Dimanche 12 novembre : faiblesse et intelligence.

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A la suite des échanges-pièges entre les responsables religieux et Jésus, celui-ci s’est donc adressé aux foules, ce que nous avons entendu la semaine dernière. Devant celles-ci, il a aussi fait ouvertement des reproches aux Scribes et aux Pharisiens, sept fois, chaque reproche étant introduit par la formule : « Malheureux, vous, Scribes et Pharisiens, hypocrites !« . Ces reproches se concluent par une accusation de meurtre et une lamentation sur Jérusalem.

Puis, Jésus sort du temple et ses disciples lui disent leur admiration de ce beau monument : c’est l’occasion pour Matthieu d’insérer ce qu’il est convenu d’appeler le discours apocalyptique de Jésus : depuis le Mont des Oliviers, il évoque la fin, la venue du Fils de l’Homme, l’importance de veiller. C’est à la suite de ce discours, ou plutôt c’est en conclusion de ce discours que Matthieu place dans la bouche de Jésus trois paraboles, qui vont nous occuper aujourd’hui et les deux dimanches suivants. C’est dire qu’il faut entendre ces trois « fictions » dans la perspective de l’achèvement de la mission de Jésus, et dans celle de la vigilance commandée par cette perspective et dominée par la recommandation initiale : « Veillez donc, vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient ! » (Mt.24,42).

Le premier mot du passage d’aujourd’hui, mot qui a sauté dans la traduction liturgique qui nous est proposée, c’est [toté], « Alors« , « A ce moment-là« . C’est exactement le mot employé peu auparavant, lorsqu’après avoir évoqué nombre de catastrophes qui ne manqueront pas de se produire -les catastrophes, il y en a toujours eu, et il y en aura toujours, hélas-, et justement pour dissocier sa manifestation de ces catastrophes, Jésus évoque la manifestation dans le ciel du Fils de l’Homme : « Alors paraîtra le signe du Fils de l’Homme dans le ciel« . Et de même que le verbe de cette phrase est au futur ([toté fanèssétaï]), le verbe de notre passage est lui aussi au futur : [toté hômôïoothèssétaï], « Alors ressemblera…« . Les deux paroles recouvrent donc vraisemblablement le même moment, le même évènement, avec peut-être deux points de vue légèrement différents : d’un côté, la manifestation du Fils de l’Homme dans son objectivité, au vu et au su de tous ; de l’autre cette même manifestation dans la préparation -ou pas- des créatures.

C’est « Le Royaume des Cieux » qui alors ressemblera à quelque chose : ce monde-ci, habité par tous les germes issus de la parole de Jésus, avec leurs magnifiques développements, avec aussi les résistances rencontrées -et qui ont sans doute grandi aussi-. Et à quoi ressemblera-t-il, ce Royaume ? [déka parthénoïs, haïtinés labousaï tas lampadas éaoutoon éxèlthôn eïs hupantèsin tou numfiou] : « à dix jeunes filles, lesquelles prennent leurs lampes en sortant à la rencontre de l’époux« . Le contexte nécessaire pour bien comprendre cette comparaison est celui, que nous avons déjà décrit, du mariage juif (Dimanche 15 octobre : l’immense foule des hommes.) : dans l’année qui suit la conclusion du mariage par contrat, mais sans que l’épouse ne sache à quel moment précis, l’époux vient prendre sa femme chez le père de celle-ci afin de la prendre sous son toit : c’est à ce moment qu’il y aura consommation du mariage et huit jours de fête chez le père du marié. Or, lorsque le [numfiôs], « le jeune époux » vient, il vient avec ses amis, généralement à la tombée du soir et à la lueur des torches. La jeune mariée est avertie peu auparavant de son arrivée imminente, elle doit toutes affaires cessantes se parer, s’habiller pour la circonstance, réunir ses amies et sortir avec elles au-devant de son époux. Ainsi retournent-ils tous chez le père du marié. Voilà, c’est exactement le contexte auquel Jésus fait référence ici, mais il n’est question ni de l’époux, ni de l’épouse : il est question de dix jeunes-filles, qui viennent d’être averties par l’épouse de l’arrivée annoncée de l’époux. Il ne s’agit pour aucune d’entre elles d’être épousée, il s’agit d’accompagner l’épouse et son époux, de donner de l’ampleur à leur joie.

