Dimanche 16 juillet : eux et nous.

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      Nous sautons encore par-dessus un chapitre entier, et nous voilà à une nouvelle section de son évangile où Matthieu a regroupé une grande quantité de paroles de Jésus appelées « paraboles ». Le mot n’a rien qui surprenne des oreilles « cathos » (hélas!), mais il évoque  pour d’autres soit des courbes mathématiques, soit encore un système désormais obsolète de réception pour la télévision. Intéressons-nous donc un peu à ce mot.

     « Et il leur parle de beaucoup de choses [les] disant en paraboles« , [én parabolaïs légôn]. Il s’agit d’un mode d’expression, mais pas des choses elles-mêmes, des contenus. Une façon de dire beaucoup de choses. D’où vient ce mot, de « parabole » ? Une [bolè], c’est le jet d’une pierre ou d’un javelot, et par extension un coup porté de loin. C’est aussi le fait de perdre ses fleurs ou ses feuilles pour une plante. On voit l’idée d’atteindre son but mais avec une distance.  [para], c’est toujours l’idée de « chez », « auprès de » : en l’associant à un mot, on le nuance comme si c’était à peu près ça, mais pas exactement . Une [parabolè], c’est une comparaison, un rapprochement, un rapport ; c’est aussi une rencontre, un choc ; voire l’action de s’écarter du chemin, un pas de côté.

     Gardons ce triple aspect : comparaison (comparer, c’est une opération mentale simple, assez spontanée, et qui ouvre à la réflexion), choc (choquer, c’est déranger, mais aussi mener un combat) et un pas de côté (faire un pas de côté, c’est provoquer un changement de point de vue, c’est donner à voir ce qui est trop proche de nous pour que nous le voyions : c’est l’essence même de la fiction). Pour nous, écouter ou lire une parabole,  l’accueillir, c’est donc à la fois entrer dans une réflexion, se laisser déranger et éventuellement combattre, et aussi changer de point de vue pour regarder d’ailleurs ce qui nous est si proche, si familier, qu’on ne le voit plus.

     Pourquoi Jésus parle-t-il ainsi ? On pose justement la question à Jésus dans le passage d’aujourd’hui. Les disciples, auteurs de la question, lui demandent : « Pourquoi en paraboles tu leur parles à eux ?« . La question souligne deux choses : d’une part, qu’ils ne sont pas habitués à ce mode d’expression. Jésus ne parle pas tout le temps comme cela, et c’est là un phénomène nouveau pour eux, jusqu’à présent ils ne l’ont pas entendu faire ainsi. D’autre part, ils ont notés tout de suite qu’une partie de la réponse tient au public auquel s’adresse Jésus : « à eux » souligne une distinction d’avec « à nous« . Et Jésus confirme : « A vous, est donné de connaître les mystère du Royaume des Cieux. A eux, ce n’est pas donné. »

     Il apparaît donc capital de savoir qui sont exactement les « eux » et les « nous » ! Dans quel groupe nous trouvons-nous nous-mêmes ? Une clé se trouve, me semble-t-il, dans les récits qui cadrent cette partie en « paraboles ». Juste avant, Jésus parle aux foules, et on vient lui dire : « Voici, ta mère et tes frères se tiennent dehors, ils cherchent à te parler. » Et lui de tendre sa main vers ses disciples et de dire : « Voici ma mère et mes frères : car celui qui fait la volonté de mon père qui est dans les cieux, lui est pour moi frère et sœur et mère. » Et juste après ces récits en paraboles, « il vient dans sa patrie. Il les enseignait mais cela les scandalise : pour qui se prend-il ? Celui-là, n’est-ce pas le fils de l’artisan ? N’est-ce pas sa mère qui s’appelle Marie ? Et ses frères Jacques, Joseph, Simon et Juda ? Et ses sœurs, n’est-ce pas, elles sont toutes chez nous ? Et Jésus, disant que « nul n’est prophète en son pays, ne peut faire beaucoup de miracles : manque de foi !

     Que nous disent ces deux récits-cadre ? Ils montrent clairement le véritable cercle des auditeurs de Jésus, sa « vraie famille » : ceux qui écoutent, qui croient, qui « font la volonté de son père ». A l’inverse, ceux qui restent dans les anciens repères, particulièrement ceux de la famille de sang, n’entrent pas dans l’attitude juste. « Nous », ce sont donc les auditeurs et applicateurs de la parole de Jésus; « eux », ce sont ceux qui jugent de sa parole à partir de leurs repères traditionnels.

     Il me semble que l’on comprend bien mieux pourquoi alors Jésus « leur » parle en paraboles : justement pour leur faire faire ce pas de côté précieux et salutaire. Pour qu’ils voient ce qu’ils ne voient jamais : « c’est qu’ils regardent sans regarder, entendent sans entendre ni comprendre. » Justement aussi pour provoquer un « choc », pour se battre avec leur dureté de cœur  : « sclérosé est le cœur de ce peuple, et avec des oreilles dures ils entendent, et leurs yeux ils bouchent : si jamais ils voyaient de leurs yeux ! Et entendaient de leur oreilles ! Et comprenaient du cœur et se retournaient ! Mais c’est que je les aurais convertis ! » « Eux », quelque chose les retient, ils ne veulent pas changer !

      Alors, dites-moi : vous appartenez aux « nous », ou aux « eux » ? En ce qui me concerne, je crois que je suis un peu des deux à la fois… Parfois « nous », avec l’envie d’écouter, d’être ouvert et prêt à changer; parfois « eux », incapable même de m’apercevoir qu’il y a quelque chose à entendre, à voir ou à changer, incapable parce que pas très prêt à changer, dans le fond. Mais il n’y a sûrement que moi à être aussi indécis : je gage que vous êtes des « nous » !

     Avec tout ça, je n’ai pas beaucoup parlé de la première des « paraboles ». Mais ce qui précède me laisse penser qu’il faut d’abord suspendre son attention à celui qui parle, qui la dit. Lui. Le Semeur. Il est sorti semer. D’un geste large, il répand son grain, il ne retient pas son geste, il ne regarde pas, il ne calcule pas. Il n’a pas la mesure informatique, guidée par satellite, pour savoir où il faut semer plus, où il faut semer moins -ou pas du tout. Non, il donne, il livre. C’est un geste traditionnel fort beau, la main décrit une large… parabole, le bras s’ouvre. Et il marche : « Voici, il est sorti le semeur du semer« . Il est sorti : pas une fois, pas « il était une fois ». Il sort sans cesse (c’est un aoriste : vous savez, ce temps qui énonce des vérités générales !), c’est un fait établi et constant. Il sort, il ne reste pas enfermé. Et il sème, c’est son activité, « le semeur du semer« , c’est comme son manger, son boire : son « semer ». Il nous dira que c’est la « parole du royaume » qu’il sème.

     Bonne nouvelle : s’il faut un « pas de côté » pour nous dire cela, c’est que cet ensemencement est à ce point proche de nous que nous ne le voyons pas. Il faut nous raconter une fiction pour nous déplacer un peu et nous faire voir. Et si nous commencions par nous poser la question : QUI est pour moi semeur de la parole, dans ma vie toute proche ? QUELLE est la parole semée pour moi quotidiennement (« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » : croyons qu’il le fait ! ) ? QUELLE SORTIE, quelle extase, quel amour, s’accomplit à profusion pour moi, chaque jour et dans la plus grande proximité ?

     Une fois creusées ces questions, il sera temps de s’occuper de l’état du terrain. Mais ce sera beaucoup plus concret.

 

Dimanche 9 juillet : père et fils

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Le passage qui nous est donné aujourd’hui ne fait pas suite avec celui de dimanche dernier : après des recommandations aux Chefs de famille sur l’option personnelle que représente la foi (Dimanche 2 juillet : famille chrétienne ?), ainsi que sur l’accueil des prédicateurs itinérants, le discours s’achève. Matthieu insère ensuite une question posée à Jésus quant à sa qualité (« es-tu celui qui vient ?« ) par des disciples du Baptiste : Jésus leur répond, puis interpelle les foules sur ce qu’elles pensent du Baptiste, précisant le rôle que celui-ci joue à son égard -témoin capital, mais aussi étape dépassée-. Suite à quoi, il fustige l’absence de foi chez plusieurs. Et voilà notre passage.

Cela dit, ce passage pourrait bien, de l’aveu même de Matthieu, être un peu n’importe où : « En ce temps-là, Jésus dit en répondant« . On ne sait pas en quel temps, et on ne sait pas à quoi il répond. Faut-il penser qu’il répond à quelque motion intérieure de son Père ? C’est beau, et c’est cohérent avec ce qui suit. Mais c’est peut-être chercher un peu loin. Matthieu dispose sans doute de nombreuses paroles de Jésus dont il se souvient (ou d’autres pour lui), et il organise son texte au mieux. Le choix qu’il fait ici, comme la marie-louise ou le passe-partout d’un cadre autour de l’image, fait ressortir certaines couleurs dans cette parole de Jésus : ici, je dirais que c’est le contraste entre les prétendus sages et les « petits » qui est accentué.

Jésus s’adresse à son Père, et c’est pour le lecteur ou l’auditeur un moment exceptionnel : en général, et les évangélistes le soulignent à l’envi, il s’éloigne à l’écart pour prier. C’est comme s’il nous faisait cette fois entrer dans sa plus grande intimité, dans ce qu’il garde en général pour lui. Comment l’appelle-t-il ? Quel noms intimes lui donne-t-il ? Cela dit tellement de choses, les noms que l’on emploie dans l’intimité…. Il l’appelle : « Père, Seigneur du ciel et de la terre« . Père, tout simplement : cela aussi est exceptionnel ! Nul avant lui n’avait osé. Et qui après ? Osons-nous ? Dans l’intime de nos cœurs, osons-nous l’appeler de ce nom de confiance, d’origine, de tendresse ? Père [patèr], ou en araméen Abba -Papa. Et tout de suite après, « Seigneur du ciel et de la terre« , seigneur étant un vocable grec de ce temps pour invoquer Dieu. Papa-Dieu. L’intime et le solennel : quel ensemble étonnant !

