Pourquoi lire l’évangile ? : dimanche 27 janvier.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous avons aujourd’hui un conglomérat de deux textes : l’un constitue en quelque sorte la préface de l’œuvre de Luc (Lc.1,1-4), l’autre commence le récit du ministère public de Jésus (Lc.4,14-21). Fort heureusement, chacun des deux passages est continu.

     L’œuvre de Luc est en deux volumes : nous connaissons le premier sous le nom d’Evangile selon s.Luc, le second sous celui d’Actes des Apôtres. Mais il faut garder en tête qu’il s’agit d’une seule œuvre, et je ne saurais trop conseiller à chacun de s’asseoir dans un bon fauteuil, avec peut-être un bon thé ou un bon rhum, un jour favorable, et d’enchaîner la lecture de ces deux ouvrages comme n’en formant qu’un seul, c’est une belle et fort enrichissante expérience. Ces deux volumes s’articulent autour de ce que nous appelons « l’Ascension », qui est racontée en conclusion du premier et en introduction du second. Envisager la totalité de l’œuvre de Luc permet de percevoir qu’il organise sa matière comme une progressive montée vers Jérusalem, puis la Croix, puis le ciel, et une progressive descente depuis le ciel vers Jérusalem, puis la Samarie, puis toute la terre. Luc a une vision construite du temps et de l’histoire comme un totalité, avec un point central qui lui donne son sens.

     Mais après ces quatre versets de préface (auxquels répondront trois versets de rappels, au début des Actes), il place d’abord les fameux « évangiles de l’enfance », dont nous avons déjà parlé, puis une entrée de Jésus dans le ministère, dont nous avons déjà parlée aussi, présentée comme un effacement du Baptiste et une entrée en scène de Jésus :  elle conduit ce dernier au désert puis en Galilée où tout commence, et voilà notre deuxième texte. Il est d’abord constitué (vv.14-15) d’un sommaire général, puis d’un premier épisode dont nous n’avons que le début.

     C’est que Luc commence sa narration détaillée du ministère de Jésus à Nazareth, avant de la poursuivre à Capharnaüm (tout en mentionnant qu’elle a déjà eu lieu à Capharnaüm, puisque les habitants de Nazareth disent : « tout ce qui est arrivé à Capharnaüm, fais-le donc ici, dans ta patrie » : ils font donc référence a des évnements qui ont déjà eu lieu, à Capharnaüm). Et l’épisode de Nazareth est en trois temps : d’abord une prise de parole dont Jésus a l’initiative, ensuite la réaction de l’auditoire et la conclusion de Jésus sur l’absence d’accueil d’un prophète dans sa patrie, enfin une tentative de le précipiter (une tentative de meurtre) qui échoue sur son attitude libre et décidée. Nous n’aurons que le premier temps cette fois, mais la suite et la fin de l’épisode dimanche prochain. Ce n’est pas si mal.

Mon modeste commentaire :

     Luc s’explique pour commencer sur sa motivation à écrire, ce qui va nous faire réfléchir par contrecoup sur notre propre motivation à lire : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des faits accomplis parmi nous… » Nous connaissons, nous, « les quatre évangiles », mais à l’époque de Luc, ce n’est pas tout-à-fait aussi simple. Il commence à y avoir de nombreuses traces écrites, totales ou partielles, rapportant des évènements concernant Jésus. Certains de ces écrits nous sont conservés sous le nom d’ « évangiles », d’autres sous le nom d’apocryphes (littéralement « écrits cachés »). C’est la vie des Eglises qui va retenir certains de ces écrits comme base pour leur foi  et en laisser d’autres de côté. Mais à l’époque de Luc, on n’en est pas encore là, il y a seulement une multiplication d’écrits en train de se constituer et, pour certains, de circuler. Luc s’intéresse-t-il à tous ces écrits ? Il dit que tous ne l’intéressent pas au même titre : la base des écrits que Luc considère, ce sont des [pragmata], les choses faites, les actions entreprises, les agissements ou même très généralement les choses. Ces « choses faites » sont accomplies, littéralement : portées à leur accomplissement, mais on pourrait aussi traduire le mot par assurées.

     C’est peut-être déjà un premier tri : Luc ne s’intéresse pas aux légendes, aux faits prétendus mais fantaisistes. Ou alors, il veut dire que ces « choses faites » ont déjà été suivies de leurs conséquences. Dans ce simple fait, il y a déjà un monde, pour ceux qui écrivent aujourd’hui : écrivains, enquêteurs, journalistes, éditorialistes, blogueurs… Des faits, c’est-à-dire des faits vérifiés, établis par une honnête investigation plutôt que des rumeurs répétées, enquêtes et contrenquêtes. Et des faits liés à leurs conséquences, donc remis en perspective. Liés à leurs conséquences, donc peut-être pas évoqués trop vite, avec pour seule angoisse le scoop plutôt que le vrai (alors que les deux ne s’opposent pas !). Ce serait bien…

    Le « nous » est plus difficile à cerner : est-ce une complicité que Luc veut établir avec ses lecteurs ? Est-ce une communauté croyante dont il fait partie ? En ce cas, Luc écrirait pour conforter ceux qui sont déjà convaincus autrement. Est-ce un « nous » qui englobe toute l’humanité de ces régions ? En ce cas, Luc écrirait avec la perspective d’éclairer pour tous le sens d’événements dont ils ont pu être témoins plus ou moins proches, sans les saisir. En tous cas, « beaucoup » ont parlé de tout cela, et même ils ont « mis la main à » une narration  mise en ordre.  C’est là peut-être le secret de sa motivation : mettre en ordre, c’est interpréter, c’est donner un sens. Suivant l’ordre que l’on choisit, on construit une image dans l’esprit de son lecteur,  de même que l’ordre selon lequel on pose les tesselles dessine une mosaïque ou bien une autre (c’est pourquoi je suis toujours mal à l’aise avec les découpages, sauts d’ouvrages, retours en arrière, etc. que l’on fait subir à nos textes). Et là, Luc constate peut-être que les mises en récit ne produisent pas toutes l’image qu’il porte, lui, en son cœur.

     Il me semble que cela amène déjà une première réflexion sur ce que nous venons chercher comme lecteur. A condition, bien sûr, d’aborder l’œuvre dans son ensemble et dans l’ordre dans laquelle elle est rédigée, va se dessiner en nous, à la lecture de l’évangile, un certain portrait de Jésus et de ce qu’il a fait, une certaine image et un certain déploiement de l’initiative de Dieu dans l’histoire des hommes. Ce qui est revendiqué par l’auteur est ouvertement partiel. Et nous, qu’y cherchons-nous ? Nous sommes invités à y chercher aussi « un certain regard ».  Jésus n’a rien écrit, rien laissé. L’évangile de Luc, les autres aussi sans doute, sont UN moyen, parmi d’autres, de le regarder, de le considérer. Mais notre foi a une chance absolument fabuleuse (si l’on me passe ces deux expressions plutôt inadéquates), c’est de s’appuyer non pas sur un seul témoignage, mais sur plusieurs. Nos textes fondateurs ne ferment pas le sujet, ils ne revendiquent pas l’épuisement de la « matière » dont ils traitent, ils veulent seulement y ouvrir. « Tout » n’est pas dans les évangiles.

     L’expérience de chacun est légitime, dût-elle se confronter de manière privilégiée à ces quatre témoignages écrits : mieux, elle est non seulement légitime mais nécessaire ! Le point crucial, cardinal, de l’œuvre de Luc, « l’Ascension », n’est pour lui que la fin de la visibilité de Jésus-passé-en-Dieu, non la fin de sa présence, et toute la pédagogie des apparitions a pour but d’apprendre au croyant à le reconnaître alors même qu’il ne le voit pas : « leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. » Il est toujours là, et chacun peut expérimenter sa présence. Lire l’évangile, c’est pour moi, pour « nous » peut-être, découvrir ce que « un » a dit de Jésus, non pour remplacer mais pour corroborer ou compléter ce que moi, nous, lecteur(s), peu(ven)t par ailleurs connaître de lui dans une expérience personnelle.

     De manière plus large encore, il me semble que nous sommes interrogés à propos de toutes nos lectures. Sommes-nous conscients que ce que nous lisons forme en nous des images ? Oui, au fond nous en sommes conscients, mais comment réagissons-nous ? Cela nous conduit-il à ouvrir et diversifier nos lectures, afin nous aussi de chercher et vérifier, et corriger nos images ? Il y a aussi une tendance à ne lire que ce qui corrobore nos images… Hélas ! J’avoue que je suis parfois atterré par l’entre-soi qui se développe sur les réseaux sociaux, cette tendance à ne même plus chercher à comprendre, parfois à ne même plus lire, des écrits qui ne corroborent pas nos images.

     Luc ajoute cependant une précision qui n’est pas anodine, il parle des « choses faites », « comme nous les ont transmises ceux qui les ont vues depuis le début et sont devenus serviteurs de la parole,… » Il veut ne prendre en compte que les témoignages oculaires, c’est son éthique d’historien, ou du moins de narrateur. Il nous livre ses sources, celles qu’il sélectionne. Il a pourtant suivi Paul pendant une bonne partie de sa vie, Paul qui n’a pas connu Jésus pendant ses pérégrinations mais est venu plus tard à lui et de la position adverse, Paul qui revendique néanmoins une authentique autorité d’apôtre. Paul qui fonde son action sur son expérience de Jésus, une expérience différente et hautement personnelle. Mais Luc a maintenant quitté Paul (qui devait être à plus d’un égard assez insupportable !!). Eh bien, l’heure est venue justement de confronter cette expérience aux données des témoins oculaires. Dans l’itinéraire du croyant, il faut en passer par là. Je ne peux pas décider que « mon » Jésus est comme-ci ou comme-ça, il y a des données incontournables : encore une fois, cela n’illégitime pas l’expérience personnelle, mais l’appelle voire la présuppose au contraire.

     Ces témoins oculaires sont eux-mêmes sélectionnés, on ne pourra pas faire reproche à Luc de ne pas nous avoir dit comment il s’y était pris ! D’abord, il a pris les témoignage de ceux qui ont été témoins « depuis le commencement« . L’expression est exactement la même que celle de son collègue Jean, lorsque celui-ci évoque ce qui précède encore l’origine du monde, mais ici c’est sans doute avec un autre sens. Je rapproche cette expression de celle que Luc met dans la bouche de Pierre, lorsqu’il est question de choisir un successeur à Judas : il faudra quelqu’un, dit-il, « qui ait été parmi nous dans tous ces temps entre l’entrée et la sortie de parmi nous du seigneur Jésus, en commençant par le baptême de Jean jusqu’aux jours où il a été repris d’entre nous… » On voit que pour Luc, l’entrée et le commencement de ces « choses faites », c’est le baptême de Jean.  Il se tisse à son avis tout un ensemble entre ces deux moments extrêmes, un ensemble qui a une force et qui dit quelque chose, un ensemble qui constitue une parole.

     Et puis, autre critère, il prend en compte la parole de ces témoins pour qui cette parole a été transformante, qui sont devenus « serviteurs de la parole. » [hupèèrétèès], c’est d’abord un rameur, un homme d’équipage sous les ordres d’un patron ; par extension, le mot désigne tout homme sous les ordres d’un autre. Autrement dit, l’exigence de Luc, ce qui accrédite certains  témoins oculaires parmi d’autres, c’est le fait qu’ils aient non seulement perçu que toutes ces « choses faites » constituaient une parole, disaient quelque chose, mais encore qu’ils aient choisi de se mettre sous les ordres de cette parole, de ce nouvel ordre des choses, de cette nouvelle manière de comprendre, d’envisager la vie, l’existence, le rapport aux autres, le monde, etc.

     Ce point aussi m’interroge, moi lecteur : ne m’invite-t-il pas moi aussi à chercher à saisir une parole, quelque chose qui m’est dit dans ma propre expérience de Jésus, autant que dans les « choses faites » que d’autres me racontent, et d’y obéir à mon tour ? Obéir, quel beau mot -qui fait peur, parfois. Il ne s’agit pas d’une obéissance « militaire », du genre « fais ce qu’on te dit, tu comprendras plus tard » : ob-audire, c’est écouter ce qu’il y a en-dessous, se rendre attentif au sens profond, écouter au sens de faire passer en actes. C’est une ouverture de l’intelligence pour un consentement de la volonté. Je suis invité à cherche à lire ma propre vie, dans son contexte, dans ses relations, comme déployant une parole à accomplir, comme le lieu d’un chant profond avec lequel faire chœur et sur lequel danser. Et la lecture de l’évangile, des quatre évangiles, pour m’ouvrir en liberté au cinquième évangile qu’est ma propre vie, cette lecture est là pour me rendre sensible à cette parole profonde, pour l’aider à trouver la « note », son timbre, sa tonalité, sa tessiture…

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     La décision de Luc peut paraître surprenante : beaucoup ont entrepris déjà cela, mais pour cette raison, « il m’a paru bon à moi aussi, qui ait tout scruté depuis l’origine avec précision, de l’écrire en ordre pour toi, excellent Théophile… » Beaucoup l’ont fait, donc je le fais aussi. Abondance sur le marché ! Mais c’est bien dans la logique de ce que nous avons déjà découvert : un témoignage de plus, une mise en récit de plus, n’est pas pour nuire bien au contraire, et c’est la logique même de l’évangile. L’originalité revendiquée de Luc, c’est d’avoir « suivi avec attention, ou de près« , et ce [anoothén], depuis le commencement ou d’en-haut. Il revendique aussi la totalité, [passine] et l’exactitude [akriboos]. Et il va écrire « en ordre », il ne dit pas lequel. Peut-être, cher lecteur, « excellent Théophile » (=celui qui aime dieu), ne faut-il pas immédiatement penser à l’ordre chronologique ? Il peut y avoir tant d’ordres différents dans un récit…

     Quel est donc le but de cette mise en ordre propre à Luc ? Il avoue un but : « … afin que tu reconnaisses, au sujet des paroles dont tu as été instruit, leur solidité. » Toujours cette parole : décidément, Luc écrit pour quelqu’un à condition que sa parole écrite ne soit pas pour son lecteur la première parole. Si j’aborde l’évangile de Luc sans ce préalable personnel sus-évoqué, son œuvre sera inopérante. Cette parole a constitué une « instruction de vive voix ». Peut-être faudrait-il toujours échanger AVANT d’ouvrir l’évangile, plutôt qu’après, afin qu’un échange, si possible de vive voix, précède et ouvre au contenu du témoignage écrit. En général, on le fait dans l’autre sens… Et il y a aura alors un effet boomerang : l’écrit va permettre de reconnaître, au sens d’un examen, d’un arbitrage, l’ [asphaléïa] de cette parole échangée, de cette parole profonde perçue dans la vie : le fait de ne pas glisser, la stabilité, la sûreté, mais aussi le refuge et l’abri vis-à-vis de ce qui fait peur ou de l’adversité. L’ordre choisi par Luc est peut-être un ordre pédagogique, initiatique, ou bien (ce qui n’est pas contradictoire) un ordre dynamique.

     Finalement, il me semble que lire l’évangile suppose déjà une recherche et un échange : recherche d’une parole profonde qui se construit dans ma vie, échange avec d’autres d’une parole vivante et vivifiante. A cette condition, la lecture va me renvoyer soit une contestation, soit une confirmation, elle va me permettre de continuer ce chemin intérieur et ce chemin d’échange sans dérapage et avec persévérance. Ami lecteur, je m’en tiens là, j’ai déjà été bien long. Et toi, pourquoi lis-tu ?

Œuvrer à la joie : dimanche 20 janvier.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Je suis un vieux bonhomme. J’ai vécu bien des choses depuis que, dans ma jeunesse, j’ai fait cette extraordinaire rencontre avec l’homme qui a changé ma vie, et pas seulement ma vie : il a tout changé ! Oh, le monde est bien toujours le même, les hommes en général ont toujours les mêmes occupations et préoccupations, et pourtant j’ai la certitude qu’un monde nouveau a commencé. Et je ne cesse de regarder ce monde avec un regard neuf, un regard en renouvellement permanent. Et je suis heureux, je suis en joie, parce que je peux vous dire ce qui me tient le plus à cœur.

