Dévoiler et unir : dimanche 18 novembre

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour situer le texte (on peut aller directement au commentaire !)

Toujours dans l’avant-dernière grande partie de l’évangile de Marc, nous sommes maintenant loin dans sa seconde section, le discours sur la fin des temps. Marc a mis en scène ce discours de manière indépendante et en deux temps : il faut garder à l’esprit que le temple est effectivement détruit en 70, lors de la guerre menée par le futur empereur Titus. Ainsi, toute cette mise en scène du discours peut être l’écho d’une actualité, ou d’un passé très récent, au moment où Marc écrit. Dans la bible, toutes les prophéties sont toujours rédigées après coup, c’est une manière de donner des évènements survenus une interprétation d’autant plus convaincante : voilà pourquoi telle chose devait arriver.

     Premier temps, un disciple admire le bâtiment-Temple au moment où il en sort avec Jésus, qui réplique du tac-au-tac par l’annonce de la destruction complète de celui-ci : c’est là un sinistre présage à l’immense portée, puisque ce temple est au centre de toute la vie religieuse du peuple d’Israël. Son sens est celui de l’habitation à jamais du dieu d’Israël avec son peuple, sa destruction signifie donc en quelque sorte la fin de l’alliance. En tous cas, c’est nécessairement la fin du culte dans la forme où il existe grâce à ce bâtiment unique.

     Deuxième temps, assis hors des murs de Jérusalem, sur les pentes du mont des Oliviers, quatre des apôtres interrogent Jésus à part sur les temps : quand cela arrivera-t-il ? Quel sera le signe que tout cela va s’achever ? On peut comprendre leur angoisse, même si savoir ne changerait pas grand chose… Et là commence un long discours ininterrompu. Quant aux signes précurseurs, le discours commence par une mise en garde, un sujet a priori si angoissant étant un terrain rêvé pour les manipulations, il continue par l’évocation de catastrophes de grande ampleur (guerres, séismes, famines), puis par l’évocation de poursuites mortelles contre les disciples, puis encore par l’évocation d’un évènement totalement contraire sur le plan religieux. Enfin, retour sur le thème de la mise en garde et de la manipulation.

     Après tout cette question des signes vient en contraste le thème de la venue du fils de l’homme, puis une conclusion en trois temps : la leçon du figuier, qui constitue le fameux signe demandé, une réponse à la question quand ? et enfin un appel insistant à la vigilance. Notre texte d’aujourd’hui est constitué par cette annonce de la venue du fils de l’homme, et par les deux premiers temps de la conclusion. Découpage bancal encore une fois. Est-ce un effet des bouleversements dont il est ici question ??

Mon modeste commentaire.

     « Mais en ces jours-là, après cette affliction… » : quand Jésus aborde le thème de la venue du fils de l’homme, il le fait en contraste avec tout ce qui précède, [alla], « Mais…« . Il s’agit bien d’une conjonction adversative, c’est-à-dire dont le but est de dire autre chose que ce qui précède. En grec, « autre » se dit [allos] : on voit nettement le rapport linguistique. Cette opposition est soulignée grâce aux deux prépositions employées immédiatement : « en » d’une part, « après » d’autre part. Ces deux prépositions, dont l’une marque une réalité dans laquelle on se trouve, l’autre une réalité dépassée, sont d’autant plus en contraste que le même adjectif démonstratif [ékéïnos] les suit l’une et l’autre, adjectif qui marque une personne ou une chose éloignée, ou célèbre, ou éminente. Nous sommes placés désormais « en ces jours-là« , « en ces jours exceptionnels« , mais « après cette pression, (ou compression, ou oppression : c’est le sens du mot [thlipsis]) exceptionnelle« , « au-delà de cette oppression exceptionnelle« .

     Je m’attarde sur ce point, parce qu’il me semble bien plus important qu’on ne l’imagine et qu’on n’y a pas assez, à mon sens, fait attention. Tout ce qui précède dans le discours énonce finalement deux choses, provoquées par l’annonce par Jésus de la destruction du temple : premièrement, il y a aura bien des catastrophes majeures, aussi bien pour l’humanité entière que pour l’intégrité des croyants, ou l’intégrité de la « religion » elle-même. C’est le cœur de la partie précédente du discours. Deuxièmement, ces catastrophes diverses et majeures seront le prétexte à de nombreuses manipulations, ou tentatives, ou à de nombreuses impostures. C’est le cadre, le début et la fin, de la partie précédente du discours. Notre « mais » prend alors une portée énorme, il fait ressortir nettement le but recherché dans cette première partie du discours : non, la fin des temps ne consiste pas en une catastrophe, ni en une série de catastrophes, quelle qu’en soit la nature. Des catastrophes, il y en avait déjà eu, et il y en a encore, et hélas il y en aura encore. Mais cela n’a rien à voir avec la fin (puisque c’est la question posée au départ), et faire croire le contraire est clairement dénoncé comme une imposture. Bonne nouvelle, [éou-ang’guélion], la fin du monde n’est pas une catastrophe !

     Marc construit en revanche cette nouvelle partie du discours, « dans ces jours exceptionnels« , à partir d’un maillage serré de citations prophétiques, tirées d’Isaïe, d’Ezéchiel, de Joël et de Daniel, qui évoquent des signes cosmiques : soleil, lune, étoiles… Là aussi, ce n’est pas un fait sans importance, bien au contraire, et à plusieurs titres. D’abord, Jésus assume une eschatologie, c’est-à-dire une doctrine de la fin. Fin est un mot à double sens : il signifie le coup d’arrêt définitif, il signifie aussi le but poursuivi. La bible, le discours prophétique en particulier, a construit peu à peu une approche du temps qui est orientée. On peut avoir une approche du temps qui soit purement cyclique : les choses recommencent indéfiniment, cycle des jours et des nuits, cycle des saisons, etc. Pas de vrai changement à attendre, juste des opportunités. On peut aussi avoir une approche du temps qui soit purement linéaire, indéfinie d’un côté comme de l’autre : les choses se succèdent depuis toujours, sans se reproduire réellement, et sans que cela mène nulle part. Un changement constant, mais sans que rien soit jamais acquis. On peut enfin avoir une approche du temps qui combine les deux, un peu en tire-bouchon, et avec l’idée d’une origine et d’un aboutissement. Une aventure unique, faite de recommencements et de nouveautés, avec sans doute une recherche à mener pour percer le secret du temps et de son sens, avec des combats à mener pour aller dans ce sens. C’est cela qu’ont construit les prophètes, et c’est cela que Jésus assume, et c’est cela que Marc nous montre avec ce maillage serré de citations prophétiques.

     Ensuite, quant au contenu de ces citations prophétiques, les évènements cosmiques n’ont pas pour sens de montrer une destruction, mais bien un renouvellement profond. C’est une nouveau monde qui est en gestation, et ce qui tombe, ce sont des « rois-soleils », des « vieilles lunes » et des « stars ». Le créateur prépare un monde nouveau, et il nous y prépare. A son initiative du début répondra son initiative de la fin : il fera émerger une autre réalité. C’est le sens des deux « alors‘, [toté] : alors, à ce moment, à ce temps précis, incluant le sens de dans l’autre cas. Ainsi donc, par contraste, on verra (clairement) le « fils de l’homme venir sur les nuées du ciel » (une vision à la portée de tous, une évidence sans obstacle), et les « choisis » seront rassemblés de toute la terre.

     Ce que je retiens, c’est la double idée d’évidence et d’unité. C’est dire que pour œuvrer dans le même sens que celui où va le monde, il faut travailler à la mise en évidence du fils de l’homme, ainsi qu’à l’unité. Et ce, quelle que soient les vicissitudes traversées. Il y a là un fil rouge auquel se raccrocher. Soit dit entre parenthèses, un agir dont le ressort est de cacher est exactement contraire à l’évangile…

Bourgeon-figuier-Acanthis

     Pour conforter ses auditeurs dans ce sens, Jésus offre une « parabole », c’est-à-dire encore une fois qu’il nous invite à un pas de côté pour mieux saisir l’évidence. Et c’est le figuier. « Dès que sa branche devient tendre et que poussent les feuilles, vous connaissez que proche est l’été. » Pour ceux qui ont tant de choses à faire, ils s’aperçoivent soudain que c’est l’été, qu’il y a des feuilles aux arbres, qu’il fait plus chaud. Mais pour ceux qui guettent, qui attendent, le verdissement du bout des branches des figuiers, l’éclosion des bourgeons en feuilles, sont le signe de la poussée de sève, secrète à l’arbre, et due à des changements que l’homme ne perçoit pas encore mais auquel le végétal est déjà sensible.

     Nous est-il donc recommandé d’observer les figuiers ? Pas tout-à-fait : c’est une analogie. « De même, vous aussi : quand vous verrez ces choses en train d’arriver, vous connaîtrez que c’est tout proche, aux portes. » Les disciples voulaient les signes annonciateurs d’une catastrophe : ils se retrouvent avec un appel à guetter les débuts de la manifestation du fils de l’homme et du rassemblement, de l’unité, des croyants. Et sans doute pas seulement à regarder, mais à œuvrer eux aussi : là est la début d’un nouveau monde, de ce vers quoi marche infailliblement le monde, même si c’est par des chemins qui semblent largement détournés. On comprend qu’il y a là un appel à la foi ! Et aussi un appel à l’implication, pour combattre les calamités ou y mettre de l’humanité, pour transformer le monde avec ces repères simples. « Amen je vous dis : cet âge ne passera pas avant que tout cela n’arrive. » Et en effet, le fils de l’homme sera visible sous peu contre les nuées, élevé qu’il sera sur la croix, entre ciel et terre, au vu et au su de tous. Et c’est dès ce moment que commence ce nouveau monde.

     L’heure ? Le moment ? Là, Jésus ne donne pas de réponse, ce n’est pas dans sa mission. C’est l’initiative du Père.

Notre échelle de valeur : dimanche 11 novembre

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour ceux qui veulent se repérer (sinon, allez directement plus bas, au commentaire)

     Nous sommes toujours dans l’avant-dernière partie de l’œuvre de Marc, Jésus est à Jérusalem avant sa Passion. Cette partie est elle-même divisée en deux grandes : Jésus, maître d’enseignement et le Discours sur la fin des temps. Nous sommes toujours dans la première de ces deux sous-parties, mais nous approchons de la seconde. Donc, après être entré triomphalement à Jérusalem, et après avoir chassé les vendeurs du temple, Jésus affronte les enseignants contemporains. Tantôt on vient en groupe pour le piéger, tantôt c’est lui qui prend l’initiative de prendre ses adversaires au piège de leur enseignement. Et il l’emporte à chaque fois. C’est au point que l’un de ses adversaires se détache de son groupe pour venir se faire son disciple, c’était l’épisode de dimanche dernier, épisode dit du « plus grand commandement ».

     Mais voici deux nouveaux épisodes qui vont clore la sous-partie où nous sommes (Jésus, maître d’enseignement) : d’abord, il prend lui-même à partie les scribes en leur posant une question d’interprétation à laquelle ils n’ont pas réponse, suite à quoi il met en garde la foule contre les scribes et leur attitude. Ensuite (et enfin), il réagit dans le temple à l’action d’une veuve pauvre. C’est la moitié de cet avant-dernier épisode, augmenté de ce dernier épisode qui fait notre texte d’aujourd’hui. On voit qu’il y a là encore un découpage hasardeux, ce qui ne surprend hélas plus personne….

… et mon petit commentaire.

     « Et dans son enseignement il disait : ayez l’œil sur les scribes… » Voilà qu’il prend cette fois l’initiative en avertissant la foule nombreuse « qui l’écoutait avec plaisir ». La recommandation qu’il fait à ses auditeurs, c’est de [blépô apo], c’est-à-dire d’avoir les yeux sur, de surveiller ou de veiller sur, voire d’avoir l’œil ouvert pour se garder de quelque chose. On voit qu’il s’agit d’une prise de distance, d’un pas de recul comme pour mieux voir l’ensemble. Et dans l’intention de celui qui parle, à la fois d’éveiller leur conscience pour ne pas se faire piéger à leur tour, mais aussi peut-être (« veiller sur« ) de venir en aide, d’appeler à se redresser.

     Est-ce un avertissement général, vis-à-vis de tous les scribes sans exception ? Non, et c’est assez précis : « …les scribes qui veulent circuler [le verbe peut même signifier se comporter, se conduireen habit et embrassades dans les places publiques et premières chaires dans les synagogues et places d’honneur dans les dîners. » Marc décrit, avec toujours autant de pittoresque, tout un comportement social. Le rôle du scribe est normalement de scruter les écritures, de les étudier, et de faire part de ses découvertes. Quel est son apport social, sinon de permettre à tous un plus large accès aux écritures  ? Une meilleure compréhension de celles-ci ? Mais ici, on voit qu’il y a autre chose, il y a tout un comportement de notoriété, de notabilité. Il s’agit surtout pour ces hommes-là, avec juste la touche nécessaire pour être repérés de leurs contemporains, de conserver une position sociale élevée. Ce sont ces scribes-là que Jésus recommande de garder à l’œil. Autrement dit, il appelle à une distance critique grâce à un regard sur le comportement : vise-t-il à obtenir une place dans la société ?

     Et on peut comprendre ce point précis : car il y a dans les Ecritures toute une dimension critique vis-à-vis de la société, tout un élan réformateur. Les prophètes, qui sont sans doute l’origine même de la parole finalement mise par écrit, ont un discours qui est, quant au présent, extrêmement critique, tout à la fois dans les champs économiques, socio-politiques et religieux. Leur destinée a généralement été tragique, précisément à cause de ce message : car aucun pouvoir n’accepte facilement la critique. Cela est toujours vrai, et je pourrais donner sans difficulté des exemples aussi bien chez les grands patrons que chez les politiques, responsables d’associations ou leaders,  ou  bien encore chez les évêques, rabbins ou imams : mais le lecteur n’a pas besoin de ces exemples, il lui suffit d’ouvrir un journal. Or la critique sera-t-elle encore portée si la recherche des scribes est d’avoir et de garder une place dans la société que ceux-là dominent et conduisent ? Evidemment non : et c’est bien pourquoi ce regard est pertinent. Et la question s’élargit aujourd’hui à tous ceux qui ont un rôle de conscience morale : journalistes, enquêteurs, lanceurs d’alerte. Vont-ils rester les mêmes malgré la notoriété ?