Et que lui dit-il ? [exomologoumai soi], « Je te proclame » ? Ce verbe évoque l’aveu, mais aussi la promesse ou le remerciement. Dans tous les cas, il s’agit d’un acte de parole, d’une parole qui vaut acte, avec une dimension publique. Le choix de Jésus de nous faire partager ce moment intime n’est pas qu’un dévoilement à notre égard, c’est aussi et même d’abord un acte d’amour envers son père. Il y a des choses qu’il faut dire. Il y a des moments où il faut oser une parole sur l’être aimé devant les autres. Parce que c’est l’aimer que de dire certaines choses à tous ou devant tous.

Et pourquoi cet aveu public rendu à son père ? A cause d’un double contrepied, d’une double surprise, à propos de « ces choses« , [tauta]. Quelles choses ? Cela fait manifestement allusion, du moins pour Matthieu qui situe là ce passage, à ce dont il a été question avant. Des choses qu’à Corazin, Bethsaïde et Capharnaüm, on n’a pas crues malgré les signes donnés, alors qu’elles auraient été crues à Tyr, Sidon et Sodome. Des choses pour lesquelles certains n’ont pas accepté le témoignage de Jean, accusé « d’avoir un démon« , pas plus qu’ils n’ont accepté celui de Jésus, accusé de boire et manger « avec des publicains et des pécheurs« . Quelles choses, donc ??!

A mon avis, il faut se reporter à la formule de révélation qui précède encore : « Amen, je vous le dis : il ne s’est pas levé parmi ceux qui sont nés des femmes de plus grand que Jean le baptiseur. Mais il est un plus petit, dans le royaume des cieux, qui est plus grand que lui ! Depuis les jours de Jean le baptiseur jusqu’à présent, le royaume des cieux se force, et des forts le ravissent. » Il y a un changement d’époque, un changement radical. Tout a grandi jusqu’à Jean : l’annonce des « choses » s’est faite de plus en plus précise jusqu’à lui, qui a dit l’imminence du jugement, de la « colère qui vient » et a désigné Jésus. Mais Jésus, lui, s’est situé comme le plus petit, baptisé par Jean en solidarité avec tous les pécheurs, en un lieu (l’embouchure du Jourdain) qui est à ciel ouvert le plus bas du monde. Il s’est abaissé, et s’abaissera encore.

La révolution de Jésus ne s’arrête pas là :  le schéma théologique (pardon d’employer de grands mots !)  qui interprète l’histoire, jusqu’à Jean, c’est celui-ci : D’abord Dieu fait un don; puis l’homme use mal de ce don; ensuite Dieu juge (et le jugement consiste dans le fait de laisser l’homme aux conséquences de ses actes); enfin Dieu sauve, il intervient pour tirer l’homme des conséquences et lui ouvrir à nouveau un chemin de vie. Jean a annoncé le jugement, terrible et ultime. Et le voilà dérouté lui-même par la pratique de Jésus, faite d’ouverture et de miséricorde ! Que se passe-t-il ? Le royaume des cieux « souffre violence » : le salut est offert, OFFERT. Gratuitement et préalablement. Le chemin de vie. Et le jugement ne viendra qu’après : quand tous, auxquels il aura été fait miséricorde, pourront voir manifester les BONNES conséquences de leurs actes.  Voilà la révolution évangélique, la révolution de Jésus. Génial. Il fallait être père, vraiment père, uniquement père, pour inventer une inversion pareille !

Mais « ces choses » scandalisent. Elles restent inadmissibles  à ceux qui, instruits, tiennent à leur savoir, au lieu d’en faire l’occasion d’une admiration sans borne. Et voilà les deux contrepieds : « ces choses » demeurent cachées [ekrupsas], cryptées, aux uns, mais sont révélées [apekalupsas], (cela donne notre « apocalypse ») aux autres, d’une part. Ce sont les « sages et les intelligents » qui ne voient pas, ce sont les « enfants en bas âge » [nèpiois], qui comprennent, d’autre part. Ceux qui sont petits, comme Jésus est le plus petit dans le royaume, enfants comme Jésus est fils de son Papa-Dieu. « Oui, père, tel est le choix de ton amour« . C’est dire qu’entrer dans cette révolution, c’est être en quelque sorte conformes à Jésus lui-même : être « petit », accueillir un salut qui vous précède et qui précède toute « justice », sans chercher à être « grand », « correct », devant Dieu. Etre enfant du Père : se présenter devant lui avec la confiance que donne d’être son enfant, son tout petit enfant, confiance qu’il nous aime, confiance qui fait accueillir tout ce qu’il donne, tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait.

Et puis la touche finale : « nul ne connait bien le fils sinon le père, c’est d’abord le père qui connaît son fils, et nul ne connaît bien le père sinon le fils, ensuite le père est connu de son fils, exactement et dans la même mesure que lui-même en est connu, il y a une intimité et une circulation parfaite entre eux. Et puis cette parole folle, inattendue, inespérée : …et celui à qui le fils veut révéler, » ce fameux « tout petit enfant« . La révélation de Jésus n’est pas un savoir mais une connaissance, et celle-ci va à partager sa propre intimité, à nous donner son propre père. Et nous pourrons dire « notre père ». Essayez, prenez votre temps, rentrez en vous-mêmes, et donnez- lui ce nom nouveau.

Dimanche 2 juillet : famille chrétienne ?

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Un peu plus loin, dans le même discours que dimanche dernier, il est beaucoup question de père, de mère, de fils, de fille, d’accueil dans la maison, bref : le contexte est résolument domestique. Et c’est l’occasion pour nous de réfléchir sur la place de la foi dans la famille ou la maison. Car j’en ai entendu, des complaintes au sujet des « enfants qui ne pratiquent plus », des mauvaises consciences de parents qui n’ont « pas su faire »…! Allons, allons : l’évangile est bonne nouvelle, il ne peut pas conduire à la tristesse et l’affliction. Voyons ce qu’il en est.

Force est de remarquer d’abord qu’une fois de plus, le passage est mal coupé. Les concepteurs du lectionnaire catholique romain ont sans doute voulu, par mortification, laisser penser au monde entier qu’ils n’avaient pas étudié les textes !!! La cohérence du passage requiert en effet de commencer la lecture un peu avant, et cela donne : « Ne pensez pas que je vienne jeter la paix sur la terre : je ne viens pas jeter la paix mais le couteau de guerre. Car je viens disjoindre l’homme de son père et la fille de sa mère, et la jeune mariée de sa belle-mère, et [ils sont] ennemis de l’homme, ceux de sa maisonnée. Qui va aimant père ou mère au-delà de moi n’est pas digne de moi, et qui va aimant fils ou fille au-delà de moi n’est pas digne de moi ; et celui qui ne prend pas sa croix et vient derrière moi, n’est pas digne de moi. Qui va trouvant son âme perd la sienne, et qui va perdant son âme en raison de moi trouve la sienne. »

On voit maintenant bien à quel point les relations domestiques et familiales sont intensément présentes dans notre passage. Et avec une dimension de violence à peine supportable : qui ne voudrait avant tout la paix dans sa maison ? Rétablir la paix et l’harmonie dans sa maison mobilise déjà une bonne partie de nos énergies : s’il faut en plus introduire le « couteau de guerre« ! Mais qui voudra de cela ?!

Matthieu écrit sans doute pour des chefs de famille : dans les toutes premières générations chrétiennes, les responsables sont avant tout des pères de famille juifs devenus chrétiens. C’est sur ces cellules familiales que repose la primitive Eglise, et ces responsables que sont les pères ont une attention très éveillée sur le chapitre de la maisonnée. Juifs et chrétiens, ils ont une connaissance approfondie de la Bible (devenue depuis l’Ancien Testament), et le texte de Matthieu est, plus qu’un autre, truffé de rappels, de citations, d’allusions, à tous ces textes.

Ici précisément, il y a une citation du prophète Michée : le prophète dénonce l’infidélité du peuple et notamment l’absence de fraternité et la corruption des puissants. Et l’invasion qui vient par le Nord va révéler ces travers profonds en même temps que les exacerber (comme toute situation de bouleversement : pensons à l’invasion allemande !). Du coup, chacun se trouve isolé, sans savoir sur qui compter : « Ne vous fiez pas au prochain, n’ayez point confiance en l’ami ; devant celle qui partage ta couche, garde-toi d’ouvrir la bouche. Car le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison » (Mi.7,6) Mais, poursuit-il, « moi je regarde vers Yahvé, j’espère dans le Dieu qui me sauvera ; mon Dieu m’entendra. » On voit la situation : face à l’envahisseur, on ne sait plus sur qui compter. Mais le prophète dit qu’on peut toujours compter sur Dieu, lui entend.

Dans le témoignage de Matthieu, ce n’est pas une armée étrangère qui envahit, mais il y a bien un contexte de guerre : c’est Jésus qui jette non la paix mais la [machaïra], c’est-à-dire ce grand couteau de guerre à lame courbe et dont on se sert à la manière d’un sabre, en jetant de grands coups à droite et à gauche, sans viser précisément mais en faisant un dégât considérable. Et pourquoi dit-il une chose pareille ? « Parce que, dit-il, je viens disjoindre, [dichasai] », c’est-à-dire très précisément séparer en deux, ou faire deux camps.

