Perdre le goût du pouvoir : dimanche 17 mars.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le texte qui nous est proposé aujourd’hui se situe dans une section ultérieure à celles que nous avons parcouru jusqu’à maintenant. Nous avons vu le ministère prophétique de Jésus évoluer : dans un premier temps, il proclame le royaume le sabbat dans les synagogues ; dans un deuxième temps, il le fait avec d’autres un peu tout le temps et en plein air, à cause du nombre croissant d’auditeurs ; dans un troisième temps, il institue un groupe, les Douze, et dispose ses disciples à devenir des relais pour les foules innombrables qui se pressent maintenant.

     La nouvelle étape, c’est d’envoyer les Douze avec pleins pouvoirs : ce sont eux qui vont proclamer le royaume et effectuer les guérisons, autrement dit la délégation est totale. Dans ce contexte, il associe aussi les Douze au signe qu’il effectue pour le plus grand nombre de personnes à la fois, à savoir la multiplication des pains, il s’enquiert auprès d’eux des réactions des gens à son sujet, mais aussi il commence à annoncer à ces mêmes Douze sa fin tragique, il y insistera par trois fois.

     L’épisode d’aujourd’hui se situe juste après la première de ces trois annonces. On pourrait même dire qu’il se situe entre les deux premières annonces, tant elles sont rapprochées (alors que la troisième annonce est située par Luc beaucoup plus loin, comme au seuil de l’ultime étape). On a ainsi l’enchaînement suivant : 1) Pierre, après avoir rapporté les on-dits des foules au sujet de Jésus, lui assure qu’il est à son avis le messie. 2) Jésus réagit par la première annonce de sa passion, de sa mort et de sa résurrection, cette issue entraînant d’ailleurs des conséquences pour tous ceux qui veulent être ses disciples. 3) Jésus emmène huit jours après Pierre, Jacques et Jean sur la montagne pour une expérience extraordinaire (notre épisode). 4) Le lendemain, en revenant de la montagne, Jésus guérit un garçon que même les disciples ne parviennent pas à guérir, suscitant admiration et étonnement. 5) Face à cela, Jésus renouvelle son annonce de sa passion et de sa mort (exclusivement, cette fois), et de nouveau insiste sur les conséquences de ce fait pour les disciples. Enfin 6), il part résolument vers Jérusalem.

     Cet enchaînement nous fait comprendre, me semble-t-il, que l’expérience sur la montagne appartient à la réaction de Jésus à la fois pour corriger la fausse idée que Pierre et les autres se font de lui-même, et aussi pour les préparer à cette issue fatale qu’ils n’arrivent pas à envisager ainsi qu’à ses conséquences pour eux, dans leur manière d’être disciple. Et donc, c’est ce que je voudrais y chercher aussi.

Mon modeste commentaire :

     Le mot le plus fréquent du passage que nous lisons est le verbe [gig’nômaï], pas moins de six fois en si peu de mots : au sens propre, il s’agit de devenir, par opposition à être : le mot évoque le changement, le fait que les choses ne demeurent pas comme elles sont, qu’elles évoluent. Ce sont les eaux du fleuve qui ne sont jamais les mêmes. Par suite, ce verbe traduit le fait de naître, de se produire, de survenir, de changer. L’épisode est dominé par cette idée d’évènements qui surviennent, de ce qui se transforme, de la mutabilité. Les idées toutes faites sur Jésus (« Tu es le messie », avec toute l’implication non seulement religieuse mais politique du mot) doivent évoluer pour s’ouvrir à son mystère, à ce qu’il devient effectivement. Chacun de ces [gig’nômaï], de ces « devenir », scande en quelque sorte les étapes du texte.

     Tout se passe comme si Jésus faisait entrer trois de ses disciples dans ce qui advient à lui-même, pour les orienter sur une voie de disciple qui abandonne totalement la perspective de pouvoir –qui se trouve dans l’aspect politique, intrinsèque au messianisme. A ce titre, au vu de ce qu’on observe aujourd’hui de ce qu’est devenue l’Eglise « catholique » (je prend ici le mot au sens d’une étiquette qui distingue certains disciples de Jésus des autres -sens qui ne souligne pas le moindre des échecs !), on peut se demander si Jésus a bien réussi… Mais la dénonciation mondiale du « cléricalisme », du « pouvoir des clercs » donc, nous invite à une lecture éminemment actuelle de cette épisode sur la montagne : comment nous laisser entraîner loin de la tentation du pouvoir ? Comment abandonner « notre Jésus », sur lequel nous fondons trop facilement cette tentation du pouvoir, pour entrer dans le « Jésus » qu’il dévoile lui-même ? Et quel est-il, celui-là ?

     Qu’on me pardonne d’insister à ce point, mais je ne peux m’abstraire de cette actualité dans ma lecture de l’évangile, je ne peux qu’y chercher un chemin dans la confusion où nous sommes jetés aujourd’hui. Je le cherche d’autant plus que les premiers mots du passage d’aujourd’hui, « Or il advient après ces paroles environ huit jours et… » font un clair lien avec les paroles qui précèdent, des paroles par lesquelles Jésus réagit à la glorieuse profession de messianisme de Pierre, dans le sens d’une réorientation profonde. Or ces mots capitaux pour le sens ont … été supprimés du texte, en faisant un épisode isolé. Cléricalisme inconscient (ou pire !) des auteurs du lectionnaire ? Qu’importe, mais persévérons.

     Donc, « se chargeant de Pierre et de Jean et de Jacques, il monte prier dans la montagne. » [prôséoukhômaï], peut vouloir dire abstraitement prier, adorer, mais le plus souvent c’est concrètement adresser une prière, demander par une prière. La montagne étant traditionnellement dans les Ecritures (et pas que là !) le lieu de la rencontre du dieu, on voit bien à qui cette prière s’adresse. Jésus voudrait manifestement que ses disciples changent de mentalité ou d’approche à son égard, qu’ils envisagent autrement ce que c’est que d’être ses disciples. Il sait aussi qu’il n’a, pas plus que quiconque, le pouvoir de changer les cœurs : ceux-ci doivent changer par eux-mêmes. Il sait –on l’a vu la semaine passée– combattre ses propres tentations du pouvoir, mais comment faire pour celles des autres ? Et pourtant il s’en charge, ce que veut dire aussi le verbe [paralam’banoo] : il ne peut rien lui-même, mais justement il prend avec lui du moins trois d’entre eux, ce n’est pas simple compagnie mais bien action résolue et solidarité entière. Bel exemple : il ne s’agit pas de laisser tomber ceux qui n’envisagent pas les choses comme il faudrait, mais d’en porter la charge dans notre impuissance même, et de s’offrir ainsi au dieu. Se présenter devant lui avec nos solidarités, de manière à lui exposer aussi ces autres cœurs qui nous préoccupent dans notre impuissance.

     Je note au passage que pour Jésus, prier (action très commune, mais très ambigüe, au fond), c’est d’abord se reconnaître impuissant, et même exposer à un autre son impuissance : la tentation du pouvoir peut s’exercer comme jamais dans la prière, notamment lorsqu’on explique au « Bon Dieu » ce qu’il devrait faire en lui demandant telle ou telle chose bien précise ou en réclamant tel ou tel résultat bien repéré. La prière, pour être vraie, est un lieu de conversion sans pareil, mais sur lequel la lucidité est difficile tant elle est intime. Je note aussi que Jésus n’enjoint à personne de prier, il ne fait pas d’appel à la prière pour que « ça s’arrange » : cela le regarde lui, c’est l’exposition de son impuissance, qui lui appartient en propre. Ce n’est pas que « prier suffit » : mais l’insuffisance constatée et reconnue du priant le conduit personnellement à s’offrir à l’action d’un autre, sans savoir le moins du monde ce que sera celle-ci, ni même si elle sera.

     Nouveau changement : « Et dans son prier, la forme de sa figure devient autre et son vêtement, blanc fulgurant. » Il porte devant un autre son désir que ses disciples le voient autrement pour ne pas rester figés dans leur regard marqué par la tentation du pouvoir. Et dans l’action même de ce désir porté, il apparaît autrement. Sa « figure » devient autre : [prôsoopôn] c’est la face, mais c’est aussi le personnage, le masque de théâtre. J’aime bien l’idée de « figure« , parce qu’elle évoque la représentation, ce qui est accentué par un redoublement : la forme de sa figure, ou l’aspect, ou les traits. En fait, il s’agit de ce qui donne à une chose ou une personne son caractère particulier, distinctif. Autrement dit, les mots de Luc ne disent pas avant tout que Jésus change d’apparence, ils disent que les repères par lesquels d’autres le distinguent comme « Jésus » sont modifiés, ce sont d’autres ([étérôs]) repères, des repères différents. Et dans ce sens, les vêtements eux-mêmes sont modifiés : tant il est vrai que les vêtements posent un personnage. Voici qu’ils deviennent  blancs, ou brillants, ou pâles, en tous cas jetant des éclairs. Effet éblouissant.

     Ce n’est pas le seul changement. Sous le même « devenir » se trouve la suite : « Et voici, deux hommes parlent avec lui –c’étaient Moïse et Elie–, eux apparaissant en gloire parlent de son départ qu’il doit accomplir à Jérusalem. » Alors que Jésus prie pour un changement de regard de ses disciples, non seulement se transforment les repères qui permettent de l’identifier comme Jésus, mais il leur est montré parlant avec deux autres prophètes, les plus grands même, qui eux apparaissent [én doxèè]. Voilà un mot tout-à-fait intéressant dans la lecture qui est la nôtre. La [doxa], c’est d’abord l’opinion (le jugement, l’avis, la croyance, ce à quoi on s’attend, la conjecture), c’est ensuite la réputation (bonne ou mauvaise, et par suite la gloire, l’honneur). Je comprends cela aujourd’hui comme voulant dire que Moïse et Elie, eux, sont reconnaissables : ils ont quant à eux les indices d’apparence qui permettent à ceux qui ne les ont jamais côtoyés (et pour cause !) de les reconnaître. Ils sont comme on s’y attend, ce qui fait contraste avec Jésus.

     Et ils parlent de son [exôdôs], de sa sortie, ou de l’issue : le sujet de leurs échanges, c’est justement ce que Jésus a annoncé à ses disciples en réaction à la profession de messianisme de Pierre. Jésus ne leur a pas dit cela sur un coup de tête ou par un effet de fausse modestie : il en reparle encore comme d’une réalité assurée avec les deux plus grandes références religieuses des disciples. Ils en parlent comme d’une chose incontournable. Dans la blancheur d’une lumière fulgurante, Jésus n’est plus reconnaissable, les repères manquent : comme dans les rougeurs crépusculaires du sang versé il sera méconnaissable. Mais ceux qui veulent le suivre doivent d’urgence quitter leurs attentes marquées par la prise de pouvoir : car il faudra le suivre encore quand tout est perdu, dans le même désaisissement.

     Ceux qui font profession de le suivre, justement, les disciples : comment réagissent-ils cette fois ? « Or Pierre et ceux avec lui étaient écrasés de sommeil. » C’est fou comme on a envie de dormir quand les choses ne se passent pas du tout comme on veut. On veut s’endormir, et quand on se réveillera, tout sera comme avant, sans souci. Le sommeil comme oubli, comme échappatoire à l’insurmontable réalité. « Or passant-la-nuit-en-veillant ils voient sa gloire et les deux hommes qui se tiennent avec lui. » Les mots sont un peu étranges, ils m’évoquent l’épisode de Gethsémani (mais Luc n’y reprend pas ces mots-là). Ce que je crois comprendre, c’est qu’ils luttent tout de même, comme ils peuvent, contre l’envie de fermer les yeux à cette fameuse réalité. Mais ils n’ont pas l’air de voir ce qui est décrit précédemment : la [doxa] qu’ils voient est celle de Jésus ! Alors que justement, c’est lui qui a changé d’apparence, lui qu’on ne peut plus identifier d’après les repères jusque-là acquis ! Décidément, le résultat est nul. La référence aux autorités religieuses antérieures, aussi authentiques soient-elles, est impuissante à opérer dans le cœur le changement attendu. Peut-être parce qu’il est trop difficile de les défaire de tout le poids d’interprétations à travers lequel ces figures viennent à nous ? Elles étaient « reconnaissables », identifiées par des repères forcément construits. Pas de changement de repères dans les yeux de Pierre et de ses compagnons. C’est compliqué, de quitter « son Jésus », avec tout le bénéfice qu’on en tire, mais aussi tout ce qu’on a construit autour de lui  à notre corps défendant…

     Alors nouveau « devenir » : « Et il advient, dans la séparation d’eux d’avec lui, que le Pierre dit à l’adresse de Jésus : ‘Chef, il nous est bon d’être ici, et faisons trois tentes, une à toi, et une à Moïse et une à Elie’, ne voyant pas ce qu’il disait. » Le nouvel évènement, c’est que les trois se séparent. Mais Pierre tient désormais à ce qu’il en a vu –aussi décalé que que ce soit. Il veut « canoniser » l’interprétation qu’il a donnée de ce qu’il a vu, le rendre éternel, irréformable, dogmatique. Surtout ne rien changer. Figer. Les derniers mots de commentaire de Luc sont significatifs : ne voyant pas ce qu’il disait. On traduit à bon droit « ne sachant pas« , c’est un des sens. Ou plutôt, c’est une partie du sens. Mais le verbe est bien [éïdoo] en grec, voir. Autrement dit, il ne sait pas ce qu’il dit, mais aussi ses mots ne traduisent pas ce qui se présente effectivement à sa vue. Il dit son aise devant ce qu’il croit avoir vu, mais ce n’est pas cela qu’il a vu. Tant qu’il tient à son « messie » politico-religieux, et au pouvoir qu’il entrevoit d’y fonder, il est aveugle à Jésus.

     Alors nouveau devenir : « Or lui disant ces choses une nuée advient et les obombre; mais ils ont peur lors de leur entrée dans la nuée. » Ils croient voir, ils vont avoir la certitude de ne plus rien voir. Un nuage, une nuée, vient qui les met sous son ombre. Sombre nuée, nuée d’orage peut-être, en tous cas elle établit la nuit et contraste violemment avec l’éblouissement fulgurant de la figure de Jésus. Les voici avec la peur, c’est-à-dire l’envie de fuir. Au moins, elle est expresse, cette fois. Ce n’est pas une fuite inconsciente dans le sommeil, c’est une envie de fuir physiquement, et donc une conscience d’en avoir envie. Je l’interprète ainsi : pour affronter sa tentation de pouvoir, celle que l’on tire d’une « vision » ou d’une interprétation de Jésus, il faut commencer par en prendre conscience. C’est un tout : conscience des avantages que l’on tire de « ce Jésus », conscience que l’on a peur de quitter cette position enviable et avantageuse. Et pour cela, le noir complet, la privation. Il ne voyait pas ce qu’il disait, il ne voit plus rien du tout. Peut-être qu’au plan ecclésial, la « nuit » par laquelle nous passons actuellement est-elle notre contribution à une prise de conscience des « cléricaux » (il n’y aurait pas de cléricalisme possible sans le consentement  de bien des laïcs !!!) . Il faut peut-être que tous soient perdus avec une envie de fuir (pour quantité de raisons, d’ailleurs) pour qu’un changement se fasse.

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     Nouveau devenir encore : « Et une voix advient hors de la nuée disant : celui-là est mon fils, le tiré-à-part, écoutez-le. » La vision ne fait pas place à une autre : on change de sens. Oui, oui, on change de sens, on passe de la vue à l’ouïe. L’ouïe, c’est moins rassurant, en apparence, que la vue. Mais il y a moins de méprise possible. C’est le sens par excellence de la foi. Ce qui est entendu ici c’est une voix, une sonorité, un chant : j’aime beaucoup cette dernière nuance du mot, je la trouve tellement  créative, tellement évocatrice. Entrer dans l’absence de toute vision jusqu’à entendre un chant, qui vient de cette absence même : car le chant sort de la nuée, il en vient, il est tiré d’elle. Le chant, c’est la joie qui commence de monter. Et ce chant identifie à coup sûr le vrai Jésus : celui-là est mon fils. Littéralement « le fils de moi« , sous-entendu : pas le tien. Ne le fais pas à ton image. Il ne te sauverait plus de rien, parce qu’il ne te sauverait pas de toi-même, ni de tout rapporter à toi-même. Il n’est pas comme toi : il est à part, choisi, tiré en dehors. Lui, il faut l’écouter, l’entendre : même si c’est désagréable. Si tu es son disciple, tu te mets à son écoute : comme lui, tu laisseras là tes appétits de pouvoir, comme lui tu seras livré. Comme lui tu seras conduit où tu ne voudrais pas aller. Comme lui tu seras condamné par les plus hautes instances politiques et religieuses…. Mais la seule chose qui compte c’est de l’écouter.

     Dernier « devenir » : « Et dans l’advenue de la voix Jésus se trouve seul…« , comme ré-engendré en fils unique, mais il est trouvé, retrouvé, le vrai Jésus. « …et eux se taisent : à personne ils n’annoncent rien, en ces jours-là, de ce qu’ils ont vu. » Peut-être l’ultime transformation. Garder le silence, car on découvre avoir été inutilement et inopportunément bavard. Il y aura un temps pour parler, c’est quand il le dira. Quand cesseront les grands mots, les « condamnations solennelles », les grandes promesses que « désormais ça va changer juré craché », et que le silence laissera place à de vraies transformations, alors la vraie transfiguration aura réussi : non pas celle de Jésus (Luc n’emploie pas ce mot, d’ailleurs), celle de ses disciples, et particulièrement de ceux qui se réclament des Douze.

