pilate n’a aucune charge réelle, et ne peut que poser à son prisonnier cette question, pitoyable pour un procureur : « qu’as-tu fait ?« .

     C’était le moment où jamais de répondre : « Rien ! D’ailleurs tu n’as jamais entendu parler de moi d’aucune manière. » L’affaire était entendue. Et tout un chacun aurait répondu ainsi. Pas Jésus. Le voilà qui enchaîne sur un tout autre registre  : « Le royaume, le mien, n’est pas de ce monde-ci ; si de ce monde-ci était le royaume, le mien, des subalternes à moi se seraient battus, afin que je ne sois pas livré par les Juifs… » (petite remarque : on peut traduire le datif par « livré aux Juifs », datif d’intérêt, ou « livré par les Juifs », datif instrumental. A la réflexion et vu le contexte, le deuxième me paraît plus cohérent). C’est une des caractéristiques de la prédication de Jésus que l’annonce du royaume. Elle est cependant fort peu présente dans l’évangile de Jean : il est question d’entrer dans le royaume au début de l’échange nocturne avec Nicodème. A la suite de la multiplication des pains, la foule cherche aussi Jésus pour le faire roi -ce qui le fait s’échapper ! C’est tout.  Mais ce thème du royaume apparaît ici, dans ce contexte très paradoxal, et peut-être justement pour cela. Les trois autres évangiles ont insisté sur le fait que le royaume est inauguré dès ce monde-ci, en ce monde-ci. Jean insiste lui sur le fait qu’il n’est pas pour autant de ce monde-ci. La démonstration relève de l’évidence.

    Et c’est une magnifique leçon sur le royaume annoncé et inauguré par Jésus : il ne relève pas d’un pouvoir. Du coup, il n’admet pas de subalternes, ni de batailles, ni de trahison. Entrer dans le royaume est un paradoxe en ce monde : c’est ne pas établir les relations avec les autres avec une note hiérarchique : au contraire, dans le royaume où il se tient, tu es mon frère, tu es ma sœur, tu es mon égal. Et je t’aime autant que je m’aime. C’est ne pas établir les relations avec d’autres avec une note belliqueuse ou polémique : au contraire, dans le royaume où il se tient, ta parole ou ton action méritent d’être entendue ou accueillie, elle a du sens, elle dit quelque chose de précieux de toi. C’est ne pas établir les relations avec d’autres avec une note manipulatrice : au contraire, je ne me sers pas de toi, mais je t’admire et te considère comme tu es, dans ta beauté.

     Et Jésus continue : « …s’il en est ainsi le royaume, le mien, n’est pas d’ici. » [éntéouthén] signifie d’ici, au sens local mais aussi au sens génétique. Le royaume où se tient Jésus n’as pas son origine en ce monde-ci. Ce n’est pas que ce royaume ne se tienne pas en ce monde-ci : mais il y apparaît, et y apparaîtra toujours, comme une étrangeté. « Pilate lui dit donc : tu es donc bien roi ? » La question du préfet, de l’inquisiteur, est le signe immédiat de l’étrangeté dont on vient de parler. Aux oreilles de l’homme politique qu’il est, les paroles de Jésus ont dû sonner comme une manière compliquée de s’exprimer, j’imagine qu’il a compris que Jésus revendiquait bien un royaume, mais pas dans la région. Or il a certes dit « pas d’ici », ce qui peut être entendu au sens purement local, mais il a aussi dit « pas de ce monde », ce qui est plus étrange. Le [kosmos], en grec, désigne bien le monde, mais désigne aussi l’ordre qui y règne ou qui le constitue. Il y a un quiproquo complet.

     « Jésus lui répond : toi tu dis que je suis roi. Moi, pour ceci je suis né et pour ceci je suis venu dans le monde : pour témoigner de la vérité ; qui est de la vérité entend ma voix. » Le quiproquo est levé, parce qu’énoncé clairement. Il y a une mise en regard des deux points de vue : toi, d’une part, moi d’autre part. Toi, tu es dans une logique de pouvoir qui te bouche les oreilles, et tu n’entends pas de quoi je parle. Parce que j’ai parlé d’un royaume, que j’ai dit mien, tu me penses roi : j’ai seulement dit que c’est le royaume dont moi je parle et dans lequel je me tiens. Suis-je roi ? Je n’en ai pas parlé. Moi, je parle de témoigner de la vérité. La vérité, dans le vocabulaire de Jean, c’est la relation de Fils vécue jusque dans le chair : Jésus est venu témoigner, c’est-à-dire montrer cette relation filiale unique, montrer jusqu’où elle va (jusqu’au Père), montrer qu’elle peut être authentiquement vécue dans la chair, dans ce monde. Montrer que tous les hommes peuvent vivre en fils avec dieu leur père, et comment le faire, notamment en abordant les autres hommes en frère. Un père et des frères. Ce n’est pas de ce monde, mais cela peut transformer le monde.