     J’ai beau être vieux, très vieux même, je peux vous dire que je me sens toujours jeune, pas dans mon vieux corps, mais… dans mes yeux ! Parce qu’il n’a jamais cessé de me surprendre, ce Jésus. Il me surprenait dans ce qu’il disait, c’était tellement nouveau ! Il me surprenait dans ses gestes, dans ses actions. On ne savait jamais ce qu’il allait faire, il n’y avait que lui qui savait bien ce qu’il allait faire, et il avait l’art de le mettre en scène, il savait bien qu’il allait surprendre et il le préparait… Il m’a surpris par sa mort, je ne pensais pas que ce serait aussi terrible. Et il m’a surpris parce que ce n’était pas la fin ! Soudain il était de nouveau là, au milieu de nous ! Il s’est fait voir… et après on ne l’a plus vu. Et c’est la nouvelle surprise : il avait dit qu’il reviendrait. Enfin, c’est ce que tout le monde avait compris : comme nous n’avions pas compris qu’il allait partir, ou comment il fallait comprendre cela, personne n’a vraiment retenu les mots qu’il a dit à propos de « retour ». Mais nous étions tous convaincus que c’était imminent. Maintenant, je pense que ça va durer. Il y en a parmi les nôtres, qui font courir le bruit que moi, le vieux Jean, je ne vais pas mourir avant son retour. Les chers enfants ! Bien sûr que je mourrais, comme les autres… et comme lui, surtout : c’est ça, le truc.

     C’est aussi pourquoi je me suis mis à écrire, alors que j’étais déjà vieux. Marc, Matthieu et Luc avaient déjà écrit leur évangile, je les ai lus. Tous les nôtres les ont lu. Et je n’ai rien à leur ajouter, sinon parfois quelques précisions qui ne sont que des détails concrets mais qui me semblent tellement parlants, qui font tellement signe ! Mais j’ai surtout voulu partager le fruit de la longue méditation que, ma vie durant, j’ai menée, en choisissant certains signes, justement, pour les approfondir, et puis en organisant tout l’ensemble afin de faire réfléchir, de créer des jeux de miroir qui révèlent.

     L’essentiel, la clé, je l’ai mise au début pour qu’on la garde en tête tout le temps : tout ce qu’il a dit, tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a accompli, tout parle au nom de Dieu et montre à quel point il est un fils, son Fils, et que Dieu par conséquent est un Père.  Jésus, cet homme qui m’a aimé et que j’ai aimé, est la Parole même, la Pensée même de Dieu, qui s’est encharné (pardon, je suis obligé de forger des mots nouveaux, mais c’est sa faute ! Il faut bien essayer de dire la nouveauté…). Tout ce qu’il a fait, la moindre chose, a une portée infinie, c’est cela que je voudrais dire. C’est lui, le vrai commencement de tout. La Bible commençait par « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Ça m’a donné l’idée de commencer par « Au commencement était la Parole », et ça m’a même donné une autre idée : c’est de retarder la première semaine, les sept premiers jours, pour les placer après mon message-clé du début. Pour suggérer dans les sept premiers jours de Jésus la nouvelle création.

     Et au bout de la semaine, comme un nouveau Sabbat, j’ai placé la première manifestation publique et puissante de Jésus. Le septième jour, si on lit bien le récit de la première création, c’est le jour du repos de Dieu : mais attention, mes enfants chéris, ce repos, ce n’est pas « rien faire ». Jésus l’a souvent dit aux Responsables,… qui pour autant n’ont jamais entendu cela. Pourtant, en hébreu, il s’agit bien d’une nouvelle activité de Dieu, inconnue, et comme gardée en réserve. Ce septième jour, c’est un secret gardé, comme pour faire une surprise : il y a la création de ce monde, et puis il y a encore un nouveau monde en attente, en gestation, et c’est cela qu’il faut célébrer par avance. Eh bien ! Pour moi, la manifestation de Jésus, c’est cette nouveauté même, le secret gardé depuis le début. Et puis, hi hi hi ! j’ai eu une autre idée : en racontant la première semaine, je n’ai rien dit après le quatrième jour, j’ai sauté directement au septième. Comme ça, mon récit du huitième jour commence par « Le troisième jour… » et forcément vous avez tous compris pourquoi, puisque ce troisième jour où il s’est relevé est le plus grand de nos jours, et c’est peut-être là que le franchissement entre ce monde et le nouveau monde a été fait par lui pour nous

     Le début de sa manifestation a été racontée à peu près de la même manière par mes trois frères : son baptême, son passage au désert, puis ses premières prédications en Galilée. Pour faire réfléchir sur le fond, j’ai choisi un autre moment, j’ai tout fait commencer en Galilée, oui, mais pas autour du lac, en plein milieu, à Cana, comme il est venu vraiment au milieu de nous. Et j’ai choisi un mariage. [gamos], il me plaît ce mot : c’est la fête du mariage, avec tout son beau rituel et sa durée de huit jours chez nous, les Juifs. Vous voyez bien, mes chers enfants, encore ce chiffre, encore cette création  tout entière résumée dans le mariage et qui mène jusqu’au monde nouveau ! Mais c’est d’abord un mot qui veut dire « union », avec le sens d’intimité. Et il m’a semblé qu’il y avait là un extraordinaire jeu de miroirs : l’union d’un homme et d’une femme dans l’intimité de leur vie et de leur chair, union qui se fait parce que chacun donne sa parole ; l’union de la Parole avec toute chair. Ah oui ! Pour moi, vraiment, la parole que se disent les époux, celle qu’ils s’échangent tout au long de leur vie, celle qui est constituée pour les autres par leur union qui se construit, cette parole c’est celle qui se fait chair. C’est Jésus qui est là, au milieu de nous, encore maintenant. Je ne pouvais pas mieux commencer que par cet évènement où la parole se fait chair… C’est pour cela aussi que j’ai indiqué que la mère de Jésus était là : c’est elle en qui il a reçu d’exister à ce monde !

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     Alors dans mon histoire, c’est un mariage où la mère de Jésus est invitée, c’est elle qui connaît les mariés, et du coup on invite aussi Jésus et ceux qui sont avec lui, comme on fait chez nous : ce n’est pas ces jour-là qu’on est regardant aux invités. « Jésus est appelé au mariage, et aussi ses disciples », je l’ai écrit en toutes lettres. Parce que j’ai en tête toutes ces unions que je viens d’évoquer : ces unions intimes et particulières, mais aussi l’union de tous les hommes, et l’union de Dieu avec les hommes, tout cela. Quelle  aventure, quelle grandeur, le mariage !

     Et voilà que le vin vient à manquer, il fait défaut. Une noce sans vin, ce n’est pas drôle. Le vin, c’est d’abord un sol, dans sa profondeur, c’est un terroir; mais le vin, c’est aussi une exposition à la lumière, une orientation, c’est aussi une saisonnalité, une météorologie, c’est le temps. C’est un cépage aussi, et même parfois plusieurs. Et puis le vin, c’est un soin méticuleux, des interventions choisies et mesurées au bon moment, c’est un savoir faire de jardinier, c’est un compromis de l’homme avec le temps. C’est une œuvre joyeuse et collective, une vendange avec des consignes et des fonctions. Et le vin, c’est encore un élevage, une attente, un savant mélange avec des dosages précis de cuisinier, de chimiste. Le vin c’est un émerveillement, c’est un enfantement : on ne sait jamais quel sera son visage, sa personnalité. Le vin, c’est un résumé aussi de la création. Alors s’il en manque, à un mariage justement, ce n’est plus la fête, c’est triste. Pour le père du marié qui invite, c’est la honte. Et c’est comme un mauvais présage, c’est une ombre jetée sur la vie du nouveau couple, qui sera peut-être sans joie, fade, incolore, inodore et sans saveur comme de l’eau…

     Sa mère -qui voit tout, c’est une femme et une maman- l’a averti le plus simplement du  monde. Pas besoin de lui dire quoi faire, et puis elle n’est pas comme ça, elle sait bien qu’il fera au mieux. Lui, ça l’a remué, d’abord : quand elle lui demande quelque chose, il entend toujours le maximum, parce qu’il veut donner le plus possible, toujours. « Mon heure n’est pas encore venue« , il a tout de suite pensé à rendre la joie au monde entier, à rendre possible la joie de l’union définitive des hommes avec Dieu. Finalement, il ne fera pas tout de suite cela, mais c’est la marche et le grand ébranlement vers ce but qui va tout de même commencer là. Sa mère, elle, tout tranquillement, l’a laissé avec ça et est passée vers les serviteurs : « Quoi qu’il vous dise, faîtes ! » Et puis elle ne s’est plus occupé de rien. Je vais vous dire : pour moi, les serviteurs, ce sont tous ceux qui veulent œuvrer à la joie du monde. Et dans le mariage lui-même, ce sont les deux époux l’un pour l’autre : chacun veut faire la joie de l’autre, non ?

     Les serviteurs se sont approchés discrètement de ce jeune homme qu’ils n’avaient pas remarqué, dans la foule des invités, et ils ont attendu. Jésus a cherché des yeux. « Or il y avait là des jarres de pierre » ces grands vases qui servent autant à puiser qu’à conserver, solides mais excessivement lourdes, en pierre comme ces cœurs qui ne s’ouvrent pas à la joie. Il y en avait « six« , sept moins un, comme la création sans son secret final, comme un monde qui n’aurait pas de sens, comme un mariage qui ne mènerait à rien. Elles étaient « posées pour la purification des Juifs » parce que dans ce monde sans joie, on passait sa vie à se purifier de tout, comme si tout ce qu’il y avait dans le monde et même les autres pouvait nous contaminer. Chacune contenait environ cent litre : six cent litres, donc, de quoi constituer environ huit cent bouteilles, mais pardon, j’anticipe.

    « Il leur dit : Remplissez les jarres d’eau. » Et les serviteurs de s’exécuter, sans discuter. Un travail harassant qui leur a pris un temps considérable : il fallait aller au puits, puiser loin dans les entrailles de la terre (on n’est pas au bord du lac, à Cana), puiser profond, porter ensuite jusqu’aux jarres de pierre sans rien perdre ou le moins possible, bien viser et remplir. Tout ça avec de l’eau, ce qui ne réglait rien quant à ce manque de vin. Et pourtant, ils ont fait tout ce qu’il leur a dit. Le pire, c’est que quand ils avaient terminé, ils sont retournés discrètement auprès du jeune homme dans la foule des invités, et il leur a dit ce mot cruel : « puisez maintenant et portez au maître-du-repas. » Puisez ! Ils venaient de le faire, il fallait recommencer ! Et il leur a dit avec un mot, [an’tléô], qui veut dire écoper, vider ce qui est au fond, et même épuiser les chagrins de la vie ! Ce n’était pas la joie ! Et il n’y avait pas de délai, c’était là, maintenant, tout de suite ! Et pour eux le risque était complet ! Pensez : le problème c’était le manque de vin, il y en avait encore dans certains verres, mais personne ne les avait ré-emplis. Apporter de l’eau à celui qui présidait, c’était annoncer qu’il n’y aurait désormais plus que ça. Et le faire sans l’ordre du marié ou de son père, c’était prendre le risque d’une punition proportionnée -voire disproportionnée.

    Mais ils le font, et le Maître du festin goûte le vin, digne d’un excellent maître de chais, et s’étonne, et il interpelle le marié en lui disant qu’il n’est pas comme les autres qui servent le meilleur vin au début, tant que les invités ont encore les papilles en alerte, puis du moins bon quand les sens commencent à être engourdis. Non, le meilleur est pour la fin ! Alors c’est ça la signe que je voulais mettre en valeur : le meilleur est pour la fin ! On ne perd pas à attendre, on ne perd pas avec Jésus, le meilleur est pour la fin. Le monde nouveau est meilleur que l’ancien, on ne perd pas à l’attendre.

      Et puis il y a les serviteurs : ceux qui veulent travailler à la joie du monde, à rendre sa joie au monde,  à l’avènement de ce monde de la joie, d’une joie meilleure et encore inconnue. Ces serviteurs de tous, des autres. Ces époux l’un pour l’autre. La joie risque toujours de s’épuiser, nos réserves sont limitées. Ce que le maître commande, c’est d’aller puiser, puiser profond, puiser au fond de soi, avec effort. Ne pas rester superficiel. Et aussi, oser le répétitif, ce qui est toujours pareil, ce qui n’apporte qu’une goutte ou qu’un seau dans une immense cuve. Ce qu’on trouve au fond de soi, dans ce quotidien répétitif,  ce n’est rien d’autre que de l’eau, ça n’a pas de saveur, c’est atrocement banal. Et l’ordre apparemment cruel du Maître (le vrai mais pourtant anonyme et caché), c’est de porter de cela à l’autre, aux autres. Si on ose le faire, l’autre (dans le couple) ou les autres (dans un service plus large) goûteront… un vin meilleur que le premier. Personne ne sait comment cela se fait, les serviteurs savent juste d’où cela vient. Voilà le signe. Pour moi, le nouveau monde se manifeste d’abord par là, toujours, à chaque moment du temps.

     Cher lecteur, aujourd’hui c’est la 100° ! J’espère que mon vin s’améliore au fil du temps, et qu’il contribue à votre joie !

Solidarité jusqu’au dernier degré : dimanche 13 janvier.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Téléportatioooon ! Nous revoilà chez Luc. Qui plus est, dans un passage que nous avons, en partie du moins, déjà rencontré il y a peu, et je vais d’ailleurs renvoyer pour la première partie du texte d’aujourd’hui à ce commentaire récent (Justice sociale urgente : dimanche 16 décembre.). Il faut tout de même situer le passage d’aujourd’hui, entreprise malaisée parce que nous avons un découpage qui, pour parler franc, se rapproche du « bidouillage ».

     Nous sommes dans la partie inaugurale de l’évangile de Luc : le premier temps en a été constitué par l’inauguration du ministère du Baptiste, le deuxième temps, où le Baptiste rend témoignage à Jésus tout en niant être lui-même le messie, s’achève avec son arrestation. C’est à ce deuxième temps qu’appartient le début du passage d’aujourd’hui, mais en l’amputant d’une part de l’aspect « terrible » de l’annonce du Baptiste (qui attend et annonce un grand jugement), d’autre part du récit de l’arrestation de ce même Jean-Baptiste. Cela laisse croire que Jean-Baptiste est présent lors de la scène suivante, ce qui n’est pas le cas !

     Le troisième temps suit avec le récit, central, du baptême de Jésus (Jean-Baptiste n’y est pas mentionné, et pour cause !) ou, pour être plus exact, d’une scène qui a lieu APRES son baptême, sans précision de temps. C’est la fin du passage d’aujourd’hui, les quelques lignes que je voudrais commenter. Un quatrième temps présentera Jésus avant tout par sa généalogie ascendante en écho à la présentation faite par le Baptiste aux foules dans la deuxième partie puis un cinquième temps montrera Jésus au désert, en écho à Jean-Baptiste au désert.

Mon modeste commentaire :

     « Or il advient, devant le fait que le peuple sans exception ait été plongé et que Jésus s’étant plongé demeure priant, que le ciel s’ouvre… » Il advient, c’est un évènement qui survient dans le temps, un évènement qui a un avant et un après, ou peut-être qui constitue lui-même un avant et un après. On ne sait pas bien quand cet évènement survient, on sait juste que les évènements précédents sont révolus ou accomplis, à savoir : que Jean-Baptiste a préparé le peuple, qu’il a fait résonner sa prédication, qu’il a annoncé l’imminence d’un terrible jugement, et qu’il a lui-même été arrêté par Hérode.

     On peut même dire que le ministère de Jean-Baptiste ne pouvait pas aller plus loin, et c’est une circonstance que Luc précise : le peuple tout entier a été baptisé : le grec [hapas] signifie une totalité sans exception, il peut même signifier tout un chacun. C’est dire si Luc nous montre l’accomplissement parfait de la mission de Jean. Il clamait « un baptême de conversion pour la rémission des péchés« , une invitation à se plonger dans un changement d’orientation de vie, avec une libération eu égard aux fausse pistes suivies. Et voilà : le peuple tout entier est désormais dans cette nouvelle résolution, cette nouvelle orientation, au point qu’il n’y a pas d’exception. La suite de l’histoire nous montrera que tel n’est pas le cas, alors que veut nous dire Luc ? Il me semble qu’il veut simplement dire que Jean ne pouvait pas faire plus que ce qu’il a fait, et qu’il y a désormais un nouvel état du peuple grâce à son action et à sa parole.