     « Les dévoreurs des maisons des veuves prétextent en plus de grandes prières de demande ! Ceux-là recevront un plus grand surplus de jugement. » La pente est prolongée : quand on est entré dans la logique sociale des dominants, quand on veut avant tout avoir une place ou la garder, c’est fatalement aux dépends d’autres; et voilà nos « scribes », nos spécialistes en parole de dieu, nos consciences morales, devenus acteurs de la violence sociale. Quand, dans l’Odyssée, Télémaque se plaint de la présence des prétendants dans le palais d’Ulysse son père, il dit qu’ils « dévorent [sa] maison », c’est-à-dire qu’ils vivent aux dépends de celui dont ils ont envahi le palais. Bien pire encore : plus ils se comportent ainsi, plus ils affaiblissent socialement Télémaque, moins celui-ci a de moyens d’assurer sa succession royale et même simplement notable, il est irrémédiablement et méthodiquement détruit. C’est ce qui est dénoncé ici de la même manière, avec une logique encore observable hélas : la position de « celui qui prie » rend évidemment particulièrement dépendants ceux qui n’ont rien ou peu. Les veuves sont ici emblématiques : elles sont sans ressource à cette époque, et sans reconnaissance sociale, n’étant plus « femme de quelqu’un ». Ces personnes pensent trouver secours auprès de ceux qui parlent au nom du dieu, et pensent que ceux-ci seront plus spécialement écoutés du dieu au nom duquel ils parlent. Mais ces grandes prières de demande se font moyennant finance. Et voilà le cycle infernal, qui appauvrit et enfonce encore un peu plus. En codicille, le point de vue du dieu en question est bien mentionné : les prières de demande obtiendront bien quelque chose, mais pas ce qui est attendu. Ce sera « un plus grand surplus (voilà qui est redondant !) de jugement« , c’est-à-dire de condamnation !

      Petite incise au passage : je me permets de rappeler un principe de droit, peut-être pas assez utilisé, en ce qui concerne les honoraires de messe. Un montant d’honoraire est fixé : le prêtre PEUT accepter plus, il n’a jamais le droit de DEMANDER plus, il peut EXIGER moins (voire rien). Un autre petit rappel, historique celui-là. Les honoraires de messe ont été instaurés par des évêques qui ne voulaient pas subvenir à la vie de leur prêtres : c’est le moyen qu’ils ont trouvé pour que ce soient les laïques qui aient cette charge (puisque le principe de l’honoraire est de subvenir à la vie du prêtre durant la journée où il prie pour nous). On peut se demander si tous les scribes de tous les temps ont bien entendu ce passage de l’évangile….

    Mais voilà un deuxième passage, où revient une veuve. « Et s’étant assis bien en face de la salle du trésor, il regardait comment la foule jetait de la monnaie de cuivre dans le trésor. » J’ai beau chercher, je n’arrive pas à trouver un plan du second temple où soit indiqué le lieu où était conservé le trésor : si quelqu’un trouvait cela, je serais fort intéressé. Ce n’est pas qu’anecdotique : il me paraît étonnant que Jésus aille au temple s’installer bien assis à cet endroit. En général, on ne va pas pour cela au temple. Du reste, il en a chassé les vendeurs, donc on pourrait légitimement penser qu’il fait d’autant plus autre chose une fois au temple. Mais non. Alors je voudrais bien savoir dans quelle partie du temple cela se trouve, parce que les espaces y sont très codifiés, les accès limités et contrôlés, etc. Bref, le voilà regardant justement la pratique générale du « don des fidèles » : ils jettent du [khalkos], de la monnaie de cuivre : c’est un huitième (1/8) d’obole, qui correspond elle-même à un sixième (1/6) de drachme. L’obole, c’est la pièce que mettaient les Grecs dans la bouche des morts, pour qu’ils payent leur passage à Charron. Le khalque est sa plus petite subdivision : autrement dit, il n’y a pas de pièce plus petite : dans une obole, on met huit khalques ou deux as. Dans l’absolu, il correspondrait sous Tibère à 0,0475€, mais bien sûr on ne tient pas compte ici des rapports de pouvoir d’achat entre l’antiquité et aujourd’hui, ce qui permettrait sans doute une meilleure comparaison. En tous cas, on voit que les dons jetés ne sont pas importants, loin s’en faut.

     « Et beaucoup de riches en jettent beaucoup. » On retrouve le comportement voyant. Ils sont malins : jeter une poignée, ça fait du bruit et c’est spectaculaire. Mais on s’est bien gardé de changer d’unité monétaire. Que ce soient les riches ou les gens ordinaires, on se demande qui garde en tête la destination des dons, qui a le souci que le don corresponde à l’efficacité souhaitée. « Et étant venue, une (seule) veuve pauvre jette deux petites monnaies, c’est-à-dire un quart d’as.« 

     João_Zeferino_da_Costa_-_O_óbolo_da_viúva,_1876

     Elle a mis moins que les riches, qui jettent une ou plusieurs poignées. Mais elle a mis le double de ce que font la plupart. Et comme cela  consiste matériellement en deux pièces, ce n’est pas un hasard mais un choix : nous savons tous ce que suppose d’aller chercher précisément deux pièces dans sa poche ou son porte-monnaie. Cela reste néanmoins très modeste. Mais c’est une veuve : encore une fois, une personne sans ressources (pas de sécurité sociale, pas de retraite -a fortiori pas de pension de reversion : rien). Pardon de faire encore des comptes : un denier, ce qui est considéré comme une journée de travail, comporte seize as : un as, c’est donc le seizième de ce qu’une personne qui gagne sa vie a pour sa journée. Que chacun fasse le calcul pour soi-même. Avec un as, on pouvait acheter à l’époque de Tibère (à peu près à l’époque du récit, donc) 500g de blé. Il faut à peu près soixante as pour acheter un vêtement.

     « Et appelant à lui ses disciples il leur dit : Amen, je vous dis que cette veuve-là, la pauvre, a jeté plus que tous ceux qui jettent au trésor. Tous en effet jettent de leur surplus; mais elle de sa pénurie a jeté tout ce qu’elle avait, la totalité de sa vie. » [bios], c’est à la fois la vie (au sens bio-logique) et les moyens de vivre. On voit le lien étroit entre les deux notions. Or ce qui est loué, ce qui est remarqué par le regard de Jésus, c’est l’engagement vital de cette veuve; Il insiste sur son manque de ressource, sur le fait que tout est allé là, au trésor. Au-delà du raisonnable. Une illustration de ce qui a été dénoncé un peu plus haut. Du reste, la notion de surplus revient, avec le même mot : il était promis aux « mauvais » scribes un « surplus » et même un « plus grand surplus » de jugement. Parallèlement, ce que donne la plupart est un surplus. L’échelle des valeurs n’est pas la même. Cela invite sans doute à revisiter les dons qui sont les nôtres : pas pour les rendre déraisonnables, mais avec cette question de notre échelle de valeurs.

     Et il y a sans doute aussi ici, moins une louange de la pauvre veuve et de ceux qui donnent de leur nécessaire, qu’un avertissement aux puissants : on peut enfoncer les pauvres même de façon passive, en créant l’ambiance et le contexte où ils vont, tous seuls, s’amoindrir…

Il s’agit d’aimer : dimanche 4 novembre.

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     Marc en a fini avec cette cinquième grande partie de son évangile, dans laquelle Jésus enseigne plus particulièrement ses disciples à partir du thème de sa propre passion : son histoire va mal finir, qu’est-ce que cela change pour ses disciples ? Que doivent-ils tirer de ce fait incontournable ? Comment ce fait permet-il de creuser l’enseignement de Jésus et de l’inscrire correctement en soi ? Maintenant, il aborde l’avant-dernière partie de son œuvre, où il regroupe tout ce qui se passe à Jérusalem avant la Passion. Et dans ce haut-lieu où se définit tout ce qui concerne la Loi, la pratique, la vie religieuse juive, Marc présente d’abord Jésus comme un maître d’enseignement.

    Cela, Marc ne le démontre pas, mais il le montre sous la forme du récit. Premier temps, Jésus entre triomphalement à Jérusalem. Deuxième temps, le lendemain, il chasse les vendeurs du Temple, récit que Marc enchâsse (selon son habitude) dans un autre épisode, celui du figuier maudit : Jésus a faim et s’approche d’un figuier, mais pas de fruit, il le maudit ; le lendemain matin, Pierre s’étonnera de trouver l’arbre desséché, et Jésus d’insister sur la puissance que constitue une foi ferme. Troisième temps, quatre entretiens ont lieu dans le temple avec des adversaires de Jésus : ce sont eux-mêmes des maîtres qui veulent piéger Jésus, mais ils n’y parviennent pas. Ce sont d’abord les Grands-Prêtres, Scribes et Anciens qui lui demandent de dévoiler l’origine de son autorité : Jésus les renvoie à eux-mêmes, à leur dissimulation, et ajoute la parabole des vignerons homicides qui dénonce l’usurpation qu’ils font de leur responsabilité. Ensuite, ce sont les Pharisiens et les Hérodiens qui cherchent à le prendre au piège de la politique avec la question de l’impôt. Et encore, ce sont les Sadducéens qui veulent le piéger à propos de la résurrection —à laquelle ils ne croient pas. Enfin, c’est un scribe seul qui s’approche, et c’est notre épisode d’aujourd’hui.

     Son approche est un peu différente de celle des autres, qui s’avançaient en groupe, lui se détache au contraire du groupe : « Et l’un des scribes s’avançant, ayant entendu qu’ils discutaient, voyant qu’il leur avait bien répondu… » On voit bien la scène, très imagée comme toujours chez Marc : notre homme est avec le groupe des scribes, il entend Jésus qui parle avec les Sadducéens. Il écoute leur discussion : eux sont opposés à l’idée de résurrection, mais lui, le scribe, avec les pharisiens pense lire cette doctrine dans les Ecritures. Et voilà qu’il entend Jésus prendre le même parti que lui, et non seulement cela, mais leur répondre à partir des Ecritures mêmes. Et il l’a fait d’une manière très habile et très solide, en s’appuyant sur un des Livres qu’admettent les Sadducéens (ils ne peuvent donc que s’incliner) et en tirant cette doctrine du nom même de Dieu ! Il y a chez lui maintenant de l’admiration, car il est sincère. Cette fois, il se détache du groupe et c’est une démarche personnelle qu’il entreprend. « Quel est le commandement premier de tous ?« 

     [éntolè], c’est l’ordre, l’instruction. Et tout dépend du donneur d’ordre, qui n’est pas nommé ici. Mais il est assez évident, pour un scribe, que Dieu est le donneur d’ordre. Donc, la question au fond est de savoir reconnaître la volonté de Dieu. La question n’est pas anodine, cette fois elle n’est pas non plus un piège. C’est une question disputée entre spécialistes, et une question aux conséquences immenses. Les Pharisiens et les scribes avaient répertorié dans les Ecritures pas moins de six cent-treize commandements. Une forêt vierge ! Cela justifie bien ceux qui disent qu’on trouve bien ce que l’on veut dans la Bible, tout et son contraire : c’est évident, on trouvera toujours un précepte qui convient à ce que l’on a décidé de faire, et qui tirera à soi une pseudo « volonté de Dieu ». Dieu a le dos large, pour ceux qui connaissent un peu… Mais si l’on est sincère, si l’on est authentique, on ne veut pas entrer dans cette démarche fausse, on cherchera au contraire authentiquement ce que Dieu veut. Comment l’écouter ? Là où il parle. Et où parle-t-il ? Dans les Ecritures répondra le scribe. C’est même pour cela qu’il en a fait son métier ! Mais face à six cent-treize passages reconnus comme des « ordres » de Dieu, comment ne pas se livrer à une manipulation, comment choisir ? Car si c’est nous qui choisissons, comment sera-ce le dieu qui parle ? Et c’est ici qu’apparaît la portée véritable, et profonde, de la question de notre homme : le commandement « premier de tous » est celui qui conditionne les autres, mais n’est conditionné par aucun. C’est ce qu’il s’agira toujours de faire, ce que Dieu veut par-dessus tout et qui ne souffre aucune compromission. C’est ce qui permettra de trancher dans les situations où plusieurs règles s’opposent, où il est impossible de tout observer à la fois (ce qu’on appelle : un cas de conscience).

     « Jésus répond que le premier est : Ecoute Israël : Seigneur, le dieu nôtre, est seigneur unique : et tu aimeras seigneur ton dieu à partir de la totalité de ton cœur, et à partir de la totalité de ton âme, et à partir de la totalité de ton intelligence, et à partir de la totalité de ta force. » Jésus répond avec beaucoup de simplicité en récitant le Shéma Israël, la prière du matin et du soir des Juifs, ce passage du Deutéronome (Dt.6,4-5) à la suite duquel il y a une insistance particulière : « Ces devoirs que je t’impose aujourd’hui seront gravés dans ton cœur. Tu les inculqueras à tes enfants et tu t’en entretiendras, soit dans ta maison, soit en voyage, en te couchant et en te levant. Tu les attacheras, comme symbole, sur ton bras, et les porteras en fronteau entre tes yeux. Tu les inscriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. » Voilà l’essentiel.

     Cela commence par « Ecoute ! » C’est une priorité, ouvrir ses oreilles et son cœur. Ecouter, ce n’est pas chose facile : cela suppose du renoncement. Renoncer à faire autre chose pour consacrer son attention, renoncer à laisser l’esprit s’échapper quand ce que nous entendons ne nous plaît pas, nommer pour les laisser de côté les sentiments qui naissent en nous pendant que nous écoutons, écouter jusqu’au bout sans partir sur une piste ouverte par ce que nous venons d’entendre. C’est une école jamais accomplie, si j’en juge par ma propre expérience.