De quoi avons-nous faim ? : dimanche 10 mars.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Carême oblige, notre lecture plus ou moins continue de l’évangile de Luc se trouve interrompue. Le choix d’évangiles que nous aurons durant les semaines qui viennent obéit à une autre logique que la lecture continue, celle d’une progression thématique pendant une période donnée : il s’agit de nous préparer à la célébration de la résurrection. Il me semble que la thématique de cette année est liée à la miséricorde. Il va s’agir pour nous de mieux la comprendre, et surtout de la recevoir de Jésus seul pour la vivre à notre tour telle qu’il nous l’a donnée. Car le mot en soi fait plutôt l’unanimité, mais il se prête de ce fait à la manipulation : qui fera sous ce mot passer ses propres conceptions a bien des chances d’entraîner l’adhésion. Après tout, Torquemada estimait que brûler les corps était une miséricorde, puisque cela (à son avis) délivrait l’âme. Mettons-nous donc résolument à l’école du seul Jésus en écoutant son évangile, et tâchons d’apprendre ce qu’est la miséricorde.

     L’épisode donné aujourd’hui nous ramène pour commencer dans la partie inaugurale de l’évangile de Luc, centrée sur le baptême de Jésus et où se fait le passage de témoin entre Jean-Baptiste et lui. Jésus va au désert, et cela fait écho au lieu où Jean-Baptiste a lui-même commencé.

Mon modeste commentaire :

     Luc énonce lui-même, comme en un titre, ce qui fait l’objet de cet épisode : « Jésus donc,  plein d’esprit saint retourne depuis le Jourdain et est conduit dans l’esprit dans le désert quarante jours éprouvé par le diable. » L’esprit saint est descendu, tombé, sur lui après son baptême au Jourdain. Le souffle. Un souffleur, au théâtre, c’est celui grâce auquel l’acteur tient son rôle jusqu’au bout et sans erreur. En sport, c’est le souffle qui permet à l’athlète de réaliser sa performance. Ce souffle-là est « saint« , il appartient au divin. En hébreu, est [kadosh] (saint) ce qui est séparé, à part, ce qui ne fait nombre avec rien. Dieu seul est saint. Car le dieu est trop unique pour faire nombre avec quoi que ce soit, même un nom propre ne lui convient pas puisque le nom propre est ce qui permet de désigner de manière distincte un être au milieu de son espèce : il n’y a pas d’espèce divine.

     Jésus donc est rempli, envahi, de ce souffle qui va lui permettre cette action unique qui commence, cette performance sans comparaison. Et cette action commence par un retour. [hupostréfoo], employé de manière intransitive, c’est se retourner, revenir sur ses pas, revenir à des goûts ou des sentiments d’autrefois, retourner. Ce mot n’est pas anodin, et Luc le réutilise à peine plus loin pour le début du ministère en Galilée (v.14). J’y vois l’allusion à un point d’inflexion, au sommet d’une parabole mathématique : en commençant cette partie de sa vie, Jésus commence son retour, il retourne à son père. Notre retour en lui commence là aussi. Et il est conduit, guidé, mené, poussé à la fois dans le souffle et dans le désert. C’est la même préposition [én], dans,  qui est utilisé pour les deux mots, créant un effet d’équivalence ou d’interchangeabilité. Le souffle, âme du désert, le désert lieu du souffle. Quand il n’y a plus rien, on sent le souffle, on reprend souffle. Quand le souffle s’exerce, il ne laisse rien, évacue tout.

     « Quarante jours« , le temps pour le prophète Elie (rappelons-nous que la thématique du prophète est capitale chez Luc) de retourner à l’Horeb (1R.19,8), à travers le désert, sur les lieux de la Rencontre primordiale et de l’alliance. Le temps aussi passé par Moïse, le premier, le plus grand prophète, sur la montagne pour recevoir les Tables de pierre (Ex.24,18) : lui aussi, après la conclusion de l’alliance, y retourne.

     Le retour vers ce dieu qui s’est déclaré son père (« Tu es mon fils, le chéri, en qui j’ai ma joie« ) se fait néanmoins avec une dimension de combat : « …éprouvé par le diable. » [péïraoo], c’est tenter, faire l’essai de : ici, au sens passif. Un autre fait des essais, des expériences, sur Jésus. Qui donc ? [ho diabolos], celui qui désunit ou le calomniateur. La [diabolèè], c’est la division (l’inimitié, la répugnance), c’est aussi l’accusation (fondée, mais aussi la calomnie). Etonnement ! Sommes-nous dans le désert, ou bien y a-t-il quelqu’un d’autre ? Oui, il y a bien quelqu’un dans le désert, mais pas quelqu’un d’autre : il y a celui qui s’y trouve. Et celui-là, dans l’absence de tout mais aussi dans le souffle qui le fait retourner, celui-là éprouve sa propre (éventuelle) division et doit faire face, dans ses choix mêmes, à ses répugnances ou aux inimitiés qu’il risque de rencontrer ou de susciter. Il éprouve les (éventuelles) accusations de sa conscience, fondées ou fausses –mais qui n’en sont ni plus ni moins puissantes. Il y a quelque naïveté à faire toujours du « diable » quelqu’un d’autre : c’est trop facile. C’est rejeter hors de soi un combat qui doit être mené en soi, un affrontement avec soi-même. Et cela peut être aussi rejeter hors de soi une responsabilité qu’on ne veut pas assumer. Or nous sommes bien notre plus terrible adversaire, de par nos propres divisions et irrésolutions, de par aussi les failles terribles qui sont en nous et qui nous appellent comme un gouffre.

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     On comprend bien, du coup, pourquoi Luc, comme Marc et  Matthieu, a placé cet épisode au début de la vie publique de Jésus : c’est que dès le début, mais aussi jusqu’à la fin, il aura à s’affronter lui-même au milieu des autres. Ces « tentations » ne seront pas achevées, terminées, balayées une fois pour toutes à la fin de l’épisode. Elle sont aussi une grille de lecture pour la mission tout entière de Jésus, une grille de lecture de ses combats terribles et profonds. Et de même pour nous, si nous voulons nous aussi retourner. Dans les choix que nous faisons, pour qu’ils soient résolus, nous faisons toujours face aux mêmes répugnances, aux mêmes envies de changer de nouveau d’avis, car ce que nous n’aimons pas, nous ne l’aimons pas, et décider quelque chose ne change rien à l’affaire. Nous faisons face aux mêmes failles, et tout au long de nos avancées, le funambule que nous sommes entend le même appel du gouffre : « Tu es fou, tu n’y arriveras pas, reviens à terre… D’ailleurs, tu sais bien qu’avec tel manque dans ta vie, tu ne peux pas décider cela ni le réaliser… » Lisons donc chacune de ces « tentations » comme une dimension de combat intérieur de Jésus, et de nous avec lui. Il y en a trois, avec à chaque fois le même schéma : une mise en situation, une possibilité, une parole de Jésus.

     Un mot sur le premier affrontement. D’abord une situation : « Et il ne mange rien dans ces jours particuliers et sur le point d’arriver à terme il a faim. » Les fameux quarante jours sont quasiment accomplis, le participe futur de [suntéléstéoo] signifie littéralement « destinés à s’accomplir« . Il avait le projet de passer quarante jours au désert sans rien manger (comme les deux grands prophètes), et en arrivant au bout de ce délai, il a faim. Rien que de très normal : j’avoue qu’en ce qui me concerne, s’eût été bien avant de toucher au terme ! Mais on voit se dessiner l’occasion d’un affrontement avec soi : aller au bout de ce projet, ou changer de projet –car est-ce bien l’essentiel du projet ?

     Le texte continue : « Or celui-qui-désunit-et-accuse lui dit : si c’est du dieu que tu es fils, dis à cette pierre qu’elle devienne pain. » On voit que l’affrontement n’advient pas sur le fait d’avoir faim, de manger ou pas. C’est plus subtil, c’est sur la manière. Luc écrit mot-à-mot : « si fils tu es du dieu… » La pensée qui germe dans l’esprit du jeûneur sépare le fait d’être fils et le fait que ce soit du dieu. Je suis fils, c’est acquis. Mais tout de même, c’est du dieu que je suis fils. J’ai sa puissance. Je peux fort bien faire advenir du pain à partir de cette pierre. Jean-Baptiste d’ailleurs ne disait-il pas aux Pharisiens qui l’écoutaient : « Ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : nous avons pour père Abraham. Car je vous dis que Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham. » (Mt.3,9). Et Luc rapporte qu’au moment de l’entrée triomphale à Jérusalem, lorsque les Pharisiens demandent à Jésus de faire taire ses disciples, il leur répondra : « Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront. » (Lc.19,40).

     Le débat intérieur est donc puissant, il porte sur rien moins que l’emploi de la puissance que Jésus a à sa disposition dans son retour vers le dieu, retour dans lequel il veut entraîner tout le peuple de dieu et par lui le monde. Cette puissance ne peut-elle être employée pour sa propre utilité ? En particulier quand il est tout seul !… Cette puissance ne pourra-t-elle être employée pour satisfaire des besoins « de base » de tout un peuple ? Multiplier les pains pour tout un peuple… Ne sera-ce pas un signe fort pour attirer à sa suite ? La faim n’est-elle pas éprouvée par tout un chacun, n’est-elle pas un des besoins les plus criants, les plus fondamentaux de l’humanité entière ? La combler, secourir les corps, n’est-il pas le meilleur moyen de manifester que le dieu vient au secours de son peuple ? Mais employer ainsi la puissance du dieu, n’est-ce pas compromettre l’essentiel, le cœur même de la mission ?…

     « Tu veux aller au monde les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté que leur sottise et leur ignominie naturelles les empêchent de comprendre, une liberté qui leur fait peur, car il n’y a et il n’y a jamais rien eu de plus intolérable pour l’homme et la société ! Tu vois ces pierres dans ce désert aride ? Change-les en pains, et l’humanité accourra sur tes pas, tel qu’un troupeau docile et reconnaissant, tremblant pourtant que ta main se retire et qu’ils n’aient plus de pain. » (F. DOSTOÏEVSKI, Les Frères Karamazov, Livre V, chapitre 5 – traduction H. Mongault, © Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1952, p.273). Voilà l’enjeu. Le pain est nécessaire, mais est-il ce qu’il y a de plus nécessaire ? Pour remettre le peuple et l’humanité vers le dieu, quel est le levier le plus fondamental, le plus essentiel, le plus profond ?

     « Et Jésus répond à son endroit : il est écrit que pas pour le seul pain ne vivra l’homme. » C’est une citation : ce qui tranche, c’est une référence aux Ecritures, précisément au Deutéronome (8,3) Ce qui compte, c’est la vie de l’homme, c’est de faire de lui un vivant, de le faire vraiment vivre. Or le dieu, celui dont je pourrais exercer la puissance, ce dieu dit que ce n’est pas pour le seul pain que l’homme vivra. Avant la nourriture, il y a d’autres choses plus nécessaires encore. Le nourrisson dépérit plus de l’absence de sa mère que d’être mal nourri. Pour aller à son dieu, pour vivre vraiment, la personne humaine a besoin d’autre chose que de pain : certes elle en a besoin, mais elle est capable de s’en priver elle-même, et volontairement, librement, en vue d’autre chose. Nul n’aime avoir faim, surtout quand c’est la vraie faim, celle qui mord et tenaille et qui envahit l’esprit en chassant tout le reste. Et pourtant la faim peut être supportée encore un peu en vue d’autre chose.

     Pour se servir éventuellement de la puissance du dieu, Jésus se réfère à ce que dit celui-ci, là où cela peut être trouvé. Ce n’est pas une parole prise au hasard, elle est parfaitement pertinente à la situation et dans le contexte dont elle est tirée aussi. Rien de magique, l’intelligence a opéré pour chercher la bonne référence, la bonne lumière. Et il y a eu ce refus a priori de s’approprier la puissance divine : le fils a cette chasteté-là. Et il trouve la réponse par l’exercice de son intelligence, la réponse pour poursuivre son retour avec justesse, sans manquer son but. Une réponse qui lui coûte car il a lui-même faim : et manifestement il ne mangera pas, au quarantième jour.

     Cela nous invite à réfléchir, personnellement et collectivement, quand à l’usage que nous faisons de la puissance, même si elle est légitimement nôtre (mais l’est-elle ?!). D’une part, il y a l’usage de notre pouvoir à notre propre profit. C’est ce qui constitue l’abus de pouvoir. Il peut s’agir d’un pouvoir subtil, spirituel, d’influence… Il peut s’agir aussi d’un pouvoir collectif : se taire, ne rien faire pour tenter de le préserver au lieu que notre pouvoir soit au service d’autres, c’est aussi un abus de pouvoir. D’autre part, il y a l’usage du pouvoir qui perd sa visée. De manière personnelle, il est si facile de « faire » pour quelqu’un, pour d’autres : mais est-ce bien cela qui aide et fait grandir ? « Si tu donnes un poisson à ton fils, tu le nourris un jour; si tu lui apprends à pêcher, tu le nourris toute sa vie » dit le proverbe. Mais cela suppose une vraie et profonde désappropriation. Et de manière collective… Je ne peux m’empêcher d’avoir à l’esprit comme l’emprise d’un clergé sur tout un peuple conduit au pire. Et je voudrais, cher lecteur, te laisser pour finir avec la suite du texte de Dostoïevski. Je te frustre des deux autres affrontements,… je te laisse avec ta faim.

     « Mais tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté, et tu as refusé, estimant qu’elle était incompatible avec l’obéissance achetée par des pains. Tu as répliqué que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais sais-tu qu’au nom de ce pain terrestre, l’Esprit de la terre s’insurgera contre toi, luttera et te vaincra, que tous le suivront en s’écriant : « Qui est semblable à cette bête, elle nous a donné le feu du ciel ? » Des siècles passeront et l’humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu’il n’y a pas de crimes, et, par conséquent, pas de péché; qu’il n’y a que des affamés. « Nourris-les, et alors exige d’eux qu’ils soient vertueux ! » Voilà ce qu’on inscrira sur l’étendard de la révolte qui abattra ton temple. A sa place un nouvel édifice s’élèvera, une seconde tour de Babel, qui restera sans doute inachevée, comme la première; mais tu aurais pu épargner aux hommes cette nouvelle tentative et mille ans de souffrance. Car ils viendront nous trouver, après avoir peiné mille ans à bâtir leur tour ! Ils nous chercheront sous terre comme jadis, dans les catacombes où nous serons cachés (on nous persécutera de nouveau) et ils clameront : « Donnez-nous à manger, car ceux qui nous avaient pris le feu du ciel ne nous l’ont pas donné. » Alors, nous achèverons leur tour, car il ne faut pour cela que la nourriture, et nous les nourrirons, soi-disant en ton nom, nous le ferons accroire. Sans nous, ils seront toujours affamés. Aucune science ne leur donnera du pain, tant qu’ils demeureront libres, mais ils finiront par la déposer à nos pieds, cette liberté, en disant : « Réduisez-nous plutôt en servitude, mais nourrissez-nous. » Ils comprendront enfin que la liberté est inconciliable avec le pain de la terre à discrétion, parce que jamais ils ne sauront le répartir entre eux ! Ils se convaincront aussi de leur impuissance à se faire libres, étant faibles, dépravés, nus et révoltés. Tu leur promettais le pain du ciel; encore un coup, est-il comparable à celui de la terre aux yeux de la faible race humaine, éternellement ingrate et dépravée ? Des milliers et des dizaines de milliers d’âmes te suivront à cause de ce pain, mais que deviendront les millions et les milliards qui n’auront pas le courage de préférer le pain du ciel à celui de la terre ? Ne chérirais-tu que les grands et les forts, à qui les autres, la multitude innombrable, qui est faible mais qui t’aime, ne servirait que de matière exploitable ?  Ils nous sont chers aussi, les êtres faibles. Quoique dépravés et révoltés, ils deviendront finalement dociles. Ils s’étonneront et nous croiront finalement des dieux pour avoir consenti, en nous mettant à leur tête, à assurer la liberté qui les effrayait et à régner sur eux, tellement à la fin ils auront peur d’être libres. Mais nous leur dirons que nous sommes tes disciples, que nous régnons en ton nom. Nous les tromperons de nouveau, car alors nous ne te laisserons pas approcher de nous. Et c’est cette imposture qui constituera notre souffrance, car il nous faudra mentir. Tel est le sens de la première question qui t’a été posée dans le désert, et voilà ce que tu as repoussé au nom de la liberté, que tu mettais au-dessus de tout. Pourtant elle recelait le secret du monde. En consentant au miracle des pains, tu aurais calmé l’éternelle inquiétude de l’humanité -individus et collectivité- savoir : « devant qui s’incliner ? » Car il n’y a pas pour l’homme, demeuré libre, de souci plus constant, plus cuisant, que de chercher un être devant qui s’incliner. Mais il ne veut s’incliner que devant une force incontestée, que tous les humains respectent par un consentement universel. Ces pauvres créatures se tourmentent à chercher un culte qui réunisse non seulement quelques fidèles, mais dans lequel tous ensemble communient, unis par la même foi. Ce besoin de la communauté dans l’adoration est le principal tourment de chaque individu et de l’humanité tout entière, depuis le commencement des siècles. […]« 

Tous disciples, pas de maîtres : dimanche 3 mars.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le grand discours continue –et sera d’ailleurs interrompu avant sa fin dès dimanche prochain, carême oblige. Rappelons-nous que Luc l’a réparti en deux temps : dans un premier temps (les « béatitudes » de Luc), il est adressé aux disciples à cause des foules plus disparates; dans un deuxième temps, il est adressé aux foules elles-mêmes, venues pour entendre la parole, pour chercher la guérison ou la délivrance.

     Ce discours est en fait un maillage de paroles distinctes. Luc, on s’en souvient, a revendiqué dès les premières lignes de son ouvrage une « mise en récit » qui lui soit propre, et nous voyons maintenant l’écrivain à l’œuvre. Ce maillage n’est évidemment pas neutre, il fait naître dans le discours une sorte de logique interne, une progression, et révèle avec tout l’ensemble de l’œuvre le point de vue de Luc sur Jésus.