     Ce n’est pas la seule circonstance notée par Luc : « et Jésus a été plongé et prie.. » On ne sait pas si c’est bien Jean-Baptiste qui l’a baptisé, d’après les seuls mots de Luc : il nous dit seulement que cela a été fait. Bien sûr, cela a pu être fait par le Baptiste avant son arrestation, le temps verbal permet cette chronologie. Mais la forme du verbe peut laisser penser autre chose aussi : si c’est bien une forme passive, quelqu’un d’autre a baptisé, plongé, Jésus. Ce peut-être Jean, ce peut-être un homme inconnu, si un groupe a pris sa suite (on peut imaginer que la pratique rituelle se perpétue après lui, sans son irremplaçable voix : que des personnes, indifféremment les unes ou les autres, se dévouent pour permettre la continuation du geste), ce peut être aussi un « passif divin », une manière de dire sans le nommer que c’est le dieu qui agit lui-même. Mais s’il faut plutôt interpréter la forme du verbe comme moyenne (une particularité du grec), on pourrait traduire Jésus s’est plongé et prie. C’est possible aussi : on peut très bien imaginer, après l’arrestation du Baptiste, que des personnes continuent d’aller au Jourdain et se plongent elles-mêmes dans le fleuve pour se marquer à elles-mêmes qu’elles choisissent de réorienter leur vie. Ce serait même une belle intériorisation du rite.

     Il y a une autre précision concernant le seul Jésus, c’est qu’il prie. [prosséoukhomaï], c’est adresser une prière, et plus abstraitement adorer, prier, supplier. Dans la circonstance, Luc nous montre tout un peuple, et Jésus au milieu de ce peuple, de manière totalement anonyme pour tous ceux qui l’entourent, il n’y a personne pour le reconnaître ou l’identifier. Et pourtant, un Jésus un peu à part, car son « baptême » n’est pas tout-à-fait celui de Jean, ne s’est pas passé tout-à-fait comme pour la plupart des autres. Il faut voir là l’écho, pour la première génération chrétienne, d’une réaction de grande réticence devant cette scène du baptême, que Luc choisit de ne même pas nous montrer (puisque dans sa narration, c’est déjà fait). En effet, le baptême proclamé par Jean invite à la « rémission des péchés », qui est tout à la fois remise de dettes et libération vis-à-vis de fausses pistes suivies, libération parce que ces fausses pistes entraînent des conséquences, entraînent un poids de vie. Mais cette première génération chrétienne voit en Jésus celui qui est sans péché, celui dans le rapport au dieu duquel n’est aucune ombre, rien à reprendre. C’est presque un scandale qu’il soit baptisé ainsi !

      Alors pourquoi l’a-t-il fait ? Pourquoi, sinon par une solidarité poussée jusqu’au bout, une solidarité qu’il n’est pas possible de pousser plus loin ! S’il n’est pas personnellement comptable d’une quelconque fausse piste et de ses conséquences, il veut s’en faire collectivement comptable, il se fait solidaire  de toutes les fausses pistes suivies. Il partage la vie de cette humanité marquée par les fausse pistes, cette humanité qui cumule le poids des conséquences de celles-ci, cette humanité blessée, déchirée, secouée, malmenée. Parfois, quand on veut changer de vie, on pense que ce serait plus facile si les autres se comportaient mieux, on constate que c’est presque impossible étant donné les comportements qui nous entourent. Eh bien lui assume ces comportements  déviants, lourds du poids de tant de fausse pistes, il engage sa vie dans une relation sans ombre avec la divinité, non pas en se retirant de ce monde de conflits, de relations biaisées et blessées, de ce monde qui perpétue blessures et conflits, mais au contraire en s’y engageant tout entier.

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      Il me semble qu’il y a là une parole d’une brûlante actualité. Beaucoup de mouvements religieux, aujourd’hui, ont à l’égard du monde une attitude très négative. Le monde, c’est ce qu’il faudrait quitter, ce qui est condamné et condamnable, ce qu’il faut fuir. Pour vivre selon Dieu et avec lui, il faut se retirer de ce monde, et souvent se refaire à part un monde plus « selon Dieu ». Et c’est une porte ouverte à tous les extrémismes, quelques soient les manières dont ils nomment ce dieu. Mais aujourd’hui, Jésus fait exactement le contraire, il pose sa relation au dieu, sa relation sans ombre (marquée par cette précision de Luc : « priant »), il la pose au milieu de toute cette humanité, sans s’en abstraire, au contraire. Et pour la soulever, pour la transformer, avec le pari fou que la communication entre lui et tous sera à double sens, que ce qui vient de lui aux autres passera aussi, et ne sera pas anéanti par le poids des fausses pistes et de leurs conséquences. Ainsi, grâce à lui, chaque fois que nous choisissons non le rejet ou la fuite à part, mais la solidarité pleine et entière, chaque fois que nous côtoyons ces gens de la rue, ces prisonniers enfermés, ces migrants rejetés, toutes ces personnes mal considérées et souvent rejetées, c’est le même « miracle » qui se produit.

     Et en effet, dans la formulation un peu lourde mais choisie de Luc, c’est bien « devant ce fait« , devant cette solidarité sans faille, devant ce choix fou, que se produit l’évènement, à savoir que « le ciel s’ouvre » : [anoïgô], c’est ouvrir une porte, ouvrir à quelqu’un, retirer un verrou, décacheter un sceau et au sens figuré, révéler. Et je pense qu’il faut prendre ce verbe dans ces deux sens à la fois : cette solidarité profonde avec l’humanité blessée ouvre la porte d’un rapport vrai avec le dieu du ciel, en même temps qu’elle ouvre le ciel à l’humanité, mais aussi elle révèle le vrai visage du dieu du ciel, qui est un dieu en pleine terre.

     L’évènement ne s’arrête pas là, le texte continue : « …et descend l’esprit, le saint, sous forme corporelle comme si une colombe [était] sur lui,… » A la plongée de Jésus dans l’humanité blessée, divisée, conflictuelle, répond la plongée de l’esprit sous forme corporelle : c’est dire si le dieu est « en pleine terre », s’il investit la corporéité, avec ce qu’elle a de révélateur et de communicateur. Même l’esprit a un visage désormais. La colombe, on le sait, c’est un des rares animaux qui est spontanément anthropophile, peut-être le seul avec le dauphin ? Et voilà, l’homme est aimé, cet homme blessé, ce peuple humain si remuant, si dérangeant, si plein de contradiction et de maux. Le dieu, l’esprit de dieu, le rejoint spontanément. Par le fait de la solidarité choisie de Jésus avec elle.

     « …et une voix hors du ciel advient disant : Toi, tu es le fils à moi, l’aimé, en toi je suis pleinement satisfait. » Une voix, un cri, un chant peut-être (c’est le même mot [phônè]) sort du ciel. Tout sort du ciel, il n’y a plus rien dans le ciel, tout est sorti à la rencontre et pour demeurer avec l’humanité comme elle est. Elle advient, cette voix, comme en écho à ce qui advient au début du passage. Et que dit-elle, cette voix ? Elle trouve un interlocuteur, elle trouve à qui s’adresser et qui l’entend. S’adresse-t-elle au seul Jésus, ou bien à tous ? La distinction sans doute est vaine ici : elle s’adresse à tous parce qu’elle s’adresse à Jésus-au-milieu-de-tous. Et elle continue de s’adresser à tous chaque fois que nous vivons en solidarité. Elle indique à tous la relation dans laquelle s’engager, le terme relationnel à assumer pour s’inscrire dans la relation avec le dieu : tu es fils, sois fils ! Sous-entendu : et moi, je suis ton père. C’est dans cette relation père-fils que nous inscrivons notre échange. Et il s’agit bien du fils aimé, chéri, un amour dit avec ce mot oublié et délaissé par la langue grecque, [agapè], et pour cela ouvert à dire un amour neuf. Et cette parole source de toute paix : « en toi, je suis pleinement satisfait« . Le verbe est à l’aoriste, il énonce une vérité générale. On pourrait dire : quoi que tu fasses, je t’aime toujours, et c’est toujours ma joie d’être avec toi. On ne peut pas mieux dire l’amour inconditionnel du père pour son enfant. C’est un nouveau départ pour tous. La solidarité vécue et assumée pose chacun dans une relation filiale avec le dieu.

Interview exclusive : dimanche 6 janvier.

lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Abracadabra 🧙🏻‍♂️: nous voilà dans l’univers de Matthieu. Fête de l’Epiphanie oblige. Encore faut-il préciser que, d’un point de vue strictement liturgique (dont je ne m’occupe habituellement pas), la célébration de l’Epiphanie (= de la « manifestation » de Jésus) s’articule autour de trois moments racontés dans les évangiles : la visite des Mages (Matthieu), le baptême de Jésus (Matthieu, Marc, Luc) et les noces de Cana (Jean).

     Les évangiles de l’enfance de Matthieu sont écrits avec la même visée que ceux de Luc, re-situer dans l’enfance les grands thèmes de l’évangile, et affronter du même coup quelques questions difficiles concernant les origines de Jésus. En particulier, comment peut-il être tout à la fois né à Bethléem et dit Nazaréen ? La solution de Matthieu est à l’inverse de celle de Luc : Joseph (la figure majeure de l’enfance, chez Matthieu) habite à Bethléem, la vindicte d’Hérode le pousse à l’exil en Egypte avec sa famille, puis à une ré-installation tout-à-fait au Nord, à Nazareth, loin des centres du pouvoir.

     Les évangiles de l’enfance de Matthieu apparaissent en deux volets, le premier avant la naissance de Jésus (qui n’est pas racontée), le second après. L’épisode d’aujourd’hui se situe au début du second volet : des mages arrivent à Jérusalem et se renseignent auprès d’Hérode, avant d’aller se prosterner aux pieds de Jésus. Cet épisode sera suivi d’un deuxième temps, où le pouvoir d’Hérode se déchaîne contre Jésus au point de faire tuer tous les enfants de la région entre zéro et deux ans, selon l’époque précisée par ses visiteurs, obligeant Joseph à partir en Egypte. Troisième temps, le retour et l’installation à Nazareth.

Mon modeste commentaire :

Monsieur Yosef ben Yakkob, bonjour et merci. Je suis Shlomo, journaliste au « Morning Star » de Damas : nos lecteurs ont entendu qu’il vous était arrivé une bien étrange histoire ?

   – Yosef : oui, on peut le dire. Je ne suis pas le mieux placé pour vous raconter, j’étais moi-même sur un chantier, mais voilà ce que je sais : ma femme était à la maison, chez nous à Bethléem -à cette époque, nous habitions là, dans la maison que m’a laissée mon père- et mon fils jouait sans doute, il avait pas tout-à-fait deux ans je crois et courrait déjà un peu partout dans la maison. C’était une toute petite maison, une grande pièce surtout, mais ma femme pouvait facilement garder un œil sur lui comme ça. Et puis des grands personnages sont entrés : elle n’a pas eu peur, ma femme n’a jamais peur des gens, mais elle a été drôlement surprise. Quand je suis moi-même rentré du travail, il y avait toute une caravane dans la rue, une toute petite rue, j’ai eu du mal à arriver jusque chez moi, je n’imaginais pas d’ailleurs que c’était pour nous ! Mais ils étaient entrés directement et s’étaient prosternés devant mon fils et lui avaient offert des cadeaux…

Il paraît que c’étaient trois rois…

   – Yosef : non, j’ai lu ça moi aussi, et j’ai même vu des illustrations dans des tabloïds à sensation. Je ne sais pas où ils ont été inventer ça, ça fait vendre sans doute. Non non, c’étaient plutôt des savants, des scientifiques, venus de régions lointaines. Des gens riches, ça c’est sûr : il faut dire que, dans ces métiers, ils sont consultés par les plus grands : pour savoir l’avenir, des choses comme ça. Bon, pour ce qu’on peut en savoir de l’avenir… Qui m’aurait dit que je me retrouverai ici, à Nazareth, avec une vie à reconstruire ? Enfin, ils étaient là, et plutôt nombreux, mais je ne sais pas trop combien, j’avais du mal à savoir qui étaient les chefs, les sous-chefs, etc.

Pieter Brueghel II, adoration des mages

Vous dites qu’ils venaient de loin ?

   – Yosef : du Levant, si j’ai bien compris. J’ai cru aussi que certains venaient de Smyrne, mais j’ai découvert que je confondais avec un des cadeaux qu’ils avaient offert, un produit qui s’appelle [smurna], de la myrrhe. Là-bas, ils en font des baumes pour soigner, pour l’amour aussi… Je ne connaissais pas, on l’a gardé tout de même, je ne sais pas trop ce que nous allons en faire. C’était très gentil au demeurant ! J’ai fait la même erreur avec un autre produit, que je connais pourtant, l’encens, [libanos] : j’ai cru d’abord qu’ils venaient du Liban ! Vous voyez dans quelle état m’a mis cette histoire (rire) !

En effet, c’est assez déconcertant. Mais comment se fait-il qu’ils se soient déplacés ? Votre fils a fait quelque chose de spécial ?

   – Yosef : Mais non ! Comment voulez-vous ?! à deux ans à peine ! C’est à n’y rien comprendre… Ils ont raconté une histoire d’étoile, mais en y repensant après je me demande si j’ai bien compris, parce que le mot qu’ils ont employé, c’est à la fois une étoile, éventuellement filante, mais aussi une flamme. Et ça peut vouloir dire aussi le rayonnement d’une personne célèbre, une réputation quoi, vous voyez, alors je ne suis plus très sûr de ce que j’avais cru comprendre à ce moment-là. Après, bon, je ne vois pas très bien comment mon petit garçon aurait pu avoir une réputation, et si lointaine en plus… Ce que j’avais compris c’est que très versés dans l’observation des astres, ils avaient remarqué une nouvelle étoile, et que… comment dire ? Enfin bref, en se mettant en route, ils ont fini par arriver à la maison.

Mais ils ont dû mettre du temps !

   – Yosef : ah ça, vous pouvez le dire ! Ils ont dit qu’ils étaient partis… et bien en recomptant, ça fait en gros à la naissance de mon fils ! Donc, presque deux ans auparavant… Ils sont quand même extraordinaire, ces étrangers ! Ils ont fait un tel voyage pour arriver ! Bon, ils n’étaient pas en situation précaire, chassés de chez eux par la guerre ou quelque chose comme cela, vous voyez ? Parce qu’on en connaît aussi, des gens que la guerre chasse de chez eux, et qui font des voyages incroyables, qui souffrent des situations inhumaines, pour arriver quelque part. Je les admire beaucoup, parce qu’arriver à l’étranger sans rien, croyez-moi, ce n’est pas facile, j’ai vécu ça. Et puis avoir fui l’enfer pour être reçus comme le diable, ce n’est pas humain. Bon, ceux-là n’étaient pas partis pour ces raisons-là. Mais enfin, un voyage aussi long, ça vous met n’importe qui en situation difficile, à la fin…

Vous avez-dû les recevoir, alors…?

   – Yosef : Ah, j’aurais bien voulu, mais on n’avait pas tellement les moyens. J’ai fait tout ce que l’hospitalité me permettait bien sûr, mais ils étaient si nombreux ! Cela dit, ils ont été d’une délicatesse parfaite. Je suis décidément très admiratif de ces personnes qui viennent de si loin, qui ne sont pas spécialement bien reçues, mais qui apportent tout ce qu’elles peuvent, et qui ont avec elles des savoirs nouveaux, si enrichissants. Quand je pense qu’il y a des gens pour croire qu’ils viennent déstabiliser…

Cela fait deux fois que vous suggérez que ces personnes ont été mal reçues ..?