On peut comprendre : dans ces temps antiques (et peut-être jusqu’à fort récemment ?), la religion est affaire de famille, ou de clan, et il n’est pas question que la famille ne fasse pas bloc sur ce point. Lorsqu’une jeune épousée entre dans la famille de son mari, elle en adopte immédiatement les us et coutumes. Les chefs de famille, ces pères auxquels s’adresse Matthieu, peuvent être ici fort sourcilleux sur ce point. Ou peut-être leur propre choix en faveur de Jésus les a-t-il divisés du reste de leur parenté, et cela les tracasse pour ces mêmes raisons culturelles profondes.

Mais voilà la bonne nouvelle, et la révolution : le choix en faveur de Jésus est affaire de foi, est affaire de cœur. Il est possible qu’à l’intérieur d’une même famille, les choix ne soient pas unanimes. Et alors ? Bien sûr, cela peut créer l’opposition ou la guerre : tous ne sont pas près à accepter cela. C’est pourquoi aussi Jésus réclame la préférence absolue : il faut l’aimer par-delà ([huper], qui donne notre « hyper ») toutes les autres relations. Autrement dit, être fidèle à son cœur plus qu’aux traditions établies dans sa famille. Cela n’est d’ailleurs possible que grâce à une originalité de l’Evangile : il s’agit d’une foi, bien avant d’être une religion, d’une affaire de cœur avant d’être une affaire de rite.

Notre contexte à nous est sans doute diamétralement opposé : nos enfants sont souvent plus éloignés que nous des rites religieux auxquels nous pouvons être attachés. D’où certaines lamentations. Il me semble pourtant que cette révolution évangélique opère toujours : elle nous invite à ne pas absolutiser les rites (fussent-ils proclamés « très sacrés » : mais justement, le sacré est une catégorie essentiellement humaine, pas évangélique), peut-être même à nous ré-interroger sur le cœur avec lequel nous les vivons, le sens que nous y mettons nous-mêmes.

Et la même révolution évangélique nous invite à considérer chacun des membres de notre famille distinctement, et selon les richesses et les options de son cœur, plutôt que selon leur participation à ce qui nous est peut-être cher. Acceptons d’être séparés, disjoints : après tout, l’humanité n’a-t-elle pas commencé à vivre et à donner vie quand l’humain (en hébreu, adam) s’est trouvé séparé, disjoint, en homme (en hébreu, ish) et femme (en hébreu, isah) ? L’unité familiale a quelque chose d’inattaquable, à quoi nul ne peut rien, et c’est d’avoir commune origine. Mais l’union dans la famille est le véritable objet d’un choix de chacun, d’où qu’il vienne et quelles que soient ses options : là est le bien précieux qui suppose d’abord reconnaissance de l’originalité de chacun.

Dimanche 25 juin : même pas peur !

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     Le passage d’aujourd’hui appartient au témoignage de Matthieu. Celui-ci construit son évangile avec une alternance de collections de faits et gestes de Jésus d’une part, et de longs discours (peut-être à leur tour collections de plus brèves prises de paroles) d’autre part, qui souvent les commentent et constituent avec eux un tout. Notre passage appartient à un long discours faisant suite à l’appel et l’envoi des Douze : « Il appelle à lui ses douze disciples : il leur donne autorité ([exousia] : le pouvoir, la faculté, la liberté de faire quelque chose) sur les esprits impurs pour les jeter dehors et pour guérir toute maladie et toute faiblesse« .

     Or un thème revient obstinément dans le passage présent, celui de la peur : « Donc ne les craignez pas [mè fobèthète]… Et ne craignez pas [Mè fobeisthe]…; craignez plutôt [fobeisthe]… Donc ne craignez pas [Mè oun fobeisthe]… » Vous avez reconnu la racine qui donne notre « phobie ». Voilà qui nous met face à nos peurs : l’évangile nous invite à les affronter. Et les Douze sont peut-être envoyés pour les jeter dehors.

     Le grec classique connaît deux verbes pour craindreavoir peur : [deidô], qui évoque la crainte raisonnée, l’art de prévoir ce qu’il vaut mieux éviter, et [fobéomaï], qui évoque la peur soudaine, instinctive, et qui est la forme passive du verbe [fobéo] signifiant « mettre en fuite ». Il s’agit donc ici ne ne pas être mis en fuite, de ne pas être saisis par une peur irrépressible et irraisonnée. On pourrait dire que la peur est tout de même nécessaire, qu’elle est un instinct de survie. Et c’est bien vrai : heureusement que nous avons cette capacité ! Mais il faut bien dire qu’elle appartient à une précarité de la vie : c’est quand la vie est menacée que la peur est nécessaire. Mais la peur gagne à être raisonnée, car elle épouse ce que nous appelons avec plus ou moins de justesse la vie : St. Augustin distingue la peur du conjoint infidèle, craignant que l’autre n’arrive, d’avec la peur du conjoint fidèle, craignant que l’autre ne s’en aille. Dans ce deuxième cas, le « tremblement d’amour » lui-même est beau, et profondément intérieur à l’amour même, tant que l’amour est en situation de précarité. Nous ne serons délivrés de cette précarité, et donc de toute peur, que par un « jugement dernier » : quand il sera déclaré devant tous et connu de tous que nous ne sommes pas au « paradis » par hasard, que ce n’est pas par erreur, méprise ou confusion que nous sommes heureux.

     Mais qu’est-ce qui nous fait peur ? Bien sûr, il y a ici une question très personnelle et très intime. Ce qui nous fait peur est propre à chacun et résulte sans doute de son histoire, de ses héritages aussi, des absences subies. Tout de même, il y a une peur diffuse et collective aujourd’hui dans nos régions, et c’est la peur de disparaître : on a peur de « perdre son âme », son identité et ses valeurs, on a peur de perdre la vie physique (attentat, mais aussi accident, entraînant la mort ou bien le handicap), on a peur de perdre son corps social, son image, sa réputation. Il me semble qu’il y a comme un mal-être diffus, où l’avenir même fait peur, parce qu’on ne croit plus vraiment qu’il soit une promesse de vie, qu’on craint plutôt qu’il ne nous entraîne vers la disparition de tout ce à quoi nous tenons.

     D’où ces attitudes collectives ambiguës envers l’avenir : on veut changer, parce qu’on n’en peut plus de ce climat lourd ; mais on redoute tout ce qui pourrait changer concrètement et fortement, parce qu’on n’a pas la force que donne une confiance, parce qu’on voit ce qu’on perd sans être du tout certains de gagner au change. Collectivement ou individuellement, l’instinct -la fuite !- est au repli sur soi. Même les appels au regroupement ou à l’unité, au repli sur une personne ou un groupe providentiels, sont marqués de cette ambiguïté, et c’est un aspect moins connu de l’épisode, déjà, de la Tour de Babel. Dieu en effet, pour protéger les hommes de la destruction introduite par la prolifération du meurtre, les a dispersés : ainsi dispersés, impossible de les tuer tous, il en restera toujours quelque part (on retrouve dans biens des films de science-fiction cette idée des survivants au massacre général). Mais par peur, les hommes veulent rester ensemble et construire une cité -et prendre la place de Dieu : forcément, s’ils voient en lui un ennemi…-. La confusion des langues les contraindra à cette dispersion, les protègera malgré eux. Ainsi de l’unanimisme, qui a peur des différences dans la Cité. Nous sommes en plein dedans.

     Il y a une autre peur, c’est la peur du manque. Au point qu’on finit par manquer d’essence à la pompe, du simple fait que tous ont eu peur de manquer d’essence et sont venus refaire le plein ! Manques matériels de toute sorte dont la peur nous fait surconsommer. Manques de sécurité même un seul instant qui nous fait perdre le sens du risque nécessaire à la vie : on se paralyse dans des règlements, on n’ose plus rien -quand St.Thomas d’Aquin définit la prudence : « oser, dans la sagesse de l’Esprit saint« . Manques de certitudes : il faut tout savoir, il faut tout dire, car il y a sûrement des complots cachés. Ce n’est pas qu’il n’y ait rien de vrai dans tout cela, bien sûr : mais la peur est mauvaise conseillère, la fuite instinctive déséquilibre encore plus les choses…

     Alors que nous dit l’évangile ? Devant qui ou quoi ne faut-il pas fuir ? « Donc ne les craignez pas… » Qui sont les ? Non pas « les hommes« , comme le dit notre passage d’aujourd’hui, mais ceux qui sont nommés au verset immédiatement précédent (un pronom se rapporte toujours aux sujets les plus dernièrement nommés) : ceux qui « appellent le maître de la maison Béelzéboul« . Allusion à un épisode antécédent, où Jésus a expulsé un démon, mais où certains témoins de la scène l’ont accusé de tenir ce pouvoir du démon lui-même ! De pactiser avec les puissances du mal en faisant semblant de le chasser : déjà une théorie du complot !!! Autrement dit : les durs de cœur qui refusent l’évidence, ceux qui s’en tiennent à leur système de pensée ou à leur idéologie, ne veulent pas en sortir. Il ne faut pas avoir peur de ceux-là. Pourquoi ? car « rien de caché qui ne sera connu ». La vérité finit toujours pas percer, sois tranquille. Mais ne l’attend pas sans rien faire : « Ce qu’à l’oreille vous entendez, clamez-le sur les terrasses« . Il est donc plus que recommandé de participer à la diffusion de la vérité. Ce qui suppose d’avoir pris le temps de la vérifier, pour se garder de diffuser l’erreur.