« Or« , continue l’histoire, « cinq d’entre elles étaient [mooraï] et cinq [frônimoï] ».  [moorôs], c’est émoussé ou hébété, et donc aussi insipide mais aussi sot, fou, insensé. La [mooria], c’est la folie en général, et en particulier les désirs impudiques : dans le monde grec, tout cela est sous l’empire de Dionysos, c’est le monde de la démesure, l’affranchissement de toute règle, la passion qui conduit en tout sens et éventuellement jusqu’à la folie. [frônimôs] au contraire, c’est sensé, dans son bon sens (sans pour autant confondre avec [sôfôs], habile, sage). La [frônèsis], c’est l’action de penser, le dessein, l’intelligence d’une chose ou d’une situation, le bon raisonnement. On voit ce qui distingue les deux groupes, d’égale importance : il y a celles qui font usage de leur raison, qui ont un projet, un but ; et il y a celles qui ne pensent pas mais se laissent mener par l’instant.

La caractéristique de chacun de ces groupes ? Les Folles « en prenant leurs lampes ne prennent pas avec elles d’huile« ; les Réfléchies « prennent de l’huile dans des réserves avec leurs lampes« . Donc, les dix sont averties, et les dix se préparent pour accompagner l’épouse. Toutes, elles ont réagi avec amitié et enthousiasme dans ce moment impromptu où leur amie les a averties de l’arrivée imminente de son mari. Toutes elles se sont bien rendu compte que, selon la tradition, la nuit est tombée et que tout va se faire à la lueur des torches : elles ont pris leur lampe -allumée, forcément : il fait nuit, et on va accompagner la mariée dans la nuit. D’où vient que certaines prennent une réserve d’huile ? Elles ont pensé. Elles savent qu’il y a une incertitude, synonyme d’indétermination. ELLES SAVENT QU’ELLES NE SAVENT PAS.

Et qu’arrive-t-il ? « L’époux [chronidzôntôs] », littéralement « temporisant » ([chrônôs] = le temps) : c’est l’idée d’une persistance dans le temps, d’une longue durée qui s’étire, d’une différance (j’écris comme les existentialistes, avec un « a », pour évoquer non ce qui est dissemblable mais ce qui est différé, remis à plus tard dans le temps. Pardon pour la cuistrerie !!!). Ainsi donc, « L’époux prenant le temps toutes piquent du nez et étaient couchées endormies. » L’imminence s’avère ne pas être une immédiateté, contrairement à ce que nous croyons tous : la nuit dure, l’époux qui s’est déjà fait doucement attendre près d’une année entière s’est mis en marche vers son épouse, mais il n’arrive toujours pas, toujours pas. Et pas une des jeunes filles n’échappe à l’assoupissement (le verbe grec est bien celui qui dit la tête qui tombe), pas une même qui ne dorme, et d’un sommeil qui dure comme le souligne l’emploi de l’imparfait. Il n’y a pas le groupe des fortes qui résistent au sommeil, et le groupe des faibles qui y cèdent : aucune ne supporte la durée de l’attente.

« Au milieu de la nuit un cri advient : voici l’époux, sortez pour la rencontre [apantèssis = l’action d’aller à la rencontre) ! » On imagine l’effroi et l’émoi : le sursaut du réveil, le lieu et la situation inhabituelle, la reprise progressive des esprits, la hâte soudaine où il faut mobiliser toutes ses ressources sans délai, la sortie dans la nuit et le froid qu’on ressent toujours dans de tels moments. « Alors… » : on retrouve notre « alors ». C’est ce moment-là, précisément, qui est le point de la parabole ; ce moment-là qui est exactement contemporain de l’apparition du signe du Fils de l’Homme. « Alors se réveillent toutes ces jeunes filles-là et parèrent leur lampes. » Parer, c’est [kosméoo], qui donne « cosmos », mais aussi « cosmétique » : c’est disposer, préparer, orner, décorer, arranger. Les lampes doivent être belles, on a le souci du moindre détail en pareille occasion. Surtout, la durée a épuisé les réserves d’huile.

