Parole donnée : dimanche 26 mai.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà maintenant dans ce fameux long discours-testament composé par Jean, où Jésus dit ces choses que l’on voudrait avoir dites avant de ne plus se revoir, conscient que désormais le temps est court et qu’il est pour peu de temps encore avec ses disciples. Il répond aussi tour à tour aux uns et aux autres qui l’interrogent, étonnés de ce qu’il leur dit.

     Il a commencé par recommander de ne pas se troubler, assurant qu’il leur préparait une place pour qu’ils soient avec lui. Le premier à l’interroger est Thomas, qui s’estime ignorant du chemin pour aller où il est. Réponse : il est lui-même le chemin. Le deuxième est Philippe, qui lui demande de leur montrer le père. Réponse : le père et lui sont un, qui l’a vu a vu le père. Suit une première promesse  d’un autre paraclet, l’esprit de vérité, à eux donné parce que le monde ne peut le recevoir. Le troisième à l’interroger est Jude, et  voici la question qu’il pose : « Seigneur, qu’est-il arrivé pour que tu doives te manifester à nous et non au monde ? » C’est la réponse à cette question que nous avons cette fois-ci, à quoi s’ajoute l’initiative d’une promesse de paix. Suivra une nouvelle affirmation que le temps est compté et que l’issue fatale est imminente, et un appel non suivi d’effet à s’en aller.

Mon modeste commentaire :

     Arrêtons-nous un instant sur la question, pour bien saisir la réponse qui lui est faite. Jude demande précisément : « Seigneur, qu’est-il survenu que tu sois sur le point de (hésites à, diffères de, tarde à) te faire voir clairement à nous et pas au monde ? » On voit que plusieurs options sont possibles, parce que le verbe [melloo] peut signifier être sur le point de, mais aussi hésiter à, tarder à ou différer de. Dans cette question, ce n’est pas tout-à-fait la même chose. Il y a certes un retard dans tous les cas, mais il est motivé très différemment. C’est l’interprétation que, par sa question, Jude donne de ce qui a été dit précédemment : « Celui qui m’aime sera aimé de mon père, et moi je l’aimerai et je me ferai voir clairement à lui. » Cette vision claire sera possible parce que les disciples auront reçu l’autre paraclet, l’esprit de vérité, « que le monde ne peut recevoir par ce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas. Vous, vous le connaissez : il demeure auprès de vous, mais alors il sera en vous. » Et la conséquence de ce don, sera justement le prolongement de cette différence entre « le monde » et les disciples : « Encore un peu et le monde ne me verra plus, mais vous vous me verrez […]« .

     Jésus a été depuis maintenant longtemps avec ses disciples, il a été pour eux un paraclet : c’est à la fois un défenseur, un avocat, un assistant, un conseiller… Etymologiquement, c’est celui qui est auprès de ([para-]) celui qui est assigné en justice ([klètos]). Le contexte de ce mot est clairement judiciaire, lié aux procès. En se désignant implicitement ainsi (puisqu’il parle d’un autre paraclet), Jésus rappelle aux disciples que, tant qu’il a été avec eux, il est celui-là même qui les a conseillé et assisté dans le mauvais procès qu’on leur faisait de le suivre, de l’écouter, et plus encore de collaborer avec lui. Il leur a évité les ennuis. Evidemment, avec son arrestation imminente et sa disparition, ils vont se trouver seuls face à ce mauvais procès : mais il va leur donner « un autre paraclet« , quelqu’un qui remplira auprès d’eux le même rôle. En fait, les disciples connaissent cet autre paraclet, parce qu’il est auprès d’eux depuis le début : c’est l’esprit qui est avec Jésus, « esprit de vérité » c’est-à-dire de filiation (pardon de pas m’expliquer sur ce rapprochement, qui est très solide, mais il faudrait un article à lui seul pour l’établir !). Le monde ne le connaît pas, lui, précisément parce qu’il ne reconnaît pas en Jésus le fils. La nouveauté, c’est que cet esprit sera désormais dans les disciples. Et du coup, il les établira eux aussi dans une relation filiale avec le père, augmentant en quelque manière la différence entre le monde et les disciples.

     On comprend du coup l’étonnement de Jude, il est double. D’une part, il pouvait penser que si Jésus est le Messie, c’est-à-dire l’authentique descendant attendu de David, celui qui doit rétablir la domination du dieu sur son peuple Israël et du même coup la domination du peuple d’Israël sur les autres peuples du monde (telle est l’idéologie à ce sujet), il faudrait bien qu’à un moment tous aient une vision claire de cela pour consentir à sa royauté et adhérer à son pouvoir. Mais, premier étonnement, Jésus semble prolonger et même consentir définitivement à sa méconnaissance par le monde, par ceux qui ne sont pas ses disciples. D’autre part, il semble que, certes pourvus d’un autre conseiller et défenseur, les disciples doivent se retrouver eux-mêmes dans une certaine confrontation avec le monde, avec ceux qui ne croient pas à la filiation de Jésus, ce qui promet de n’être pas très confortable ni reposant… Alors son désarroi s’exprime : mais qu’est-il survenu, pour que la situation soit désormais celle-là ?

     La réponse est centrée avant tout sur la parole : « Si quelqu’un m’aime il aura la garde  de ma parole, et mon père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous ferons séjour chez lui. » [tèrèoo], c’est avoir la garde de, veiller sur. Cela peut-être aussi observer, guetter, épier, ou encore pratiquer l’observance de, pratiquer, garder (comme on garde un secret). On voit que l’amour envers Jésus se traduit par cette attitude de conservation active , cette manière de traduire dans sa vie, la « parole« . Le mot [logos], rappelons-le nous urgemment, est celui que Jean emploie dès le prologue de son évangile pour désigner celui qui, dès l’origine avec le dieu et trouvé vers lui, se fait chair afin d’être pour nous l’exégèse, l’explication, de ce dieu que nul n’a jamais vu. Ce mot grec recouvre à la fois; la parole, la pensée, la raison. Ainsi, si Jésus est lui-même toute la pensée du père et toute son expression, il a lui aussi un [logos] que les disciples gardent, pratiquent, observent, sur lequel ils veillent comme sur le plus précieux des trésors et des secrets.

Annonciation Nicolas Poussin

     Il semble que l’on soit loin d’une réponse à la question de Jude. Mais sans doute cette réponse est-elle impossible sans cet approfondissement, sans aller plus loin sur ce qu’est  être  disciple. Ainsi donc, si tel est le disciple, il sera aimé du père : c’est bien la relation filiale vécue par Jésus avec le dieu qui est reportée sur le disciple. Mieux : Jésus et son père vont venir vers celui-ci, comme depuis toujours le [logos] est vers le dieu. Et ils « feront séjour » chez lui. Le mot [monè] signifie un séjour durable, non pas un bref passage. Il s’agit de rester, il s’agit d’établir là sa demeure pour n’en plus partir. Donc le disciple qui a reçu l’esprit de filiation en lui, et qui vit dans cette dimension concrète d’amour vis-à-vis de Jésus consistant à veiller et mettre en œuvre dans sa vie la parole, la pensée, de celui-ci, se trouve habité non seulement de l’esprit de filiation, mais du fils même et aussi du père de celui-ci. L’attitude envers la parole de Jésus est déterminante, discriminante : « Celui qui ne m’aime pas ne garde pas ma parole. » Il est possible d’avoir bien reçu l’esprit de filiation, et pourtant de ne pas garder la parole de Jésus.

      La parole est une réalité merveilleuse. C’est à la fois une pensée et l’expression d’une pensée. C’est une expression pour d’autres et l’expression pour soi-même. Pas de mémoire sans parole. Pas de pensée sans parole. Pas de relation sans parole : car il ne s’agit pas d’abord de mots, il s’agit de ce qui vient d’un esprit et va à un autre esprit. Il y a des paroles qui n’ont pas de mots. La parole est expression de soi, elle est entrée dans l’intime d’un être. Le pouvoir de la parole est immense. Proférer une parole, même dans son propre esprit, c’est susciter un autre, un vis-à-vis. On peut considérer une parole, revenir dessus, l’affiner, la peaufiner. Une parole se façonne. Elle a une vie propre : une fois proférée, elle se regarde, se contemple, on la découvre autre, plus profonde, plus variée qu’on n’aurait cru. Reçue par quelqu’un d’autre, elle trouve d’autres résonances, elle se révèle vaste et multiple. Quelle merveille que celle d’être capable de la parole ! Et que ne nous est-il pas confié, quand la parole nous est confiée…

     Comment une telle merveille est-elle possible ? C’est que « La parole que vous entendez n’est pas mienne, mais de mon envoyeur le père. » Les paroles de Jésus, dans le fond, sont la parole du père qu’est Jésus lui-même. Venu être au milieu de nous, dans la chair, le fils du père, il enseigne par elle à être ce qu’il est, fils du père. Veiller sur sa parole, c’est devenir comme lui, c’est devenir lui. Sans confusion, c’est entrer en lui dans la même et unique relation filiale qu’il a avec l’unique père. On commence à entrevoir la réponse à Jude. Le non-accueil fait par certains aux paroles de Jésus rend impossible pour eux, tant qu’ils ne les ont pas accueillies, l’entrée dans cette relation filiale. Elle va pourtant continuer de leur être proposée à travers les disciples, tout aussi authentique. Veiller sur la parole, n’est donc pas seulement une opération intimiste du disciple, c’est une opération de conservation au profit de ceux qui pourraient plus tard s’ouvrir à cette parole et à cette relation. Ainsi, « ce qui est advenu » pour qu’il se fasse voir clairement aux disciples et non pas au monde, c’est justement la résistance de plusieurs. Le but reste d’apparaître clairement, de manière éclatante, au monde entier, mais à travers tous.

     La mission devient du même coup redoutable : comment garder cette parole sans la falsifier, sans la changer ? Nos mémoires sont si défaillantes… Les quatre évangiles, j’ai bien dit quatre, ne sont-ils pas le signe que dès la première génération on n’est plus tout-à-fait d’accord sur ce que Jésus a dit ? Qu’il n’est pas possible de garder cette parole sans la transformer ? « Ces chose, je vous les ai dites en demeurant chez vous. Mais le paraclet, l’esprit saint, celui que le père enverra en mon nom, celui-là vous enseignera tout et il vous remémorera tout ce que je vous ai dit. » Ce paraclet ne sera pas qu’un conseiller et défenseur dans le mauvais procès qui se perpétuera entre croyants et anti-Jésus. Il est précisément celui qui garantit l’authenticité, la conformité à la pensée de Jésus. Je dis la pensée : les quatre évangiles, qui sont quatre témoignages, sont sans aucun doute d’authentiques témoignages. Nul doute que ceux qui les ont écrits ont reçus eux aussi l’esprit saint en eux. Mais justement : ce n’est pas une lettre, des mots ([rhémata] en grec) qu’il s’agit de garder, mais une parole, une pensée, un [logos] : avec ces quatre témoignages et le même esprit saint, le disciple peut lui aussi penser et vivre en Jésus, en fils du père. Il faut lire, mais il faut cette écoute intérieure. Il faut d’abord cette écoute intérieure.

      L’Esprit n’est pas donné à certains mais pas à d’autres. Il est donné à tous les disciples. Et c’est l’écoute de cet Esprit qui est la condition première d’entrée dans la relation de filiation avec le père. Ce n’est pas le tout : il faut encore la détermination personnelle à conformer sa vie au seul fils, en gardant sa parole c’est-à-dire en la traduisant dans sa vie. Et le sens ultime de cette écoute accompagnée de cette recherche déterminée, c’est de continuer à proposer au monde, à ceux qui ne se sont pas encore ouverts à la possibilité de la relation filiale avec le père, cette relation même. On n’est pas disciple pour soi. Autre conséquence importante : il n’y a de communauté de disciples qu’à l’écoute de l’Esprit, mais de l’Esprit donné à chacun. Une communauté où seuls certains sont dépositaires de l’esprit, ou l’on « reçu en plénitude » (c’est-à-dire avec les plumes !!!), n’est pas une communauté apte à garder [sa] parole : c’est au contraire l’humble reconnaissance que tous ont reçu l’esprit, et que chacun se met d’abord à l’écoute intérieure de celui qu’il a reçu, qui  fonde une communauté où la place de chacun est nécessaire pour que tous restent dans la « plénitude » de l’Esprit.

Prendre sur soi la mort de l’autre : dimanche 19 mai.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour situer le texte :

     La seconde partie de l’évangile de Jean, appelée parfois le « Livre de la Gloire », s’ouvre solennellement par l’épisode du lavement des pieds, en un premier triptyque : Jésus lave les pieds de ses disciples, un dialogue avec Pierre suite à son refus, enfin une recommandation à se laver les pieds les uns les uns les autres suivant cet exemple. Vient ensuite un deuxième triptyque, qu’on pourrait dire de la trahison : Judas sort malgré sa reconnaissance, Jésus annonce que la fin est désormais achevée et recommande à ses disciples se s’aimer les uns les autres, Pierre se voit annoncer son reniement. Vient ensuite un long discours-testament, avant la sortie au jardin des Oliviers…

     Le passage qui nous est donné aujourd’hui est le panneau central de ce second triptyque, amputé il est vrai d’un phrase en son milieu, qu’il nous faudra bien rétablir pour ne pas trahir le sens (même si la trahison est le thème du triptyque !!!).

Mon modeste commentaire :

     « Quand donc il est sorti… » : la parole qui va être prononcée est  une conséquence de la sortie de Judas. Jésus s’est troublé, après ce bel épisode du lavement des pieds, traitement dont tous ont bénéficié de sa part. Il s’est troublé parce que « un de vous me livrera« . Bien sûr, les disciples n’ont pas considéré son état d’âme, mais ce sont centrés sur eux-mêmes : de qui s’agit-il ? S’allongeant sur la poitrine du maître, à l’instigation de Pierre, « le disciple que Jésus aimait » lui a posé directement la question, et celui-ci n’a pas refusé de répondre, au contraire : il a donné à Judas une bouchée trempée, et lui a dit : « Ce que tu fais, fais-le vite« . Une parole qui reste obscure pour tous, mais pas pour Judas, qui s’est su découvert. Il a eu à ce moment un vrai choix à faire, renoncer sans avoir à porter d’opprobre aux yeux des autres (puisqu’ils ne savaient pas), ou bien persévérer dans sa trahison. Celle-ci est déterminante dans l’arrestation de Jésus : quand il est avec la foule, les responsables craignent l’émeute s’ils l’arrêtent; mais quand il se retire, les responsables ne savent pas où le trouver. Seuls les Douze savent où, étant avec lui. Judas a choisi : il « sort aussitôt. C’était la nuit.« 

     Alors les jeux sont faits. Nul ne peut plus arrêter le processus qui est lancé, et c’est le sens du « Maintenant » solennel qui ouvre ces paroles. Et quelles sont ces paroles ? « Maintenant il est glorifié, le fils de l’homme, et dieu est glorifié en lui. Si le dieu est glorifié en lui,  et le dieu le glorifiera en lui, et tout de suite il le glorifiera. » Il y a de quoi se perdre un peu dans ces aller-retours. « glorifier« , c’est le verbe [doxadzoo] qui signifie d’abord « avoir une opinion, croire, penser, juger« , mais aussi « se figurer, supposer, s’imaginer« , et enfin « glorifier, célébrer« . Il y a donc dans ce mot grec une base à partir de laquelle se déploie une sorte de double sens : la base, c’est celle de ce qu’on pense de quelqu’un. Le double sens, c’est ce qui en résulte : soit on pense du bien et on célèbre la personne, soit on pense plutôt du mal, et on la juge, on s’imagine des choses à son sujet. Au résultat, ce n’est pas du tout la même chose ! Et Jean emploie à dessein ce mot avec son ambiguïté, mais c’est un cauchemar pour le traducteur. Je dis qu’il l’emploie à dessein, parce que le schéma de Jean est que l’élévation de Jésus commence sur la croix : c’est sur la croix qu’il est élevé de terre, et cette élévation va jusqu’au ciel. Et ainsi, la réalité défie les apparences, elle leur est même contraire.

     Cela veut dire qu’il faudrait donner deux traductions en parallèle. La première  : « Maintenant, il est jugé le fils de l’homme, et dieu est jugé en lui. Si le dieu est jugé en lui, et le dieu le jugera en lui, et tout de suite il le jugera. » La seconde, celle qu’on a déjà lue. Et la forme passive employée au début permet d’autant plus cela, parce qu’elle laisse ouverte la question de savoir qui fait l’action. A la suite de la sortie de Judas, devant l’avancée inexorable de sa trahison, le fils de l’homme est le jouet des opinions des responsables religieux et des puissants. Il le sait, et le dit. Ce qu’il ajoute et dévoile, c’est que si grande est sa proximité avec le dieu, si fidèles son action et sa matière d’être, que c’est dieu même qui devient le jouet de leurs opinions, de ce qu’ils croient savoir. Trahir le frère, se saisir de lui par le biais de ce qu’on suppose à son sujet, c’est se saisir du dieu et le balloter au gré de ce qu’on pense.

     Mais cela a deux conséquences, énoncées au futur cette fois, et jointes l’une à l’autre par des « et » insistants. Le dieu, lui, le jugera « en lui » : ce deuxième pronom est souvent, dans les traductions, rapporté à ce même « dieu« , mais je ne vois pas trop pourquoi, sinon pour faire « miroir » avec ce qui a été dit précédemment. Il me semble plutôt que le sens est que l’opinion (si l’on peut dire) du dieu à l’égard du fils de l’homme repose, elle, non sur les apparences mais sur ce qu’est celui-ci en lui-même, en réalité. Et les conséquences de ce « jugement » seront immédiates, elle se produiront tout de suite. Si ce que pensent les responsables religieux va conduire Jésus à la mort, ce que « pense » le dieu va le conduire à la vie, et sans tarder. Mort et résurrection sont déjà posées. Ils vont l’élever (sur la croix), mais il va l’élever plus haut encore (auprès de lui).

