Dimanche 9 septembre : rester ouvert.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

      Nous poursuivons notre chemin avec Marc. Un passage à sauté : alors que Jésus est  sorti des strictes frontières du pays et qu’il est passé dans le pays de Tyr, une femme syro-phénicienne (donc une étrangère) est venue le supplier de délivrer sa fille d’un démon, ce qu’il a fait au terme d’un dialogue étonnant. Maintenant, il est toujours en dehors du pays : passant par Sidon, il se dirige vers le lac de Galilée et Capharnaüm, mais le voilà en plein territoire de la Décapole. Ce nom est grec, il désigne dix villes à l’Est du Jourdain (dans la Syrie et la Jordanie d’aujourd’hui), fondées par des Grecs ou des Macédoniens (Alexandre-le-Grand était Macédonien), de culture grecque donc, et qui ont constitué dans l’Antiquité une ligue. La Damas et l’Amman d’aujourd’hui en faisaient partie. La précision n’est pas dénuée d’intérêt : ce chemin pour aller de Tyr à Capharnaüm n’étant pas, et de loin, le plus direct, puisqu’il parcourt un grand arc vers le nord puis l’est et le sud avant de revenir vers l’ouest, on comprend qu’il s’agit d’un choix délibéré de Jésus qui passe du temps « hors-frontières » et fait déjà passer l’évangile en dehors des seules limites d’Israël. Ici, dans une zone de culture hellénistique.

     « Et ils lui amènent un sourd et mal-parlant et ils le supplient de lui imposer la main. » Sa réputation, là encore, l’a précédé, celle d’un thaumaturge, d’un guérisseur aux pouvoirs étonnants. Qui ça « ils » ? Sans doute les gens du crû. Qui lui amènent-ils ? Le mot [kôfos] signifie littéralement émoussé, au sens de ce qui a perdu sa force ou son usage. Il signifie ensuite silencieux ou muet, ou encore sourd et même sourd-muet; il peut même signifier myope ou faible d’esprit. En général, ce qui s’émousse, c’est ce qui a beaucoup ou trop servi : peut-être notre homme a-t-il beaucoup écouté, et voilà qu’il ne peut plus le faire… Il n’est pas seulement [kôfos], il est encore [mogilalos], littéralement qui parle avec effort, péniblement, avec souffrance. La perte de l’ouïe a rendu pénible et difficile l’usage de la parole. Il n’en est pas incapable, mais il n’a plus de « retour » auditif et du coup ne maîtrise plus sa propre parole. Peut-être nous arrive-t-il à nous aussi de nous sentir « émoussés », sans pointe ni tranchant, incapable de plus faire la part des choses ou sans pénétration de l’esprit. On n’y comprend plus rien, et du coup on ne sait plus quoi dire, on reste hébété.

     Ceux qui le présentent à Jésus le [parakaléô] : c’est mander, appeler auprès de soi, appeler au secours, prier, invoquer, exhorter, provoquer… on voit qu’il n’y a pas un sens univoque dans ce mot choisi par Marc, et sans doute est-ce à dessein. Leur attitude n’est pas limpide, ni peut-être unanime, ils ne savent pas très bien comment se situer par rapport à lui. Il y a ceux qui ont plutôt tendance à intimer l’ordre, ceux qui sont portés vers l’invocation, ceux qui voudraient apitoyer, ceux qui appellent un secours, ceux qui cherchent à le faire agir soit en le convainquant soit en le provoquant. On pourrait retrouver là bien des attitudes intérieures qui sont les nôtres quand il s’agit de prier par exemple : avant de se poser au fond de soi avec simplicité, notre esprit circule facilement et très vite d’une de ces attitudes à l’autre, un peu comme une balle de flipper. Et de fait, dans l’Antiquité classique (n’oublions pas que nous sommes ici en zone grecque), on a un peu toutes ces attitudes avec les divinités.

     Quelle que soit la méthode employée, il faut parvenir à ce que le thaumaturge, le « superman », mette sa main au-dessus de cet homme. [epéïmi], c’est littéralement être sur : ce n’est pas seulement une action qu’on cherche à provoquer, c’est une attitude, un état. Il faut que cela dure, il faut que la main avec le symbole qu’elle constitue de la force, de l’agir aussi, de la puissance, que la main soit durablement au-dessus de cet homme. Ils ont déjà décidé du geste, parce qu’ils ont une idée claire de la conséquence qu’ils attendent. Si la force du thaumaturge dont on leur a parlé repose sur cet homme, il ne sera plus émoussé. Il retrouvera son tranchant, son acuité, sa pénétration. S’agit-il bien d’une absence de force, est-ce bien la main ou le bras (c’est le même mot en grec) qui doivent rendre les facultés ?

img_20150730_181142

     Mais Jésus commence par le tirer « depuis la foule, à part« . Il y a des cohues où on ne s’entend plus penser. Il y a des brouhahas où on ne sait que dire et où l’on ne s’entend pas non plus parler. D’abord se retrouver. Revenir à soi. Et là, pas d’imposition durable des mains, genre « ordination » : il lui fourre les doigts (c’est bien un pluriel) dans les oreilles et « crachant, atteignit sa langue« . Voilà une drôle de médecine, de celles dont, à choisir, on préfèrerait ne pas goûter. Quelle extraordinaire proximité, promiscuité même ! Il y a un engagement physique de l’un comme de l’autre. C’est étonnant, alors qu’il lui suffit parfois de prononcer une parole pour provoquer une guérison ou chasser un démon (et l’épisode immédiatement précédent se passe ainsi !). S’agit-il d’une communication physique, d’une sorte de transfusion ? Non : si la salive du crachat correspond à celle qui fait vivre la langue et permet de parler (la bouche sèche, au contraire, coupe la parole), les doigts dans les oreilles, eux, empêcheraient plutôt d’entendre ! Et je ne pense pas que la symbolique du « casque-audio » ou des écouteurs soit ici valable, elle est trop anachronique…

    Mais Jésus dit quelque chose ce faisant : « regardant haut dans le ciel, il gémit et lui dit : « Effatha », ce qui est : sois ouvert ! » [sténadzô], c’est gémir, pousser des gémissements : il s’agit d’un cri de douleur ou de peine, poussé à haute voix. Soit l’opération est difficile, douloureuse, soit la situation de celui qu’il s’agit de délivrer est objet de douleur. Pas facile de choisir, peut-être d’ailleurs ne faut-il pas ? L’ordre donné emploie le verbe [dianoïgô], qui veut dire entrouvrir, ouvrir de manière à faire communiquer (comme on perce un canal). Mais il s’agit d’un impératif passif : celui à qui l’injonction s’adresse ne fait pas l’action, il la subit. C’est un autre qui ouvre, qui reconstitue la communication. On imagine sans peine que c’est celui qui est dans les profondeurs du ciel où Jésus a regardé. Tout se passe comme si Jésus avait tenu à ne pas passer pour le thaumaturge puissant dont sa réputation chez les non-Juifs a construit l’image : il œuvre loin de la foule, il fait avec difficulté et effort, et ce n’est d’ailleurs pas lui qui opère mais celui qui est dans le ciel. Lui n’est qu’un intermédiaire.

     Le mot « ouvrir » est néanmoins une clé : quand l’écoute et la parole s’émoussent, c’est qu’il y a un problème d’ouverture. On se referme si vite. Avec le temps, notamment, j’ai l’impression qu’on s’ouvre moins facilement. Peut-être ne traduis-je ici que mes propres tendances, hélas pour moi. Mais j’ai vraiment l’impression que rester ouvert est toujours à reprendre. Et l’expérience de la vie tourne presque au piège : on croit avoir vécu de nombreuses choses, rencontré de nombreuses situations, avoir désormais fixé à l’ouverture les portes de son être. Mais il doit y avoir des grooms cachés, secrets, qui referment les portes. Peut-être que dès qu’il y a des certitudes, il y a des fermetures : entendez-moi bien, je ne fais pas profession de scepticisme généralisé, même si c’est très à la mode ! Ce que je dis est subjectif : oui, il y a des choses certaines, objectivement. Mais c’est s’imaginer que je les saisis pour toujours, définitivement, qui est une illusion. La vie est un mystère, vaste comme un océan. Dès que je veux refermer la main sur l’eau, je n’y garde plus rien. Dès que j’accepte de garder la main ouverte, sans rien « saisir », j’ai tout l’océan dans ma main. Il ne se laisse pas posséder, et la vie non plus, et les autres non plus.

     Je ne peux me garder seul de me refermer : le passif employé par Jésus m’apprend qu’il faut l’intervention de quelqu’un d’autre; Peut-être pas que d’un seul. Ce sont les autres qui vont faire que je suis ré-ouvert, et par des interventions très dérangeantes qui vont m’atteindre au-delà de la « zone » où je les admets normalement. Il y a des actions qui vont m’apparaître indécentes, outrancières, très déplacées, des doigts dans les oreilles, des crachats sur la langue. Pourvu qu’ils m’ouvrent : l’opération est difficile, elle pourrait me renfermer encore plus…. J’espère qu’ils prendront ce risque, néanmoins. Et que du haut du ciel, il m’ouvrira à nouveau.

Dimanche 2 septembre : gare aux rites !

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Bonne rentrée à vous tous ! Retour dans l’univers de s.Marc. Me voilà à nouveau contraint de resituer le passage d’aujourd’hui dans son œuvre. Et toi, cher lecteur, tu vas supporter cela avec patience, alors que tu es pressé d’en venir au texte ! Je compatis, mais je veux nous donner, à toi comme à moi, un maximum de chances d’accéder au sens sans trop d’erreur…

     Ainsi donc, où en sommes-nous avec ce texte (d’ailleurs servi avec des trous !) ? Il est en plein centre d’une grande partie (ou sous-partie) de cet évangile qu’à la suite d’autres, nous avons appelée « les pains et l’inintelligence des disciples ». Il y a eu un premier temps sur les témoins de Jésus : envoi des Douze, jugement intellectuel d’Hérode, martyre de Jean-Baptiste. Puis un deuxième temps où les disciples sont eux-mêmes surpris par le mystère de Jésus : la première multiplication des pains, la marche sur l’eau de Jésus et un sommaire sur les guérisons opérées par celui-ci. Vient ensuite  —troisième temps—  notre passage, contre les traditions pharisiennes et sur la vraie pureté. Suivront un quatrième temps où l’évangile est inauguré « hors les murs », en terre païenne, et un cinquième et dernier temps où les disciples se révèlent inaccessibles au mystère et qui s’achève significativement sur la guérison difficile, en deux temps, de l’aveugle de Béthsaïde. On voit bien se dessiner tout un ensemble où le mystère s’épaissit, où la suite de Jésus se révèle plus difficile que prévue, où le comprendre confine à l’épreuve. Et cela, parce qu’il ne cesse de surprendre, de dépasser les limites jusque-là reçues. Les questions abondent dans cette sous-partie, et en effet il faut nous y interroger sur Jésus, nous laisser aussi interroger par lui et sa manière de faire. Et au centre de ces interrogations, celles que soulèvent aujourd’hui Jésus : il faut s’attendre à ce que le déplacement auquel il nous invite ne soit ni aisé ni évident.