     La semaine dernière, nous avons eu le premier mot sur la guérison, à savoir le choix d’aimer, et j’ai essayé de dégager selon quel processus et dans quel but. J’ai coupablement laissé tombé une parole sur le jugement à proscrire : j’avais peur d’être trop long. Bon, cher lecteur, tu en seras quitte dans trois ans, quand reviendront les mêmes textes. Aujourd’hui, nous avons quatre paroles distinctes, que nous allons considérer distinctement, et tenter peut-être de saisir ce que veut dire leur mise bout à bout.

Mon modeste commentaire :

     La première parole est une « parabole », c’est-à-dire une fiction. Rappelons-nous le rôle de la fiction : il s’agit, par l’énoncé d’un récit inventé, d’une « histoire » délibérément fausse en quelque sorte, de permettre un pas de côté par rapport au quotidien, de permettre d’apercevoir des vérités qui nous sont trop proches pour que nous les voyions. Cette fiction est énoncée sous la forme d’une double question : « Est-ce que par hasard un aveugle peut guider un aveugle ? Tous deux à la fois n’entreront-il pas dans un trou ? » Le [mèèti], « est-ce que par hasard« , a tout de la question rhétorique : le but avoué est d’entraîner l’auditeur dans une réponse négative, d’autant plus convaincante pour lui qu’il a conclu lui-même.

    Le mot pour dire « aveugle » désigne bien au sens propre une personne frappée de cécité, il désigne aussi ce qui est sans ouverture, sans issue, fermé ou bouché (comme un mur aveugle ou une fenêtre aveugle). Il désigne aussi ce qu’on ne voit pas, à travers quoi on ne voit pas, ou encore ce qui est peu clair, indistinct, obscur ou caché. Autrement dit, aveugle au sens propre ou au sens figuré. Dans la première des deux questions, il s’agit de conduire sur la route, de guider, mais aussi de rendre accessible ou de frayer un chemin. Là encore, sens propre ou sens figuré. Qu’un aveugle guide un aveugle, est-ce totalement impossible ? Si c’est au sens propre, il me semble que c’est précisément ce que bien des gens cherchent à rendre possible, dans une attention renouvelée aux personnes en situation de handicap ! Mais au sens figuré, ce qui n’est pas clair peut-il rendre accessible ce qui n’est pas clair ? Non bien sûr, il faut porter de la lumière. Faute de quoi, tous deux à la fois se feront entrer dans un trou, encore plus obscur et où l’avancée devient impossible. Pas d’initiation (entrée dans un chemin) possible sans qu’une lumière soit apportée. Notons bien, « tous deux à la fois » : la responsabilité est partagée, prétendre guider quand on n’y connaît rien est certes voué à l’échec, mais autant que se laisser guider sans s’être assuré que le guide avait quelque lumière !

     Quelle actualité ! Il me semble que cela redit aux petits, à ceux qui ont faim, qui pleurent, à ceux qui sont venus chercher guérison et libération, que tous nous avons une lumière, au moins assez pour considérer à qui nous confions nos vies ou notre avancée. Nous ne sommes pas aveugles, mais nous pouvons faire les aveugles, refuser de regarder ou de voir ce que nous voyons. Il y a là aussi un chemin de guérison : oser se servir des lumières de notre intelligence, –qui est participation à l’intelligence divine, n’ayons pas peur de le redire. L’argument d’autorité conduit dans un trou, où l’on va de concert. Cela vaut pour toutes les sphères où nos vies sont engagées, que ce soit en matière familiale, sociale, politique ou religieuse.

Brueghel, aveugles

     La deuxième parole apparaît plutôt comme un énoncé de sagesse. « Il n’y a pas de disciple au-dessus du maître; une fois formé en revanche, chacun sera comme son maître. » On ne dépasse pas le maître. La vie dément pourtant cet énoncé : tous les maîtres ont eu des maîtres, et ceux dont on se souvient ont précisément dépassé leurs propres maîtres. Il y a pourtant, sans doute, dans le choix que Luc fait de mettre cette parole immédiatement à la suite de la précédente, une indication pour ceux qui veulent être –ou se prétendent être– disciples de Jésus. Quiconque voudrait en guider un autre se doit d’abord d’être lui-même disciple, de reconnaître qu’il n’est pas plus grand que le Maître, et en cela celui qui l’écoute ne doit pas être aveugle ou sourd. Que me dis-tu de Jésus ? Te mets-tu toi-même à son école ? Lui ressembles-tu ?

     Cette dernière question peut sembler exagérée, pourtant elle est, crois-je, le résultat du mot que j’ai essayé de traduire par « une fois formé » : il s’agit du participe passé passif du verbe [katardizdoo], qui signifie d’abord mettre en ordre, d’où arranger, équiper, former en un tout, préparer, diriger et aussi remettre en ordre ou en état, restaurer. Etymologiquement, il s’agit d’une mise en état qui vient d’au-dessus. Celui qui est « comme son maître« , il s’agit bel et bien d’une ressemblance, c’est parce qu’il a été l’objet d’une mise en ordre, d’une unification, d’une préparation qui lui vient d’au-dessus : ce qui suppose évidemment que l’intéressé a consenti d’abord, et que c’est désormais une chose acquise, à ce qu’un maître lui soit placé « au-dessus ». Celui donc qui prétend aider d’autres à devenir disciples ne peut le faire que comme un égal, comme quelqu’un qui cherche lui-même à devenir disciple : cela n’est sans doute pas achevé, et comment le serait-ce ? Mais ce qui compte, ce qui doit être achevé, c’est le consentement à ce qu’un autre soit Maître, un seul, le Christ. Qui lui-même ne veut qu’être fils, et non pas père, et vis-à-vis de nous frère, et non pas père.

     La troisième parole est célèbre, avec sa paille et sa poutre. Elle est cette fois-ci une interpellation directe, et Luc l’adresse peut-être justement à celui qui prétend « diriger » son frère, lui montrer comment être disciple, « arranger » sa vie en en retranchant ce qui n’est pas « conforme ». Le [karfôs], c’est d’abord tout corps sec provenant d’une écorce ou de rognure. En particulier, il peut s’agir d’un brin de paille, d’un fétu. C’est encore une petite planchette où l’on inscrivait un mot d’ordre. C’est enfin la baguette dont le préteur touchait les esclaves pour les affranchir. On voit qu’il s’agit de quelque chose de tout petit, de l’ordre du brin ou de l’écharde, mais l’arrière-plan qui évoque le mot d’ordre ou la mise en liberté n’est pas dénué d’intérêt : encore une fois, les mots n’ont pas qu’un sens exclusif, ils appellent avec eux un univers. La [dôkôs], elle, désigne une poutre, une solive ou la faîtage d’un toit : il s’agit d’une part de quelque chose de gros, d’autre part d’un matériau de construction, de quelque chose de structurel dans la maison, d’un des éléments qui la fait tenir debout.

     Ainsi donc, « Comment donc diriges-tu tes regards vers l’écharde qui est dans l’œil de ton frère, alors même que tu n’as pas à l’esprit la poutre de construction qui est dans ton propre œil ? Comment peux-tu dire ton frère : ‹ô frère, laisse que je pousse dehors l’écharde qui est dans ton œil›, tout en ne dirigeant pas toi-même tes regards sur la poutre de construction dans ton œil ? Hypocrite ! Pousse d’abord la poutre hors de ton œil, et alors tu regarderas d’un œil pénétrant pour pousser dehors l’écharde qui est dans l’œil de ton frère. » Diriger ses regards, c’est aussi au sens figuré avoir un regard bienveillant ou hostile. Il y a bien sûr beaucoup de jugement dans cette attitude. Mais on pressent aussi que ce qui est aperçu chez l’autre, le « petit défaut », est d’origine externe, extrinsèque : cela ne fait pas partie de lui. En revanche, chez soi-même, il y a défaut de construction, il y a un obstacle « structurel ». Si je voyais que ma vie est bancale, mal construite !

     Et si je méditais sur cette « poutre ». C’est la première recommandation, [katanôéoo] : se mettre dans l’esprit, comprendre, remarquer que, mais aussi observer, méditer, réfléchir, ou encore s’instruire de, apprendre, et enfin avoir sa connaissance. Cette polysémie du mot trace tout un itinéraire en fait : d’abord remarquer et avoir présent à l’esprit mes « défauts de construction ». Ce n’est déjà pas si simple, parce que je suis habitué à la manière dont je suis construit, dont je « fonctionne ». Ce que je fais, la manière dont je réagit, m’apparaît a priori « normale ». Je peux au minimum soupçonner autre chose, et certaines occasions ou rencontres me feront voir autrement. Puis je vais méditer ce que j’ai découvert : ce que cela fausse dans mon regard, mais aussi que… ce n’est pas possible de retirer cette poutre, de la rejeter, de « l’exorciser » (c’est le même verbe, [ékballoo], qui est généralement employé lorsque Jésus fait sortir un démon) : parce que ce serait alors toute la maison qui s’écroule. Mal construite, elle tient tout de même debout, bon an mal an. Et je vis avec. Et là, je vais apprendre de ma poutre : je vais apprendre qu’on peut vivre avec, qu’il n’y a peut-être pas tout urgence à expulser cet élément, ni chez moi ni chez l’autre. Je vais apprendre qu’un regard de compassion est avant tout nécessaire, et que l’autre et moi pourrions être des compagnons de misère. Que nous sommes deux mal-voyants, et qu’il nous faut un autre encore pour apporter la lumière et nous tracer un chemin. Décidément, Luc a mis bout à bout ces paroles distinctes pour former une insistance bien particulière : soyons tous disciples, à l’école du seul Maître; et que nul ne se croie, quelle que soit sa fonction dans la communauté des disciples, apte à diriger les autres dans leur chemin et leur recherche. L’écharde dans l’œil de l’autre, c’est peut-être tout simplement l’instrument de sa liberté, la fameuse baguette d’affranchissement.

     La quatrième parole enseigne un discernement. « Il n’est pas de bel arbre qui fasse un fruit pourri, pas plus qu’il n’est d’arbre pourri qui fasse un beau fruit : car chaque arbre se connaît à son propre fruit. Sur les épines en effet ne se ramassent pas les figues pas plus que sur les buissons de ronces le raisin ne se vendange… » On regarde le fruit, et par là on connaît l’arbre : parce que le fruit est l’efflorescence et le prolongement de l’arbre lui-même. La vie de l’un va à l’autre, et transmet ce qu’il est, et comment il est. L’arbre gâté et atteint ne peut pas donner des fruits en bon état, comme le bon arbre donnera les bons fruits. Plus encore, on va chercher les figues sur les figuiers et les raisins sur les vignes : il me semble qu’il y a là une discrète allusion à l’une des plus violentes paraboles anti-royalistes de l’Ecriture.

     Dans le livre des Juges (Jg.9,7 sq.), Jotham raconte que les arbres demandent un roi et s’adressent tour à tour à l’olivier, au figuier, à la vigne : aucun ne veut renoncer à ses fruits délicieux pour régner. C’est finalement le buisson d’épine qui va se proposer, et offrir son ombre pour le repos des autres (quelle offre !). On devine, par cette allusion et le fait que Luc mette cette parole à la suite des trois premières, qu’il est encore question d’un rapport de domination caché sous la vertueuse apparence d’aider à devenir disciple. Décidément se cachent des loups dans la bergerie, et c’est cet appétit de puissance et de pouvoir, exercé dans la régence de la vie des autres, qui en fait des loups. Pardon, j’introduis une nouvelle image, cela fait beaucoup !!

     La suite, l’actualisation : « L’homme bon, du trésor bon de son cœur, profère le bon, et le mauvais du mauvais profère le mauvais : car du trop-plein du cœur parle sa bouche. » C’est laisser entendre clairement que chacun doit puiser en lui ce qu’il faut pour avancer. Et aussi que les mots de celui qui est plein de l’appétit de pouvoir sont viciés, inutilisables, que c’est aussi pour cela qu’il parle autant. Il est vrai que la parole humaine a cette faculté spécifique de nommer l’absent : c’est sa marque. Quand l’enfant ressent l’urgence de désigner ce qui n’est pas là, il se met à parler. Mais il faut garder cela en tête : les mots sont parfois d’habiles substituts à l’agir. Le vrai disciple agit pour changer, pour conduire sa vie, pour se soumettre toujours un peu plus au seul Maître. C’est son souci, sa préoccupation. Il le fait sans discourir, parce qu’il sait aussi que ce n’est jamais achevé. Méfions-nous des mots, des discours d’autant plus fermes et frappants qu’ils ne sont suivis, encore moins précédés, d’aucun acte.

     Décidément, il me semble que l’actualité de ce discours proposé par Luc est très forte : la communauté des croyants est secouée de fond en comble par les comportements de ceux qui les dirigent. Je ne parle même pas des criminels : je parle de ceux qui devraient réagir, puisqu’ils héritent de la responsabilité de la communauté. Ils ne voient plus comment faire : ce serait leur chance, et la nôtre, s’ils le reconnaissaient, si tous les disciples cherchaient ensemble, à égalité de « mal-voyants », les solutions. Mais prétendant voir, se payant de mots plus forts et vigoureux les uns que les autres, confortés par tous ceux qui veulent leur faire toujours une confiance aveugle et par là également responsables, tous ceux-là s’enfoncent dans un trou. Les disciple sait pourtant qu’il a pour lui la lumière de son intelligence : il portera les yeux sur ceux qui l’accompagnent, verra si eux aussi cherchent avant tout à être disciples, et le fruit de leur vie. Il fera route avec ceux-là sur le chemin de sa guérison et de sa consolation.

chemin de gratuité et de gratitude : dimanche 24 février.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Profitons-en : pour une fois, ce texte fait immédiatement suite à celui de dimanche dernier ! Pas besoin donc de prendre un long temps pour le situer, et attaquons de suite la lecture.

     Rappelons-nous simplement le début de ce long discours de Jésus, et surtout sa mise en situation. Jésus, après avoir institué le groupe des « Douze », est descendu avec eux de la montagne. Face à lui, dans cette plaine, il y avait le nombre considérable de ses disciples, et une multitude bien plus vaste encore de gens, venus de tous horizons et même de par-delà les frontières. Ses premières paroles, en voyant ces gens, ont été à l’adresse des disciples, pour situer leur rôle de disciple non pas seulement vis-à-vis de lui-même, mais dans sa portée vis-à-vis de tous ces gens.

Mon modeste commentaire :

         Maintenant, Jésus s’adresse à ces fameux « gens » venus de tous horizons : « Mais à vous, je dis, vous qui écoutez… » Il est bon de se rappeler ce que Luc a dit d’eux (et qui a été … coupé au montage, dans le lectionnaire !) : ils sont venus d’abord l’entendre, et c’est le même verbe, [akouô], qui est repris ici, entendre, et par suite comprendre, apprendre, prêter l’oreille, écouter,  plus rarement obéir. C’est une attitude d’intérêt, de curiosité, encore indécise mais qui peut conduire loin. Mais il n’y a pas que cela, ils sont venus aussi chercher la guérison de leurs maladies, et être délivrés des « esprits impurs » qui les tourmentent. Et on cherche même à « toucher » Jésus, parce qu’une « force » sort de lui. Dans les mots précédents, adressés aux disciples, il a présenté ces gens comme « ceux qui se cachent, les petits ou les pauvres« , comme « ceux qui ont faim« , comme « ceux qui pleurent« . Les mots de Jésus, on le devine sans peine, visent donc à répondre à cette quête, tiennent compte de leur état. Ces mots s’adressent à nous, dans la mesure où nous cherchons nous aussi des voies de guérison, dans la mesure où des pensées ou des « esprits » nous tourmentent, dans la mesure où quelque chose nous rabaisse, nous pousse à nous cacher, nous fait avoir « faim » de quelque chose d’autre, nous fait pleurer…

     Pour ce discours, Luc a rassemblé une mosaïque de dits. Les mots qui dominent dans ce premier ensemble de dits (il y aura un autre ensemble la semaine prochaine), sont aimer ([agapaô], six fois), faire ([poïéô], quatre fois tout seul) et en particulier faire du bien ([agathopoïéô], trois fois, à quoi on peut ajouter son équivalent [kalos poïéô] une fois), la joie ou la gratitude ([kharis] trois fois plus son contraire une fois). La tonalité en devient fort significative ! Disons donc pour commencer quelque chose de chacun de ces mots récurrents, puisqu’ils sont l’objet d’une insistance.

     [agapaô], c’est à la base, accueillir avec amitié et par extension c’est aimer au sens de chérir, ses enfants par exemple (aimer d’amour, comme on dit plaisamment en français, se dit plutôt [éraô]), ou encore préférer. C’est un mot qui, dans l’antiquité hellénophone, était un peu tombé en désuétude, au profit d'[éraô] et de [filéô], l’amour-passion et l’amour d’amitié. St Paul y a vu une aubaine pour dire une nouvelle manière d’aimer, propre au message chrétien, et Luc lui emboîte ici le pas, ayant passé avec Paul de nombreuses années –avant d’en venir à prendre un peu ses distances et notamment écrire son oeuvre en deux volumes. Cela veut dire qu’on peut approcher ce mot par son sens ancien, ci-avant précisé, mais aussi par la négative, comme ne voulant dire ni l’amour fait de désir et de passion, ni la seule amitié, mais une autre voie encore. La première chose que Jésus recommande pour guérir aussi bien que pour chasser les esprits qui hantent ou tourmentent, ce qu’il recommande à ceux qui cherchent à le toucher dans ce but, c’est d’aimer, d’un amour fort et désintéressé.