   – Yosef : oh oui, les autorités politiques les ont très mal reçus ! Ils ont d’abord été accusés de jeter le trouble dans tout Jérusalem : on a dit qu’ils ont remué, agité, troublé, inquiété : [tarassô] comme disent les Grecs ! Moi, je crois que c’est surtout que les politiques se sentaient déstabilisés par cet afflux soudain de personnes -afflux tout relatif, notez bien, une grosse caravane, qu’est-ce à l’échelle d’un pays tout entier ?- ; et les politiques ont fait courir le bruit qu’il venaient susciter un coup d’état, renverser le roi et établir le fils de David. En fait, ce n’était rien de tout ça, ils avaient besoin de renseignements dans leur propre quête. Mais ils ont été questionnés à leur tour, ils ne m’ont pas trop raconté, ce sont des gens discrets, mais j’ai senti que ce n’était pas très rassurant pour eux. D’ailleurs, ils ont évoqué une entrevue avec les autorités, le mot qu’ils ont employé voulait dire aussi bien « secrètement » que « traitreusement » : mais c’est tout eux, cela, ne pas accuser même des gens qui les ont peut-être maltraité. Un fait est significatif, tout de même : ils sont repartis sans repasser par la capitale. Le vrai problème avec les étrangers, voyez-vous, c’est la réputation qu’on leur fait, j’en sais quelque chose : peut de temps après, j’ai dû partir avec femme et enfant pour l’Egypte où nous sommes restés un moment, étrangers nous aussi. Eh bien là où on veut bien nous accueillir, ça se passe très bien, j’ai pu moi aussi faire profiter bien des gens de mes compétences de charpentier. Mais les autorités voient les choses autrement, elles nous soupçonnent de vouloir prendre leur travail aux natifs, ou bien d’avoir de mauvaises intentions en relation avec les puissances étrangères. Alors qu’en général, les puissances, on est plutôt en délicatesse avec elles, où qu’elles soient et d’où qu’on vienne, quand on n’est pas très riche…

Mais en fait, que voulaient-ils ? Je ne comprends pas bien le pourquoi de tout cela…

   – Yosef : là, vous m’en demandez beaucoup. Ils ont dit qu’ils voulaient juste se prosterner devant l’enfant et lui offrir leurs cadeaux.

De l’encens et de la myrrhe…

   – Yosef : … et de l’or.

De l’or !!!

   – Yosef oui, aussi. Je n’en avais jamais vu en vrai, mais je l’ai reconnu tout de suite. On l’a partagé assez vite avec les voisins du quartier, personne n’était très riche. Plusieurs ont pu rembourser leurs dettes, ça a été un grand moment ! Il a été vite épuisé à ce train-là… Mais je ne regrette rien : la joie d’avoir pu aider, la solidarité que cela a construit entre nous, ça n’a pas de prix ces choses-là, ça vaut un royaume !

Mais pourquoi se prosterner devant votre fils ? Qu’a-t-il fait, votre fils ? On n’en parle pas…

   – Yosef : Est-ce que je sais, moi ? C’est un cadeau du bon Dieu, ça c’est sûr ! J’avais d’ailleurs eu l’inspiration de l’appeler « Dieu-sauve », Yo-shuah, parce que je crois en sa promesse, et je dois dire qu’il a vraiment changé nos vies, à ma femme et moi. Se prosterner… Je ne sais pas. Peut-être une coutume de chez eux ? Peut-être qu’on devrait tous apprendre à se prosterner devant un enfant, ou ce qu’il représente ? Cela remettrait nos volontés de puissance à leur place. Peut-être qu’on devrait tous apprendre à faire cadeau à nos enfants du meilleur de tout ce que l’on sait faire. Après tout, ce qu’on fait, ça prend du sens si c’est pour nos enfants, si c’est pour que leur vie soit meilleure et plus belle. En tous cas, ces étrangers venus de loin en ont été capables, alors que les puissances les plus proches n’ont pas su voir en mon fils quelqu’un à aider, ni même à simplement respecter (n’imprimez pas ça, s’il vous plaît, on ne sait jamais) : ils ont même cherché à le tuer !! Et ces recherches, ces activités qui étaient les leurs, grâce auxquelles ils avaient trouvé mon fils au bout du compte, c’est ce qui les a conduit. Je me rappelle qu’en racontant un peu, pour ce qu’on comprenait parce que tout de même, ils parlaient surtout d’autres langues et puis ils parlaient comme des gens plutôt haut-placés, ils avaient dit que l’étoile les poussait. Mais le mot qu’ils utilisaient veut dire aussi « faire avancer, mener au grand jour, élever » : je crois que c’est surtout ça qui leur est arrivé à eux. En laissant tout pour un enfant, et pour lui faire hommage de leurs puissances, ils se sont révélés au grand jour pour ce qu’ils étaient, des hommes bons. Moi, en tout cas, ça m’a conforté dans l’idée de faire ce que je sais faire le mieux possible, et de le faire moi aussi pour en faire hommage à mon fils et à tous les enfants.

Retournement et recherche : dimanche 30 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour ceux qui veulent situer le texte :

       Nous sommes toujours dans les « évangiles de l’enfance » de l’œuvre de Luc, mais cette fois-ci, nous sautons résolument jusqu’à leur fin : une fois Jésus né, Jean-Baptiste est totalement effacé, et Luc nous dépeint (on  dit qu’il était peintre) quelques scènes choisies de l’enfance de Jésus.

     La scène qui nous est donnée aujourd’hui est la toute dernière, celle qui clôt ce long préambule que sont les « évangiles de l’enfance » : il s’agit du recouvrement de Jésus au temple.

Mon modeste commentaire :

     « Et ses parents allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque. » Voilà le cadre général de notre épisode : la parenté de Jésus, entendue au sens large, se rend tous les ans à Jérusalem pour la fête de Pâque. Pessah (Pâques), Chavouot (Pentecôte) et Soukkot (Tabernacles) sont les trois « Fêtes de pèlerinage ». Ces pèlerinages sont probablement apparus en même temps que disparaissaient les divers lieux de culte d’Israël au profit du seul temple de Jérusalem, de sorte que la prescription du Livre de l’Exode de se présenter trois fois par ans devant Yahvé, précisée plus tard par le Deutéronome « dans le lieu qu’il choisira » (Dt.16,16), entraînait progressivement un pèlerinage. Il ne s’agit donc pas d’une coutume propre à la parenté de Jésus, mais d’une coutume très générale. Le but de Luc est sans doute d’insister, comme il l’a fait tout au long des récits qui ont précédé, sur la piété et l’observance du milieu où naît et grandit Jésus. N’oublions pas que ce dernier est condamné par les autorités religieuses comme blasphémateur et que l’accusation récurrente de ces mêmes autorités à l’endroit des premiers chrétiens est de désobéir à la Loi : Luc répond avec ce tableau impeccable.

     « Et quand advient la douzième année, ils montent selon la coutume de la fête… » Voici maintenant la cadre précis de notre épisode : Jésus a douze ans. Un long temps s’est écoulé depuis l’épisode précédent, Luc compose une autre image pour l’album de l’enfance. Au XIV° siècle, on a instauré pour les garçons, à treize ans, la cérémonie de la Bar-Mitzvah, qui marque la pleine capacité à appliquer les commandements. Dans un esprit sans doute un peu voisin, la mention de cet âge pour Jésus, comme une circonstance spéciale, n’est pas pour Luc l’occasion du premier pèlerinage de Jésus à Jérusalem : il y allait sans doute tous les ans lui aussi, avec sa parenté. D’ailleurs, Luc précise bien « ils montent« , au pluriel : ce n’est pas spécialement Jésus. Mais il est cette fois dans les âges où une pleine conscience est possible, d’après les catégories du temps : à vrai dire, je le suppose, car il s’est déroulé bien du temps entre le premier et le quatorzième siècle !

     « …et les jours accomplis, dans leur retour resta en arrière Jésus l’enfant, dans Jérusalem, et ses parents ne savaient pas. » Et voilà l’évènement marquant. La parenté, père, mère, oncles, tantes, cousins, etc., rentre. [hupostréfô], c’est se retournerrevenir sur ses pas, revenir, retourner. Il y a l’idée de tourner, il y a celle de répétition ([stréfô] donne notre « strophe »). C’est un mot qui va revenir plusieurs fois dans notre récit : il y a des personnages qui tournent en rond, qui font des aller-retours, comme on fait quand on cherche son chemin. Et il y a aussi, dans cette idée du retour, la question de l’appartenance, celle de la demeure : retourner chez moi, oui, mais où est-ce, chez moi ? Du reste, Jésus [hupoménô] dans Jérusalem : c’est rester en arrière, c’est aussi demeurer et même vivre.  Avec le plein éveil de sa conscience de jeune, se pose à Jésus la question de sa vie, du lieu où il veut la mener.

     « …et ses parents ne savaient pas. » Quand les parents savent-ils ce qui se passe dans le cœur de leur enfant ? C’est sans doute la source de tant d’inquiétudes, si étroitement liées au « métier » de parents. Ils n’ont pour eux que la possibilité d’essayer de « se mettre à la place » de leur enfant, avec l’insuccès assez général de cette tentative quel qu’en soit et le sujet et l’objet. Le processus d’émancipation d’une personne se fait dans le secret, et même à l’insu de cette personne : on n’est pas toujours explicitement conscient de ce qui se joue en nous, alors quant à l’exprimer…

     Ici, il y a même un temps relativement long avant que l’absence ne soit découverte : « Pensant d’ailleurs qu’il était dans la caravane, ils vont un jour de chemin et le recherchent dans les parents et dans les connaissances, … » Il y a beaucoup de monde qui se déplace en même temps, rien d’étonnant à ce qu’un gamin de douze ans préfère marcher avec des personnes qu’il aura découvertes. Et puis à cet âge, la responsabilité de l’adolescent incombe à tous les adultes (comme c’est toujours le cas dans bien des cultures). En revanche, le soir, pour manger et dormir, on se regroupe par maisonnées, selon des liens bien plus étroits. [dzétéô], c’est chercher, mais Luc emploie [anadzétéô], où le préverbe [ana-] évoque un mouvement de bas en haut, mais aussi à travers : il s’agit d’une vraie investigation, où l’on rentre dans les groupes qui se sont formés, où l’on rentre aussi par les questions. Les parents proches, [gonéïs], en premier lieu père et mère mais pas seulement, font le tour de la parenté plus éloignée [sünguénéïa] et de ceux qu’ils connaissent : le cercle le plus large de ceux que l’adolescent peut fréquenter.

     « …et ne le trouvant pas, retournent à Jérusalem en le recherchant. » Une recherche ne peut s’achever que par une trouvaille. Les parents de Jésus sont maintenant en quête, ils cherchent et ne cessent plus de chercher. Et c’est un nouvel [hupostréfô] : ils retournent sur leurs pas, ils tournent en rond, ils se retournent. L’expression populaire « se retourner les sangs » pour dire l’inquiétude est ici bien à sa place. Et se retourner, ce n’est pas seulement faire demi-tour, c’est aussi mettre « in side out » comme on dit en anglais : le dedans-dehors. Comme on retourne un gant. Dans son évangile, Luc insistera sur le côté déroutant de Jésus, et spécialement pour ceux qui ont avec lui une parenté ou une proximité de sang : car la vraie proximité avec lui, la vraie communauté avec lui, consiste dans la recherche de la volonté du Père. On voit que c’est un thème fondamental pour Luc, au point qu’il l’a placé dans l’ouverture de cette sorte d’opéra qu’il a composé.

     « Et il advient après trois jours qu’ils le trouvent dans le temple siégeant au milieu des maîtres et les écoutant et les interrogeant ;… » La recherche a été longue. On peut sans peine se représenter l’état épouvantable du père et de la mère après trois jours de recherche : l’actualité est hélas pleine de ces parents décomposés par la perte de leur enfant. Trois jours. Mais l’écho de ce chiffre bien particulier n’échappe à personne : c’est aussi le troisième jour que les disciples, les vrais disciples, retrouveront le vrai maître relevé et vivant. L’expérience pascale, au terme des « évangiles de l’enfance » comme elle est au terme de l’évangile, est anticipée ici comme le terme déconcertant de toute recherche. Ici, l’adolescent est dans le temple, il est au milieu des maîtres, et il se laisse instruire : [akouô], c’est d’abord entendre, entendre dire, et déjà suivre les leçons, apprendre, comprendre; par suite c’est aussi écouter, prêter l’oreille. [épérôtaô], c’est plus que simplement demander (que serait [érôtaô]), c’est en premier lieu aller interroger un oracle, c’est questionner quelqu’un sur un sujet précis et de manière récurrente, c’est une vraie consultation. Manifestement, l’adolescent a trouvé un champ d’investigation qui l’intéresse au plus haut point, et il s’instruit, il apprend avec passion et persévérance. Lui aussi cherche, il reçoit certes des réponses, mais elles engendrent manifestement de nouvelles questions.

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     « …et sont d’ailleurs décontenancés tous ceux qui l’entendent au sujet de son intelligence et de ses choix. »[sunésis], c’est d’abord la rencontre, la jonction de deux choses. Le sens d’intelligence, on le voit, n’est pas ici la faculté de pénétration (intus legere, lire à l’intérieur), mais plutôt la faculté de mettre des choses en rapport, de créer des connexions. C’est cela que fait le jeune adolescent : il rapproche les données que les maîtres lui indiquent, et c’est d’ailleurs la méthode de leur exégèse, le rapprochement des textes. Autrement dit, il a bien appris leur manière de faire au cours de ces trois jours. [apokrisis], c’est d’abord le tri, le choix, et secondement la réponse. On vient de dire qu’il questionne : ce serait étrange de dire maintenant qu’il répond ! Mais le premier sens est bien plus solide : d’une part il fait des connexions et des rapprochements, d’autre part, il distingue  et ne confond pas, il met en ordre les données. Luc sans doute nous laisse entrevoir quelque chose de ce que fut l’enseignement éblouissant de Jésus et son maniement extraordinaire des Ecritures : des mises en rapport éclairantes, sans pourtant jamais réduire une donnée à une autre, sans entamer l’originalité de chacune. Et cette faculté est ici pré-projetée dans l’enfance, au point de décontenancer les auditeurs, au premier chef desquels, on s’en doute, les fameux maîtres eux-mêmes.

     Cette description de Jésus est le cœur du récit : il est lui -même en recherche, mais une recherche qui dépasse de loin celle des « maîtres », auprès desquels il a pourtant appris. La mise en valeur du questionnement est ici totale : tant il est vrai qu’une question ouvre bien plus que ne le fait une réponse. Une question ouvre sur le mystère, sur l’étendue d’une réalité qui nous dépasse et qu’on ne maîtrise pas. Une réponse ferme le champ. Et les questions profondes entraînent l’étonnement, qui est la faculté d’ouverture toujours en éveil. « Et le voyant ils sont frappés, et sa mère dit à son adresse : enfant, que nous as-tu fait cela ? Voici, ton père et moi sommes à la torture en te cherchant. » [ekplessô], c’est abattre en frappant : ce  n’est pas la même stupeur qui frappe les parents et ceux qui entendent le jeune Jésus. Les premiers étaient jetés hors des cadres de leurs pensées, ces derniers sont dans le trouble. Luc continue de faire passer le message : on n’entre pas dans les voies ouvertes par Jésus si on n’a pas la bonne approche de sa personne. Ici, la proximité de sang sur laquelle se base la recherche jette le trouble et ferme à l’étonnement. Le reproche de la mère est tout naturel néanmoins, elle pose aussi une question : pourquoi ? Pourquoi imposer une recherche si douloureuse ? Pourquoi avoir échappé sans rien dire ?

     « Et il dit à leur adresse : pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être aux choses de mon père ? Et eux-mêmes ne comprennent pas le mot qu’il leur dit. » Le même « pourquoi » renvoyé à sa mère. Pas tout-à-fait cependant : ce ne sont ni les mêmes mots interrogatifs, ni tout-à-fait le même sens. Ce n’est pas dans la bouche de Jésus une quête de sens, pas plus qu’un reproche, mais plutôt un miroir qu’il tend : vous avez souffert, mais demandez-vous ce que vous cherchiez, et les motifs qui vous animaient. Cela renvoie dans un premier temps aux motivations des parents, quels qu’ils soient : que cherchent-ils dans leur enfant ? Et cela renvoie dans une deuxième temps aux motivations de nos recherches de Jésus : épousons-nous ses propres recherches ? « Ne saviez-vous pas… ? » fait écho à « ses parents ne savaient pas » Et cette question entière résonne avec « ne saviez vous pas qu’il fallait (le même « il faut ») que le messie souffrît pour entrer dans la gloire ? » Dans un cas comme dans l’autre, c’est dans les Ecritures que cela est écrit : encore fallait-il les lire, y trouver nous aussi notre terrain de recherche.