     Ce sont les Pharisiens qui se rassemblent, [sunagontaï], auprès de lui ou tournés vers lui, ainsi que quelques scribes venus depuis Jérusalem. On ne sait pas pourquoi, mais ce n’est pas un hasard puisqu’ils sont nombreux et que certains viennent de loin. Il y a sans doute là une observation attentive menée par des responsables religieux, pas tant les gardiens des rites (les prêtres) que les gardiens des traditions, ceux qui ont à cœur les pratiques religieuses quotidiennes. Rappelons-nous encore une fois que les Pharisiens, devant le risque d’une dilution du Judaïsme parmi les Nations, sont les inépuisables scrutateurs de l’Ecriture et les inventeurs de tous les préceptes qu’ils y trouvent pour faire de la vie domestique, quotidienne, commune, une vie « à part ». Tous les rituels domestiques s’inventent ici afin de constituer entre le Juif fidèle et « ceux des Nations » une « haie » intérieure qui maintienne dans une vie à part le peuple mis à part.

     Et en observant, les voilà qui notent tout de suite des négligences : certains des disciples (pas tous, mais [tinas tôn mathètôn], certains ou quelques uns des disciples) mangent les pains —toujours ces fameux pains de froment, comme ceux qui ont été multipliés— avec les mains « communes »,  « de tout le monde« , [koïnaïs], « c’est-à-dire non-lavées » ([aniptos] = non lavé, ou : qui ne peut être lavé). Marc traduit pour les non-initiés, mais le problème de ces gens-là est bien la première expression : il faut en tout se distinguer de « tout le monde », des « nations », et donc il n’est pas question de manger « comme tout le monde ». Et Marc de décrire un peu plus en détail le genre de « traditions » que pratiquent ces gens-là.

        Ils pensent en effet défendre et respecter des traditions, la « tradition des anciens ». Dans les faits, eux-mêmes et leurs prédécesseurs ont simplement extrait des Ecritures, voire de certaines interprétations des Ecritures, des pratiques qu’ils ont érigées en rituels et qu’ils ont canonisées. Plus moyen d’être un Juif authentique sans faire ainsi. Mais les « anciens » n’ont jamais fait ainsi…. Qu’importe ! Comme le répond Sétoc à Zadig qui s’indigne de la pratique du bûcher où les jeunes veuves doivent se brûler elles-mêmes, « Qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée ? Y a-t-il rien de plus respectable qu’un ancien abus ? » (Voltaire, Zadig, ch.XI). Car l’ancienneté donne beaucoup de valeur à un rite, aux yeux d’un ritualiste ; mais pour qui fait usage de l’esprit, que ce soit l’intelligent ou le spirituel, l’antiquité d’une pratique est de peu de poids, car l’esprit est vivant, toujours actuel, toujours nouveau.

C2AC7F1F-9C6C-4DCA-A06F-4C5CC5302E2D

     En fait, le rite a une double dimension, inclusive ou exclusive. Il peut servir à inclure les personnes ou à exclure des personnes : c’est une question d’accent. Et les ritualistes se distinguent souvent par l’accent exclusif : le rite devient toujours plus détaillé, toujours plus précis, toujours plus difficile à réaliser en perfection. Toujours moins nombreux sont ceux qui le font « comme il faut ». Il porte en lui-même une surenchère, visant à faire apparaître ceux qui le pratique comme toujours plus zélés. C’est une impasse, et c’est un centrement sur soi. Historiquement, le grand siècle de la liturgie, la période où se sont élaborées le plus grand nombre des rituels catholiques en Occident, les VI°-VIII° siècles, correspondent aux âges les plus obscurs de l’histoire de la spiritualité. Il semble que l’un chasse l’autre. Et cette tendance actuelle avérée me fait bien peur…

     La réaction de Jésus est d’ailleurs forte : en citant Isaïe, il dénonce le culte ainsi formé comme vain, vide. Creux. Sans âme. L’attention au rite, à la manière de l’exécuter, concentre sur l’homme, qui seul fait des rites. Par conséquent il détourne de l’écoute, qui est ouverture non conditionnée sur l’autre. Et il détourne forcément de Dieu, d’une écoute de Dieu. L’exemple qu’il donne, et que nos joyeux fabriquants de lectionnaire ont supprimé, est explicite : l’appel à la charité et la piété filiale envers ses parents se trouvent vidés de substance par une fausse piété qui déclare « sacrée » les moyens pour les secourir. Il faut toujours se méfier de cette catégorie du « sacré » : elle n’est pas évangélique. Ce sont toujours les hommes qui décrètent une chose « sacrée », et c’est la porte ouverte à tous les abus. La catégorie évangélique, c’est le « mystère », et c’est bien différent, irréductible au rite. Nous avons tous besoins de rites ou de rituels pour vivre : le tout est de ne pas les sacraliser, afin de les évangeliser et, le cas échéant, d’en changer.

     La conclusion de Jésus, que Marc lui fait répéter deux fois (c’est dire s’il tient à enfoncer le clou dans l’esprit de ses auditeurs ou lecteurs), c’est que c’est bien l’homme, son cœur, qui fait de l’impur. Non qu’il ne fasse que cela, bien sûr ! Mais rien de tout ce que Dieu a fait n’est impur : c’est une vraie perversion que de déclarer l’inverse. Et Jésus préfère tout simplement se tenir à l’ecart, pour finir, de ceux qui veulent se situer comme « à part ». Mais on sent que la partie n’est pas gagnée, quand dans la maison, les disciples eux-mêmes manifestent qu’ils n’ont pas compris. Combien le « religieux », l’attachement à la « religion », risque de nous détourner à notre insu de l’Evangile !…

Dimanche 26 août : la chair n’est d’aucun secours !

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Jésus a fini de parler à ceux qui l’interrogeaient, à la synagogue de Capharnaüm. C’est d’ailleurs maintenant que nous apprenons que c’était à la synagogue, Jean ne l’a jamais mentionné dans ce qui précède. Il a fini avec l’affirmation suivante : « Tel est le pain qui descend du ciel, non comme ont mangé les pères et ils sont morts : le mangeur de ce pain-ci vivra dans l’éternité. » Son dernier accent, celui sur lequel il conclut son propos, porte sur la vie dans l’éternité. C’est le but ultime qu’il poursuit, donner ou plutôt nourrir une vie qui n’a pas de fin, et le faire dès maintenant.

     Cependant, ce sont les disciples maintenant qui réagissent : « Nombre des entendants parmi ses disciples disaient : « dure est cette parole : qui peut l’entendre ? » C’est une réaction de surprise, mais aussi de réticence. Elle ne touche pas peu des disciples : [polloï], c’est beaucoup, et le grec ne l’emploie pas au sens de « quelques uns » mais bien pour indiquer un grand nombre —parfois même pour dire « tous ». Sa  parole, son discours, est apparu [sklèros] : dur au toucher, sec, âpre, raide, pénible, rébarbatif, sévère. Puisqu’il s’agit de manger et de boire, on pourrait traduire que son discours est « dur à avaler » ! Ils ont beau avoir « entendu » (c’est ainsi qu’ils sont désignés), ils demandent qui peut entendre un tel discours. Et peut-être pas seulement le discours : le prénom [aoutou] peut désigner le discours ou la parole qui vient d’être dite, [logos], mais peut aussi désigner celui qui les prononce… dont Jean nous a d’ailleurs dit dans son prologue qu’il était lui-même le Logos, la Parole. On comprend que les disciples, comme les adversaires dans l’échange à peine conclu, ont buté sur la même affirmation qu’il faut « manger » sa chair, « boire » son sang. Comme les adversaires, ils se bloquent sur le « comment ? ».

     Cela fait réfléchir à nouveau : décidément, on n’est pas une fois pour toutes disciple ou adversaire. Le disciple est celui qui « suit » Jésus, mais pas au sens physique (Marthe, Marie et Lazare restent chez eux, ils n’en sont pas moins des amis privilégiés de Jésus), il s’agit de le suivre dans ses pensées, de le suivre dans ses raisonnements, de le suivre dans ses indications. Et la fausse piste est toujours possible, non au sens d’une méprise, mais bien au sens d’un retrait, d’une réticence ou d’un refus (comme un cheval refuse l’obstacle). Il me semble avoir montré la semaine dernière que Jésus ignorait la question du comment, ce n’est pas la question : il reste sur le « quoi » et le « pourquoi ».

      Faute de rester sur cette piste et le suivre, les disciples se « scandalisent »,  c’est-à-dire qu’ils buttent sur une pierre qui est sur le chemin et tombent (c’est le sens de ce verbe). Or il y a plus difficile encore, et c’est quand ils verront « le fils de l’homme monter où il était pour commencer ». En effet, pour Jean, l’élévation ou la glorification de Jésus commencent sur la croix : c’est là et là seulement que Jésus commence de monter vers le père. Le « comment ? » sera ici un mystère bien plus épais, bien plus incompréhensible. Mais cela suggère aussi que le « être mangé » prend sens par le « être crucifié » : pour le disciple, consentir à l’un c’est consentir à l’autre.

7FC439EF-9282-4407-8228-9E6DE96BA446

     Il a ensuite une réflexion centrale très étonnante au regard de tout ce qui précède : « L’esprit est ce-qui-crée-la-vie, la chair n’est utile en rien. » La chair et l’esprit sont ici posés en antithèse. A l’esprit, est affecté la qualité de [dzôopoioun] : [dzôè], c’est la vie, l’existence, le temps de la vie, le genre de vie, la vie dans sa dynamique, là où [bios] évoque la vie de manière plus générale, la vie basique, végétative. Que l’on veuille bien comparer la zoologie et la biologie, et l’on sentira la distinction. [poieuô], c’est faire, créer, ordonner, comme en poésie : pas faire à partir de rien (cela, c’est [ktidzô]) mais faire émerger du nouveau. Ainsi, l’esprit est ce qui a la faculté d’opérer de la nouveauté vitale, de conduire les mouvements et de libérer les dynamismes qui engendrent la nouveauté et sont la vie. Par contraste, la chair, [sarx],  [ouk ôféléï ouden]. [Ôféléô], c’est secourir, assister, aider. D’où aussi être utile. Ici, il y a une négation, [ouk] : la chair ne secoure pas, n’apporte pas d’assistance, n’aide pas. Plus encore, [ouden] : rien, en rien : la chair n’aide en rien, n’est d’aucun secours. Or la chair, c’est justement celle dont il a dit qu’il fallait la manger, que si on ne la mangeait pas, on n’aurait pas la vie, l’eternelle !  Voilà qu’elle n’est d’aucune utilité : comment résoudre une telle contradiction ?

     Mais le contexte est capital ici : les interlocuteurs, maintenant les disciples eux-mêmes, butent sur l’affirmation qu’il faut manger cette « chair ». Ils butent sur la question « comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? » Fausse question : la chair n’est d’aucun secours , c’est l’esprit qui apporte la vie. Être disciple, ce n’est pas « manger la chair », ce n’est pas « consommer l’hostie », ce n’est pas se focaliser sur ce contact. « Ne me touche pas » dira Jésus à Marie-Madeleine qui cherche à le saisir. Être disciple, c’est se laisser à l’esprit. La « chair », c’est le lieu et l’organe de révélation et d’accessibilité de la Parole éternelle. Elle n’a de sens que parce qu’elle livre l’esprit : « Et soufflant sur eux [physiquement], il leur dit : recevez l’esprit… ». Le disciple est conduit par l’esprit, il cherche constamment l’esprit, il ne s’embarasse pas des fausses questions du « comment ? ». Mieux : il renonce à ces questions, dont la visée, au fond, est la maîtrise du processus. Il s’agit de consentir à être conduit, à être « agi » par un autre. « Dieu fait, l’homme est fait », dira s.Irénée.