     Or cet ordre n’est pas la totalité de l’ordre, il est suivi d’un énoncé qui surprend parce qu’il n’est pas un ordre. Comme pour les fameux « dix commandements ». Le sens est sans doute le même dans les deux cas : voilà ce que moi je suis, à cause de cela voilà ce que toi tu fais. Autrement dit, le sens de l’ordre n’est pas de dire à l’homme ce qu’il doit faire. Non, le sens de l’ordre est d’appeler l’homme à faire de sa vie une conséquence ou un prolongement en ce monde de l’être de Dieu. Les « dix commandements » étaient négatifs : parce que moi je suis le seigneur, il est impossible que tu fasses ceci ou cela. C’était la conséquence du Nom énoncé ainsi : « Je suis le seigneur, ton dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une maison d’esclavage ». Un nom de libération. Mais cette fois, l’ordre est positif et répond à un nom d’unicité. Je dirais même plutôt un nom d’incomparabilité : être unique, c’est être sans exemple, c’est être seul. J’avoue me demander qui parle : « Seigneur, le dieu nôtre, est seigneur unique« . Qui dit « nous » ? C’est sans doute Israël lui-même. Alors cette énonciation est une première réalisation du début de l’ordre : ayant écouté, Israël peut tout de suite redire. Et redire une chose unique elle aussi.

     « tu aimeras« . Il s’agit d’aimer. Le dieu ne demande qu’une chose, c’est d’aimer. Il dit ce qu’implique l’amour, mais il ne dit que cela. Pour qu’un homme soit image du dieu, pour qu’il traduise en ce monde l’être silencieux et unique du dieu, il choisit d’aimer. C’est tout. Tous ceux qui disent que « Dieu veut ceci » ou que « Dieu veut cela » sont des menteurs. Enfin, disons seulement des bonimenteurs. Ils confondent leur volonté, ou celle du groupe auquel ils appartiennent, avec le dieu. Ceux aussi qui cherchent sincèrement leur chemin, ou leur vocation, en se demandant si Dieu veut qu’ils fassent ceci ou cela, se trompent aussi : il ne veut pas spécialement qu’on fasse ceci ou cela, ce n’est pas cela qu’il dit.

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     Mais le dieu est unique, incomparable, sans exemple. Il ne fait nombre avec rien. Alors il appelle chacun à aimer, c’est-à-dire à inventer une vie qui ne se compare avec celle de personne, à poser des actes qui ne ressemblent à ceux de personne, à chercher des voies qui ne sont celles de personne. Comment aimer ? avec [holè], la totalité de son être, et en particulier [ék], à partir de son [kardia], sa [psukhè], sa [dianoïa] et son [iskhuos]. [kardia], c’est le cœur, d’abord l’organe battant, mais c’est aussi le siège des passions et des facultés. Dans la Bible, c’est le lieu de la méditation et des pensées secrètes, le lieu silencieux d’où naissent les paroles. [psukhè], c’est d’abord le souffle, la vie; c’est ce qui fait de nous un vivant, le siège des désirs. [dianoïa] est un rajout de Jésus (ou de Marc), ce n’est pas dans le Deutéronome. C’est la faculté de réfléchir, c’est l’intelligence qui fait des distinctions, qui avance en évitant de confondre. [iskhus] enfin, c’est la force physique, la fermeté, la force de résistance.

     Il me semble voir ici se dessiner un chemin pour choisir, un chemin pour aimer. Que dois-je faire ? Pour le savoir, je vais d’abord me mettre en situation d’écoute profonde, écoute du dieu, écoute de ceux que je rencontre ou au milieu desquels je vis, écoute de ce que je suis et de ce qui m’habite. Et je vais aller puiser ce qui, à cette écoute, habite mes profondeurs silencieuses, ce que je porte en moi comme une mère son enfant. Je vais l’accueillir comme ce qui peut donner souffle à ma vie, comme ce qui peut animer ou fédérer mes désirs. Je vais l’articuler et le construire en réfléchissant pas à pas les manières de faire. Enfin je vais affronter les obstacles à la réalisation de ce qui m’habite, jusqu’au bout.

     Mais voilà un ajout tout-à-fait inattendu de Jésus : « Le deuxième : « Tu aimeras ton prochain comme toimême. » Plus grands que ceux-là, un autre commandement il n’y a pas. » Il ajoute un passage tiré du Lévitique. Ce sont ces deux ordres ensemble qui sont « le plus grand », qui sont ce que le dieu veut toujours et qu’il veut seulement, laissant à l’homme le soin d’inventer tout le reste, comme un père silencieux prêt à s’émerveiller de ce qu’inventera son enfant. L’injonction est toujours la même, il s’agit toujours d’aimer. Mais l’objet (au sens grammatical) à aimer est plus perceptible, plus vérifiable : le prochain et soi-même. Oui, oui : les deux. Le « comme », [ôs], implique une égale mesure. Aimer l’autre comme soi-même, et s’aimer soi-même comme un autre. Pas plus, pas moins : pareil. Ces deux amours se nourissent l’un l’autre : on apprend à aimer l’autre en apprenant à s’aimer, on apprend à s’aimer en aimant l’autre.

     Et de même, apprendre à aimer Dieu enseigne à aimer le prochain, et inversement. Cette référence est nécessaire : la pulsion que j’éprouve à l’égard d’un autre peut être « tordue » : si je lui substitue un « Seigneur », un maître, j’ai peut-être une chance de redresser ce qui doit l’être. Et l’on sent bien que, dans l’entremêlement de ces deux commandements qui ensemble sont le plus grand, l’amour pour « Seigneur, ton dieu » prend sa dimension concrète dans l’amour égal pour le prochain et pour soi-même. C’est génial, c’est libérateur et c’est … terriblement engageant.

Affronter la vérité de son être : dimanche 28 octobre.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Et nous voilà au dernier épisode de la grande section de l’évangile de Marc dans laquelle ce dernier concentre un enseignement spécial de Jésus à ses disciples (parfois aussi aux foules) concernant l’issue fatale et nécessaire de son ministère. Enseignement marqué par l’incompréhension de ses destinataires, enseignement surtout qui met ceux-ci à jour, qui met les cœurs à nu. L’annonce explicite de la passion révèle les ambiguïtés du cœur humain, les multiples motivations de ceux qui suivent Jésus, et les révèle surtout à eux-mêmes : c’est peut-être la grande leçon de toute cette section que cette apparition dans une lumière crue des profondeurs et des complexités du cœur des disciples. Il est dès lors significatif que le dernier épisode avant d’aborder le ministère à Jérusalem consiste dans la guérison d’un aveugle.

     « Et ils allaient à Jéricho » : en anglais, on dit « go to Jericho » pour dire « allez au diable ! ». Sale réputation ! On présente Jéricho dans la Bible comme la ville des palmiers, et notre épisode précède immédiatement chez Marc l’entrée triomphale et suprêmement ambiguë à Jérusalem, sous les acclamations et les palmes. Lieu de passage, donc. Jéricho est aussi la première étape significative, bien connue, de la conquête de la Terre Promise : seule Rahab la prostituée avait vu clair. Et seule elle avait survécu… « …et comme il sortait de Jéricho, et ses disciples [avec lui], et une foule nombreuse, (ici, il n’y a pas qu’une personne qui a survécu : au contraire, c’est une multitude qui survit grâce à Jésus) Bartimée le fils de Timée, un aveugle qui mendiait, était assis près du chemin. » Timée signifie peut-être « impur, souillé ». Il est [tuflos] : le mot signifie aveugle au sens propre, mais aussi au sens figuré, c’est-à-dire obtus, borné, bouché , mais aussi qu’on ne voit pas. En début de section, on s’en souvient (Mc.8,22), Jésus avait aussi guéri un aveugle à Bethsaïde, mais difficilement, en deux temps. Notre aveugle, cette fois, est un demandant, un suppliant , littéralement un demandant-en-outre ou -en-plus. Il mendie, mais la chose est exprimée du point de vue de ceux qui supportent le poids de cette mendicité : il est perçu comme réclamant toujours plus. Dans l’Odyssée, le mendiant est ainsi perçu comme paresseux et jamais rassasié, son ventre est un « gouffre » et c’est ce seul organe qui guide et gouverne le mendiant. Il est inutile, il est à charge, il est un poids. Son attitude est en contraste avec cette foule qui suit les disciples qui suivent Jésus : lui est assis (on pourrait même traduire : il siège !), et non pas sur la route mais à côté, [para]. Ce préfixe donne « para-llèle », la droite qui est perpétuellement à côté (puisqu’elle ne rejoint jamais). Notons tout de même que Jésus a beaucoup parlé en para-boles : lui aussi s’exprime apparemment « à côté », peut-être la meilleure manière de rejoindre ceux qui sont à côté ? Quoiqu’il en soit, voilà une personne « bouchée », et qui bien loin de marcher avec Jésus sur son chemin (vers Jérusalem et sa passion), est fixée dans sa place et réclame toujours. Un beau symbole du disciple à l’issue de notre section. L’aveugle, c’est nous quand nous n’ouvrons pas les yeux sur nos échecs et sur nos morts. Toujours prêt à réclamer, jamais à bouger.

     Il est aveugle, mais il n’est pas sourd. D’excellents accordeurs de piano sont aveugles. Et de fait, c’est par la parole que Jésus a tenté d’ouvrir les disciples. « Et entendant que c’est Jésus le Nazaréen il commença à crier et dire : « Fils de David Jésus, aie pitié de moi. » Notre aveugle a une perception qui ne se réduit pas à quelque chose de vague, au bruit du passage de beaucoup de gens, et donc à une opportunité forte pour sa mendicité. Il a écouté ce que dit cette foule en marche, et il a entendu des données précises. Il sait qui passe. Il commence à [kradzô], ce qui est pousser des cris rauques et indistincts, vociférer : ce ne sont pas les simples et timides « à votre bon cœur, m’sieux-dames », il met toute la puissance de sa voix, à la limite de l’audibilité. Comme on crierait pour sa dernière chance, comme un naufragé qui verrait passer au loin un bateau. Le titre qu’il choisit pour attirer l’attention est ouvertement messianique : le messie, c’est le descendant de David, et c’est pour cela même qu’il est attendu. C’est le titre par lequel, en début de section, Pierre avait désigné Jésus, et que celui-ci lui avait interdit pour l’annoncer. Et ce qu’il demande : la pitié. [éléèsone mé], aie pitié de moi, qui a donné le « kyrie éléison » de la liturgie de la messe. Il y a là un contraste fort, que je ressens comme un peu obséquieux : l’aveugle met Jésus trop haut et se met trop bas, en réclamant une pitié opportuniste mais dégradante. Au moins, l’homme n’a pas peur d’être franchement gênant, il joue à fond sa carte, la seule qu’il ait sans doute.

     De fait, la multitude cherche à éliminer l’importun : « Et la multitude le blâme, afin qu’il fasse silence ; » [épitimaô], étonnamment, c’est ou bien accorder des honneurs, ou bien infliger un blâme ! Ici, le doute n’est pas permis, parce que Marc précise le but poursuivi : il s’agit de réduire cet individu au silence. Au début de l’épisode, quand on voit une foule qui suit Jésus en sortant de Jéricho, on se dit : magnifique ! Tous ces gens sauvés, à la suite de Jésus ! Mais ici, on déchante : pas un qui relaie les cris auprès du Maître, pas un qui aide l’aveugle. Et on se dit qu’ils n’ont pas du tout envie d’être troublés dans ce petit monde qu’ils s’inventent en suivant Jésus. Le disciple, c’est cet aveugle qui ne bouge pas, et le disciple, c’est aussi celui qui à ses propres yeux (et sans doute pour d’autres aussi) suit Jésus, mais n’a pas envie qu’un autre trouble ce programme tout fait (croit-il). Je pense à cette anecdote entendue très récemment : alors qu’un SDF parlait plutôt fort et intempestivement à l’église, le prêtre s’est agacé ouvertement et a demandé que des paroissiens le fassent aussitôt sortir, ajoutant comme une justification évidente : « C’est vrai ! On est entre nous, là ! ». Dans notre épisode, peine perdue : l’importun n’en vocifère que plus, et sans changer un mot à ses cris. Il a juste supprimé « Jésus ». Où l’on constate aussi que les immobilismes dressent les disciples les uns contre les autres…

      Comment sortir de cette situation ? « Et s’arrêtant Jésus dit : appelez-le. » Dans l’immobilisme général, Jésus s’arrête aussi ?! C’est la fin de tout ! Mais le « s’arrêtant » est en fait le participe aoriste du verbe [istèmi] : aoriste, c’est le temps ou l’aspect de vérité générale, l’énoncé de ce qui est toujours comme cela. Donc il ne s’agit pas d’une nouvelle attitude de Jésus, mais plutôt le rappel de son attitude par contraste. [istèmi], c’est d’abord se placer, se tenir debout, se dresser. Et de là, le verbe signifie aussi s’arrêter, mais ce n’est pas son sens fondamental. Je l’entends comme introduisant une action de Jésus ferme, une attitude qui est toujours la même, une constance qui fait contraste. Il accepte, lui, d’être dérangé, d’être déplacé. Il n’y a pas pour lui les opportuns et les importuns, il n’y a que des rencontres, qui toutes sont un don accordé. L’un vocifère, il commande qu’on l’appelle, avec un verbe qui évoque la voix forte et même le chant.

      Effet immédiat : « et ils appellent l’aveugle, lui disant : hardi ! Lève-toi, il t’appelle ! » [Tharséï], c’est Bon courage !, Aie confiance ! ou encore Sois tranquille ! Le premier mot est donc un mot tout à la fois de courage, de confiance et de paix. Le deuxième est à la fois s’éveiller et se lever : c’est le mot de Marc pour la résurrection. C’est ce que Jésus annonce aussi pour lui-même le troisième jour, mais dont le sens reste inaudible aux disciples. Le troisième mot c’est il t’appelle : l’ordre était de l’appeler, la chose est faite mais en dévoilant aussi celui qui appelle. Par son simple mot, le Maître transforme à la fois la foule et l’aveugle. Comme quoi, se situer dans la perspective de cette injonction, « appelez-le », est essentiel pour qui veut être disciple : c’est cette attitude ouverte qui fait (ou non) le disciple.