     Et le maître s’adresse maintenant expressément à ses disciples (et c’est là que je dois rajouter ce qui a été ôté du texte dans le lectionnaire) : « Petits enfants, je suis encore [pour] peu avec vous. Vous me chercherez, et de même que j’ai dit aux Juifs qu’où je vais vous ne pouvez aller, de même à vous je [le] dis à présent. » Jésus avait dit cela (Jn.7,33) aux responsables qui lui envoyaient des gardes pour l’arrêter, lors de cette fameuse Fête des Tentes. Ils le cherchaient, mais pour l’arrêter. Les mots prennent maintenant un sens différent, du fait qu’ils sont adressés aux disciples, avec un accent de tendresse inédit dans l’évangile de Jean. « Enfants« , c’est un mot qui dit le lien du sang, ou le lien affectif très fort. Ici, c’est en plus un diminutif. Comme un aîné ou un ancien qui aurait encore beaucoup de choses à dire ou à apprendre à ceux qu’il conduit, le maître n’est pas tant inquiet pour lui-même que pour ceux qu’il laisse. Le temps est désormais compté, c’est ce qui va expliquer le long discours-testament qui va suivre sous peu. Surtout, les disciples vont être désorientés.

     Cette désorientation reviendra plusieurs fois dans le discours-testament, et de fait elle revient dans la vie du disciple d’aujourd’hui. Comment ne pas être décontenancé par bien des évènements ? Que ce soient les comportements des responsables religieux, qui peut-être encore aujourd’hui cherchent à imposer leurs vues sur Jésus (ou sur tout autre, d’ailleurs : ce n’est pas un privilège des Eglises chrétiennes, hélas !), ou encore masquent  par son invocation des comportements forts répréhensibles,  ou encore par la manière dont certains se saisissent de Jésus pour justifier leurs prises de positions publiques, ou leurs actions, ou leurs combats…. Quand on ne se reconnaît pas dans « ce Jésus-là » ou cet autre, on peut être tenté de le quitter lui. Parce qu’il est bien légitime de penser que soi-même, on s’est forgé un Jésus qui « nous va », mais qui n’est peut-être pas plus authentique. Le texte d’aujourd’hui nous fait voir comment nous sommes regardés dans ce désarroi : avec une tendresse infinie. Les disciples vivent encore une expérience de la mort de Jésus, quand il leur est enlevé par ceux qui imposent « ce qu’ils pensent » de Jésus, qu’ils le cherchent, et qu’ils ne le trouvent pas.

     Comment s’y retrouver alors ? Comment ne pas perdre le nord ? « C’est un commandement neuf que je vous donne : que vous vous aimiez les uns les autres, de même que je vous ai aimé que de même vous vous aimiez les uns les autres. » Le cap à garder, c’est le frère. Ce commandement est neuf, parce qu’il n’est pas dans les « commandements » répertoriés jusqu’à présent. Et pour cause : il porte une référence à Jésus lui-même ! « Aimez-vous les uns les autres », Socrate l’avait déjà dit à sa manière. Mais « comme je vous ai aimé« , cela personne ne l’avait ni dit ni écrit.

     La forme de ce commandement rappelle immanquablement celle qui a suivi le lavement des pieds : « Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le seigneur et le maître, vous aussi, vous devez les uns les autres vous laver les pieds. » (Jn.13,14). Pour bien comprendre,  il faut avoir à l’esprit que le repas de la Pâque était précédé depuis plusieurs jours par des purifications et bains rituels, la seule chose qui reste à purifier une fois entré dans la salle (et pour cause, il faut bien s’y rendre !), ce sont les pieds. Or les pieds foulent la poussière, et dans ces cultures qui ne connaissent pas la vie microbienne, la poussière est le véhicule de la mort. C’est là la punition du serpent au premier jardin : « de la poussière du sol tu te nourriras. » Laver les pieds, c’est normalement une tâche que l’on assigne à l’esclave auquel on tient le moins : il risque la mort en s’exposant à la poussière, il peut la prendre sur lui. C’est cela qu’a fait « le seigneur et le maître« , il a pris sur lui la mort attaché aux pieds de ses disciples. On comprend les dénégations de Pierre. C’est cela, c’est cette mesure, ou plutôt cette démesure, en laquelle consiste le « comme je vous ai aimés. »

Angers, Lavemetn des pieds

     Une autre chose est surprenante dans ce commandement, c’est la position de la réciprocité. On pourrait attendre : « comme j’ai fait pour vous, faites pour moi. » C’est ce qu’appelle normalement un tel début. Mais non : comme j’ai fait pour vous, faites-le les uns pour les autres. En les appelant « enfants« , il a posé une référence d’amour qui est filiale plutôt que conjugale. Et là, il n’y a pas de réciprocité, il y a une continuité. On n’aime pas ses parents comme ils nous ont aimés, c’est impossible. Ils nous ont donnés la vie, nous ne pouvons la leur donner en retour. Et même s’ils nous ont plus ou bien aimés par ailleurs, ils restent ceux par lesquels la vie s’est posée et éveillée en nous, sans retour. Lorsqu’on a des enfants, on sait aussi que ce qu’on donne n’est pas payé de retour ; et peut-être faut-il d’ailleurs, parfois, se redire qu’être payé de retour n’est pas l’ordre des choses, quand on est tenté de l’attendre voire de l’exiger. La joie des parents vient de ce que les enfants donnent à leur tour, mais à d’autres, à un conjoint, à des enfants, à leurs amis… Il en va de même ici : il ne demande pas d’être aimé, il demande que l’on se tourne les uns vers les autres.

     C’est une magnifique « échappée ». Tant de fois dans l’histoire, on aura tué le frère « par amour de Jésus » ! Mais c’est exactement le contraire qui est ici commandé. C’est la mort de tout fanatisme, on ne peut rien exiger « par amour de Jésus ». Mais c’est l’amour du frère qui est au contraire la règle, ce frère si concret, si visible, si incontournable… et pourtant si contourné. Ce frère réfugié, ce frère sans abri, ce frère laissé pour compte, ce frère maltraité, ce frère proscrit. Et aussi ce frère qui m’encombre, ce frère qui me dérange, ce frère importun, ce frère que j’ai bien envie d’envoyer… ailleurs. Et c’est là la proclamation qui étend l’évangile, non par des mots mais par une imitation reportée : « En cela tous connaîtront que c’est de moi que vous êtes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » Pas d’autre signe. Pas de moins exigeant. Car la mesure de cet amour neuf, c’est bien celui du lavement des pieds, de la prise sur soi de la mort de l’autre.

Feuille de route du responsable : dimanche 12 mai.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes toujours avec Jean, mais cette fois dans le corps de son évangile. Nous sommes même dans la première grande partie de cet évangile, parfois appelé les « Livre des Signes », qui commence après le Prologue et s’arrête avant le lavement des pieds.

     Plus précisément, nous sommes arrivés à Jérusalem, lors de la grande fête de pèlerinage appelée Fête des Tentes, Soukkôt, (en septembre) : Jésus y est venu, mais discrètement car il craint une arrestation. C’est au lendemain de la célébration (qui dure huit jours) qu’a eu lieu l’épisode de la « femme adultère », suite à quoi les échanges se font de plus en plus vifs et violents avec les responsables, et même avec « ceux qui ont cru en lui« , notamment au sujet de celui qu’il nomme son père, et dont il dénie à ces mêmes responsables d’avoir une connaissance juste. Il échappe de peu à la lapidation (Jn.8,59). La guérison d’un aveugle de naissance est l’occasion d’une nouvelle polémique, à cause de l’accueil qu’il a fait à un homme réputé « pécheur » du fait du handicap qui le frappe : Jésus développe son point de vue à partir du thème du berger. Le temps passe, nous restons toujours à Jérusalem mais à la Fête de la Dédicace, Hanoukka (en décembre) : les responsables l’interrogent à brûle pourpoint sur son identité messianique : sa réponse aboutit à une même tentative de lapidation –pour blasphème, comme pour la première– (Jn.10,31), avant qu’il se retire au-delà du Jourdain pour échapper à l’arrestation. Le climat est donc extrêmement tendu, Jésus risque sa vie en défendant son point de vue.

     Notre petit passage d’aujourd’hui est justement une partie, la dernière, de la réponse faite par Jésus à la question des responsables religieux. Il marche dans le portique de Salomon, une colonnade couverte adossée à la partie orientale du Temple, donnant sur l’esplanade. L’hiver (notre cas ici, pour la fête de Hanoukka), la vie religieuse se passe plus dans cette colonnade que sur l’esplanade, pour des raisons météorologiques ou climatiques. Les responsables l’encerclent (le mot veut dire entourer, mais comporte la nuance de cerner) pour lui dire : « Si tu es le messie, dis-nous avec liberté !« . La réponse fuse : « Je vous ai dit, et vous ne croyez pas; les œuvres que moi je fais au nom de mon père, celles-là témoignent en ma faveur. Mais vous, vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas issu des brebis à moi. » La suite de la réponse, c’est notre texte.

Mon modeste commentaire :

     Jésus vient de déclarer aux responsables religieux qui l’assaillent et le pressent qu’ils ne sont pas issus « des brebis à moi« . Le voilà qui en dit plus maintenant, et positivement, sur « ses brebis à lui », sur ce qui les décrit. J’y vois quatre traits descriptifs, articulés par des « et » ([kaï]), les deux premiers traits étant eux-mêmes articulés chacun par un [kagoo], contraction de [kaï égoo], c’est-à-dire « et moi« . Cela nous donne alors : « Les brebis à moi 1° écoutent ma voix, et moi je les connais,  et 2° me suivent, et moi je leur donne la vie éternelle, et 3° jamais ne sont détruites dans l’éternité, et 4° quelqu’un ne les ravit pas hors de ma main.« 

     Peut-être faut-il commencer par une remarque : en le faisant parler de son bétail, ou petit bétail, ou brebis et moutons, Jean pose Jésus comme le berger. Il lui a d’ailleurs fait revendiquer ce titre à la suite de la polémique sur l’aveugle de naissance. Cela n’a rien d’original ! Le berger est un titre royal classique dans l’ancien Orient : le Pharaon est le berger de son peuple (qui est appelé « le troupeau de Rê »), et ses deux sceptres le symbolisent. Du côté assyrien, le berger-roi est un des titres qui fait du roi le représentant du dieu sur terre. David, le roi modèle, celui dont le messie doit être le successeur, est berger quand il devient roi. Dans tous ces cas, Berger est aussi un titre divin : j’ai tendance à penser que c’est à cause de sa dévolution aux rois que le titre glisse vers la divinité, pour qu’il apparaisse précisément comme un titre de délégation donné par la divinité au roi.

     Toujours est-il que ce titre a un aspect fort intéressant, et qui n’échappe sans doute à personne à ces époques où la vie pastorale anime le quotidien de chacun. C’est que, dans un troupeau, on se demande toujours qui gouverne qui. Est-ce le berger qui dirige les moutons, ou sont-ce plutôt les moutons qui dirigent le berger ? Car il apparaît très clairement que l’avancée du troupeau est un compromis permanent entre ces deux entités. Un berger ne marche pas « à la tête » de ses moutons, il les suit, il se tient un peu à l’écart. Il a pour lui la prévision, la connaissance éventuelle de ce qu’on ne voit pas de là où l’on se trouve, donc la possibilité d’influencer le troupeau pour qu’il aille un peu plus loin, un peu plus haut, un peu plus vers la gauche, là où lui sait que les moutons vont s’arrêter et trouver herbe à leur goût. Son rôle est décisif pour franchir certains seuils : une barrière, une rivière, un pont, une barre rocheuse… Mais pour le reste, les moutons vont où bon leur semble, avec qui bon leur semble : spontanément à plusieurs, mais bien souvent en groupes un peu dispersés. Et s’il n’y a pas de danger, le berger laisse faire.

berger brebis

     Le modèle du berger a bien souvent servi, il est dans l’Eglise catholique le cœur de la justification du pouvoir des clercs. Là, on brandit l’expression « pouvoir pastoral » comme si elle garantissait son caractère évangélique, mais non : c’est un aspect de tout pouvoir ! Il joue aussi en politique, sans être nécessairement nommé. Il se justifie souvent d’un rôle d’unité : « il faut rassembler », entend-on souvent. Cette unité, ce rassemblement, ont certes des vertus : on voit bien qu’un troupeau trop dispersé, disloqué, s’avère plus difficile à défendre. Néanmoins, d’avoir à rassembler ou à faire l’unité justifie bien souvent la mainmise de qui rassemble, et c’est bien cela qui apparaît aussi : un chef met la main sur le troupeau.  On comprend alors aussi que certains « moutons » ou « groupes de moutons » cherchent à échapper à cette mainmise, car elle peut imposer sa loi, qui peut être le bien du chef (ou des puissants) avant d’être le bien des moutons. C’est bien sûr avec un risque, une mise en danger, puisque la dispersion expose plus au danger. Ainsi donc, ce qui est peut-être plus original, c’est la manière dont Jésus décrit sa relation avec ses brebis et ses moutons, la manière par conséquent dont il décrit son rôle de berger. Il s’agit, soyons clair, de mode de gouvernement. Cela veut dire que ce qui est décrit ici peut nous aider à mieux réfléchir l’exercice de nos responsabilités vis-à-vis d’un groupe quel qu’il soit : famille, association, entreprise, groupe, classe, etc.; mais aussi nous aider à prendre de la distance avec nos responsables pour nous situer mieux vis-à-vis d’eux.

     Premier trait descriptif, donc, « Les brebis à moi écoutent ma voix, et moi je les connais… » La [foonè], c’est la voix au sens d’une voix claire et forte, c’est encore la faculté de parler ou le droit de parler, ce peut être un cri (au sens du cri de guerre, ou du cri sur le marché : donc toujours porteur d’un message), ce peut être encore la voix dans le chant. Mais ce peut être aussi un langage, une manière de s’exprimer, un idiome particulier. Le berger ou le responsable authentique a une voix qui lui est propre, reconnaissable : c’est une manière d’être clair, un langage propre, une musique dans la voix, un chant (avec ce qu’il y a de charme, d’en-chant-ement). Il y a une injonction dans la voix : non pas au sens qui intime des ordres, mais au sens du chant, qui donne envie de danser, qui soulève, qui donne envie de faire des choses. C’est ainsi que la voix fait se mouvoir des animaux. Et puis c’est aussi le type de langage tenu : on ne dit pas lequel, ici, mais nous voilà en alerte. Le responsable ne dit pas n’importe quoi, il tient un certain langage, choisit son « niveau de langage », c’est-à-dire ce langage qui établit justement la relation entre tel et tel.

     Cette voix est entendue ou écoutée par les brebis, c’est ainsi qu’elles sont siennes. [akouoo], c’est d’abord entendre : entendre quelqu’un ou quelque chose, mais aussi entendre dire, ou bien être auditeur ou disciple, c’est apprendre, c’est comprendre. Et non seulement entendre, mais aussi prêter l’oreille, écouter, et même exaucer ou obéir à. On voit que l’oreille est ouverte jusque dans sa plus grande profondeur, c’est l’accord de l’être qui est visé, la vaste correspondance avec tout ce que l’oreille a perçu dans la voix de l’autre. L’environnement ne produit jamais un silence total dans lequel seule une voix résonnerait. Vouloir d’ailleurs créer de telles conditions, c’est vouloir créer une secte. Ici, on voit que le berger compte simplement sur les aspects suffisamment caractéristiques de sa voix, il n’y aura pas de forcing de sa part. Ce sont les moutons qui font la différence, ce sont leurs oreilles qui discernent au milieu de tous les sons environnants cette voix à laquelle ils veulent correspondre.

     Au fond, le berger prend l’initiative de la relation en faisant résonner son chant, et les moutons fondent cette relation en choisissant ce chant parmi les sons qui les environnent. Dès lors, la relation est constituée, et l’alchimie peut opérer : « …et moi je les connais… » [guig’nooskoo], c’est d’abord et avant tout apprendre à connaître ; et c’est aussi se rendre compte (comprendre, discerner, prendre une décision). L’écoute fait des moutons des « disciples », mais… c’est le berger qui apprend !! Il ne vient pas avec un « programme » immuable et préétabli. Ou si c’est le cas, il doit être prêt à le modifier, et en profondeur, peut-être même à l’abandonner totalement. En apprenant à connaître ses brebis, il se rend compte de leurs besoins, de leurs attentes, de leurs limites. Et en fonction de cela, il comprend, il se fait une opinion, il prend des décisions. Il conduit, mais il se laisse conduire, c’est un échange profond qui mobilise chacun dans ce qu’il est. Soit dit en passant, on voit qu’il n’y a pas de « mauvaise brebis » qui ne voudrait pas faire ce qu’on lui dit : il n’y a que de mauvais bergers, qui n’ont pas bien compris, pas pris les bonnes décisions.

     Deuxième trait descriptif, «  …elles me suivent, et moi je leur donne la vie éternelle,… » [akolouthéoo], c’est d’abord faire route avec, accompagner, suivre. Par suite, le verbe signifie aussi suivre par l’intelligence, se laisser conduire ou diriger, se modeler sur, être conséquent avec, et même être analogue ou semblable à. C’est le verbe typique du disciple. Mais on voit jusqu’à quelle profondeur va cette suite : un chef, c’est quelqu’un qu’on ne fait pas que suivre en traînant les pieds (même si cela arrive parfois), c’est quelqu’un qu’on cherche à comprendre, c’est quelqu’un envers qui on s’accorde une certaine docilité quand on ne comprend pas encore, c’est quelqu’un que l’on observe parce que ce qu’il fait est aussi une parole, c’est quelqu’un à qui on est heureux de ressembler. Il saute aux yeux que cette profondeur d’engagement repose sur la confiance, une confiance choisie, délibérée, nourrie. Cela, c’est une gratuité pour le berger, et le cœur du berger ne peut qu’être établi dans la reconnaissance et l’émerveillement devant ce que lui donnent ses brebis. Elles lui confient, en fait, leur vie !