     Ah ! Combien je voudrais que cette réorientation, cette mise en ordre de Jésus soit entendue jusque dans l’Eglise et parmi ceux qui se disent disicples. La chair n’aide en rien. Dans le contexte présent de scandales sexuels, apparaît une focalisation trop ancienne sur la chair, source hélas de bien des déviances. Pourquoi soupçonner la chair, quand elle n’est d’aucune utilité ? Pourquoi écarter des personnes à cause de ce qu’ils vivent dans leur chair (remariés, homosexuels,…) ? Pourquoi faire autant obstacle à la vie normale de la chair (célibat obligatoire…), et créer par contrecoup des déviances souterraines terribles ? Pourquoi prétendre maîtriser la chair en l’empêchant de vivre, et nourrir par contrecoup aussi puissamment ses appétits de puissance, de pouvoir ? Car on voit bien au contraire, dans la parole qui nous étonne aujourd’hui, que se laisser à l’esprit suppose une démaîtrise, un renoncement à contrôler en maîtrisant le « comment ? », en s’efforçant au contraire d’épouser au maximum le même « pour quoi », le même désir, la même intention. « Communier », c’est finalement s’unir au désir brûlant de Jésus d’unir et renouveler la vie de l’humanité entière : ce n’est pas se poser en juge ni en maître, mais s’ouvrir à la vie et à tous. Regardons un peu l’histoire de la « chair » de Jésus telle qu’elle apparaît dans les généalogies proposées par Matthieu ou par Luc, nous y verrons toutes les vicissitudes de la chair humaine : remariages, adultères, incestes même ! Ce n’est pas pour dire que tout est également bien, mais cela nous montre que, quelle que soit l’histoire de notre chair, elle est la chair de Jésus, et elle n’est pas un obstacle à l’esprit qui donne la vie. Si de telles réalités sont parties de l’histoire de la chair de Jésus, a fortiori faut-il accueillir les aspirations légitimes de la chair, et non en faire des motifs de rejet.

Dimanche 19 août : devenir nourriture

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     En concluant ses paroles, Jean a mis dans la bouche de Jésus ces mots : « Je suis, moi, le pain, le vivant, celui qui descend du ciel; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra dans l’éternité, et le pain qu’en effet moi, je donnerai est ma chair en faveur de la vie du monde. » C’est revendiquer d’être le pain par excellente, LE pain. Il donne la vie, parce qu’il est lui-même vivant. Allusion à la manne, aussi, qui a été très bien comprise des interlocuteurs qui y ont justement fait référence. La manne était ce pain « descendu du ciel » parce que donné par Dieu dans le désert, et pourtant surgi du sol parce que ramassé au petit jour après dissipation de la rosée. Les interlocuteurs contestataires s’appuient sur l’origine connue (du sol) de Jésus pour contester celle (du ciel) qu’il revendique. L’exemple de la manne devrait pourtant leur ouvrir les yeux sur la possibilité de venir et de l’un et de l’autre. Sans dévier de ce qu’il a à dire, Jésus continue d’affirmer sa volonté de faire vivre, de donner vie, comme le fait le pain : il dit même que manger de ce pain est vivre [éïs ton aïôna], « entrant dans l’éternité« . La préposition [éïs] est dynamique, elle implique un mouvement d’entrée, et non simplement une situation ou une position (ce serait [én], « dans« ). Voilà qui est cohérent avec le type de « vie » que donne le pain : il ne se substitue pas à celui qui le mange, il alimente, il nourrit, il renforce la vie qui se trouve déjà là. Le pain donne la vie, avec la liberté : pas une vie pré-programmée, mais le soutien à ce que chacun fait de sa vie. Cette fois, la nourriture constituée par ce pain-là fait entrer dans ce qui n’a pas de fin, dans ce qui ne vieillit pas, dans ce qui ne flétrit pas.

     Il y a ici une forte actualité : l’industrialisation de l’agriculture et de la chaîne alimentaire nous a tous éveillé aux risques de la nourriture. Nous mangeons et buvons pour vivre, et pourtant chaque semaine nous apporte son lot d’alertes sur ce que nous assimilons en mangeant et buvant. Ici ce sont des éléments excédentaires qui bousculent notre équilibre, là ce sont des éléments toxiques inavoués. Notre vie est gravement compromise, nous en sommes aujourd’hui conscients, à cause même de ce que nous mangeons et buvons. Notre pain n’est pain de vie que de manière partielle, il est en même temps pain de mort. Il soutient notre activité, nos relations, nos choix, et les compromet en même temps. C’est assez dramatique, car les personnes qui veulent échapper à cela et contrôler de très près leur alimentation arrivent par d’autres moyens au même résultat ! Leur alimentation si contrôlée, si peu commune du coup, en vient à compromettre aussi leurs activités, leurs relations, leurs choix… Où est la vie ? Faut-il manger et boire avec tous ce qui est offert à tous, avec la certitude d’ingurgiter aussi la maladie ou la mort ? Ou bien faut-il se préserver de celles-ci en se coupant progressivement de tous ? Pas d’issue. Où est le « pain de vie », qui ne donnerait que la vie, et la donnerait à tous, au monde ? Je dis pas d’issue : bien sûr, nous essayons pour la plupart d’entre nous de ne tomber ni dans un excès ni dans l’autre, de manger à peu près tout avec tout le monde, tout en « faisant attention ». Mais nous sommes bien conscients qu’il s’agit en fait d’une position de compromis…

     Jésus ré-insite aussi sur l’aspect collectif, universel : [huper tès tou cosmou dzôès], « en faveur de la vie du monde« . Le « cosmos », c’est-à-dire tout ce qui est créé, avec sa beauté ([kosmos], en grec, signifie aussi l’ornement; le verbe [kosméô], c’est orner) et son ordre admirable, doit vivre. Chaque chose et chaque personne a sa place : c’est cela aussi que veut « nourrir » le pain qu’il donne. [huper] signifie à la fois « en faveur de » et « à la place de » : on pourrait bien sûr entendre ces deux sens. D’une part, il donne ce pain vivant de sorte que le monde ait la vie. D’autre part, il substitue à la nourriture qui vient du monde, et qui ne fait pas vraiment vivre, son pain qui porte en soi la vie et la transmet. Il y a une vie dans le monde, il y a une vie en chacun. Il ne s’agit pas de rejeter, iil ne s’agit pas de balayer, de faire table rase : non, il s’agit de faire vivre, de permettre de vivre à ce tout magnifique ou chacun à sa place. C’est cela l’eucharistie de Jésus, du moins le pain qu’il donne, et que les chrétiens ont baptisé « eucharistie ».

Last Supper. Fresco.

     Mais voici un élément nouveau dans tout ce précède : il a revendiqué d’être lui-même « pain », d’être porteur de cette vie universelle et sans déclin. Voici qu’il annonce maintenant : « et le pain qu’en effet moi, je donnerai est ma chair en faveur de la vie du monde. » Ma chair, [hè sarx mou]. On ne peut pas traduire autrement, [sarx], c’est la chair par opposition au sang, aux viscères et aux os, c’est par suite le corps par opposition à l’âme, c’est encore la viande. Stupeur. Question immédiate des interlocuteurs : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Question que peut-être nous nous posons aussi ! Mais je me permets : est-ce la bonne question ? Car ce « comment ?« , Jésus n’y répond pas. Il insiste au contraire sur la nécessité absolue, incontournable, de cette nourriture, en la précisant: sa chair, [sarx], et son sang [haïma]. [haïma], c’est bien le sang, le liquide sanguin au sens propre, avant d’entraîner aussi, comme en français, les sens figurés de parenté, de courage et d’âme. Et bien, cette chair et ce sang, si on ne les mange pas, pas de vie; et si on les mange, vie éternelle (dès maintenant) et promesse de résurrection « au dernier jour« . Et il insiste encore, sa chair c’est la vraie [alèthès] nourriture, son sang la vraie boisson. A quelle question répond-il, en disant cela ? Il me semble que c’est non à la question « comment ? » —fausse question, donc—, mais à la question « quoi ?« .  C’est une insistance majeure, il braque nos regards sur sa chair et son sang. Qu’est-ce donc?

     Jean a déjà employé le mot de [sarx], et c’est dans son prologue. Après nous avoir montré la Parole toujours auprès du Dieu et dynamiquement tournée vers lui, et à l’origine aussi de toute vie et de toute création, il affirme [Kaï ho logos sarx égénéto], « et la parole est devenue chair« . La parole éternelle du Dieu a tout créé, tout ce cosmos. Mais elle partage aussi désormais le devenir de celui-ci, afin de dévoiler, de révéler celui dont elle est la parole. Le « devenue » est essentiel à la « chair« . Ce qu’il nous propose alors d’assimiler, ce qu’il nous donne pour nourriture, c’est précisément tout son « devenir », toute sa propre histoire, toute sa propre évolution au milieu de nous, dans ce monde, et sa tension, son élan, depuis celui-ci vers son père. Ce qui va nous nourrir, ce qui va faire l’unité du monde en faisant place et rendant vie à chacun, ce qui va soulever l’être, les relations, les choix, les actions de chacun, ce sont ses propres actions etc. avec le « sang » qui les anime, avec l’élan qui les porte. Il s’agit de s’inscrire dans notre propre devenir avec son propre élan. C’est cela que nous cherchons quand nous communions à l’eucharistie, et c’est pourquoi aussi recevoir une telle nourriture ne dépend pas dans l’absolu du signe qu’il instituera in extremis pour le célébrer et le rappeler. On peut, et même on doit, s’unir à lui dans toute notre vie, « manger sa chair » à chaque instant, à chaque action, à chaque pensée. « Communier » (au sens rituel) sans désirer avant tout ce partage, sans désirer d’assimiler cette vie —sa vie— avec son élan irréfragable, sans désirer aussi ce monde vivant où il y a place et vie pour chacun, c’est une coquille vide, c’est ne rien comprendre, c’est passer à côté des choses. « Communier » à l’hostie sans vouloir « manger de ce pain-là », qui fait place à tous, qui accueille tous et avec toute leur vie dans tous ses aspects (parce qu’il y a là l’élan propre à chacun, la vie propre à chacun, la recherche propre à chacun), c’est pratiquer un rite vide de sens et sans fruit.