« Les Folles disent aux Réfléchies : donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent. » Le verbe [sbénnumi], c’est s’éteindre, disparaître, dessécher, mourir. Dans leur spontanéité, elles voient comment parer au plus pressé : celles-là ont de l’huile, on va leur en demander, voilà qui va régler le problème. On peut compter, n’est-ce pas, sur la solidarité ? « Répondent les Réfléchies en disant : jamais sans doute cela ne suffira pour nous et pour vous; allez plutôt chez les vendeurs achetez-en. » Ce n’est pas manque de solidarité, mais là encore réflexion et prévision : trop peu d’huile dans toutes les lampes, c’est la garantie qu’elles soient toutes éteintes ! Là encore, la vision de l’instant présent ne suffit pas : les Réfléchies ont un but, entourer l’épouse de leurs lampes allumées. A la limite, qu’importe que ce soient elles-mêmes ou les autres, mais il faut que l’épouse et son époux soit dignement entourés. Les petits arrangements présents, aussi louables paraissent-ils, ne doivent pas compromettre ce but suprême.

Résultat : c’est justement pendant qu’elles sont parties chez les marchands (on imagine : en pleine nuit !) qu’arrive l’époux. La procession avec l’épouse a lieu à la rencontre de l’époux, tous repartent chez le père de l’époux, où l’on entre pour la fête, et selon la coutume la porte est fermée à tout arrivant ultérieur. Les Folles se cassent le nez sur la porte. Il y a un côté dramatique sur la fin, car elles crient : « seigneur, seigneur, ouvre-nous ! » Et lui de répondre : « Amen je vous dis : je ne vous connais pas. » Et la conclusion générale : « Soyez donc éveillés, parce que vous ne connaissez pas le jour ni l’heure. »

C’est leur réflexion, l’usage de leur raison, qui a permis aux Réfléchies d’être prêtes au bon moment. Elle n’ont jamais perdu de vue leur rôle, et ont su ordonner leur temps à cet effet. Elles ont été défaillantes, elles se sont endormies, mais elles avaient intégré l’incertitude, et pris leurs dispositions contre elles-mêmes et leurs défaillances possibles, dans le fond.

J’entends cet appel à travers la durée de notre temps. Pour moi, l’époux s’attarde dans notre temps : je comprends cela comme signifiant que c’est lui qui y demeure présent à travers toute rencontre. Les rencontres qui nous sont accordées sont toutes une grâce, mais elles sont toutes dérangeantes, elles nous appellent à une réaction comme dans la fébrilité d’un réveil : ce n’est jamais le « bon moment », celui où nous serions prêts, celui où nous aurions tout prévu. C’est un enfant qui s’invite alors qu’on n’a rien à manger (croyons-nous), c’est un ami qui débarque pour faire une surprise alors qu’on est en pleins préparatifs fiévreux, c’est une famille expulsée un vendredi soir quand tout est fermé, c’est un réfugié qui se trouve soudain là, démuni de tout ; c’est le côtoiement impuissant de cette jeune maman rongée par la maladie, avec toute la grandeur de sa fragilité, toute la force de sa douceur et toute l’inévidence de son espérance. Devant toutes ces rencontres, nous ne pouvons que prévoir notre impréparation. Avoir de l’huile en réserve. Quelle est cette huile ? Il me semble que c’est justement la [fronèsis], la raison : disons, une charité intelligente, une charité qui réfléchit. Accepter consciemment notre impuissance pour ne pas écraser la fragilité de l’autre, simplement faire brûler la petite flamme de la pensée qui nous vient du cœur. Dans le fond, il me semble que dans ce temps qui sépare la venue de Jésus de son retour promis, il nous engage à agir avec le secours de notre réflexion : une intelligence consciente de notre faiblesse et attentive au but fixé. Comme saint Denis, ne marchons pas sans notre tête.

Dimanche 5 novembre : nous avons tous de quoi changer le monde.

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Après ces trois entretiens-pièges, c’est Jésus lui-même qui prend l’initiative d’une question aux Pharisiens qui viennent l’entourer, question qui met fin à leur stratégie de le « prendre dans leurs filets en paroles » : il est trop fort pour eux, sans doute, et ils n’osent plus s’aventurer sur ce terrain.