Dévoiler et unir : dimanche 18 novembre

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour situer le texte (on peut aller directement au commentaire !)

Toujours dans l’avant-dernière grande partie de l’évangile de Marc, nous sommes maintenant loin dans sa seconde section, le discours sur la fin des temps. Marc a mis en scène ce discours de manière indépendante et en deux temps : il faut garder à l’esprit que le temple est effectivement détruit en 70, lors de la guerre menée par le futur empereur Titus. Ainsi, toute cette mise en scène du discours peut être l’écho d’une actualité, ou d’un passé très récent, au moment où Marc écrit. Dans la bible, toutes les prophéties sont toujours rédigées après coup, c’est une manière de donner des évènements survenus une interprétation d’autant plus convaincante : voilà pourquoi telle chose devait arriver.

     Premier temps, un disciple admire le bâtiment-Temple au moment où il en sort avec Jésus, qui réplique du tac-au-tac par l’annonce de la destruction complète de celui-ci : c’est là un sinistre présage à l’immense portée, puisque ce temple est au centre de toute la vie religieuse du peuple d’Israël. Son sens est celui de l’habitation à jamais du dieu d’Israël avec son peuple, sa destruction signifie donc en quelque sorte la fin de l’alliance. En tous cas, c’est nécessairement la fin du culte dans la forme où il existe grâce à ce bâtiment unique.

     Deuxième temps, assis hors des murs de Jérusalem, sur les pentes du mont des Oliviers, quatre des apôtres interrogent Jésus à part sur les temps : quand cela arrivera-t-il ? Quel sera le signe que tout cela va s’achever ? On peut comprendre leur angoisse, même si savoir ne changerait pas grand chose… Et là commence un long discours ininterrompu. Quant aux signes précurseurs, le discours commence par une mise en garde, un sujet a priori si angoissant étant un terrain rêvé pour les manipulations, il continue par l’évocation de catastrophes de grande ampleur (guerres, séismes, famines), puis par l’évocation de poursuites mortelles contre les disciples, puis encore par l’évocation d’un évènement totalement contraire sur le plan religieux. Enfin, retour sur le thème de la mise en garde et de la manipulation.

     Après tout cette question des signes vient en contraste le thème de la venue du fils de l’homme, puis une conclusion en trois temps : la leçon du figuier, qui constitue le fameux signe demandé, une réponse à la question quand ? et enfin un appel insistant à la vigilance. Notre texte d’aujourd’hui est constitué par cette annonce de la venue du fils de l’homme, et par les deux premiers temps de la conclusion. Découpage bancal encore une fois. Est-ce un effet des bouleversements dont il est ici question ??

Mon modeste commentaire.

     « Mais en ces jours-là, après cette affliction… » : quand Jésus aborde le thème de la venue du fils de l’homme, il le fait en contraste avec tout ce qui précède, [alla], « Mais…« . Il s’agit bien d’une conjonction adversative, c’est-à-dire dont le but est de dire autre chose que ce qui précède. En grec, « autre » se dit [allos] : on voit nettement le rapport linguistique. Cette opposition est soulignée grâce aux deux prépositions employées immédiatement : « en » d’une part, « après » d’autre part. Ces deux prépositions, dont l’une marque une réalité dans laquelle on se trouve, l’autre une réalité dépassée, sont d’autant plus en contraste que le même adjectif démonstratif [ékéïnos] les suit l’une et l’autre, adjectif qui marque une personne ou une chose éloignée, ou célèbre, ou éminente. Nous sommes placés désormais « en ces jours-là« , « en ces jours exceptionnels« , mais « après cette pression, (ou compression, ou oppression : c’est le sens du mot [thlipsis]) exceptionnelle« , « au-delà de cette oppression exceptionnelle« .

     Je m’attarde sur ce point, parce qu’il me semble bien plus important qu’on ne l’imagine et qu’on n’y a pas assez, à mon sens, fait attention. Tout ce qui précède dans le discours énonce finalement deux choses, provoquées par l’annonce par Jésus de la destruction du temple : premièrement, il y a aura bien des catastrophes majeures, aussi bien pour l’humanité entière que pour l’intégrité des croyants, ou l’intégrité de la « religion » elle-même. C’est le cœur de la partie précédente du discours. Deuxièmement, ces catastrophes diverses et majeures seront le prétexte à de nombreuses manipulations, ou tentatives, ou à de nombreuses impostures. C’est le cadre, le début et la fin, de la partie précédente du discours. Notre « mais » prend alors une portée énorme, il fait ressortir nettement le but recherché dans cette première partie du discours : non, la fin des temps ne consiste pas en une catastrophe, ni en une série de catastrophes, quelle qu’en soit la nature. Des catastrophes, il y en avait déjà eu, et il y en a encore, et hélas il y en aura encore. Mais cela n’a rien à voir avec la fin (puisque c’est la question posée au départ), et faire croire le contraire est clairement dénoncé comme une imposture. Bonne nouvelle, [éou-ang’guélion], la fin du monde n’est pas une catastrophe !