     On comprend qu’en échange le berger la leur donne aussi : « et moi je leur donne la vie éternelle,… » [aïoonios], c’est éternel, ou perpétuel, ou séculaire. En fait, l’adjectif dérive du nom [aïoone] qui dit avant tout une durée coextensive à la vie. Le berger ne donne pas une vie pour plus tard : maintenant, je vais vous en faire baver, mais vous verrez quand vous serez morts, ce sera merveilleux !… Non, il avoue son objectif : que ses brebis vivent. Et pas que de temps en temps : qu’elles vivent à chaque instant de leur vie, qu’elles soient des vivantes dont l’énergie et la ressource vitale soient coextensive à tous les instants qui font la durée de leur vie. La [dzooè], c’est la vie qui bouge, avec les moyens, le style et  le genre de vie, la qualité de vie. Je ne crois pas qu’on parle ici de confort, mais plutôt de se sentir vivant. La mission du chef, du berger, du responsable, c’est de faire en sorte que tous les instants de la vie soient des instants vivants, des instants qui font vivre et qui donnent la vie. Il ne considère que leur vie, il n’est pas en peine de préserver je-ne-sais-quelle institution ou organisation qui serait un bien encore supérieur : non, il n’est rien au-delà du bien et de la vie de ses brebis. 

     Troisième trait descriptif, « … jamais elles ne sont perdues dans la durée de leur vie…« . Ce trait apparaît comme une conséquence du trait précédent, une sorte d’insistance. [apollumi], à la voix moyenne comme ici, c’est être arraché de pour sa perte, périr. C’est aussi se laisser corrompre. C’est encore se perdre, s’évanouir, s’échapper. Ce sont des possibilités : des brebis malheureuses, des personnes insatisfaites, veulent se disloquer, se déprendre de ce troupeau et surtout de ce berger. Le chef doit apprendre à se remettre en cause, lui et non trente-six choses. Les brebis pourraient se voir leur vie arrachée, victimes d’un prédateur (que dire, si c’est le berger qui se fait prédateur… !). Le berger ne les aura pas défendues, ce qui était sa première mission. Elles peuvent aussi voir leur vie peu à peu se corrompre, c’est-à-dire ne plus être des vivantes qui vivent à plein et donnent la vie. Le berger ne les aura pas nourries, il ne les aura pas laissées vivre, aller, choisir elles-mêmes ce qui leur semblait bon. Il les aura trop contraintes et leurs vies se seront corrompues, amoindries, gangrénées.  Elles peuvent aussi se perdre ou s’échapper, réaction passive ou active de celles qui ne veulent plus être là. Le berger n’aura pas nourri les ressorts qui les font vivre, qui leur donnent envie. Mais ce berger-ci apprend constamment de ses brebis, pour qu’à aucun moment de leur vie avec lui, elles ne risquent aucune de ces trois issues. C’est dire son attention et sa capacité de remise en cause, sa désappropriation.

     Quatrième trait descriptif enfin, « … quelqu’un ne les ravit pas hors de ma main.« [harpadzoo], c’est enlever de force, ravir ; c’est aussi saisir à la hâte, s’emparer, saisir violemment. Le mot a donné le nom d’Harpagon : on voit l’idée ! Pourtant, ce que je trouve la plus intéressant ici, c’est ce qui est dit de la main. Pour bien des responsables, disais-je en commençant, le fait de rassembler justifie de mettre la main sur le troupeau. Mais ici, on ne voit pas une main sur, on voit plutôt une main ouverte, sous ! Sont dans sa main celles qui le veulent. Si elles veulent partir, elles le peuvent : se sont les ressources de son intelligence des personnes, la justesse de sa compréhension et de ses décisions qui doivent les retenir, pas une main qui se ferme. En revanche, cette main ouverte est suffisamment forte pour défendre contre toute violence qui forcerait une brebis à quitter, contre son gré. Il y a toujours une violence dans un pouvoir : comment s’exerce-t-elle, sur qui et dans quelle occasion, c’est cela la question.

     Et cette main ouverte, où la trouve-t-on ? L’image qui me vient, c’est quand on apprend à nager. La main est dessous, elle soutient pendant l’apprentissage. C’est d’ailleurs tout un art : soutenir assez, car sinon l’enfant se noie, mais ne pas soutenir trop, sans quoi jamais l’enfant n’apprend les sensations et ne découvre comment flotter puis nager. C’est un art paternel. Une force, mais pour aider à se tenir sans elle. Et on retrouvera cette main en-dessous avec les agneaux, avec les brebis malades, etc. Une force pour les faibles, pour les faiblesses.

     Il y a en tout ceci une description idéale et modélisante du responsable selon l’évangile de Jean. Quels sont les ressorts de ce berger, quelles sont ses motivations pour un tel art d’être ? Il le dit après : « Mon père, qui me les a données, est plus grand que tout, et nul ne peut ravir hors de la main du père. Moi et le père sommes un. » Les brebis sont un cadeau, il les considère sans cesse comme un cadeau reçu de celui avec lequel il est uni par un lieu d’amour sans pareil. Cadeau de l’aimé. Dans le secret du cœur du berger, il y a ce regard. Pour nous aussi, de qui recevons-nous ceux et celles qui nous sont donnés, confiés ? Et il imite la manière d’aimer de son père, ce que suggère la dernière référence avec les mêmes mots qu’il a employés pour lui-même. L’amour des brebis n’a qu’un au-delà, mais qui le fonde, c’est l’amour mutuel.

Faire du nouveau : dimanche 5 mai.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

    Le texte qui nous est donné aujourd’hui, toujours tiré de l’évangile de Jean, est tiré de l’appendice à l’évangile. Il semble que cet ensemble n’ait pas fait partie du premier jet, mais qu’il ait été rajouté un peu plus tard : c’est l’histoire commune à bien des écrits, modifiés dès leur deuxième édition. Dans le volet central du triptyque du matin de la résurrection, Jean nous présentait Pierre et « le disciple que Jésus aimait ». Les voici de nouveau situés en acteurs principaux, et tour à tour situés comme disciples ayant mission de Jésus.

     Mais ce n’est pas l’ensemble du texte de l’appendice qui nous est donné : nous avons la scène inaugurale, sur le lac et au bord du lac, puis nous avons le fameux dialogue entre Jésus et Pierre. Nous feront défaut le dialogue au sujet du « disciple que Jésus aimait » et la nouvelle conclusion.

Mon modeste commentaire :

     « Après ces choses, Jésus rend manifeste lui-même de nouveau aux disciples à la mer de Tibériade; et il se rend manifeste de la manière que voici. » L’auteur a bien conscience de rajouter des éléments, il ne veut rien corriger, il veut ajouter. Le récit qu’il va nous faire a un but de clarification avoué : [fanérôoo] est un verbe qui signifie rendre clair, manifeste, évident, montrer clairement, ou encore faire connaître, rendre notoire ou célèbre. Le contexte ne s’apparente pas tant au deuxième sens, celui de la notoriété, mais appelle plutôt le premier, celui de l’évidence. C’est d’ailleurs sur cette évidence que va se refermer ce premier temps : « Or aucun des disciples ne se risque à mener l’enquête à son sujet : toi qui es-tu ? , sachant que c’est le seigneur. […] Cela faisait déjà trois fois que Jésus se rendait manifeste aux disciples réveillé des morts. » C’est la clarté de l’évidence qui est soulignée. Une évidence telle qu’elle décourage (il y a une nuance de peur, ou d’intimidation, dans le fait de ne pas oser) toute enquête.

     C’est là aussi une manière pour l’auteur de mettre en contraste ou de situer le témoignage reçu par les auditeurs ou les lecteurs : qu’on ne cherche pas des preuves au sens où en demanderait une enquête policière ou une conclusion scientifique. Mais il parle d’une certitude comme on peut en avoir dans le domaine des relations humaines : des choses qui ne se prouvent pas, mais qui sont néanmoins solides. L’amour, par exemple, est de ces réalités : on ne peut pas prouver à quelqu’un qu’on l’aime; on peut lui donner des signes, ou on peut en recevoir des signes, mais ce ne sont jamais des preuves. Tout repose avant tout sur la confiance, cette mystérieuse intuition qui va du cœur au cœur et qui fonde pourtant nos vies. C’est aussi pourquoi une confiance trompée est si dévastatrice : elle atteint au cœur, elle atteint la vie même. Car ces signes peuvent être fabriqués, avec l’intention inavouée de créer cette confiance chez l’autre. Ici aussi, donc, le lecteur est invité clairement à la confiance, du moins à se situer dans ce registre-là au moins pour comprendre le type de message que lui transmet consciemment l’auteur.

     Cette nouvelle mise en évidence est accordée aux disciples : comme pour l’épisode précédent, avec ou sans Thomas, il s’agit du groupe des disciples sans autre précision. Il peut y avoir certains des Douze, mais pas forcément tous, et pas forcément seulement  ceux-là. Le témoignage appartient collectivement au groupe des disciples, pas exclusivement aux Douze. Ceux-là sont néanmoins des disciples repérables, et ils sont en général nommés quand l’un ou l’autre d’entre eux se trouve présent. C’est le cas ici : « Ils étaient de même Simon Pierre, et Thomas le surnommé Didyme, et Nathanaël celui de Cana de Galilée, et ceux de Zébédée, et d’autres de ses disciples au nombre de deux. » Il y a dans cette énumération comme un retour aux origines. Au début de l’évangile de Jean, ce sont justement deux disciples de Jean-Baptiste à qui celui-ci désigne « l’agneau de dieu » et qui se mettent à le suivre. Puis c’est Simon Pierre qui lui est amené, enfin c’est Nathanaël qui, avec ses doutes, vient voir qui est celui dont Philippe lui parle avec enthousiasme. On ne nous dit d’ailleurs pas que Nathanaël soit de Cana, mais l’épisode inaugural de Cana, le premier « signe« , suit immédiatement.

     Thomas vient, au contraire, d’être mis particulièrement en avant dans l’épisode qui précède (celui de la semaine dernière). Quant à « ceux de Zébédée« , ils ne sont jamais nommés ainsi dans l’évangile de Jean ! Ils le sont en revanche dans un autre épisode inaugural, une autre pêche miraculeuse, dans l’évangile de Luc : un des rares moments où ce dernier nomme Pierre « Simon Pierre ». Tout se passe donc comme si notre auteur voulait faire une allusion aux commencements, comme si les disciples, quels qu’ils soient, connus ou moins connus, des Douze ou pas des Douze (Nathanaël ne fait pas partie des Douze, semble-t-il), étaient ramenés au point de départ. L’adjectif [homos] va dans ce sens : semblable, pareil, ou encore le même pour tous, commun. L’auteur aurait pu employer le verbe [sunéïmi] s’il avait voulu souligner le simple fait de se trouver ensemble; ici, il laisse un peu entrevoir qu’ils sont dans le même état. Pour moi (vous n’êtes pas obligé de me suivre), ils ont un peu l’impression qu’un épisode passionnant s’est achevé, qu’une parenthèse enchantée s’est refermée. Voilà, c’était extraordinaire, on a vécu des moments passionnants comme si tout allait changer, et puis ça s’est mal fini, dans l’échec et l’humiliation (pourtant on y avait cru !), et puis il s’est réveillé des morts mais bon, l’aventure est tout de même terminée, à quoi bon tout ça…?

     Je me retrouve, je nous retrouve, dans cet état d’esprit. On vient de fêter Pâques, il est ressuscité : génial ! Super ! Et puis quoi ? Qu’est-ce que cela change ? Depuis deux mille ans, qu’y a-t-il de différent sur terre ? Le monde est-il plus beau ? Les hommes ont-ils changés ? Le message selon lequel tout est différent désormais a-t-il transformé le monde ? … Lourdes questions. Ne sont-ce pas là d’ailleurs les objections parmi les plus efficaces opposées aujourd’hui au témoignage chrétien ? Depuis si longtemps, vous nous annoncez la nouveauté, le renouvellement :  et qu’y a-t-il de changé ? Et nous voilà au même « lieu » que les disciples d’alors : la résurrection, est-elle la fermeture de la parenthèse, ou bien est-elle effectivement l’ouverture à un monde autre ?

     « Simon Pierre leur dit : je me retire pêcher. Ils lui disent : nous venons nous aussi avec toi. »  [hupagoo], c’est bien s’éloigner discrètement, se retirer sans bruit, se retirer pas à pas. Le choix de Simon est fait : il revient à son activité première. Jean ne dit jamais qu’il était pêcheur, mais Pierre était déjà connu. Et n’oublions pas que Jean écrit sans doute en dernier. Simon retourne à son « anonymat », et cette réaction entraîne les autres. Il retourne à ses habitudes, à ce qu’il sait faire, à ce qu’il maîtrise. La tentation majeure des disciples : en rester à ce que l’on a toujours fait, à ce que l’on sait faire. Ne plus innover. Ne plus se risquer. « Ils sortent (de toute cette histoire ?) et montent dans le bateau de pêche et dans cette nuit particulière ne prennent rien. » Les voilà dans la nuit : comme Jean l’a noté pour Judas, une fois pris la bouchée que Jésus lui tendait et que « Satan [soit entré] en lui » : « il sortit : dehors il faisait nuit« . Mais ce retour aux activités antérieures, ce retour à ce que l’on a toujours fait, est stérile.

     On observe la même chose aujourd’hui : face au délitement inexorable de l’Eglise « officielle », visible, la même tentation ressurgit. Faire ce qu’on a toujours fait. Surtout ne rien faire de nouveau, ne rien changer. Et même, résister à toutes forces à ceux qui voudraient changer quelque chose : quand c’est la crise, ce n’est pas le moment de changer ! Et face à cela, un cri, peut-être pas poussé par la majorité (encore que…), mais un cri néanmoins bien audible : il faut du neuf ! Il faut changer les choses ! Je vois des prêtres, récents, tentés de « faire comme autrefois », quand « ça marchait ». Et l’on revient à la liturgie antérieure, et l’on reprend le pouvoir en éloignant les femmes, les laïcs en général. Et l’on veut ré-instaurer une Eglise enseignante et une Eglise enseignée. Et l’on se refait un entre-soi où l’on se conforte. Mais cela est stérile, « et dans cette nuit particulière, ils ne prennent rien. » Ce n’est pas le chemin de la vie nouvelle.

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     « Or le matin déjà survenu, Jésus se tient sur le rivage, toutefois les disciples ne savent pas que c’est Jésus. » On est à la fin de la nuit, littéralement quand il est très tôt. Ils sont dans la mer, il est sur le rivage, un mot formé à partir du mot « vagues ». Il se tient là où meurent les vagues, et toute l’agitation de la mer. Mais ils ne savent pas qui c’est. Il faut une initiative de sa part, c’est encore lui qui « rend manifeste » sa présence, comme annoncé au début du récit. Et il le fait en engageant avec eux un dialogue :

     « Enfants, vous n’avez pas de quoi manger ?

 – Non !

– Jetez le filet du côté droit du bateau, et vous trouverez !« 

Il s’intéressent à ce qu’ils sont en train de faire, à ce qu’ils ont décidé de faire. Comme sur le chemin d’Emmaüs (encore chez Luc !), il s’intéresse à la discussion qu’ont entre eux les deux disciples et s’éloigne avec eux de Jérusalem. Il les appelle « enfants » : c’est un mot qui souligne le lien de parenté, mais qui peut vouloir dire aussi « Petits ! », ou bien souligner leur ignorance, ou encore le fait qu’ils soient serviteurs. Il leur donne un conseil précis, de loin, mais comme s’il était tout près et qu’il voyait où sont les bans de poisson. Leur participation au dialogue a été plutôt laconique : elle a néanmoins été bien réelle. C’est une amorce de nouveau contact : au moins ils ne sont pas restés muets, fermés.

     Mieux, ils font ce qu’il dit : « Ils jettent donc, et plus la force de tirer eux-mêmes à cause de la pléthore de poissons. » Le contraste est violent, le succès immédiat. La leçon aussi : s’ils font ce qu’ils faisaient avant ou ce qu’ils croient savoir faire, ils n’obtiennent rien. S’ils font ce qu’il leur dit, c’est le succès garanti. C’est même un succès qui les dépasse, qui les met en danger : le bateau doit tanguer sous la charge. L’expérience est bouleversante : « Ce disciple-là qu’aimait Jésus dit à Pierre : c’est le seigneur ! Simon Pierre, donc, entendant que c’est le seigneur, se ceignit d’un vêtement -car il était nu- et se jeta lui-même dans la mer, mais les autres disciples viennent en bateau, car ils n’étaient pas loin de la terre mais à environ deux cent coudées, hâlant le filet des poissons. » L’amour fait reconnaître celui qu’on n’attendait plus. Et Pierre se ceint lui-même (la chose est à noter, car dans son dialogue avec Jésus, il va être question de se ceindre soi-même, ou de se faire ceindre par un autre) et se jette à la mer. Il avait jeté le filet, il se jette lui-même. Ils sont à environ quatre-vingt-dix mètres du rivage, mais il faut tout de même les faire.

     Surtout, les priorités ont changé : qu’importent les poissons, qu’importe que les autres aient à se débrouiller tous les cinq sans lui, pour amener le bateau et draguer les poissons dans ce filet qui pend dans l’eau sans qu’on puisse le remonter à bord, mettant en danger permanent le bateau. Ce qui compte, c’est de rejoindre « le seigneur » au plus vite. Il est bien vain, du reste, ce long effort pour ramener les poissons : il y a déjà tout ce qu’il faut, un brasier de charbon avec du pain et du menu fretin. [anthrakia] c’est un four à charbon, un brasier de charbon. Le participe joint précise qu’il est à l’horizontale. Jésus a fait un barbecue sur la plage ! Chère lectrice, cher lecteur, la prochaine fois que tu feras un barbecue, pense à la résurrection ! Et Jésus appelle à la participation : aux disciples d’apporter un peu de ce qu’ils ont pris aussi. C’est à un partage qu’il les convie, et leur part est importante aussi. Un échange où chacun apporte quelque chose.

     Il est à noter pourtant que Jésus seul apporte du pain. Et c’est comme le signe central que l’auteur laisse à son lecteur : au milieu de la conclusion du présent récit, entre « ils savent que c’est le seigneur » et « Cela faisait déjà trois fois que Jésus se rendait manifeste aux disciples réveillé des morts« , il insère : « Vient Jésus, et il prend le pain et le leur donne, et le menu fretin de même. » Dans son long discours après le lavement des pieds, il leur a promis bien des fois que, s’il s’en va, il revient les prendre. Maintenant, il vient. Il est celui qui vient. Il n’est pas celui qui a toujours été là, celui de comme d’habitude : il est celui-là même qui vient, qui est nouveau, qui fait du nouveau. Il est l’inattendu. Et le pain qu’il « prend et leur donne », allusion transparente au pain de vie (Dimanche 12 août : le pain de la vie), est au centre de ce régime nouveau où il se tient, et où le disciple est appelé à se tenir.