     De qui encore ne faut-il pas avoir peur ? « ceux qui tuent le corps » : les voilà nos fomentateurs d’attentats, nos déclencheurs de guerres, mais aussi nos empoisonneurs anonymes et puissants, qui abîment nos corps par leurs aliments frelatés ou leurs ingrédients perturbateurs. Il ne faut pas avoir peur non plus de ceux-là. Pourquoi ? « l’âme, ils ne peuvent la tuer ». Le mot « âme » est ici [psuchè], qui donne notre « psychisme ».  Autrement dit, tant que nous pouvons ressentir, réagir, nous ne sommes pas morts. Et sans doute est-ce ce qui est ici suggéré : ayons une « vie psychique », réagissons, approfondissons notre « vie intérieure », notre capacité à écouter nos réactions, nos sentiments, nos relations. Notre capacité à les nommer, et aussi à choisir de les investir ou non. Choisissons ici notre liberté : si nous nous laissions dicter nos sentiments, avec qui nous pouvons être en relation ou pas, alors nous laisserions tuer notre âme. Aucun pouvoir, fût-il religieux, ne peut s’arroger cette place, ou alors il « précipite dans la géhenne« .

     Surtout, la grande délivrance de la peur est donnée en conclusion : « Donc n’ayez pas peur : vous, vous l’emportez sur tous les moineaux« , dont on vient de dire que s’ils comptent pour rien aux yeux des hommes (« deux pour un as« , monnaie de base de cuivre : il en faut quatre pour faire un sesterce), chacun d’entre eux est pourtant l’objet d’une attention distincte de la part de « votre Père ». Oui, dans notre situation d’aujourd’hui, ce qui nous délivre avant tout de la peur quelle qu’elle soit, c’est bien l’amour inconditionnel de celui qui nous connaît comme personne et pourtant nous aime, qui s’émerveille silencieusement de ce que nous inventons, ne nous empêche ni de tomber ni d’être atteints, mais ne nous perd ni des yeux ni du cœur un seul instant. Comme l’écrit si bien s. Jean de la Croix, « l’âme vit plus là où elle aime que là où elle anime« . Etre aimé du Père ne nous met à l’abri de rien, mais nous délivre de tout.

Dimanche 18 juin : du pain.

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     Nous voilà toujours avec Jean l’évangéliste, mais dans un tout autre contexte que dimanche dernier. Il faut le rappeler, parce que le risque est grand, en entendant ainsi des passages à la suite les uns des autres, de reconstruire un autre évangile que celui qui a été écrit ! Et cela m’oblige à de longs préalables, dont je demande à l’avance pardon… Ceux qui n’en veulent pas peuvent sauter tout de suite les trois paragraphes suivants : liberté qu’offre l’écrit !

     Nous sommes donc ici  dans le cadre de la prédication de Jésus, et même du signe qu’il accomplit devant le plus grand nombre de témoins : la multiplication des pains. Où cela se passe-t-il ? Jean nous dit (comme les trois autres témoins) : « De l’autre côté de la mer de Galilée« . Cette précision n’a rien que de très naturelle chez les trois autres témoins, parce que ce qui précède se passe à Capharnaüm, en bordure du même lac. C’est plus surprenant chez Jean, où ce récit fait suite à un épisode situé à Jérusalem ! A vol d’oiseau, cela fait tout de même une bonne centaine de kilomètres. Mais le propos de Jean n’est pas tant de raconter une histoire, il est plutôt de sélectionner et méditer des moments plus révélateurs.

     Jésus a donc accompli un « signe » : il a nourri une foule immense (cinq mille hommes : cela veut dire entre vingt et vingt-cinq mille personnes, si l’on reconstitue le nombre de femmes et d’enfants à partir d’une population aujourd’hui dans une paroisse !) et cette foule a voulu le faire roi (c’est une des trois tentations, souvenez-vous : « dis à ces pierres qu’elles deviennent du pain« .). Jésus s’enfuit de l’autre côté de la mer pour échapper à ce destin, mais la foule le cherche et finit par le retrouver. Jésus leur fait remarquer que c’est un peu leur ventre qui les pousse à le chercher, et leur dit que l’œuvre de Dieu, c’est de croire « en celui qu’il a envoyé. »  Ils lui parlent alors de la manne, et Jésus va répondre avec un long discours, qui explicite le signe qu’il a fait. Ce sont des extraits de ce discours qui nous sont donnés aujourd’hui.

     Je dis bien des extraits, car le passage lu aujourd’hui est en fait un habile (mais est-ce vraiment habile, de faire cela ?) découpage : les premiers mots sont la fin d’une prise de parole de Jésus, privée d’ailleurs de l’opposition qui lui donne sens. Vient ensuite un nouveau questionnement des auditeurs, à vrai dire scandalisés. Puis une nouvelle prise de parole de Jésus, conclusive cette fois. Cette conclusion, Jean le précise après, est faite dans la synagogue de Capharnaüm. S’agit-il d’un nouveau lieu ? Il y a fort à parier que toutes ces paroles ne sont pas d’un seul tenant, ni même peut-être adressées tout-à-fait aux mêmes interlocuteurs, dans les mêmes lieux. On devine plutôt une foule encore sous le charme qui retrouve Jésus, s’adresse à lui et reçoit une première réponse; puis certains parmi les Juifs qui épinglent une de ses paroles et lui en font reproche, provoquant un nouveau développement peut-être dans un nouveau lieu. Et finalement, une affirmation très forte dans la synagogue.

     A la fin, donc, de son développement sur la manne, Jésus conclut : « Vos pères ont mangé dans le désert la manne, et ils sont morts. Tel est le pain descendant du ciel : qui en mange ne meurt pas ! Moi, je suis le pain vivant descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour l’éternité. Le pain que moi je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. » Jésus se désigne aujourd’hui comme pain. Voilà qui est surprenant.

     Oh, bien sûr, cela ne surprend peut-être plus, hélas, un bon catholique assidu qui voit tout de suite le pain eucharistique. Je me permets deux remarques. L’une est un souvenir d’un vieux prêtre, qui disait à propos de l’eucharistie : « Je n’ai aucune difficulté à croire qu’après la consécration, ce soit bien le corps de Jésus; j’ai en revanche une vraie difficulté à croire qu’avant celle-ci, ce soit du pain ! » Quand les symboles deviennent trop symboliques. Deuxième remarque : Jean situe ce discours bien avant l’arrestation de Jésus et la dernière Cène (où le signe qu’il développe est d’ailleurs le lavement des pieds).

     De quoi parle Jésus, pour se désigner « pain » ? Il parle évidemment de quelque chose qui se mange. Mais de quoi ? Le mot grec est ici [ho artos]. Classiquement pourtant, le pain c’est [ho sitos] qui désigne d’abord le blé et toute espèce de céréales, mais aussi celles-ci moulues, et par suite toute farine et le pain lui-même. Et de là toute nourriture : le parasite est celui qui prend sa nourriture chez les autres. Mais [sitos] reste précis, alors qu’un autre mot, [trophè], désigne la nourriture en général. [artos], ici,  est encore beaucoup plus précis, il désigne la pain de froment ou d’orge : c’est d’ailleurs le mot que nous avons dans la prière du « Notre Père ». Le pain que Jésus revendique être, c’est un pain « technique », c’est celui qui requiert un savoir-faire particulier, c’est le pain que l’on apprend à faire, résultat final de toute une chaîne d’actions humaines, mais aussi le pain que l’on met en offrande dans le temple.

     Jésus l’oppose à la manne de Moïse, qui n’empêchait pas la mort au bout du compte. Elle l’empêchait pourtant : c’est même pour cela que le peuple avait supplié Moïse, parce qu’il pensait qu’il allait mourir dans le désert, et Moïse à son tour avait supplié Dieu. Dieu avait envoyé d’abord un vol de caille, puis au matin, le peuple avait trouvé par terre une sorte de croûte, un miel végétal, qu’il avait ramassé, et dont il s’était nourri, et cela pendant quarante ans.

     Moïse s’est tourné vers Dieu qui a fait surgir de la terre une nourriture pour son peuple. Dieu s’est montré provident et éducateur : il a soutenu la marche et la vie de son peuple pendant toute son itinérance. Jamais il ne leur a donné l’opulence, jamais il ne les a comblé (contrairement à un vocabulaire pseudo-mystique très contemporain), mais toujours il les a nourri, toujours il leur a assuré le nécessaire. Ils ont manqué de bien des choses, mais il a fait en sorte qu’ils vivent assez pour avancer. Il dépendait cependant d’eux d’oublier les nourritures opulentes de l’Egypte et de tourner leurs cœurs à celui qui les soutenait. Ce qu’ils ne firent pas, à de rares exceptions près.

     Donc ils ont mangé la manne « et ils ne sont pas morts » !? Si, ils sont morts, mais pas du fait du pain. Ils sont morts de leur infidélité. L’alliance proposée, donnée par Dieu, la communion de vie avec lui, a toujours connu cet échec du côté du pôle humain. Pour que réussisse et fonctionne l’alliance que Dieu donne et veut depuis le début, il faudrait un pôle humain fidèle. Le pain que Jésus propose, la nourriture dont il veut soutenir son peuple, c’est une nourriture qui ne soutienne pas seulement sa marche mais assure sa fidélité, de sorte que le peuple soit établi définitivement dans la communion de vie avec son créateur : « Tel est le pain, celui qui est descendant du ciel, afin que celui qui en mange cette fois ne meure pas.« 

     L’insistance sur la « descente » du ciel fait écho à un passage précédent : « Nul ne monte au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le fils de l’homme » (Jn.3,13). C’est ici une insistance sur l’étroite et unique communion de vie que Jésus seul peut apporter : s’il descend du « ciel », c’est pour y faire « monter ». Elle ne contredit pas que ce pain soit en même temps un produit : plus que la manne, produit extraordinaire de la nature, le pain [artos] est un produit de « la terre et du travail des hommes ». Jésus se revendique tel. Il assume tout ce qui fait notre monde, nous avons tous des raisons de nous reconnaître en lui, et c’est ainsi aussi qu’il est l’authentique pôle manquant de l’alliance, parce qu’il nous représente tous, nous « récapitule » tous.