     Il répond aussi à une autre question : la question « pourquoi ? » « Qui mange ma chair et boit mon sang en moi demeure et moi en lui. De même que m’a envoyé le vivant père et que moi je vis à travers le père, ainsi qui me mange, celui-là aussi vivra à travers moi. » Il ne s’agit pas seulement de « présence » : la présence, c’est un ordre de relation. Il s’agit de plus que d’être « présent à », il s’agit d’être un lieu réciproque de vie. Le pourquoi de cette nourriture, de cette forme de nourriture, de cette chair et de ce sang, entendus très concrètement mais aussi très largement, vastement, comme englobant tout l’itinéraire de devenir de la Parole faite chair, le pourquoi c’est qu’il y a inclusion réciproque grâce à cela. Nous vivons dans ce qu’il vit; il vit dans ce que nous vivons. Et cette inclusion n’a qu’une comparaison possible, c’est le partage de vie qu’il y a entre son père et lui : son « vivant père » est source de sa vie, et source permanente. Il vit [dia], à travers, parau milieu depar le fait de, à cause de, son père. Tout ce qu’il fait, c’est en son père puisque c’est avec la vie qu’il lui communique; et tout ce que son père fait, c’est lui aussi qui le fait, puisque c’est avec leur unique vie. Ainsi aussi de lui et nous. Impossible, on le voit bien, de se nourrir de lui sans se nourrir de ses paroles et de ses actes, de se les assimiler, de les creuser. De se les approprier mais pas en imagination : dans la vie réelle. Ce qu’il a dit, nous le disons. Ce qu’il a fait, nous le faisons. Et ce que nous disons, il le dit, ce que nous faisons, c’est lui qui le fait. Manger son pain suppose un désir brûlant et une désappropriation constante.

Dimanche 12 août : le pain de la vie

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le Christ s’est posé lui-même en « pain », [artos] : il s’agit toujours, non du mot « pain » signifiant la nourriture au sens générique [sitos], mais bien techniquement du pain de froment de blé, et par opposition au pain d’orge [madza]. Il s’agit à cette époque en Palestine de la nourriture traditionnelle, composée de farine, souvent de farine d’épeautre, mélangée d’eau et cuite au four. On lui donnait une forme de gâteau oblong ou rond, de l’épaisseur d’un pouce et de la taille d’une écuelle ou d’une assiette. Il n’était pas tranché mais rompu. Il pouvait être cuit sous la cendre, sur les braises ou sur des pierres chauffées. Dans la vie sédentaire, on utilisait le four à pain, cône tronqué de terre cuite dont le sommet laisse échapper flammes et fumée : comme partout, on attendait que le four soit brûlant pour y introduire les pains à cuire, sans les mettre en contact avec les flammes ou les braises.

     Les « Juifs« , c’est-à-dire chez s.Jean les responsables religieux, « murmurent, grondent sourdement » contre lui : le mot évoque la menace animale. Ils grondent, parce qu’ils ont compris qu’il a dit  : « Je suis le pain, celui qui est descendu du ciel. » Pourtant, dans ce qui précède, Jésus n’a pas dit formellement cela. Il a dit expressément : « Je suis le pain de la vie. » Et dans le discours que Jean lui prête, il a développé cette idée en l’augmentant de plusieurs autres : d’abord, l’idée de venir à lui et croire en lui ; ensuite, l’idée de l’accueil qu’il fait à tous ceux que son père lui donne, parce qu’il est « descendu du ciel » pour faire la volonté de celui qui l’a envoyé ; enfin, l’idée de la résurrection au dernier jour, conforme à la volonté de vie universelle du père. On vient chercher du pain, le pain s’offre à tous ceux qui le veulent, il fait vivre ceux qui le mangent. On vient à lui, il accueille sans distinction tous ceux qui viennent à lui, il donne la vie à tous. On voit là encore la très forte insistance, que nous avons déjà soulignée, sur l’universalité : Jésus envisage toute personne qui vient à lui comme un don de son père, et par définition il reçoit ce cadeau et donne la vie. Pas d’exclusion aucune, bien au contraire : « je ne vais pas le jeter dehors. » Soit dit en passant, une fois de plus, l’exclusion eucharistique par un tiers est un non-sens.

     Pourquoi donc « grondent-ils » ? Jean le développe un peu : « Celui-là n’est-il pas Jésus le fils de Joseph, est-ce que nous, nous ne connaissons pas son père et sa mère ? Comment dit-il maintenant qu’il est descendu du ciel ? » C’est l’objection de Nazareth, l’obsession des origines, que nous avons déjà rencontrée chez Marc. C’est l’obsession qui, au nom de ce que savaient (authentiquement) ceux qui le connaissaient, empêchait de voir ce qu’il était devenu, ou plutôt ce qu’il avait révélé de nouveau sur son mystère. On se ferme à ce qui apparaît de nouveau, en invoquant ce que l’on savait avant –considéré par conséquent comme une totalité. C’est intéressant cela : s’ouvrir au pain, s’ouvrir par exemple à l’eucharistie, c’est s’ouvrir au mystère de Jésus, et donc aussi (car un cœur qui s’ouvre ainsi, s’ouvre vis-à-vis de tous) au mystère de chacun. Nul n’est seulement ce que je sais de lui ou d’elle, nul ne peut être par moi enfermé dans sa propre histoire. Participer à l’eucharistie, participer AVEC d’autres, c’est s’ouvrir à cette dimension d’inconnu –mieux : de mystère– en chacun. Et par un effet de retour, refuser de s’ouvrir au mystère de chacun, c’est se fermer aussi au mystère de Jésus. Seuls ceux qui veulent en exclure d’autres se ferment eux-mêmes au pain, à l’eucharistie.

     Mais arrêtons-nous un moment sur cette revendication de Jésus d’être « pain ». C’est tout de même fort original ! D’autant que d’après Matthieu et Luc, la première des « tentations » est justement de transformer des pierres en pain. Remis dans le contexte de ces tentations, qui portent avant tout sur les manières pour Jésus d’exercer sa mission, il s’agirait de contenter le peuple qui réclame toujours à manger : « du pain et des jeux« , dira de son côté Juvénal. Qui voudrait être « sauveur » devrait satisfaire des instincts plutôt basiques et, ce faisant, empêcher tout autre désir d’émerger en le noyant dans un confort et une inactivité. Une gloire qui crée une dépendance. Jésus s’est approché au plus près de cela, mais sans verser dans ce gouffre : au contraire, il a accompli ce geste spontané, simple, de multiplier les pains pour nourrir une foule, mais a tout de suite refusé de le réitérer. Et même, il s’est enfui quand le peuple l’a cherché pour le faire roi : pensez, un roi qui nous donne toujours de quoi manger, plus besoin de rien ! Plus de relations entre les personnes, seulement une relation (mais de dépendance totale) avec le roi désormais tout-puissant qui donne le pain. Plus besoin non plus de se fatiguer ! Mais lorsqu’ils l’ont rejoint, Jésus leur enjoint de « travailler« , il les remet à l’ouvrage : on ne peut être plus dissuasif sur cette pente dangereuse. Tout de même, il se revendique pain. Et pain « de la vie » : il s’agit bien de faire vivre tout un peuple. Mais qu’est-ce que vivre ?

     Jésus ne veut pas donner du pain, il revendique d’être le pain. Autrement dit, c’est sa personne dont il faut se nourrir, qu’il faut assimiler pour vivre. Et assimiler, c’est créer une ressemblance profonde (comme les racines des deux mots l’indiquent), c’est une ressemblance qui se joue sur l’être. Assimiler, c’est provoquer un changement de forme (au sens que prend le mot dans l’expression « je suis en forme »), où un être source sa beauté dans l’autre. Néanmoins, comme pain, il se donne : la gratuité demeure, elle est essentielle. Il veut tout un peuple, il veut l’humanité entière « en activité », « vivante », réalisant de nombreuses et belles choses. Et pour se faire, il ne passe pas un contrat, il n’investit pas en réclamant un dividende : ce qui est donné est donné, il n’y a rien à « rendre », que l’action de grâce.

     Il veut pourvoir d’une vie qui ne meurt pas. L’humanité, il veut la construire, ou plutôt il veut qu’elle se construise, d’une manière définitive : mais pas au sens où une chose est figée, au sens simplement où elle ne meurt pas, où elle évolue mais toujours pour sa croissance et son édification. A ceux qui se laissent surprendre mais par là-même s’ouvrent à un tel propos, à ceux qui le regardent lui, et non plus « les choses » qu’il donne, il donne la jeunesse de la vie elle-même, il donne de ne plus s’accrocher mais d’entrer dans le mystère sans limite et sans borne de la vie; ceux qui doutent, ceux qui restent fermés, repliés, recroquevillés sur ce qu’ils savent déjà comme si c’était indépassable, ceux-là resteront sur le bord, dans l’ombre, dans ce qui vieillit et meurt. Le « tri » n’est pas fait par un autre, il n’est même pas fait par lui-même : c’est la disposition de chacun qui le place, qui le fait entrer dans la grande multitude ou qui le retient dans son isolement.

Supper_at_Emmaus-Caravaggio_(1606)

     Etre pain, c’est nourrir la vie : il s’agit là de nourrir une vie sans limite, une croissance sans limite. Ce n’est pas vivre « ailleurs », ce n’est pas vivre « plus tard » : on a interprété souvent l’expression « vie éternelle » ou la « vie dans l’éternité » (la traduction serait plus exacte) comme signifiant la « vie d’après » la mort. Mais chez s.Jean moins que chez aucun autre il ne s’agit de cela ! La vie éternelle, c’est maintenant ! On peut dès maintenant ne vivre que dans ce qui vieillit et meurt, ou on peut dès maintenant vivre dans l’éternité, dans ce qui ne meurt pas. L’Eucharistie, Jésus nourriture, sa parole livrée pour être crue, nourrit cela : nourrit une humanité rendue à son statut véritable et œuvrant, construisant, ce qui n’est pas détruit. C’est seulement parce que cohabitent ces deux dimensions, y compris en chacun, qu’il faut une « résurrection au dernier jour » : pour le ressurgissement victorieux de ce qui ne meurt pas, et même pour que la vie entraîne avec elle ce qui peut mourir (et non l’inverse).

     Et que sont ces « choses qui ne meurent pas » ? Il me semble qu’il s’agit précisément de cette solidarité universelle, de cette ouverture à tous, de cette spontanéité orientée par laquelle on livre sa beauté profonde. Une âme ne meurt pas. Ce qu’une âme livre d’elle-même ne meurt pas.

Dimanche 5 août : révéler sa beauté.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous avons laissé la foule déclarant : « Celui -ci est vraiment le prophète, celui qui vient dans le monde. » et Jésus se retirant seul dans la montagne parce qu’il sait que la foule veut se saisir de lui afin de le faire roi. Un épisode nous est dérobé, pourtant présent en ce même lieu dans les quatre évangiles, c’est celui de Jésus marchant sur la mer de nuit : il faut croire que, pour nos confectionnaires, cela n’a aucun intérêt, que ni la mer ni la nuit n’ont le moindre sens dans la contemplation du signe telle que nous la transmettent les écrivains… Bref ! Maintenant, la foule arrive à Capharnaüm en cherchant Jésus.

Mt5detail3

      « Et le trouvant au-delà de la mer ils lui  dirent : Rabbi, quand es-tu venu ici ? » Jésus a échappé à la foule, mais celle-ci s’est trouvée perdue. La foule a tourné en tous sens, jusqu’à être contrainte à un au-delà, « au-delà de la mer. » Autrement dit, avec l’eucharistie, nous sommes perdus et nous sommes amenés à chercher. Pourquoi ? C’est que ce signe ne tient apparemment pas ses promesses ! Voilà qu’on nous dit que c’est l’union avec le Christ, l’union totale par lui avec Dieu, mais qu’éprouvons-nous la plupart du temps ? Rien. Une déception. C’est une chose dont il faut prévenir les enfants (et pas seulement) avant une première communion, car dans le cas contraire, beaucoup restent avec une muette déception, persuadés qui plus est qu’ils sont les seuls à n’avoir rien ressentis, et que donc cela n’était pas pour eux. Mais il y a aussi d’autres personnes qui s’accoutument à ne rien ressentir, qui « savent » que c’est comme cela, et qui n’attendent plus autre chose. C’est peut-être pire : comment être sauvé, si l’on n’est pas perdu ? Comment être arraché à soi, à sa pesanteur, à son accoutumance, si l’on ne cherche plus ?