     Et le « mon père » de Jésus, la première fois que ce mot se trouve dans sa bouche dans l’évangile de Luc, fait contraste avec le « ton père » de Marie, la dernière fois que ce mot apparaît pour désigner Joseph. Un père s’efface pour faire place à un autre, comme le Baptiste s’est effacé pour faire place à Jésus. Et cet effacement s’opère dans le contexte et à l’âge où ce ne sont plus seulement son père et sa mère qui sont responsables de l’enfant, mais où la communauté entière des proches –par le sang, la familiarité ou le voisinage– est responsable : le moment où il devient patent que nous avons tous plusieurs pères, que la fonction de père n’est l’exclusive de personne, et que la découverte de notre propre chemin, la construction de notre identité, passe par l’acceptation de toutes ces influences, elles aussi tout à la fois jointes, distinctes et ordonnées comme l’intelligence de Jésus s’en révèle capable. Joseph, l’ombre du Père, a joué son rôle (le premier rôle) dans cette ouverture qui conduit à repérer le seul vrai père, objet de la recherche de Jésus.

     Quant à nous, nous faisons tous l’expérience de nombreuses influences qui nous font grandir : ce sont, je crois, autant de paternités. Et le constat de toutes ces paternités nous conduit à nous mettre en quête du vrai père. Cette recherche se fera par rapprochements et comparaisons (comme il apparaît dans la première dimension de la recherche de Jésus), mais aussi par choix et hiérarchisations (comme il apparaît dans la deuxième dimension de sa recherche). Évidemment, pour apprendre ces opérations, il nous faudra les apprendre de Jésus, participer à sa propre recherche du père, et donc le chercher lui d’abord. Mais notre quête d’un Jésus-qui-cherche obéit à de nombreuses motivations : dans la mesure où nous cherchons personnellement le père, notre recherche de Jésus se fera avec simplicité ; les autres motivations, comme pour la famille de sang de Jésus, opérera chez nous bien des retournements, dont certains nous ferons souffrir par manque d’ajustement, à cause de ce qu’il nous faudra quitter.

Vivre une rencontre : dimanche 23 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte :

     Retour en arrière : nous étions dans la partie inaugurale de l’évangile de Luc, nous revenons dans ce qu’il est convenu d’appeler « les évangiles de l’enfance ». Dans la tradition des écrits de l’antiquité, il était parfois d’usage, à propos d’un personnage particulièrement marquant, de composer un récit de son enfance, incluant ce qui précédait sa naissance, sa naissance elle-même, et quelques moments marquants de sa première jeunesse, afin de montrer dès le début les grandes tendances de la vie ou de l’action dudit personnage. Luc, en bon connaisseur du monde grec et s’adressant à ceux qui en font partie, adopte cet usage. Il va composer, en s’inspirant largement des Ecritures, le même genre d’écrits.

     Pour ce faire, il va entremêler d’abord les deux enfances de Jean-Baptiste et de Jésus, de manière à mieux faire contraste pour ce qui est de Jésus, puis il va composer plusieurs récits d’enfance qui concernent le seul Jésus (comme on verra le Baptiste disparaître dans le corps de son évangile et laisser place au seul Jésus).

     Où se trouve notre récit d’aujourd’hui ? Il y a eu d’abord le moment des annonces : une annonce à Zacharie en trois temps, puis une annonce à Marie. Il y a ensuite le moment de la rencontre entre les deux mères. Il y a enfin le moment des naissances : la naissance de Jean puis la naissance de Jésus. La bascule d’un personnage à l’autre est savamment composée, car les récits concernant Jean, plus longs au départ, sont de moins en moins étendus, alors que ceux concernant Jésus le sont de plus en plus. Nous nous trouvons, avec notre récit d’aujourd’hui, dans le moment central, celui de la rencontre des deux mères, et à travers elles des deux personnages. Cette rencontre est composée par Luc en deux temps : d’abord un récit miraculeux, ensuite un cantique (le Magnificat), composition très « comme dans les Ecritures » et d’ailleurs émaillée (notamment le cantique), de citations ou de références. Dans le texte d’aujourd’hui, nous n’avons, nous, que le récit miraculeux.

Mon modeste commentaire :

    « Marie, se levant en ces jours-là, se rend dans le haut-pays avec hâte dans une ville de Juda, et entre dans la maison de Zacharie et salue Elisabeth. » Voilà le contexte. [anistèmi], le verbe qui est employé en premier par Luc à propos de Marie, signifie se lever, s’élever, sourdre, jaillir, surgir, partir, quitter… D’après sa forme grammaticale, l’action est constante, comme un nouvel état. Marie donc, du fait sans doute de l’annonce qui lui a été faite dans le récit précédent, est désormais en partance, en élévation, en surgissement, en éclosion. La grande aventure de sa vie est désormais sans retour. Le deuxième verbe, [poréouomaï], signifie marcher vite, voyager à pied avec l’idée d’une traversée souvent longue. Ce voyage est une entreprise. Elle va dans un pays de montagne, et elle y va [méta spoudès], avec empressement mais aussi avec précipitation, en toute hâte, et encore avec effort (pénible, même) et avec ardeur. On voit dans cette simple expression toute l’âme du voyage de Marie : elle est animée par l’urgence, elle doit faire un effort difficile pour y répondre, elle le fait néanmoins avec ardeur.

     Tout son voyage est une entrée, la particule [éïs] qui marque un mouvement de pénétration, est répétée quatre fois, avec un effet « zoom » qui répond à celui marquant l’arrivée de l’ange, au récit précédent, venant à sa propre rencontre. L’ange était envoyé vers la Galilée, Nazareth, la maison de David, la maison de Joseph, Marie. Ici, Marie entre dans le pays de montagne, dans une ville de Juda, dans la maison de Zacharie, où elle entre-dans. Cette fois-ci, c’est elle « l’ange », c’est elle l’envoyée. Et elle « salue LA Elisabeth » : [aspadzomaï], c’est littéralement attirer à soi : d’où accueillir avec affection ou empressement, embrasser, saluer. Plus largement encore, aimer, rechercher, s’attacher à. Le terme de tout l’élan de Marie, c’est d’étreindre Elisabeth, LA Elisabeth (comme s’il n’y en avait qu’une au monde : celle qui compte pour elle).

    A l’origine, Elisabeth, ou Elisheva, était la femme d’Aaron, frère de Moïse. Elle est donc la mère de tous les prêtres du peuple d’Israël, le sacerdoce y étant héréditaire (et rappelons-nous que Zacharie, le mari de notre Elisabeth, est lui-même prêtre). Son nom peut signifier « mon Dieu est ma subsistance » ou peut-être plus sûrement « mon Dieu est mon serment ». Elisabeth, c’est la promesse tenue, c’est le serment qui s’accomplit. Ce sont  d’ailleurs les mots que prononcera Zacharie en retrouvant la parole : « Serment juré à notre père Abraham de nous donner […] de le servir sans crainte tout au long de nos jours« , bref : accomplissent de l’alliance promise. Marie qui serre dans ses bras Elisabeth, c’est l’étreinte de la promesse attendue et de son accomplissement.

     Et peut-être y a-t-il là le modèle ou le miroir de toute vraie rencontre humaine : chacun portant en soi un secret, chacun portant en soi un attente, chacun portant en soi une promesse pour l’autre. Il me semble qu’aujourd’hui est le jour pour ré-investir les rencontres que nous vivons (car une rencontre n’est pas le fait d’un moment, elle est une mise en présence continue, un aller-vers l’autre jamais achevé, jamais épuisé). Je peux reconsidérer chacune des personnes avec qui je vis une rencontre, dont aucune ne se confond avec les autres, ni en nature, ni en intensité, ni dans son histoire. Quel secret portons-nous l’un pour l’autre ? Quelle attente avons-nous l’un de l’autre ? De quelle promesse, de quel accomplissement, sommes-nous porteurs l’un pour l’autre ?

     « …et il arrive comme Elisabeth entend l’embrassement de Marie, que le fœtus bondit en son sein; …« . Je trouve très étonnant qu’on puisse entendre une étreinte ! C’est sans doute ce qui a conduit bien des traductions à atténuer celle-ci en modeste « salut », comme si tout l’élan de Marie avait abouti à un « coucou, ça va ? » en entrant dans la maison. Mais non, je crois que cela ne va pas avec ce qui précède, et dans quoi nous avons avancé pas à pas. Non, Marie serre Elisabeth contre elle, Elisabeth qui en est « à son sixième mois » comme l’ange le lui a dit –d’où l’urgence, bien sûr. Elle l’a serré fort pour partager son bonheur car Elisabeth était réputée stérile. Sans doute elle lui a dit des choses à l’oreille, on peut bien l’imaginer, mais peut-être pas, en tous cas le texte n’en dit rien. Et il est vrai que les grandes émotions se passent de mots, car ceux-ci atténueraient les choses immanquablement. Mais cet acte, cet élan, sont à Elisabeth une parole : cette rencontre agit sur son âme au plus profond comme une chose qui lui est dite, qui va à son cœur et re-déborde dans son esprit. Elle entend cette étreinte. Et le fœtus saute, bondit (le verbe est la racine du sirtaki grec !) au creux d’elle-même.

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     « …et Elisabeth est remplie d’esprit saint et s’écrie à voix forte et dit : bénie es-tu chez les femmes et béni le fruit de ton sein. D’où me vient cela, que vienne en face de moi la mère de mon seigneur ? … » La plénitude dont la rencontre est porteuse est sainte. C’est le dieu lui-même qui investi le cœur de l’homme dans les rencontres. Elisabeth crie, s’écrie, comme s’était écrié le premier homme quand lui fut présentée la première femme. Ce fut alors la première parole d’un être humain, et sans doute dans chaque rencontre y a-t-il cette première parole. Une parole d’homme, jaillie d’une rencontre où le dieu est présent ; une parole d’homme qui fait écho à la parole de ce même dieu en train de se faire chair… « bénie » ou « louée« . On pourrait traduire « façonnée des bonnes choses dites« , tant il est vrai que dire du bien d’une personne la construit : du cœur et du chœur des femmes, de cette vaste assemblée de celles qui portent l’avenir et l’humanité au plus profond d’elles-mêmes, une parole qui construit naît par le bien qu’elle énonce. Et cette parole en construisant la femme, construit l’être qu’elle porte : le fruit du creux d’elle-même. Ce Jésus sera façonné, construit, par tout le bien dit qui construit les personnes. Quand tu dis à quelqu’un de bonnes choses, des choses qui le construisent, tu participes à la conception de Jésus. Il y a des gens qui redisent mécaniquement des « Je vous salue Marie » : si on voulait bien réentendre ces choses à chaque fois pour vivre autrement les rencontres…!

     Et l’étonnement d’Elisabeth, le sentiment d’une disproportion totale, l’intuition de ce qu’est cette étreinte en réalité. Quand tu viens à moi comme cela, avec cet élan et cet amour, c’est « mon seigneur » que tu m’apportes et que tu conçois pour moi. C’est fou ce qu’une femme conçoit, dans son cœur comme dans son corps ! Mais d’où vient une telle intuition, là, à cet instant, bien plus réelle que nul ne saurait le croire ? Elisabeth s’explique : « … car voici : comme advenait le chant de ton étreinte dans mes oreilles, le fœtus a bondi dans un transport de joie en mon sein. » Les oreilles d’Elisabeth ont entendu simultanément les sentiments provoqués en elle par l’étreinte de sa visiteuse et les sentiments éprouvés par le petit être caché au fond d’elle-même. Ainsi se vit une rencontre, dans cette double écoute de l’autre et de ce qui est en son propre cœur, dans un dialogue qui fait symphonie.

    « Et heureuse celle qui croit que seront portées à terme les choses à elle dites de la part du seigneur. » Voilà une béatitude bien plus générale : entendre résonner au fond  de soi les paroles que constituent les rencontres, les entendre entrer en résonance avec nos attentes, les recevoir comme la présence même du dieu qui nous construit les uns par les autres, et croire aux promesses ainsi constituées. Vous les femmes, enseignez-nous cette vie profonde dont vous avez le secret ! Et puissent tous mes lecteurs vivre Noël comme une rencontre : ce sont mes vœux pour chacun d’entre vous : Noël bondissant, joyeux Noël !

Justice sociale urgente : dimanche 16 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte :

     Le texte qui nous est proposé aujourd’hui fait presque suite à celui de dimanche dernier, presque seulement hélas. Nous avions la semaine passée le premier temps de la partie inaugurale du ministère de Jésus, constituée par l’inauguration du ministère de Jean-Baptiste. Nous voilà maintenant dans le deuxième temps où le Baptiste rend témoignage à Jésus, deuxième temps que l’on peut faire courir, dans le chapitre trois de l’évangile de Luc, du v.7 au v.21.

     Reprenons un peu le mouvement de ce deuxième temps : d’abord, on a un moment du ministère de Jean-Baptiste (vv.7-14) en deux étapes, une adresse du Baptiste aux foules (vv.7-9) dans laquelle il annonce l’imminence de la « colère » et appelle par conséquent à la conversion ; puis une sorte de dialogue (vv.10-14) avec ces mêmes foules ou certains corps sociaux particuliers pour préciser les formes de cette conversion. Ensuite, on a un double témoignage rendu par Jean-Baptiste au « Christ » (vv.15-20), le premier qui est fondamentalement un reniement de soi (vv.15-18), c’est-à-dire que le Baptiste affirme n’être pas le christ attendu mais donne les contours de ce qu’il imagine du ministère de celui-ci ; le second qui est tout simplement son arrestation par Hérode (vv.19-20).

     Que tirer de cela ? D’abord que Jean-Baptiste est dans une perspective claire de jugement. Petite remise en contexte : dans la pensée des Prophètes s’est peu à peu construite une théologie du salut en quatre temps, 1° Dieu prend l’initiative d’un don aux hommes (=grâce), 2° l’homme fait un mauvais usage du don de Dieu (=péché), 3° Dieu abandonne l’homme aux conséquences de ses choix et sa situation empire (=jugement), 4° Dieu reprend l’initiative d’une nouvelle action pour tirer l’homme de sa nouvelle situation et le remettre en bonne voie (=salut). PhilippulusCe cadre général de pensée permet aux prophètes une interprétation de différents moments de l’histoire, et il devient aussi le cadre global de la totalité de l’histoire. Dans ce cadre, le Baptiste annonce la « colère » imminente, c’est-à-dire l’arrivée du 3° temps de la totalité de l’histoire. Pour lui, c’est l’heure du jugement, c’est-à-dire de la grande confrontation de l’homme avec son péché, l’heure d’en assumer toutes les conséquences. Son appel à la [métanoïa], au changement de manière de penser et d’envisager son existence, ses rapports avec les autres, etc. est l’unique manière d’échapper à la colère, c’est-à-dire à l’incontournable exclusion du cercle de l’alliance et de la vie. Retrouver les voies de la justice, c’est-à-dire de l’ajustement aux codes de l’alliance et de la communion de vie avec Dieu, est la seule manière d’échapper au jugement. Il reproche d’ailleurs avec violence à ses auditeurs de chercher à « fuir la colère qui vient« , fuite impossible. Mais la violence de son discours s’explique aussi par ce sentiment d’urgence absolue.

     Bien sûr, Jean-Baptiste sera lui-même pris de court devant le style de Jésus, entendant annoncer non le 3° temps mais le 4°, celui du salut ! Bouleversement absolu. D’où sa question plus tard, depuis la prison : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?« . Il aura préparé le ministère de Jésus, et celui-ci ne correspondra pourtant pas à ce qu’il aura annoncé… Tout cela est évidemment (une fois de plus) difficile à percevoir par le découpage (devrai-je dire le saccage ?) des textes qui a été opéré, puisque ce qui nous est donné est seulement la deuxième étape du ministère du Baptiste, et la première étape de son témoignage.