     Marc construit en revanche cette nouvelle partie du discours, « dans ces jours exceptionnels« , à partir d’un maillage serré de citations prophétiques, tirées d’Isaïe, d’Ezéchiel, de Joël et de Daniel, qui évoquent des signes cosmiques : soleil, lune, étoiles… Là aussi, ce n’est pas un fait sans importance, bien au contraire, et à plusieurs titres. D’abord, Jésus assume une eschatologie, c’est-à-dire une doctrine de la fin. Fin est un mot à double sens : il signifie le coup d’arrêt définitif, il signifie aussi le but poursuivi. La bible, le discours prophétique en particulier, a construit peu à peu une approche du temps qui est orientée. On peut avoir une approche du temps qui soit purement cyclique : les choses recommencent indéfiniment, cycle des jours et des nuits, cycle des saisons, etc. Pas de vrai changement à attendre, juste des opportunités. On peut aussi avoir une approche du temps qui soit purement linéaire, indéfinie d’un côté comme de l’autre : les choses se succèdent depuis toujours, sans se reproduire réellement, et sans que cela mène nulle part. Un changement constant, mais sans que rien soit jamais acquis. On peut enfin avoir une approche du temps qui combine les deux, un peu en tire-bouchon, et avec l’idée d’une origine et d’un aboutissement. Une aventure unique, faite de recommencements et de nouveautés, avec sans doute une recherche à mener pour percer le secret du temps et de son sens, avec des combats à mener pour aller dans ce sens. C’est cela qu’ont construit les prophètes, et c’est cela que Jésus assume, et c’est cela que Marc nous montre avec ce maillage serré de citations prophétiques.

     Ensuite, quant au contenu de ces citations prophétiques, les évènements cosmiques n’ont pas pour sens de montrer une destruction, mais bien un renouvellement profond. C’est une nouveau monde qui est en gestation, et ce qui tombe, ce sont des « rois-soleils », des « vieilles lunes » et des « stars ». Le créateur prépare un monde nouveau, et il nous y prépare. A son initiative du début répondra son initiative de la fin : il fera émerger une autre réalité. C’est le sens des deux « alors‘, [toté] : alors, à ce moment, à ce temps précis, incluant le sens de dans l’autre cas. Ainsi donc, par contraste, on verra (clairement) le « fils de l’homme venir sur les nuées du ciel » (une vision à la portée de tous, une évidence sans obstacle), et les « choisis » seront rassemblés de toute la terre.

     Ce que je retiens, c’est la double idée d’évidence et d’unité. C’est dire que pour œuvrer dans le même sens que celui où va le monde, il faut travailler à la mise en évidence du fils de l’homme, ainsi qu’à l’unité. Et ce, quelle que soient les vicissitudes traversées. Il y a là un fil rouge auquel se raccrocher. Soit dit entre parenthèses, un agir dont le ressort est de cacher est exactement contraire à l’évangile…

Bourgeon-figuier-Acanthis

     Pour conforter ses auditeurs dans ce sens, Jésus offre une « parabole », c’est-à-dire encore une fois qu’il nous invite à un pas de côté pour mieux saisir l’évidence. Et c’est le figuier. « Dès que sa branche devient tendre et que poussent les feuilles, vous connaissez que proche est l’été. » Pour ceux qui ont tant de choses à faire, ils s’aperçoivent soudain que c’est l’été, qu’il y a des feuilles aux arbres, qu’il fait plus chaud. Mais pour ceux qui guettent, qui attendent, le verdissement du bout des branches des figuiers, l’éclosion des bourgeons en feuilles, sont le signe de la poussée de sève, secrète à l’arbre, et due à des changements que l’homme ne perçoit pas encore mais auquel le végétal est déjà sensible.

     Nous est-il donc recommandé d’observer les figuiers ? Pas tout-à-fait : c’est une analogie. « De même, vous aussi : quand vous verrez ces choses en train d’arriver, vous connaîtrez que c’est tout proche, aux portes. » Les disciples voulaient les signes annonciateurs d’une catastrophe : ils se retrouvent avec un appel à guetter les débuts de la manifestation du fils de l’homme et du rassemblement, de l’unité, des croyants. Et sans doute pas seulement à regarder, mais à œuvrer eux aussi : là est la début d’un nouveau monde, de ce vers quoi marche infailliblement le monde, même si c’est par des chemins qui semblent largement détournés. On comprend qu’il y a là un appel à la foi ! Et aussi un appel à l’implication, pour combattre les calamités ou y mettre de l’humanité, pour transformer le monde avec ces repères simples. « Amen je vous dis : cet âge ne passera pas avant que tout cela n’arrive. » Et en effet, le fils de l’homme sera visible sous peu contre les nuées, élevé qu’il sera sur la croix, entre ciel et terre, au vu et au su de tous. Et c’est dès ce moment que commence ce nouveau monde.