     Ce à côté de quoi il ne faudrait pas passer, c’est le fait, massif, qu’un seule personne arrive à mettre en mouvement une foule tout entière. Une seule personne, une foule immense. Voilà une foule, ceux qui sont mordus par la morosité de la fatalité, et ceux qui sont déçus par ce qu’il ont -ou n’ont pas- éprouvé, une foule qui se met à chercher. Comment une personne seule peut-elle provoquer une réaction pareille, aussi étendue ? Je vous livre un passage de Maeterlinck, (dans Le trésor des humbles) que je trouve magnifique et qui fait pressentir l’explication :

     « On dirait vraiment que la beauté est l’aliment unique de notre âme; elle la cherche en tout lieu et même dans la vie la plus basse elle ne meurt pas de faim. C’est qu’il n’y a pas de beauté qui passe complètement inaperçue. […] Mais quand les hommes sont ensemble ils aiment à s’enivrer de choses basses. Ils ont je ne sais quelle peur étrange de la beauté; et plus ils sont nombreux, plus ils en ont peur, comme ils ont peur du silence ou d’une vérité trop pure. Et cela est si vrai que s’il arrivait que l’un d’eux eût fait dans la journée une chose héroïque, il tâcherait de l’excuser en attribuant à son acte des mobiles misérables, des mobiles qu’il prendrait dans la région inférieure où ils sont réunis. Ecoutez cependant : une parole haute et fière a été prononcée qui a rouvert en quelque sorte les sources de la vie. Une âme a osé se montrer un instant, telle qu’elle est dans l’amour, dans la douleur, devant la mort ou dans la solitude en présence des étoiles de la nuit. Il y a de l’inquiétude et les faces s’étonnent ou sourient. Mais n’avez-vous jamais senti en ces moments, avec quelle force unanime toutes les âmes admirent et comme la plus faible approuve indiciblement au fond de sa prison la parole qu’elle a reconnue semblable à elle-même ? […] Quelle âme ne sait pas qu’elle est toujours devant la mer et toujours en présence d’une nuit éternelle ? Si nous avions moins peur de la beauté, nous arriverions à ne plus trouver autre chose dans la vie, car, en réalité, sous tout ce que l’on voit, il n’y a que cela qui existe. Toutes les âmes le savent, toutes les âmes sont prêtes, mais où sont celles qui ne cachent pas leur beauté ? Il faut bien cependant que l’une d’elles « commence » ? Toutes les autres sont là, avides autour de nous comme les petits enfants devant un palais merveilleux. Ils se pressent sur le seuil, ils chuchotent, ils regardent par les fentes, mais ils n’osent pas pousser la porte.« 

     Il me semble que dans le signe qu’il a fait, un signe tout simple où il a pris le pain qu’un jeune garçon ou un jeune esclave, quelqu’un qui (au sens propre) ne comptait pas en tous cas, apportait, et comme pour le repas le plus simple, parce qu’il voulait nourrir cette foule, nourrir chacun de ceux qui étaient venus le voir et l’écouter, il a rendu grâce et il a commencé à distribuer ce pain, et ils ont tous mangé à leur faim et il en restait encore, dans ce signe tout simple l’âme de Jésus a osé se livrer. Tout entière et telle qu’elle est : une âme de compassion, une âme de bonté, une âme de beauté. Le signe n’a pas été « calculé ». Il a pris les pains de celui qui ne comptait pas, parce que lui non plus n’allait pas compter. L’eucharistie, ce n’est pas compter. On ne peut pas décider qu’il y en a qui ne comptent pas pour elle. On ne peut pas décider qu’il y a un « numerus clausus » des participants. C’est le sacrement de l’universel, le sacrement de la totalité. Le signe que tous les hommes sont sauvés. Et dans l’eucharistie, Jésus reste à jamais celui qui se livre, celui qui « commence », comme écrit Maeterlinck, qui se montre un instant tel qu’il est. Il est la parole haute et fière qui a été prononcée, et qui  fait ré-affluer la soif de beauté qui est naturelle à toutes les âmes, car elles ont été créées pour la beauté et ne se nourrissent que d’elle.

    La question que pose la foule, pourtant, emploie le verbe [gignomaï], qui au sens propre signifie « devenir » : c’est l’idée du changement, par distinction d’avec ce qui « est« . C’est naître, se produire, avoir lieu, arriver certes, mais au sens où quelque chose arrive, non au sens où une personne arrive quelque part. Du coup, cette question n’est plus tout-à-fait « quand es-tu arrivé ici ?« . Et alors, l’adverbe [hôdé] qui peut se traduire « ici » devrait plutôt être traduit par « de cette manière« , « dans l’état où l’on est« , « tellement, à ce point« , qui sont ses premiers sens. Et la question de la foule est plutôt : « Rabbi, quand es-tu devenu de cette manière ? » Autrement dit la foule s’étonne, mais elle veut saisir le comment, elle veut avoir la maîtrise du processus. La foule a certes été « déplacée », elle a « bougé », mais elle veut posséder ce changement, s’en approprier la capacité.

     Et c’est à cela que le « Rabbi » résiste et s’oppose : « Amen, amen, je vous dis : vous me cherchez non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés. Travaillez non pour la nourriture qui se perd mais pour la nourriture qui demeure dans la vie éternelle, celle que le fils de l’homme vous donne, lui qu’en effet le Père a marqué de son sceau. » Il oppose le fait de voir des signes et le fait d’avoir mangé et d’avoir été rassasié. Les signes sont signe d’autre chose, par définition. C’est l’ouverture à la beauté qui nous transporte ailleurs, qui nous fait voyager, qui nous mène plus haut. S’y oppose en effet le rassasiement. Etre rassasié, c’est être rempli. C’est être « comblé », comme on l’entend beaucoup. Mais nous ne sommes pas comblés par l’eucharistie, ou alors il n’y a plus de marche, il n’y a plus d’avancée, il n’y a plus de recherche. Non, il faut être déçus, il faut être inquiets (le contraire de quiets, tranquilles). Les signes sont promesses, c’est-à-dire gages certains, oui, mais d’une réalité encore inaccomplie. Et l’eucharistie, c’est vivre de soif, c’est vivre d’attente de quelque chose d’inaccompli.

     Plus que jamais, ouvrons-nous à la totalité des hommes, à ces réfugiés qui frappent à notre porte, à ces petits réduits à leurs banlieues délaissées, à ces « gens qui ne sont rien ». Ouvrons-nous à leur beauté : c’est celle du Christ qui passe. Ouvrons-nous à leur parole « haute et fière », c’est celle du Christ. Et peut-être, nous-mêmes, osons laisser voir notre âme dans sa beauté. Mais pas d’exclusive, pas de rejet, pas de comptage, pas de tri. C’est l’anti-eucharistie. Et tous, ayons soif. Voyons des signes, c’est-à-dire un horizon, un inaccompli, quelque chose à faire, à réaliser. Et « travaillez« , [ergadzesthé], mettez-vous à l’ouvrage; et le mot dit aussi bien « travaillez pour la nourriture… » que « Faites la nourriture …! » Il faut être eucharistie. Prendre à notre tour de ce que ceux qui ne comptent pas apportent, et le donner dans la simplicité de l’âme, dans un seul élan simple qui révèle notre beauté. 

Dimanche 29 juillet : eucharistie inclusive

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Après le texte de dimanche dernier intervient, dans l’écrit de Marc, une première multiplication des pains. Le lectionnaire et ses « confectionnaires » (ceux-ci, grands amateurs de patchwork, quoique moyennement doués) choisissent de nous en donner une, certes, mais dans l’évangile de Jean. C’est donc un nouveau point de vue qui nous est donné. Encore une fois, c’est bien la richesse du christianisme d’avoir une pluralité de points de vue à sa fondation; mais les confondre et les interchanger en ignorant qu’ils sont précisément différents provoque dans l’esprit des non-avertis (soit le plus grand nombre) une image totalement déformée. C’est ce que vous obtiendrez si vous combinez  une vision de profil à hauteur des yeux et une vision de face en contre-plongée. Qui plus est, cette pratique annihile totalement l’effet ouvrant de cette diversité : à quand, donc, le respect des textes dans leur unité et leur spécificité de point de vue ? La pensée unique domine tellement qu’elle ne s’aperçoit même pas des aberrations qu’elle produit !

     Picasso le fils de l'homme

     Pour Jean, c’est après un épisode de controverse avec les « Juifs » (entendez : les responsables, ou les autorités) à Jérusalem même, suite à la guérison d’un paralytique à la piscine probatique un jour de sabbat, que Jésus « passe de l’autre côté de la mer de Galilée, de Tibériade » : on voit que Jean se raccroche à ce que d’autres racontent, sans cohérence véritable avec son propre récit (car Jérusalem n’est pas du tout au bord de la mer de Galilée, mais bien environ cent vingt kilomètres plus au sud-sud-ouest). Il précise qu’une grande foule le suivait « parce qu’elle avait vu les signes qu’il avait fait sur les infirmes : il se raccroche aussi comme il peut à son propre récit, mais en fait Jean ne cherche pas à construire un récit. Il aborde plutôt des grand thèmes, les uns après les autres. Et on voit apparaître ici l’annonce du thème du « signe » qui va être central dans son récit de la multiplication des pains. « Jésus monta dans la montagne et là il s’assit avec ses disciples » : cette fois, c’est l’image du maître législateur qui est suggérée, celui qui parle au nom de Dieu, de manière solennelle. « La Pâque, la fête des Juifs, était proche. » Dernier élément circonstanciel apporté par Jean, le lien entre ce qui va se produire et la Pâque.

     Je voudrais tout de même repartir de ce que nous disions la semaine passée, ce à quoi nous en étions restés, à savoir la grande foule, la multitude. Jean concorde en cela avec les quatre autres : le signe des pains est celui effectué devant et en faveur du plus grand nombre de témoins et bénéficiaires à la fois. C’est une sorte de sommet : plus Jésus fait des signes, plus nombreux sont ceux qui se pressent pour le voir et l’entendre. Jusqu’à ce point d’être « environ cinq mille hommes« , c’est-à-dire, si l’on rajoute les femmes et les enfants, entre vingt-cinq et trente mille personnes. Ici, dans le texte de Jean, on ne sait pas ce que Jésus fait une fois qu’il est assis sur la montagne : peut-être parle-t-il, peut-être pas, peut-être encore autre chose, peut-être rien. Toujours est-il que « Jésus donc leva les yeux (le mot n’évoque pas seulement le fait de lever ou soulever, mais aussi l’idée d’un gonflement, d’un agrandissement : Jésus écarquille les yeux, il est surpris lui aussi) et voyant la foule nombreuse qui venait à lui, dit à l’adresse de Philippe : où achèterons-nous du pain-de-froment afin que ceux-ci mangent ? » La foule, dans son ampleur et sa diversité le frappe aussi. Et l’on voit bien que sa réaction est de l’accueillir tout entière, sans en rejeter personne. Son souci immédiat est de n’avoir pas à la renvoyer mais de lui fournir tout ce qu’il faut et même la nourriture.