     Je ne vais pas continuer encore, je ne vais hélas pas commenter cette fois-ci ce passage que j’aime pourtant entre tous du « M’aimes-tu ? ». J’ai déjà été trop long. Promis, je ne ferai que cela la prochaine fois que revient ce texte. Mais il me semble lire dans ce texte toute la force où se tiennent les disciples de la résurrection : c’est dans la nouveauté. Le christianisme est devenu au fil du temps une énorme machine, lourde, pleine de défauts. Mais une chose a toujours été sa force, c’est sa capacité à innover, à expérimenter. Et c’est la force de la résurrection. La capacité à innover, à faire du neuf, à ne pas retourner à ce que l’osait faire, ou à ce que l’on toujours fait : c’est cela le chemin. Il me semble que les disciples doivent innover. Même si la barque doit tanguer à cause des déséquilibres provoqués par la nouveauté et ses fruits. Pas attendre cela des Douze ou de leurs successeurs : il y en aura certainement dans le groupe des disciples novateurs, mais tout ne vient pas d’eux. Ils doivent seulement attester que le Christ est bien ressuscité, pas construire les nouveautés d’aujourd’hui : cela appartient à tous les disciples. Alors innovons, recevons de lui le pain de vie (pas forcément sous la forme du rituel où l’on fait comme on a toujours fait) et jetons-nous à l’eau, rejoignons le rivage où il se tient, car il vient, il vient toujours, il est celui qui vient.

Faire signe : dimanche 28 avril.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le texte d’évangile d’aujourd’hui est le même tous les ans pour ce dimanche après Pâques (ou « 2° dimanche de Pâques », si l’on suit la dénomination de la liturgie). L’évangile de Jean se conclut comme les autres par l’événement de la résurrection, c’est-à-dire qu’il suggère précisément qu’il y a moins une conclusion qu’une ouverture ou une nouvelle introduction ! Jean construit cette ouverture en deux grands panneaux, d’abord un triptyque puis un diptyque, et enfin une conclusion (un long appendice et une nouvelle conclusion y ont été adjoints par après, ce que nous avons comme « chapitre 21 »). Le triptyque a comme volet central la course au tombeau de Pierre et du « disciple que Jésus aimait », il est encadré à gauche par le volet de la découverte par Marie la Magdaléenne du tombeau ouvert, et à droite par le volet de la rencontre de celle-ci avec le Ressuscité. Le diptyque a comme volet gauche la rencontre du Ressuscité avec les disciples sans Thomas et le don à eux de l’esprit saint, et comme volet droit la rencontre du même avec les disciples mais cette fois avec Thomas. Suit une brève conclusion.

     Le texte d’aujourd’hui est constitué du diptyque et de la brève conclusion. Comme j’ai commenté le premier volet du diptyque il y a deux ans et le deuxième volet l’année dernière, je vais cette fois et conformément à ma promesse de l’an passé m’occuper de la seule conclusion.

Mon modeste commentaire :

     Nous n’avons semble-t-il que deux petites phrases, mais elles sont denses, comme pour toute conclusion qui se respecte. Elles concentrent de nombreux mots-clés de l’évangile de Jean. Remarquons d’abord que ces deux phrases s’articulent en une construction grecque très classique grâce à un [mén…. dé… ], qui peut marquer une opposition de deux propositions (« certes….., cependant… »), mais aussi les deux aspects d’un tout ou d’une réalité, voire le renforcement par une seconde proposition d’un aspect de la première. Ici, c’est manifestement la notion de signe qui est au centre.

     [sèméion] est un mot qui désigne le signe comme marque distinctive, ce à quoi on reconnaît quelqu’un ou quelque chose, mais aussi l’indice, ou la preuve, ou le présage ; c’est aussi la borne ou le drapeau. Le mot désigne aussi un signal pour faire quelque chose. Ces sens ne sont pas à confondre, et d’autant moins qu’il y a manifestement entre Jésus et les autres, notamment les Pharisiens mais peut-être même les disciples, une divergence de sens à donner à ce mot, divergence qui conditionne l’interprétation que l’on va donner à sa mission : c’est dire s’il s’agit d’un thème majeur !

     Le thème reste d’une grande actualité. Dans un monde compliqué, apte à désorienter, nombreuses sont les personnes qui cherchent des signes pour se diriger. Et par voie de conséquence, nombreux sont ceux qui prétendent voir et interpréter des signes, bon moyen pour manipuler des gens désorientés. Je lis par exemple qu’à propos de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le cardinal Sarah déclare : « Cet incendie est un appel de Dieu pour retrouver son amour. Par ces brasiers apocalyptiques, Dieu a voulu attirer l’attention des hommes pour qu’ils puissent retrouver la foi de leurs ancêtres. […] Il faut parfois le feu pour nous ouvrir au ciel. » Torquemada n’aurait pas mieux conclu ! Mais, si on voulait y voir un signe, on pouvait aussi dire que la maison-Eglise brûle, et justement par son sommet… J’ai également été frappé d’entendre le recteur de Notre-Dame déclarer : « Dieu merci, la façade a été sauvée, sinon c’est tout l’édifice qui s’effondrait ! » Signe aussi de ce que certains cherchent à sauver ? On voit bien que, lorsqu’on s’engage dans cette direction, toutes les manipulations sont possibles.

     Il faut dire que le monde de la religion est étroitement lié à celui du « signe ». Toutes les religions antiques comportent un volet de lecture et d’interprétation des signes. Il y a des devins, des oracles, des haruspices, etc. Il y a aussi des rites, qui sont toujours des signes. La religion chrétienne n’a pas échappé à la règle, en avançant dans le temps. Le grand âge historique de la liturgie est aussi la grande nuit de la spiritualité chrétienne : les VI°-VIII° siècles, sans vraiment se dégager de l’influence de la religion romaine et se contentant souvent de s’y substituer, ont multiplié les rites, en rétablissant de nombreux issus directement de l’Ancien Testament (qu’on aurait pu croire abolis !). Le contexte occidental de cette époque est alors très crédule, tout y est signe (d’où les ordalies…). Et c’est d’ailleurs à l’issue de cette période que certains vont chercher, non pas à se défaire de tous ces signes, mais à y mettre de l’ordre, à dégager certains signes qui auraient plus de valeur que d’autres. Et va apparaître le septénaire sacramentel ! Les « signes sacrés » deviennent au XII° siècle les pivots de la vie religieuse « authentique ».

     « Authentique »… Mais Jésus est-il venu « faire du religieux » ? C’est toute la question ! Quand les Pharisiens lui demandent un « signe », il refuse justement de leur en donner. Dans l’évangile de Jean, puisque nous y sommes, c’est quand il a chassé les marchands et renversé les tables des changeurs qu’on lui demande : « Quel signe nous donnes-tu pour faire ces choses ? » Manifestement, pour les responsables religieux, tout ce qui vient d’être fait ne constitue pas un « signe ». Ils associent le « signe » au verbe [déiknumi], montrer, faire voir. Mais juste avant, Jean a conclu l’épisode de Cana comme étant le premier des « signes », en l’associant au verbe [poïéoo], faire, confectionner, créer, être efficace, composer…

     Et c’est encore le cas ici-même, dans notre conclusion : « Certes encore beaucoup d’autres signes a fait Jésus en face de ses disciples,… ». Comme si on avait d’un côté une attention à ce qui apparaît, de l’autre à l’efficacité ou à la nouveauté qui en résulte. Cela est capital ! Ainsi par exemple à propos des fameux « sacrements » : le « signe » selon Jésus, selon l’évangile, est-il dans le rite célébré ? Ou bien dans le changement et la nouveauté de vie ? Peut-être ne faut-il pas opposer ces deux choses, je veux bien : mais alors où met-on l’accent ? Et j’ai bien peur que depuis très longtemps, l’accent soit sur le rite. Et la chose s’est encore accentuée au XVI° siècle, quand on a porté l’attention sur les conditions de validité du rite. On a fini par faire comme si vivre tel ou tel rite « bien fait » était efficace de soi… sans qu’il soit plus question de foi, de conversion, de nouveauté de vie. Ah si, pardon : le jansénisme a posé que tous ces changements de vie étaient… la condition pour recevoir le signe ! C’est le monde à l’envers…

     Je ne peux m’empêcher d’ajouter encore une réflexion, mais portant plutôt sur l’actualité. Tout rite met en scène un pouvoir, et tout pouvoir se met en scène dans des rites. Cela permet d’assigner à chacun sa place et par là d’asseoir sa légitimité. Les « signes » du pouvoir d’aujourd’hui sont plutôt publicitaires : le pouvoir politique assure sa communication sur ce mode-là, mais surtout le vrai pouvoir d’aujourd’hui, celui de l’argent, maintient son emprise à travers ses « marques ». Il ne cherche pas tant à vendre (encore que…), qu’à rester dans sa position de référence. C’est à mon avis ce qui se cache derrière la promptitude récente des grandes fortunes à donner des sommes faramineuses pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris. Certains (et j’en suis !) souhaitaient la même promptitude et les mêmes sommes en faveur des Misérables, mais le « signe » n’est alors plus du tout le même, et ce pouvoir aurait besoin d’une autre ritualisation (qui n’est pas impossible, d’ailleurs). A l’inverse, le pouvoir ecclésiastique s’est lui habitué à des « signes » sensés être « sacramentels », c’est-à-dire efficaces de soi. Du coup, quand il est sous la pression d’effectuer des changements en raison de scandales, il pense souvent qu’une bonne mise en scène de repentance publique va suffire, va être efficace… et ne comprend pas que le peuple attende des décisions d’un tout autre genre !

     Mais non, Jésus n’est pas venu fonder une religion. Il est venu être Fils dans la chair, de manière à rendre possible aux hommes une vie de fils dans cette même chair, être ainsi pour tous chemin vers son Père. Il s’agit plutôt pour lui de « faire signe », de provoquer et même créer le changement de vie. Et c’est bien pour que cet appel demeure vivant que Jean écrit son évangile. « Certes encore beaucoup d’autres signes a fait Jésus en face de ses disciples, qui ne sont pas écrits dans ce livre ; ceux-là cependant y sont écrits afin que vous croyiez que Jésus est le Christ le fils du dieu, et afin qu’en croyant vous ayez la vie en son nom ». Le but de ce « faire signe » de Jésus, c’est d’inaugurer chez chacun de nous une vie de croyant, une vie de foi. D’abord une foi : que nous le reconnaissions bien comme celui qui était promis, et comme plus que promis : le fils lui-même. Ensuite une vie, la vraie vie, par la foi. Pas un vivotement étriqué et apeuré, mais une vraie vie déployée, avec des sensations pleinement éveillées, des sentiments conscients, une mémoire ouverte par la gratitude, une intelligence en éveil par l’émerveillement, une liberté qui ose l’engagement.

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     Il me semble qu’on pourrait dire que cela est pleinement réalisé si nous sommes nous-mêmes des « signes », faits par Jésus, provoquant et appelant d’autres à cette vie de fils. Alors sortons de tous ces faux signes, de ces recherches de signes, et osons nous engager dans l’inévidence d’une vie de foi, où il faut chercher son chemin, assumer sa responsabilité dans les choix que nul ne peut nous dicter, et fabriquer avec lui le « signe » de notre vie de fils.

Étonnons-nous : dimanche 21 avril (Pâques).

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer l’évangile :

     L’évangile de la nuit (pour ceux qui voudraient un mot sur l’évangile du jour, le même chaque année, je peux vous renvoyer ici) n’est que le début de la conclusion de l’évangile de Luc. A vrai dire, conclusion n’est peut-être pas le mot : il faut se rappeler que l’œuvre de Luc est en deux tomes, et que ce dernier chapitre de l’évangile est aussi une sorte de transition vers le deuxième tome. On peut aussi le voir comme l’apogée de l’œuvre entière, avec les deux premiers chapitres des Actes des Apôtres.. C’est dire si les approches peuvent être nombreuses.

     Dans ce dernier chapitre donc, on a six temps successifs. D’abord, des femmes viennent au tombeau qu’elles trouvent ouvert; ensuite elles reviennent rendre compte de cela aux Onze sans être crues; mais troisièmement, deux disciples qui quittent Jérusalem découvrent Jésus qui marche avec eux et, du coup reviennent eux aussi le dire aux Onze; ceux -ci, quatrièmement, leur disent aussi qu’il est apparu à Simon; et voilà que cinquièmement lui-même apparaît au milieu d’eux tous, leur parle, leur dévoile les Ecritures et les constitue témoins; enfin il les conduit vers Béthanie et est enlevé au ciel devant eux. Tout cela est situé par Luc, dans son évangile, le même jour. C’est dire si c’est bien, pour lui, l’ensemble de ces récits qui décrit l’évènement de la résurrection.

     Ce sont pourtant les deux seuls premiers temps qui nous sont donnés en cette occasion : autrement dit, soyons conscients que nous n’avons pas tout de l’évènement selon que Luc l’envisage. Nous n’en avons même que le constat « en creux » : rien n’est plus comme avant, on ne trouve pas Jésus où on venait le chercher.

Mon modeste commentaire :

     « Or au premier [moment] d’après le sabbat, à l’aube profonde, elles viennent au tombeau en portant les aromates préparées. » Elles, ce sont les femmes « venues avec lui depuis la Galilée » sur le regard et l’activité desquelles Luc a clôt son récit de la mort de Jésus. On n’a pas leur nom (pas encore), on sait qu’elles « suivent de près« , qu’elles « observent le tombeau et comment on a mis son corps« , enfin qu’à leur retour, elles « préparent aromates et parfums » puis observent le repos sabbatique. Ce sont les seules qui ont osé rester à proximité, car « tous ceux qui le connaissaient se tenaient à distance« , même une fois mort. Le seul homme qui a approché ce corps, selon Luc, c’est un Joseph, qui l’a dépendu puis enseveli. Un Joseph au début de la vie de Jésus, un autre à la fin, celui dans l’ombre duquel il a grandi, celui qui l’a remis dans l’ombre du tombeau. La boucle est bouclée.

     Des femmes il est question ici ou là dans l’évangile de Luc, un peu plus qu’ailleurs : certaines sont nommées, quand le ministère de Jésus devient franchement itinérant et que les Douze y sont associés. Il y a alors en itinérance avec lui les Douze et plusieurs femmes « nombreuses, qui les servaient de leurs biens » (Lc.8,3). Mais maintenant, les Douze ont lâché eux aussi. Seules demeurent les femmes, celles auxquelles on n’a pas vraiment prêté attention et qui pourtant remplissent toutes les conditions qui seront posées pour trouver un remplaçant à Judas : les avoir accompagnés pendant tout le ministère de Jésus, depuis son baptême par Jean (au passage, ce n’est le cas d’aucun des Onze !!) jusqu’à sa mort. Une fois mort, il ne reste plus qu’elles, et sans peur d’être emportées dans la même folie meurtrière elles continuent leur service, jusqu’au bout. La nuit étant tombée, le sabbat s’est achevé : sitôt qu’elles le peuvent, au premier semblant de clarté, les voilà debout, au tombeau (plus exactement, au mémorial« , au lieu où l’on se souvient). Le soin apporté aux cadavres fait partie de cette œuvre de charité désignée par « ensevelir les morts » : il ne s’agit pas seulement de leur donner une sépulture –ce qui est tout de même l’essentiel !– mais aussi que cette sépulture soit digne, qu’elle comporte les soins dus à tout corps d’être humain. Voilà donc nos discrètes et charitables héroïnes en route.

     « Elles trouvent cependant la pierre roulée depuis le sépulcre, rentrant pourtant elles ne trouvent pas le corps du seigneur Jésus. » Elles trouvent et elles ne trouvent pas. Dans les deux cas, c’est la surprise. Elles trouvent la pierre déjà roulée, poussée de côté, ce qui eût été pour elles un vrai problème pour pénétrer dans le tombeau et donner au cadavre les soins habituels. Peut-être ont-elles été devancées ? Mais voilà qu’en entrant, cette fois elles ne trouvent pas le corps. Hypothèse précédente invalidée : que peut-il donc s’être passé ? « Et il arrive dans leur perplexité à ce sujet que voici en plus deux hommes se placent au-dessus d’elles en vêtement étincelant. » La perplexité est en fait un « non-savoir » : c’est parce qu’elles ne savent pas qu’un événement supplémentaire survient. Elles ne sont pas parties bille en tête sur une explication qu’elles se sont données, elles sont restées ouvertes à l’inconnu, et c’est pourquoi l’inespéré peut les atteindre. C’est peut-être la première leçon de ce matin-là : quand la charité, quand l’amour, sont tenus en échec, ne pas se fermer comme une huitre par une explication tout faite, mais rester dans le non-savoir…

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     Face à elles, « deux hommes » : Luc affectionne beaucoup ce chiffre, qu’il a manié tout au long de son évangile. Les Douze ont été envoyés deux par deux, les soixante-douze ont été envoyés deux par deux : c’est pour lui la condition de l’authenticité du témoignage. Et de fait, être deux contraint à s’accorder, à se déposséder aussi. Les femmes reçoivent donc un témoignage. Nul n’est témoin premier de la résurrection : dès le début, c’est une message reçu, auquel on croit –ou pas. Ces deux hommes en « vêtement d’éclair » les [éfistèmi], mot à mot « être-sur » d’où placer au-dessus, placer auprès de, établir, s’asseoir sur. Les deux témoins les regardent d’au-dessus, sont plus grands qu’elles ou situés plus en hauteur. La parole qu’ils vont dire vient clairement d’en-haut; peut-être aussi que cela montre que, dans leur surprise, cela leur « tombe dessus » !!