     [poiéô], c’est avant tout fabriquer, confectionner, l’idée d’un processus appliqué et concret qui aboutit à un résultat. Cela conduit à l’idée de créer, mais aussi d’être efficace, ou encore de composer ou de procurer. Le [kalos], beau, noble, achevé, convenable et l’ [agathos], de bonne qualité, accompli, bon, bienveillant, sont devenus presque équivalents à l’époque classique, souvent ramassés en une seule formule. Il y a donc aussi en ce début de discours l’idée de faire en pratique, d’agir avec une volonté efficace, de procurer ce qui convient, ce qui vaut effectivement. La deuxième chose que Jésus recommande donc à ceux qui désirent guérir, qui désirent être délivrés de ce qui les hante, à ceux qui cherchent à le toucher, c’est d’agir. L’amour dont il parle est un amour actif, qui réalise des choses, qui aboutit à des résultats. Il ne parle pas d’une vague bienveillance, il parle de se retrousser les manches et de persévérer jusqu’à obtention d’un résultat. Et ce qui est à réaliser, c’est du beau, du convenable, de la bonne qualité, ce qui fait du bien

     [kharis] enfin, c’est ce qui brille, ce qui réjouit, d’abord la grâce et le charme, mais aussi la joie et le plaisir, et encore la faveur, la bonne grâce ou la reconnaissance. Pour ceux qui cherchent la guérison, pour ceux qui pleurent, pour ceux qui ont faim, pour les « sans place », il y a cet horizon de trouver ce qui est plein de charme, ce qui cause joie et plaisir, ce qui fait entrer en faveur, ce qui mérite la reconnaissance ou fait qu’on est « reconnu ». Qui ne souscrirait à un tel programme ?

    La surprise, plus que cela même, vient de ceux qui sont donnés pour objet à cet investissement de soi : les [ékhthros], qu’on traduit un peu trop vite par « ennemi » : en fait, il s’agit d’un adjectif, qui peut avoir un sens passif ou actif. Le haï, le détesté, le odieux pour moi; ou bien celui qui hait, qui est ennemi de.  Pour être guéri, pour être délivré de ce qui nous hante, il convient de développer un amour nouveau et actif, constructif, entreprenant, précisément en faveur de ceux que nous détestons, qui nous sont odieux. En général, on développe surtout le sens actif : ceux qui nous détestent. J’avoue que cela me donne un peu des boutons, d’autant que naît vite à partir de là une mentalité de « persécuté », de « victime », particulièrement confortable pour tout psycho-rigide parce qu’évitant la moindre remise en cause de soi-même. C’est nous faire la part un peu trop belle, trop facilement. Chacun dira qu’il ne hait personne. Et on se demande de ce fait comment il peut bien y avoir de la haine dans le monde, puisqu’on trouve tant de personnes détestées, mais personne (ou si peu) qui déteste !!! Peut-être la première invitation du Maître est-elle justement de faire la lumière sur soi-même, d’oser regarder son propre cœur. S’il a besoin de guérison, c’est bien parce qu’il est affecté, peut-être même infecté. S’il est hanté, préoccupé, oppressé, c’est peut-être parce qu’il prend une part active à une haine…

     C’est là une question très difficile, mais décisive. Comment découvrir s’il y a de la haine dans mon cœur ? Car je peux sincèrement croire en être exempt, ou croire qu’elle n’est pas « à ce point-là », qu’elle n’atteint pas ce degré-là. Comment savoir ? Il me semble que l’invitation à « faire », à être actif, est précisément le point révélateur. C’est en essayant d’agir avec détermination, engagement, en cherchant à obtenir un vrai résultat en faveur de tel ou tel, que je vais m’apercevoir que, oui, j’y parviens, ou au contraire que décidément, je n’arrive pas à m’y mettre, que quelque chose me retient quand il s’agit de cette personne. Que quelque chose en moi ne parvient pas à se mettre en œuvre en faveur de celui-là ou de celle-là. Et c’est un indice, une sonnette d’alarme. Le cœur humain est, comme dirait Thérèse d’Avila, un château aux mille demeures : je peux vis-à-vis de la même personne avoir un vrai amour et dans le même temps une répulsion ou une haine terrible. Mais c’est d’affronter cela qui peut seul me mettre sur le chemin de la guérison.

     Et puis, il est temps d’envisager aussi ceux qui nous haïssent, pas forcément entièrement (les mêmes divisions se retrouvent chez tous). Il me semble donc plus juste de traduire le début du texte : « Aimez ceux que vous haïssez, faites convenablement pour ceux qui ne vous aiment pas. » C’est assez balancé. Et cela rend mieux compte de ce qui se passe ensuite dans les petites scènes imagées : celui qui te frappe sur la joue, peut-être l’a-t-il fait par méchanceté, peut-être pas, en tous cas cela ne suscite pas d’emblée une réaction favorable dans mon cœur ! De même pour celui qui prend mon manteau : combien de batailles commencent comme cela à l’école : « C’est le mien ! -Oh, je me suis trompé, j’ai cru que c’était le mien ! -C’est pas vrai, voleur ! -Comment ça, voleur ? Attends un peu tu vas voir !… » et la suite, jusqu’à intervention de tiers. Qui saura jamais quelles étaient les véritables intentions de part et d’autre ? Les cœurs sont insondables. Mais ils ont besoin de guérison, à cause de tout ce qui les hante de méfiance, de peur, de solitude…

BIO-MARTIN LUTHER KING-MARCH ON WASHINGTON

     Je viens de décrire une scène scolaire hélas fréquente. Elle n’est pas pour autant sans importance. « Aimez ceux que vous haïssez, faites convenablement pour ceux qui ne vous aiment pas. » Une fois reconnu qu’il y a des personnes qui nous sont odieuses, nous n’en sommes qu’au début de la question. Car il peut y avoir des raisons tout-à-fait authentiques à cela. Est-il possible de ne pas haïr une personne qui a abusé de moi ? Qui a fait de moi le « petit » que je suis, celui qui compte pour rien et qui a envie de se cacher (c’est tout cela, le [ptookos]), qui pleure parfois en secret ou qui a envie de mourir ? Est-il possible de ne pas haïr une personne qui s’en est pris à ceux qui me sont plus chers que moi-même ? Je fais ici une remarque : notre texte ne parle pas de pardon. Ce n’est pas cela qui est demandé, ce n’est pas la voie indiquée. Pour guérir, pour être libéré de cette haine qui hante et emprisonne, qui « pourrit » la vie, il s’agit d’aimer mais par une troisième voie. Il ne s’agit pas de se rapprocher de cette personne et d’avoir contact avec elle; il ne s’agit pas non plus de s’en faire tant bien que mal un ami. Mais alors de quoi s’agit-il ?

     Dans tous les cas, nous sommes prévenus contre l’enfermement et le repli : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle joie est pour vous ? » La sécurité enferme dans des cercles de plus en plus restreints. Nous sommes invités, pour guérir, pour vivre vraiment et non comme des cœurs souffreteux, à vivre au grand vent, à quitter la sécurité du cercle et des réactions bien connues, déjà mesurées. A entrer dans la gratuité qui donne et livre sans se préoccuper du retour. A prendre le risque de la gratuité. C’est très coûteux, la gratuité, pour celui qui la fait : et c’est ce qu’oublie toujours celui qui en bénéficie. En vérité, il n’y a jamais rien de gratuit  : ce qui est gratuit pour moi, c’est parce qu’un autre l’a payé, ou en a payé le prix. Et peut-être justement ne peut-on entrer dans ce chemin de la gratuité faite que si l’on vit avec la reconnaissance au cœur. Pas de gratuité sans gratitude, le contenant que je suis ne donnera ce qu’il contient que s’il aspire l’air par une autre ouverture !

     Mais ce grand vent de la gratuité, c’est justement dans un cercle beaucoup plus large : que je ne reste pas non plus enfermé avec mon ennemi dans mon propre cœur ! Se retrouver avec d’autres, peut-être d’autres qui ont vécu des expériences douloureuses semblables  à la mienne ? Mais aussi et surtout donner à d’autres, s’engager dans des actions généreuses, des actions qui  mettent en œuvre mes facultés, mon inventivité, mes compétences, mes goûts.. En donnant ce que je suis, je vais être ce que je suis, je vais vivre, je vais grandir. Et je vais me déployer au grand vent de la gratuité, au contact d’un monde vaste et nouveau. Et dans cette gratuité, c’est bien moi qui vais m’enrichir le plus, « Seulement 1) aimez ceux qui vous sont odieux et 2) faites du bien et 3) donnez sans espérer, et votre récompense sera abondante…« 

     Et je vais ainsi être ré-engendré. « …et vous serez fils du très-haut, parce que lui est bienfaisant aux ingrats et aux méchants. » La gratuité fait renaître, elle libère. Et le secret : « Devenez en conséquence [oïktirmoon] comme votre père est quant à lui [oïktirmoon] ». Ce cheminement de gratuité, dans un agir pratique ouvert aux autres, forme par une relation génétique cette qualité qui guérit et qui délivre des esprits qui nous tourmentent. [oïktirmoon] vient de [oïktos], la lamentation, la pitié, la compassion. Est [oïktirmoon] celui qui est capable de pitié ou de compassion. La manière d’aimer celui qui m’est odieux, la troisième voie, c’est d’avoir pitié ou compassion de lui. Je peux, par le chemin indiqué, en venir à avoir pitié de sa misère. Ce n’est pas trouver « normal » ou « bien » ce qu’il a fait, pas du tout. Mais c’est le regarder aussi comme un être de misère, qui lui aussi besoin d’être sauvé…

Disciple, mais pas pour soi : dimanche 17 février.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous faisons un nouveau bond dans la lecture de l’oeuvre de Luc. Nous avions tout juste abordé une nouvelle section, soulignée par les nouvelles conditions d’exercice du ministère de Jésus : non plus seul, dans les synagogues, le sabbat, mais plutôt avec d’autres, à l’extérieur et à plein temps. Voilà que nous sommes maintenant dans une section ultérieure.

     Celle-ci commence avec l’institution des Douze (6,12-16), c’est-à-dire que parmi les disciples, Jésus donne à quelques uns un statut à part, faisant d’eux un groupe au nombre fixé et auquel on est adjoint par appel nominal. Cette institution est suivie d’un long discours (6,20-49) précédé d’un préambule le mettant en situation (6,17-19). Viennent ensuite deux signes, une guérison et une résurrection (7,1-17) et un moment en plusieurs épisodes relatif au Baptiste (7,18-35) qui souligne l’aspect déconcertant de la nouveauté de Jésus. Cette nouveauté est illustrée immédiatement chez Simon le pharisien par le pardon accordé à une femme (7,36-50), et par la précision selon laquelle il y a aussi des femmes avec les Douze (8,1-3 : oui, oui, vous avez bien lu. Cela s’est perdu depuis…). Un nouveau discours, fait de paraboles, suit encore (8,4-21). Ce long discours, comme le précédent, est suivi de deux signes dans le contexte d’une tentative avortée de Jésus pour inaugurer son ministère au-delà des frontières d’Israël (8,22-56). Il me semble que l’épisode suivant de l’envoi des Douze inaugure à son tour une nouvelle section, une nouvelle étape.

     Notre passage d’aujourd’hui, dans la section précédemment décrite, fait suite à l’institution des Douze : nous avons un seul des trois versets de mise en situation, puis nous avons le début du premier long discours.

Mon modeste commentaire :

     « Et descendant avec eux il s’arrête sur un lieu plat,… » : Matthieu, pour le premier grand discours inaugural, faisait monter Jésus sur une montagne. Luc le fait descendre, il vient à la rencontre. Comme prophète (la figure de référence de Luc), il est porteur d’une parole qui vient d’en-haut à la rencontre des hommes. Désormais cependant, il ne descend pas seul : c’est avec les Douze, donc portée par Jésus ET par ce groupe qu’il a institué, que la parole vient aux hommes.

     A quels hommes ? « …et la foule de ses disciples, et la nombreuse multitude du peuple [venant] de toute la Judée et [de] Jérusalem et [du] littoral de Tyr et Sidon… » La situation a encore changé : ce ne sont plus seulement des foules ([hokhlos]) de disciples, il y en a d’autres, et encore plus nombreuses. Ces hommes sont désignés comme [laos], une foule, un peuple. ils viennent cette fois-ci de « toute la Judée« , ce qui chez Luc ne désigne pas la Province de Judée, mais bien tout le « pays des Juifs » (c’est à ces choses-là qu’on s’aperçoit que Luc n’est pas du tout de la région ! On lui prête parfois un certain souci d’historien, en revanche la géographie n’est pas son fort.), et même de la capitale, et même encore des rivages syro-phéniciens, autrement dit au-delà des frontières du « pays des Juifs ». Le message porte de plus en plus loin, il atteint des cercles de plus en plus étendus. Les mots suivants (exclus du passage d’aujourd’hui) explicitent les motivations de cette multitude : écoute de la parole de Jésus, attente de guérisons et de délivrances.

     Ce que voyant, Jésus réagit. On pourrait traduire de deux manières, soit : « Et lui-même, ayant levé ses yeux vers ses disciples, dit…« , soit : « Et lui-même ayant levé ses yeux, dit à l’adresse de ses disciples… » Il est difficile de savoir s’il ne regarde que ses disciples et parle à l’adresse de tous, de personne en particulier, ou bien s’il regarde la multitude entière et s’adresse à ses seuls disciples. J’avoue pencher pour cette deuxième hypothèse, qui me paraît bien plus plausible. La nouvelle situation, ce sont ces multitudes qui viennent de tout le pays et même d’au-delà, sans nécessairement se dire disciples. La nouveauté, c’est la nouvelle audience qu’a la parole portée par Jésus, et toute cette nouvelle frange de population, pas forcément décidée à le « suivre » en tout, mais néanmoins intéressée. Ils veulent entendre ce qu’il dit, ils ont faim de guérisons, ils pleurent des maux qui les accablent ou les emprisonnent. C’est à cause de tous ceux-là que Jésus s’adresse à ceux qui veulent être ses disciples, c’est-à-dire qui veulent mener leur vie entière à son école. Il va dire aux disciples des choses qui  concernent la relation de ces disciples avec cette multitude. Autrement dit, ceux qui, encore aujourd’hui, souhaitent se situer comme disciples de Jésus, entendent là énoncer ce qui doit guider leur relation au « monde », à tous ceux qui sont rejoints par la parole ou le nom de Jésus.

     Et que dit-il ? « Heureux les pauvres, parce que vôtre est le Royaume du dieu. Heureux  ceux qui ont faim maintenant, parce que vous serez rassasiés. Heureux ceux qui pleurent maintenant, parce que vous rirez. Heureux êtes-vous quand vous haïront les hommes, et quand ils vous mettront à part et vous insulteront et rejetteront votre nom comme mauvais à cause du fils de l’homme. Réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez ! Car voici votre abondante récompense dans le ciel : car leurs pères faisaient les mêmes choses aux prophètes. » On est frappé par plusieurs répétitions, et d’abord celle de la formule [makaïroï] : heureux, bienheureux, riches, opulents. Elle revient quatre fois. Certaines personnes sont déclarées bienheureuses. La formule est assez courante dans la littérature de sagesse de ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, à savoir les Proverbes les Psaumes, etc. Certaines manières de vivre, de réagir, de ressentir, sont mises en valeur par cette formule, elles sont indiquées comme spécialement ajustées à la parole divine. Ce qui est original ici, c’est qu’il ne s’agit plus d’attitudes résultant d’un choix mais bien de situations plutôt subies que choisies, et même peu enviables : les pauvres, ceux qui ont faim, ceux qui pleurent, « quand vous serez haïs etc. » Une précision revient deux fois, [nune] : maintenant, en ce temps-ci. Les situations ne sont pas envisagées dans leur durabilité ou pour qu’elles durent, elles sont simplement envisagées comme actuelles, réelles.

     Cet « en ce moment » fait contraste avec les verbes au futur qui leur sont associés dans le deuxième membre de chaque phrase. Mais surtout, et c’est le contraste le plus frappant pour les trois premières béatitudes, certaines personnes sont déclarées bienheureuses « … parce que vous… ». Il me semble que c’est ce qui donne son sens original à tout : telle action ou situation de vous opère le bonheur ou la béatitude de tous ces autres. Si nous avons bien compris la mise en situation de ces paroles, le rôle des disciples est d’assurer la joie, mieux : la béatitude des multitudes qui sont venues. Les [ptookhoï], les petits, ceux qui se cachent (d’où les humbles, les mendiants, les pauvres), ce qui est une manière de Jésus d’envisager ces multitudes indécises et parfois étrangères, ceux-là sont bienheureux parce que le royaume est aux disciples : c’est dire que le royaume n’est pas possession, propriété, des disciples mais leur est confié pour la joie et le bonheur des premiers. De même ceux-là ne seront-ils heureux dans leur faim que si les disciples sont rassasiés : évidemment parce qu’ils seront en mesure de nourrir ces affamés. De même encore ceux-là ne seront-ils heureux dans leurs larmes que si les disciples puisent à la source de la joie. Les disciples sont véritablement associés à la mission de porter la parole, l’intensité  de leur relation au maître est la condition même pour que la parole atteigne les multitudes. Et la joie propre au disciple, la quatrième béatitude, est dans la conformation aux prophètes et surtout, on le comprend en filigrane, au plus grand d’entre eux, Jésus lui-même.

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     La suite confirme cette interprétation par la négative, a contrario. Et d’abord par une discontinuité frappante : « Malheureux êtes-vous…. ! » Jamais les multitudes ne sont déclarées malheureuses, mais les mêmes disciples, oui : justement quand ils prennent la place des destinataires véritables dans le premier membre de phrase. Quand ils n’envisagent leur situation de disciples qu’en vue d’eux-mêmes. Quand ils se considèrent destinataires des richesses qui leur sont confiées, de la nourriture qui leur est donnée, de la joie qui leur échoie. Quand ils n’ont en vue que leur réputation, leur image. Cruelle actualité, tant de silences coupables soi-disant pour protéger une réputation ! La sentence est claire : faux prophètes ! Mais nous voilà clairement interrogés sur l’extension ou non que nous donnons (ou pas) à notre vie comme disciples : le sommes-nous pour nous-mêmes, ou bien en vue du monde pour lequel Jésus est venu ?  Car le disciple, s’il est authentique, jusque dans ce qu’il vit de plus intime, n’est plus seul dans sa vie : il vit pour le monde entier.