 

Mon modeste commentaire :

      Donc, Jean-Baptiste a bien secoué les foules auxquelles il s’adresse. Il leur a annoncé l’arrivée imminente du terrible jugement universel, il leur a dit qu’aucune fuite n’était possible et que par conséquent seul un changement total de vie ou de comportement permettrait d’échapper, il leur a encore dit qu’appartenir charnellement au peuple de la promesse ne changerait rien et que le jugement commençait déjà, la cognée étant déjà « à la racine des arbres » en vue de couper et jeter au feu ceux qui ne produisent pas « de beaux fruits« . On comprend que les foules soient en effet secouées et l’interrogent : « Que ferons-nous donc ? » Il faut tirer les conséquences, d’accord, mais changer de vie, qu’est-ce que c’est ?

     Réponse : « Qui a deux vêtements en fasse profiter qui n’a pas, et qui a des aliments fasse de même. » Cette première recommandation pratique s’adresse indistinctement à tous. [khitône], c’est d’abord le vêtement de dessous, que dans l’antiquité on appelle la tunique. C’est le vêtement que l’on porte en permanence, pour la vie quotidienne, sensé être à la fois pratique et tenir suffisamment chaud. Dans certaines circonstances plus exceptionnelles, ce vêtement sera recouvert par un autre (manteau, toge, etc., suivant les cultures), mais pas enlevé. Autrement dit, c’est le vêtement essentiel, celui de la nécessité.  [brôma], c’est ce qu’on mange, sans précision particulière. Le mot peut même désigner le repas lui-même, sans précision ni du moment de la journée ni du menu. Autrement dit, c’est là aussi le manger essentiel, le fait d’avoir à manger. Et l’action indiquée par le Baptiste, c’est de [métadidômi] : communiquer, donner une part, partager, répartir.

     Pour commencer de changer de manière de vivre, de sentir, de comprendre les choses, pour entamer un changement profond d’existence, Jean-Baptiste pointe les besoins fondamentaux, manger et se vêtir. Il invite à regarder autour de soi, à constater qu’il y a des inégalités marquées sur des points aussi vitaux. Et il invite à une nouvelle répartition des richesses, volontaire et radicale. Certains ont plus que le nécessaire, certains n’ont pas le nécessaire, cela doit cesser, et par un mouvement spontané de ceux qui ont plus que le nécessaire. Jean-Baptiste n’enfile pas un gilet jaune pour réclamer, mais avec plus de recul, il invite à un changement économique fondamental; mais parce qu’il veut que ce soit volontaire, ce changement ne sera pas qu’économique, il est un appel à une vraie fraternité. Les inégalités économiques sont sans doute inévitables, certains réussissent d’autre non. Mais d’une part ceux qui réussissent peuvent le faire en empêchant d’autres de réussir aussi, et cela doit cesser, d’autre part -et là, il est plus exigeant- ceux qui réussissent doivent partager spontanément avec ceux qui ne réussissent pas. En tous cas, pour tout ce qui concerne le nécessaire. Caïn demandait  : »suis-je le gardien de mon frère ?« , Jean-Baptiste répond : « Tu es responsable de la vie de ton frère.« 

      Cette recommandation du Baptiste, reconnaissons-le, nous prend de plein fouet ! Notre monde est plus que jamais marqué par les inégalités, que ce soit au plan mondial ou que ce soit à l’intérieur de nos sociétés dites développées. L’écart entre riches et pauvres n’a peut-être jamais été aussi étendu. La concentration des richesses dans les mains d’un tout petit nombre conduit à l’étranglement du plus grand nombre. Et tous savent bien que plus les riches sont riches, plus les pauvres sont pauvres (car la richesse et les biens ne sont pas infinis mais quantifiables, et donc seulement répartis : qui a plus, a forcément au détriment de quelqu’un qui a moins, c’est mathématique). Le Baptiste ne se lance pas dans une quelconque théorie économique, il ne dit même pas (comme on le croit beaucoup aujourd’hui !) que le salut est dans l’économie, mais il regarde la réalité économique comme un symptôme évident de la « sortie de piste »de l’humanité : la fraternité se construit, ou pas ; se détruit au contraire, ou pas. L’action demandée, celle qui change tout, c’est de communiquer, au sens de faire passer un flux vivant d’un être dans un autre. Et il n’attend pas que des bons sentiments finissent pas produire un effet économique, il appelle à corriger tout de suite, sur ce plan-là, les inégalités manifestes. Attention, il ne parle pas de prêter ! C’est le mode actuel de contrôle des plus riches envers les plus pauvres, créant une dépendance vitale : il parle bien de répartition, c’est-à-dire que les inégalités sont corrigées. Quelle révolution ! Et en s’attaquant au portefeuille, Jean-Baptiste  nous prend tous au point faible, celui avec lequel on ne triche pas, celui aussi dont nous sentons tous les conséquences. Je note au passage que quand une société particulière est grevée par les inégalités économiques, elle s’ouvre d’autant moins à l’échelle mondiale des inégalités entre les peuples…

     Viennent ensuite des demandes plus « corporatistes », plus spécifiques. Ce sont d’abord les taxateurs : rappelons-nous que dans cette société antique, et dans cette zone occupée après conquête par l’armée romaine, la récolte des impôts, taxes et tributs est affermée. Le Sénat romain vote le montant des revenus que telle Province de l’empire doit rapporter au trésor public de la Cité (et plus la région a été difficilement soumise, plus les montants sont élevés, voire exorbitants). Puis ce même Sénat vend à ferme ce montant : une personne très riche peut (et va) acheter ce fermage, c’est-à-dire verser le montant exigé au trésor, en échange d’un droit absolu à se rembourser sur la province concernée. On fermera les yeux sur les moyens (le fermier, ou publicain, peut faire appel à la force publique) comme sur les montants (il cherchera toujours à tirer un bénéfice) dudit remboursement. Ce fermage peut à son tour se subdiviser avec le même mécanisme : évidemment, plus nombreux sont les échelons intermédiaires, plus important le volume des bénéfices cumulés recherchés par tous les échelons. Ce sont de telles personnes qui s’approchent pour « être baptisées« , c’est-à-dire avec le propos d’un changement de vie, et elles aussi demandent au Baptiste de leur enseigner par quel point précis commence leur changement.

     Réponse : « Ne percevez rien de plus que ce qui vous a été prescrit. » L’ordre est de ne pas [prassô] : le verbe signife d’abord traverser, parcourir ; par suite, il signifie aller jusqu’au bout, achever, exécuter, mais aussi s’occuper de, négocier, ou encore achever, mener à bien, et enfin faire payer ou faire périr. On voit qu’il s’agit de ne pas jouer sur les marges bénéficiaires en s’abritant derrière le droit (incluant l’éventuel recours à la force). Autrement dit, ne pas aggraver du fait de la recherche de son intérêt propre (même légal) la situation d’autres personnes. Mais le mot employé par Luc dans le discours du Baptiste laisse entendre davantage, grâce à toute sa gamme de sens. Il s’agit de ne pas pousser au bout les personnes, et ultimement ne pas les faire périr. La recherche effrénée du profit, ou cupidité, est socialement destructrice. Je ne peux pas concevoir ma vie, pour la construire, en dehors du lien avec les autres.

    Autre catégorie professionnelle, ceux qui servent comme soldats, ou qui font campagne.  Il s’agit de ceux qui exercent la force publique. A eux la recommandation : « Ne molestez personne. N’extorquez rien. Contentez-vous de votre solde. » [sukofantéô] (qui a donné notre sycophante) c’est d’abord faire métier de calomniateur, donner des conseils perfides. C’est aussi accuser faussement, extorquer par des calomnies, élaborer des machinations. On voit que l’usage de la force déborde facilement et d’abord par le poids accordé aux paroles de ceux qui en sont détenteurs. Et les mots entraînent facilement les actes en tout genre qui vont abuser des biens des personnes, les mettre dans des situations de dépendance ou de fragilité. [diaséïô], c’est remuer, agiter de côté et d’autre, ébranler fortement, intimider. On arrive ici à la brutalité physique : l’abus des personnes elles-mêmes. Et enfin un appel à « se contenter » de la solde. Dans le fond, pour ceux-là comme pour les précédents, c’est la recherche du profit personnel qui en vient à mépriser les autres. La fraternité générale appelée par le Baptiste combat avec beaucoup de force le premier (mais pas le seul) ressort des inégalités, qui est la poursuite de son propre avantage au détriment de celui des autres, les jeux de rivalités et de pouvoirs.

     Vient le deuxième temps, celui du témoignage de Jean-Baptiste : nous changeons complètement de thématique. Eveillé par le Baptiste, le peuple est maintenant dans une attente. Deux remarques : Jean-Baptiste s’adressait aux foules, mais le résultat de sa parole et de son ministère est la constitution d’un peuple, [laos] (qui donne nos « laïcs« ) ; d’autre part, ce peuple maintenant est en attente, il s’attend à quelque chose, il pense qu’une chose peut arriver : en changeant de vie, en changeant de manière de sentir les choses, d’envisager la relation aux autres, il a vu se réveiller en lui la vigilance. C’est dire si revenir à la justice sociale et l’exercer réellement nous met en situation d’attente. Et comme le Baptiste annonçait la colère imminente, le peuple attend celui qui doit exercer celle-ci, juger, c’est-à-dire séparer ceux qui tombent sous le coup de la colère de ceux qui sont dignes d’entrer dans l’alliance et la communion de vie avec Dieu. Et, la tête rentrée dans leurs épaules parce qu’ils s’attendent à ce que « quelque chose » se produise, ils « dialoguent tous dans leurs cœurs » au sujet de Jean lui-même : et si c’était lui, le christ ? Si c’était lui qui allait tout d’un coup se révéler comme le descendant de David, celui qui allait rétablir le royaume de Dieu sur terre ? Après tout, son appel à la justice sociale, c’est déjà un acte politique…

     Mais Jean dément, et il le fait en subordonnant son ministère à celui d’un autre. Moi, c’est d’eau que je vous baptise, l’eau qui au temps du déluge avait permis un recommencement et l’établissement de la toute première alliance avec l’humanité. Mais vient un autre baptême, « d’esprit saint et de feu« , et cela c’est totalement nouveau, c’est sans exemple. L’esprit saint, il en est question aussi parmi les prophètes, il est même celui qui les anime, qui les saisit, et leur fait perdre la maîtrise d’eux-mêmes dans une expérience qui n’est pas de tout repos, au contraire. Quant au feu, il est purificateur et destructeur : terrible perspective ! Bien sûr, Luc choisit ses mots, et prépare l’écho du récit qu’il fera de la Pentecôte après la passion et la résurrection de Jésus ; mais le Baptiste, lui, ne sait pas cela et annonce surtout des jours terribles à affronter. Et c’est un autre, « le plus fort que moi » qui va venir accomplir cela, ce terrible jugement. Pour illustrer la différence de statut entre lui et « celui qui vient », Jean dit : « Je ne suis pas digne (convenable, suffisant, capable) de délier le cordon de ses chaussures« . On pense à Moïse, défaisant ses chaussures devant le buisson ardent, parce que la terre en est sainte : même ce geste, Jean ne pourrait le faire pour le plus fort que lui !

pelle a vanner     Et puis Jean insiste sur l’aspect violemment purificateur de l’action qui sera accomplie par ce plus fort que lui : la pelle à vanner est dans sa main. Comme on revoit sur l’illustration, il s’agit de lancer à grandes pelletés le grain en l’air, afin que le vent emporte ce qui reste de paille et les enveloppes inutiles, ainsi que le grain trop léger parce qu’il n’y a en fait pas de fruit dans la plante. Seuls les grains lourds, ceux que l’ont veut, retombent sur l’aire à blé. C’est un grand remue-ménage où tout vole, où tout est apparemment mélangé, rebattu, mis sens dessus-dessous, et où pourtant se fait le jugement, c’est-à-dire la mise à part de ce qui vaut quelque chose. Et encore le feu, menaçant : tout ce qui ne compte pas va brûler ! Brrr !!!

     Mais cela nous fait du bien, d’entrer dans ces terribles perspectives ! D’abord, nous avons plus que jamais besoin de justice sociale. Ensuite, …nous nous préparons aussi à être aussi surpris que Jean-Baptiste !

Reprendre sa trace profonde : dimanche 9 décembre.

Pieter Brueghel le Jeune, La prédication de saint Jean-Baptiste (1601), panneau sur bois 101 x 167,5, National Muséum, Cracovie

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte :

Nous sommes toujours dans l’évangile de Luc, mais après notre entrée par effraction dans son avant-dernière partie dimanche dernier, nous revenons à son début. Pas tout-à-fait au début, cependant : Luc commence par un prologue où il s’explique sur ses intentions, puis il compose une première partie à sa façon, que l’on intitule habituellement « les évangiles de l’enfance » -car en effet, il y montre en parallèle les préparations à la naissance puis les naissances de Jean-Baptiste et de Jésus, puis quelques scènes du seul Jésus dans son enfance.

A la suite de ces éléments, le récit qui nous est proposé aujourd’hui se situe plutôt au début de l’histoire principale, à savoir le ministère de Jésus et la longue préparation qu’il constitue à sa passion, sa mort et sa résurrection. On peut voir dans cette partie inaugurale plusieurs temps : un premier temps constitué par l’inauguration du ministère du Baptiste, un deuxième temps où le Baptiste rend témoignage à Jésus tout en niant être lui-même le messie, témoignage qui s’achève par son arrestation. Un troisième temps suit avec le récit, central, du baptême de Jésus (Jean-Baptiste n’y est pas mentionné, et pour cause !). Un quatrième temps présente Jésus avant tout par sa généalogie ascendante, présentation qui fait écho à celle faite par le Baptiste aux foules dans la deuxième partie. Un cinquième temps où Jésus va au désert, temps qui fait écho au premier où  le Baptiste est également au désert. Une conclusion-transition enfin, où en quelques mots Luc fait voir un Jésus qui commence à enseigner.

Notre passage n’est que le tout début du premier temps : c’est l’annonce de la survenue du Baptiste et de son ministère, le roulement de tambour et le lever de rideau.

Mon modeste commentaire… :

     Luc débute très solennellement : « En l’an quinze, donc, du pouvoir de Tibère César, Ponce Pilate gouvernant la Judée, la tétrarchie de Galilée étant celle d’Hérode, la tétrarchie d’Iturée et de la région de Trachonitide étant celle Philippe son frère et la tétrarchie de l’Abilène de Lysanias, sous les grands-prêtres Anne et Caïphe, la parole de Dieu survint sur Jean fils de Zacharie dans le désert. » En fait, Luc imite un certain nombre de livres prophétiques, qui montrent de cette manière un début historique précis à l’activité du prophète. Autrement dit, Luc a un double but.

     D’abord, il situe d’emblée Jean-Baptiste comme un prophète dans la longue lignée des prophètes d’Ancien Testament. Lignée longue, mais néanmoins dénombrable : la survenue de Jean est un évènement de forte portée, un évènement qui fait date. Lignée longue, mais depuis longtemps interrompue : après des figures importantes dans la période de la guerre avec la Syrie puis avec Babylone, après d’autres figures importantes dans la période de l’exil puis du retour et de la réorganisation religieuse, il n’y a plus eu de prophète. Dieu s’est tu. Ce silence de plusieurs siècles a d’ailleurs donné lieu à de nombreuses spéculations intellectuelles, de nombreuses tentatives d’anticiper le salut annoncé et qui tarde. Ici, maintenant, dans cette longue attente et ce long silence, Dieu reprend l’initiative et suscite quelqu’un, Jean. Entendre ce texte aujourd’hui, c’est être invité à nous re situer dans la perspective de nos longues attentes, à prendre conscience -pour les écarter, les mettre en deuxième- de nos propres initiatives,  à y chercher l’initiative de Dieu.

     Ensuite, Luc montre que Dieu se mêle à notre histoire. Pas seulement notre histoire personnelle, le cours intérieur de notre existence, mais bien l’histoire objective. Luc nomme des figures historiques attestées. Il fait allusion à l’organisation politique d’une époque précise : Auguste a organisé, après la mort d’Hérode le Grand en -4, la Préfecture de Judée en la doublant d’une tétrarchie (= quatre chefs) locale. C’est une manière, tout en maintenant la suprématie romaine, de donner un certain pouvoir à des locaux. On s’assurera ainsi de leur dévouement à l’autorité suprême puisqu’ils tiennent d’elle leur pouvoir, on se débarrassera ainsi d’un certain nombre de problèmes épineux en les laissant régler par un échelon intermédiaire qui pourra servir de « fusible » en cas de coup dur, et on crée une forme de concurrence entre les différents petits chefs, déviant les uns envers les autres leurs appétits de pouvoir et leurs intrigues politiques.