     « Moi je suis« , [egô eimi], le pain [ho artos], le vivant [ho dzôn], le qui descend du ciel [ho ek tou ouranou katabas] ». Mais alors que veut dire le manger ? Les auditeurs vont justement se troubler et se scandaliser de cette injonction cannibale. Oui, que veut dire manger ? Il me semble que manger, c’est au fond assimiler. C’est un processus long par lequel une réalité est transformée en une autre réalité qui en vit, qui en grandit. Tout vivant est agressif à son milieu, qu’il transforme en se l’assimilant. Quand il ne le fait plus, c’est qu’il est mort et c’est lui qui est transformé et assimilé par son milieu. Et c’est toujours le « plus fort » qui assimile le « moins fort » : la pâquerette assimile ce qu’elle trouve dans le sol et en fait de la pâquerette. Le mouton assimile les pâquerettes et en fait du mouton. Nous assimilons le mouton et en faisons Denise ou Agénor. Assimiler c’est rendre substantiellement semblable : les deux mots ont la même racine.

     En nous disant qu’il est le vivant, Jésus revendique aussi d’être « plus fort » dans ce travail d’assimilation : c’est lui qui va nous rendre semblable, alors même que c’est nous qui le mangeons. Et le « manger », c’est donc d’abord cela : vouloir entrer en communion de vie avec lui, se raccrocher à sa fidélité -la seule véritable dans l’alliance avec Dieu. Non ce n’est pas d’abord manger physiquement une « pastille » de pain fût-elle consacrée : c’est s’ouvrir éperdument le cœur à son offrande au Père : « et le pain que je donnerai est ma chair pour la vie du monde« . Par lui, avec lui, en lui, se faire pour…

Dimanche 11 juin : aimer le monde.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     [houtôs gar ègapèsen ho théos ton kosmon], « car Dieu a à tel point aimé le monde« . Cette seule phrase, ce seul bout de phrase, pourrait nous suffire. Dieu, le monde, l’amour. Mais peut-on bien aimer le monde ? Le monde tel qu’il est est-il vraiment aimable ? Apprenons, car Dieu, lui, l’a aimé.

     C’est même [ho théos], « le Dieu » : tel est le vocable que Jean utilise dès le prologue de son évangile pour parler de celui vers qui est tourné, orienté, élancé le « Verbe »: « Au commencement était le Verbe et le Verbe était élancé vers le Dieu, […] ». Le Verbe est celui qui, un avec Le Dieu, s’en distingue pourtant et devient chair pour nous L’expliquer, Le révéler.

     [ho théos], « le Dieu » : en grec comme en français, l’article défini a ce sens de distinction, et un peu d’emphase. Ce Dieu-là. Dieu comme il est, dans sa manière unique et incomparable. Il y a des « dieux » indifférents, comme un grand clou auquel les choses sont suspendues. Ou encore dans leur univers à eux. Il y a des dieux qui règnent, qui dirigent, qui jugent. Celui-là aime.

     [ègapèsen], « il a aimé« . En grec, il y a trois mots pour dire l’amour. Il y a [erôs] qui évoque l’amour passionné, le désir des sens. Il ne faut pas le mépriser : chez les Grecs, c’était un dieu, et un dieu distinct d’Aphrodite. Aphrodite est la déesse de l’amour qui séduit, de l’instinct sexuel; Erôs est le dieu d’un amour plus intérieur,  qui vient du cœur. Mais bien sûr, et c’est plutôt bien observé, ces deux divinités agissent souvent ensemble. Tout de même, dans la Théogonie d’Hésiode, Erôs est une des cinq divinités primordiales, et c’est grâce à lui que les premières unions engendrent toutes choses du chaos.

     Donc, il y a l'[erôs]. Mais il y a aussi la [filia], que nous retrouvons dans bien des mots français : philatélie, aquariophile, etc… . Cet amour-là évoque plutôt la vive amitié, le penchant pour, l’affection. Et puis il y avait en grec un vieux mot, [agapè], qui avait évoqué plutôt la préférence ou la satisfaction, mais qui était tombé en désuétude et qui n’était plus employé. Paul et Jean vont s’en saisir : quelle aubaine, un mot pour dire l’amour mais qui est comme vidé. On va pouvoir le remplir ! Et le remplir comme on veut, avec du neuf !

     Ainsi, ce Dieu [ègapèsen], « a aimé« . Il a aimé d’une manière nouvelle, ni [erôs] ni [filia], comme on n’a pas idée. Il a aimé, pas par instinct, pas par désir (car au fond, le désir se recherche soi, ramène à soi). Il a aimé, pas d’une simple affection. Il a aimé, et il faut dire comment, si l’on peut; il faut dire à quel point, si c’est possible; il faut dire ce que l’on entend par là, si l’on trouve les mots. « a aimé » : le temps peut étonner. En grec, il s’agit d’un temps particulier qui n’existe pas en français, et qu’on appelle l’aoriste. Ce temps ne nous fait pas assister à une action en train de se dérouler : « Dieu était en train d’aimer, quand…. » Non, il donne la mention sèche d’un fait historique, avéré. Il exprime aussi une vérité générale, ce qui a toujours été et sera toujours. La phrase qui nous occupe est comme une maxime, un proverbe : elle énonce ce qui a toujours été.

     Et le monde ? [ton kosmon]. En grec, [kosmos] c’est l’ordre, la convenance, l’organisation. C’est aussi la parure, l’ornement. Et c’est aussi le monde, l’univers connu que nous habitons : parce qu’il est admirablement ordonné et réglé, et parce qu’il est beau. Quand nous nous émerveillons de voir comme la nature est belle, comme les choses s’enchaînent, comme il y a des inventions convenables chez les bêtes comme chez les plantes, nous admirons un [kosmos]. On voit au passage ce que nous saccageons quand nous déréglons la planète ou la polluons : elle devient moche et déréglée, elle n’est même plus un monde.

     Mais le monde n’est-il que beauté et harmonie ? Il y a aussi des horreurs, des choses qui nous font frémir. Il y a des catastrophes, des éruptions, des raz de marée; il y a des maladies, des épidémies, des famines; il y a des jalousies, des vols, des mensonges, des guerres. Jean n’ignore pas cela, et il emploie aussi le mot [kosmos] dans un sens moins admiratif, et lorsque Jésus prie son Père juste avant son arrestation, il dit à propos des disciples : « Je leur ai donné ta parole, et le [kosmos] les a pris en haine, parce qu’ils ne sont pas du [kosmos] comme je ne suis pas du [kosmos] » (Jn.17,14).

     Mais Dieu a aimé le monde, il l’a aimé ainsi, il l’a aimé à tel point. A tel point que ? C’est la question essentielle, et Jean a mis le mot « à tel point » en tête de phrase, [houtôs], car c’est surtout cela qu’il veut nous dire.

     Il a aimé le monde à ce point que [ton uion ton monogénè edôken] : le fils l’unique-engendré, il l’a donné. On pense immanquablement à Abraham : tu veux montrer à Dieu ton amour ? Ta fidélité ? « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, et va sur la montagne que je t’indiquerai » (Gn.22,2). Chaque précision sonne terriblement, comme si la cœur était arraché tout entier à chaque fois. Ton fils. Tu n’en as qu’un. Tu l’aimes. C’est Isaac. Va ! Mais Dieu ne laissera pas un homme lui faire cet holocauste, ce n’est pas ce qu’il veut, « c’est la miséricorde que je désire et non les sacrifices » (Os.6,6). Mais lui ne voudra pas nous aimer moins, il nous donnera « le fils, l’unique« . Voilà l'[agapè], l’amour neuf pour lequel il faudrait un mot neuf.

     Dieu, son fils, le monde. Voilà un triangle inédit. Le fils, Jésus, c’est la nouveauté de l’amour de Dieu pour le monde. Ou plutôt, c’est la seule raison de parler d’un amour de Dieu pour le monde. Le but, c’est que le monde vive, d’une vie nouvelle là aussi, de la vie que « le Dieu » et son fils s’échangent, de la vie qui circulent entre eux. Ce que Jean appelle [dzôèn aiônion], « la vie éternelle« .  Il s’agit bien de vie. Car Dieu n’a pas envoyé le fils dans le monde « afin de [krinè] le monde, mais afin que le monde soit [sôthè] par lui« . Juger, [krinè], non : le jugement c’est la mort. Juger, c’est trancher, c’est séparer, c’est diviser. Salomon avait ordonné cela pour le seul bébé restant entre les deux femmes, le trancher. Dieu ne veut pas trancher, il veut rassembler, il veut sauver, [sôthè]. Mais le verbe est passif ici : il veut pour le monde qu’il « soit sauvé« .  Ce n’est pas actif, c’est passif. Ce ne sera pas une action, ce sera une passion.

     Croire cela , c’est s’ouvrir à la vie qu’un Père (puisqu’il a un fils) et un fils ont en commun et qui circule entre eux. La foi, c’est cela : vivre d’une relation. Ce n’est pas, Dieu merci !, une accumulation de préceptes et d’observances. C’est vivre, c’est s’ouvrir à la vie. C’est entrer dans une relation, c’est se laisser habiter par une relation. Choisir d’être comme un temple où un Père et un Fils s’aiment.

     Le monde, c’est important de l’aimer, et de l’aimer de cet amour neuf. J’entends, parfois avec épouvante, diverses générations avoir pour le monde le vocabulaire de la méfiance, du rejet, de la condamnation. Ce n’est pas cela, Jésus. C’est même le contraire. Non pas juger le monde, mais vouloir qu’il soit sauvé. Bien sûr que notre époque n’est pas parfaite ! Bien sûr qu’il y a des masses de choses à changer ! Bien sûr qu’il y a des chantiers fantastiques ! Mais Dieu qui connaît bien le monde commence par l’aimer. L’aimer d’un amour neuf. L’aimer au-delà de toute mesure. Comment changerions-nous nous aussi quelque chose dans le monde, dans notre humanité, chez les hommes de notre génération, si nous ne commençons pas par les aimer ? Les regarder d’un regard neuf ? Refuser de les juger ?