     L’heure ? Le moment ? Là, Jésus ne donne pas de réponse, ce n’est pas dans sa mission. C’est l’initiative du Père.

Notre échelle de valeur : dimanche 11 novembre

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour ceux qui veulent se repérer (sinon, allez directement plus bas, au commentaire)

     Nous sommes toujours dans l’avant-dernière partie de l’œuvre de Marc, Jésus est à Jérusalem avant sa Passion. Cette partie est elle-même divisée en deux grandes : Jésus, maître d’enseignement et le Discours sur la fin des temps. Nous sommes toujours dans la première de ces deux sous-parties, mais nous approchons de la seconde. Donc, après être entré triomphalement à Jérusalem, et après avoir chassé les vendeurs du temple, Jésus affronte les enseignants contemporains. Tantôt on vient en groupe pour le piéger, tantôt c’est lui qui prend l’initiative de prendre ses adversaires au piège de leur enseignement. Et il l’emporte à chaque fois. C’est au point que l’un de ses adversaires se détache de son groupe pour venir se faire son disciple, c’était l’épisode de dimanche dernier, épisode dit du « plus grand commandement ».

     Mais voici deux nouveaux épisodes qui vont clore la sous-partie où nous sommes (Jésus, maître d’enseignement) : d’abord, il prend lui-même à partie les scribes en leur posant une question d’interprétation à laquelle ils n’ont pas réponse, suite à quoi il met en garde la foule contre les scribes et leur attitude. Ensuite (et enfin), il réagit dans le temple à l’action d’une veuve pauvre. C’est la moitié de cet avant-dernier épisode, augmenté de ce dernier épisode qui fait notre texte d’aujourd’hui. On voit qu’il y a là encore un découpage hasardeux, ce qui ne surprend hélas plus personne….

… et mon petit commentaire.

     « Et dans son enseignement il disait : ayez l’œil sur les scribes… » Voilà qu’il prend cette fois l’initiative en avertissant la foule nombreuse « qui l’écoutait avec plaisir ». La recommandation qu’il fait à ses auditeurs, c’est de [blépô apo], c’est-à-dire d’avoir les yeux sur, de surveiller ou de veiller sur, voire d’avoir l’œil ouvert pour se garder de quelque chose. On voit qu’il s’agit d’une prise de distance, d’un pas de recul comme pour mieux voir l’ensemble. Et dans l’intention de celui qui parle, à la fois d’éveiller leur conscience pour ne pas se faire piéger à leur tour, mais aussi peut-être (« veiller sur« ) de venir en aide, d’appeler à se redresser.

     Est-ce un avertissement général, vis-à-vis de tous les scribes sans exception ? Non, et c’est assez précis : « …les scribes qui veulent circuler [le verbe peut même signifier se comporter, se conduire] en habit et embrassades dans les places publiques et premières chaires dans les synagogues et places d’honneur dans les dîners. » Marc décrit, avec toujours autant de pittoresque, tout un comportement social. Le rôle du scribe est normalement de scruter les écritures, de les étudier, et de faire part de ses découvertes. Quel est son apport social, sinon de permettre à tous un plus large accès aux écritures  ? Une meilleure compréhension de celles-ci ? Mais ici, on voit qu’il y a autre chose, il y a tout un comportement de notoriété, de notabilité. Il s’agit surtout pour ces hommes-là, avec juste la touche nécessaire pour être repérés de leurs contemporains, de conserver une position sociale élevée. Ce sont ces scribes-là que Jésus recommande de garder à l’œil. Autrement dit, il appelle à une distance critique grâce à un regard sur le comportement : vise-t-il à obtenir une place dans la société ?

     Et on peut comprendre ce point précis : car il y a dans les Ecritures toute une dimension critique vis-à-vis de la société, tout un élan réformateur. Les prophètes, qui sont sans doute l’origine même de la parole finalement mise par écrit, ont un discours qui est, quant au présent, extrêmement critique, tout à la fois dans les champs économiques, socio-politiques et religieux. Leur destinée a généralement été tragique, précisément à cause de ce message : car aucun pouvoir n’accepte facilement la critique. Cela est toujours vrai, et je pourrais donner sans difficulté des exemples aussi bien chez les grands patrons que chez les politiques, responsables d’associations ou leaders,  ou  bien encore chez les évêques, rabbins ou imams : mais le lecteur n’a pas besoin de ces exemples, il lui suffit d’ouvrir un journal. Or la critique sera-t-elle encore portée si la recherche des scribes est d’avoir et de garder une place dans la société que ceux-là dominent et conduisent ? Evidemment non : et c’est bien pourquoi ce regard est pertinent. Et la question s’élargit aujourd’hui à tous ceux qui ont un rôle de conscience morale : journalistes, enquêteurs, lanceurs d’alerte. Vont-ils rester les mêmes malgré la notoriété ?