Le risque et la solidarité : dimanche 10 février.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous avions parlé d’un diptyque la semaine dernière, mais le second volet est totalement occulté. Il vaut peut-être la peine de rappeler très sommairement ce qu’il contient : la même mise en scène qu’à Nazareth (sabbat, synagogue) avec une réaction toute différente, du coup suivie de deux signes forts, une expulsion de démon et une guérison. Puis la conséquence, exactement inverse de celle survenue à Nazareth : on lui apporte malades et possédés, on va le chercher quand il sort prier et on veut le ramener à la ville, l’y retenir. Mais Jésus précise pour finir qu’il doit tout de même aller aux autres villes.

     A ce diptyque inaugural succède une partie plus difficile à délimiter. Je l’intitulerais « Premiers temps avec les premiers disciples », et la ferais courir de l’appel des premiers disciples jusqu’à l’institution des Douze, qui me semble marquer solennellement une nouvelle étape. Si je ne me trompe pas, nous avons d’abord une mise en scène un peu neuve (Lc.5,1-3), suivie de l’appel des premiers disciples à le suivre (4-11), puis deux guérisons successives (12-26), un nouvel appel à le suivre, lancé à Lévi (27-32) un dialogue portant sur la nouveauté du message de Jésus (33-39) suivie de deux controverses sur le sabbat (6,1-11). Viendra ensuite l’institution des Douze, marquant une nouvelle étape et comme une nouvelle extension du ministère de Jésus.

     Si l’on considère cet ensemble, on pourrait en résumer le message de la manière suivante : le message de Jésus se déploie, il ne veut plus en mener l’entreprise seul, il fait entendre une parole qui fait reculer le mal, mais dont la nouveauté provoque aussi la polémique. Nous avons aujourd’hui le début de cette section, avec sa mise en scène et les premiers appels à le suivre.

Mon modeste commentaire :

     La situation tend à évoluer : la foule (le mot indique une masse, une multitude, mais aussi une populace) « est sur » lui, c’est-à-dire non pas qu’elle est littéralement posée sur lui (comme une couronne est posée sur la tête), mais bien qu’elle le serre de près au point de constituer une menace, qu’elle le contraint. Les intentions ne sont pourtant pas menaçantes, au contraire : les gens veulent « écouter la parole du dieu« . C’est donc un gage de succès : le prophète Jésus a du succès, et la masse des gens reconnaît dans sa parole la résonance de celle de leur dieu. Du reste, alors qu’on vient de le quitter dans la synagogue de Capharnaüm, disant qu’il devait se rendre dans les autres villes et leurs synagogues, voilà qu’il se dirige vers le lac de Génésareth, autre nom du lac de Tibériade. La construction de [para] avec l’accusatif indique certes une proximité, mais celle d’un  lieu où l’on se rend : il me semble que Jésus est victime de son succès. Ce sont maintenant des foules qui veulent l’entendre, avec ce qu’elles ont d’incontrôlable. Il n’est plus question de sabbat et de synagogue, nous sommes un jour indéterminé, ce ministère prophétique prend maintenant tout le temps. Il faut des lieux plus adéquats, avec le risque d’être poussé dans le lac par la force involontaire de la foule.

     « Il aperçoit deux bateaux de pêche« , [ploïone], dans la même situation que lui, « allant vers le lac » : ce sont exactement les mêmes mots, [para tèèn limnèèn], pour les bateaux et pour lui. Une mosaïque romaine découverte récemment à Lod (entre Tel-Aviv et Jérusalem) et qu’on peut dater de 300 ap. J-.C. environ nous montre ce qu’est un bateau de pêche à cette époque : Mosaïque Lodce n’est pas un petit morceau, comme la traduction « barque » -que rien ne justifie- le laisse croire. Autrement dit, ces bateaux ne sont pas les petites barques de pauvres gens qui pêchent pour survivre, il s’agit d’outils professionnels, ceux d’un ou de deux patrons-pêcheurs qui connaissent leur métier et  possèdent les moyens correspondant à son plein exercice. Et que font-ils justement ? Les pêcheurs en sont sortis et lavent leurs filets. Il s’agit d’une opération essentielle pour l’entretien des filets : les pêcheurs doivent nettoyer à l’eau claire, si possible douce, leurs filets des glues de poisson s’ils en ont attrapé, retirer les algues qui se sont coincées dans les mailles et nettoyer la boue accumulée sur les cordes, toutes choses qui feraient irrémédiablement pourrir le filet. Après quoi, il faudra le faire sécher. Ce qui nous est décrit, ce sont donc des pêcheurs descendus dans l’eau après avoir rapprochés leurs bateaux du bord et les avoir mis proue vers le lac (prêts à repartir), qui sont revenus de leur activité et qui se préparent à remiser leur matériel après entretien. Des gens industrieux, soigneux et consciencieux.

     Voilà en tous cas qui est une solution à l’épineuse situation : Jésus « embarque dans le bateau, celui qui était à Simon, lui demande d’aller un petit peu au large, puis assis depuis le bateau il enseignait la multitude. » Il est monté sans demander la permission, mais ensuite a eu besoin du consentement autant que du savoir-faire de Simon pour trouver juste la bonne distance. On n’en dit rien, mais Simon s’est exécuté, avec compétence et discrétion : il a tout de suite trouvé la bonne distance, de sorte que Jésus puisse être assis, sans doute sur un des gaillards (on voit sur l’illustration qu’il y en a deux dans ce genre d’embarcation), et que l’eau porte sa voix avec efficacité tout en le mettant à l’abri de la menace que constitue une foule bien malgré elle. Simon a aussi su s’interrompre dans ce moment pourtant important, prenant le risque de laisser ses filets éventuellement s’abîmer.

      La situation est nouvelle et Jésus n’a pas résolu seul cette nouvelle équation. Et sans doute y a-t-il là, pour Luc, un ressort de ce qui va suivre. Jésus prend conscience que la suite de son ministère nécessite des collaborations. C’est une belle prise de conscience que d’admettre que notre tâche nous dépasse : une manière de ne l’admettre qu’à moitié serait de chercher à « utiliser » les compétences des uns et des autres de manière opportuniste, uniquement quand on y est acculé -ce qui est pourtant le cas ici. Mais Jésus réagit différemment, il va chercher à s’associer d’autres personnes de manière constante et durable, ce qui marque bien plus de respect pour ces personnes : et il va en faire une offre, ce qui là aussi montre un beau respect autant qu’une belle humilité. Il me semble que cela nous invite tous à réfléchir à la manière dont nous exerçons nos responsabilité : totalement seul, ou en faisant appel à d’autres mais de manière opportuniste, c’est-à-dire en restant maître des moments et des circonstances, ou encore en associant d’autres, ce qui suppose d’être disposé à partager vraiment la tâche, donc à laisser de vraies responsabilités, à dépendre à son tour des personnes associées, à être disposé à leur apprendre ce qu’il faut pour qu’elles puissent exercer leurs responsabilités associées. S’associer d’autres personnes, c’est commencer à se déposséder et se donner une charge supplémentaire : mais le vrai succès peut en dépendre réellement.

      Il me semble que la suite est à la fois une manière pour Jésus de remercier et d’inviter. « Or comme il a cessé de parler… » sous-entendu « aux foules », on le comprend aisément. Ce n’est qu’une fois qu’il a fini sa tâche première que Jésus s’adresse à Simon pour lui-même. Il a bien dû lui parler pour lui demander service, mais Luc n’a rien rapporté de ce premier échange, qui n’était que de circonstance. On ressent que maintenant c’est différent : il y a une parole choisie pour Simon. « …il dit à l’adresse de Simon : va au large vers le grand-fond et laissez aller vos filets pour la prise. » Tout à l’heure, il a demandé d’aller au large, mais seulement [holigone], un petit peu, (le même mot que pour nos oligo-éléments). Maintenant, c’est vers la profondeur, ce que Luc entend à la fois au sens propre et au sens allégorique. Le mot qu’il met dans la bouche de Jésus à propos des filets, [khalaô], signifie laisser aller, détendre, relâcher. C’est un peu inattendu : on voit bien qu’il faut déployer, mais l’idée d’absence de tension est là aussi. Ce n’est pas un effort qui est demandé dans cette opération-là. Mais l’objectif est pourtant bien la « prise » : un mot employé autant pour la chasse que pour la pêche. Il s’agit clairement d’obtenir quelque chose.

     Le modeste Simon est plein de bienveillance, il connaît son métier, il sait bien que l’activité des poissons est surtout nocturne en mer ou en lac. Il le fait remarquer tout en consentant : « Chef, à travers la nuit entière en peinant nous n’avons rien pris… » alors que toi, tu nous commandes de jour, juste pour un instant et sans tension, de relancer. Simon s’adresse à Jésus avec un titre, [épistatèès], qui désigne celui qui est situé au-dessus. « …or sur ton mot je laisserai aller le filet. » Il va y aller, sachant cependant tout ce qu’il sait, et il va faire ce qui lui est proposé. Son propos est ferme. Et autant il semble manifester de docilité, autant il semble ne pas s’attendre à grand chose.

     « Et faisant cela ils capturent une quantité énorme de poissons, et leurs filets crevaient ! » [diarrèèg’numi], c’est bien mettre en pièces, faire éclater, se rompre, éclater, crever : voilà que Simon et son équipage (car on imagine bien, vu le bateau de pêche, qu’il n’est pas seul à la manœuvre mais qu’il la commande) sont face à problème tout à fait imprévu et pas moins dangereux. Leur instrument de travail est sur le point d’exploser ! Ils appellent ceux de l’autre bateau, tout aussi rond et profond et adapté à la pêche, conduit par leurs [métokhoï], « ceux qui participent à« , bref leurs associés et les bateaux sont remplis « au point que ceux-ci étaient submergés. » Non seulement un filet mis en danger, mais bien deux bateaux de pêche solides et adaptés sur le point de sombrer. L’ordre donné par Jésus était d’aller au large « vers la profondeur« , [buthos], et voilà que maintenant les bateaux [buthidzesthaï], « s’enfoncent dans les profondeurs« . Tout le métier des pêcheurs suffira-t-il ? Car voilà qu’ils se trouvent débordés par la situation, du fait de la docilité de Simon ! Le « timing » ne devrait pas permettre une telle pêche, les filets ni les bateaux ne sont à  la hauteur… La surabondance soudaine est totalement déstabilisante.

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     Tout de même, il vaut la peine de s’arrêter un peu sur la réaction des pêcheurs devant la surabondance. Ils pourraient prendre ce qui leur va et rejeter à la mer le restant. Mais non : ils prennent, ils acceptent tout ce qui leur est donné. C’est-à-dire qu’ils tiennent pour un don tout ce qui s’offre à eux. Ce n’est pas avidité mais accueil, ce me semble. Et les voilà du coup en péril… comme Jésus l’était lui-même en approchant du lac, dans l’accueil de la multitude surabondante ! Et, faut-il ajouter, comme il l’est encore, car il se trouve toujours dans la barque ! Et que font-ils ? Ils font comme Jésus l’a fait, ils font appel à d’autres. Lesquels partageront le même danger, la même menace, mais aussi le même but de tout accueillir, leurs bateaux dussent-ils menacer de sombrer. Sommes-nous capables de la même générosité dans l’accueil ? D’envisager par exemple une abondance (pourtant toute relative) de personnes frappant aux portes de « notre monde » comme un don à accueillir tout entier, sans faire le tri ? Comme méritant de faire tanguer notre barque ? Comme invitant justement à de nouvelles solidarités entre les accueillants ?…

     La réaction de Simon est l’effroi. Luc ne dit d’ailleurs pas « Simon », mais « Simon-Pierre », alors que le changement de nom n’est signalé par lui que plus tard, lors de l’institution des Douze (6,13), et qu’il va revenir à l’appellation « Simon » dès après. Du reste, il me semble que c’est la seule fois de tout son évangile que Luc emploie l’appellation Simon-Pierre, alors qu’elle est très utilisée par Jean : serait-ce de sa part une allusion ? Veut-il par là faire une discrète référence à une autre pêche surabondante, mais où les filets n’ont pas crevé, après la résurrection, celle que Jean ou ses disciples rapportent à la fin de l’évangile de Jean (Jn.21) ? Ou est-ce sa manière de suggérer une bascule intérieure dans la vie de Simon, précisément à ce moment-là ? Tout est possible…

     Quoiqu’il en soit, Simon ne sait pas comment ces choses qui le dépassent arrivent, mais il sait qu’elles le dépassent, et il sait qui est à leur origine. Son geste spontané, celui de se jeter aux genoux de Jésus, manifeste cela très clairement. Il est pris par l’effroi : [thambos] c’est l’effroi, l’étonnement, la stupeur, et éventuellement l’admiration. Nous retrouvons la réaction première des Nazaréens, mais orientée cette fois vers l’admiration qui leur avait fait défaut. Et Simon demande d’ailleurs à Jésus de « sortir d’auprès de lui« , mais pas comme s’il s’agissait d’un démon, bien au contraire : « …parce qu’homme coupable je suis, seigneur. » Coupable, ou pécheur, ou qui est en faute, ou qui fait fausse route. C’est le sentiment d’indignité, la prise de conscience aussi du caractère incomparable et souverain de l’autre, de son être d’exception selon lequel il faudrait, pour le côtoyer, être sans péché. C’est la révélation de la sainteté de l’autre qui se fait à travers l’expérience de dépassement total de Simon.

     La réponse de Jésus est d’autant plus marquante : « Ne crains pas…« , pas de « mise en fuite » (littéralement), rien qui doive éloigner, au contraire. Bien sûr tu es pécheur : et alors ? Ce n’est pas cela qui doit t’éloigner, te faire me repousser, aussi hautes en soient les raisons. « ... à partir de maintenant ce sont des hommes que tu prendras-vivants ! » Il y a eu jusqu’à présent, et à l’instant même encore, prise, mais comme on en parle indifféremment à la chasse ou à la pêche : ce qui est pris est destiné à mourir. [zdoogréoô], c’est bien prendre vivant, prendre et laisser la vie sauve, faire prisonnier, mais aussi rendre à la vie, ranimer. Il y a bien dans ce verbe l’idée d’une poursuite, mais le but en est tout différent. On voit que le mot « pêcheur d’homme », non évangélique mais que l’on croit symbolique, sème en réalité la confusion : justement, il ne s’agit plus du tout de la même activité. Et cependant, la mise en danger, la surabondance à accueillir tout entière, la solidarité nécessaire, seront les mêmes.

     Ce mot les décide : ramenant les barques sur la terre (il s’agit d’un échouage, en vérité !), ils laissent « toutes choses » et le « suivent« . La décision est immédiate et entière, sans compromis. Je ne suis pas très content de la traduction « suivent« , car le verbe [akolouthéoô] signifie à la fois marcher à la suite de quelqu’un et marcher avec, accompagner. Il s’agit de faire groupe avec une autre personne, mais sans donner la direction. C’est à une forme de communauté de vie que Jésus invite Simon et les autres : elle se fait autour de lui et pour servir sa mission, mais elle consiste bien dans le fait d’un partage, d’une mutualité.

     Je ne sais, au bout du compte, ce qu’il faut le plus admirer. L’un reconnaît avec beaucoup d’humilité qu’il ne peut plus tout faire seul, et s’associe vraiment d’autres personnes, de manière durable et engageante pour lui. Il va donner à d’autres tout ce qu’il faut pour faire avec lui, et sait montrer d’emblée sa reconnaissance. Il repousse un rapport « hiérarchique » et veut vraiment gommer les distances. L’autre met son savoir-faire et ses compétences au service, avec une belle spontanéité, et se montre docile malgré son savoir. Il sait aussi reconnaître ce qui le dépasse et accepter l’offre peu ordinaire qui lui est faite, cesser radicalement une activité où il excelle pour une autre où il a tout à apprendre. Tout est admirable.

Vivre mains ouvertes : dimanche 3 février.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le passage proposé aujourd’hui fait directement suite à celui de dimanche dernier. Il constitue dans la « mise en ordre » de Luc l’épisode initial du ministère public de Jésus, et peut-être initial autant qu’initiatique : Luc introduit son lecteur au premier message qu’il veut nous faire passer à propos de Jésus.

     Nous sommes à Nazareth, et Jésus intervient dans la synagogue : suite à ce qui va s’y passer, Jésus va se rendre à Capharnaüm où l’accueil sera tout différent (et ce contraste est manifestement recherché par Luc) et où commence son action contre les démons et les maladies. La suite change de contexte : il y aura d’abord l’appel des premiers disciples et le début d’un ministère itinérant, avec l’évidence d’une nouveauté et l’émergence d’une opposition. Autrement dit, nous sommes ici dans une sorte de diptyque, et en son premier volet.

     Ce premier volet du diptyque comporte trois temps : le premier, celui de dimanche dernier, est l’intervention de Jésus à la synagogue, le deuxième est la réaction de son auditoire, le troisième est une tentative de meurtre.

Mon modeste commentaire :

     Un petit rappel, puisque je n’ai pas commenté le premier temps de l’épisode : Jésus est venu « à Nazareth où il a été nourri« , c’est-à-dire où il a grandi et est devenu l’homme qu’il est maintenant. Comme il en a déjà l’habitude, le jour du sabbat il entre à la synagogue. Peut-être faut-il rappeler que la synagogue est un lieu de rassemblement pour écouter la parole de dieu et prier. Après la destruction du Temple, dont l’ambition était d’être le seul lieu de prière, le scribe Esdras avait inauguré au retour de l’exil, sur le modèle ou le motif de la célébration de conclusion de l’alliance de Ex.24, un nouveau style de célébration (Neh.8) : le peuple se réunit, on apporte le livre de la Loi, on ouvre le livre en prononçant des bénédictions auxquelles le peuple adhère par des « Amen » mains levées puis par une prosternation. On lit le livre depuis une estrade en bois, l’assemblée écoute debout. Puis on explique. Enfin on renvoie l’assemblée pour une journée de réjouissances.