     Pas n’importe quelle nourriture : du pain de froment, ou d’orge, [artone]. Il ne s’agit pas simplement de nourriture quelconque, mais bien d’une nourriture qualifiée. La suite du texte, tout le monde le sait, fera le lien avec l’eucharistie : Jean le fait même si fortement qu’il ne raconte même pas l’institution de l’eucharistie dans son évangile (il raconte le lavement des pieds). Donc, faisons ce lien nous aussi tout au long de notre lecture, et tirons-en ce qu’il faut pour notre compréhension (et nourriture !!) d’aujourd’hui. Parmi les intransigeances bien présentes aujourd’hui, je relève dans un forum-internet un interlocuteur qui réplique à un autre : « si vous pensez ainsi, vous devriez vous interdire de communier ! » Comment ne pas voir qu’une telle réaction est totalement, absolument, contraire à ce que les témoignages de Jean comme de Marc nous  rapportent ? La grande foule, avec sa diversité et tous ses « cas limites », est précisément celle pour laquelle Jésus va opérer ce signe, pour laquelle il va donner l’eucharistie ! Il me semble que ceux qui prétendent faire le tri dans le grand nombre sont précisément ceux qui n’ont pas compris grand chose… Mais dans beaucoup de religions, il y a cette tendance à faire des « classes », à distinguer des « moins dignes » et des « plus dignes » : je ne dis pas que c’est la tendance de la plupart des gens, je dis plutôt que c’est la tendance des « zélateurs ». Sans doute pour transformer leur prémisses en conclusion, à savoir : nous sommes les « plus dignes ».

     Mais, direz-vous, il y a bien d’autres personnes qui sont exclues de la communion ? Il y a en effet une législation à ce sujet. Demandons-nous si cette législation est légitime , si elle est évangélique ? Elle s’appuie, non sur un des évangiles mais plutôt sur un passage de s.Paul (1Cor.11,29) : « Celui qui mange et qui boit, mange et boit son propre jugement s’il ne discerne pas le corps« . Paul parle de discerner, [diakrinô] : c’est séparer l’un de l’autre, distinguer, décider, interpréter. Il s’agit d’une opération mentale éminemment personnelle, qui engage l’intellect mais aussi la volonté : c’est un choix déterminé sur la base d’une intelligence qui fait la part des choses. Mais Paul insiste bien, et c’est l’esprit constant de l’ensemble du passage, sur la responsabilité personnelle de chacun dans ce « discernement », ce positionnement. Et alors même qu’il évoque souvent la communauté, jamais il n’indique que celle-ci devrait se substituer à la responsabilité personnelle. C’est là, me semble-t-il, qu’il y a une errance : aussi bien, l’énoncé de repères par les autorités de la communauté peuvent bien être légitimes : après tout, ils jouent aussi leur rôle quand ils donnent des repères pour le discernement de chacun. Mais jamais une quelconque autorité de ne saurait se substituer à la liberté de chacun (que Paul a à cœur de construire et d’exalter au contraire : c’est ce qu’il fait dans tout le chapitre qui précède !).

     Au contraire, « discerner le corps » (sous-entendu : du seigneur) est un repère merveilleux. Parce qu’il reproduit précisément la situation du miracle des pains, de cette foule qui « discerne le corps » de Jésus et s’approche de lui, de la montagne où il s’est assis avec ses disciples. Et Paul met en garde, au début du passage (ce dont nous avons fait le chapitre dix), que le peuple ne se comporte pas mal comme le premier peuple pendant l’ascension de Moïse au Sinaï : ils s’étaient détournés. Là est sans doute le mésusage de l’eucharistie. Mais dans notre passage de Jean, le peuple, la foule innombrable, vient bien [pros aouton], vers lui, comme il est lui-même depuis le commencement [pros ton théon] vers le dieu. Finalement, la seule pureté requise, c’est la pureté d’intention, entendue comme une recherche de lui, une tension vers lui : un mouvement qui soit entier, d’un seul mouvement, d’un seul élan.

     Reste la question, en effet : comment nourrir tout ce monde ? Et Jésus veut pour la foule une seule nourriture, des pains de froment. Nourriture choisie, de haute classe. Se préoccuper de la nourriture, c’est se préoccuper de la vie, de la survie, mais aussi de la croissance, et encore de l’unité. Tous les parents savent cela : les soucis qu’entraînent la nourriture d’un bébé, s’il n’a pas faim, s’il rejette ce qu’on lui propose, s’il mange ce qu’il ne devrait pas. Mais aussi, dans la vie quotidienne et avec des plus grands, le problème d’avoir de quoi manger (ne serait-ce que parce qu’il faut avoir du temps pour faire des courses !), et aussi le souci du repas de famille, ce qui va plaire à tous, ce qui va contribuer au bon climat et à l’entente dans un moment toujours crucial pour la construction d’une communauté humaine. Soit dit en passant, ceux qui prétendent exclure d’autres qu’eux-mêmes du repas eucharistique travaillent bien mal à la construction de cette communauté. Mais cela montre aussi que participer à l’eucharistie, c’est se préparer aussi à participer aux autres, à faire corps avec des personnes avec lesquelles on ne se sent peut-être pas tant d’affinités. Mais à côté de qui seras-tu placé au royaume des cieux ?

     « Il y a un jeune enfant ([païdarion] : le jeune enfant, ou l’esclaveici, qui a cinq pains de froment d’orge, et deux petits plats de poisson ([opsarion], c’est petit met ou petit plat de poisson : il s’agit d’un petit plat préparé). Et André de souligner la disproportion entre cet apport et la quantité de personnes. Une fois les personnes assises, en un endroit qui le permet avec suffisamment de confort (ou sans trop d’inconfort), Jésus va agir à partir de ce que l’un des participants a apporté. Un qui ne compte pas : qu’il soit un jeune enfant ou un esclave, il ne fait pas partie des cinq mille dénombrés ! Voilà, l’eucharistie se fait à partir de ce qu’apportent ceux qui ne comptent pas. Encore une pierre dans le jardin des exclusifs. Une pierre qui devient du pain ! Les pains, Jésus les prend, et, ayant rendu grâce [éoukharistèsas], c’est-à-dire ayant prononcé les bénédictions juives à l’égard de dieu avant de manger, le distribua aux assis, et de même des petits plats autant qu’ils en voulaient. Chez Jean, c’est Jésus qui fait tout. C’est-à-dire, apparemment, rien ! Il prend les pains, il rend grâce comme si tout était normal, et il distribue. Et il y a en a toujours, « autant qu’ils en voulaient » : c’est le désir qui est la mesure du don. Le don ne s’épuise pas, il y a en a toujours. Plus ton désir est grand, plus l’eucharistie te nourrit. Et jamais elle n’atteint une limite. Tu viens avec un dé à coudre, tu en as plein le dé à coudre. Tu viens avec une carafe, tu en as ras la carafe. Tu viens avec un tonneau, tu en as jusqu’au bord du tonneau. Si tu venais avec un désir infini, tu en aurais à l’infini. Le rapport de chacun à l’eucharistie, c’est un rapport de désir. Et c’est pourquoi aussi il n’est pas contraint même par le signe : une communion authentiquement eucharistique peut se faire sans participation physique. C’est le désir et la soif qui comptent.

Dimanche 22 juillet : s’ouvrir à la diversité.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Notre passage fait suite au précédent, pas tout-à-fait cependant : dans cette séquence portant sur les témoins de Jésus, on vient de sauter le témoignage involontaire de Hérode, et celui inattendu dans sa forme, de Jean-Baptiste. Cela donne l’impression qu’il y a eu l’envoi des Douze, et qu’il y a maintenant leur retour, sans autre forme de procès : tout est maîtrisé. Mais non, tout n’est pas maîtrisé, au contraire. N’oublions pas que cette section vise avant tout à montrer l’incompréhensibilité de Jésus : les Douze sont envoyés, oui, mais dans la précarité et avec de nombreuses limites (c’est ce que nous avons souligné la semaine dernière Dimanche 15 juillet : témoins sans pouvoir.), Hérode, plutôt adversaire de Jésus, lui rend témoignage comme malgré lui, et Jean-Baptiste, prophète du Plus grand que lui, de la cognée déjà sur la racine, de celui qui vient pour le grand Jugement, Jean-Baptiste meurt misérablement au fond d’une prison parce que le potentat ne veut pas se déjuger devant ses invités , et sans que Jésus fasse rien pour l’empêcher… Remis dans ce contexte, on voit que notre épisode du jour ne signifie absolument pas que la mission soit maîtrisée, mais plutôt que les Douze n’ont rien maîtrisé du tout. Il serait bon que ceux qui revendiquent d’étre les successeurs des Douze ou de participer à leurs fonctions se souvinssent avant tout de cela.

     Or donc, « les envoyés se rassemblent autour de Jésus », ils se retrouvent ensemble autour de celui qui les a envoyé. Rappelons-nous qu’il les a d’abord appelés à lui, et en tant que Douze : c’est ce qui se passe, ils sont là en corps constitué, sans pourtant être nommés comme « les Douze », mais seulement comme [hoï apostoloï], « les envoyés ». Je préfère cette traduction qui relie à l’épisode initial, plutôt que « les apôtres », qui évoque un aspect institutionnel ultérieur. Ils sont rassemblés, et tournés vers Jésus, comme l’évoque clairement la préposition [pros] : auprès de, mais aussi tourné vers, et avec une nuance dynamique signifiant se tourner vers, aller vers. Le vrai résultat de la mission exercée par les Douze est assez étonnant et incompréhensible : Jésus les a éloigné de lui et c’est ainsi qu’ils se trouvent proches de lui et tournés vers lui. Et pendant leur mission où ils avaient paraît-il puissance sur les esprits impurs, c’est Hérode qui a rendu témoignage à Jésus et Jean-Baptiste qui est mort sans qu’aucun d’entre eux non plus ne fasse quoi que ce soit en sa faveur…

     « et ils lui annoncent tout, et ce qu’ils ont fait, et ce qu’ils ont enseigné. » Le verbe employé, [apangéllô], surprend à cause de sa connotation : les voilà qui « évangélisent » celui qui les a envoyés !! Le mot signifie originellement revenir rapporter une réponse : on ne sait pas quelles réponses, négatives, positives, différées, évasives… mais les voilà porteurs, sans jugement, des échos recueillis par leur action. Mais on voit qu’ils ont accompli cette mission aussi bien par ce qu’ils ont fait que par ce qu’ils ont dit. Les réponses ne sont pas qu’à un enseignement, mais à un tout, constitué à la fois par un agir et par un enseignement.