     « Les dévoreurs des maisons des veuves prétextent en plus de grandes prières de demande ! Ceux-là recevront un plus grand surplus de jugement. » La pente est prolongée : quand on est entré dans la logique sociale des dominants, quand on veut avant tout avoir une place ou la garder, c’est fatalement aux dépends d’autres; et voilà nos « scribes », nos spécialistes en parole de dieu, nos consciences morales, devenus acteurs de la violence sociale. Quand, dans l’Odyssée, Télémaque se plaint de la présence des prétendants dans le palais d’Ulysse son père, il dit qu’ils « dévorent [sa] maison », c’est-à-dire qu’ils vivent aux dépends de celui dont ils ont envahi le palais. Bien pire encore : plus ils se comportent ainsi, plus ils affaiblissent socialement Télémaque, moins celui-ci a de moyens d’assurer sa succession royale et même simplement notable, il est irrémédiablement et méthodiquement détruit. C’est ce qui est dénoncé ici de la même manière, avec une logique encore observable hélas : la position de « celui qui prie » rend évidemment particulièrement dépendants ceux qui n’ont rien ou peu. Les veuves sont ici emblématiques : elles sont sans ressource à cette époque, et sans reconnaissance sociale, n’étant plus « femme de quelqu’un ». Ces personnes pensent trouver secours auprès de ceux qui parlent au nom du dieu, et pensent que ceux-ci seront plus spécialement écoutés du dieu au nom duquel ils parlent. Mais ces grandes prières de demande se font moyennant finance. Et voilà le cycle infernal, qui appauvrit et enfonce encore un peu plus. En codicille, le point de vue du dieu en question est bien mentionné : les prières de demande obtiendront bien quelque chose, mais pas ce qui est attendu. Ce sera « un plus grand surplus (voilà qui est redondant !) de jugement« , c’est-à-dire de condamnation !

      Petite incise au passage : je me permets de rappeler un principe de droit, peut-être pas assez utilisé, en ce qui concerne les honoraires de messe. Un montant d’honoraire est fixé : le prêtre PEUT accepter plus, il n’a jamais le droit de DEMANDER plus, il peut EXIGER moins (voire rien). Un autre petit rappel, historique celui-là. Les honoraires de messe ont été instaurés par des évêques qui ne voulaient pas subvenir à la vie de leur prêtres : c’est le moyen qu’ils ont trouvé pour que ce soient les laïques qui aient cette charge (puisque le principe de l’honoraire est de subvenir à la vie du prêtre durant la journée où il prie pour nous). On peut se demander si tous les scribes de tous les temps ont bien entendu ce passage de l’évangile….

    Mais voilà un deuxième passage, où revient une veuve. « Et s’étant assis bien en face de la salle du trésor, il regardait comment la foule jetait de la monnaie de cuivre dans le trésor. » J’ai beau chercher, je n’arrive pas à trouver un plan du second temple où soit indiqué le lieu où était conservé le trésor : si quelqu’un trouvait cela, je serais fort intéressé. Ce n’est pas qu’anecdotique : il me paraît étonnant que Jésus aille au temple s’installer bien assis à cet endroit. En général, on ne va pas pour cela au temple. Du reste, il en a chassé les vendeurs, donc on pourrait légitimement penser qu’il fait d’autant plus autre chose une fois au temple. Mais non. Alors je voudrais bien savoir dans quelle partie du temple cela se trouve, parce que les espaces y sont très codifiés, les accès limités et contrôlés, etc. Bref, le voilà regardant justement la pratique générale du « don des fidèles » : ils jettent du [khalkos], de la monnaie de cuivre : c’est un huitième (1/8) d’obole, qui correspond elle-même à un sixième (1/6) de drachme. L’obole, c’est la pièce que mettaient les Grecs dans la bouche des morts, pour qu’ils payent leur passage à Charron. Le khalque est sa plus petite subdivision : autrement dit, il n’y a pas de pièce plus petite : dans une obole, on met huit khalques ou deux as. Dans l’absolu, il correspondrait sous Tibère à 0,0475€, mais bien sûr on ne tient pas compte ici des rapports de pouvoir d’achat entre l’antiquité et aujourd’hui, ce qui permettrait sans doute une meilleure comparaison. En tous cas, on voit que les dons jetés ne sont pas importants, loin s’en faut.