     Ces femmes sont pourtant courageuses, puisque seules elles n’ont pas craint de braver le danger de se laisser connaître par les autorités comme suivantes de Jésus. « Envahies par la peur et inclinant leur face vers la terre, ils disent à leur adresse : Que cherchez-vous le vivant parmi les morts ? … » Voilà dès le début la violence du message : on était sensé savoir ! Cela va revenir constamment chez Luc : il était possible de comprendre avant. Alors le message a la nuance du reproche : que faites-vous là ? Comment ne savez-vous pas que cela ne sert à rien ? Pourquoi vous mettez-vous en situation d’échec ? Vous vouliez montrer votre amour à quelqu’un, mais vous le supposez mort, lui le vivant ! Vous vouliez à la fois lui montrer votre amour et le traiter comme un mort ! Et de fait, quelle autre leçon que celle de ce matin-ci : comme si facilement, dans notre façon d’aimer, se glisse un goût de mort ! Mais la façon d’aimer est entièrement renouvelée, elle devient autre quand elle envisage l’autre avant tout comme un vivant.

    Mais vient la véritable annonce : « Il n’est pas ici, mais il s’est réveillé, » ou il s’est levé. Autrement dit, nul n’est intervenu dans cette histoire : s’il n’est pas ici, c’est bien parce que lui-même a quitté ces lieux. Et s’il a quitté ces lieux, c’est parce qu’il a quitté aussi son état de mort. On ne peut pas être plus clair. Le comment, en revanche, n’est pas le moins du monde abordé ! En revanche, tout de suite, il est fait appel aux souvenirs : « … souvenez-vous comme il vous a parlé, étant encore en Galilée, disant : le fils de l’homme, il faut qu’il soit livré aux mains des hommes pécheurs et qu’il soit crucifié et que le troisième jour il se dresse. » L’évènement n’est intelligible, ne prend sens, que relié à ce qui a précédé, relié aux paroles de Jésus. Le statut de cet évènement est d’être absolument nouveau mais accessible seulement par la mobilisation de la mémoire activant la parole reçue. Et cette parole disait une nécessité impérieuse, celle d’un drame, celle d’un échec. Les adversaires ne pouvaient être vaincus que par leur victoire : leur force s’est en quelque sorte entièrement épuisée et exténuée. Il n’y a plus de ressource de mort contre le vivant. La traditionnelle prose de Pâques le dit à sa manière:  « Mors et vita duello conflixere mirando, dux vitae mortuus regnat vivus » : La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux, le chef de la vie, mort, règne vivant. « Et elles se souviennent de ses mots. » : voilà, la parole redite, la mémoire revient, elles entrent dans l’univers de celui qu’elles cherchent désormais dans ses paroles et non parmi les morts. Ce que nous essayons nous-mêmes de faire, cher lecteur, chaque fois que nous explorons les évangiles comme en ce moment. Nous n’y entrons pas comme en un sépulcre, comme en un monument à sa mémoire, mais comme en un recueil donnant accès à son univers pour le retrouver dans notre monde, aujourd’hui.

     Bien, mais que faire maintenant ? On imagine un mélange de joie profonde, immense, une volonté de le partager, car une joie ne vit qu’à cette condition d’être partagée. « Et retournées du tombeau elles annoncent toutes ces choses aux Onze et à tous les autres. C’étaient donc Marie Madeleine et Jeanne et Marie (celle de Jacques) et les autres avec elles. » « Retournées » a un sens à la fois local (elles s’en reviennent) et moral (elles ont changé totalement). Elles restent à tout jamais les retournées du tombeau : celles qui y ont été retournées, renversées, transformées. Par le fait d’une absence, d’un étonnement auquel elles se sont ouvertes, d’une parole de Jésus qui leur a été rappelée. C’est maintenant que Luc donne leurs noms : la nouveauté commence son chemin par ces femmes. Et elles vont trouver les autres. Je me demande bien si les choses se seraient passées de la même manière dans l’autre sens, mais j’ai bien peur que les hommes ne se seraient pas donné la peine d’aller le dire aux femmes… Purement gratuit, me direz-vous ? Ma foi, à l’aune de vingt siècles, ce n’est peut-être pas si gratuit que cela. Et peut-être, les évangiles étant unanimes à ce sujet, serait-il temps de laisser aux femmes leur rôle pour que s’établisse enfin la nouveauté tant espérée.

     « Elles disaient ces choses aux apôtres, et cela leur apparaissait en face comme du radotage, ces mots, et ils ne les croyaient pas. » Les femmes avaient bougé, elles étaient mues par leur amour, elles étaient sorties de chez elles : elles sont restées ouvertes à l’étonnement, et elles ont reçu la parole qui les a fait entrer dans la nouveauté de vie du vivant. Les hommes, les Onze et les autres, n’ont pas bougé, on est venu à eux, et ils ne s’ouvrent pas. Quelle actualité : il me semble qu’on en est toujours là ! Il y aurait tant de nouveautés à inaugurer, à mettre en place aujourd’hui ! Mais les Onze et leurs successeurs restent en place et ne bougent pas et ne croient pas le message des femmes, des mères, des religieuses, etc. Même la mauvaise surprise des révélations fracassantes sur les agissements de certains ne les fait pas bouger.

     « Tout de même Pierre se dressant court au tombeau et se penchant regarde les linges, seuls, et revient chez lui s’étonnant de ce qui est arrivé. » Pierre est bien seul, comme aujourd’hui il est bien seul. Tout de même il se dresse : c’est le même mot que celui utilisé par Jésus pour dire ce qui arrive au fils de l’homme après avoir été tué. Il court, il bouge, comme les femmes ont bougé. Il voit un détail qui ne nous avait pas été donné jusqu’à présent : les linges, seuls. Celui qui n’est plus là n’a pas été emporté par des voleurs de cadavres : tous les attributs de la mort sont restés. Et maintenant, Pierre s’étonne à son tour. Il entre dans la disposition nécessaire à la nouveauté. On apprendra un peu plus tard qu’ « il est apparu à Simon« . S’étonner, c’est le maître mot. Et dans l’étonnement, envisager l’autre comme un vivant. Mais tout cela ne fait que le porche de l’expérience de la résurrection : celle-ci se révèle, dans les récits qui suivent, avant tout comme un rencontre.

Décisive offrande de soi : dimanche 14 avril

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Comme il en va pour les autres évangiles, le texte de Luc converge tout entier vers ses derniers chapitres, dont les récits sont sans proportion avec les autres tant ils sont détaillés et leur avancée lente. On dirait que chaque seconde en est notée. Notre texte d’aujourd’hui reproduit deux chapitres entiers (ou presque, il manque le début !!!), ce qui est beaucoup trop volumineux pour moi : je vais me contenter du début.

     Il faut tout de même re-situer ce début, puisque comme je l’ai signalé à l’instant, les compilateurs du lectionnaire ont fait sauter les treize premiers versets du long récit de la Passion. Le récit de Luc commence donc avec l’approche de la fête de la Pâque (« des pains sans levain« ) et l’entente entre Judas et les prêtres. Puis, le jour même où la fête commence, Pierre et Jean sont envoyés pour préparer la Pâque, avec bien des recommandations sur ce qu’ils vont trouver et comment ils devront faire : on sent que Jésus prépare lui-même cette Pâque, mais par personnes interposées. Troisième temps, ils se mettent à table pour manger et célébrer cette Pâque : c’est ici le début du texte que nous avons, et c’est sur ce début que je me propose de m’arrêter cette année.

Mon modeste commentaire :

     « Et quand l’heure fut advenue, il se-couche-à-table, et les douze apôtres avec lui. » L’heure pourrait être simplement celle du soir : on sait que chez les Juifs, le nouveau jour commence le soir (comme le répète le « refrain » du premier récit de la création : « Il y eut un soir, il y eut un matin.. »). Aussi faut-il attendre que le soleil se souche pour que la fête soit vraiment commencée et donc la célébrer. Le contexte construit par Luc présente un autre écho : le préalable de la trahison et Judas, de son entente avec les prêtres et les scribes, donne un sens sinistre à cette « heure » : c’est l’heure fatidique, celle où tout va se jouer, se nouer. L’heure du drame. La Pâque est avant tout une célébration domestique, elle se vit en famille, dans la maison; elle évoque le salut, elle commémore le fait que Dieu ait épargné les premiers-nés des Hébreux, que Dieu ait tiré tout son peuple de l’esclavage et de la main de Pharaon. Or celle-ci va précipiter la mort de Jésus. Luc choisit dans le même sens, pour indiquer l’action de passer à table, un verbe, [anapiptoo], qui signifie d’abord tomber de bas en haut, ou encore en arrière, ou bien s’écrouler, tomber. Il signifie aussi se coucher à la renverse, et par suite se coucher à table puisque la coutume est alors de manger coucher.

     On saisit le double sens volontaire de Luc, qui nous raconte les faits bruts avec un langage à double-sens, ou plutôt un langage qui convient mieux au sens profond de tout l’événement qu’à l’action précise qui est accomplie. D’une part, après le coucher du soleil, Jésus et les Douze prennent place à table pour manger la Pâque; d’autre part, quand arrive l’heure de l’affrontement suprême entre Jésus et ses adversaires, Jésus tombe et ses apôtres avec lui. Il est essentiel de saisir d’entrée que le récit dans lequel nous entrons est celui d’un renversement, d’une chute. C’est une tragédie : la chronique d’une chute annoncée et contre laquelle nul ne peut rien. Ce qui est au coeur de l’évangile de Luc, c’est un raté, une mort, une défaite.

     « Et il dit à leur adresse : ‘Avec passion j’ai désiré manger cette pâque-ci avec vous avant que je souffre; je vous dis en effet que je n’en mangerai plus jamais jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume du dieu. » Le lecteur a bien compris (pour peu qu’il ait commencé le récit là où Luc le commence) que Jésus a tout préparé pour cette Pâque, même si c’était par l’entremise de Pierre et Jean : il leur a détaillé tout ce qu’ils devaient faire. Il n’a jamais procédé ainsi au travers de tout ce qui a précédé dans l’évangile. Voilà maintenant le ressort de cet empressement : « Avec désir j’ai désiré… » (c’est la même racine dans les deux mots), ou « avec passion… » (ce qui est le sens habituel de cette formule). Il y a une sorte d’urgence, un ressort profond qui pousse Jésus, le soulève, l’entraîne. Plus forte que les événements qui se trament. Bien sûr qu’un drame se noue, bien sûr que l’affrontement croissant avec les autorités religieuses va bientôt connaître son dénouement dramatique. Il le sait, il l’a déjà, et par trois fois, annoncé aux siens qui ne voulaient pas le comprendre. Mais il y a plus fort que cela, plus impérieux, plus violent : une passion intérieure de partager quelque chose, une Pâque. Quelle Pâque ? Celle-ci, littéralement « avant mon souffrir« . Qu’est-ce à dire ? Je le comprends comme voulant dire : avant que je ne sois emporté par les vagues de la souffrance et que je ne puisse plus parler, ou dire exactement ce que je voudrais. Avant que je ne sois privé de ma liberté, avant que je ne puisse plus communiquer avec vous. Viennent les heures où ni vous ni moi ne pourrons plus rien, les heures qui nous emporteront,nous sépareront, nous détruiront. Avant celles-ci, il est temps de vivre ce qu’on voudrait avoir vécu, il est temps de se dire ce qu’on voudrait avoir dit.

     Le temps du définitif est commencé. La raison alléguée le dit, avec un certain mystère : quand la Pâque sera « accomplie dans le royaume du dieu« . La Pâque est vue ici comme un signe, elle est rapportée à ce qu’elle signifie. Pour des oreilles juives, ce n’est pas une surprise : c’est bien une des dimensions clairement évoquées dans les mots que le rituel de la Pâque déploie. Elle a ce sens d’une célébration dans l’attente de l’accomplissement ultime des promesses. Et Jésus dit que c’est pour lui la dernière fois avant cet accomplissement, avant la réalisation des promesses du dieu, des promesses qui portent tout le peuple dont Jésus n’a cessé de chercher à réveiller la vocation. Il va insister sur ce thème, en recevant une coupe. Pendant le rituel de la Pâque, plusieurs coupes circulent des uns aux autres, trois en tout. A chacune sont associés des mots et une signification précis. Après avoir reçu celle qui est sans doute la deuxième, qui circule après les questions rituelles posées au plus ancien par le plus jeune sur le pourquoi de tout cela, Jésus prononce bien les mots prévus (« ayant rendu grâce« ), mais ajoute encore ce « plus jamais », « …jusqu’à ce que le royaume du dieu soit venu.« 

     Je voudrais faire remarquer qu’il n’est pas si simple, dans les récits évangéliques, de retrouver la trace des rituels sous-jacents : c’est dire si Jésus (et ses disciples) y accordent peu d’importance. Ou plutôt, il n’accorde pas d’importance à leur ritualité, aux processus qui feraient que la fête a été « bien célébrée »; mais il leur accorde assez d’importance pour les célébrer et leur donner du sens. Nous ne sommes pas le moins du monde, avec Jésus, dans la ritualité, mais nous sommes bien dans l’élan vers le sens, vers l’accomplissement. Le rite n’est qu’un langage : ce qui compte, ce n’est pas la manière dont on l’articule, mais bien ce qu’il dit; c’est le message qu’il fait passer, et de qui à qui. Et là, Jésus va faire une chose qu’il n’a jamais faite, et c’est d’instituer un nouveau rite, c’est-à-dire de faire une chose inédite dans le cadre d’un rite ET de lui donner un sens.

     Le rite de la Pâque est centré sur l’agneau pascal : or jamais, dans ces ultimes récits où la Pâque est célébrée, il n’en est question dans les évangiles. Mais Jésus va mettre en valeur le pain, ce pain azyme (sans levain) qui se mange avec les herbes amères. C’est peut-être le substrat le plus ancien du rituel agricole de cette primitive fête de printemps : pas de levain, on les élimine tous, et on s’émerveille de les voir se recréer spontanément, de voir la vie renaître d’elle-même (aucune conscience, avant notre XIX° siècle, de la vie microbienne). Et ainsi l’on célèbre la vie, la vie qui renaît plus forte que tout, la vie qui est jaillissement spontané. Le pain azyme est signe de la vie qui renaît.

     « Et prenant le pain dont-il-a-été-rendu-grâce il rompt et leur donne en disant : ceci est mon corps, celui pour vous donné; ceci faites-le à ma mémoire. » Les bénédictions, les actions de grâce prévues, ont été prononcées, Jésus ne les remplace pas. mais le geste qu’il fait, les verbes actifs employés, ce sont [klaoo] et [didoomi]. [klaoo], c’est briser, rompre, casser, ou encore courber, infléchir. Le geste fait avec ce pain-béni, c’est d’abord de casser, de mettre en morceaux. Le second immédiatement après, c’est de donner, faire don, remettre, livrer. D’abord une violence, ensuite une gratuité. Dans ce contexte même où la violence se prépare, où il le sait, où il l’assume, mais aussi dans cette bulle de liberté qu’il se préserve avec les siens, où il fait encore ce qu’il veut, Jésus, avec un objet symbolique qui signifie la vie renaissante, reproduit symboliquement la violence mais aussi l’offrande gratuite. Ce n’est pas vraiment un geste de partage, car lui-même n’en prend pas ! Il manifeste la vie brisée, mais la vie donnée. Anticipant sur la violence qui va lui être faite, il la dépasse (justement parce qu’il l’anticipe) en lui donnant le sens du don total.

     Ses mots le disent. « Ceci« , ne désigne pas seulement le pain : pain est masculin, en grec, et si le pronom voulait le désigner, il serait au masculin. Mais il est au neutre, [touto], ce qui veut dire que c’est « tout cela », « la chose faite » qui est désignée. Donc ce pain-béni brisé et donné, cela est « le corps mien« , moi dans ma réalité concrète, constatable, touchable. Moi, l’être de chair et de sang qui vous parle et à qui vous parlez, qui vit avec vous et avec qui vous vivez, qui éprouve des sentiments à votre égard et  à l’égard duquel vous en éprouvez. Cette personne concrète et accessible, dans la violence subie et le don choisi, c’est moi. « le pour vous donné » : insistance et complément. Le don à vous, comme le geste l’a manifesté, mais aussi le don pour vous. Au double sens de don à votre place et de don en votre faveur. La conscience du don libre et total est vaste, dans les mots de Jésus. Au point qu’elle échappe : pourquoi faudrait-il donc que quelqu’un se substitue aux Douze (et au-delà, à tous) ? Comment le don de la vie d’un seul, et surtout la mort de celui avec lequel on voudrait être à jamais, peut-il être en notre faveur ? Il y a deux attitudes, face à ces question profondes. Soit on ne les comprend pas et on les laisse de côté; soit on les tient pour des portes ouvertes précieuses à cause de celui qui les dit au moment où il se livre, au moment où il dit ce qu’il voudrait ne pas avoir manqué de dire, et on cherche… Qui sait ce que tu vas trouver ?

     Mais il ne dit pas que cela, il ajoute encore autre chose : « ceci, faites-le à ma mémoire.« [anamnèsis], c’est l’action de rappeler à la mémoire : la mémoire n’est pas ici un « espace de stockage », comme notre monde numérique nous y habitue. Elle n’est pas non plus ici une « faculté » de réminiscence. Mais il s’agit bien d’un acte intérieur par lequel nous maintenons vivant un évènement, une réalité, une personne. Il faut se rappeler que l’oubli est considéré dans toute l’antiquité comme la véritable mort. Celui qui fonde ce geste, montre comment il veut avant tout rester vivant pour les siens. Combiné avec la préposition [éïs], qui suggère plutôt un mouvement, on comprend vraiment que ce « faire » est destiné à faire entrer celui qui l’accomplira dans la présence vivante de Jésus. Cette injonction de « faire » est donnée à tous les destinataires du don, du pain. Ce n’est pas, non, l’institution d’une classe de personnes à qui ce « faire » est réservé, rien chez Luc ne laisse entendre cela. Ou alors tout est réservé aux seuls Douze, y compris le don du pain…!