     Ce dernier point invite à beaucoup de réflexion, tant j’observe aujourd’hui de décalage entre ces deux dimensions, l’agir et l’enseigner. Il se fait un primat de l’enseigner au détriment de l’agir, et même un enseigner parfois contraire à l’agir, je veux dire à la charité. On dira : la vérité est la première des charités. Oui. Mais encore faut-il que ce soit bien la vérité. « On se fait une idole de la vérité même » écrivait Blaise Pascal. Et une vérité qui n’est pas passée au crible de la charité, qui ne se soucie ni dans le fond ni dans la forme d’être amoureuse de ceux à qui elle s’adresse, de tous donc sans distinction, une telle vérité est-elle encore la vérité ?

     Il faut dire que l’actualité de nos régions de « vieille chrétienté » est marquée par un phénomène non d’expansion mais au contraire de rétractation de l’Eglise, du moins de sa dimension visible. Ce phénomène  conduit à un repli sur soi de plus en plus marqué : des communautés amples, difficiles à dénombrer réellement, sont porteuses par leur nature même de l’universalité du message. La diversité qui y règne est « catholique » dans son essence et le mot y garde son sens large d’universel-par-la-diversité-des-provenances. Les enseignements comme les agir sont plutôt auto-régulés par cette ampleur et la diversité des régimes de réponse à l’Evangile. Mais des communautés petites, plus aisées à dénombrer, et au contraire de plus en plus préoccupées par leur « identité », n’ont plus, ont au contraire de moins en moins, cette diversité. Elles sont de moins en moins « catholiques » au sens fort énoncé plus haut, de plus en plus  au sens faible d’une bannière chrétienne parmi d’autres, c’est-à-dire de plus en plus sectaires. Le mot est fort : je m’explique.

6EEA323C-82DC-4008-8F47-1E48FE02746A

     Nous pensons souvent « identité » comme on parle de carte d’identité. Bref, qui suis-je, qui sommes-nous ? C’est donc plutôt innocent, apparemment. Peut-être même louable. Mais deux choses fortes devraient nous alerter. La première : le latin id ou idem signifie « cela », « cela même » ou « la même chose ». C’est le radical sur lequel est formé le mot  identitas , la « mêmeté » si j’ose dire. Quand on est dans la recherche d’identité, on est dans la recherche du même, du semblable. On est dans la constitution de l’entre-soi. Tout le contraire de la diversité. Deuxième chose forte : Jésus ne dit jamais aux disciples ni ce qu’il est ni ce qu’ils sont. Il dit qui : qui est le Père, et qui il est par rapport à son père, et qui ils sont par rapport à lui, etc. Pas d’identité mais des relations, qui plus est ouvertes et ouvrantes. Le registre de la diversité, donc de la catholicité authentique, se nourrit des relations et vise à les multiplier. Le registre de l’identité conduit évidemment au repli autant qu’il s’en nourrit.

     Mais pourquoi parler de tout cela, quel rapport avec l’évangile du jour ? Et comment cela justifie-t-il l’épithète « sectaire » ci-dessus employé ? Mais justement : dans une communauté identitaire, l’enseignement prend de plus en plus le pas sur l’agir ! Ils ne sont plus à égalité (et même, vu l’ordre choisi par Marc, l’agir vient avant l’enseigner !). Il faudrait juste « suivre » (d’où vient le mot « sectaire ») la manière de voir, l’enseignement, d’un leader. Et alors même que cet « enseigner » constitue parfois lui-même un « agir » qui contredit l’Evangile : par sa virulence, son extrémisme, son exclusivisme (je veux dire qu’il exclut au lieu de faire place). Et l’agir n’est plus la charité sans frontière (qui fonde mais aussi ouvre et nourrit l’enseigner), mais une pure conformité à l’enseignement. On est sur la voie de l’extériorité, du formalisme, du ritualisme. De la carapace et du blindage.

     La réaction de Jésus est d’attirer les Douze à l’écart pour qu’ils se reposent : pas d’activisme, prendre le temps de vivre, de goûter la vie. Et cela, parce que « les arrivants et les partants » étaient trop nombreux ! Voilà le grand nombre, voilà la multitude, voilà la « catholicité » véritable. Des personnes dont le régime d’appartenance est très variable : certaines arrivent, d’on ne sait quelle situation ni pour quelles raisons ; d’autres s’en vont, ils étaient là pour un temps, ils reviendront peut-être (ou pas ?). C’est cette multitude qui est la seule garante de l’authenticité voulue par Jésus. Et c’est quand les Douze reviennent rapporter à Jésus les réponses variées, toutes, sans exclusive. Ils sont alors, forcément, dépassés : mais qu’importe, ils n’ont jamais été chargés de « gérer » la suite. C’est Jésus lui-même qui va s’en charger, et faire pour cette multitude le signe de la multiplication. Ça, c’est pour les prochaines fois : mais on voit que le signe du pain, et celui de l’Eucharistie qui y transparaît, n’appelle pas l’exclusion mais au contraire la multitude !

Dimanche 15 juillet : témoins sans pouvoir.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous sommes dans la suite de l’évangile de Marc, mais c’est bien une nouvelle section qui commence : dans la quatrième partie de son œuvre où il nous montre Jésus enseignant et guérisant, Marc a d’abord bâti une première section où ces actions de Jésus se font par choix devant des situations variées et parfois des oppositions, et où ces mêmes actions mettent les spectateurs et auditeurs devant des choix à effectuer. C’est maintenant une seconde section de cette quatrième partie, avec un autre aspect des paroles et signes accomplis par Jésus : même ceux qui adhèrent sont dépassés, on ne saisit pas tout, et loin s’en faut, de ce que Jésus fait et dit. De façon significative, cette section commence par un premier temps autour des témoins : témoins choisis ou volontaires, témoins involontaires, témoins par leurs réussites ou leurs échecs, être témoin est tout aussi incompréhensible que celui dont on témoigne !

     « Et il appelle à lui les Douze et il commence à les envoyer deux à deux, et il leur donne autorité sur les esprits, les impurs. » Trois « et » rythment cette première affirmation, ces trois actions : appeler à soi, commencer à envoyer, donner autorité. Et tout, y compris la suite du texte qui entre dans les conditions de réalisation, invite à envisager ces trois actions comme trois aspects d’une seule et même action. Voilà qui invite à réfléchir : être appelé, ce n’est pas autre chose qu’être envoyé ni que recevoir autorité ; être envoyé, ce n’est pas autre chose qu’être appelé ni que recevoir autorité ; recevoir autorité, ce n’est pas autre chose qu’être appelé ni qu’être envoyé.

B535DF1B-84B7-45F4-9073-A605B7ECCF34

     Toutefois il y a des précisions et des limites : être appelé, par exemple, ce n’est pas être appelé seul, mais bien en « corps constitué ». Pas moyen de se dire appelé sans une appartenance, sans être nommément inscrit dans un groupe constitué. Dans la  vision de Marc, l’appel vise ou concerne un collectif ; d’autre part, cet appel suit la mise en place d’institutions, il ne la précède pas. Cela prend à revers nos pratiques, où une succession d’appels individuels constitue un groupe, nécessairement alors plus « faible » que chaque individualité. Car chacun peut revendiquer contre le groupe auquel il appartient l’originalité de son propre appel. Cela pose évidemment la question : à quel groupe est-ce que j’appartiens ? Les Douze, chez Marc, sont caractérisés par leur nombre (c’est une évidence, et c’est aussi ce qui fait ce groupe unique), par le fait que Jésus les constitue « pour être avec lui et pour les envoyer », et enfin par le fait qu’ils sont tous connus (et se connaissent tous) par leur nom, dans leur diversité. Voilà des critères pour, analogiquement, découvrir les groupes auxquels nous appartenons (car il y en a toujours plusieurs !) : être plusieurs, être différents, se connaître par le nom. La tendance d’aujourd’hui à l’entre-soi, à éviter la différence, se trouve mise à mal….

     Et surtout, l’appel n’est pas un appel à faire ceci ou cela, l’appel ne concerne pas une fonction ! Il appelle à lui, le groupe constitué doit rejoindre celui qui l’appelle, simplement. Mais, direz-vous, on vient de dire plus haut qu’être appelé n’est pas autre chose qu’être envoyé ! Bien sûr, mais avec les nuances, précisions et limites que nous sommes en train de découvrir, et qui nous interdisent de généraliser comme nous avons semblé le faire au départ. Il faut dire maintenant qu’être appelé à lui n’est pas autre chose qu’être envoyé (à d’autres). Dans la mesure où je me rapproche des autres, je me rapproche de lui. L’aventure qui m’expulse de moi-même à la rencontre des autres est la mesure de ma réponse à l’appel qui s’adresse, non à « moi tout seul », mais au corps dont je fais partie, et même aux corps dont je fais partie.

     Mais ici aussi il y a des précisions : d’abord l’envoi n’en est qu’à ses débuts : « il commence à les envoyer ». Quelque chose de nouveau est inauguré ici. Et on ne peut s’empêcher de repenser à l’expérience sur laquelle la section précédente de l’évangile s’est terminée : l’incrédulité des siens, l’impossibilité de dévoiler tout son mystère à ceux qui étaient pourtant le mieux à même d’en percevoir l’originalité. Et cette nouveauté la voici : « deux à deux ». L’appel est collectif, l’envoi aussi. Qu’il s’agisse d’une fonction ou d’une simple ouverture aux autres, il y a un collectif. Être deux signifie une dépossession. Aucune mission authentique quand elle est accomplie « à ma manière » ou « comme je le sens » : il y aura échange, débat (peut-être vif), désappropriation, mise en œuvre de ce dont moi, seul, n’avait pas idée … Donc, pour aller à Jésus comme pour accomplir sa mission, je dois aussi me demander avec qui ! Et éventuellement chercher avec qui, si je veux qu’elle soit authentique.

     Dernière nuance ou limite, enfin : l’autorité reçue est sur les esprits, mais pas n’importe lesquels : sur les impurs. Nous avons déjà croisé bien des fois cet adjectif [akatharos] : l’idée est celle du « pas sans mélange », du « pas chimiquement pur ». Ce sont ceux qui ne sont pas unifiés, voire qui divisent. Aucune autorité sur les cœurs simples, ni sur ceux qui construisent l’unité, serait-ce d’une manière qui m’échappe (rappelez-vous : désappropriation !). Autrement dit l’autorité n’est pas l’instance qui confisque la construction de l’unité, mais l’instance qui combat ce qui l’empêche. L’unité quant à elle se construit, c’est l’œuvre de tous et de personne : et c’est ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est !

     Ainsi donc, être témoin de Jésus s’envisage sous un triple aspect dont aucun n’est moins important : aller à lui, mais pas indépendamment du corps auquel on appartient et même mieux, en corps ; aller aux autres, mais avec au moins un autre, dans la désappropriation ; lutter contre la désunion, mais laisser l’unité se faire et les autres actions constructives s’exercer sans la moindre censure. Que dire de plus ? Les conditions précisées ensuite établissent la mission sous le signe de la précarité et de la dépendance. Et ce qu’ils font est la même chose que ce que fait Jésus : annonce et guérisons.