     Ici, Jésus s’est levé pour lire, on lui a remis le rouleau du prophète Isaïe. Il est tombé sur, ou a été chercher (difficile de trancher !), le passage où le prophète proclame l’année jubilaire : Luc cite de mémoire, c’est-à-dire à peu près exactement mais pas tout-à-fait, et avec une omission volontaire (« une année de vengeance ») qu’il remplace par une allusion à un autre passage d’Isaïe. L’effet est saisissant : « Esprit du seigneur sur moi en raison de quoi il m’a christifié (=oint) pour évangéliser pour les pauvres, il m’a missioné pour proclamer la libération des captifs et la vue des aveugles et l’envoi des opprimés vers la libération, proclamer une année d’accueil du seigneur. » Le jubilé, c’est peut-être bien une idée qui a été intégrée sous l’influence des babyloniens : à l’époque paléo-babylonienne, il est d’usage quand le roi monte sur le trône qu’il proclame une [micharoum], une amnistie générale. Il y a remise de peines, en tous cas pour les délits, et il y a un effacement général des dettes auquel nul créancier ne peut se soustraire. Parfois des rois proclamaient une [micharoum] en cours de règne, cela permettait une relance économique (sans, évidemment, traiter les vraies causes des problèmes).

     Cette institution est passée dans la législation du peuple d’Israël (mais sans doute jamais dans la pratique) : une année jubilaire sur le même modèle était sensée advenir tous les cinquante ans (« après une semaine de semaines d’années »). D’après Lv.25,8-22, les dettes sont remises, chacun retrouve la propriété initiale qui était échue à ses pères dans le partage de la terre, et l’on ne doit pas travailler mais manger ce que la terre produit par elle-même. C’est se rappeler que le dieu seul est le propriétaire de la terre qu’il a donnée, que lui seul est provident, et que chacun n’a qu’en gestion un bien qui lui a été confié pour tous. On aurait bien besoin de se rappeler ce principe, qui vient équilibrer le droit de propriété : le principe de la destination universelle des biens. Je crois que s’il était inscrit dans la loi, bien des abus seraient impossibles de la part des riches…

     Le commentaire de Jésus a été succinct : « Aujourd’hui est accompli cette écriture à vos oreilles. » C’est s’appliquer à lui-même cette parole : le « je » du passage n’est pas celui d’Isaïe mais celui de Jésus. C’est lui qui revendique d’être le Christ, l’oint du seigneur sur qui repose son esprit. Sa mission est proclamation aux pauvres, libération des captifs, etc. Il proclame une « révolution » (= retour au point d’origine) sociale et une reprise en main des choses de la part du dieu d’Israël. Quelle va maintenant être la réaction des auditeurs ?

Titre
Nikolaï Gè – Le Christ à la synagogue

     « Et tous étaient témoins de lui et s’étonnaient à propos des paroles de grâce, celles qui étaient en train de sortir de sa bouche, … » Pas un des auditeurs n’a manqué ce moment, ou mal entendu. Leur réaction est d’abord l’étonnement, un grand étonnement. [thaoumazdoo], c’est s’étonner, au sens de la réaction que suscite le merveilleux (entendu au sens littéraire : le merveilleux, c’est ce qui n’appartient pas à notre univers « normal », l’extra-ordinaire, comme les fées… ou les monstres !). Cette surprise peut tourner à l’admiration, elle peut aussi provoquer le rejet : on voit que pour le moment, aucun de ces deux penchants n’est encore engagé. Et ce qui surprend, ce sont les paroles de [kharis], au sens propre : ce qui brille, ce qui réjouit. D’abord la beauté qui charme, la joie et le plaisir qui en naît. Ensuite la faveur, la bienveillance, les égards et le désir de plaire. Bref, pour succinctes qu’elles étaient, les paroles de Jésus ont frappé par leur audace, leur brillant, mais aussi pour la faveur qu’elles manifestent pour vraies qu’elles soient. On imagine bien les gens se regarder : « Tu te rends compte ? Si c’était vrai…! Alors, c’est fantastique, c’est merveilleux pour nous ! » On entend presque le murmure de surprise.

     A quoi va tourner cette surprise ? « … et il disaient : N’est-ce pas le fils de Joseph, celui-là ? » Mais on le connaît ! Tu sais bien : le Joseph, là, l’entreprise « tous travaux » ! (nb : les charpentiers, à cette époque, faisaient un peu tout dans les maisons.) Il y a un glissement chez les auditeurs. A la première surprise, qui porte sur la nature et le contenu du message, fait suite une deuxième surprise, qui porte sur l’identité du porteur du message. On entend du nouveau, on s’étonne maintenant qu’il soit proféré par quelqu’un qui ne l’est pas. Et l’on sent bien que cela fait obstacle. Comment le fils du gars qui est venu me changer les fenêtres la semaine dernière peut-il dire qu’il est « l’oint du seigneur », envoyé pour proclamer l’intervention divine déterminante ? Ou alors –et peut-être les deux réactions sont-elles mêlées– : Mais si ce petit gars-là est de chez nous, c’est une aubaine pour nous ! Nous allons être les premiers bénéficiaires, nous aussi nous allons avec lui dominer le monde ! Eh, petit ! Ne nous oublies pas ! Ton père était chez moi l’autre jour, nous sommes bons amis !… On a glissé du contenu du message à la personne de celui qui le porte et au bénéfice pour soi.

     Le Christ réagit à son tour, en deux temps. D’abord, une parole adressée à ces auditeurs-ci : « Il dit à leur adresse : tous allez me dire le rapprochement que voici : Médecin guéris-toi toi-même ! Tout ce dont nous avons entendu qu’il est arrivé à Capharnaüm, fais-le aussi ici dans ta patrie. » La « patrie », c’est la terre des ancêtres. Jésus relève l’allusion à Joseph, et comprend qu’on lui oppose un devoir, celui qui naît de son ascendance. La « gratuité » n’est plus de mise ici : il faut rendre. Tu as grandi chez nous, il est temps pour nous d’en tirer les bénéfices, tu nous dois ce que tu es après tout. Autrement dit, Jésus fait ressortir que pour ces auditeurs-ci, il y a une inversion. Inversion qui est soulignée dans le rapport avec Capharnaüm, dont ils disent qu’elle a déjà été visitée, mais dont Luc ne parlera, lui, qu’après : ce ne sera que le second volet de son diptyque ! Mais cette inversion n’est pas d’abord chronologique, cela c’est le subterfuge littéraire de Luc pour éveiller son lecteur à autre chose. Non, l’inversion est de tuer toute la gratuité de la démarche de Jésus en exigeant un dû. Comme si les premiers à avoir donné, étaient les auditeurs. « L’année de grâce » est tuée dans l’œuf, il n’y a plus de gratuité.

     A cette première réaction de Jésus en succède une deuxième, et cette fois plus générale : « Il dit donc : amen je vous dis qu’aucun prophète n’est accueilli dans sa patrie. En vérité, en effet, je vous dis : il y avait beaucoup de veuves aux jours d’Elie en Israël, quand fut fermé le ciel pour trois ans et six mois, comme advenait une grande famine par toute la terre, et à aucune d’elles ne fut envoyé Elie mais bien dans Sarepta de Sidon à une femme veuve. Et il y avait beaucoup de lépreux en Israël sous Elisée le prophète, et aucun d’eux ne fut purifié mais bien Naaman le Syrien. » Deux mots sont particulièrement importants dans l’énoncé-titre de cette deuxième parole, « prophète » et « accueilli ». « Accueilli », c’est [dektos] : c’est accepté, admis. Le [déktèès], c’est le mendiant. C’est une histoire d’ouverture. Le mot n’est utilisé que deux fois dans l’évangile de Luc, ici et… quelques lignes auparavant, pour décrire la fameuse année proclamée par Isaïe auparavant, par Jésus maintenant. Une année d’ouverture. Une année de mendiant. Une année à aborder mains ouvertes pour recevoir tout le don du dieu qui reprend l’initiative. Il proclame qu’on ouvre les mains, or on ne s’ouvre même pas à lui. Et cela au nom de la patrie, en arguant du fait que c’est lui qui est débiteur. Inversion qui referme les mains. Ouvrir les mains comme une mendiant, ce n’est pas croiser les bras avec exigence. La main ouverte est signe de liberté, les bras fermés sont signes d’emprisonnement.

     Le deuxième mot important, c’est prophète. C’est un mot très important dans la tradition juive. Le [nabi], c’est l’envoyé de dieu, qui parle en son nom, qui annonce le point de vue du dieu sur les choses, sur le présent mais aussi sur le passé et sur l’avenir. Il rappelle les dons de dieu, il dénonce dans l’actualité ce qu’en font les hommes, il trace des lignes en montrant les conséquences catastrophiques de ces mauvais choix mais aussi il envisage les nouvelles initiatives à venir de la part du dieu. Sans les prophètes, impossible de connaître comment dieu se prononce, impossible de connaître son point de vue, impossible de saisir son action présente, passée ou à venir. Deux des prophètes ont même été mis dans le judaïsme en position de « shaliah », d’envoyés plénipotentiaires : ce sont Moïse et Elie. Leurs paroles et leurs décisions engageaient dieu lui-même qui les envoyait. Or Luc emploie ce référentiel pour nous introduire à Jésus : celui-ci se situe d’abord comme un égal d’Isaïe, puis il se compare d’abord à Elie, ensuite à Elisée. Et il envisage la mauvaise réaction des gens de « chez lui » à celle qui est advenue pour tous les prophètes.

     Et pourtant, Jésus est même plus qu’un prophète, la suite du récit de Luc le fait voir. Au prix d’une torsion de la réalité, puisque Luc fait de Nazareth une ville bâtie sur une roche escarpée, alors qu’il s’agit d’un village (probablement sans synagogue, pour cette raison même !) dans un léger vallon. Mais l’intention de Luc n’est pas de rédiger un dépliant touristique, il veut par l’image et le récit faire comprendre de qui il parle. Car ces mots de Jésus provoquent la colère des auditeurs. Ils ont bien compris que leur attente était déçue, qu’ils ne seraient pas servis de manière privilégiée. Ils le jettent hors de la ville. Ce qui est en effet arrivé à bien des prophètes. Ils le conduisent à un escarpement de la montagne pour le précipiter. Bien des prophètes, tous même, sont morts exécutés par ceux à qui ils étaient envoyés. « Or lui traversant par leur milieu, alla… » [poréouomaï], c’est marcher, voyager. Il y a en Jésus quelque chose qu’il n’y avait pas chez aucun des prophètes, une sorte de maîtrise, de liberté. Il peut traverser une foule entière en fureur qui veut le lyncher, sans que quiconque puisse l’arrêter. C’est très impressionnant, si l’on se représente la scène. C’est le seul « signe merveilleux » qu’auront obtenu ceux de Nazareth, mais c’est à leur détriment. Je note au passage que « voyager à travers », c’est mot à mot ce que le mot hébreu « éprouver » signifie : quand, au désert, le dieu met son peuple à l’épreuve, il « voyage à travers » son peuple, « voyage à travers » son cœur pour le connaître et faire ressortir ce qui s’y trouve. Dieu seul peut faire cela : le peuple, l’homme, ont l’interdiction absolue de « voyager à travers » dieu : cela s’appelle « tenter dieu ». Jésus est plus qu’un prophète, et il fait quelque chose que seul dieu peut faire.

     Je me sens pour ma part appelé par cet épisode à l’ouverture et à la gratuité. On ne peut rien exiger de ce qui nous arrive, la première réaction, la surprise, est nécessaire mais est faite pour se prolonger en émerveillement. Et ce qui nous arrive, ce sont des rencontres, ce sont des évènements : pas toujours totalement surprenants, mais ils seront libérateurs, illuminants, dés-opprimants, s’ils sont avant tout accueillis comme indus, comme gratuits. Un chemin s’y fera, une visite s’y jouera, secrète mais source de joie. Et je pense à cette belle chanson de J-J. Goldman :

« …Quand on ouvre nos mains
Suffit de rien dix fois rien
Suffit d’une ou deux secondes
A peine un geste, un autre monde
Quand on ouvre nos mains

Un simple geste d’humain
Quand se desserrent ainsi nos poings
Quand s’écartent nos phalanges
Sans méfiance, une arme d’échange
Des champs de bataille en jardin

Le courage du signe indien
Un cadeau d’hier à demain
Rien qu’un instant d’innocence
Un geste de reconnaissance
Quand on ouvre comme un écrin
Quand on ouvre nos mains. »

Pourquoi lire l’évangile ? : dimanche 27 janvier.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous avons aujourd’hui un conglomérat de deux textes : l’un constitue en quelque sorte la préface de l’œuvre de Luc (Lc.1,1-4), l’autre commence le récit du ministère public de Jésus (Lc.4,14-21). Fort heureusement, chacun des deux passages est continu.

     L’œuvre de Luc est en deux volumes : nous connaissons le premier sous le nom d’Evangile selon s.Luc, le second sous celui d’Actes des Apôtres. Mais il faut garder en tête qu’il s’agit d’une seule œuvre, et je ne saurais trop conseiller à chacun de s’asseoir dans un bon fauteuil, avec peut-être un bon thé ou un bon rhum, un jour favorable, et d’enchaîner la lecture de ces deux ouvrages comme n’en formant qu’un seul, c’est une belle et fort enrichissante expérience. Ces deux volumes s’articulent autour de ce que nous appelons « l’Ascension », qui est racontée en conclusion du premier et en introduction du second. Envisager la totalité de l’œuvre de Luc permet de percevoir qu’il organise sa matière comme une progressive montée vers Jérusalem, puis la Croix, puis le ciel, et une progressive descente depuis le ciel vers Jérusalem, puis la Samarie, puis toute la terre. Luc a une vision construite du temps et de l’histoire comme un totalité, avec un point central qui lui donne son sens.

     Mais après ces quatre versets de préface (auxquels répondront trois versets de rappels, au début des Actes), il place d’abord les fameux « évangiles de l’enfance », dont nous avons déjà parlé, puis une entrée de Jésus dans le ministère, dont nous avons déjà parlée aussi, présentée comme un effacement du Baptiste et une entrée en scène de Jésus :  elle conduit ce dernier au désert puis en Galilée où tout commence, et voilà notre deuxième texte. Il est d’abord constitué (vv.14-15) d’un sommaire général, puis d’un premier épisode dont nous n’avons que le début.

     C’est que Luc commence sa narration détaillée du ministère de Jésus à Nazareth, avant de la poursuivre à Capharnaüm (tout en mentionnant qu’elle a déjà eu lieu à Capharnaüm, puisque les habitants de Nazareth disent : « tout ce qui est arrivé à Capharnaüm, fais-le donc ici, dans ta patrie » : ils font donc référence a des évnements qui ont déjà eu lieu, à Capharnaüm). Et l’épisode de Nazareth est en trois temps : d’abord une prise de parole dont Jésus a l’initiative, ensuite la réaction de l’auditoire et la conclusion de Jésus sur l’absence d’accueil d’un prophète dans sa patrie, enfin une tentative de le précipiter (une tentative de meurtre) qui échoue sur son attitude libre et décidée. Nous n’aurons que le premier temps cette fois, mais la suite et la fin de l’épisode dimanche prochain. Ce n’est pas si mal.

Mon modeste commentaire :

     Luc s’explique pour commencer sur sa motivation à écrire, ce qui va nous faire réfléchir par contrecoup sur notre propre motivation à lire : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des faits accomplis parmi nous… » Nous connaissons, nous, « les quatre évangiles », mais à l’époque de Luc, ce n’est pas tout-à-fait aussi simple. Il commence à y avoir de nombreuses traces écrites, totales ou partielles, rapportant des évènements concernant Jésus. Certains de ces écrits nous sont conservés sous le nom d’ « évangiles », d’autres sous le nom d’apocryphes (littéralement « écrits cachés »). C’est la vie des Eglises qui va retenir certains de ces écrits comme base pour leur foi  et en laisser d’autres de côté. Mais à l’époque de Luc, on n’en est pas encore là, il y a seulement une multiplication d’écrits en train de se constituer et, pour certains, de circuler. Luc s’intéresse-t-il à tous ces écrits ? Il dit que tous ne l’intéressent pas au même titre : la base des écrits que Luc considère, ce sont des [pragmata], les choses faites, les actions entreprises, les agissements ou même très généralement les choses. Ces « choses faites » sont accomplies, littéralement : portées à leur accomplissement, mais on pourrait aussi traduire le mot par assurées.

     C’est peut-être déjà un premier tri : Luc ne s’intéresse pas aux légendes, aux faits prétendus mais fantaisistes. Ou alors, il veut dire que ces « choses faites » ont déjà été suivies de leurs conséquences. Dans ce simple fait, il y a déjà un monde, pour ceux qui écrivent aujourd’hui : écrivains, enquêteurs, journalistes, éditorialistes, blogueurs… Des faits, c’est-à-dire des faits vérifiés, établis par une honnête investigation plutôt que des rumeurs répétées, enquêtes et contrenquêtes. Et des faits liés à leurs conséquences, donc remis en perspective. Liés à leurs conséquences, donc peut-être pas évoqués trop vite, avec pour seule angoisse le scoop plutôt que le vrai (alors que les deux ne s’opposent pas !). Ce serait bien…

    Le « nous » est plus difficile à cerner : est-ce une complicité que Luc veut établir avec ses lecteurs ? Est-ce une communauté croyante dont il fait partie ? En ce cas, Luc écrirait pour conforter ceux qui sont déjà convaincus autrement. Est-ce un « nous » qui englobe toute l’humanité de ces régions ? En ce cas, Luc écrirait avec la perspective d’éclairer pour tous le sens d’événements dont ils ont pu être témoins plus ou moins proches, sans les saisir. En tous cas, « beaucoup » ont parlé de tout cela, et même ils ont « mis la main à » une narration  mise en ordre.  C’est là peut-être le secret de sa motivation : mettre en ordre, c’est interpréter, c’est donner un sens. Suivant l’ordre que l’on choisit, on construit une image dans l’esprit de son lecteur,  de même que l’ordre selon lequel on pose les tesselles dessine une mosaïque ou bien une autre (c’est pourquoi je suis toujours mal à l’aise avec les découpages, sauts d’ouvrages, retours en arrière, etc. que l’on fait subir à nos textes). Et là, Luc constate peut-être que les mises en récit ne produisent pas toutes l’image qu’il porte, lui, en son cœur.