     Pour la foule, on voit bien, mais pour l’aveugle ? Ou est la transformation ? Voyez plutôt : « Or lui jetant son vêtement, bondissant, alla vers Jésus. » [himattione], ce peut être le manteau ou le pardessus, mais c’est aussi le vêtement en général. L’aveugle se découvre, il se dévoile. Il se livre dans sa vérité, non plus dans la pose qu’il avait prise en choisissant ses mots. Il y a comme une liberté par rapport aux convenances, à la dignité. Et un élan irrépressible, d’autant plus admirable qu’il est aveugle : foin de la circonspection habituelle, plus de « canne blanche » pour tâter prudemment le terrain, la voix qui l’appelle le soutient et le garde de toute chute. Quand tu réponds dans la nuit à celui pour qui tu comptes, tu ne peux trébucher. La nudité va jusqu’à l’âme, que dévoile la parole du Maître : « Que veux-tu que je fasse ? » Sans le point d’interrogation, je traduirais : ce que tu veux, je le ferai. C’est une question, et c’est une promesse. Et c’est aussi la mise à nu du désir profond : ce qu’il osera exprimer, c’est cela qui se fera. Qu’est-ce que nous oserions répondre à cette question ? J’invite chaque lecteur à s’arrêter une minute ici et formuler sa réponse : pas trois vœux comme dans les contes, mais un seul…

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     La réponse de l’aveugle : « Rabbouni, cher petit Maître, mon Maître à moi : on n’est plus dans les poses et les formules toutes faites, que je voie » Il demande ce qu’il n’a jamais demandé à personne. Avec courage : il faut pouvoir affronter la réalité de son mal, il va aussi falloir vivre tout autrement désormais, plus moyen de mendier. Avec confiance : une demande folle que nul ne saurait satisfaire, une demande qu’il fallait oser. Avec paix : il se reconnaît tel qu’il est, il fait face à celui qu’il nomme en vérité dans ce qu’il est à son propre égard. Et si cet aveugle est bien l’image du disciple tel qu’il ressort de cette section de l’évangile, voilà comment il peut désormais enfin entendre ce que Jésus lui annonce, enfin affronter ce que Jésus lui montre.

      « Va, la foi tienne a sauvé toi » Ma traduction est très moche, désolé : c’est la seule que j’ai trouvée pour faire ressortir le double renvoi de Jésus à la personne elle-même, actrice de sa propre guérison. Il n’a pas agi de l’extérieur, il ne dit pas cela comme un encouragement : IL S’EST SITUE COMME UN CATALYSEUR. La personne avait cela en elle-même, il a juste été le premier à y croire, il l’a mise face à elle-même. « Et aussitôt il retrouva la vue et il le suivait sur la route. » Le disciple n’est authentiquement disciple que s’il s’ouvre aux autres comme autant de personnes qui comptent pour Jésus, que s’il s’élance lui-même dans la nuit et la nudité de son être.

Choisir la non-puissance : dimanche 21 octobre.

lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

     A la suite de ces repères et réflexions sur les possessions et sur l’avoir, Marc met en scène un nouvel épisode qui est la troisième (et dernière) annonce par Jésus de sa Passion. Dans l’ensemble de cette section de l’évangile, il s’agit d’un enseignement très insistant de Jésus : il tient à confronter ceux qui le suivent à cette réalité qui l’attend, et qui les attend aussi. Pas de « happy end », nous ne sommes pas chez Disney. Et cette insistance tient peut-être aussi au fait que cette issue fatale, comme le feu qui attaque les bûches et fait exsuder d’elles tout ce qui est humide et noirâtre, fait ressortir bien des choses dans le cœur des disciples. Dans le fond, se confronter à l’échec et à la mort constitue une sorte de miroir, un moment de vérité, où l’image de soi est mise à mal. Du point de vue de la construction littéraire de la section, le parallèle est direct avec la deuxième annonce de la Passion, qui avait abouti chez les Douze à la question de savoir qui était le plus grand —autrement dit à la question de la succession.

     Ici, il y a trois temps. Premier temps (jugé inutile par nos fabricants de lectionnaire !) : l’annonce explicite par Jésus de l’issue fatale de son ministère. Deuxième temps (jugé facultatif par nos fabricants de lectionnaire…) : la demande tout aussi explicite de Jacques et Jean d’être aux premières places. Troisième temps (jugé seul indispensable par nos fabricants de lectionnaire) : l’injonction d’être serviteurs. Je souligne les présences et absences du lectionnaire, parce qu’elles modifient fortement la perception. Si l’on n’a que le troisième temps, on l’interprète spontanément comme une belle et haute recommandation faite à ceux qui ont une responsabilité parmi les croyants. Il convient à ceux-ci de l’écouter avec un air méditatif, et aux autres d’entendre qu’il faut avant tout considérer les premiers comme des serviteurs. C’est presque une canonisation. Si l’on a les trois temps, on l’entend comme un avertissement fort, comme un contrefeu à une tendance spontanée et blâmable toujours présente. Il convient à ceux qu’elle vise avant tout de l’écouter comme dénonçant en eux cette tendance avérée toujours renaissante, et aux autres de l’entendre comme une vigilance à garder et une invitation à aider les premiers en le leur rappelant quand c’est nécessaire. Ce n’est donc pas innocent de couper le texte —ou pas.

     Et maintenant cher lecteur, tu vas peut-être penser : « Il exagère un peu, Benoît. Et il est peut-être un peu aigri à l’endroit des prêtres et des évêques… » Je réponds trois choses. Premièrement, cher lecteur, vérifie par toi-même : tu as le texte de l’évangile, fais-toi ton jugement. Deuxièmement, je sais bien, moi, et justement par expérience, comment j’entendais ces textes, individuellement et collectivement, lorsque j’étais admis dans le groupe des prêtres; et je sais bien les tentations qui m’habitaient alors. A vrai dire, je les découvre mieux maintenant, et je n’en suis pas fier. J’aurais aimé m’en apercevoir plus tôt, mais c’est fou comme le collectif et la « sacralisation » des prêtres, par eux-mêmes et par une bonne partie du peuple chrétien, tire un voile sur ces choses. Troisièmement, st Benoît, dans sa Règle des moines, ne cesse pas de reprendre et de secouer l’Abbé chaque fois qu’il en parle, sachant bien que le rôle de responsable est un des plus dangereux, un de ceux qui donne le plus de prise à la mauvaise pente. Et maintenant, au texte !

     Je résume le premier temps : Jésus et les siens sont « sur le chemin, montant à Jérusalem » : pour Marc, Jésus ne va qu’une fois à Jérusalem, et c’est le sommet de son ministère. Ç’en est aussi la fin. Marc nous décrit le climat qui règne grâce à une image (il aurait pu être réalisateur de cinéma, je crois) : Jésus « marche en avant« , le verbe [proagô] signifie mener en avant, faire avancer, mais aussi produire au grand jour. Autrement dit, Jésus certes marche en tête, mais surtout il entraîne, il presse le pas, il presse le groupe dans sa marche, il « pousse au train ». Et dans le même temps, il y a chez lui une énergie qui pousse les uns et les autres à se révéler, il opère une sorte de dévoilement de lui-même et de chacun. Le groupe est poussé dans ses retranchements. Et de fait, nous dit Marc, « les autres » [thambéô] (au passif) : c’est être frappé de stupeur, être frappé d’effroi. Et en le suivant, insiste-t-il, « ils avaient peur« , [fobéô] donne notre « phobie », il s’agit d’être mis en fuite. Le groupe est bousculé. Et Jésus prend de nouveau les Douze et « commence à leur dire« , autrement dit il y a une nouvelle étape de franchie, « ce qui va lui arriver : voici : nous montons à Jérusalem, et le fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes, et ils le condamneront à  mort et ils le livreront à ceux-des-nations, et ils le bafoueront, et ils cracheront sur lui et ils le fouetteront et tueront, et après trois jours il surgira. » Traduisons : la perspective, c’est la trahison, la condamnation par les autorités religieuses légitimes (donc son message est désavoué par ceux que dieu a chargé d’agir en son nom et par ceux qui sont spécialistes des textes qui font autorité), le rejet hors du peuple de la promesse (ce que veut dire être livré par les autorités religieuses aux non-juifs, en l’occurence aux occupants romains), le mépris, la dérision, la déchéance, la torture, la mort… Et aussi une autre chose qui doit survenir après trois jours, mais dont le mot est flou, et puis on ne voit pas bien ce qui peut bien arriver trois jours après que quelqu’un soit mort. Le trouble est d’autant plus grand, qu’une annonce aussi explicite non seulement ne fait pas mystère d’une fin brutale et terrible ainsi que d’un échec total à renouveler l’Israël de dieu, mais aussi elle laisse entendre que les disciples ne seront  protégés de rien. Le renoncement de Jésus à toute forme de puissance est aussi un renoncement à « protéger » (qui est souvent une forme déguisée de pouvoir, une forme qui appelle le consentement spontané de ceux qui vont en bénéficier). Voilà où nous en sommes.

     Et voilà maintenant où le lectionnaire commence. Éventuellement. Les deux fils de Zébédée s’approchent, ou plutôt se rapprochent de lui : ils sont déjà dans le groupe des Douze que Jésus a pris à part. On comprend qu’ils jouent un peu des coudes et lui parlent de près, mais sans dimension confidentielle. Puisque Jésus semble adepte du « parler vrai », ils vont tenter le même registre. « Maître, nous voulons que ce que nous te demanderons, tu  fasses pour nous. » Dans ce contexte qui donne envie de fuir, les deux frères s’adressent à celui qui les pousse tous dans leurs retranchements et paraît désormais les entraîner vers le pire dans une sorte de folie. Et ils demandent une sorte d’engagement à accomplir ce qu’ils demanderont, quoique cela soit. Cela rappelle l’engagement spontané d’Hérode après la danse de sa fille, qui a abouti à la décapitation de Jean-Baptiste : le souci de paraître tout-puissant l’a conduit à ce qu’il ne voulait pas vraiment faire… Semblablement, les deux frères interpellent le « Maître » et lui demandent même engagement aveugle, ils mettent à l’épreuve son goût d’être le maître, justement. Réponse de Jésus qui désamorce immédiatement ce ressort : »Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » Vous « voulez« , très bien, au moins c’est net. Mais quoi ? Pas d’engagement à l’aveugle, mais vous, allez au bout du « parler vrai ».

     « Donne-nous que nous siégions à ta droite et à ta gauche dans ta gloire. » La [doxa], c’est d’abord l’opinion, la croyance. De là, c’est aussi la réputation, la gloire, l’honneur. Il semble que les deux frères cumulent les réactions de déni de Pierre après la première annonce (cela ne t’arrivera pas, mauvais plan com’) et de recherche des honneurs de l’ensemble des Douze après la deuxième annonce (Qui est le plus grand ? Qui pour succéder ?). Ils veulent ouvertement être nommés vizirs, commandeurs des croyants en second avec droit de succession. Ils n’ont rien entendu, ils dénient ouvertement ce que Jésus vient d’annoncer avec force détail. Il y a sûrement chez eux une réaction face à la violence d’une telle annonce, mais cette réaction laisse aussi apparaître leurs vrais appétits.

     Jésus ne leur reproche rien, ni d’avoir de tels appétits ni de les laisser paraître, il leur dit d’abord : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. » Il prend au sérieux ce désir, il ne le méprise pas, ce qui est très inattendu. Mais il va montrer qu’il y a un prix pour une telle demande. « Pouvez-vous boire la coupe que moi je bois ou être submergé de la submersion dont moi je suis submergé ? » Je ne traduis pas par « baptême » et « être baptisé », parce que nous transposons tout de suite dans notre tête avec une référence sacramentelle, religieuse, rituelle. [baptidzô], c’est bien plonger, immerger, submerger. Ce sont les eaux qui recouvrent, avec toute la phobie qui habite l’imaginaire juif —biblique en tous cas— vis-à-vis de l’eau, de la mer, comme un chaos originel. Rappelons-nous que la création est présentée comme une émergence progressive hors des eaux primordiales peu à peu cantonnées en leur lieu pour que la vie soit possible. Donc, le prix pour atteindre la « doxa » est le même que celui payé par Jésus lui-même. Les frères se voient dans des trônes : ils ne savent pas où Jésus va réellement, mais il dit qu’il faudra boire la coupe jusqu’à la lie, il faudra être submergé par les eaux de mort. Pas d’autre voie que celle qu’emprunte le « maître », justement.

     « Nous pouvons » disent très simplement les deux. Ils sont prêts à tout, pourvu qu’ils obtiennent ce qu’ils demandent. On dirait un quiproquo. Quelle équivoque en effet dans ce verbe « pouvoir » : qu’elle écart entre ce que je peux supporter (ce sont mes limites même qui sont alors avouées, mises en lumière) et ce que je peux faire (ce sont les infinies prétentions de mon appétit de puissance qui se révèlent). Face à cette équivoque, Jésus révèle à la fois son propre pouvoir et ses propres limites : « La coupe que moi je bois vous [la] boirez et la submersion dont moi je suis submergé vous [en] serez submergé… » vous passerez par le même chemin que moi : le guide que je suis s’y engage. Pas maintenant (le présent est pour Jésus seul) mais plus tard, dans le futur. « …le siéger à ma droite ou à ma gauche, en revanche, ce n’est pas à moi de le donner,«  ici je ne suis pas « maître », justement je ne décide pas. Et cela même qui s’offre à moi, ces perspectives terribles que je vous annonce, je ne les ai pas déterminées. Je les subis, c’est une « passion ». Et il ajoute comme un codicille : « mais… pour qui c’est préparé. » A sa droite et à sa gauche, il y aura en effet deux condamnés, crucifiés en même temps un de chaque côté…

Veronese crucifixion

     Ce parler vrai et ouvert indigne les dix autres, qui ont tout entendu, et pas par hasard mais parce que cela s’est dit ouvertement. [aganaktéô], c’est s’emporter, bouillonner, fermenter, s’irriter. On voit que la demande, à leurs yeux outrecuidante, des deux frères, les a fait bouillir et que cela doit exploser. La rivalité est fortement présente dans le groupe, et c’est une conséquence de l’extériorisation des appétits de pouvoir. Et de nouveau, Jésus doit les enseigner. « Vous savez que les réputés chefs des nations les dominent-en-seigneur et que leurs grands les surplombent-de-pouvoir. » Voilà la référence que nous avons sous les yeux. Dans notre vie courante, le pouvoir s’exerce par en haut, et tombe sur ceux qu’il soumet (sous-met). Les deux verbes que j’ai tant bien que mal traduits avec des tirets commencent tous deux par [kata], un préverbe qui montre un mouvement du haut vers le bas. [katakurieuô], c’est commander à, dominer sur : c’est [kata], donc le mouvement de haut en bas, et [kurieuô] qui est être maître de, avoir plein pouvoir sur. [kurios], c’est un titre divin. Donc l’attitude des chefs des nations, c’est de se comporter en dieu vivant, d’imposer d’en haut leur plein pouvoir. D’autre part, [katexoussiadzô], c’est exercer son autorité sur  ou contre : le même préverbe est combiné avec [exoussiadzô], avoir le pouvoir (l'[exoussia], c’est le pouvoir, la liberté, la faculté, la puissance de faire une chose). Donc l’attitude des grands parmi les nations, c’est d’exercer leur pouvoir sans frein sans crainte d’écraser, et même en écrasant.