 

Dimanche 8 juillet : révéler son âme.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui fait suite à celui de la semaine passée, et clôt une section de l’évangile selon s.Marc présentant une suite de miracles. Jésus vient cette fois [éïs tèn patrida aoutou], « dans sa terre » ou  littéralement « dans la terre sienne« . Le mot [patris] est d’abord un adjectif signifiant « des ancêtres » et il est devenu aussi un nom désignant la « terre des ancêtres« . Marc n’a employé ni le nom [patra] désignant la patrie ou la lignée, ni non plus le nom [patria] désignant la descendance, la lignée, la tribu. Il s’agit bien d’une région d’origine, avec toute la diversité des personnes qui s’y trouvent : famille, voisins, connaissances, ainsi que la diversité des activités qui s’y pratiquent. Il revient où il a grandi, où on l’a connu petit, mais cette fois il revient accompagné puisque ses disciples le suivent. Il doit y avoir des voisins de la maison de Joseph, de la famille, des amis avec qui il a joué enfant et qui sont maintenant établis là avec un métier, les commerçants chez qui il a été faire des commissions, des anciens camarades d’école, bref : tout un monde de personnes plus ou moins bien connues et avec qui il a constitué une petite communauté villageoise. Chacun peut facilement se remémorer ce que veut dire retourner là d’où l’on vient, et la somme d’expériences et de rencontres que cela représente, de nouvelles à donner et à demander, etc.

     Après de nombreux signes qui ont accru sa notoriété et établi son rayonnement (au point que, dans l’épisode précédent, ce sont des foules qui désormais l’attendent et le suivent), Jésus revient là d’où il est parti vers le Baptiste et sa destinée publique. Peut-il à nouveau être « dans la cité » avec tous les changements qui se sont produits ? Que se passe-t-il alors ? « Le sabbat survenu, il se met à enseigner dans la synagogue » : autrement dit, il fait en cet endroit ce qu’il a fait en d’autres lieux, ni plus ni moins. On comprend une volonté de ne pas faire moins pour ceux qu’il connaît depuis déjà longtemps que pour ceux qu’il a rencontrés ailleurs. Pas non plus de faire plus, d’ailleurs, mais de les traiter de la même façon, de leur annoncer à eux aussi la Bonne Nouvelle, de proclamer le Royaume chez eux aussi. « Et nombreux étaient en l’entendant ceux qui s’étonnaient… » [ekplèssô], au passif ici, c’est fondamentalement être abattu, frappé par la foudre : c’est donc aussi être frappé de stupeur, d’admiration ou de crainte; c’est aussi être jeté hors de, être détourné par la force ou par la crainte. Marc nous dépeint un étonnement majeur, immense : ceux qui le connaissaient restent « baba », médusés, cloués sur place, décontenancés.

     Et ils se disent (littéralement) : «  … d’où toutes ces choses à celui-ci ? » L’interrogatif [pothén] signifie : d’où ? de quel lieu ? de quelle source ? par suite de quelle cause ? pour quel motif ? Voilà qui est significatif : Jésus revient à sa région d’origine, et la question qu’on se pose à son sujet est celle des origines ! Autrement dit, on ne reconnaît pas le Jésus qu’on a connu. Et cette question va s’accentuer en référence à sa famille : « Celui-ci n’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, et de José, et de Jude, et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ?  » Si certains doivent le connaître, ce sont bien les siens, sa famille de sang : or personne parmi les membres de celle-ci n’a jamais rien dit de ce genre à son sujet, personne n’a confié à personne qu’il portait tout cela en lui-même, ni qu’il avait ses dons-là (car les miracles qu’on rapporte à son sujet font aussi question). On se rappelle que la famille de Jésus est déjà intervenue au contraire deux fois : l’une pour le « reprendre » en disant : « il a perdu la tête« , l’autre pour chercher à le voir en se faisant annoncer comme sa famille, et s’attirant cette réponse : « ma famille, ce sont ceux qui font la volonté de Dieu ». Dans l’idée de Marc, donc, dans la manière dont il comprend le mystère de Jésus, il y a un important contraste entre la communauté de sang et la communauté des disciples.

Saint_Joseph_charpentier_(La_Tour)

     Non que Marc s’oppose à la famille : il faut toujours se rappeler que les premiers évangiles sont écrits pour des communautés avant tout familiales, où le chef de famille joue un rôle primordial. Mais justement, Marc tient à ce qu’on ne confonde pas cet état de fait (la famille de sang, avec son corrolaire immédiat : la cité) avec ce qui constitue l’originalité évangélique, à savoir une communauté d’adhésion et de foi. Faute de le comprendre encore, ceux de sa région d’origine « se scandalisaient en lui. » Un [skandalone], c’est un piège placé sur le chemin, ou un obstacle pour faire tomber. Autrement dit, en Jésus tel qu’il se présente à eux désormais, ils tombent, ils buttent, ils n’arrivent pas à avancer. On connaît ces situations intérieures où on n’arrive pas à faire avec ce que l’on découvre, où l’on n’arrive même pas à réfléchir, à avancer dans sa tête. Le chemin de la réflexion, le chemin de la rencontre aussi, sont impraticables, on a chuté et l’on reste à terre, sans mouvement pour avancer, sans parvenir à se relever. Voilà où ils en sont, et pour Jésus, c’est l’échec : il vient leur apporter la même chose qu’à tous, mais il obtient pratiquement le résultat inverse. Et peut-être justement parce qu’ils ne sont pas vis-à-vis de lui comme tous les autres qui ne savent pas d’où il sort… C’est bien étonnant.

     Jésus en est comme paralysé, il ne peut faire que peu de miracles et retourne aux bourgades d’alentour, opte à nouveau pour l’ailleurs. Jésus a guéri des paralysés, mais c’est lui ici qui est comme paralysé. Réduit à l’impuissance, lui dont on admire précisément la grande autorité. Quand on n’est pas accueilli dans son mystère original, on ne peut pas donner le meilleur de soi-même. Il dit : « Un prophète n’est pas méprisé ([atimos]), si ce n’est dans sa terre-des-ancêtres, parmi les siens et dans sa maison. » [Atimos], c’est sans-prix, de peu de prix, c’est non honoré, méprisé, jugé indigne, noté d’infamie. Ce qui donne du prix à quelqu’un, c’est ce qu’il a d’incomparable. Mais là, on le compare : non pas à d’autres, mais à ce que l’on sait -ou croit savoir- de lui. La terre-des-ancêtres, c’est le lieu et tout l’ensemble de personnes dont on a déjà parlé. La [sunguénnésis], c’est la réunion de la parenté. Quant à l’ [oïkia], c’est la maisonnée, le domaine privé. On voit dans l’enchaînement des trois lieux comme un zoom avant, de plus en plus précis. Le prophète, celui qui a mission de parler au nom du dieu, ne peut exercer cette fonction dans ses lieux d’origine, et plus on se rapproche de celle-ci, moins c’est possible !

     L’enchaînement de ces trois lieux évoque immanquablement Abraham, pour qui ils sont énoncés en ordre inverse avec précisément l’ordre de partir ! « Quitte ta maison, ta parenté et la terre-de-tes-ancêtres, et va dans le pays que je t’indiquerai. » Il faut se rappeler le contexte, pour saisir l’importance de cette référence au grand Ancêtre ! Dans les onze premiers chapitres de la Genèse, au début de la Bible, s’enchaînent les mises en échec du projet divin : le dieu fait des dons aux hommes, ceux-ci en usent mal, entraînant des catastrophes, des châtiments et des dérèglements du cosmos, et à chaque fois le dieu a une nouvelle initiative pour en sortir. Cette initiative est à chaque fois d’ordre général, concernant l’humanité entière. Dernier de ces cycles en date : dieu a donné aux hommes de se parler et se comprendre, mais les hommes s’entendent pour construire une grande tour s’élevant jusqu’aux cieux et prendre ainsi la place même du dieu. Alors dieu les châtie en confondant leurs langues, de sorte qu’ils ne peuvent plus communiquer et construire la cité unique et universelle, le « nouvel ordre mondial ». Mais où est l’initiative du dieu cette fois ? Eh bien, elle n’est plus d’ordre général, elle est précisément cet ordre donné à Abraham. Inviter un homme, un seul, à partir, à quitter ses lieux d’origine, c’est le début choisi pour construire la cité unique mais selon dieu. Une cité construite non sur les fatalités mais sur les choix.

     Faut-il donc penser que Jésus a fait une erreur en revenant parmi les siens ? S’est-il trompé ? Don Quichotte ne veut pas revenir à son village, car là on le connaît : sa nièce qui s’inquiète pour lui, ainsi que sa servante, le barbier et le curé, savent bien ce qu’il refuse de voir, qu’il n’est pas un chevalier errant et que ses aventures ne sont que le produit de son imaginaire. Est-ce pour cette raison que le prophète ne doit pas retourner chez les siens ? Pour ne pas être ramené à la raison, délivré de son délire prophétique ? Mais au contraire de Don Quichotte, Jésus n’a pas eu peur de revenir, il l’a au contraire librement choisi. Il n’avait pas peur de confronter ce qu’il était devenu à la manière dont cela avait commencé. En revenant, il assumait que sa mission soit une histoire, un devenir, un développement, et il l’assumait sans crainte. Il ne craignait pas de montrer, à ceux qui pourraient le plus le mesurer, que ce qu’il était devenu ne venait pas entièrement de ce qu’il était au milieu d’eux.

     Mais alors pourquoi donc voulait-il revenir ? Si la conclusion est qu’il est impossible de faire voir à ceux d’auprès desquels on vient ce que l’on est devenu, pourquoi revenir ? Si la conclusion est qu’il est impossible à chacun de faire reconnaître et accréditer auprès de sa famille et des siens le mystère profond qui s’est manifesté dans notre vie, pourquoi revenir ? Que vient-on chercher auprès de sa famille, de ses parents, de ses frères et sœurs, de ses voisins, de ses amis d’enfance ? Une reconnaissance ? Si ce n’est que cela, ce sera probablement un échec, car la somme et le poids de ce que nous avons d’abord connu de quelqu’un reste toujours le critère à l’aune duquel nous apprécions (ou pas) ce que cette personne devient. Quand on s’écarte de ce que « les siens » ont projeté sur nous, on les déçoit immanquablement, et peu sont ceux qui savent dépasser cette déception pour s’ouvrir à une nouveauté.

      Mais il y a aussi autre chose, il aurait pu y avoir aussi autre chose. On croit souvent qu’une âme, qu’une personne, révèle son mystère dans des occasions extraordinaires. Alors on célèbre la réaction de « héros », qui ont montré dans telle ou telle situation ce dont ils étaient capables, leur réactivité, leur grandeur d’âme, leur abnégation. Sans faire la part de l’exceptionnel, sans prendre en compte l’étonnement des intéressés devant eux-mêmes. Mais le vrai mystère d’une âme se révèle peut-être plutôt dans l’ordinaire des jours, dans l’attitude longue et continue, répétée, qui construit une vie, une communauté, une cité. Et la famille, le lieu d’origine, c’est peut-être bien cela : le lieu du quotidien sans emphase. Si « les siens » s’étaient ouverts à Jésus, dans leur ordinaire, en acceptant ce qui faisait son ordinaire, ils auraient découvert sans doute le mystère le plus profond de l’âme de Jésus, et nous l’aurions découvert avec eux. Il me semble que c’était cela, le projet de Jésus en revenant là, le dévoilement du mystère de son âme. Et cela peut nous donner la mesure de ce qui se joue pour nous et pour d’autres dans notre vie ordinaire : la révélation du mystère le plus profond de chacun, pour qui saura s’y ouvrir.