     Mais « faire » quoi ? Encore une fois, [touto], exactement le même pronom neutre qui a déjà été employé. Je le comprend comme scandant un deuxième temps à propos du geste accompli et surtout de sa signification. Jésus fait un geste où le signe de la vie renaissante est brisé et offert. Ensuite, dans un premier temps, il s’approprie ce geste : cette vie renaissante, brisée mais avant tout offerte, c’est lui; et ce qui lui est propre, c’est que cette offrande ultime soit en place et en faveur des destinataires du don (et là, c’est inimitable). Dans un deuxième temps, il invite les destinataires du don à s’approprier aussi ce geste, à être eux-mêmes vies brisées mais avant tout offertes (car, rappelons-nous le début de l’épisode, « il tombe et les Douze apôtres avec lui« ) : c’est par là même qu’ils entreront dans sa présence vivante, dans sa vie renaissante. Cela peut prendre tant de formes : concrètement, il nous arrive si facilement de dire que nous sommes « rongés » ou « mangés » par d’autres ! Cela peut-être à notre corps défendant, ou alors –et là vient la vraie imitation– de manière pleinement consentie, avec un désir passionné de se donner.

     Comprendre cela est tellement essentiel ! Il a désiré avec passion faire passer cet ultime message avant que tout soit fini. Nous risquons de passer à côté, pour peu que nous soyons de « bons chrétiens », parce que nous sommes conditionnés à ne voir là que l’institution de « la messe ». Mais de nouveau rite il n’est pas question –du moins pas essentiellement ni principalement. L’attention de Jésus n’a jamais été aux rites. Et celle de ses premiers disciples pas vraiment non plus : la meilleure preuve, c’est que les formulations et les récits de ce moment capital ne sont pas en tous points identiques dans les trois évangiles (Jean ne le raconte même pas) et chez Paul. La formulation de « la messe » est trompeuse en ce qu’elle est, elle, absolument identique à chaque fois, quelle que soit la « prière eucharistique » utilisée ! Et puis sur les chrétiens, et en particulier sur les catholiques, pèse un poids millénaire de ritualité où l’on s’est attaché au signe pour lui-même, aux conditions de sa réalisation… au point d’oublier bien trop souvent le but visé, la finalité. Ce que nous dit ce texte de Luc, c’est que ce n’est pas une célébration, quelle que solennelle qu’elle soit,  qui nous fait entrer dans la vie du Maître, mais bien l’accomplissement d’une vie dans la même dynamique d’offrande libre dépassant car orientant tout ce qui est subi. « L’Eucharistie » se vit à chaque instant, un vrai disciple fait de sa vie une « messe ». Je n’aime pas la phrase que je viens d’écrire, parce que les repères sont inversés. Je n’aurais même pas voulu évoquer le rite : le voilà, le poids du temps et de ses progressives dérives.

     Le texte continue : « Et de même la coupe après avoir mangé, en disant : ‹cette coupe, nouvelle alliance en mon sang, épanché pour vous. Sauf que voici la main de celui qui me livre, avec moi, sur la table ! Et le fils de l’homme est conduit selon ce qui est marqué; sauf que malheur à cet homme-là par qui il est livré.› » La coupe dont il est question, c’est la troisième et dernière, celle qui circule une fois le repas fini et celle dont la bénédiction évoque le plus ouvertement l’espérance de l’accomplissement des promesses. La « nouvelle alliance » y est précisément évoquée, celle annoncée par Jérémie, celle supposée par les prophètes en général. La première alliance avait été conclue par une effusion de sang : un rite modèle de Moïse, au pied du Sinaï (Ex.24). Le sang, signe de la vie, était d’abord répandu pour moitié sur l’autel, signe du dieu : le dieu engage sa vie, l’offre en partage. Puis, après lecture des paroles de l’alliance reçues sur la montagne et acceptation du peuple, le même sang était aspergé sur le peuple, signe que le don par le dieu de sa propre vie devenait communion de vie avec le peuple, moyennant l’engagement de celui-ci à vivre les paroles données. Alliance conclue, mais alliance toujours brisée et trahie du côté du peuple, toujours offerte du côté du dieu. Le drame de l’histoire, c’est qu’elle est histoire de l’inaccomplissement factuel, historique, de cette alliance conclue mais rompue et trahie.

     Ici, Jésus met son propre sang, sa propre vie, comme vie dans laquelle être en communion : la communion dans laquelle il est, lui, avec le dieu, communion qui va se sceller par sa fidélité jusqu’à la mort, est communion offerte pour un peuple. C’est redire autrement, mais avec une ampleur immense, qui ré-assume toute l’histoire d’Israël, ce qu’il a déjà dit. Mais cette fois, la dimension dramatique est plus marquée, avec les deux « sauf que« . La communion de vie, le partage de valeur, que marque normalement le fait de manger ensemble, est déjà trahi par une main qui partage ce repas. Il faut prendre la mesure de cette affirmation très claire ici : Jésus n’ouvre pas la « chasse aux sorcière », comme vont immédiatement le comprendre les Douze (« c’est qui, le traître ? »). Il affirme que l’offrande qu’il fait librement de lui-même est faite dans le contexte d’une trahison, et qu’elle le sera toujours. La trahison est historique, elle est même native. Nul n’est « digne » de ce don (et partant, le refuser à certains au titre qu’ils en seraient « indignes » n’est pas possible !), car la trahison est possible et même effective de la part de tous. Dans un instant, à celui qui va protester de son indéfectible fidélité, Jésus va annoncer son reniement. Son triple reniement. Et nous le voyons encore aujourd’hui, avec une ampleur qui fait mal. Mais nous sommes tous « indignes » de ce don, qui pourtant nous est fait. L’abandon par Jésus de sa propre vie va jusqu’à la confier à des traîtres : qui dira la gratuité d’un tel amour ? Je m’arrête là, je ne vais même pas au bout du passage dans le même lieu, c’est déjà bien long. La suite une autre année, si dieu nous prête vie !

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Se mettre à bonne hauteur : dimanche 7 avril.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous changeons totalement d’univers, quittant celui de Luc pour entrer dans celui de Jean. Chez Jean, il n’y a pas comme chez les trois autres de montée progressive et continue vers Jérusalem, mais d’incessants aller-et-retours à l’occasion des différentes fêtes religieuses.

     Cette fois, Jésus est monté à Jérusalem, à l’occasion de la Fête des Tentes, la fête de Soukkot, mais « comme en secret » (Jn.7,10) parce que déjà on cherche à le tuer. La fête des Tentes est une des trois fêtes dites « de pèlerinage », où l’on est sensé monter au Temple de Jérusalem.  » À l’origine, la fête des Tentes était une fête agricole célébrant la fin des récoltes, et c’est de là sans doute que vient la tradition des cabanes : lors des vendanges, on dressait dans les vignes des petites cabanes, des huttes de branchages, dans lesquelles on résidait le temps des récoltes (Jb 27,18; Is 1,8). Avec le temps, la fête a été historicisée, c’est-à-dire qu’elle a été rattachée à un épisode de l’histoire des Hébreux, en l’occurrence la sortie d’Égypte. Les cabanes érigées lors de la fête servirent alors à rappeler les tentes qu’avaient dressé les Hébreux dans le désert (Lv 23,42-43). » (Chrystian Boyer, La fête des Tentes à Jérusalem).

     La fête dure huit jours, Jésus monte au Temple et y enseigne tout de même, vers « le milieu de la fête« . S’en suit une controverse sur l’origine de son savoir, et sur sa propre origine, de Galilée (ce qui ne correspond pas pour le Messie à l’attente basée sur les Ecrits). La foule l’accrédite de plus en plus, mais les Grands-Prêtres et les Pharisiens cherchent à l’arrêter au dernier jour de la fête, sans pourtant y parvenir : les gardes eux-mêmes sont subjugués par sa parole. La fête s’achève sur une dispersion, chacun rentre chez soi et Jésus au mont des Oliviers, ce qu’ignorent les responsables religieux. Ainsi le contexte du drame de son arrestation est-il dressé : soit Jésus est au milieu de la foule, qui le tient pour le grand Prophète ou bien pour le Messie, et par là interdit qu’il soit arrêté (ce serait l’émeute), soit il est avec ses proches, les Douze, en un lieu inconnu. C’est pourquoi seule une trahison d’un de ceux-là pourra permettre son arrestation, loin de la foule, en découvrant le lieu où il se retire.

     Et c’est au petit matin du lendemain de la fête qu’a lieu notre épisode d’aujourd’hui…

Mon modeste commentaire :

     Etant donné le contexte tendu et dangereux pour Jésus, on pourrait s’attendre qu’une fois la fête de pèlerinage passée, Jésus retourne au plus vite en Galilée. « Au point du jour cependant, Jésus se rend au temple, et tout le peuple vient vers lui, et assis, il les enseigne. » La situation semble établie, elle n’a rien de secret. Jésus, assis cette fois, donc présent pour un bon moment, enseigne. Il y a dans l’épisode de petits indices qui rappellent la résurrection : la fête est finie (maintenant c’est Soukkôt, ce sera la Pâque), nous sommes à l’aurore (ce sera, chez Jean, alors que le jour n’est pas encore levé), il sera question de pierres (ici, on veut les lancer, là elle sera enlevée). Et puis surtout, il est question d’une rencontre personnelle entre Jésus et une femme (ici : une accusée, là : Marie la Magdaléenne). Dans notre épisode, le positionnement spatial me semble avoir beaucoup d’importance. En particulier, les préverbes [kata] (qui évoque un mouvement de haut en bas) et [ana] (qui évoque un mouvement contraire, de bas en haut) jouent l’un vis-à-vis de l’autre. Tout vise à faire « plonger » cette pauvre femme, et surtout à faire « plonger » Jésus lui-même. Mais lui va au contraire se relever et la relever.

     La circonstance est décrite dans les termes suivants : « or les Scribes et les Pharisiens conduisent une femme saisie en crime d’adultère et, la mettant au milieu, lui disent :… » L’expression « conduire une femme » peut être employée en grec classique pour signifier « prendre pour épouse », mais on voit ici la cruelle ironie : c’est tout sauf de l’amour. Et à ce moment-là, le verbe [agoo] est plutôt employé pour du bétail, que l’on mène, que l’on conduit, que l’on pousse devant soi : on imagine peu de ménagement pour cette femme. Comment les Pharisiens et les Scribes ont-ils faits pour prendre sur le fait un adultère ? Il y faut sans doute une bonne dose de perversité… Pourquoi n’amènent-ils que la femme ? Car on suppose qu’il y avait au moins un autre partenaire… Là encore, la situation créée de toutes pièces par ces hommes, révèle plus sur leur propre cœur que sur n’importe quoi d’autre.

     Le participe est le premier de la série des « kata » : [katalambanoo], saisir, c’est [lambanoo], prendre, mais [kata], de haut en bas, jusqu’au bout, totalement. On a l’image des intervenants qui « tombent sur le dos » de ceux qu’ils surveillaient. Et surtout, « sur le dos » de celle dont ils ont fait leur proie, non pour elle-même mais parce qu’ils chassent au vif un gibier plus gros. Le mouvement qui enfonce et broie commence là, dans cette instrumentalisation d’une femme. Quelle actualité ! Dirons-nous que l’instrumentalisation d’une femme est le mouvement initial qui conduit à la mort de Jésus…? On le dirait bien. En tous cas, la voici posée, jetée au vu de tous, sommée de se tenir là, [én méssoo], « au milieu » ou bien « en [tant que] moyen« , car c’est bien ce à quoi elle est réduite : elle n’existe même plus pour elle-même dans leurs yeux.

     Visualisons bien la situation dans l’espace : au beau milieu, une femme, sans doute debout et, on l’imagine, tête baissée. Debout immédiatement derrière elle, des Pharisiens et des Scribes, triomphant d’avance. Face à eux mais assis, de l’autre côté de la femme, Jésus. Tout autour enfin, la foule qui était venue pour écouter Jésus. Jésus est le plus bas de tous, et lui seul est en situation de croiser le regard de la femme, si elle osait dans sa honte terrible croiser le moindre regard. Cela dit, il ne va pas chercher à croiser son regard, et j’imagine qu’il ne veut pas ajouter à sa honte en la « fouillant » du regard : elle a trop besoin d’être respectée pour faire le moindre acte de pouvoir, serait-ce avec les seuls yeux… Je n’ai trouvé aucune représentation qui prenne en compte exactement ces éléments-là, pourtant bien clairs chez Jean. Au passage, ceci nous donne une autre dimension de l’attitude de Jésus enseignant : on insiste souvent sur la « chaire d’enseignement », l’autorité de celui qui enseigne assis : il faut nécessairement relever autre chose, c’est l’abaissement de celui qui parle. Assis, il se met plus bas que les autres, en tous cas que ceux qui veulent rester debout. Son enseignement est une chaire d’humilité, invitant à l’imitation pour tout enseignant. Se mettre à la portée, se mettre plus bas que ceux que l’on veut relever. Je l’ai constaté moi-même : se placer accroupi à côté d’un élève pour lui parler, de sorte qu’il baisse la tête vers son professeur et que celui-ci la lève vers son élève, change le rapport. L’élève timide est moins intimidé; l’élève rebelle est surpris et devient attentif.

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     Et ils lui tendent leur piège : « Maître, cette femme a été saisie (toujours le [kata-], le mouvement écrasant) sur le fait en train de commettre l’adultère. Or dans la loi Moïse nous a commandé de lapider les comme ça. Toi donc, qu’est-ce que tu dis ? » Voilà une bien étrange requête. Si la loi a tranché, qu’ont-ils besoin d’autre avis ? S’ils sont à ce point sûrs de leur interprétation –et ils n’ont pas le moindre doute à cet égard !–, qu’ont-ils besoin d’un avis, de qui que ce soit ? Mais le dessein est clair : il faut opposer Moïse et Jésus, il faut se servir d’elle pour l’entraîner dans la même condamnation. « Ils disaient cela pour l’éprouver, afin d’avoir à l’accuser. » Accuser, [katègoréoo], c’est l’idée d’un prononcé public (sur l’Agora !) contre quelqu’un ([kata-]), pour faire tomber quelqu’un. Encore notre [kata-]. Il s’agit d’entraîner la chute du soi-disant « Maître« .

     « Mais Jésus, se penchant en avant vers le bas ([katoo]), du doigt faisait des traits ([katagrafoo]) dans la terre. » Ce n’est pas qu’au judo qu’il y a des [kata] !! Or c’est presque la même stratégie qu’adopte Jésus : déjà assis, il se penche encore. Et « vers le bas« : [katoo] c’est l’adverbe qui vient de [kata]. Et il écrit du doigt dans le sol, mais d’une écriture qui s’enfonce dans la terre, le mot signifie écorcher, déchirer, graver. Est-ce le geste du doigt de Dieu écrivant  la loi sur les Tables de pierre…. signifiant ainsi qu’elles sont devenues poussière ? Est-ce l’inaccomplissement manifeste de la prophétie de Jérémie, selon laquelle la nouvelle alliance verrait la Loi gravée dans les cœurs de chair, c’est-à-dire profondément intériorisée ? Est-ce tout simplement le désintérêt ostensible pour cette question totalement artificielle, ou une  manière pour celui qui a renversé les tables des changeurs de garder son calme ? En tous cas, ce calme exaspère ses adversaires qui insistent, et ne veulent pas lâcher une occasion unique, soit pour qu’il se désavoue et déçoive ainsi ses partisans, soit pour qu’il s’oppose publiquement à une loi que tous connaissent, sur un sujet toujours sensible : les affaires de sexe, c’est toujours vendeur, toujours une matière où les religions ont une emprise à établir…

     Une réaction pourtant. « Or comme ils restent à le questionner, il se redresse et leur dit… » [anakuptoo], c’est relever la tête, sortir la tête de l’eau, prendre souffle. On a exactement le verbe employé à peine plus haut quand Jésus assis se penche ([kuptoo]), mais à ce moment c’était [katoo], vers le bas, maintenant c’est [ana-], vers le haut. Il relève la tête, et dès ce moment tout change, c’est le début du salut pour cette pauvre femme, la seule qui intéresse Jésus. Dans son relèvement, dans sa résurrection (le mot grec est [ana-stasis]), il relève cette femme. Que leur dit-il ? « Le sans-péché d’entre vous, que le premier sur elle il jette la pierre. » Et de nouveau, se penchant en avant, il fait des traits dans la terre. » Pas de polémique à propos de la loi, il ne la réécrit pas. Mais il contraint à une certaine intériorisation : la loi ordonne de jeter des pierres, très bien. Elle ne dit pas qui doit le faire. Alors voilà une indication : que ce soit une personne sans péché. C’est inviter à ne jamais séparer le regard sur soi du regard sur l’autre : la vraie miséricorde naît de la conscience de notre propre pauvreté, de nos propres manquements, de notre misère. La miséricorde, c’est un cœur né de la misère. C’est toujours vrai : on ne peut accuser un autre sans s’être regardé d’abord en vérité; on ne peut prétendre aider un autre à changer sans avoir d’abord réalisé que nous avions besoin de vivre le même changement; on ne peut prier pour la conversion de quelqu’un sans prier pour la sienne propre -et précisément !

      Je note que l’énoncé de cette sentence n’est fait qu’en passant. Vite, il retourne à son attitude, vers le bas, comme la femme. Ce qui compte, c’est d’être avec elle. Ce qui compte, c’est elle… Les réactions ne se font pas attendre : « Cependant ceux qui ont entendu sortent un par un, commençant par les plus anciens ([presbutéroï]). » Lancer une pierre, ce serait désormais se déclarer publiquement sans péché. C’est impossible, la loi le condamnerait comme un blasphème. Les plus expérimentés (ou les prêtres ?) le savent bien, ils savent qu’ils ne peuvent plus la lapider. Ils sortent du cercle.