     Or cette référence est à abandonner absolument ! « Or pas de ça parmi vous, mais qui voudra parmi vous devenir grand sera votre serviteur, et qui voudra parmi vous être premier sera de tous l’esclave. » Ce sont les mêmes mots, aussi précis, aussi intransigeants, que ceux qui ont déjà été dits après la deuxième annonce de la passion (cf. Dimanche 23 septembre : abus de pouvoir); ils sont même plus contraignants encore, car ils portent cette fois sur la simple volonté d’être premier, voire même celle de devenir grand. Le remède est toujours le même, ne plus faire ce que l’on décide, de que l’on veut, mais ce que d’autres décident. Un nouveau mot apparaît, [doulos], celui d’esclave. Celui-ci, non seulement ne décide pas ce qu’il fait, mais ne s’appartient pas lui-même. Dans la société du temps, ce n’est pas une métaphore, c’est une réalité sociale. Ou extra-sociale, car l’esclave ne fait pas partie de la société, son statut est celui qu’a aujourd’hui chez nous l’animal domestique. Et l’explication est référentielle, elle ne souffre pas d’exception : « car le fils de l’homme n’est pas venu être servi mais servir et donner sa vie, rançon pour la multitude. » La référence sera toujours là, indépassable pour qui le suit : il n’a pas fait ce qu’il voulait, il a répondu à l’appel d’un autre jusqu’au bout, et a connu l’échec total de sa mission, la condamnation, l’exclusion, la dérision, la torture et la mort, sans cesser de porter la parole, d’aimer et d’enseigner à aimer. Au nom du Christ, nul ne peut s’arroger une domination, dicter une conduite. Seulement entraîner dans l’amour et affronter sa défaite.

Etre ou avoir ? Dimanche 14 octobre

lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     La lecture continue se poursuit : après le moment central de cette section de son évangile, Marc aborde un enseignement relatif aux « biens de ce monde » (dénomination qui n’est pas de Marc et qui mériterait d’être interrogée) : il semble que dans la construction de la section entière, Marc veuille mettre cet enseignement en parallèle avec ce qu’il a déjà rapporté concernant la tentation du pouvoir. Peut-être faut-il entendre qu’il aborde cette question des biens et des possessions comme un autre champ où l’authenticité évangélique est gravement mise en péril.

       C’est d’abord à travers une péripétie que Marc aborde la question des possessions. « Et comme il sort en chemin… », il s’agit de Jésus bien sûr. [ekporéouô], c’est faire sortir, emmener; au moyen, le verbe signifie même s’éloigner. Jésus sort pour s’engager sur un chemin, pour prendre la route, ou bien il sort des sentiers (battus ?), en tous cas c’est pendant qu’il fait cela que l’événement se produit : « …un, courant et tombant à ses genoux, l’interroge : » Voilà une interruption tout-à-fait imprévue, et un rien dramatisée. Cet inconnu est-il tenaillé par sa question ? Se met-il un peu en scène afin d’attirer l’attention ? A chacun de trancher. Autant le dire tout de suite, la première réaction de Jesus est un peu réticente. En tous cas, le geste de l’inconnu signifie une sorte de soumission par avance, un rapport qu’il veut marquer comme inégal.

     Et que demande cet inconnu ? « Ô maître bon, que ferai-je afin d’obtenir la vie éternelle ? » L’interpellation est emphatique, là encore un peu surjouée. Mais la question est claire : le soudain inconnu veut [klèronoméô] la vie éternelle. [klèronoméô] vient de [klèros] qui est le sort, le tirage, mais aussi le résultat de ce tirage, la part, le lot. C’est de là que vient notre mot de « clergé », mais un peu par usurpation : aux premiers temps de l’Eglise, le [klèros] désigne l’ensemble des chrétiens, car ce sont eux le « lot » échu au Christ dans le monde, eux aussi dont le Christ est le « lot ». Il y avait derrière ce vocable tout un émerveillement devant un choix inexplicable et immérité. Et oui, petit à petit, le « clergé » s’est réservé ce nom, se signifiant par là à part des autres chrétiens : en changeant d’attribution, le mot changeait de sens : de l’émerveillement devant la gratuité reçue, il devenait synonyme de pouvoir spécial. Revenons à notre verbe [klèronoméô] : il signifie mot-à-mot avoir-en-usage-une-part-échue, recevoir une part d’héritage, obtenir, être institué héritier. L’idée de gratuité, d’heureux hasard si l’on veut, demeure présente. Il faut se rappeler que dans le monde antique, l’héritage n’est pas aussi automatique que nos lois l’ont institué : on choisit alors son héritier. Dans la loi du monde romain, être l’enfant naturel et légitime ne garantit même pas une part de l’héritage, tout dépend des dispositions du paterfamilias. Bref, notre soudain inconnu voudrait bien que lui échoie la vie éternelle; mais il demande ce qu’il doit faire pour cela, ce qui dépend de lui. Le verbe [poïéô] qu’il emploie signifie fabriquer, bâtir, créer, produire, agir efficacement… Il y a presque une contradiction ici en rapprochant ces deux verbes ! Notre soudain inconnu fait comme s’il y avait un secret dont il fallait obtenir de Jésus la révélation, un secret concernant quelqu’agir particulier, quelqu’action à réaliser, pour que l’apparent hasard de l’obtention de la vie éternelle soit conjuré. Comme si le dieu allait bien être obligé à cette condition de lui donner la vie éternelle. Dans le fond, on est déjà dans une logique de prendre, de s’emparer. C’est ici peut-être que commence déjà la leçon sur l’avoir, sur la possession : dans une attitude qui ne s’ouvre pas à la gratuité comme entièrement dépendante d’un autre, à la gratuité comme un renoncement à pouvoir quelque chose soi-même.

     Réponse de Jésus : d’abord remettre les choses à leur place, et lui-même en premier lieu : « Nul n’est bon, sinon l’Unique, le dieu.« . L’attitude, physique comme spirituelle, de notre soudain inconnu tend à déloger les personnes et les choses de leur juste place. Mais Jésus se remet immédiatement lui-même dans la dépendance de « l’Unique, le dieu » dont il attend lui-même toute gratuité. Et puis il dénie tout secret, « Tu connais les commandements« , et d’en citer quelques uns. Je remarque au passage qu’il n’en cite pas un de la première partie du Décalogue, mais que tous concernent le rapport au prochain. Voilà qui est encore moins secret, mais concrètement vérifiable : chacun peut connaître la justesse de son rapport aux autres, tant par sa propre expérience que par l’échange avec d’autres sur ce qu’ils ou elles observent de soi et peuvent suggérer. S’il y a « secret », c’est dans le cœur de l’homme, dans la complexité de ses motivations, qui sont toujours multiples, à plusieurs étages. Bienheureux ceux qui touchent à la simplicité, c’est-à-dire à un agir dont les motivations sont unes, unifiées, transparentes. Une telle réponse fait s’écrouler toute la théorie échafaudée par notre soudain inconnu.

     Celui-ci pourtant écoute : interloqué, il répond néanmoins « Maître« , et non plus « Maître bon« . Et il s’ouvre : « toutes ces choses, j’y veille depuis ma jeunesse. » Le verbe [fulassô] (qui donne notre « prophylaxie ») signifie veiller, monter la garde, faire attention, se garder. L’homme connaît en effet ces commandements, et ils sont l’objet de sa vigilance depuis sa jeunesse, c’est-à-dire depuis qu’il devient maître de soi, depuis que sa conscience s’éveille. On perçoit derrière cette observation un certain désarroi : il fait tout cela, et pourtant il sent bien que cela ne suffit pas. Il lui semble, d’où sa question, que ce ne peut être suffisant. Il n’y a pas de proportion, dans son expérience, entre cette vigilance et le prix recherché. Il voulait faire pour tenir, pour maîtriser l’issue de sa vie. Serait-ce que ce n’est pas possible, qu’on ne peut aller plus loin que ce mode de vie certes prescrit mais finalement banal, commun, dont tout homme pourrait avoir l’intuition ?

     « Mais Jésus, le regardant l’aima… » [blépô] c’est voir, éventuellement avec les yeux de l’esprit, c’est aussi regarder, tourner les yeux vers ou avoir les yeux sur. Il y a à la fois une pénétration de ce qui se joue chez cet homme, et un nouvel intérêt pour lui. Dans l’ébranlement qui le saisit, une porte s’ouvre, qui provoque cette fois l’amour de Jésus. Il fallait précédemment avant tout lui interdire une fausse piste, il faut maintenant lui en ouvrir une vraie. « …et il lui dit : une seule chose te manque. » [hustéréô], c’est être en arrière, être en retard, être en arrière de ou inférieur à, être dépourvu de, faire défaut, être dans le besoin. On traduit toujours avec l’idée de manque, mais on voit qu’elle n’est pas principale dans la pluralité de sens que recouvre ce verbe. J’aime l’idée de retard. Ce que dit Jésus pour le faire avancer, pour lui ouvrir une porte, c’est que nous sommes toujours en retard : la gratuité d’un autre nous précède, elle a l’initiative sur notre vie. Pas de désarroi à avoir devant l’évidente disproportion entre notre vigilance en cette vie et le prix espéré, devant le fait que nous ne puissions rien pour notre salut, pour « aboutir » dans la vie éternelle : c’est l’initiative d’un autre. Il a l’initiative gratuite et première de la grâce, nous ne pouvons que vivre dans l’action-de-grâce. Nous vivons en fait en léger différé : l’action, l’actualité, c’est celle d’un autre en nous et pour nous. En léger différé nous découvrons ce qu’il fait pour nous : qu’il nous fait être, qu’il nous soutient dans l’être, que notre vie ne trouve pas en nous-mêmes son origine, à aucun moment.

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     Quelle est la conséquence d’un tel état des choses ? Non seulement il n’est pas possible de vouloir se saisir de sa vie, mais encore il vaut mieux s’en désaisir. Je ne veux pas dire s’en déresponsabiliser, se laisser à vau l’eau, non, mais se situer fondamentalement en état de réception, en posture d’être fait plutôt que de faire. Mais cette attitude entraîne un nouvel ordre de faire, non pour se saisir de sa vie, mais pour s’ouvrir à la vie, aux autres, au monde : « Surgis, vends les choses que tu as, et donne aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. Et ici-même (ou dès à présentsuis-moi. » Une nouvelle urgence se montre, il faut se repositionner sans délai. Se lever, aller, avec cette urgence qui saisit souvent ceux qui ont failli perdre la vie et chez qui les priorités se sont soudain réordonnées. Vendre, d’une part pour ne plus avoir, ne plus vivre les mains fermées, mais aussi pour laisser toute latitude aux destinataires du don. Maintenant tu as, alors tu auras : l’avoir passe d’une actualité à une promesse. La promesse d’un trésor. Celui qui attend tout du dieu qui déjà lui donne d’être, ne peut que s’enrichir s’il est disponible à la totalité du don que l’Unique qui seul est bon veut lui donner. La vie est désormais perçue comme le moment d’un don qui va s’augmentant. Vas-tu chercher à te saisir, poings refermés, du torrent de montagne impétueux, ou vas-tu y pencher la tête bouche ouverte ?

     Pourtant, cette invitation semble manquer son but, du moins dans l’immédiat (on ne sait pas ce qui se passe par la suite). « Mais lui s’assombrissant de cette parole s’en va attristé : il était en effet [quelqu’un ] ayant de nombreuses propriétés. » [ktèmata], ce sont les biens immobiliers, les domaines, les possessions et plus largement les choses précieuses. Le paradoxe des possessions, c’est toujours de savoir qui possède qui : on possède des choses, mais ce sont aussi bien elles qui nous possèdent, tant il est difficile de s’en passer. Et c’est l’objet des réflexions suivantes de Jésus, avec la fameuse histoire du chameau (frappante autant que grossière : qui aurait l’idée de faire passer un chameau par un chas d’aiguille ?! Mais rhétoriquement, ça marche : qui ne connaît cette expression ?). Il va faire peur à tous, avec sa réflexion concernant la difficulté, voire l’impossibilité pour les riches, les possédant, d’obtenir le royaume. La stupeur, partagée par les disciples, vient du fait que pour tous, la richesse est signe de bénédiction divine.

     C’est étonnant comme on peut se tromper d’attribut ! C’est la vie même qui est, non le signe, mais la bénédiction même de dieu à chacun. Pourquoi attribuer cela à la seule richesse ? Peut-être parce que les biens sont nécessaires pour soutenir soi-même sa propre vie. Et il est vrai que c’est la dignité de chaque homme de pouvoir subvenir à sa propre existence sans dépendre de quiconque : ceux qui réduisent les autres à la dépendance ou à la précarité mettent en péril la vie de ceux-ci, et portent par là-même atteinte au don de dieu. Mais comme il est tentant de vouloir subvenir seul à sa vie, d’oublier par là qu’on la tient à chaque instant d’un autre… Notre vie contemporaine est marquée par le primat de l’économique. Tout est toujours réduit à l’économie : les puissances de l’argent, ceux qui possèdent et mettent tout le monde dans leur dépendance parce qu’ils prêtent (à leurs conditions, bien entendu), ont réussi le tour de force de nous aire tous penser en termes économiques -et selon des règles qui sont les leurs, qui plus est ! Mais la vie est-elle seulement économique ? Ne faudrait-il pas oser manquer pour se libérer de ces modes de pensée, dont nous voyons bien que, bien loin de faire vivre, ils tuent la vie ?