Du coup, Jésus s’adresse « aux foules et à ses disciples » : il confirme publiquement l’autorité des Pharisiens et des Scribes, qui « sont assis dans la chaire de Moïse« , [epi dès Môuséôs cathédras écathisan], littéralement « sur le siège de Moïse siègent…« . La répétition est très volontaire, elle marque l’adéquation parfaite entre l’autorité fondatrice et la place qu’ils occupent. Encore une fois, Jésus ne veut en rien écarter les autorités religieuses, il veut au contraire renouveler Israël tout entier, jusques et y compris ses autorités. Car le peuple, c’est tout cela : les prophètes ont beaucoup répété qu’en Egypte, Israël n’était pas un peuple (seulement un groupe) et que c’est le don de la liberté, de la Loi, d’institutions, etc. qui en a fait un peuple.

Il y aurait ici une réflexion très actuelle à mener (peut-être à chacun de la mener ?) sur notre rapport à nos autorités, qu’elles soient religieuses ou politiques, ou autres encore. Le découragement devant l’insuffisance des uns ou des autres peut conduire à vouloir s’en passer. Mais peut-être la solution est-elle plutôt de s’opposer assez vigoureusement à des manières de faire (ou de ne pas faire !), éventuellement à investir d’autres… Bref, je me contente d’ouvrir cette porte et je poursuis.

La confirmation par Jésus de l’autorité va loin : « Tout ce qu’ils vous disent, faites et pratiquez, mais en fonction de leurs actions ne faites pas : car ils disent et ne font pas.« . Ce qu’ils « disent« , c’est le verbe [épô] : c’est dire, parler à quelqu’un, éventuellement proposer ou prescrire. Il s’agit donc de ce que ces scrutateurs d’écrits peuvent tirer de leurs études, et non d’abord d’ordres qu’ils donneraient. Du reste, telle n’est pas l’autorité des Pharisiens ni des scribes : ce sont des groupes, rappelons-le encore une fois, qui ne tirent leur existence que de l’époque du retour d’exil. Leur autorité n’est pas organique dans le peuple, mais leur référence constante à l’Ecriture, la recherche où ils sont de ses moindres détails, est plutôt approuvée par Jésus. Et il me semble que c’est ce que nous aussi nous essayons de faire : chercher et examiner les détails du texte de l’évangile, celui de s.Matthieu cette année, afin d’ouvrir à la réflexion. Et ce que chacun remarquera serait intéressant pour tous, je le redis au passage (même si la rubrique « commentaire » du présent site est peu pratiquée par les quelques lecteurs… Qui sait ? Cela pourrait changer, au profit de tous…)

Mais c’est le verbe « faire » qui revient trois fois en très peu de temps : vous, faites, mais en fonction de leurs actions ne faites pas : car ils ne font pas. Le verbe [poieuô] est celui qui donne en français la poésie : il signifie d’abord fabriquer, confectionner, construire; mais aussi créer, produire (y compris au sens d’un arbre qui produit des fruits, ou d’une femme qui donne naissance à un enfant); ou encore agir, être efficace; et puis encore composer, inventer ou procurer. Dans l’ensemble, se dégage l’idée très générale de l’action qui vient du profond d’un être et apporte ou transforme. [ta erga], les actions ou les œuvres, ce sont les affaires dont on se charge, les réalisations concrètes, les travaux.

Autrement dit et si je comprends bien, Jésus recommande que les paroles, mises au jour ou explicitées par ces scrutateurs des écrits, aient un prolongement dans la vie des auditeurs : qu’elles soient accueillies en profondeur et produisent quelque chose qui apporte au monde ou transforme le monde. Mais il avertit ses auditeurs que tel n’est pas le cas chez ces mêmes scrutateurs : leurs travaux, les affaires dont ils se chargent, ne conduisent pas à ce renouvellement du monde.