 

Dimanche 4 juin / Pentecôte : se laisser interrompre.

Lire le texte des Actes des Apôtres sur le site de l’AELF

     Une fois n’est pas coutume, je choisis de m’arrêter sur le texte des Actes de Apôtres. Il faut dire que l’évangile est le même que celui du deuxième dimanche de Pâques. Et puis les Actes sont le deuxième volet d’une seule œuvre : Luc a construit une œuvre en deux tomes, le premier (l’évangile selon s. Luc) qui achemine vers la Pâque de Jésus, le second (le livre des Actes des Apôtres) qui en découle.

     Ainsi, « dans l’accomplissement du jour de la Pentecôte ils étaient tous ensemble dans un même lieu« . Luc situe cet évènement au moment d’une fête religieuse juive, celle de la Pentecôte, là où Jean situe le même évènement au soir de la résurrection de Jésus. La force du choix de Jean, c’est de manifester clairement que l’Esprit est donné par Jésus ressuscité, et qu’il est l’Esprit même de sa résurrection. Luc se rattache à Chavouot, la « Fête des Semaines » qui suit Pessah, la Pâque.

     Cette fête se déroule une semaine de semaines, soient quarante-neuf jours, après la Pâque :  le septième jour est celui du « repos de Dieu », c’est à dire d’une autre action de Dieu, postérieure à l’action créatrice, un acte qui finalise en quelque sorte l’œuvre créée. Une « semaine de semaines », c’est une sorte de jubilé, une sorte d’aboutissement par excellence. Du reste, Chavouot trouve son origine dans une fête agraire des moissons : il y a là un beau jeu de correspondances, les moissons étant aussi un aboutissement, pour le fruit porté comme pour les cultivateurs. Enfin, Chavouot va de plus en plus s’identifier avec la Fête de l’Alliance, la fête du don de la Loi au Sinaï, aboutissement aussi du peuple sorti d’Egypte pour servir Dieu sur la montagne. Le choix de Luc, c’est donc de suggérer l’Esprit comme le Fruit par excellence du mystère pascal, comme l’aboutissement de la créature, comme la Loi Nouvelle enfin.

     Les disciples sont ce jour-là en groupe, ensemble [homou] du moins. « Dans un même lieu » n’est peut-être pas une traduction exacte : [epi to auto] veut seulement dire « sur la même chose » ou « jusqu’à la même chose« . Mais peut-être cela suggère-t-il qu’ils sont appliqués à ce qui leur est propre ? Qu’ils trouvent leur appui dans cet « ensemble » ? On imagine des regards concentrés autour de la même table, vers le même point. En tous cas, cet état durable, capable de s’auto-perpétuer, est troublé par un [afnô], « soudain » : une intervention inattendue et ponctuelle vient troubler ce bel ordonnancement fait pour durer autant qu’il peut. Cela vient [ek tou ouranou], « depuis le ciel« , et non plus seulement depuis le sommet de la montagne où Moïse s’était rendu pour recevoir de Dieu les tables de la Loi. Il va falloir lever les yeux.

     Ce qui advient, ce que perçoivent les disciples, est d’abord [èchos], un bruit, un « son » : le mot est employé pour évoquer le son d’une flûte, d’une source, éventuellement le son d’une voix (mais pas la voix elle-même, qui se dit [fônè]), ou encore un bourdonnement. Ce n’est pas un son très violent, on le voit : pour cela, il y a un mot très voisin, [èchô], qui donne son nom à la nymphe Echo et à notre écho qui se répercute dans les vallées. Ce mot-là convient pour le son de la trompette, pour le cri de douleur, pour le grondement qui se répercute, ou encore pour… la rumeur. L’Esprit est d’abord perçu comme précis, doux, clair. Il n’est ni dans la répercussion, ni dans le volume, ni dans le dégât.

     Une comparaison est toutefois utilisée immédiatement après par Luc : [ôsper feroménès pnoès biaias]. [pnoè] c’est le souffle, la respiration. [feroménès], qui fait immanquablement penser aux phéromones, évoque l’idée d’être porteur de quelque chose. [biaias], c’est l’idée de violence; mais peut-être faut-il évoquer également l’idée de force vitale, [bias], qui en est peut-être à la racine ? Ainsi donc, le « son clair » est comparable à un souffle vital ou porteur d’une extraordinaire force vitale. Du reste, cela « remplit la totalité de la maisonnée où ils étaient assis. » Si le souffle puissant et doux évoque la brise de la rencontre d’Elie au Sinaï, cette ampleur évoque maintenant la consécration du Temple de Salomon, que la nuée sombre remplit au point que nul ne peut y tenir et que tous doivent sortir.

     Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises : « se fait voir à eux [diameridzomenai glôssai] : des langues-en-train-de-se-partager-de-côté-et-d’autre« , et ces langues sont « comme le feu« , et elles « s’assoient » sur chacun de ceux qui sont assis. Le signe est complexe, peut-être autant que la vision inaugurale du prophète Ezéchiel, même s’il faut moins de temps pour la dire. Un son, comparé à un souffle vital, qui remplit et dans lequel se font voir des langues se partageant, elle-mêmes comparables au feu. On a du mal à se représenter. Et si c’était l’effet recherché ? Si Luc voulait nous perdre, en faisant appel à de nombreuses images, pour que nous ne puissions plus nous attacher à une seule ? S’il voulait nous faire sentir que notre imaginaire n’appréhenderait jamais l’Esprit ?

     En tous cas, « ils sont tous, [pantes], remplis de l’Esprit saint« . Avec un double effet : ceux qui étaient dans la maison se mettent à parler en toutes sortes de langues et sont poussés à sortir. Ceux qui étaient hors de la maison sont poussés à venir et comprennent qu’on leur parle dans leur langue maternelle. Le « tous » ne connaît manifestement pas de limite, même si tous n’agissent pas semblablement : grâce à quoi, d’ailleurs, il y a rencontre ! Et « remplis » ne signifie manifestement pas que l’Esprit s’enferme, se fait contenir, mais plutôt qu’il prend souverainement place, en se donnant lui-même en sa plénitude, sans retenue.

     Si j’en reviens aux significations de la fête religieuse juive lors de laquelle Luc situe l’événement, on peut voir là comme une vision idéale de l’humanité dans son aboutissement : les hommes pris par l’Esprit, poussés à la rencontre les uns des autres, tous habités par le même Esprit créateur de diversité. Les hommes arrachés à leur [epi to auto], à leurs petites occupations qui les rassurent, à leurs petites affaires entre quelques uns.

     Au moment où le chef de l’une des plus grandes nations du monde annonce qu’il retire son pays d’un accord international dont le but est la survie de l’humanité entière et de sa planète, dans la diversité qui conditionne la vie, il y a là l’occasion d’une belle réflexion. Nos « petites affaires », aussi lucratives soient-elles, sont peut-être bien au détriment du bien commun, c’est-à-dire aussi de nous mêmes ! Laissons-nous interrompre, soudain. Pour construire dans l’Esprit saint, pour travailler nous aussi à l’avènement d’une humanité renouvelée, usons d’un parler doux et clair, porteur de souffle vital, d’un parler qui puisse reposer sur chacun. Et puis aussi, sortons (de nos manières de voir, de nos habitudes de penser ou de nous comporter) et parlons à chacun un langage qu’il puisse comprendre : pas à cause du brillant de nos explications mais parce que nous aurons fait l’effort de le comprendre. Et puis encore approchons-nous et écoutons ce que chacun a à dire, écoutons ce qu’il nous dit en langue maternelle, cette langue de douceur et d’amour qui fait naître à la vie, cette langue qui parle au cœur.

Dimanche 28 mai : action de grâce

Lire le texte de l’evangile sur le site de l’AELF

     Voilà aujourd’hui le début d’un passage magnifique, ample, pas toujours simple, de l’evangile selon saint Jean, passage qu’on désigne souvent par le titre de « Prière sacerdotale ». Après le long discours-testament que Jean met dans la bouche de Jésus, il y a cette grande prière qu’il met encore dans la bouche de Jésus.

     Il est difficile de penser que Jésus, adepte d’une part de l’éloignement et de la solitude pour prier, d’autre part de la prière brève, ait prononcé des mots aussi difficiles, aussi longs et devant d’autres personnes -sans compter la difficulté pour l’auditeur à  les retenir ! A vrai dire, je ne crois pas du tout que l’auteur de ce passage soit, pour autant, un faussaire : sans doute n’a-t-il jamais même pensé que ses lecteurs seraient naïfs et croiraient à une transcription ! Les premiers lecteurs de cet évangile n’étaient pas dupes, ils savaient bien que l’auteur racontait avec ses mots à lui, de manière à faire réfléchir.

     Non, Jean veut plus probablement nous dire qu’avant son arrestation et sa passion -car nous sommes juste à ce moment-, Jésus n’a plus que son Père et que c’est en se tournant vers lui qu’il donne sens à tout ce qui va suivre. Alors lisons-le nous aussi dans cette même perspective, celle d’entrer dans l’intimité de Jésus, de chercher comment lui-même aborde sa passion, sa mort, sa resurrection, son ascension et le don de l’Esprit : car c’est tout cela ensemble, le mystère pascal, et c’est de tout cela qu’il est ici question. Et cela trouve tout son sens, lu et médité entre Ascension et Pentecôte.

     Ce que je trouve d’abord remarquable, dans ce passage, c’est le dialogue. C’est un paradoxe de dire cela, puisque seul Jésus parle : et pourtant ce n’est pas un monologue, il ne se parle pas à lui-même : il parle à son Père. Mieux encore, il lui répond. Tout au long de ce texte, il se situe comme celui qui répond, laissant à son Père la place de celui qui prend l’initiative, de celui qui fait en premier. C’est là une attitude à laquelle nous sommes nous-mêmes invités : « Dieu fait, l’homme est fait », écrira plus tard saint Irénée.