     « Et beaucoup de riches en jettent beaucoup. » On retrouve le comportement voyant. Ils sont malins : jeter une poignée, ça fait du bruit et c’est spectaculaire. Mais on s’est bien gardé de changer d’unité monétaire. Que ce soient les riches ou les gens ordinaires, on se demande qui garde en tête la destination des dons, qui a le souci que le don corresponde à l’efficacité souhaitée. « Et étant venue, une (seule) veuve pauvre jette deux petites monnaies, c’est-à-dire un quart d’as.« 

     João_Zeferino_da_Costa_-_O_óbolo_da_viúva,_1876

     Elle a mis moins que les riches, qui jettent une ou plusieurs poignées. Mais elle a mis le double de ce que font la plupart. Et comme cela  consiste matériellement en deux pièces, ce n’est pas un hasard mais un choix : nous savons tous ce que suppose d’aller chercher précisément deux pièces dans sa poche ou son porte-monnaie. Cela reste néanmoins très modeste. Mais c’est une veuve : encore une fois, une personne sans ressources (pas de sécurité sociale, pas de retraite -a fortiori pas de pension de reversion : rien). Pardon de faire encore des comptes : un denier, ce qui est considéré comme une journée de travail, comporte seize as : un as, c’est donc le seizième de ce qu’une personne qui gagne sa vie a pour sa journée. Que chacun fasse le calcul pour soi-même. Avec un as, on pouvait acheter à l’époque de Tibère (à peu près à l’époque du récit, donc) 500g de blé. Il faut à peu près soixante as pour acheter un vêtement.

     « Et appelant à lui ses disciples il leur dit : Amen, je vous dis que cette veuve-là, la pauvre, a jeté plus que tous ceux qui jettent au trésor. Tous en effet jettent de leur surplus; mais elle de sa pénurie a jeté tout ce qu’elle avait, la totalité de sa vie. » [bios], c’est à la fois la vie (au sens bio-logique) et les moyens de vivre. On voit le lien étroit entre les deux notions. Or ce qui est loué, ce qui est remarqué par le regard de Jésus, c’est l’engagement vital de cette veuve; Il insiste sur son manque de ressource, sur le fait que tout est allé là, au trésor. Au-delà du raisonnable. Une illustration de ce qui a été dénoncé un peu plus haut. Du reste, la notion de surplus revient, avec le même mot : il était promis aux « mauvais » scribes un « surplus » et même un « plus grand surplus » de jugement. Parallèlement, ce que donne la plupart est un surplus. L’échelle des valeurs n’est pas la même. Cela invite sans doute à revisiter les dons qui sont les nôtres : pas pour les rendre déraisonnables, mais avec cette question de notre échelle de valeurs.

     Et il y a sans doute aussi ici, moins une louange de la pauvre veuve et de ceux qui donnent de leur nécessaire, qu’un avertissement aux puissants : on peut enfoncer les pauvres même de façon passive, en créant l’ambiance et le contexte où ils vont, tous seuls, s’amoindrir…

Il s’agit d’aimer : dimanche 4 novembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Marc en a fini avec cette cinquième grande partie de son évangile, dans laquelle Jésus enseigne plus particulièrement ses disciples à partir du thème de sa propre passion : son histoire va mal finir, qu’est-ce que cela change pour ses disciples ? Que doivent-ils tirer de ce fait incontournable ? Comment ce fait permet-il de creuser l’enseignement de Jésus et de l’inscrire correctement en soi ? Maintenant, il aborde l’avant-dernière partie de son œuvre, où il regroupe tout ce qui se passe à Jérusalem avant la Passion. Et dans ce haut-lieu où se définit tout ce qui concerne la Loi, la pratique, la vie religieuse juive, Marc présente d’abord Jésus comme un maître d’enseignement.

    Cela, Marc ne le démontre pas, mais il le montre sous la forme du récit. Premier temps, Jésus entre triomphalement à Jérusalem. Deuxième temps, le lendemain, il chasse les vendeurs du Temple, récit que Marc enchâsse (selon son habitude) dans un autre épisode, celui du figuier maudit : Jésus a faim et s’approche d’un figuier, mais pas de fruit, il le maudit ; le lendemain matin, Pierre s’étonnera de trouver l’arbre desséché, et Jésus d’insister sur la puissance que constitue une foi ferme. Troisième temps, quatre entretiens ont lieu dans le temple avec des adversaires de Jésus : ce sont eux-mêmes des maîtres qui veulent piéger Jésus, mais ils n’y parviennent pas. Ce sont d’abord les Grands-Prêtres, Scribes et Anciens qui lui demandent de dévoiler l’origine de son autorité : Jésus les renvoie à eux-mêmes, à leur dissimulation, et ajoute la parabole des vignerons homicides qui dénonce l’usurpation qu’ils font de leur responsabilité. Ensuite, ce sont les Pharisiens et les Hérodiens qui cherchent à le prendre au piège de la politique avec la question de l’impôt. Et encore, ce sont les Sadducéens qui veulent le piéger à propos de la résurrection —à laquelle ils ne croient pas. Enfin, c’est un scribe seul qui s’approche, et c’est notre épisode d’aujourd’hui.