     « Il est laissé seul, et la femme étant au milieu. » Jean suggère très discrètement qu’il est le seul à pouvoir rester, le seul sans péché. Sans aucune envie de lui jeter des pierres.  [kataléïpoo], c’est laisser, laisser derrière soi, délaisser, déserter. Mais c’est encore un [kata] : le verbe [léïpoo] seul signifie déjà laisser, délaisser. Avec son préfixe, il s’agit vraiment de laisser tomber, de lâcher quelqu’un de sorte qu’il tombe, qu’il se perde. Les accusateurs sont partis, mais pas comme ceux qui reconnaissent leur défaite : leur départ, c’est Jésus qui va tomber. C’est sa mort programmée. Mais c’est le moment où lui relève la femme, le seul sujet qui mérite son intérêt. « Mais se redressant Jésus lui dit : femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? -Personne, seigneur. – Moi non plus je ne te condamne pas. Va et à partir de maintenant ne pèche plus. » Il se redresse (c’est le même mot employé un peu plus haut, avec [ana-]), et la relève en deux temps : d’abord en lui faisant constater l’absence d’accusateurs, ensuite en la relançant dans la vie. A vrai dire, il ne s’agit plus seulement d’accusation, comme au début du récit (où c’était d’ailleurs Jésus qui en était l’objet), mais cette fois-ci le verbe est [katakrinoo] : juger, au sens de prononcer un jugement contre, condamner. Il s’agit de [krinoo], séparer, distinguer, trancher, mais [kata], en faisant tomber. Comme on coupe le morceau avarié et qu’on le jette, ainsi cette femme a-t-elle été traitée. Elle n’a jamais été que la part jetable, et d’avance jetée. Prise, elle était déjà morte, et à aucun moment il n’a été question qu’elle échappe. Jésus l’a sauvée de cela –au prix de la programmation de sa propre mort. Et il lui offre un nouveau départ, « à partir de maintenant« , il lui offre d’ « aller« , de marcher, de traverser. Tant de choses à vivre encore. Et de ne pas pécher, ni plus ni moins que tout le monde.

     Quel contraste, entre les rapports à une autre personne, de part et d’autre de cette femme. Elle se tient « au milieu« . Mais elle focalise sur elle deux regards antagonistes. L’un l’a guettée et saisie volontairement dans un acte répréhensible, la réduisant à cet acte, oubliant sa dignité, publiant sa faute, l’instrumentalisant, la tuant dans son âme avant même de la tuer dans son corps. L’autre n’a plus vu qu’elle au mépris de sa propre sécurité, il s’est mis plus bas qu’elle, il a rendu impossible qu’on lui porte atteinte, il lui a rendu l’estime d’elle-même, il lui a rouvert une vie. Que faisons-nous, quand nous saisissons la mauvaise action d’une personne, sinon enclencher le processus qui l’abaisse ?… Mais que faisons-nous aussi, quand nous restons malgré notre impuissance avec une personne blessée, sinon enclencher le processus par lequel elle se relève ?…

Manger, avec qui ? : dimanche 31 mars.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le texte qui nous est proposé aujourd’hui est dans la section qui suit celle où était pris le texte de la semaine dernière : il s’agissait d’une section où Jésus voyage, envoyant devant lui non seulement les Douze mais soixante-douze, partout où lui même va se rendre. Il s’agit maintenant d’un voyage où la destination de Jérusalem est systématiquement mentionnée (à partir de Lc.13,22). Là encore, Luc collectionne les récits et les discours, jusqu’à l’entrée à Jérusalem.

     Retraçons grossièrement le parcours de cette section-ci : Jésus déclare d’abord (Lc.13,22-35) que le salut est une chose difficile à obtenir, mais aussi qu’il sera offert au monde entier, il résiste à une menace des Pharisiens en confirmant son intention d’aller à Jérusalem et pleure sur cette dernière. Ensuite, Jésus se trouve chez un des chefs des Pharisiens (Lc.14,1-24) où les échanges sont tendus et le thème du dîner ouvert à tous développé. Le voici ensuite en route avec des foules (Lc.14,25-17,10), et Luc le fait s’adresser tour à tour aux uns et aux autres, et traitant justement de l’ouverture, nécessaire chez tous, à cette diversité, à cette universalité, qui se trouve autour de lui. Puis, « aux confins de la Samarie et de la Galilée« , c’est-à-dire justement là où l’on s’ouvre à l’au-delà du seul peuple d’Israël (Lc.17,11-18,34), la guérison de dix lépreux provoque une question des Pharisiens sur la venue du Royaume : la réponse entraîne des paroles sur la manière de l’attendre  ou d’y entrer, concluant sur la troisième et très ferme annonce aux Douze de la Passion. Enfin (Lc.18,35-19,27), c’est l’étape de Jéricho, la dernière avant Jérusalem. On voit que ce qui domine, ce sont les thèmes de l’universalité du salut et des implications de celle-ci –acceptée par les uns, souhaitée par d’autres, refusée par d’autres encore–, et des exigences que le mode dramatique d’accomplissement de ce salut créent pour ceux qui veulent être disciples.

     Notre texte est dans le troisième temps de cette grande section. Se tournant vers les foules indistinctes mais nombreuses, Jésus énonce à tous les conditions exigeantes pour être disciple, et il exhorte chacun à bien considérer ce choix et ses conséquences. Paradoxalement, ce discours qui devrait plutôt freiner les ardeurs fait s’approcher de lui des catégories de personnes qui font murmurer Pharisiens et scribes. A leur intention, Jésus énonce trois paraboles, celle dite de  » La brebis perdue », celle de « La drachme perdue » et celle du « Fils perdu » (ou du « Père miséricordieux », ou des « Deux fils »). C’est cette dernière qui nous est donnée, avec l’introduction aux trois pour la remettre en contexte.

Mon modeste commentaire :

     « Ils étaient cependant tous en train de s’approcher de lui, les publicains et les pécheurs, à l’écouter.«  Il y a de l’étonnement chez Luc. Le discours qui précède (ou la collection qu’il en fait) est vraiment décourageant pour quiconque voudrait suivre Jésus : le préférer à tous et même à sa propre vie, se demander si l’on a bien les ressources pour aller au bout d’un tel choix (sinon, mieux vaut renoncer), prendre le risque d’être rejeté parce qu’on s’est affadi… Des auditeurs « normaux » devraient prendre leurs distances. Et pourtant on constate une dynamique inverse : le verbe [én’guidzoo] signifie non seulement s’approcher, mais aussi s’activer, accélérer, et aussi être proche parent. On voit qu’il y a l’idée d’un empressement supplémentaire et fort autour de Jésus à la suite de ces paroles théoriquement décourageantes, d’un empressement qui ne craint pas l’assimilation, bien au contraire.

     Ceux qui sont le plus empressés autour de lui, ce sont des « publicains » et des « pécheurs« . Les premiers, rappelons-le encore une fois, ce sont des personnes qui ont acheté à ferme le droit de collecter l’impôt : en général, le Sénat romain ou le Prince décrètent annuellement le volume d’impôt qu’ils doivent retirer de chaque province, et ceux que l’on appelle les Publicains versent la somme demandée en échange du droit à se rembourser auprès des populations concernées, en requérant si nécessaire la force publique, et sans contrôle particulier des autorités sur les sommes prélevées. C’est donc une collaboration active avec l’occupant et une manière discutable, fort peu appréciée, de s’enrichir. Quant aux « pécheurs », rappelons-nous qu’il s’agit d’une catégorie socialo-religieuse : tous ceux qui ne sont pas « comme il faut » selon les gardiens des règles religieuses sont réputés pécheurs et on les fuit, on les proscrit, autant qu’il est possible. Comment se fait-il que ce soient précisément ces catégories de personnes qui soient le plus sensible à un discours exigeant ? Peut-être parce qu’ils ont déjà l’expérience, par le rejet dont ils sont l’objet, de la souffrance dans leur vie, parce qu’ils savent déjà par expérience que les choix ont un coût…

     En tous cas, ce rapprochement ne laisse pas indifférent : les Pharisiens et les Scribes, donc précisément les gardiens auto-proclamés des règles religieuses, murmurent. Ce qui ne passe pas, c’est que Jésus accueille favorablement, et mange avec ces publicains et ces pécheurs : qu’ils s’approchent et s’empressent, passe encore, au milieu des foules nombreuses il est difficile de s’écarter. Mais qu’il leur soit fait un accueil manifeste et explicite, que cela aille jusqu’au partage de la même table, c’est-à-dire jusqu’à la communion, c’est tout-à-fait intolérable. La commensalité a, dans toutes les cultures, été un signe d’établissement de liens sociaux et de la mise en scène de ces liens : manger ensemble, c’est prendre vie à la même source, c’est partager les mêmes valeurs, c’est manifester une volonté d’organiser la vie les uns avec les autres et jamais les uns sans les autres. Nous ressentons tous qu’il y a des personnes avec qui l’on aspire à prendre un repas… et d’autres avec qui on l’évite autant qu’on peut ! Alors manger avec ceux-là : quelle indignité, et quel renversement des valeurs ! Mais peut-on aspirer à ce que le monde entier soit « sauvé » (quel que soit le sens, difficile à préciser, de ce mot) sans que ce « monde entier » se rencontre ? C’est toute la question ! A côté de qui seras-tu assis au paradis ?…

     Jésus leur répond avec des paraboles, des fictions, dans lesquelles il est question de manger, justement. Les deux premières sont retirées de notre texte d’aujourd’hui : elles s’achèvent l’une comme l’autre par un banquet de réjouissances pris avec tous, dans une progression commencée puisque c’est d’abord une brebis parmi cent qui a été retrouvée, puis une drachme parmi dix. Maintenant ce sera un fils parmi deux. Et il sera question de banquet aussi, mais précisément, la question est posée, ce banquet sera-t-il pris avec tous ? « Un certain homme avait deux fils. » Le premier personnage nommé, c’est cet homme : il restera acteur d’un bout à l’autre de l’histoire, donc littérairement il est bien le « héros » de cette histoire, le personnage principal. Et tout son drame va se jouer avec les deux autres personnages, qui sont tour à tour prévalents dans chacune des parties de l’histoire. Il y a d’autres personnages, tout-à-fait secondaires, presque des figurants : des habitants d’un pays lointain, des gens pas très recommandables, un propriétaire de cochons, des serviteurs, des musiciens, les amis du fils aîné. Mais tout est focalisé dans cette première phrase : cet homme, qui « avait deux fils », aura-t-il toujours deux fils ? Et c’est toute la crainte, tout le tremblement de son cœur. Péguy écrit :

     «  [Cette âme] a fait trembler le cœur même de Dieu. Du tremblement de la crainte et du tremblement de l’espoir. Du tremblement même de la peur. Du tremblement d’une inquiétude –mortelle. Et ensuite, et ainsi, et aussi, de ce qui est lié à la crainte, à la peur, à l’inquiétude. De ce qui marche avec elles, de ce qui est lié à la crainte, à la peur, à l’inquiétude –d’une liaison indéliable, d’une liaison indéfaisable, temporelle, éternelle, d’un indéfaisable lien Elle a fait trembler le cœur de Dieu Du tremblement même de l’Espérance. » (Charles PEGUY, Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu).

Rembrandt - Le Fils prodigue
Six personnages dans ce tableau, avec un mouvement admirable ! Rembrandt a connu la situation qu’il évoque…

Notre homme va trembler, et l’inachèvement de cette histoire fait comprendre qu’il tremble encore. Et nous, pour qui tremblons-nous ?

     Parmi ces deux fils, le plus jeune ([néootérôs]) dit à son père : « Père, donne-moi la portion échue de la fortune ! » C’est la première fois que le nom de « père » est donné à cet homme dans l’histoire. Les circonstances n’en font pas un motif de réjouissance : ce que veut le plus jeune, c’est de l’argent. Il trouve dans ce nom de père ce qui oblige, en quelque manière, celui-ci. Ce nom n’est pas un nom d’affection mais un levier pour obtenir ce qu’il veut. Puisque tu es mon père, une part de tes biens sera un jour mienne : autant que ce soit tout de suite. Le plus jeune souhaite ouvertement anticiper la mort de son père, et profiter du seul motif qu’il retient d’un lien entre eux deux.

     « Et le père partage pour eux les ressources. » Pour eux : il ne sépare jamais ses deux fils. Ce qu’il fait, à la demande de l’un, il le fait au bénéfice des deux. Or ce qu’il fait, [diaïréoo tôn biôn], peut se traduire comme je viens de le faire, mais aussi « tranche sa vie » : les mots choisis de Luc laissent entendre jusqu’où va le consentement de cet homme. Il est déjà dans le don de soi, de sa vie. Pour ses fils il donne tout. On connaît la suite : le départ du plus jeune, son éloignement en pays inconnu, sa vie dispendieuse qui épuise tout son patrimoine. Petite remarque : la « vie de désordre » qu’il mène est littéralement « par une vie prodigue« , ce qui peut tout aussi bien se traduire « par une vie qui ne peut être sauvée« . Cette dernière tournure souligne à l’évidence le rapprochement entre ce fils, le plus jeune, et « les publicains et les pécheurs » dont la proximité provoque l’énoncé de la parabole. Survient la famine : [limôs], c’est d’abord la faim, le besoin de manger. Contrairement aux deux histoires précédentes, il n’y a pas de banquet au bout de l’errance du plus jeune, mais bien la faim. Il se retrouve embauché comme gardien de cochons, proximité évidemment horrifique pour les auditeurs et marquant la déchéance totale. Et il travaille manifestement pour une misère, puisqu’il reste avec le désir de manger la nourriture des cochons : toujours la faim, il ne peut même pas manger avec les bêtes, il n’est pas même digne de faire société avec elles !

     La situation provoque tout de même une changement, peu glorieux il est vrai : ressusciter la pensée de son père. « Or allant à l’intérieur de lui-même il dit : tant de salariés de mon père débordent de pains, quand moi, ici, je suis perdu de faim. Je me lève, je vais vers mon père et je lui dirai : père, j’ai péché envers le ciel et face à toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Fais de moi l’un de tes salariés. » Ce père jusque là mort à ses yeux, voici qu’il lui apparaît comme fournissant de quoi manger. Sans doute faut-il renoncer à sa qualité de fils : en tuant le père, il a tué le fils. Mais un ouvrier, c’est possible. On voit que le plus jeune des fils n’est pas exactement dans des dispositions de repentir. Tout juste pense-t-il qu’il peut jouer un peu sur la fibre paternelle en s’adressant à ce maître-là plutôt qu’à un autre. Quelque chose lui dit qu’il pourrait parvenir à être embauché là, moyennant une sorte de discours bien préparé, bien policé, où l’on reconnaît ses torts d’une manière très générale. Quant on a faim à ce point, on n’est plus trop regardant sur sa dignité. Le nom de père n’est toujours qu’un levier.

     Changement de point de vue, la caméra passe maintenant derrière l’épaule du père et regarde vers le lointain, avant de faire un très gros plan sur son visage : « Alors qu’il est encore lointain [c’est le même adjectif que pour le pays où est parti le plus jeune : on sent qu’il y est encore], tenu éloigné, le voit son père, et il est remué aux entrailles, et courant il se jette à son cou et le baise tendrement. » Le fils n’a pas encore quitté le pays mais déjà le regard du père le cherche. « tenu éloigné » ([apékhôntôs]) donne même l’impression que le regard du père a rejoint son fils avant qu’il soit rentré en lui-même et qu’il ait décidé de partir, quand il est encore prisonnier de sa situation. Il le voit et ses entrailles sont émues, retournées. Le mot est employé au sens propre pour les entrailles que l’on offre en sacrifice. Lui n’a jamais cessé d’être père, il n’a jamais cru à la disparition de son fils, il s’est usé les yeux à le chercher. Et il l’a trouvé. Et c’est bien lui qui fait le plus de chemin, car il court, il court vers celui qui se met à peine en marche dans sa direction, il court jusqu’à l’atteindre et se jette à son cou (le mot désigne précisément l’arrière de la nuque : on comprend qu’il passe sa main derrière la tête de son enfant et l’attire vers lui) et lui donne ce baiser tant attendu par lui, inattendu pour l’autre.

     La surprise est totale, parce que cette attitude est totalement imprévisible : dans l’antiquité, le père est la figure de référence, à lui sont dus les honneurs, et il les attend. Ce père-là oublie totalement sa dignité, lui aussi, du moins selon les canons du temps. Le fils essaie bien de débiter son discours, mais il n’arrive pas au bout, le père le coupe sans écouter le moins du monde. « Vite, sortez une robe longue, la mieux, et vêtez-le ! Donnez un anneau à sa main et des chaussures aux pieds. Apportez le veau, le gras, sacrifiez-le, qu’en mangeant nous nous réjouissions : mon fils que voilà était mort et il revit, il était perdu et il est retrouvé ! » Ils commencent les réjouissances. » La priorité du père est de rendre sa dignité à son fils. Mieux : de rendre sa dignité de fils au plus jeune. Il sera vêtu du vêtement n°1, il aura anneau à la main et chaussures aux pieds, il sera totalement rétabli. Restaurer sa dignité de fils, c’est restaurer pleinement leur relation : il veut être pour lui le père qu’il n’a jamais cessé d’être dans son propre esprit, même si le fils a effacé cette relation génétique. Il le ré-engendre.

     Et voilà le banquet : manger ensemble, c’est prendre vie à la même source, écrivions-nous plus haut. Les voilà qui reprennent vie ensemble, qui reprennent la même vie, qui partagent les mêmes valeurs, réorganisent leur vie l’un avec l’autre. C’est à sens unique : le fils n’a plus rien, il est vidé, exténué. Comment pourrait-il « contaminer » la vie du père dans ce partage et cette communion, quand il n’a plus rien à apporter ? Il revient d’entre les morts, il est de retour du néant. Et l’on voit en filigrane les publicains et les pécheurs mangeant avec Jésus.

     Mais l’histoire n’est pas finie. Il y avait le plus jeune, il y a l’autre, le plus ancien. En grec, [presbutérôs] : le même mot qui donne les presbytres ou les prêtres. Ce n’est pas un hasard non plus : Luc rend décidément les rapports de la parabole transparents avec le contexte où elle est produite. Pharisiens et scribes sont mis avec les prêtres, ils sont le « fils aîné ». Celui-là, de retour des champs, de colère ne veut pas rentrer. La belle histoire, avec l’invitation faite à tous pour finir bien, finira-t-elle bien ? Y aura-t-il une communion générale dans la même vie, dans la même joie ? Question on ne peut plus actuelle : pour être en vie, faut-il donc interdire certains ? Surgissent ces réfugiés africains qui, justement, ne peuvent plus se réfugier en Europe. Surgissent ces Syriens ou ces Afghans refusés en Europe orientale. Surgissent ces colonnes de quelques Guatémaltèques bloqués par un mur. De toutes part, la même proclamation : on ne peut pas vivre avec vous, si vous venez à notre table nous allons mourir, il n’y aura pas assez pour vous et pour nous !  Le banquet final est mal parti….