     C’est une attitude d’action de grâce : le Père donne, le Fils (et nous en lui) accueille le don, et son accueil est d’en faire quelque chose d’orienté vers le Père, Il me semble que cette attitude est d’une brûlante actualité, car elle est la seule barrière contre tout fanatisme -ce dont nous crevons littéralement ! Le fanatisme prétend toujours « faire pour Dieu », et ce, quelque soit le nom donné à Dieu. On prétend le défendre, défendre son honneur, que sais-je encore ? Mais : qu’est-ce que tu pourrais bien « faire » pour Dieu, quand c’est lui qui fait tout pour toi !

     Ici, Jésus commence par demander : « Père, glorifie ton fils, afin que ton fils te glorifie. » Ce que veut dire « glorifier » n’est pas si important dans un premier temps : ce qui compte d’abord, ce que l’on remarque, c’est l’usage du même verbe. Ce que Jésus veut « faire » pour son Père, il faut d’abord que le Père le fasse pour lui, sans quoi rien n’est possible ! Le désir peut bien être du côté de Jésus, mais l’initiative ne peut venir que du Père. Voilà une belle (et combien coûteuse !) purification du désir.

     Le désir peut s’exprimer, et même il est bon qu’il soit exprimé, mais comme un désir conditionné : il est retenu dans son accomplissement car il ne veut être qu’action de grâce. Alors il va attendre. Attendre et scruter l’initiative du Père, prêt à s’y conformer, c’est-à-dire prêt à vivre avant tout de cette intitative, plus que de son désir à soi.

     Et le dialogue s’explicite : « Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur toute chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donné. » Le Père a donné : un pouvoir et des personnes. En réponse, Jésus veut donner la vie à ces dernières. Et pour cela même, il attend : il attend d’être « glorifié« . Le Père a déjà donné, on pourrait penser que maintenant Jésus peut donner à son tour. Eh bien non ! L’attitude d’action de grâce, de réponse, se conforme encore à une initiative du Père, au « tempo » du Père.

     Et c’est pour cela qu’il se « consacre » lui-même, qu’il se livre à l’instant suprême et imminent, aussi terrible soit-il. Donner la vie à ceux que le Père lui a donné, cela va être livrer sa vie entre les mains de ceux qui le condamnent et prétendent lui prendre sa vie. Ce n’est pas « glorieux », mais plutôt lamentable. Mais c’est le choix du Père, dans sa non-intervention souveraine, et Jésus s’y conforme en tout.

     L’action de grâce, on l’a compris, n’est pas une option, un moment de la prière. C’est l’attitude fondamentale de Jésus, qui se dit en grec « eucharistie ». Elle est de toutes la plus coûteuse, mais elle est aussi la plus authentique. Elle requiert l’attention la plus ouverte pour ne rien laisser perdre de la moindre initiative du Père. Elle requiert aussi le renoncement le plus grand : ne rien faire dont le Père n’ait pas d’abord eu l’initiative -et Jésus lit ces initiatives dans le déroulement des événements, aussi noirs soient-ils. L’action de grâce est une conversion.

Dimanche 21 mai : comment demander ?

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, fait directement suite à celui de dimanche dernier. Il est précieux de pouvoir suivre un texte dans l’ordre où il a été écrit, car cela en respecte bien plus la pensée et produit l’effet voulu chez le lecteur. S’imaginer que l’on puisse prendre un grand texte, le morceler puis mettre les passages dans n’importe quel sens est tout de même léger. Saint Irénée faisait remarquer, au II° siècle où il écrivait, qu’on pouvait, avec les mêmes tesselles, recomposer une mosaïque en un tout autre visage : il parlait ainsi de l’hérésie.

     Mais qu’importent ces considérations annexes.  Pardonnez-moi, pour bien situer le texte d’aujourd’hui, il faut que je nous raccorde à celui de la semaine dernière, et notamment à la fin, dont je n’avais pas fait état.

     En appelant à croire en lui, Jésus venait d’évoquer la demande : « Ce que vous demanderez en mon nom, c’est cela que je ferai, afin que soit glorifié le Père dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en mon  nom, je le ferai moi-même. » La répétition donne un peu le tournis ! Mais on voit bien deux formulations parallèles, encadrant un but énoncé. Le but : « afin que soit glorifié le Père dans le Fils. » Il me semble que cette « gloire », il nous faut en chercher la signification dans la notion hébraïque du [kabôd] : c’est ce que Dieu manifeste de lui-même -car Dieu lui-même ne se laisse pas voir-, et c’est conjointement ce qu’il accomplit dans l’histoire des hommes et qui oriente celle-ci. Le mot a été étymologiquement rapproché de celui de « poids » : la gloire, c’est comme un poids, notion physique fort mystérieuse car elle inclut une présence mais aussi une force entraînante relevant de l’attraction liée à cette seule présence. Au centre et au bout, donc, de ces demandes auxquelles Jésus nous invite, il y a l’idée que le Père « ait du poids » dans (en grec :[én]) le Fils.

     Et de fait, ces demandes sont à chaque fois assorties d’une précision ou d’une condition : elles sont faites [én tô onomati mou], « en mon nom« . Toujours le même [én], dans. Jésus s’engage à faire ce que nous demanderons « en son nom« , et c’est si l’on demande « en son nom » qu’il fera lui-même. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de nom, apparemment si déterminante ? Difficile à dire, tant il y a là de richesse, je me bornerai à quelques remarques.

     Pour commencer, nommer une chose c’est l’accueillir dans son univers et pour ce qu’elle est : c’est ainsi que le premier homme à qui Yahvé-Dieu amène les animaux qu’il vient de créer (cf. Gn.2,19-20) les nomme, mais sans trouver ce qui fera qu’il ne soit plus seul -ce que Dieu ne jugeait pas bon ! Et quand le Même lui amène la femme après l’avoir formée, l’homme dans un cri de joie lui donne un nom, « femme » (en hébreu, [isha]),  pour l’accueillir comme celle qui est « à la fois semblable et opposée à lui« . Et il faut remarquer qu’au passage, l’homme a lui-même changé de nom. Seul, il est [adam], l’homme ou l’humain au sens générique. Mais avec la femme, il est devenu [ish], dont vient le nom [isha], comme un couple masculin-féminin. Ainsi, ce n’est pas la femme qui vient de l’homme, mais tous deux adviennent d’une séparation puis d’une rencontre. Ainsi aussi, le nom dit et fait la place d’une réalité dans un univers.

     Mais le nom, c’est aussi et par là-même le secret, le mystère d’un être. Quand le père de Samson demande son nom à l’ange qui lui annonce un fils, celui-là lui refuse : « Pourquoi t’informer de mon nom ? Il est merveilleux. » (Jg.13,18). A l’inverse, le gage unique que Dieu donne à Moïse au buisson ardent, c’est la révélation de son nom pour toujours, assorti de la charge de sanctifier ce nom (c’est-à-dire de manifester au monde que Dieu est « l’autre ») : « Je suis qui je suis » (Ex.3,15). Un nom unique qu’aucun peuple n’emploie, un nom aussi qui dit l’impossibilité de nommer Dieu, car nommer c’est aussi comparer, et à qui pourrait-on comparer Dieu (cf.Is.46,5) qui est unique, non seulement numériquement, mais surtout « unique en son genre » comme dit l’expression.

     On le voit : demander quelque chose « en mon nom » ou « dans mon nom« , c’est se situer dans l’univers et le point de vue de Jésus, mais aussi dans son mystère inépuisable. Jésus ne nous donne pas une recette magique pour que nos demandes aboutissent : ce serait l’acte magique par excellence, la réalisation ultime de nos appétits de puissance. Non, il nous invite à une conversion, à un changement de point de vue. Demander, c’est d’abord se convertir. Mais si nous épousons son propre point de vue, nous nous situons dans la perspective de ce qu’il fait. Et il peut nous certifier quant à l’objet de nos demandes : « Ce que vous demanderez en mon nom, c’est cela que je ferai ». Autrement dit, une fois que vous avez adopté mon point de vue, vous demanderez cela-même que je veux faire. Et il peut aussi  nous certifier quant à l’acteur : « Si vous me demandez quelque chose en mon  nom, je le ferai moi-même. » Autrement dit, une fois que vous avez adopté mon point de vue, si une demande vous vient, sachez que c’est justement ce qui me tient à cœur et que je suis en train de faire.

     Mais alors, comment avoir avec lui une telle proximité ? Comment être ajusté à lui en fait, et non par illusion ? Car l’illusion est le grand écueil de la vie spirituelle… Jésus énonce deux conditions, et c’est justement le début de l’évangile d’aujourd’hui (enfin ! me direz-vous…) La première : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. » Quelques instants auparavant, dans le même discours d’adieu, il a dit : »Je vous donne un commandement neuf : aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. » Alors, première condition pour changer de point de vue et adopter celui de Jésus : vivre dans un amour mutuel comparable au sien.

     Deuxième condition : « Et moi j’interrogerai le Père et un autre paraclet il vous donnera, afin qu’il soit avec vous en vue de l’éternité, l’Esprit de la vérité, celui que le monde ne peut recevoir parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure chez vous et il sera en vous« . A propos de nos demandes, Jean a mis dans la bouche de Jésus le verbe [aitéô], qui veut dire demander quelque chose, pour soi ou pour quelqu’un d’autre. Pour lui-même, c’est un autre verbe que Jean met dans la bouche de Jésus, [érôtaô], qui veut dire demander au sens d’interroger, et qui devient demander avec prière, avec insistance.