     Quand Pierre fait observer que lui et les autres ont fait, finalement, ce que Jésus recommandait au soudain inconnu, il leur fait la même réponse, au fond, que celle qu’il avait faite au jeune homme, la même promesse. Il la complète, même : dès ce monde-ci, il y a un « retour sur investissement » de un à cent. Et je voudrais ajouter deux observations. D’une part, dans l’énumération de Pierre, se trouvent frères, sœurs, père et enfants…mais pas épouse. D’autre part, l’évangile de Marc se passant souvent « à la maison », c’est-à-dire chez Pierre lui-même, on comprend que « quitter ses biens » consiste surtout à quitter ce rapport de possession qui nous emprisonne, à user sans que cela soit une nécessité, à pouvoir se passer de. C’est un chemin de liberté personnelle, qui met les autres autour de soi en liberté aussi, sans faire plus peser sur eux ni sur soi-même le poids de l’avoir. N’ayons pas peur de manquer.

Dimanche 7 octobre : chercher la convergence des volontés.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui (en fait, les deux passages d’aujourd’hui) fait suite à celui de la semaine passée, moyennant un verset qui n’est pas reproduit. Marc constitue ainsi un ensemble portant plutôt sur la famille, et qui est le centre de la grande section de son évangile dans laquelle nous sommes. C’est justement le verset manquant qui nous donne le contexte, important parce que le Maître interrompt un instant son enseignement à l’égard des seuls disciples, voire des seuls Douze, pour s’adresser aux foules. « De là, il se lève, et vient dans les frontières de la Judée et au-delà du Jourdain. Des foules de nouveau font route vers lui et, comme d’habitude, de nouveau il les enseigne. » Jésus multiplie les incursions dans les zones frontières : il était à Capharnaüm, « à la maison« , mais il n’y reste pas. Et les foules se rassemblent (le verbe [sumporéouomaï] signifie aller ensemble, se réunir) précisément en allant vers lui, en le cherchant. La répétition ([paline], de nouveau) et l’habitude ([ôs éïôthéï], selon la coutume, comme de coutume) sont soulignées avec une certaine insistance : c’est désormais la manière de faire de Jésus, aller sur les, ou au-delà des, frontières et voir des foules marcher avec et autour de lui, et les enseigner (le même mot que celui employé pour les Douze ou les disciples). Jésus n’a pas de secrets, il n’y a pas de choses ou d’enseignements qu’il n’ait délivré qu’à certains. Précisément, cela les constituerait à part ou « au-dessus », et c’est ce qu’il ne veut pas.

     Dans cette foule cependant il n’y a pas de « tri », vient qui veut. Et des Pharisiens s’invitent : il faut dire qu’ils sont a priori sensibles à de nombreux aspect de l’enseignement de Jésus, et particulièrement à tout ce qui concerne l’intériorisation de la relation à Dieu , le rôle du cœur. « Et s’approchant (à leur tour, au milieu de cette foule qui marche) des Pharisiens l’interrogeaient, s’il est permis qu’un homme renvoie sa femme, le tentant. » La question pouvait être naïve, de bonne volonté, mais elle ne l’est pas, et Marc précise l’intention après qu’elle soit posée : [péïradzô], c’est tenter, mettre à l’épreuve, essayer. Pourquoi une telle question peut-elle constituer une mise à l’épreuve ? D’une part parce qu’il y a un débat à ce sujet, d’autre part sans doute à cause de tout l’enseignement sur la miséricorde que Jésus recommande à tous et qu’il paraît faire primer sur la stricte application de la loi.

     Il y a un débat : la loi permet en effet à une homme de renvoyer sa femme. [apoluô], c’est délier, détacher, libérer, congédier, renvoyer, affranchir : on voit que le mot évoque une relation contrainte pour une partie, dominante pour l’autre partie. Une relation qui n’est pas symétrique ou égalitaire. De fait, personne ne parle d’une femme qui pourrait (ou non) renvoyer son mari. Le débat porte sur la nécessité ou non d’un motif : pour les Pharisiens, il faut un motif grave, comme l’infidélité conjugale; pour d’autres comme les Sadducéens, n’importe quel motif peut-être invoqué (comme d’avoir brûlé les petits pois !) parce que le texte n’en parle pas. Dans un tel contexte, la manière de poser la question a quelque chose de sournois : « est-il permis…« . Les Pharisiens posent la question comme l’auraient fait leurs adversaires. Et de toutes façons, l’inviter à prendre parti c’est dresser contre lui ceux qui n’auront pas le même avis.

     La réponse est une autre question, ce qui n’est pas une façon d’éviter la première mais une pédagogie d’enseignement : « Que vous a commandé Moïse ? » Le verbe [éntellô] au moyen signifie bien ordonner quelque chose à quelqu’un. A cette époque, on pense que Moïse est l’auteur de ce qu’on appelle alors « la Loi », et qui consiste dans l’ensemble du Pentateuque. Le Maître invite à chercher dans tout cette ensemble. Les Pharisiens cependant découvrent leur référence, ils ne se réfèrent qu’à un seul passage : « Moïse a concédé d’écrire une lettre de renoncement, et de renvoyer. » Le verbe [épitrépô] signifie fondamentalement tourner vers et prend les sens de léguer, mais aussi remettre, confier, donner toute liberté de ou encore ordonner. Ce n’est pas le verbe utilisé par Jésus : les interlocuteurs voient les procédures juridiques, les possibilités offertes par la Loi. Ce qui révèle un propos ou un angle d’approche assez particulier : comment faire ce que je voudrais dans le cadre de la loi ? Il y a respect de la loi, mais fondamentalement recherche de sa propre volonté. Et dans ce sens, il faut une lettre d'[apostasion], mot qui est très juridique au neutre, et ne sert classiquement que pour l’action judiciaire contre un affranchi qui s’éloigne de son maître. Dans la bible en grec, le mot sert à propos du divorce.

    Cet angle d’approche n’est pas celui attendu : plutôt que « comment faire ce que je veux dans le cadre de la loi ? », on peut se demander « à quoi Dieu m’appelle-t-il ? » « C’est à cause de votre dureté de cœur que Moïse vous a écrit cette concession;« , la [sklèrokardias] est un mot transparent pour nous : il y a sclérose quand il y a dureté, rigidité, sécheresse d’un organe normalement souple. La dureté de la pierre que jettent ceux qui jugent les autres n’est rien à côté de la dureté de la pierre en laquelle s’est transformée le cœur. « en revanche, au commencement de la création, le dieu les fit mâle et femelle… » et de citer la Genèse : ce que l’homme quitte, ce n’est pas sa femme, mais son père et sa mère. Il est fait, créé, pour quitter les références à ses origines et se lancer dans la nouveauté et l’aventure d’un nouvel attachement, celui à une femme qui devient « sa » femme, attachement tel qu’ils seront les deux « allant dans » une chair unique, ce que la tradition juive a toujours compris d’abord comme désignant l’enfant. Le processus originel est celui d’une convergence, d’une union c’est-à-dire du rapprochement de deux êtres divers par l’origine. Voilà l’appel. La dureté du cœur, la sclérose, c’est d’en rester à sa propre volonté toute-puissante, plutôt que de chercher à faire converger sa volonté avec celle d’un autre -d’une autre, en l’occurence.

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     Pour aller au bout de ce que « l’actualité nuptiale » nous suggère, je ne crois pas qu’il y ait là non plus une « sclérose » du « mariage établi » : ce serait une nouvelle dureté. La défense à tout prix d’une situation établie, parce qu’elle serait de nature « religieuse », n’est qu’une nouvelle sclérose. Blaise Pascal écrivait : « On se fait une idole de la vérité même. » Le point central, à mon sens, c’est bien le détachement de la volonté d’une seul pour entrer dans le processus sauveur de l’ouverture à une autre volonté, de l’ouverture à une transcendance (ce qui n’est pas moi). Ce détachement qui nous sauve, parce qu’il nous sauve avant tout de nous même et de l’enfermement, du repli sur soi, peut aussi bien être l’ouverture à une nouvelle situation non calculée, non choisie. C’est le chemin de toutes les maturités humaines. Et c’est le chemin du progrès spirituel : je ne peux ni connaître ni accomplir ce que Dieu me demande aujourd’hui, si je ne suis pas prêt à renoncer à ce que je voulais, voire même à ce que lui-même me demandait hier. Ainsi, même dans des situations de crise, la question profonde reste de chercher une convergence de volonté, non de revenir à ma seule volonté. Convergence avec qui, avec quelle autre volonté : là est toute la question, à laquelle il n’est pas je crois de réponse toute faite et a priori. C’est l’objet d’une recherche constante. On dira trop vite « volonté de Dieu » : bien malin qui la connaît, en dehors des rares passages de l’évangile qui nous en disent quelque chose. « Tu aimeras… », la voilà la volonté de Dieu. Pour les modalités pratiques, le Père qu’il est nous les laisse entièrement à déterminer.

     Les disciples, de retour « à la maison », reviennent sur cet échange. Et il me semble que l’esprit de la réponse est bien celui que j’évoque : cette fois, c’est aussi bien la femme que l’homme qui pourrait « renvoyer », [apoluô]. On n’est définitivement plus dans le cadre de la Loi mosaïque. S’il y a repli sur soi de la volonté individuelle, on sombre.

     Un deuxième passage suit, sans autre lien avec le précédent que d’avoir un écho familial. Rappelons-nous toujours que Marc écrit à son époque pour des familles et des chefs de famille, qui sont l’ossature première de la communauté chrétienne des premiers temps. Cette fois, la situation est celle d’enfants, de petits enfants, qui s’approchent de lui. Les disciples tentent de les écarter, non qu’ils ne les aiment pas (ils en ont eux-mêmes !) mais par respect pour l’enseignement de Jésus : plus l’enseignement d’un rabbi est estimé, plus ses auditeurs doivent être éduqués et triés sur le volet. Mais Jésus les désigne au contraire comme ses meilleurs disciples : « …c’est à ceux-là qu’est le royaume de dieu.« . Le terrible d’aujourd’hui, c’est qu’on a tendance à écarter les enfants des disciples de Jésus… Que les actions de certains tendent à les éloigner définitivement de Jésus… tout de même, quelle insistance dans l’évangile ces derniers temps.

     Jésus tire de là une révélation : « Amen je vous dis : celui qui n’accueillera pas le royaume de dieu comme un enfant, il n’y entrera pas. » Le « comme » peut être pris en un double sens : accueillir le royaume de Dieu comme on accueille un enfant, ou accueillir le royaume comme l’accueille un enfant. Je prends les deux sens comme valables  et complémentaires ! Notre attitude spontanée envers notre enfant nous enseigne comment accueillir le royaume, il y a en nous même un élan de référence. Les papas et les mamans peuvent revenir à leur cœur, revenir à la manière dont ils sont avec leurs enfants, pour adopter la même attitude (et l’enseigner) vis à vis du royaume. Mais aussi, l’accueil que réserve un enfant, avec tout ce qu’il a de confiance et d’abandon envers ceux dont il attend tout sans réserve, est une école.

Dimanche 30 septembre : communauté ouverte.

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     La réaction des disciples, et spécialement celle des Douze, à la deuxième annonce par Jésus de l’issue fatale de son action et de sa parole, a provoqué un enseignement conséquent : ils ont laissé paraître leur avidité de pouvoir, il leur a indiqué comment résister à cette tentation grâce à la mise en place de contraintes pratiques. Lesquelles, soit dit en passant, n’ont pas reçu d’application concrète connue. Marc profite de cette entrée en matière pour ajouter en cet endroit plusieurs dits de Jésus, qui ont probablement eu lieu dans d’autres contextes, mais qui permettent de construire chez le lecteur une certaine idée de la communauté des disciples.

     Le premier de ces dits est rapporté avec son contexte : « Jean lui dit : « Maître, nous en avons vu un qui, en ton nom, jette dehors les démons ! Et nous l’empêchions, parce qu’il ne nous suivait pas. » ce contexte est aussi clair que non circonstancié : « nous en avons vu un« , qui ? et dans quelles circonstances ? on ne sait pas, mais justement la question n’est pas là. Le fait est qu’il peut y avoir des gens qui « chassent des démons » -celui-là était en train de le faire, donc « ça marche », comme on dit familièrement- et qui le font « en ton nom« . Cela, c’est la mission même que Jésus a confié aux Douze quand il les a choisi : il les a choisi « pour être avec lui » et « pour les envoyer prêcher avec pouvoir de guérir et de chasser les démons« . Or, non seulement cette mission a été confiée en propre aux Douze, mais il y a peu, lorsqu’ils se sont retrouvés après la Transfiguration sur la montagne, ceux des Douze qui attendaient en bas étaient face à un « démon » qu’ils ne parvenaient pas à chasser au nom de Jésus ! Et voilà qu’un inconnu fait ce qu’ils ont reçu de faire et ne parviennent pas toujours à faire. Jean est l’un de ces Douze. Quelle a été sa réaction ?

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     « Nous l’empêchions, puisqu’il ne nous suivait pas. » Selon Jean, passe encore qu’un autre que l’un des Douze accomplisse cette oeuvre, mais il faudrait tout au moins qu’il les suive ! Jean dit « nous« , manifestement il n’était pas tout seul. Et l’autre « nous » (il ne nous suivait pas) est probablement le même, même s’il n’est pas impossible qu’il ait un sens plus vaste et signifie « toi, maître, et nous tes disciples ». Il y a une sorte de consensus chez les Douze : pour agir au nom de Jésus, il faut être avec eux, et même derrière eux. Ils suivent Jésus, il faut les suivre aussi pour suivre Jésus. Comme ce n’était pas le cas pour cet inconnu, « nous l’empêchions« , on ne sait pas comment… Ils ont été jusqu’à mettre obstacle à l’action de cet homme. La question posée est immense et cruciale : tout homme peut-il librement agir au nom de Jésus, ou n’est-ce légitime que subordonné aux Douze ? Le « nom » de Jésus est-il une marque déposée à usage exclusif, ou est-il « libre de droit » ?