    « Mais son père en sortant l’invite« . A la rencontre du premier il a couru, à la rencontre de celui-ci il sort aussi. L’aîné éclate : « Voilà tant d’année que je suis ton esclave et jamais je n’ai outrepassé ton commandement, et à moi jamais tu n’as donné un chevreau afin qu’avec mes amis je festoie… » La colère dévoile le cœur. Les mots de l’aîné sont surprenants ! Il parle d’être l’esclave du père ! Car c’est bien le sens précis du verbe [douléouoo] qu’il emploie. On découvre que ce fils, qui n’est jamais parti, ne s’est jamais senti un fils. Il a eu un comportement d’esclave. Les commandements du père ont été sa loi, et toute son attention s’est portée là. On entend chez Luc les échos de Paul, avec qui il a vécu longtemps : la Loi a soumis à un esclavage, mais il faut passer à la liberté de fils. Et puis revoilà le banquet : jamais de banquet pour moi, dit l’aîné : j’aurais voulu me réjouir avec mes amis… mais pas avec son père. Il voulait bien une vie, mais pas l’avoir en commun avec son père. L’attachement à la règle est peut-être le pire obstacle intérieur pour s’ouvrir à un père…. ou pour en être un.

     Et il continue : « …Mais quand ton fils que voilà, lui qui t’a mangé ton bien avec des prostituées, revient, tu sacrifies pour lui le veau gras ! » Dans toutes les familles qui en ont les moyens, il y a de ces rituels où l’on nourrit une bête pour LA grande occasion, où l’on fait une réserve pour LE grand évènement. On ne sait pas toujours quel sera cet évènement, mais on veut être prêt. Au dépit du fils aîné, LE grand évènement, c’est le retour de « le fils, [le] tien, celui-là« , celui qui a dévoré ton bien, ta vie, avec des prostituées. Celui qu’il faudrait fuir, celui dont il faudrait éviter la compagnie, ne serait-ce que pour ne pas être assimilé aux compagnies précédentes, celui qui nous a, nous, déshonorés, voilà qu’il est accueilli comme le plus précieux ! Il a partagé la vie et les valeurs de personnes inacceptables, et toi, tu partages à ton tour par un repas cette vie et ces valeurs !

     Ces mots, mais aussi la réponse du père, tendent un miroir clair aux Pharisiens et aux scribes, aux « gens biens qui font tout ce qu’il faut en matière de religion ». « Enfant, toi, toujours avec moi tu es, et tout ce qui est mien est tien. » Le voilà lui aussi rétabli dans sa dignité de fils, comme l’autre, malgré sa colère et son refus d’entrer, son refus de partager lui aussi la vie du père. Toujours et partout, le père a son fils avec lui : c’était comme pour l’autre, aucun des deux n’a jamais quitté son cœur. Mais il faut aussi que cette relation de père à fils soit honorée, vécue, des deux côtés. Il le faut pour le fils : la vie lui vient du père, c’est dans sa maison qu’est le banquet. Le fils voulait un chevreau, même plus : il n’avait qu’à prendre. C’était à lui. Mais dans sa tête, était-il un fils ? Lui qui se comprenait à distance, comme un esclave… Et puis le père lui redit la phrase qu’il a dite aux serviteurs, mais cette fois-ci il dit « ton frère » : ce n’est pas que mon fils, c’est ton frère. Si tu es mon fils, si tu veux bien être mon fils, tu partageras la même émotion qui est la mienne, car c’est ton frère qui était mort et qui est revenu à la vie.

     Nous sommes ici conduits comme à la racine du jugement porté sur les autres et qui tue : la racine, c’est de ne pas se situer dans la relation à dieu comme il nous situe lui même. Comme des fils. Vouloir être « dans les règles » est un faux repère, ce qui compte c’est le banquet, ce qui compte c’est le partage de la même vie, ce qui compte c’est d’être inconditionnellement en famille avec lui. Là est la source qui permet d’accueillir vraiment l’autre comme le frère qu’il est. Quand nous nous rendrons compte que nous sommes tous partis de la maison, et qu’à la rencontre de tous il est sorti, alors nous accueillerons l’autre comme le frère qu’il est.

Dieu ne punit pas : dimanche 24 mars

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voici maintenant dans une nouvelle grande section du témoignage de Luc, inaugurée par une approche encore nouvelle par Jésus de son ministère prophétique : ce ne sont plus seulement les Douze qu’il envoie, mais encore soixante-dix autres, deux par deux, envoyés systématiquement en avant dans tout lieu où il doit venir. On sait depuis la grande section précédente qu’il a pris résolument le chemin de Jérusalem, mais on n’aura pas d’autre indication topographique de son voyage, et Luc collectionne les récits.

     Pour en retracer en gros le schéma, voici quelques indications : 1) Les soixante-dix sont envoyés avec les recommandations d’usage, ils reviennent, racontent et Jésus réagit, suite à quoi un homme l’interroge sur le plus grand commandement ce qui conduit à la parabole du Bon Samaritain. 2) Jésus entre dans un village et est reçu chez Marthe et Marie. 3) Ailleurs, il enseigne sur la prière; puis, suite à un exorcisme, il réagit à une accusation d’être du parti des démons.  4) Vient une controverse avec des autorités religieuses, suite à un discours fait aux foules, et qui s’achève par un avertissement vis-vis de ces mêmes autorités et aux poursuites qu’elles peuvent engager, d’abord à des foules plus nombreuses encore, ensuite aux disciples en particulier.

     Le déroulement par Luc des récits continue encore jusqu’à l’approche de Jérusalem, mais c’est à l’issue de ce dernier moment, comme une conclusion à ses avertissements, que vient notre présent récit. Il se présente d’ailleurs comme un diptyque : d’une part une réaction à une information soudaine, d’autre part une parabole. Il faut sans doute garder à l’esprit, en abordant notre texte, ce caractère conclusif à tout un développement, à l’adresse tantôt de tous tantôt des disciples, invitant à se garder de l’approche et de l’hypocrisie des pharisiens et autres docteurs de la Loi.

Mon modeste commentaire :

     Le premier volet de notre texte est donc la réaction de Jésus à une information soudaine. « Or certains sont là dans le même moment, l’informant au sujet des Galiléens, ceux dont Pilate avait mêlé le sang à leurs propres sacrifices. » Les historiens anciens n’ont pas gardé trace de ce « fait divers », et il est difficile d’en savoir plus. Pilate, dont on sait qu’il n’était pas un tendre, a sans doute fait massacrer des personnes au moment où elles offraient un sacrifice rituel d’animaux, de sorte que les sangs s’en sont trouvés mêlés, avec une portée symbolique forcément frappante : les offrants deviennent eux-mêmes offerts, mais aussi le sacrifice devient transgressif en devenant un sacrifice humain. Le fait qu’il s’agisse de Galiléens a deux incidences : la première est un lien créé avec Jésus lui-même, qui est Galiléen. La seconde est la réputation de ceux-ci, notamment aux yeux des Pharisiens : les Galiléens sont habitants d’une région déjà bien mêlées aux étrangers, on ne sait pas trop s’ils sont de « vrais Juifs », car bien des « sang-mêlés » se sont installés en Galilée au retour d’exil (et Matthieu parle de la « Galilée des Nations »)…

     Tout cela interroge du coup sur la motivation de ceux qui font à Jésus cette annonce. Luc ne nous dit pas de qui il s’agit, mais l’auditoire apparaît très varié. Précédemment (en Lc.12,22), Jésus s’est adressé « à ses disciples » après avoir eu maille à partir avec Pharisiens et docteurs de la Loi. Un peu plus loin (Lc.12,41), Pierre lui a demandé : « c’est pour nous que tu dis cette parabole, ou aussi pour tous ?« , mais il n’a pas obtenu de réponse expresse. En revanche, immédiatement avant notre passage (Lc.12,54), il s’adresse « aussi aux foules« , les provoquant d’une part à ouvrir les yeux sur le sens du temps présent et les signes qui le révèlent, d’autre part à juger par eux-mêmes  de « ce qui est juste » et à rechercher l’accord et la conciliation avec les adversaires avant d’arriver chez le juge. Les informateurs sont-ils donc des adversaires de Jésus (il y en a aussi parmi les auditeurs) qui veulent faire planer sur lui une menace en racontant ce que Pilate fait aux Galiléens ? Sont-ils du parti des Pharisiens, voulant faire remarquer où conduit l’impureté religieuse, dont les Galiléens sont des figures emblématiques ? Sont-ils simplement des membres de la foule réagissant aux questions provocantes de Jésus, et voulant montrer qu’ils savent repérer des « signes » dans le temps présent ? Difficile à dire…

     En tous cas, la réaction de Jésus semble ignorer, peut-être volontairement, l’hypothèse de la menace personnelle, et honorer à la fois les deux autres hypothèses. Je ne peux m’empêcher de penser que lui-même ne sait pas la motivation des intervenants, et réagit « tous azimuts », en choisissant de ne pas se laisser impressionner quoi qu’il en soit. Il leur renvoie en effet une question qui a tout de la remise en question : « Pensez-vous que ces Galiléens-ci se soient montrés plus pécheurs que tous les Galiléens, qu’ils aient subi de telles choses ? » L’issue fatale, l’horreur de celle-ci, induit sans doute dans l’esprit de beaucoup une interrogation. C’est encore le cas aujourd’hui : quand il arrive quelque chose de frappant, on cherche assez spontanément les responsabilités. C’est la faute de qui ? Voilà le tour d’esprit du jugement qui fait surface. Or c’est justement ce tour d’esprit qui est frontalement remis en cause par Jésus. L’équation « Galiléens = pécheurs » n’explique rien, ou alors tous les Galiléens auraient dû subir le même sort.

     L’idée aussi d’une « justice immanente » est remise frontalement en cause : celle selon laquelle les malheurs qui arrivent sont des châtiments (divins). Nous méritons ce qui nous arrive. Mais non, il n’est pas question de mérite. « Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés. » Pas de justice immanente, mais bien l’universalité de la condition de pécheur. Et l’indice en est précisément ce tour d’esprit qui fait juger : c’est de cette manière de voir avant tout qu’il faut changer. [métanôéoo], que l’on traduit couramment par se convertir, veut dire étymologiquement changer sa pensée ou changer d’esprit. Il y a bien une leçon à tirer de ce fait divers, à condition de bien distinguer. Non, les malheurs qui arrivent à certains ne sont pas des punitions divines. Mais oui, les péchés entraînent bien vers une catastrophe, et c’est pourquoi il est urgent de changer d’état d’esprit, et notamment les uns envers les autres. Car juger les autres, c’est aussi me justifier moi-même : si je décerne les bons et les mauvais points, c’est que de mon côté je suis intouchable.

     Nous sommes au coeur du reproche fait par Jésus aux Pharisiens, et qui fait d’eux d’irréconciliables adversaires de Jésus. Selon les Pharisiens, les pécheurs sont une catégorie sociale -d’autres qu’eux- et il importe de se tenir loin des pécheurs pour se tenir loin du péché. Le péché est une accusation dont il ne faut surtout pas être comptable, c’est même une condamnation. Selon Jésus, le péché est une division qui passe par tous les coeurs, et c’est une double bonne nouvelle ! D’abord parce qu’elle ne divise pas les hommes entre eux mais les fait au contraire compagnons de misère et appelle à l’entraide, ensuite parce que si le péché est dans le coeur, la condition de pécheur est modifiable, on peut changer -car le coeur est justement le lieu du changement, de la volonté, de la résolution. D’un côté, ceux qui accusent : « Tu es  pécheur ! », de l’autre, ceux qui reconnaissent : « J’ai péché… » et je veux changer…

     Et il insiste encore :  » Ou ces dix-huit-là, sur qui est tombée la tour, à Siloé –et elle les a tués–, croyez-vous qu’ils étaient en dette plus que tous les hommes habitant Jérusalem ? Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés. » On change les conditions, mais la conclusion est mot pour mot la même. Il s’agit toujours d’un « fait divers », comme disent les journaux, cependant il ne s’agit plus de gens soupçonnables mais bien d’habitants de Jérusalem. On pensait à l’époque (et certains pensent toujours aujourd’hui) que Jérusalem est le lieu d’où surgira le Messie : habiter Jérusalem, voire être enterré à Jérusalem, c’est être dans la proximité du Messie, c’est faire partie des justes. Ceux-là non plus n’étaient ni moins justes ni plus pécheurs que les autres. Pas de justice immanente donc, pas de châtiment divin.

     Un petit ajout au passage. Se retirer cette idée de la tête (et elle y est plus qu’on ne croit !), c’est aussi renoncer à se dire : tant qu’il ne m’arrive rien, c’est que je suis tout de même dans les limites acceptables. Des sociologues ont enquêté et montré que des athées ou des agnostiques déclarés étaient plus rigoureux sur le plan de l’observation de leur repères moraux que des croyants : ceux-ci gardent dans l’esprit que si une action n’est pas impossible à accomplir, elle peut tout de même se faire et que Dieu pardonnera bien… « Non, vous dis-je, mais si vous ne changez-pas-votre-manière-de-voir, tous semblablement vous serez dévastés ». La question n’est pas que la miséricorde a des limites, en vérité elle n’en a pas. La question est que, miséricordieusement, nous sommes avertis que cette manière de penser est dévastatrice et conduit à la catastrophe. Il me semble que nous avons aujourd’hui hélas des exemples trop évidents qu’une fausse vision de la miséricorde conduit à la catastrophe : c’est exactement ce qui se passe pour les responsables ecclésiaux…

     Deuxième volet du diptyque, une parabole dont Jésus a l’initiative. Elle porte précisément sur la miséricorde. Les faits sont simples : « C’était un figuier qu’avait quelqu’un, planté dans sa vigne, et il vint cherchant du fruit sur lui, et n’en trouva pas. Du coup il dit au vigneron : voici trois ans que je viens cherchant du fruit dans ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le ! En vue de quoi, en effet, laisse-t-il inactif la terre ?… » Le figuier est un arbre fruitier, il peut donner deux fois dans l’année : au printemps et en fin d’été. Légitimement, le propriétaire vient chercher du fruit. Il n’y a pas de quantité imposée, le mot « fruit » est dans sa forme la plus générique possible, sans déterminant. Mais rien. Et cela trois ans de suite. L’ordre est on-ne-peut-plus légitime de se débarrasser de cet arbre, tout jardinier conclurait de cette expérience que ce figuier doit être remplacé. La dernière question ne manque pas de profondeur : le figuier ne donne rien et pourtant il reçoit. Que fait-il de ce qu’il reçoit ? La traduction « …épuise-t-il le sol ? » me paraît un rien à côté. Elle sous-entend que le sol donne, mais a de moins en moins à donner. Le verbe que Luc emploie ne dit pas cela : [katargéoo], c’est laisser inactif ou encore annuler, abroger, abolir quand il s’agit d’une loi. C’est un mot surprenant concernant un arbre ! En tous cas, il ne dit pas que le don s’épuise, c’est-à-dire diminue, devient de moins en moins abondant. Il dit au contraire qu’il n’en fait rien, que la vigueur du don ne reçoit pas de débouché, ne mène à rien, est annulée.

Figuier

     On devine mieux, du coup, par ce mot inattendu et plutôt inapproprié dans ce contexte, la portée de la parabole. La fameuse attitude de jugement dont il a été question, l’esprit hypocrite des Pharisiens, annule le don qui leur est fait. Et le premier don qui leur a été fait, c’est précisément la Loi (et là, le verbe employé trouve son juste contexte d’emploi). Elle est la terre dans laquelle ils sont plantés, dans la vigne d’Israël, et ils devraient porter son fruit. Mais tel n’est pas le cas, ils font en sorte, à cause de l’esprit qui les habite, d’annuler la Loi, le don du dieu qui a la puissance de pousser tout homme à fructification. Et cela va à la catastrophe, « coupe-le !« . Rappelons-nous que ce qui a provoqué toutes ces mises en garde à propos des Pharisiens, c’est que l’un d’entre eux ait invité Jésus à manger, mais qu’il se soit arrêté au fait qu’il ne faisait pas les ablutions rituelles : c’était briser (« coupe-le !« ) un beau mouvement d’hospitalité, c’était absolutiser une coutume propre aux Pharisiens en en faisant une Loi, coutume dont le but était d’ériger une « haie » entre les observants et les autres, les maudits, les pécheurs.

     La parabole ne s’arrête pourtant pas là, car le vigneron répond : « Seigneur, laisse-le encore cette année-ci, jusqu’à ce que je sarcle autour de lui et mette du fumier. Et s’il venait à faire du fruit ? Mais si non, en ce cas tu le couperas. » La voilà la miséricorde : un don supplémentaire, un don qui se fait justement du côté du don précédent : c’est la terre qui est bêchée, sarclée, remuée, aérée, nourrie avec du fumier. Comme si c’était la terre qui était insuffisante. Ce n’est pas une nouvelle disposition qui ferait du figuier un arbre d’ornement, dispensé de produire son fruit. La miséricorde est bien un don nouveau qui vient renouveler, éclairer, aérer le don précédent : c’est l’œuvre prophétique de Jésus, justement. Il redonne un regard nouveau sur la Loi, il lui redonne de l’air, il en fait une nourriture plus riche : les Pharisiens, et ceux qui partagent leur esprit, en retireront-ils ce qu’il faut pour désormais porter fruit ? Car ils peuvent toujours l’annuler. Le délai n’est pas une tolérance à pécher encore, c’est-à-dire à rester dans la même fermeture d’esprit (désolé, je suis contraint de re-préciser à chaque fois : mais on a tellement dévoyé la notion de péché, bonne nouvelle au départ, en s’en servant comme un instrument de pouvoir par la culpabilisation…) : c’est le temps d’un ministère supplémentaire, celui de Jésus, celui de l’ouvrier de la vigne. La miséricorde de dieu, c’est d’augmenter encore le don fait. A l’homme, reste toujours à laisser le don fructifier. Ou pas.