Il me semble que cela interroge aussi la manière dont nous nous référons à ceux ou celles qui font pour nous autorité : trop souvent, au lieu de nous laisser en quelque sorte « féconder » par leur parole ou leurs découvertes, nous cherchons aussi à imiter, à épouser les conséquences qu’ils tirent eux-mêmes. Ce faisant, nous sommes complices de la place excessive qu’ils prennent, par paresse ou lâcheté. Ce qui est pourtant indiqué ici, c’est plutôt de faire confiance à notre intimité, à l’écho profond et personnel qu’ont pour nous ces paroles. Et à quoi servirait l’extraordinaire diversité de nos vies, de nos histoires, de nos sensibilités, de nos savoirs, s’il fallait au bout du compte les réduire à l’imitation de l’un d’entre nous ? Non, la diversité c’est la vie : non seulement dans une vision écologique solide, mais plus largement encore dans une humanité pleinement transparente à ce pour quoi elle a été faite. Si les fonctions sont différentes, si certains ont le don de faire apparaître des profondeurs ou d’ouvrir des portes dans l’écriture, par exemple, mais aussi peut-être dans l’analyse d’une situation, chacun a sa manière bien personnelle d’accueillir cette nouvelle lumière. Et ce qu’il ou elle en tire dans son action, ce qu’il ou elle fait est précieux, et irréductible, et nécessaire à tous. Le vin produit par le terroir que je suis n’a pas à ressembler à celui produit par le terroir qu’est l’autre. Et ainsi, nous nous gardons tous, les uns les autres.

Jésus dénonce deux dimensions dans les [erga] des Pharisiens et des scribes : d’une part, ils veulent de tout faire des lois, ce qui est au sens propre insupportable. L’image qu’il emploie est celle de lourdes charges attachées sur les épaules avec de grosses cordes : l’esclavage n’est pas loin. Alors que des paroles laissées à produire ce qu’elles éveillent dans la vie de chacun, celles-là libèrent. Ah méfions-nous des gens qui, parce qu’ils voient assez bien les questions ou les problèmes, se persuadent qu’ils ont par conséquent les bonnes solutions. Et quelle terrible erreur, y compris dans l’Eglise, que ce manque de confiance accordé à la conscience de chacun, pourtant habitée par l’Esprit saint.

D’autre part, Jésus dénonce la culture de l’image : « Toutes leurs œuvres, ils font [pros to théathènaï] par les hommes; » dans [théathènaï], vous avez reconnu théâtre, théorie. Aujourd’hui, on traduirait « pour l’impact médiatique ». Au fond, le non-respect du cœur des autres, en voulant imposer sa vision, conduit à l’oubli de son propre cœur : on vit de l’image que l’on donne.

Et Jésus donne un remède vigoureux contre cette terrible dérive : « Vous au contraire, ne soyez pas appelés ‘rabbi’; un seul en effet est pour vous l’enseignant, et tous vous êtes frères. Et ‘père’ n’appelez pas un de vous sur la terre; un seul en effet est pour vous le père : le céleste. Et ne soyez pas appelé guide, parce que votre guide est un seul : le Christ. » Toute revendication de titre relève de l’image, vise au prestige. Il ne convient ni d’en revendiquer (« ne soyez pas appelés« ) ni d’en décerner (« n’appelez pas« ). L’autorité selon l’évangile a toute sa verticalité dans le « ciel », dans ce qui vient « d’en-haut ». Le rapport des hommes entre eux est marqué avant tout par la fraternité, la valeur de chaque conscience individuelle, sa manière de faire écho à ce qui l’a touchée et fécondée.

Conclusion : « Le plus grand de vous est le serviteur de vous. » On voit bien l’idée, à ce point : le [diakonos], c’est celui qui fournit, qui sert à manger ou à boire, bref celui qui dispose ce qu’il faut pour que l’autre vive et grandisse. C’est l’inversion complète de la notion d’autorité. On sait que le mot latin [auctoritas] vient probablement du verbe [augere], grandir, augmenter. Celui qui m’augmente, c’est celui qui fournit à mon cœur et à ma vie de quoi agir, de quoi puiser en moi ce par quoi je participe à la transformation ou au renouvellement du monde. Et cela, c’est grand.

Dimanche 29 octobre : Il s’agit d’aimer.