     Il me semble que cela amène déjà une première réflexion sur ce que nous venons chercher comme lecteur. A condition, bien sûr, d’aborder l’œuvre dans son ensemble et dans l’ordre dans laquelle elle est rédigée, va se dessiner en nous, à la lecture de l’évangile, un certain portrait de Jésus et de ce qu’il a fait, une certaine image et un certain déploiement de l’initiative de Dieu dans l’histoire des hommes. Ce qui est revendiqué par l’auteur est ouvertement partiel. Et nous, qu’y cherchons-nous ? Nous sommes invités à y chercher aussi « un certain regard ».  Jésus n’a rien écrit, rien laissé. L’évangile de Luc, les autres aussi sans doute, sont UN moyen, parmi d’autres, de le regarder, de le considérer. Mais notre foi a une chance absolument fabuleuse (si l’on me passe ces deux expressions plutôt inadéquates), c’est de s’appuyer non pas sur un seul témoignage, mais sur plusieurs. Nos textes fondateurs ne ferment pas le sujet, ils ne revendiquent pas l’épuisement de la « matière » dont ils traitent, ils veulent seulement y ouvrir. « Tout » n’est pas dans les évangiles.

     L’expérience de chacun est légitime, dût-elle se confronter de manière privilégiée à ces quatre témoignages écrits : mieux, elle est non seulement légitime mais nécessaire ! Le point crucial, cardinal, de l’œuvre de Luc, « l’Ascension », n’est pour lui que la fin de la visibilité de Jésus-passé-en-Dieu, non la fin de sa présence, et toute la pédagogie des apparitions a pour but d’apprendre au croyant à le reconnaître alors même qu’il ne le voit pas : « leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. » Il est toujours là, et chacun peut expérimenter sa présence. Lire l’évangile, c’est pour moi, pour « nous » peut-être, découvrir ce que « un » a dit de Jésus, non pour remplacer mais pour corroborer ou compléter ce que moi, nous, lecteur(s), peu(ven)t par ailleurs connaître de lui dans une expérience personnelle.

     De manière plus large encore, il me semble que nous sommes interrogés à propos de toutes nos lectures. Sommes-nous conscients que ce que nous lisons forme en nous des images ? Oui, au fond nous en sommes conscients, mais comment réagissons-nous ? Cela nous conduit-il à ouvrir et diversifier nos lectures, afin nous aussi de chercher et vérifier, et corriger nos images ? Il y a aussi une tendance à ne lire que ce qui corrobore nos images… Hélas ! J’avoue que je suis parfois atterré par l’entre-soi qui se développe sur les réseaux sociaux, cette tendance à ne même plus chercher à comprendre, parfois à ne même plus lire, des écrits qui ne corroborent pas nos images.

     Luc ajoute cependant une précision qui n’est pas anodine, il parle des « choses faites », « comme nous les ont transmises ceux qui les ont vues depuis le début et sont devenus serviteurs de la parole,… » Il veut ne prendre en compte que les témoignages oculaires, c’est son éthique d’historien, ou du moins de narrateur. Il nous livre ses sources, celles qu’il sélectionne. Il a pourtant suivi Paul pendant une bonne partie de sa vie, Paul qui n’a pas connu Jésus pendant ses pérégrinations mais est venu plus tard à lui et de la position adverse, Paul qui revendique néanmoins une authentique autorité d’apôtre. Paul qui fonde son action sur son expérience de Jésus, une expérience différente et hautement personnelle. Mais Luc a maintenant quitté Paul (qui devait être à plus d’un égard assez insupportable !!). Eh bien, l’heure est venue justement de confronter cette expérience aux données des témoins oculaires. Dans l’itinéraire du croyant, il faut en passer par là. Je ne peux pas décider que « mon » Jésus est comme-ci ou comme-ça, il y a des données incontournables : encore une fois, cela n’illégitime pas l’expérience personnelle, mais l’appelle voire la présuppose au contraire.

     Ces témoins oculaires sont eux-mêmes sélectionnés, on ne pourra pas faire reproche à Luc de ne pas nous avoir dit comment il s’y était pris ! D’abord, il a pris les témoignage de ceux qui ont été témoins « depuis le commencement« . L’expression est exactement la même que celle de son collègue Jean, lorsque celui-ci évoque ce qui précède encore l’origine du monde, mais ici c’est sans doute avec un autre sens. Je rapproche cette expression de celle que Luc met dans la bouche de Pierre, lorsqu’il est question de choisir un successeur à Judas : il faudra quelqu’un, dit-il, « qui ait été parmi nous dans tous ces temps entre l’entrée et la sortie de parmi nous du seigneur Jésus, en commençant par le baptême de Jean jusqu’aux jours où il a été repris d’entre nous… » On voit que pour Luc, l’entrée et le commencement de ces « choses faites », c’est le baptême de Jean.  Il se tisse à son avis tout un ensemble entre ces deux moments extrêmes, un ensemble qui a une force et qui dit quelque chose, un ensemble qui constitue une parole.

     Et puis, autre critère, il prend en compte la parole de ces témoins pour qui cette parole a été transformante, qui sont devenus « serviteurs de la parole. » [hupèèrétèès], c’est d’abord un rameur, un homme d’équipage sous les ordres d’un patron ; par extension, le mot désigne tout homme sous les ordres d’un autre. Autrement dit, l’exigence de Luc, ce qui accrédite certains  témoins oculaires parmi d’autres, c’est le fait qu’ils aient non seulement perçu que toutes ces « choses faites » constituaient une parole, disaient quelque chose, mais encore qu’ils aient choisi de se mettre sous les ordres de cette parole, de ce nouvel ordre des choses, de cette nouvelle manière de comprendre, d’envisager la vie, l’existence, le rapport aux autres, le monde, etc.

     Ce point aussi m’interroge, moi lecteur : ne m’invite-t-il pas moi aussi à chercher à saisir une parole, quelque chose qui m’est dit dans ma propre expérience de Jésus, autant que dans les « choses faites » que d’autres me racontent, et d’y obéir à mon tour ? Obéir, quel beau mot -qui fait peur, parfois. Il ne s’agit pas d’une obéissance « militaire », du genre « fais ce qu’on te dit, tu comprendras plus tard » : ob-audire, c’est écouter ce qu’il y a en-dessous, se rendre attentif au sens profond, écouter au sens de faire passer en actes. C’est une ouverture de l’intelligence pour un consentement de la volonté. Je suis invité à cherche à lire ma propre vie, dans son contexte, dans ses relations, comme déployant une parole à accomplir, comme le lieu d’un chant profond avec lequel faire chœur et sur lequel danser. Et la lecture de l’évangile, des quatre évangiles, pour m’ouvrir en liberté au cinquième évangile qu’est ma propre vie, cette lecture est là pour me rendre sensible à cette parole profonde, pour l’aider à trouver la « note », son timbre, sa tonalité, sa tessiture…

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     La décision de Luc peut paraître surprenante : beaucoup ont entrepris déjà cela, mais pour cette raison, « il m’a paru bon à moi aussi, qui ait tout scruté depuis l’origine avec précision, de l’écrire en ordre pour toi, excellent Théophile… » Beaucoup l’ont fait, donc je le fais aussi. Abondance sur le marché ! Mais c’est bien dans la logique de ce que nous avons déjà découvert : un témoignage de plus, une mise en récit de plus, n’est pas pour nuire bien au contraire, et c’est la logique même de l’évangile. L’originalité revendiquée de Luc, c’est d’avoir « suivi avec attention, ou de près« , et ce [anoothén], depuis le commencement ou d’en-haut. Il revendique aussi la totalité, [passine] et l’exactitude [akriboos]. Et il va écrire « en ordre », il ne dit pas lequel. Peut-être, cher lecteur, « excellent Théophile » (=celui qui aime dieu), ne faut-il pas immédiatement penser à l’ordre chronologique ? Il peut y avoir tant d’ordres différents dans un récit…

     Quel est donc le but de cette mise en ordre propre à Luc ? Il avoue un but : « … afin que tu reconnaisses, au sujet des paroles dont tu as été instruit, leur solidité. » Toujours cette parole : décidément, Luc écrit pour quelqu’un à condition que sa parole écrite ne soit pas pour son lecteur la première parole. Si j’aborde l’évangile de Luc sans ce préalable personnel sus-évoqué, son œuvre sera inopérante. Cette parole a constitué une « instruction de vive voix ». Peut-être faudrait-il toujours échanger AVANT d’ouvrir l’évangile, plutôt qu’après, afin qu’un échange, si possible de vive voix, précède et ouvre au contenu du témoignage écrit. En général, on le fait dans l’autre sens… Et il y a aura alors un effet boomerang : l’écrit va permettre de reconnaître, au sens d’un examen, d’un arbitrage, l’ [asphaléïa] de cette parole échangée, de cette parole profonde perçue dans la vie : le fait de ne pas glisser, la stabilité, la sûreté, mais aussi le refuge et l’abri vis-à-vis de ce qui fait peur ou de l’adversité. L’ordre choisi par Luc est peut-être un ordre pédagogique, initiatique, ou bien (ce qui n’est pas contradictoire) un ordre dynamique.

     Finalement, il me semble que lire l’évangile suppose déjà une recherche et un échange : recherche d’une parole profonde qui se construit dans ma vie, échange avec d’autres d’une parole vivante et vivifiante. A cette condition, la lecture va me renvoyer soit une contestation, soit une confirmation, elle va me permettre de continuer ce chemin intérieur et ce chemin d’échange sans dérapage et avec persévérance. Ami lecteur, je m’en tiens là, j’ai déjà été bien long. Et toi, pourquoi lis-tu ?

Œuvrer à la joie : dimanche 20 janvier.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Je suis un vieux bonhomme. J’ai vécu bien des choses depuis que, dans ma jeunesse, j’ai fait cette extraordinaire rencontre avec l’homme qui a changé ma vie, et pas seulement ma vie : il a tout changé ! Oh, le monde est bien toujours le même, les hommes en général ont toujours les mêmes occupations et préoccupations, et pourtant j’ai la certitude qu’un monde nouveau a commencé. Et je ne cesse de regarder ce monde avec un regard neuf, un regard en renouvellement permanent. Et je suis heureux, je suis en joie, parce que je peux vous dire ce qui me tient le plus à cœur.

     J’ai beau être vieux, très vieux même, je peux vous dire que je me sens toujours jeune, pas dans mon vieux corps, mais… dans mes yeux ! Parce qu’il n’a jamais cessé de me surprendre, ce Jésus. Il me surprenait dans ce qu’il disait, c’était tellement nouveau ! Il me surprenait dans ses gestes, dans ses actions. On ne savait jamais ce qu’il allait faire, il n’y avait que lui qui savait bien ce qu’il allait faire, et il avait l’art de le mettre en scène, il savait bien qu’il allait surprendre et il le préparait… Il m’a surpris par sa mort, je ne pensais pas que ce serait aussi terrible. Et il m’a surpris parce que ce n’était pas la fin ! Soudain il était de nouveau là, au milieu de nous ! Il s’est fait voir… et après on ne l’a plus vu. Et c’est la nouvelle surprise : il avait dit qu’il reviendrait. Enfin, c’est ce que tout le monde avait compris : comme nous n’avions pas compris qu’il allait partir, ou comment il fallait comprendre cela, personne n’a vraiment retenu les mots qu’il a dit à propos de « retour ». Mais nous étions tous convaincus que c’était imminent. Maintenant, je pense que ça va durer. Il y en a parmi les nôtres, qui font courir le bruit que moi, le vieux Jean, je ne vais pas mourir avant son retour. Les chers enfants ! Bien sûr que je mourrais, comme les autres… et comme lui, surtout : c’est ça, le truc.

     C’est aussi pourquoi je me suis mis à écrire, alors que j’étais déjà vieux. Marc, Matthieu et Luc avaient déjà écrit leur évangile, je les ai lus. Tous les nôtres les ont lu. Et je n’ai rien à leur ajouter, sinon parfois quelques précisions qui ne sont que des détails concrets mais qui me semblent tellement parlants, qui font tellement signe ! Mais j’ai surtout voulu partager le fruit de la longue méditation que, ma vie durant, j’ai menée, en choisissant certains signes, justement, pour les approfondir, et puis en organisant tout l’ensemble afin de faire réfléchir, de créer des jeux de miroir qui révèlent.

     L’essentiel, la clé, je l’ai mise au début pour qu’on la garde en tête tout le temps : tout ce qu’il a dit, tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a accompli, tout parle au nom de Dieu et montre à quel point il est un fils, son Fils, et que Dieu par conséquent est un Père.  Jésus, cet homme qui m’a aimé et que j’ai aimé, est la Parole même, la Pensée même de Dieu, qui s’est encharné (pardon, je suis obligé de forger des mots nouveaux, mais c’est sa faute ! Il faut bien essayer de dire la nouveauté…). Tout ce qu’il a fait, la moindre chose, a une portée infinie, c’est cela que je voudrais dire. C’est lui, le vrai commencement de tout. La Bible commençait par « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Ça m’a donné l’idée de commencer par « Au commencement était la Parole », et ça m’a même donné une autre idée : c’est de retarder la première semaine, les sept premiers jours, pour les placer après mon message-clé du début. Pour suggérer dans les sept premiers jours de Jésus la nouvelle création.

     Et au bout de la semaine, comme un nouveau Sabbat, j’ai placé la première manifestation publique et puissante de Jésus. Le septième jour, si on lit bien le récit de la première création, c’est le jour du repos de Dieu : mais attention, mes enfants chéris, ce repos, ce n’est pas « rien faire ». Jésus l’a souvent dit aux Responsables,… qui pour autant n’ont jamais entendu cela. Pourtant, en hébreu, il s’agit bien d’une nouvelle activité de Dieu, inconnue, et comme gardée en réserve. Ce septième jour, c’est un secret gardé, comme pour faire une surprise : il y a la création de ce monde, et puis il y a encore un nouveau monde en attente, en gestation, et c’est cela qu’il faut célébrer par avance. Eh bien ! Pour moi, la manifestation de Jésus, c’est cette nouveauté même, le secret gardé depuis le début. Et puis, hi hi hi ! j’ai eu une autre idée : en racontant la première semaine, je n’ai rien dit après le quatrième jour, j’ai sauté directement au septième. Comme ça, mon récit du huitième jour commence par « Le troisième jour… » et forcément vous avez tous compris pourquoi, puisque ce troisième jour où il s’est relevé est le plus grand de nos jours, et c’est peut-être là que le franchissement entre ce monde et le nouveau monde a été fait par lui pour nous

     Le début de sa manifestation a été racontée à peu près de la même manière par mes trois frères : son baptême, son passage au désert, puis ses premières prédications en Galilée. Pour faire réfléchir sur le fond, j’ai choisi un autre moment, j’ai tout fait commencer en Galilée, oui, mais pas autour du lac, en plein milieu, à Cana, comme il est venu vraiment au milieu de nous. Et j’ai choisi un mariage. [gamos], il me plaît ce mot : c’est la fête du mariage, avec tout son beau rituel et sa durée de huit jours chez nous, les Juifs. Vous voyez bien, mes chers enfants, encore ce chiffre, encore cette création  tout entière résumée dans le mariage et qui mène jusqu’au monde nouveau ! Mais c’est d’abord un mot qui veut dire « union », avec le sens d’intimité. Et il m’a semblé qu’il y avait là un extraordinaire jeu de miroirs : l’union d’un homme et d’une femme dans l’intimité de leur vie et de leur chair, union qui se fait parce que chacun donne sa parole ; l’union de la Parole avec toute chair. Ah oui ! Pour moi, vraiment, la parole que se disent les époux, celle qu’ils s’échangent tout au long de leur vie, celle qui est constituée pour les autres par leur union qui se construit, cette parole c’est celle qui se fait chair. C’est Jésus qui est là, au milieu de nous, encore maintenant. Je ne pouvais pas mieux commencer que par cet évènement où la parole se fait chair… C’est pour cela aussi que j’ai indiqué que la mère de Jésus était là : c’est elle en qui il a reçu d’exister à ce monde !

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     Alors dans mon histoire, c’est un mariage où la mère de Jésus est invitée, c’est elle qui connaît les mariés, et du coup on invite aussi Jésus et ceux qui sont avec lui, comme on fait chez nous : ce n’est pas ces jour-là qu’on est regardant aux invités. « Jésus est appelé au mariage, et aussi ses disciples », je l’ai écrit en toutes lettres. Parce que j’ai en tête toutes ces unions que je viens d’évoquer : ces unions intimes et particulières, mais aussi l’union de tous les hommes, et l’union de Dieu avec les hommes, tout cela. Quelle  aventure, quelle grandeur, le mariage !