     La réponse de Jésus est catégorique : « Jésus dit : « Ne l’empêchez pas ! » Il reprend exactement le mot employé par Jean. Vous l’empêchiez ? Ne l’empêchez pas ! Cela tranche la question très clairement : le nom de Jésus n’est pas une « propriété » des Douze, il n’ont pas l’exclusive d’agir en son nom. Voilà qui appelle une belle ouverture, un beau regard émerveillé sur le monde et les personnes qui nous entourent. Peut-être sont-elles nombreuses à agir « au nom de Jésus », et avec des résultats bien meilleurs. Le maître ajoute une explication : « Car il n’est personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse vite mal parler de moi. » Faire un miracle est une traduction possible, mot à mot c’est faire un pouvoir, ce qu’on pourrait rendre aussi par accomplir une chose qu’il peut ou encore accomplir une chose qui peut, une chose qui change quelquechose. L’explication est apaisante, elle conforte l’émerveillement du regard, elle précise dans le même temps la tâche précise des Douze dans ce nouveau contexte : la manière dont on parle de Jésus. Ne pas mal parler de lui, faire en sorte qu’on ne parle pas mal de lui. [kakologuéô] c’est injurier, dire du mal, maudire : les Douze ne seront pas les seuls à parler de Jésus, mais ils doivent veiller à ce qu’aucune action faite en son nom ne conduise quiconque à le maudire. J’ai peur qu’il y ait aujourd’hui une grave faillite en ce domaine… Marc joint un autre adage, à la perspective tout aussi ouverte et positive : « Qui n’est pas contre nous est pour nous. » On voit que la communauté n’est pas définie, limitée positivement, c’est l’ensemble des personnes qui « ne sont pas contre » Jésus. C’est vaste, avec bien des inconnus ou des insoupçonnés…

     Tout aussi vaste l’adage suivant dessine-t-il la communauté, mais par un autre biais : « Oui, qui vous abreuve d’une coupe d’eau au nom de votre appartenance au messie, amen je vous le dis : il ne perdra pas son salaire. » Il s’agit cette fois d’actes d’amour, même modestes, même à l’endroit des disciples identifiés. A vrai dire, l’enchaînement des adages construit par Marc appelle une interprétation encore plus large : un simple verre d’eau offert à quelqu’un parce qu’il n’est « pas contre » Jésus vaut aux yeux de celui-ci. Autrement dit, le moindre acte d’amour ou de service, s’il n’est pas accompli volontairement contre Jésus et à cause de cela, « ne perdra pas sa récompense ».

     Mais nouvel avertissement, non seulement aux Douze mais à tous semble-t-il : « Qui sera occasion de chute pour un de ces petits qui croient, il est meilleur pour lui que soit mise une meule d’âne autour de son cou, et qu’il soit jeté à la mer. » Avertissement imagé, pittoresque, bien dans l’art de Marc ; avertissement terrible  pour quiconque viendra blesser ou dresser « contre Jésus » un de ceux qui n’étaient pas contre lui. A agir « au nom de Jésus » d’une manière que celui-ci désavouerait, on dresse contre lui des êtres de bonne volonté. C’est peut-être trop dire : disons qu’on les tient loin de lui, en dressant de lui un portrait perverti. C’est dans ce sens que Marc ajoute les précisions suivantes, afin que ceux qui agissent, ou marchent, ou regardent, « au nom de Jésus » de manière identifiable ou revendiquée , afin donc que ceux-là renoncent à agir, marcher ou voir plutôt que de risquer de tenir quiconque loin de Jésus : « Si ta main est pour toi occasion de chute, coupe-la : il est bon pour toi d’entrer mutilé dans la vie, plutôt qu’avec les deux mains t’en aller dans la géhenne, dans le feu jamais éteint. Et si ton pied est pour toi occasion de chute, coupe-le : il est bon pour toi d’entrer dans la vie boiteux, plutôt qu’avec les deux pieds être jeté dans la géhenne. Et si ton oeil est pour toi occasion de chute, jette-le dehors : il est bon pour toi avec un seul oeil d’entrer dans le royaume de Dieu, plutôt qu’avec deux yeux être jeté dans la géhenne, où leur ver ne périt, et le feu ne s’éteint. ». La responsabilité de partager la mission du Maître est décidément bien lourde, elle requiert les plus grandes précautions et un immense travail sur soi.

    PS : Une pétition vient de voir le jour, demandant en France une enquête parlementaire sur les crimes pédophiles dans l’Eglise de France. En voici le lien : pétition Je partage l’affirmation selon laquelle « Il nous importe non pas de faire éclater des scandales mais d’en faire cesser un, immense, celui du silence assourdissant de la hiérarchie catholique devant des souffrances qu’elle a, pour l’essentiel, sciemment ignorées ou même cachées pendant trop longtemps. Le retour de la crédibilité est à ce prix. » Je crois que l’authenticité évangélique de l’Eglise Catholique est gravement en cause. Mais l’Eglise, ce ne sont pas seulement, ni même d’abord, des évêques. Pie XII affirmait : « Les laïcs sont l’Eglise« . Si des chrétiens (et pas seulement, d’ailleurs) agissent contre les défaillances de leurs évêques, ce n’est pas « agir contre l’Eglise » ou « faire du mal à l’Eglise » —car le mal est déjà fait !—; au contraire, c’est l’Eglise qui réagit.

Dimanche 23 septembre : abus de pouvoir

Lire le texte de l’évangile sur le site de L’AELF.

     Jésus s’est donc manifesté de manière plus entière à ses disciples : il n’a pas récusé le titre de Messie (ou Christ) que lui a donné Pierre, mais a d’une part interdit qu’on en use, d’autre part choisi de le compléter d’une manière incompréhensible et apparemment incompatible avec l’annonce de sa Passion et de sa mort. Oui il sera porteur d’une  continuelle victoire, mais dans une perpétuelle défaite. Quel paradoxe ! Cela change tout pour qui veut le suivre, et tous sont prévenus : les conditions sont désormais de se renier soi-même (c’est-à-dire d’accepter de n’être pas soi-même le sauveur), de « porter sa croix » et alors, à ces deux conditions, de le suivre.

     Mais Jésus a fait plus pour se manifester : il a aussi pris avec lui précisément Pierre, avec les deux frères Jacques et Jean, et a été métamorphosé devant eux sur la montagne. Il leur est apparu discutant avec Moïse et Elie, les deux personnages à qui la tradition juive reconnaît le titre de « schaliah », c’est-à-dire de ministres plénipotentiaires de Dieu, d’hommes à qui a été dévolu la capacité d’engager Dieu lui-même par leurs initiatives. Tout cela constitue du nouveau, et les disciples ont besoin de « décanter », de mieux saisir tout cet ensemble, d’entrer dans ce que Jésus leur manifeste désormais de lui-même. Il « commence à les instruire« , comme nous l’avons vu la semaine dernière : c’est lui qui seul peut leur servir de guide. Cette instruction se fait d’abord à l’occasion de la guérison d’un enfant épileptique : les disciples qui étaient restés au pied de la montagne n’y sont pas parvenus, et Jésus va le faire, en appelant la foi du père de l’enfant, et de telle sorte que l’enfant va sembler mort mais reprend vie (l’annonce du mystère pascal reste constante). Et nous voilà au passage d’aujourd’hui.

     « Sortant de là, ils font route à travers la Galilée,…« , jusque-là, rien que d’assez habituel, « et il ne voulait pas que qui que ce soit le sache;… » : voilà qui est plus étonnant. Il va partout, il fait le tour des villes, des bourgades, des villages, mais voilà qu’il semble se méfier de la foule : alors qu’il dialoguait avec le père de l’enfant épileptique, il s’est dépêché de guérir son fils parce qu’une foule commençait de se former autour d’eux. Et maintenant, il veut traverser la Galilée sans que qui que ce soit le sache. Sans doute aussi se sait-il recherché par les autorités : s’il annonce sa mort, c’est que corrélativement il sait qui la veut et qui en a les moyens. Et de fait, Marc ajoute : « il enseignait en effet ses disciples et leur disait que le fils de l’homme est livré aux mains des hommes, et ils le tueront, et tué après trois jours il se dressera. » Le fils de l’homme aux mains des hommes : les mots se font écho, et laissent entrevoir la nature profonde du drame qui se noue. Venu en faveur des hommes, ceux-ci s’emparent de lui et le tuent.

     Mais il y a aussi, dans ce rapprochement de mots, un paradoxe qui s’accentue. Le « Fils de l’homme », c’est une autre figure de salut dessinée par l’espérance d’Israël. Le « messie », c’est une figure politique, un salut « horizontal » : un homme (suscité par Dieu, certes) rassemble les autres pour réaliser l’Israël idéal et accomplir l’Alliance, avec des moyens d’ici-bas comme la lutte politique, la lutte armée, etc. Le salut est réalisé entièrement en ce monde-ci. Jésus ne veut pas qu’on l’annonce sous ce vocable, mais il ne reproche pas à Pierre son usage. Le « Fils de l’homme », en revanche, c’est un vocable choisi par Jésus lui-même, avec toute la vraisemblance historique possible, car si les évangélistes mettent ce mot dans la bouche de Jésus à son propre sujet, nul autre ne l’emploie, et pas non plus en dehors des évangiles : nul n’a osé. Le « Fils de l’homme », c’est une figure surnaturelle ou merveilleuse, un salut « vertical » : un être céleste qui vient d’auprès de Dieu (façon Goldorak) et réalise la promesse divine de salut, remportant avec lui tous ceux qu’il aura sauvés. Le salut est réalisé entièrement dans l’autre monde, celui de Dieu, et consiste presque dans le fait d’être tiré de ce monde-ci. Mais que le « Fils de l’homme » soit « livré aux mains des hommes« , voilà qui est encore plus impensable que pour le messie !! Jésus énonce des choses absolument inaudibles pour ses disciples, comme pour quiconque alors, du reste.

     Réaction des disciples ? « Eux cependant ne comprennent pas ce mot, et ils ont peur de l’interroger. » Ils ont même peur de l’interroger. Le verbe [fobéô] donne phobie, il est fort, ce n’est pas une petite peur. Il y a quelque chose dans les mots de Jésus qui les effraye vraiment, qui les effraye au point de ne pas vouloir en savoir plus. Or c’est déjà la deuxième fois, selon Marc, que Jésus leur dit clairement à quoi il faut s’attendre à son sujet. La première fois, cela s’est mal passé : Pierre l’a pris à part pour lui dire qu’il ne fallait pas parler comme ça. Cela se passera-t-il mieux cette fois-ci ? C’est plutôt mal parti mais on ne sait jamais…

     Les voilà à Capharnaüm. Une fois arrivés « à la maison » comme dit toujours Marc, c’est-à-dire vraisemblablement chez Pierre où ils sont logés chaque fois qu’ils sont dans cette ville, Jésus interroge ses disciples. Eux avaient peur de lui poser la moindre question, mais lui non. « Vous dialoguiez à quel sujet, en chemin ? » A vrai dire, le verbe [dialoguidzomaï] signifie d’abord calculer, faire ses comptes, calculer exactement en soi-même; il signifie aussi distinguer par la réflexion, discuter. Jésus a entendu en chemin ses disciples discuter, mais sur le ton de ceux qui font ou demandent des comptes, le genre de discussion animée dans laquelle un intérêt, voire plusieurs intérêts, est ou sont en jeu. Il n’est pas intervenu alors, mais maintenant il n’a pas peur, lui, d’interroger. « Eux cependant se taisaient;… » : décidément, le silence est permanent. La peur encore ? La honte, cette fois ? C’est terrible cette manière de garder le silence quand il faudrait parler. Il y a des silences coupables : les seuls qui sont justifiés sont ceux qui sont animés par l’amour, ceux qui sont faits pour permettre à quelqu’un de grandir. Mais là, il s’agit de silence pour se dérober.

     Marc donne l’explication : « Entre eux en effet ils discutaient en chemin qui est le plus grand. » Pourquoi un tel sujet ? C’est transparent : ils ont peur d’interroger Jésus sur la suite dont il parle pourtant ouvertement, mais ils commencent tout de même à saisir que cela va mal finir pour lui. Leur discussion, et l’on comprend qu’elle soit âpre car les intérêts en sont grands, est de savoir qui va être le chef après ! Sans pudeur, les querelles de successions commencent déjà, et les querelles de pouvoir ! On comprend qu’ils se taisent : de tels échangent montrent pour Jésus un attachement qui n’est pas exempt de calculs ni d’ambitions, au point de s’accommoder somme toute assez vite de sa disparition annoncée.

     Ils se taisent mais Jésus n’est pas dupe. « Et s’étant assis, il appela les Douze » : l’instant est solennel, on pourrait traduire « siégeant, il convoque les Douze« . Ce sont les mêmes mots que Matthieu emploiera avant que Jésus n’énonce les Béatitudes, décrivant cette attitude souveraine, cette autorité incontestable et… unique. Il appelle, ou convoque, comme il a appelé déjà à sa suite, il y a comme un recommencement ici. Et ce sont clairement les Douze, donc ceux à qui il a confié une fonction très particulière, ceux qu’il a « établi pour être avec lui et pour les envoyer proclamer avec pouvoir de chasser les démons » (ainsi s’exprime Marc, Mc.3), ce sont clairement eux et pas tous les disciples qui doivent être instruits. La tentation du pouvoir s’est manifestée chez eux, et il faut y porter remède : il va le faire sur deux plans, celui des rapports entre eux et celui des rapports avec les autres.