     Son approche est un peu différente de celle des autres, qui s’avançaient en groupe, lui se détache au contraire du groupe : « Et l’un des scribes s’avançant, ayant entendu qu’ils discutaient, voyant qu’il leur avait bien répondu… » On voit bien la scène, très imagée comme toujours chez Marc : notre homme est avec le groupe des scribes, il entend Jésus qui parle avec les Sadducéens. Il écoute leur discussion : eux sont opposés à l’idée de résurrection, mais lui, le scribe, avec les pharisiens pense lire cette doctrine dans les Ecritures. Et voilà qu’il entend Jésus prendre le même parti que lui, et non seulement cela, mais leur répondre à partir des Ecritures mêmes. Et il l’a fait d’une manière très habile et très solide, en s’appuyant sur un des Livres qu’admettent les Sadducéens (ils ne peuvent donc que s’incliner) et en tirant cette doctrine du nom même de Dieu ! Il y a chez lui maintenant de l’admiration, car il est sincère. Cette fois, il se détache du groupe et c’est une démarche personnelle qu’il entreprend. « Quel est le commandement premier de tous ?« 

     [éntolè], c’est l’ordre, l’instruction. Et tout dépend du donneur d’ordre, qui n’est pas nommé ici. Mais il est assez évident, pour un scribe, que Dieu est le donneur d’ordre. Donc, la question au fond est de savoir reconnaître la volonté de Dieu. La question n’est pas anodine, cette fois elle n’est pas non plus un piège. C’est une question disputée entre spécialistes, et une question aux conséquences immenses. Les Pharisiens et les scribes avaient répertorié dans les Ecritures pas moins de six cent-treize commandements. Une forêt vierge ! Cela justifie bien ceux qui disent qu’on trouve bien ce que l’on veut dans la Bible, tout et son contraire : c’est évident, on trouvera toujours un précepte qui convient à ce que l’on a décidé de faire, et qui tirera à soi une pseudo « volonté de Dieu ». Dieu a le dos large, pour ceux qui connaissent un peu… Mais si l’on est sincère, si l’on est authentique, on ne veut pas entrer dans cette démarche fausse, on cherchera au contraire authentiquement ce que Dieu veut. Comment l’écouter ? Là où il parle. Et où parle-t-il ? Dans les Ecritures répondra le scribe. C’est même pour cela qu’il en a fait son métier ! Mais face à six cent-treize passages reconnus comme des « ordres » de Dieu, comment ne pas se livrer à une manipulation, comment choisir ? Car si c’est nous qui choisissons, comment sera-ce le dieu qui parle ? Et c’est ici qu’apparaît la portée véritable, et profonde, de la question de notre homme : le commandement « premier de tous » est celui qui conditionne les autres, mais n’est conditionné par aucun. C’est ce qu’il s’agira toujours de faire, ce que Dieu veut par-dessus tout et qui ne souffre aucune compromission. C’est ce qui permettra de trancher dans les situations où plusieurs règles s’opposent, où il est impossible de tout observer à la fois (ce qu’on appelle : un cas de conscience).

     « Jésus répond que le premier est : Ecoute Israël : Seigneur, le dieu nôtre, est seigneur unique : et tu aimeras seigneur ton dieu à partir de la totalité de ton cœur, et à partir de la totalité de ton âme, et à partir de la totalité de ton intelligence, et à partir de la totalité de ta force. » Jésus répond avec beaucoup de simplicité en récitant le Shéma Israël, la prière du matin et du soir des Juifs, ce passage du Deutéronome (Dt.6,4-5) à la suite duquel il y a une insistance particulière : « Ces devoirs que je t’impose aujourd’hui seront gravés dans ton cœur. Tu les inculqueras à tes enfants et tu t’en entretiendras, soit dans ta maison, soit en voyage, en te couchant et en te levant. Tu les attacheras, comme symbole, sur ton bras, et les porteras en fronteau entre tes yeux. Tu les inscriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. » Voilà l’essentiel.

     Cela commence par « Ecoute ! » C’est une priorité, ouvrir ses oreilles et son cœur. Ecouter, ce n’est pas chose facile : cela suppose du renoncement. Renoncer à faire autre chose pour consacrer son attention, renoncer à laisser l’esprit s’échapper quand ce que nous entendons ne nous plaît pas, nommer pour les laisser de côté les sentiments qui naissent en nous pendant que nous écoutons, écouter jusqu’au bout sans partir sur une piste ouverte par ce que nous venons d’entendre. C’est une école jamais accomplie, si j’en juge par ma propre expérience.

     Or cet ordre n’est pas la totalité de l’ordre, il est suivi d’un énoncé qui surprend parce qu’il n’est pas un ordre. Comme pour les fameux « dix commandements ». Le sens est sans doute le même dans les deux cas : voilà ce que moi je suis, à cause de cela voilà ce que toi tu fais. Autrement dit, le sens de l’ordre n’est pas de dire à l’homme ce qu’il doit faire. Non, le sens de l’ordre est d’appeler l’homme à faire de sa vie une conséquence ou un prolongement en ce monde de l’être de Dieu. Les « dix commandements » étaient négatifs : parce que moi je suis le seigneur, il est impossible que tu fasses ceci ou cela. C’était la conséquence du Nom énoncé ainsi : « Je suis le seigneur, ton dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une maison d’esclavage ». Un nom de libération. Mais cette fois, l’ordre est positif et répond à un nom d’unicité. Je dirais même plutôt un nom d’incomparabilité : être unique, c’est être sans exemple, c’est être seul. J’avoue me demander qui parle : « Seigneur, le dieu nôtre, est seigneur unique« . Qui dit « nous » ? C’est sans doute Israël lui-même. Alors cette énonciation est une première réalisation du début de l’ordre : ayant écouté, Israël peut tout de suite redire. Et redire une chose unique elle aussi.