     Et voilà que le vin vient à manquer, il fait défaut. Une noce sans vin, ce n’est pas drôle. Le vin, c’est d’abord un sol, dans sa profondeur, c’est un terroir; mais le vin, c’est aussi une exposition à la lumière, une orientation, c’est aussi une saisonnalité, une météorologie, c’est le temps. C’est un cépage aussi, et même parfois plusieurs. Et puis le vin, c’est un soin méticuleux, des interventions choisies et mesurées au bon moment, c’est un savoir faire de jardinier, c’est un compromis de l’homme avec le temps. C’est une œuvre joyeuse et collective, une vendange avec des consignes et des fonctions. Et le vin, c’est encore un élevage, une attente, un savant mélange avec des dosages précis de cuisinier, de chimiste. Le vin c’est un émerveillement, c’est un enfantement : on ne sait jamais quel sera son visage, sa personnalité. Le vin, c’est un résumé aussi de la création. Alors s’il en manque, à un mariage justement, ce n’est plus la fête, c’est triste. Pour le père du marié qui invite, c’est la honte. Et c’est comme un mauvais présage, c’est une ombre jetée sur la vie du nouveau couple, qui sera peut-être sans joie, fade, incolore, inodore et sans saveur comme de l’eau…

     Sa mère -qui voit tout, c’est une femme et une maman- l’a averti le plus simplement du  monde. Pas besoin de lui dire quoi faire, et puis elle n’est pas comme ça, elle sait bien qu’il fera au mieux. Lui, ça l’a remué, d’abord : quand elle lui demande quelque chose, il entend toujours le maximum, parce qu’il veut donner le plus possible, toujours. « Mon heure n’est pas encore venue« , il a tout de suite pensé à rendre la joie au monde entier, à rendre possible la joie de l’union définitive des hommes avec Dieu. Finalement, il ne fera pas tout de suite cela, mais c’est la marche et le grand ébranlement vers ce but qui va tout de même commencer là. Sa mère, elle, tout tranquillement, l’a laissé avec ça et est passée vers les serviteurs : « Quoi qu’il vous dise, faîtes ! » Et puis elle ne s’est plus occupé de rien. Je vais vous dire : pour moi, les serviteurs, ce sont tous ceux qui veulent œuvrer à la joie du monde. Et dans le mariage lui-même, ce sont les deux époux l’un pour l’autre : chacun veut faire la joie de l’autre, non ?

     Les serviteurs se sont approchés discrètement de ce jeune homme qu’ils n’avaient pas remarqué, dans la foule des invités, et ils ont attendu. Jésus a cherché des yeux. « Or il y avait là des jarres de pierre » ces grands vases qui servent autant à puiser qu’à conserver, solides mais excessivement lourdes, en pierre comme ces cœurs qui ne s’ouvrent pas à la joie. Il y en avait « six« , sept moins un, comme la création sans son secret final, comme un monde qui n’aurait pas de sens, comme un mariage qui ne mènerait à rien. Elles étaient « posées pour la purification des Juifs » parce que dans ce monde sans joie, on passait sa vie à se purifier de tout, comme si tout ce qu’il y avait dans le monde et même les autres pouvait nous contaminer. Chacune contenait environ cent litre : six cent litres, donc, de quoi constituer environ huit cent bouteilles, mais pardon, j’anticipe.

    « Il leur dit : Remplissez les jarres d’eau. » Et les serviteurs de s’exécuter, sans discuter. Un travail harassant qui leur a pris un temps considérable : il fallait aller au puits, puiser loin dans les entrailles de la terre (on n’est pas au bord du lac, à Cana), puiser profond, porter ensuite jusqu’aux jarres de pierre sans rien perdre ou le moins possible, bien viser et remplir. Tout ça avec de l’eau, ce qui ne réglait rien quant à ce manque de vin. Et pourtant, ils ont fait tout ce qu’il leur a dit. Le pire, c’est que quand ils avaient terminé, ils sont retournés discrètement auprès du jeune homme dans la foule des invités, et il leur a dit ce mot cruel : « puisez maintenant et portez au maître-du-repas. » Puisez ! Ils venaient de le faire, il fallait recommencer ! Et il leur a dit avec un mot, [an’tléô], qui veut dire écoper, vider ce qui est au fond, et même épuiser les chagrins de la vie ! Ce n’était pas la joie ! Et il n’y avait pas de délai, c’était là, maintenant, tout de suite ! Et pour eux le risque était complet ! Pensez : le problème c’était le manque de vin, il y en avait encore dans certains verres, mais personne ne les avait ré-emplis. Apporter de l’eau à celui qui présidait, c’était annoncer qu’il n’y aurait désormais plus que ça. Et le faire sans l’ordre du marié ou de son père, c’était prendre le risque d’une punition proportionnée -voire disproportionnée.

    Mais ils le font, et le Maître du festin goûte le vin, digne d’un excellent maître de chais, et s’étonne, et il interpelle le marié en lui disant qu’il n’est pas comme les autres qui servent le meilleur vin au début, tant que les invités ont encore les papilles en alerte, puis du moins bon quand les sens commencent à être engourdis. Non, le meilleur est pour la fin ! Alors c’est ça la signe que je voulais mettre en valeur : le meilleur est pour la fin ! On ne perd pas à attendre, on ne perd pas avec Jésus, le meilleur est pour la fin. Le monde nouveau est meilleur que l’ancien, on ne perd pas à l’attendre.

      Et puis il y a les serviteurs : ceux qui veulent travailler à la joie du monde, à rendre sa joie au monde,  à l’avènement de ce monde de la joie, d’une joie meilleure et encore inconnue. Ces serviteurs de tous, des autres. Ces époux l’un pour l’autre. La joie risque toujours de s’épuiser, nos réserves sont limitées. Ce que le maître commande, c’est d’aller puiser, puiser profond, puiser au fond de soi, avec effort. Ne pas rester superficiel. Et aussi, oser le répétitif, ce qui est toujours pareil, ce qui n’apporte qu’une goutte ou qu’un seau dans une immense cuve. Ce qu’on trouve au fond de soi, dans ce quotidien répétitif,  ce n’est rien d’autre que de l’eau, ça n’a pas de saveur, c’est atrocement banal. Et l’ordre apparemment cruel du Maître (le vrai mais pourtant anonyme et caché), c’est de porter de cela à l’autre, aux autres. Si on ose le faire, l’autre (dans le couple) ou les autres (dans un service plus large) goûteront… un vin meilleur que le premier. Personne ne sait comment cela se fait, les serviteurs savent juste d’où cela vient. Voilà le signe. Pour moi, le nouveau monde se manifeste d’abord par là, toujours, à chaque moment du temps.

     Cher lecteur, aujourd’hui c’est la 100° ! J’espère que mon vin s’améliore au fil du temps, et qu’il contribue à votre joie !

Solidarité jusqu’au dernier degré : dimanche 13 janvier.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Téléportatioooon ! Nous revoilà chez Luc. Qui plus est, dans un passage que nous avons, en partie du moins, déjà rencontré il y a peu, et je vais d’ailleurs renvoyer pour la première partie du texte d’aujourd’hui à ce commentaire récent (Justice sociale urgente : dimanche 16 décembre.). Il faut tout de même situer le passage d’aujourd’hui, entreprise malaisée parce que nous avons un découpage qui, pour parler franc, se rapproche du « bidouillage ».

     Nous sommes dans la partie inaugurale de l’évangile de Luc : le premier temps en a été constitué par l’inauguration du ministère du Baptiste, le deuxième temps, où le Baptiste rend témoignage à Jésus tout en niant être lui-même le messie, s’achève avec son arrestation. C’est à ce deuxième temps qu’appartient le début du passage d’aujourd’hui, mais en l’amputant d’une part de l’aspect « terrible » de l’annonce du Baptiste (qui attend et annonce un grand jugement), d’autre part du récit de l’arrestation de ce même Jean-Baptiste. Cela laisse croire que Jean-Baptiste est présent lors de la scène suivante, ce qui n’est pas le cas !

     Le troisième temps suit avec le récit, central, du baptême de Jésus (Jean-Baptiste n’y est pas mentionné, et pour cause !) ou, pour être plus exact, d’une scène qui a lieu APRES son baptême, sans précision de temps. C’est la fin du passage d’aujourd’hui, les quelques lignes que je voudrais commenter. Un quatrième temps présentera Jésus avant tout par sa généalogie ascendante en écho à la présentation faite par le Baptiste aux foules dans la deuxième partie puis un cinquième temps montrera Jésus au désert, en écho à Jean-Baptiste au désert.

Mon modeste commentaire :

     « Or il advient, devant le fait que le peuple sans exception ait été plongé et que Jésus s’étant plongé demeure priant, que le ciel s’ouvre… » Il advient, c’est un évènement qui survient dans le temps, un évènement qui a un avant et un après, ou peut-être qui constitue lui-même un avant et un après. On ne sait pas bien quand cet évènement survient, on sait juste que les évènements précédents sont révolus ou accomplis, à savoir : que Jean-Baptiste a préparé le peuple, qu’il a fait résonner sa prédication, qu’il a annoncé l’imminence d’un terrible jugement, et qu’il a lui-même été arrêté par Hérode.

     On peut même dire que le ministère de Jean-Baptiste ne pouvait pas aller plus loin, et c’est une circonstance que Luc précise : le peuple tout entier a été baptisé : le grec [hapas] signifie une totalité sans exception, il peut même signifier tout un chacun. C’est dire si Luc nous montre l’accomplissement parfait de la mission de Jean. Il clamait « un baptême de conversion pour la rémission des péchés« , une invitation à se plonger dans un changement d’orientation de vie, avec une libération eu égard aux fausse pistes suivies. Et voilà : le peuple tout entier est désormais dans cette nouvelle résolution, cette nouvelle orientation, au point qu’il n’y a pas d’exception. La suite de l’histoire nous montrera que tel n’est pas le cas, alors que veut nous dire Luc ? Il me semble qu’il veut simplement dire que Jean ne pouvait pas faire plus que ce qu’il a fait, et qu’il y a désormais un nouvel état du peuple grâce à son action et à sa parole.

     Ce n’est pas la seule circonstance notée par Luc : « et Jésus a été plongé et prie.. » On ne sait pas si c’est bien Jean-Baptiste qui l’a baptisé, d’après les seuls mots de Luc : il nous dit seulement que cela a été fait. Bien sûr, cela a pu être fait par le Baptiste avant son arrestation, le temps verbal permet cette chronologie. Mais la forme du verbe peut laisser penser autre chose aussi : si c’est bien une forme passive, quelqu’un d’autre a baptisé, plongé, Jésus. Ce peut-être Jean, ce peut-être un homme inconnu, si un groupe a pris sa suite (on peut imaginer que la pratique rituelle se perpétue après lui, sans son irremplaçable voix : que des personnes, indifféremment les unes ou les autres, se dévouent pour permettre la continuation du geste), ce peut être aussi un « passif divin », une manière de dire sans le nommer que c’est le dieu qui agit lui-même. Mais s’il faut plutôt interpréter la forme du verbe comme moyenne (une particularité du grec), on pourrait traduire Jésus s’est plongé et prie. C’est possible aussi : on peut très bien imaginer, après l’arrestation du Baptiste, que des personnes continuent d’aller au Jourdain et se plongent elles-mêmes dans le fleuve pour se marquer à elles-mêmes qu’elles choisissent de réorienter leur vie. Ce serait même une belle intériorisation du rite.

     Il y a une autre précision concernant le seul Jésus, c’est qu’il prie. [prosséoukhomaï], c’est adresser une prière, et plus abstraitement adorer, prier, supplier. Dans la circonstance, Luc nous montre tout un peuple, et Jésus au milieu de ce peuple, de manière totalement anonyme pour tous ceux qui l’entourent, il n’y a personne pour le reconnaître ou l’identifier. Et pourtant, un Jésus un peu à part, car son « baptême » n’est pas tout-à-fait celui de Jean, ne s’est pas passé tout-à-fait comme pour la plupart des autres. Il faut voir là l’écho, pour la première génération chrétienne, d’une réaction de grande réticence devant cette scène du baptême, que Luc choisit de ne même pas nous montrer (puisque dans sa narration, c’est déjà fait). En effet, le baptême proclamé par Jean invite à la « rémission des péchés », qui est tout à la fois remise de dettes et libération vis-à-vis de fausses pistes suivies, libération parce que ces fausses pistes entraînent des conséquences, entraînent un poids de vie. Mais cette première génération chrétienne voit en Jésus celui qui est sans péché, celui dans le rapport au dieu duquel n’est aucune ombre, rien à reprendre. C’est presque un scandale qu’il soit baptisé ainsi !

      Alors pourquoi l’a-t-il fait ? Pourquoi, sinon par une solidarité poussée jusqu’au bout, une solidarité qu’il n’est pas possible de pousser plus loin ! S’il n’est pas personnellement comptable d’une quelconque fausse piste et de ses conséquences, il veut s’en faire collectivement comptable, il se fait solidaire  de toutes les fausses pistes suivies. Il partage la vie de cette humanité marquée par les fausse pistes, cette humanité qui cumule le poids des conséquences de celles-ci, cette humanité blessée, déchirée, secouée, malmenée. Parfois, quand on veut changer de vie, on pense que ce serait plus facile si les autres se comportaient mieux, on constate que c’est presque impossible étant donné les comportements qui nous entourent. Eh bien lui assume ces comportements  déviants, lourds du poids de tant de fausse pistes, il engage sa vie dans une relation sans ombre avec la divinité, non pas en se retirant de ce monde de conflits, de relations biaisées et blessées, de ce monde qui perpétue blessures et conflits, mais au contraire en s’y engageant tout entier.

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      Il me semble qu’il y a là une parole d’une brûlante actualité. Beaucoup de mouvements religieux, aujourd’hui, ont à l’égard du monde une attitude très négative. Le monde, c’est ce qu’il faudrait quitter, ce qui est condamné et condamnable, ce qu’il faut fuir. Pour vivre selon Dieu et avec lui, il faut se retirer de ce monde, et souvent se refaire à part un monde plus « selon Dieu ». Et c’est une porte ouverte à tous les extrémismes, quelques soient les manières dont ils nomment ce dieu. Mais aujourd’hui, Jésus fait exactement le contraire, il pose sa relation au dieu, sa relation sans ombre (marquée par cette précision de Luc : « priant »), il la pose au milieu de toute cette humanité, sans s’en abstraire, au contraire. Et pour la soulever, pour la transformer, avec le pari fou que la communication entre lui et tous sera à double sens, que ce qui vient de lui aux autres passera aussi, et ne sera pas anéanti par le poids des fausses pistes et de leurs conséquences. Ainsi, grâce à lui, chaque fois que nous choisissons non le rejet ou la fuite à part, mais la solidarité pleine et entière, chaque fois que nous côtoyons ces gens de la rue, ces prisonniers enfermés, ces migrants rejetés, toutes ces personnes mal considérées et souvent rejetées, c’est le même « miracle » qui se produit.

     Et en effet, dans la formulation un peu lourde mais choisie de Luc, c’est bien « devant ce fait« , devant cette solidarité sans faille, devant ce choix fou, que se produit l’évènement, à savoir que « le ciel s’ouvre » : [anoïgô], c’est ouvrir une porte, ouvrir à quelqu’un, retirer un verrou, décacheter un sceau et au sens figuré, révéler. Et je pense qu’il faut prendre ce verbe dans ces deux sens à la fois : cette solidarité profonde avec l’humanité blessée ouvre la porte d’un rapport vrai avec le dieu du ciel, en même temps qu’elle ouvre le ciel à l’humanité, mais aussi elle révèle le vrai visage du dieu du ciel, qui est un dieu en pleine terre.

     L’évènement ne s’arrête pas là, le texte continue : « …et descend l’esprit, le saint, sous forme corporelle comme si une colombe [était] sur lui,… » A la plongée de Jésus dans l’humanité blessée, divisée, conflictuelle, répond la plongée de l’esprit sous forme corporelle : c’est dire si le dieu est « en pleine terre », s’il investit la corporéité, avec ce qu’elle a de révélateur et de communicateur. Même l’esprit a un visage désormais. La colombe, on le sait, c’est un des rares animaux qui est spontanément anthropophile, peut-être le seul avec le dauphin ? Et voilà, l’homme est aimé, cet homme blessé, ce peuple humain si remuant, si dérangeant, si plein de contradiction et de maux. Le dieu, l’esprit de dieu, le rejoint spontanément. Par le fait de la solidarité choisie de Jésus avec elle.

     « …et une voix hors du ciel advient disant : Toi, tu es le fils à moi, l’aimé, en toi je suis pleinement satisfait. » Une voix, un cri, un chant peut-être (c’est le même mot [phônè]) sort du ciel. Tout sort du ciel, il n’y a plus rien dans le ciel, tout est sorti à la rencontre et pour demeurer avec l’humanité comme elle est. Elle advient, cette voix, comme en écho à ce qui advient au début du passage. Et que dit-elle, cette voix ? Elle trouve un interlocuteur, elle trouve à qui s’adresser et qui l’entend. S’adresse-t-elle au seul Jésus, ou bien à tous ? La distinction sans doute est vaine ici : elle s’adresse à tous parce qu’elle s’adresse à Jésus-au-milieu-de-tous. Et elle continue de s’adresser à tous chaque fois que nous vivons en solidarité. Elle indique à tous la relation dans laquelle s’engager, le terme relationnel à assumer pour s’inscrire dans la relation avec le dieu : tu es fils, sois fils ! Sous-entendu : et moi, je suis ton père. C’est dans cette relation père-fils que nous inscrivons notre échange. Et il s’agit bien du fils aimé, chéri, un amour dit avec ce mot oublié et délaissé par la langue grecque, [agapè], et pour cela ouvert à dire un amour neuf. Et cette parole source de toute paix : « en toi, je suis pleinement satisfait« . Le verbe est à l’aoriste, il énonce une vérité générale. On pourrait dire : quoi que tu fasses, je t’aime toujours, et c’est toujours ma joie d’être avec toi. On ne peut pas mieux dire l’amour inconditionnel du père pour son enfant. C’est un nouveau départ pour tous. La solidarité vécue et assumée pose chacun dans une relation filiale avec le dieu.