     Surtout, s’il dépend de nous de vivre dans l’amour mutuel, il faut un autre pour épouser totalement le point de vue de Jésus, un autre « paraclet ». Le [paraklètos], c’est quelqu’un qui ne se substitue pas à vous, mais qui vous accompagne, qui vous encourage par sa présence, qui vous fortifie, qui vous conseille. Dans le droit français, c’est un peu celui que vous avez le droit de prendre avec vous quand vous êtes convoqué par votre chef pour un entretien décisif : vous pouvez parler avec lui, il peut vous parler, il peut poser des questions au chef, etc.

     Ce rôle, c’est jusqu’à présent Jésus lui-même qui l’a tenu auprès des disciples, il a été le premier « paraclet ». Mais il s’en va, et il va envoyer « un autre« paraclet. Mais il n’est pas un autre au sens d’une deuxième aventure, qui s’ajouterait à celle vécue avec Jésus. Si les disciples le connaissent, c’est parce qu’ils se sont accoutumés à lui en côtoyant Jésus, et c’est comme cela qu’il demeure déjà « chez eux » ou « à côté » d’eux. C’est l’Esprit même de Jésus, autrement dit l’intimité même de Jésus. Côtoyer Jésus prépare à recevoir son Esprit, et enseigne aussi à le reconnaître. La nouveauté, c’est qu’ « il sera en vous« , toujours et encore le même [én], dans. La voilà, l’intimité de Jésus, son mystère, son nom partagé.

     Le don en sera sans retour, les dons de Dieu sont de vrais dons. Il sera donné pour nous faire entrer dans l’éternité (c’est la particule [eis], indiquant le mouvement qui fait entrer, qui est encore employée ici). Ce don fait la différence, il fait ce que nous mêmes ne pouvons pas faire : nous mettre « dans le nom » de Jésus. C’est grâce à lui que nos demandes ne sont plus des actes de puissance pour faire advenir nos volontés, mais qu’elles se convertissent dans le point de vue, dans l’univers, dans le mystère personnel de Jésus : qu’elles visent que le Père « ait du poids ».

     Car en vérité, il semble que Dieu le Père ait peu de poids. Combien de choses se passent, dans le monde, qu’il n’a pas voulues et ne veut toujours pas ? « Que ta volonté, enfin, soit faite sur la terre, comme elle l’est au ciel« .

Dimanche 14 mai : aller vers le Père.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Jésus a lavé les pieds de ses disciples, et puis il a entamé un grand et vaste échange avec eux, comme un testament. Il leur a dit que là où il allait, eux-mêmes ne pouvaient cette fois aller avec lui, et il leur a laissé à cet instant même le commandement nouveau : « De même que je vous ai aimé, ainsi aimez-vous les uns les autres » (Jn.13, 34).

     Cela les trouble, bien sûr et comment non ? Voilà plusieurs années qu’ils le suivent partout, il les a même appelés pour cela ! Il leur dit maintenant : stop, l’histoire s’arrête ici. C’est violent. D’autant plus violent qu’à Pierre, qui l’assure qu’il le suivrait partout au prix de sa vie, il annonce son reniement !

     Alors, pour les rassurer, il leur dit que dans la maison de son père, il y a de nombreuses demeures, [monai] : il s’agit à la base d’un lieu de séjour, d’une auberge, d’une hôtellerie. On est donc dans l’idée du voyage. Jésus nous dit que chez son Père, on peut loger de nombreuses personnes en voyage. Et il ajoute qu’il va justement leur préparer un lieu, puis revient les prendre, pour que là où il est, eux aussi soient avec lui. Ils ne savent pas, bien sûr, où est cette « maison de mon Père« , mais il leur assure qu’ils en savent le chemin [tèn hodon].

     Je fais une petite pause, ici. Jésus emploie un verbe bien particulier qu’il me semble important de souligner, quand il dit : « Et là où je vais, vous savez le chemin ». Il ne dit pas simplement « je vais », [agô], il dit [hupagô]. Il y a bien le radical d’aller, mais associé au préfixe [hupo], qui donne chez nous hypothermie, hypothèse, etc. C’est l’idée de dessous, mais pas seulement en un sens local : ce sont aussi les « dessous » de l’affaire, ce qui est « sous-jacent », ce qui est « en-dessous » du niveau attendu. Du coup, [hupagô], c’est atteler des bêtes ou réduire en servitude, traîner au tribunal (sens qui conviennent peu ici); mais c’est aussi emmener à l’écart, à l’abri. C’est aussi se retirer, ou s’avancer peu à peu, ou amener insensiblement ou gagner à sa cause. Ainsi, au seuil de sa mort-résurrection, Jésus ne parle pas simplement d’un « voyage-aller » (ou d’un « voyage retour »), il parle d’une mise à l’abri avec une nuance très douce, très progressive.

     C’est là que Thomas éclate : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas [hupageis], comment pourrions-nous savoir le chemin ! » C’est plein de bon sens. Le savent bien tous ceux qui ont demandé leur chemin à quelqu’un qui n’en savait rien mais leur a obligeamment indiqué une direction !!

     A cette remarque pleine de bon sens, et marquée d’une nuance de désespoir, Jésus répond par une parole à la portée exorbitante : « Je suis le chemin [hè hodon] et la vérité [hè alètheia] et la vie [hè dzôè]; personne ne vient vers le Père sinon par moi. » Personne au monde ne dirait une chose pareille : vous vous voyez déclarer cela devant qui que ce soit ?! Et je dirais même : devant un miroir !!! Déclaration exorbitante donc, et doublement exorbitante : à cause de ce qu’il dit de lui-même, mais aussi à cause de ce qu’il dit du Père.

     Reprenons ceci dans l’ordre. Thomas interrogeait Jésus sur ce chemin. Il répond : c’est moi, le chemin. Déclaration lourde et absolument centrale, comme le comprendront les premiers disciples : avant qu’on ne les baptise « chrétiens », à Antioche (cf. Act.11,26), ils se disaient eux « disciples de la Voie » (cf. Act.9,2). C’est donc pour cela que, contrairement à ce que pense le gros bon sens, on peut connaître le chemin sans savoir où il mène : concrètement, on ne sait jamais trop à quoi va nous mener de suivre le Christ ! On le suit pour lui-même, et comme il va, on va ; et c’est pourquoi aussi Jésus appelle à croire en lui, c’est-à-dire à prendre le chemin et le suivre, où qu’il mène !

     Et Jésus développe : s’il est le chemin, c’est qu’il est la vérité et la vie. La vérité parce qu’il est le Verbe [ho logos] : la parole, la pensée, la raison du Père -faite chair, pour nous.  Vérité parce qu’il traduit « dans la chair », pour nous, sa réalité originelle et ultime de Fils. Vérité parce que le « chemin » vient de quelque part, du Père, et l’exprime. La vie parce qu’il va au Père traversant et entraînant toutes choses, et renversant la mort. Vie parce que le « chemin » qu’il est va quelque part, aboutit au Père.

     Ce ne sont pas de petites affirmations : cela veut dire que nous empruntons ce chemin chaque fois que nous cherchons ou découvrons une vérité, chaque fois que nous formulons une parole, émettons une pensée, pressentons une raison, qui concernent ce monde tel que Dieu l’a voulu. Car tout cela, c’est participer au Verbe éternel. Voilà qui est une base nouvelle et magnifique pour valoriser toutes les religions (ou invalider tel ou tel aspect dans chacune, d’ailleurs). Voilà qui apporte un regard nouveau et singulièrement valorisant sur chaque homme, dans ce qu’il est comme dans ce qu’il fait. Pressentir une vérité (quelle qu’elle soit), penser, parler : c’est participer au Verbe. Mon métier de professeur de lettres est magnifique : en enseignant à parler, à penser, à écouter d’autres, il peut faire augmenter la dignité de chaque homme en le rapprochant du Verbe.

     Et aussi, nous empruntons ce chemin chaque fois que nous choisissons la vie, quelle que soit l’épreuve ou la nuit que nous traversons; chaque fois aussi que nous donnons ou redonnons la vie ou l’envie de vivre; chaque fois que nous goûtons la vie et nous y livrons.

     Finalement, Jésus disait une chose évidente, mais que nous ne voyions pas : « …vous savez le chemin« . Car il y a là des choses que nous savons faire. Et cela peut nous donner confiance dans les autres, aussi : il y a là des choses qu’ils savent faire ! Faire confiance à Jésus conduit à se refaire confiance comme à faire confiance aux autres; inversement, se faire ou refaire confiance, faire ou refaire confiance aux autres, c’est faire confiance à Jésus-Chemin. Exorbitant mais -pardonnez l’expression- tellement « décoincif »!! Tellement ouvrant, pour être plus correct.

     Mais Jésus dit aussi : »personne ne vient vers le Père sinon par moi. » Et là, il y a du neuf aussi : jusque-là, il n’y avait que lui qui allait au Père. Maintenant, il en est question pour tous. Avec un verbe différent, toutefois, venir [erchomai]. Mais c’est venir « vers le Père« , [pros ton patera]  : comme lui est, dès l’origine, vers le Dieu [pros ton théon] ( Jn.1,1). Il s’agit d’épouser, d’intégrer, son éternel mouvement vers Celui dont il est la parole, la pensée, l’image, l’expression. Forcément, c’est « par moi » [di’emou] ou encore « à travers moi« .

     Et si ce mouvement, cet « aller » (ou cet allant), si faire ce chemin, c’était déjà toucher au but ? Car la « maison du Père« , ne l’oublions pas, c’est une auberge, une hôtellerie, une maison de voyage. « Je suis dans le Père, et le Père est en moi« . Si aller, mettre sa pensée en mouvement, tendre la main vers les autres, retrouver une confiance (même en soi), si toutes ces dynamiques étaient déjà la maison du Père ?