     « tu aimeras« . Il s’agit d’aimer. Le dieu ne demande qu’une chose, c’est d’aimer. Il dit ce qu’implique l’amour, mais il ne dit que cela. Pour qu’un homme soit image du dieu, pour qu’il traduise en ce monde l’être silencieux et unique du dieu, il choisit d’aimer. C’est tout. Tous ceux qui disent que « Dieu veut ceci » ou que « Dieu veut cela » sont des menteurs. Enfin, disons seulement des bonimenteurs. Ils confondent leur volonté, ou celle du groupe auquel ils appartiennent, avec le dieu. Ceux aussi qui cherchent sincèrement leur chemin, ou leur vocation, en se demandant si Dieu veut qu’ils fassent ceci ou cela, se trompent aussi : il ne veut pas spécialement qu’on fasse ceci ou cela, ce n’est pas cela qu’il dit.

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     Mais le dieu est unique, incomparable, sans exemple. Il ne fait nombre avec rien. Alors il appelle chacun à aimer, c’est-à-dire à inventer une vie qui ne se compare avec celle de personne, à poser des actes qui ne ressemblent à ceux de personne, à chercher des voies qui ne sont celles de personne. Comment aimer ? avec [holè], la totalité de son être, et en particulier [ék], à partir de son [kardia], sa [psukhè], sa [dianoïa] et son [iskhuos]. [kardia], c’est le cœur, d’abord l’organe battant, mais c’est aussi le siège des passions et des facultés. Dans la Bible, c’est le lieu de la méditation et des pensées secrètes, le lieu silencieux d’où naissent les paroles. [psukhè], c’est d’abord le souffle, la vie; c’est ce qui fait de nous un vivant, le siège des désirs. [dianoïa] est un rajout de Jésus (ou de Marc), ce n’est pas dans le Deutéronome. C’est la faculté de réfléchir, c’est l’intelligence qui fait des distinctions, qui avance en évitant de confondre. [iskhus] enfin, c’est la force physique, la fermeté, la force de résistance.

     Il me semble voir ici se dessiner un chemin pour choisir, un chemin pour aimer. Que dois-je faire ? Pour le savoir, je vais d’abord me mettre en situation d’écoute profonde, écoute du dieu, écoute de ceux que je rencontre ou au milieu desquels je vis, écoute de ce que je suis et de ce qui m’habite. Et je vais aller puiser ce qui, à cette écoute, habite mes profondeurs silencieuses, ce que je porte en moi comme une mère son enfant. Je vais l’accueillir comme ce qui peut donner souffle à ma vie, comme ce qui peut animer ou fédérer mes désirs. Je vais l’articuler et le construire en réfléchissant pas à pas les manières de faire. Enfin je vais affronter les obstacles à la réalisation de ce qui m’habite, jusqu’au bout.

     Mais voilà un ajout tout-à-fait inattendu de Jésus : « Le deuxième : « Tu aimeras ton prochain comme toi–même. » Plus grands que ceux-là, un autre commandement il n’y a pas. » Il ajoute un passage tiré du Lévitique. Ce sont ces deux ordres ensemble qui sont « le plus grand », qui sont ce que le dieu veut toujours et qu’il veut seulement, laissant à l’homme le soin d’inventer tout le reste, comme un père silencieux prêt à s’émerveiller de ce qu’inventera son enfant. L’injonction est toujours la même, il s’agit toujours d’aimer. Mais l’objet (au sens grammatical) à aimer est plus perceptible, plus vérifiable : le prochain et soi-même. Oui, oui : les deux. Le « comme », [ôs], implique une égale mesure. Aimer l’autre comme soi-même, et s’aimer soi-même comme un autre. Pas plus, pas moins : pareil. Ces deux amours se nourissent l’un l’autre : on apprend à aimer l’autre en apprenant à s’aimer, on apprend à s’aimer en aimant l’autre.

     Et de même, apprendre à aimer Dieu enseigne à aimer le prochain, et inversement. Cette référence est nécessaire : la pulsion que j’éprouve à l’égard d’un autre peut être « tordue » : si je lui substitue un « Seigneur », un maître, j’ai peut-être une chance de redresser ce qui doit l’être. Et l’on sent bien que, dans l’entremêlement de ces deux commandements qui ensemble sont le plus grand, l’amour pour « Seigneur, ton dieu » prend sa dimension concrète dans l’amour égal pour le prochain et pour soi-même. C’est génial, c’est libérateur et c’est … terriblement engageant.