     Ce système fonctionne toujours sous Tibère, qui succède à Auguste et possède le pouvoir absolu entre 14 et 37 ap. J.-C. Le gouvernement de cette préfecture est assuré par Ponce Pilate selon toute probabilité entre 26 et 36 ap. J.-C. La première tétrarchie de la préfecture de Judée consiste dans l’ancien royaume de Juda, augmenté au nord de la Samarie et au sud de l’Idumée (ancien royaume d’Edom), avec Hérode Archelaus à sa tête entre 4 et 6 ap. J.-C., où il est destitué et non remplacé.  La deuxième tétrarchie consiste dans la Galilée, nom qui en hébreu signifie « région des étrangers », et qui comporte les territoires entre le Jourdain et la côte (non incluse) jusqu’à hauteur de Tyr et Sidon,  avec Hérode Antipas à sa tête entre 4 et 39 ap. J.-C. La troisième tétrarchie consiste dans les régions à l’Est du Jourdain et au sud de Damas, avec Philippe le Tétrarque à sa tête entre -4 et 34 ap. J.-C. La quatrième tétrarchie enfin est encore au nord de celle-ci, avec Lysanias à sa tête entre avant 29 (difficile d’être plus précis…) et jusqu’à 37 ap. J.-C. Pardon pour cette longue contextualisation, mais elle donne un cadre assez précis, le recoupement situe le début du ministère du Baptiste entre 26, 29 au plus tard, et 34. L’intervention, l’initiative de Dieu dans la « grande histoire » est pour nous un étonnement fondamental, premier. Il ne reste pas à part dans son « élysée », mais agit très concrètement.

    Et quelle est cette action ? En quoi consiste-t-elle ? C’est que sa parole, son mot, « advient ». [égénéto] c’est le verbe qui signifie le devenir, par contraste avec ce qui « est ». Le vocable employé pour la parole, c’est [rhéma], qui désigne tout ce qu’on dit : mot, parole, langage, discours, poème, phrase, sujet de discussion et par extension chose. Luc ne raconte pas comment le mot de Dieu est advenu, mais le vocable qu’il emploie suggère que c’est à travers quantité de choses. Non pas pourtant à travers un babillage continu, mais dans le silence des régions désertes, solitaires, isolées, vides. C’est avec l’expérience du vide, du silence, qui rejoignent l’attente de tout un peuple face au silence de son dieu en l’absence de prophètes, mais habité par toutes les paroles reçues et échangées de tant de manières, que Jean voit advenir en lui une parole de Dieu. Il me semble que Jean est pour nous même, en ce jour, un appel à semblable expérience : se retirer d’un bruissement continu et de bousculades ou de croisements qui ne sont pas des rencontres, pour laisser résonner en soi tant de paroles accumulées, tant de choses confiées, tant d’évènements vécus, tant de sujets préoccupants, les laisser résonner avec l’évangile qui est aussi une parole, et laisser advenir en soi ce qui doit advenir.

     Que fait Jean Baptiste de ce qui est advenu « sur » lui ? « Et il vient dans toute la région autour du Jourdain en clamant un baptême de conversion dans la rémission des péchés,… » Dans toute la région autour du Jourdain, cela fait un immense périmètre ! Il a dû marcher beaucoup. On se le représente souvent figé sur son cailloux près de la rivière, mais ce n’est pas du tout ce que suggère Luc. Il clame, il annonce : il y a de la part du Baptiste toute une action à voix forte et à discours construit, mais pas un discours qui cherche à convaincre, plutôt une proclamation qu’entende qui voudra. Et quelle est cette nouveauté annoncée, à prendre ou à laisser ? Un « baptême », autrement dit une plongée, une immersion. Il ne faut pas nécessairement entendre ce mot au sens matériel, même si les pérégrinations du Baptiste sont plutôt de part et d’autre de la vallée du Jourdain : le geste est là pour marquer une réalité plus immatérielle, il a valeur de symbole. Ce que le Baptiste proclame, c’est de s’immerger dans la [métanoia] : dans le changement de sentiment, qui peut selon les cas devenir repentir (au sens où les peintres repeignent par-dessus, en ayant changé d’idée), regret, correction, ou pénitence. Le Baptiste proclame une vie plongée dans le changement, une vie conduite par une autre manière d’être sensible aux autres et aux choses. Et ce changement se fait dans l’action de laisser aller, de congédier ses déviations passées. Reconnaître qu’avec notre manière de mener notre vie, nous manquons son but. Revenir vers ce but avec une nouvelle sensibilité.

     A l’appui de cette présentation générale du ministère du Baptiste, Luc introduit une citation d’Isaïe, sans qu’il soit possible de dire si Jean-Baptiste lui-même s’y réfère ou si c’est l’écrivain seul qui fait ce rapprochement. « …comme il est écrit dans le livre des paroles du prophète Isaïe : voix criant dans le désert : préparez la voie du seigneur, mettez en ligne droite ses grands-routes ! Tout gouffre sera rempli, et toute montagne et colline humiliée. Les tortueux seront dans le franc et les raboteux dans la voie tranquille, et toute chair verra le moyen de salut du dieu. » Jean-Baptiste ne crie certes pas dans le désert, c’est là qu’il a pris conscience du mot de Dieu sur lui, mais il est venu vers les foules. En revanche, il est bien avant tout une voix, il clame et proclame, à temps et à contretemps. Et tous les mots employés par le prophète ont un double sens (il faut dire qu’Isaïe est avant tout un très grand poète), matériel ou moral, ce qui convient bien au sens de la prédication du Baptiste et même au geste baptismal symbolique qui le caractérise, lui aussi matériel (dans l’eau) mais avant tout moral (dans le changement de vie).

     La grand-route, [tribos], c’est aussi le chemin fréquenté, c’est aussi une longue pratique : on voit qu’il y a là un signe parlant des chemins que nos vies empruntent fréquemment, de nos habitudes vie et de pensée. Celles-là, il faut les faire [éouthus], droites, directes, mais aussi franches, sans détour, selon les règles. Le gouffre, [farangx], n’est pas une simple ornière ou un petit effondrement, mais bien l’escarpement abrupt, la roche taillée à pic, le ravin, le précipice, la rive escarpée, la falaise, le gouffre, l’abîme. Le symbolisme en est dès lors bien plus fort : il s’agit des puits sans fond dans lesquels nos vies peuvent tomber, des trous dont on voudrait éventuellement bien sortir mais…comment faire ? Eh bien ! Ces aspects de notre vie vont être emplis, remplis, fécondés. A l’inverse, les hautes montagnes et les basses collines, toutes les hauteurs dès lors qu’elles sont des hauteurs, vont être abaissées, amoindries, diminuées, humiliées, découragées. On entend à demi-mot que ce qui fait nos forces ou nos fiertés va au contraire s’évanouir.

     Deux caractères sont encore visés par le prophète : d’une part les [skolios] (qui donne notre scoliose !) les obliques, les tortueux, les tournés de côté, les sans-franchise, ceux qui tergiversent. Appel pour ceux-ci à prendre l’attitude exactement contraire, à faire des choix francs et massifs. D’autre part les [trakhus] : au sens propre, rude, raboteux, caillouteux, âpre, hérissé, inégal, dur. Au sens moral, les rudes, les grossiers, les farouches, les cruels, les violents, les irascibles. Appel pour ceux-là à se faire chemin [léios] : au sens propre, lisse, poli, uni (comme pour un tissus), aplani, sans aspérité, glabre. Au sens moral uni, calme, doux, tranquille, coulant.

     Finalement, le Baptiste nous interpelle dans nos viscères, dans nos deux passions fondamentales, le désir et la colère : la pulsion de vie profonde qui nous fait désirer, et celle qui fait qu’on ne se résout pas à ce qui fait obstacle à notre désir. Les deux traces profondes qui font de nous des vivants. Il nous invite à mettre au clair la première en l’affirmant franchement, en nommant clairement ce que nous désirons; il nous invite à orienter autrement la seconde, en combattant pour la conquête d’une unité de vie avec calme et douceur -ce qui n’est pas moins fort, au contraire !

 

Retrouver son humanité : dimanche 2 décembre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte :

     Nous changeons encore d’œuvre, et cette fois durablement, puisque le lectionnaire romain commence aujourd’hui un nouveau cycle annuel, autour de Luc. Je remets à plus tard de dire un mot de cet auteur. Dans la première partie de son œuvre littéraire, c’est-à-dire dans son évangile, Luc a comme Marc une avant dernière partie qui se passe à Jérusalem avant la Passion : là, après une entrée triomphale marquée par les pleurs de Jésus sur la ville dont il s’approche, celui-ci chasse les vendeurs du temple. Deuxième temps, sans connexion temporelle précise, il enseigne dans le temple, et c’est l’occasion d’un certain nombre de controverses avec les différents partis et responsables religieux. Troisième et dernier temps, le grand discours apocalyptique : c’est de celui-ci que notre texte est tiré.

     Sans entrer dans trop de détails, on peut dire que la manière dont Luc rapporte ce discours apocalyptique suit un déroulement plutôt identique à celle construire par Marc, avec toutefois des inflexions qui montrent que lui écrit nettement après la prise de Jérusalem par les Romains en 70, cela se voit par les détails qu’il donne et qui recoupent les récits qu’en on fait d’autres. Mais lui aussi, c’est en contraste avec toutes les catastrophes, survenues ou à venir, qu’il situe la venue du fils de l’homme : celle-ci n’a donc rien à voir avec une catastrophe, ni en soi, ni dans ce qui la provoque. Il parle de cette venue en trois temps  : il l’énonce, puis donne la parabole du figuier, enfin appelle à la vigilance. Nos joyeux découpeurs de texte ont cette fois enlevé la partie centrale, la parabole du figuier. Quand je pense qu’à la fin du livre de l’Apocalypse, Jean écrit : »si quelqu’un enlève des paroles à ce livre de prophétie, Dieu lui enlèvera sa part : il n’aura plus accès à l’arbre de la vie ni à la Ville sainte, qui sont décrits dans ce livre. » (Apoc.22,19)… Quant à nous, revenons au texte !

Mon modeste commentaire…

     Luc reprend les évocations cosmiques de Marc, mais sans refaire le maillage étroit de citations prophétiques qu’avait opéré Marc : « Et il y aura des signes dans le soleil et la lune et les astres, et sur la terre l’angoisse des nations dans l’impasse [à cause] du fracas et de l’agitation de la mer, [l’angoisse] des hommes rendant l’âme de peur, et de l’attente des choses arrivant à l’humanité entière; en effet les puissance des cieux s’ébranleront. » C’est que l’intention de Luc n’est pas la même : il ne voit pas là les signes cosmiques de l’avènement d’un monde nouveau, mais plutôt le paroxysme des catastrophes énonçables ! Autrement dit, ces  deux versets n’avaient rien à faire là, nos chers découpeurs de textes auraient dû les laisser avec la partie précédente du discours apocalyptique, car ç’en est la conclusion ou l’aboutissement. Soit dit en passant, ces mots trouvent en nous, aujourd’hui, un formidable écho quand on pense à la catastrophe mondiale que prépare l’incurie humaine et son abus des ressources de la planète. Les scénarii prévisibles montrent tous que la catastrophe viendra de la mer. Mais ne cherchons pas pour autant dans l’évangile une annonce détaillée des catastrophes, ce n’est pas son objet du tout.

     Face à ces catastrophes possibles ou prévisibles, qui sont survenues et qui surviendront encore, Luc pose un autre évènement qui n’est, lui, pas de l’ordre de la catastrophe : « Et alors…« , le fameux [toté] qui signifie à la fois à ce moment et dans l’autre cas. Le mot marque bien une rupture, un opposition, une alternative. « Et alors ils verront le fils de l’homme venant dans la nuée avec multiplicité de puissances et de gloire. » Qui est ce « ils » ? Difficile à dire. Mais le texte évoque une évidence : verra qui veut voir, ce ne sera pas caché mais au vu et au su de tous. Les temps nouveaux qu’inaugure Jésus sont des temps de révélation, de dévoilement. Un sauveur vient, et ce n’est pas une catastrophe, au contraire. C’est comme si le temps était le lieu simultané de deux choses, une œuvre de destruction et de confusion d’une part, une œuvre d’apparition d’autre part. Et il faut bien saisir que le déroulement du temps, de notre histoire, est le lieu simultané de ces deux œuvres. Il y a d’une part le bouleversement qui va jusqu’à ébranler les puissances des cieux, et il y a d’autre part la venue sur la nuée du fils de l’homme. Il y a le ciel qui nous tombe sur la tête, et il y a le ciel qui vient nous visiter.

     Luc exhorte ses lecteurs à s’appuyer pour vivre avant tout sur ce deuxième aspect de l’histoire, évidemment pour vivre le premier (et non pour le fuir -vaine tentative- ou le nier) : « Or au survenir du commencement de ces choses-là [les premières énoncées, les catastrophes], relevez-vous et relevez vos têtes, parce que votre rachat se rapproche. » Le langage de Luc est paradoxal, mais provoque à un regard de foi. Pendant que l’humanité avance, au gré de guerres, d’oppositions, de catastrophes diverses, le fils de l’homme vient visiter cette même humanité : qui veut le voir peut le voir. Du coup, même quand surviennent les évènements redoutés, l’attitude du croyant sera de se « relever », comme s’est « relevé » le fils de l’homme pourtant condamné, tué et mis au tombeau. Car le rachat se rapproche, se hâte, s’accélère. Le mot est bien celui de rachat : il s’agit du rachat d’un captif. Je le comprends dans ce contexte, en ce qui me concerne, comme évoquant l’esclavage dans lequel le contexte de l’humanité peut nous tenir. On peut être esclave de ses peurs, si on se laisse fasciner par l’ampleur des malheurs qui surviennent. Mais regarder en direction du fils de l’homme délivre, ou rachète, fait de nous des affranchis.

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     Supprimer la suite du texte est pour le moins dommage : « Il leur dit une parabole : « Voyez le figuier et tous les arbres : quand déjà ils bourgeonnent, en regardant, de vous-mêmes, vous connaissez que déjà l’été est proche. Ainsi, vous aussi : quand vous verrez cela arriver, connaissez qu’il est proche, le royaume de Dieu ! Amen, je vous dis : cet âge ne passera pas que tout n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles, non, ne passeront pas ! » Luc change le sens de la parabole en portant l’attention sur le moment du bourgeonnement : les arbres bourgeonnent en général avant l’hiver, avant cette période où meurt la végétation. Du coup, Luc déplace le signe : la parabole visait chez Marc les signes premiers du renouveau de la vie; elle vise chez Luc des signes qui précèdent la mort mais promettent qu’elle ne l’emportera pas, et indiquent au contraire que même dans l’hiver, la vie fait son chemin. Et Luc précise ce qui demeure par delà l’hiver et à travers lui : sa parole. Sa parole, c’est elle le bourgeon présent pendant l’hiver, c’est elle qui vient au vu et au su de tous « sur la nuée », c’est-à-dire comme la puissance qui vient du dieu.