     D’abord les rapports entre eux : « Si quelqu’un veut être premier, qu’il soit dernier de tous et serviteur de tous. » [prôtos], c’est bien le premier, autant avec l’idée d’espace que celle de rang ou de nombre. [eskhatos], c’est bien le dernier, exactement dans les mêmes ordres d’idée, c’est l’opposé exact. [diakonos], c’est celui qui est au service de, ou celui dont on se sert : autrement dit, il ne s’agit pas seulement de celui qui se met gracieusement et volontairement au service, comme il veut et quand il veut, c’est aussi celui auquel on assigne des tâches ou auquel on fait jouer un rôle sans qu’il le veuille. Alors voilà le remède à cette tentation du pouvoir : « si quelqu’un veut… », cela arrive, ce n’est d’ailleurs pas forcément mauvais en soi : il faut bien qu’il y ait parfois un ou des premiers. Mais il y a des conditions pour épurer ce désir, c’est d’être (et pas de « vouloir être » ou « prétendre être ») exactement le contraire, le dernier. Et cela se manifeste par le fait d’être serviteur au sens explicité plus haut, de se voir assigner des tâches ou des rôles par tous les autres, tous les autres. Il ne s’agit pas de parader et de cacher ses appétits de pouvoir derrière un écran de mots, en disant à qui veut l’entendre « mais je suis au service, mais c’est un service que j’assume. » Il faut accepter de se voir dicter par tous le rôle et les tâches. C’est finalement se faire déposséder du pouvoir lui-même (qui repose dans les autres tous ensemble, puisqu’ils assignent rôle et tâches) pour n’être investi que de la charge de la première place. Inutile de dire qu’elle a sans doute beaucoup moins d’attraits…

     Ensuite, les rapports avec les autres : et là, il y a une petite mise en scène. Jésus place un enfant, un petit enfant, au milieu d’eux. A priori, un enfant est à cette époque tenu pour un ignorant, quelqu’un qui n’a pas encore de place sociale. C’est pour cela qu’ailleurs, les disciples écartent les enfants qui veulent s’approcher de Jésus : ce n’est pas qu’ils n’aiment pas les enfants, mais c’est par considération pour Jésus et son enseignement (en effet, plus on estimait l’enseignement d’un Rabbi, plus son auditoire devait être restreint et trié sur le volet, avec l’exigence d’avoir déjà reçu d’autres enseignements). Et « le portant dans ses bras« , preuve qu’il est encore tout petit mais aussi qu’il se comporte avec lui comme un parent proche, « il leur dit : quiconque recevra l’un de ces petits enfants en mon nom, c’est moi qu’il recevra; et quiconque me recevra, ce n’est pas moi qu’il reçoit mais celui qui m’a envoyé. » Le geste est parlant : recevoir, c’est comme on reçoit un petit enfant. On ne lui pose pas de question, on ne lui pose pas de conditions, on lui ouvre les bras et on le serre sur son cœur. MAIS, dans le même temps, et c’est me semble-t-il le sens de la parole prononcée par Jésus, on est averti que ce petit n’est en rien le jouet dont on dispose : il a la dignité, mieux : il est la présence même du seigneur et du maître. Celui qui exerce une autorité en ce monde doit recevoir les plus petits qui viennent à lui comme il reçoit son maître, et même le maître de son maître. Celui qui est reçu ne saurait en aucun cas être instrumentalisé, écrasé, soumis, au contraire.

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     On le voit, Jésus est sans pitié pour l’appétit de pouvoir. C’est qu’il connaît cette tentation pour la plus grande. Marc ne rapporte pas de tentations de Jésus au désert dans le détail, c’est Matthieu et Luc qui auront cette idée, toute littéraire : et en effet, comment rendre compte d’une réalité constante, sinon en l’inscrivant dans un récit qui la fasse apparaître ? Mais nos trois auteurs savent, les uns comme les autres, que Jésus se bat  -et victorieusement- constamment contre ces trois grandes formes de tentation du pouvoir, celle de rendre dépendant de soi (« dis que ces pierres deviennent du pain »), celle de fasciner (« jette-toi en bas ») et celle de se compromettre ou de transiger avec son cœur (« prosterne-toi devant moi pour m’adorer »). Prévenu contre la monstruosité de la tentation du pouvoir, la plus grande, la plus insidieuse, la pus destructrice, Jésus est intransigeant, et d’autant plus avec ceux qui lui sont les plus proches, avec ceux qu’il invite à partager sa mission.

     Il est significatif que l’atteinte portée aux enfants soit la marque de l’abus de pouvoir. Cet évangile juge les responsables, c’est devant lui qu’ils ont à rendre des comptes. Or en matière d’abus de pouvoir, ce sont les Douze qui sont convoqués par Jésus : c’est là qu’est l’abus de pouvoir ultimement responsable de ce qu’ont subi et que subissent encore de nombreux enfants.

Dimanche 16 septembre : s’ouvrir par la foi.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     L’évangile de Marc a beau être le plus court des quatre, les lectionnarofacteurs nous en font sauter une sous-section entière : pas de seconde multiplication des pains, pas d’exigence des Pharisiens de donner un signe, pas d’épisode d’incompréhension totale avec les Douze dans la barque (sans doute faut-il éviter de laisser penser aux fidèles que les Douze ou leurs successeurs pourraient parfois ne rien comprendre à Jésus…), et pas de guérison difficile de l’aveugle à Bethsaïde. Ami lecteur, on fait le tri pour toi : il paraît qu’il y a dans l’évangile des choses qu’il vaut mieux que tu ne lises pas…

     Bien, nous voilà donc au seuil d’une nouvelle section du témoignage de Marc, la cinquième : Jésus y est montré dans sa relation avec ses disciples, mais avec la présence forte désormais de la Passion annoncée. Nous sommes encore géographiquement loin de Jérusalem, mais Marc nous y emmènera dès la section suivante : pour l’heure, nous sommes toujours en Galilée. Il y a deux temps dans cette section-ci : d’abord la manifestation de Jésus, ensuite l’instruction qu’il fait de ses disciples, en rapport avec ce qu’il a manifesté de lui-même, de son mystère.

     « Et Jésus sortit avec ses disciples vers les villages (ou : les quartiers) de Césarée de Philippe« . De nouveau il s’éloigne du lac de Tibériade et repart nettement vers le nord, en zone hellénistique. C’est dans ces zones, on s’en souvient, que sa réputation le précède avec une certaine confusion. « Et en chemin il interrogeait ses disciples, en disant : qui les hommes disent-ils que je suis ? » On comprend bien la question étant données les régions traversées : il ne s’agit pas d’auto-complaisance : « qu’est-ce qu’on pense de moi ? », mais plutôt de renseignements concernant cette confusion qu’il faudra bien affronter. Jésus s’aventure dans des régions qu’il n’a jusqu’à présent pas parcourues, il a déjà expérimenté qu’on se précipitait sur lui à cause de sa réputation de thaumaturge, d’homme qui accomplit des choses étonnantes, peut-être magiques dans la pensée de certains. On peut entendre sa question comme voulant dire : de quoi devrais-je me garder, cette fois ?

     On connaît la réponse des disciples : Jean-Baptiste, Elie, l’un des Prophètes… Ce n’est déjà pas si mal, dans le fond ! Dans tous les cas, il s’agit de références bibliques, ou d’une actualité récente (pour Jean-Baptiste). Et dans tous les cas, il s’agit de référence prophétique, c’est-à-dire qu’on tient Jésus avant tout pour un porte-parole, pour quelqu’un dont la parole est précieuse avant tout. Ces titres, inattendus en de telles régions, ont peut-être étonné les disciples aussi. Comment ont-ils réagi ? Ont-ils corroboré ces dires, ou bien les ont-ils infirmés -et dans quel sens ? D’où sa question : « Et vous alors, qui dites-vous que je suis ?« 

     « Répondant alors, Pierre lui dit : tu es le Christ. » On s’attendait à ce que la réponse de Pierre commence par « nous disons que… » Mais Pierre a reçu la question différemment, il l’a reçu non comme une question à un collaborateur à cause du partage d’une mission, mais plutôt comme une question beaucoup plus personnelle. Autrement dit, la question l’a touchée au fond du cœur, elle l’a saisie. Soudain, il y a entre Pierre et Jésus un cœur à cœur. Comme s’il n’était pas possible de dire à d’autres, au sujet de Jésus, autre chose que ce qu’on lui dit en permanence à lui du fond de soi.

     On connaît la plaisanterie : « Jésus dit : « Que dites-vous que je suis ? » Pierre, prenant une grande respiration, dit en un souffle : « Tu es la théophanie eschatologique qui nourrit ontologiquement l’intentionnalité de nos relations subconscientes et interpersonnelles ! » Jésus dit : « quoi ??? » Mais Pierre ne put répéter car il ne se souvenait plus… » Heureusement, la réponse de Pierre est bien plus simple. D’abord parce qu’il répond à la question « qui ? », et non à la question « quoi ? » : c’est capital ! Il s’agit avant tout d’une relation personnelle, non d’un savoir. Il s’agit de l’entrée en intimité avec une personne, non d’une définition. Il s’agit de mots qui ouvrent sans épuiser, non de mots qui sont une clôture et qui ont épuisé une réalité.

El Greco Doménikos Theotokópulos Greek-born Spanish Mannerist painter

     Pierre dit « le Christ » (du grec [Khristos], celui qui a reçu un [khrisma], une onction), on pourrait traduire « le Messie » (de l’hébreu [messiah] : exactement le même sens qu’en grec). Dans les deux cas, il s’agit moins d’une traduction que d’une retranscription. La référence est à l’Ecriture, au passé d’Israël, à l’espérance que celui-ci a fait naître. David a reçu de Samuel l’onction royale, sa figure a été peu à peu construite en modèle au point de faire naître une espérance, espérance d’un « nouveau David », espérance d’un roi parfait, espérance d’une figure politique reconstituant le Grand Israël et assurant cette fois-ci une suprématie mondiale en même temps qu’un culte parfait. C’est cela que dit Pierre : Jésus est, il en a la conviction profonde, celui qu’on attendait, celui qui va tout reconstituer, celui qui va prendre la tête de tous les Juifs pour reconstituer le Grand Israël. On comprend un peu pourquoi Jésus lui interdit, ainsi qu’aux autres, de n’en rien dire à personne : voilà qui troublerait encore plus les choses.

     D’où vient que Pierre fasse une telle affirmation, ou plutôt une telle « confession » ? On sait que l’attente d’un Messie était l’une des grandes attentes dans le judaïsme d’alors : le Messie était l’une des figures qui incarnait le salut. Et des messianismes, il y en a encore : de ces élans qui mettent leur espoir dans la politique ou dans une solution politique. Et il y a une véritable noblesse dans la chose politique, il y a un vrai service possible de l’humanité. Mais attendre que ce soit LA solution, LE salut… Pierre aurait-il mieux fait de rester plus en retrait, dans une sorte de scepticisme ou d’attentisme, sans se déclarer ? Non, il y a une vraie grandeur de sa part à s’être risqué. Il a pris le risque d’une parole personnelle, il fait un pari.

     Et l’acte de foi est toujours une sorte de pari, et c’est sa beauté. Blaise Pascal, et les Jansénistes après lui, construisaient ainsi leur « pari » : vis comme si Dieu existait (sous entendu : et comme la foi catholique le demande); si tu gagnes ton pari, tu gagnes tout (puisque tu auras vécu selon la foi et en seras donc récompensé); si tu perds ton pari, tu ne perds rien (puisque n’existe même pas celui qui pourrait te punir). Et d’avancer que, aux yeux des hommes, vivre selon que l’exige la foi catholique gagne la meilleure des réputations. Mais nombreux aujourd’hui sont ceux qui pourraient dire, sur la base de leur propre expérience ou d’expériences entendues, « si je vis ainsi, j’aurai tout perdu » ou « j’ai vécu avec ces gens-là, et ma vie est brisée » : les évènements récents qui secouent l’Eglise catholique ne donnent pas « envie » d’imiter ou de vivre sur ce modèle. Le pari a changé, il est bien plus personnel, il est comme une ancre lancée dans cet océan qu’est l’autre en son mystère, avec l’espoir de s’attacher à lui. Je t’ouvre mon cœur, je te laisse entrer dans mon existence, je parie que je vais y gagner. Et je voudrais que toi aussi…

     Jésus ne récuse pas l’affirmation confessée par Pierre. Mais il la complète, il la nuance, il la contre-balance. « Il commença [èrxato] à les enseigner. » L’expression est à prendre ici dans l’absolu : dans l’écriture de Marc, c’est bien à partir de ce point que commence de la part de Jésus et à l’adresse de ses disciples un enseignement très construit, très volontaire et assez systématique. Et c’est la première annonce de sa passion, en termes on ne peut plus clairs, et Marc souligne cette clarté. Pour les disciples, pour n’importe quel auditeur d’ailleurs, c’est incompréhensible : comment le chef politique triomphal peut-il être en même temps celui qui souffre du fait des autorités religieuses et qui meurt ? Ce sont deux destinées absolument contraires, selon les figures que l’attente a dessinées. Et le même Pierre ouvre à nouveau la bouche, il prend l’initiative de tirer Jésus à part pour lui parler seul à seul et lui faire des remontrances. Dire des choses comme cela ne se fait pas. Ce n’est pas glorieux du tout. Ça ne mobilise pas les troupes non plus. Ce « plan com. » est pourri.

     Et Jésus renverse les remontrances, en l’appelant « satan » : celui qui a osé dire ce qu’il avait au fond du cœur, le voilà qui est maintenant, presque immédiatement après, dans le rôle du tentateur ! Et Jésus de le renvoyer à sa place de disciple : « derrière moi ! » Toi, tu suis. Ou pas, c’est comme tu veux. Mais c’est moi qui mène les choses, c’est moi qui prends l’initiative. Croire, c’est aussi se situer résolument comme disciple, à la suite. C’est laisser l’initiative au seul Jésus, et situer sa vie en réponse. Le choix de croire révèle ce que l’on a dans le cœur : des élans magnifiques, et des a priori qui ferment à l’autre. Nous avons souvent un mélange des deux. Confrontés à Jésus, les deux se révèlent. Cela ne doit pas faire peur, c’est une forme de « purification », comme quand la bûche est atteinte par la flamme : déjà elle brûle, déjà elle éclaire, mais elle exsude aussi des fumées noirâtres et bave ce qu’elle contient, jusqu’à ce qu’elle soit tout entière transformée en feu. N’ayons pas peur de nous lancer, n’ayons pas peur d’avoir à devenir.