     La question devient donc : comment rester attentif à la parole ? Comment rester à son écoute ? Car elle est bien donnée à tous, et pourtant tous ne l’ecoutent pas, de même que le fils de l’homme est vu de tous, et pourtant tous ne le regardent pas. C’est un thème cher à Luc…  « Ainsisoyez attentifs à vous-même de sorte que vos cœurs ne s’appesantissent pas dans la tête pâteuse et l’ivrognerie et les soucis des moyens de vivre, et que soit soudain pour vous un tel jour. » Pour rester attentif à la parole, il y a d’abord une attention à soi, une vigilance. Je ne peux m’empêcher ici de penser à la description qu’Athanase fait d’Antoine après sa première longue expérience de retrait en solitude au désert : « Il n’avait pas grossi par manque d’exercice, ni maigri par suite de tant de jeûnes et des combats qu’il avait soutenu contre les démons. Il avait le même visage qu’avant d’être solitaire, la même tranquillité d’esprit, et l’humeur aussi agréable. Il n’était ni abattu de tristesse, ni dans une joie excessive : son visage n’était ni trop gai ni trop sévère ; il ne témoignait ni déplaisir en se voyant environné d’une si grande multitude, ni complaisance en étant salué et révéré par tant de personnes ; mais, étant en toutes choses dans une égalité et une modération d’esprit admirable, il montrait bien qu’il n’était gouverné que par la raison.« (S.Athanase, Vie d’Antoine, 7). C’est le résultat de cette attention à soi proposée par Luc, l’égalité d’humeur, la modération d’esprit et le gouvernement par la raison. Bref, retrouver son humanité.

     Des soucis divers, soit excès soit sentiment de précarité, peuvent « alourdir » le cœur, l’empâter, le scléroser. Ce qui est avant tout  redouté, c’est l’effet de surprise, l’impréparation. « Comme un piège, en effet, il surgira sur tous ceux qui siègent sur la face de toute la terre. » Il semble que les puissants, « ceux qui siègent », soient les plus en difficulté, prêtant le plus le flan à la surprise. Peut-être que le type de soucis qu’ont les puissants est emblématique de ce qui détourne de l’attention à soi et, par voie de conséquence, de l’attention à la parole. « Mais chassez le sommeil ! En tous temps implorez afin d’être plus forts pour échapper à toutes ces choses qui doivent arriver, et pour vous tenir debout devant le fils de l’homme ! » La supplication apparaît ici comme un moyen de rester vigilant et fort. C’est paradoxal : celui qui supplie avoue une faiblesse, qu’il a besoin d’aide. Mais c’est au contraire une force dans l’ordre de l’attention à soi : la connaissance de soi, forces et faiblesses, est une humilité fondamentale. Il ne s’agit pas d’obtenir du dieu je-ne-sais quel secours privilégié : il s’agit de se connaître. Ce sera là se tenir debout devant le fils de l’homme, debout dans l’attitude d’un homme dans sa pleine dignité.

Vivre en frère : dimanche 25 novembre

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour ceux qui veulent situer le texte.

     Nous finissons l’année tout à fait en dehors de l’évangile de Marc, que nous avons suivi tant bien que mal depuis décembre dernier. Nous voilà aujourd’hui dans l’univers de Jean, qui est plutôt  axé sur les réflexions que sur le récit, et qui n’a pas le génie de Marc en ce qui concerne le pittoresque. Néanmoins, Jean a l’art du petit détail symbolique auquel nul n’a fait attention. Mais c’est avant tout un évangile « théologique », qui démontre plus qu’il ne montre.

     Notre texte d’aujourd’hui est situé dans le grand récit du procès, de la mort et de la résurrection de Jésus. Jésus a été arrêté au jardin, puis emmené pour jugement chez Hanne, le beau-père du grand-prêtre Caïphe. De là, il sera emmené chez Caïphe (mais Jean ne fait que le mentionner) puis chez Pilate, avec lequel se joue une négociation pour obtenir de son autorité souveraine une condamnation à mort. Une fois celle-ci obtenue, Jésus sera emmené au Golgotha où il meurt crucifié puis est enseveli, avant que Marie la Magdaléenne puis Pierre et « le disciple que Jésus aimait » ne constatent le tombeau ouvert, puis que le mort n’apparaisse vivant à la Magdaléenne, puis deux fois aux disciples.

     Il y a plusieurs temps, dans le procès instruit par Pilate. 1° temps, les responsables Juifs informent Pilate de la raison de leur recours à lui : selon eux, il mérite la mort. Pilate doit donc se prononcer. 2° temps, Pilate interroge Jésus une première fois. 3° temps, il sort et le déclare non coupable et propose de relâcher Jésus à l’occasion de la Pâque, comme c’est la coutume (ce qui constituerait une « porte de sortie » honorable pour les responsables Juifs), mais la chose est refusée. 4° temps, Pilate fait châtier Jésus pour faire bonne mesure, puis le fait sortir en le déclarant à nouveau non coupable, mais les responsables réclament sa crucifixion. 5° temps, Pilate leur abandonne Jésus selon leur volonté, tout en le déclarant non coupable pour la troisième fois. Il y a là une sorte d’ironie de Pilate : les responsables juifs pourraient lapider Jésus (c’est la mort prévue par la Loi), mais ils ne peuvent le crucifier, car cette condamnation appartient à la seule autorité romaine. C’est ce que lui rétorquent les chefs : il a blasphémé en se faisant fils de dieu. Sous-entendu : de fait, selon la Loi il mérite la lapidation, mais ce n’est pas le châtiment que nous réclamons. 6° temps, Pilate est effrayé de ce motif, manifestement non allégué jusque-là, il rentre pour un second interrogatoire dont le résultat est qu’il cherche à le relaxer. 7° et dernier temps, les chefs avancent le motif de lèse-majesté, ce qui emporte finalement la décision.

     L’intention de Jean,  en donnant une telle ampleur au procès romain, est sans doute double : d’une part de faire déclarer Jésus innocent à quatre reprises dans la procédure de justice romaine, d’autre part de donner plus d’ampleur à la trahison, au reniement, des responsables religieux juifs, puisqu’ils vont toujours plus loin dans le but d’obtenir la condamnation réclamée. Notre texte d’aujourd’hui est tout simplement le premier interrogatoire.

Mon modeste commentaire.

     Nous voilà donc chez Pilate, mais qui est ce nouveau personnage ? Il semble qu’il s’agisse du praefectus qui gouverne la Judée : il a la charge des fonctions administratives, militaires et juridiques — tant sur le plan civil que criminel — mais il s’occupe également de la levée des impôts ce qui fait aussi de lui un « procurateur » (en latin, procurator) chargé des intérêts de l’empereur. La Judée, dont il est préfet, a un statut particulier, ce n’est pas une province impériale ou sénatoriale, ce qui mettrait à sa tête un proconsul, membre de la noblesse patricienne : tout fonctionne comme s’il s’agissait d’un district de la province de Syrie, et à ce titre c’est seulement un membre de l’ordre équestre (la classe en-dessous des Patriciens) qui est nommé à sa tête. Dans cette région de l’empire, le trouble et l’insécurité sont permanents, bien des prédécesseurs ont été vite remplacés. Mais comme son prédécesseur immédiat, Pilate a su jouer des antagonismes locaux pour se maintenir plus de dix ans. Détenteur de l’imperium, il est seul habilité à prononcer une peine capitale. Concession aux locaux, la Palestine a été administrativement répartie en quatre Tétrarchies, confiées chacune à des fils de Hérode le Grand : une manière de s’assurer de leur servilité, de réduire leur pouvoir et de faire jouer entre eux une rivalité salutaire pour le pouvoir supérieur. A l’aune de recherches historiques sérieuses, il semble que notre personnage n’ait été ni plus ni moins mauvais que d’autres responsables romains ; en revanche, il semble qu’il ait été plutôt mal vu des juifs, et notamment de leurs autorités religieuses, à cause de son zèle pour l’empereur qui plusieurs fois offensait leur piété. Nous sommes donc en présence de la plus haute autorité civile, celle qui a pouvoir de vie et de mort : un homme qui est avant tout un politique.

     Pilate entre, ou plutôt rentre, « de nouveau » précise Jean, dans le Prétoire. Le prætorium est le lieu de résidence d’un gouverneur (ou « procurateur ») de Province romaine. C’est à la base le quartier général militaire, là où se tient le chef (le « prætor« ) qui commande par délégation du Consul. Il s’agit probablement du centre de la forteresse Antonia, caserne militaire inexpugnable. Autrement dit, ces lieux sont le cœur du pouvoir de l’occupant romain. C’est au point que les responsables religieux n’ont pas voulu y entrer, afin de « ne pas se souiller » avant la Pâque. La Pâque juive nécessite une purification qui se fait durant plusieurs jours, et il n’est pas question pour eux de la remettre en cause. Autrement dit, un scrupule rituel les retient, placé bien plus haut que s’abstenir de réclamer la mort pour quelqu’un. Quoiqu’il en soit, Pilate a dû sortir lui-même à leur rencontre, et maintenant qu’il est instruit par eux de leur volonté, il revient faire son office et exercer la justice romaine.

     C’est ce qui se passe à présent : « il cite Jésus à comparaître et lui dit, autrement dit : commence l’interrogatoire : Tu es le roi des Juifs ? » La question a de quoi surprendre ! Il n’est pas question de cela auparavant… On comprend alors que c’est sans doute le motif qui a été avancé pour réclamer sa mort. Pourquoi un tel motif ? C’est tout simplement l’accuser de sédition, peut-être plus encore. Les juifs ont à Jérusalem un roi déjà, Hérode : un allié des romains, mis en place par eux. Dans la question de Pilate, il peut y avoir une part d’amusement : quel est cet original qui croit pouvoir s’arroger seul un tel titre ? Et quelle drôle d’idée de le revendiquer : ce n’est pas dans la tradition juive ! Le vrai pouvoir chez les autochtones, Pilate le sait parce qu’il l’affronte sans cesse, est religieux.

     Mais la réponse de Jésus a, elle, de quoi surprendre son procureur. « C’est à partir de toi-même que tu dis cela ou bien d’autres t’ont parlé à mon sujet ? » Tout justiciable peut attendre de la justice une enquête indépendante, menée par le juge ou le procureur lui-même. Jésus, en mettant Pilate devant cette alternative, dénonce un éventuel procès mené sur la base d’une calomnie, un procès expéditif joué d’avance. Le pouvoir romain, en effet, ne s’est jamais ému de l’activité de Jésus, et pourtant il est bien renseigné. En particulier, dans cette région de l’empire, le préfet est toujours attentif aux mouvements populaires, des agitateurs surgissent régulièrement. Mais jusqu’à présent, nul n’est venu avertir le préfet des activités suspectes d’un certain Jésus, et c’est bien ce que celui-ci lui fait implicitement remarquer : jamais ses propres services n’ont eu à se plaindre de lui.

Nicolaï Nicolaïevitch Ge, Qu'est-ce que la vérité ?

     Pilate le prend d’un peu haut, mais se défend en même temps d’être sous influence : « Est-ce que moi je suis juif ? » C’est comme s’il disait : « Allons, je ne suis pas sous l’influence de ceux qui t’ont amené ici, je ne suis pas de leur bord, je n’appartiens pas à leur groupe. » Et le procès peu enfin s’engager dans un sens plus objectif, avec un questionnement plus approprié : « La nation, la tienne, et les grands-prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu fais ? » La question est presque naïve. Pilate avoue par là n’avoir aucune charge contre son prisonnier, sinon l’hostilité des responsables. Dans la perspective de Pilate, les désavouer ne serait pas pour lui déplaire. Mais les mettre en situation de lui devoir quelque chose peut être également intéressant. Jean fait surtout remarquer le comportement des grands-prêtres : ils revendiquent habituellement leur autonomie, et les voilà qui ont recours à l’occupant romain ! Ils adoptent par là une attitude qui n’est pas celle que leur religion leur recommande, mais se comportent comme les autres nations. Et Jean les désigne précisément ainsi en mettant ce mot de « nation » dans la bouche de Pilate. Il est d’autant plus négatif que, dans le vocabulaire des juifs, les « nations » (les goyîm) sont tous ceux qui ne sont pas du peuple Juif. Mais Pilate n’a aucune charge réelle, et ne peut que poser à son prisonnier cette question, pitoyable pour un procureur : « qu’as-tu fait ?« .

     C’était le moment où jamais de répondre : « Rien ! D’ailleurs tu n’as jamais entendu parler de moi d’aucune manière. » L’affaire était entendue. Et tout un chacun aurait répondu ainsi. Pas Jésus. Le voilà qui enchaîne sur un tout autre registre  : « Le royaume, le mien, n’est pas de ce monde-ci ; si de ce monde-ci était le royaume, le mien, des subalternes à moi se seraient battus, afin que je ne sois pas livré par les Juifs… » (petite remarque : on peut traduire le datif par « livré aux Juifs », datif d’intérêt, ou « livré par les Juifs », datif instrumental. A la réflexion et vu le contexte, le deuxième me paraît plus cohérent). C’est une des caractéristiques de la prédication de Jésus que l’annonce du royaume. Elle est cependant fort peu présente dans l’évangile de Jean : il est question d’entrer dans le royaume au début de l’échange nocturne avec Nicodème. A la suite de la multiplication des pains, la foule cherche aussi Jésus pour le faire roi -ce qui le fait s’échapper ! C’est tout.  Mais ce thème du royaume apparaît ici, dans ce contexte très paradoxal, et peut-être justement pour cela. Les trois autres évangiles ont insisté sur le fait que le royaume est inauguré dès ce monde-ci, en ce monde-ci. Jean insiste lui sur le fait qu’il n’est pas pour autant de ce monde-ci. La démonstration relève de l’évidence.

    Et c’est une magnifique leçon sur le royaume annoncé et inauguré par Jésus : il ne relève pas d’un pouvoir. Du coup, il n’admet pas de subalternes, ni de batailles, ni de trahison. Entrer dans le royaume est un paradoxe en ce monde : c’est ne pas établir les relations avec les autres avec une note hiérarchique : au contraire, dans le royaume où il se tient, tu es mon frère, tu es ma sœur, tu es mon égal. Et je t’aime autant que je m’aime. C’est ne pas établir les relations avec d’autres avec une note belliqueuse ou polémique : au contraire, dans le royaume où il se tient, ta parole ou ton action méritent d’être entendue ou accueillie, elle a du sens, elle dit quelque chose de précieux de toi. C’est ne pas établir les relations avec d’autres avec une note manipulatrice : au contraire, je ne me sers pas de toi, mais je t’admire et te considère comme tu es, dans ta beauté.

     Et Jésus continue : « …s’il en est ainsi le royaume, le mien, n’est pas d’ici. » [éntéouthén] signifie d’ici, au sens local mais aussi au sens génétique. Le royaume où se tient Jésus n’as pas son origine en ce monde-ci. Ce n’est pas que ce royaume ne se tienne pas en ce monde-ci : mais il y apparaît, et y apparaîtra toujours, comme une étrangeté. « Pilate lui dit donc : tu es donc bien roi ? » La question du préfet, de l’inquisiteur, est le signe immédiat de l’étrangeté dont on vient de parler. Aux oreilles de l’homme politique qu’il est, les paroles de Jésus ont dû sonner comme une manière compliquée de s’exprimer, j’imagine qu’il a compris que Jésus revendiquait bien un royaume, mais pas dans la région. Or il a certes dit « pas d’ici », ce qui peut être entendu au sens purement local, mais il a aussi dit « pas de ce monde », ce qui est plus étrange. Le [kosmos], en grec, désigne bien le monde, mais désigne aussi l’ordre qui y règne ou qui le constitue. Il y a un quiproquo complet.

     « Jésus lui répond : toi tu dis que je suis roi. Moi, pour ceci je suis né et pour ceci je suis venu dans le monde : pour témoigner de la vérité ; qui est de la vérité entend ma voix. » Le quiproquo est levé, parce qu’énoncé clairement. Il y a une mise en regard des deux points de vue : toi, d’une part, moi d’autre part. Toi, tu es dans une logique de pouvoir qui te bouche les oreilles, et tu n’entends pas de quoi je parle. Parce que j’ai parlé d’un royaume, que j’ai dit mien, tu me penses roi : j’ai seulement dit que c’est le royaume dont moi je parle et dans lequel je me tiens. Suis-je roi ? Je n’en ai pas parlé. Moi, je parle de témoigner de la vérité. La vérité, dans le vocabulaire de Jean, c’est la relation de Fils vécue jusque dans le chair : Jésus est venu témoigner, c’est-à-dire montrer cette relation filiale unique, montrer jusqu’où elle va (jusqu’au Père), montrer qu’elle peut être authentiquement vécue dans la chair, dans ce monde. Montrer que tous les hommes peuvent vivre en fils avec dieu leur père, et comment le faire, notamment en abordant les autres hommes en frère. Un père et des frères. Ce n’est pas de ce monde, mais cela peut transformer le monde.