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Une fois arrivé à Jérusalem, Jésus, d’après la construction de Matthieu, a lancé plusieurs paraboles d’avertissement en direction des leaders religieux. Non que Jésus conteste leur autorité, au contraire : il faut, pour le renouvellement décisif et complet d’Israël, qu’ils entrent pleinement dans les perspectives ouvertes par sa parole et son action. Or c’est ce qu’ils ne veulent pas et les Pharisiens, en particulier, ont décidé d’une stratégie de piège en paroles. La semaine dernière, nous avons entendu le premier entretien portant sur un sujet « peau de banane », celui du paiement du tribut.

Le deuxième entretien, mené cette fois par les Sadducéens, porte sur la résurrection et le mariage. Mais ceux qui ont confectionné le lectionnaire des dimanches, sans doute trop gravement célibataires, ont jugé ce point de moindre importance, et nous n’aurons pas ce deuxième entretien, ou controverse. Nous sommes transportés directement au troisième entretien. Ce sont les Pharisiens qui reprennent l’initiative.

Ils viennent d’apprendre que Jésus a « muselé les Sadducéens » : cela suscite sans doute chez eux des sentiments partagés. Les Sadducéens sont en effet un parti religieux contre lequel ils s’opposent souvent. Le parti sadducéen est le parti des chefs des prêtres, le parti « traditionaliste » : ils ont une approche plus ritualiste de la religion et n’admettent que la Torah -ce que nous appelons le Pentateuque, les cinq premiers Livres de notre Bible- comme faisant réellement autorité. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils rejettent la doctrine, récente, de la résurrection : elle ne se trouve pas dans la Torah. Sentiments partagés, donc, pour les Pharisiens : tenir tête aux Sadducéens peut susciter leur sympathie (« Jésus est d’accord avec nous contre eux ») en même temps que leur crainte (« Jésus est un adversaire décidément redoutable, qui réussit ce à quoi nous ne parvenons pas »). Du coup, ils se regroupent et resserrent les rangs.

Cette fois, ce ne sont plus des disciples des Pharisiens qui vont l’interroger, comme la première fois, mais bien un [nomikos], un homme « de Loi », autrement dit un des maîtres parmi eux. Sa question est ouvertement théologique, ce qui est loin de vouloir dire consensuelle ! Rappelons-nous par exemple que, dans le premier Faust, la théologie est la science que Méphistophélès conseille en ces termes : « elle renferme un poison si bien caché, que l’on a tant de peine à distinguer du remède ! Le mieux est, dans ces leçons-là, si toutefois vous en suivez, de jurer toujours sur la parole du maître. Au total… arrêtez-vous aux mots ! et vous arriverez alors par la route la plus sûre au temple de la certitude. ».

Quelle est donc la question posée par le maître Pharisien ? « Maître, quel est le grand commandement dans la Loi ? ». « Commandement » traduit le grec [entolè], qui signifie ordre, instruction : il s’agit bien de ce qu’un autre, ici rien moins que Dieu, ordonne ou dit. La question est bien une question agitée et débattue en ce temps-là, et elle est redoutable : d’abord, quel est le référentiel appelé « Loi », s’agit-il de la stricte Torah des Sadducéens ? Cela inclut-il les Prophètes ? Les Écrits ? Cela s’étend-il jusqu’au Talmud, à savoir la tradition interprétative (ce que tiennent les Pharisiens) ? Ensuite, parmi les six cent-treize commandements relevés dans ce que nous appelons « Ancien Testament », il s’agit de mettre de l’ordre, ce qui est loin d’être anodin. Pour prendre un exemple ailleurs, lorsque nos députés font une loi, il faut que celle-ci s’accorde avec la Constitution : autrement dit, il y a des lois fondamentales en fonction desquelles les autres doivent se comprendre et même s’élaborer. Désigner LE grand commandement, c’est décider de l’interprétation ou du sens de toute la Loi. C’est donc l’interprétation théologique majeure, c’est dire : « si Dieu a pris l’initiative de parler, c’est d’abord pour dire ceci. »

Et la question n’est pas non plus « théorique », au sens de « détachée de toute dimension concrète » : nous savons bien que, dans nos vies, nous sommes régulièrement confrontés à des situations où il n’est pas possible de tenir en même temps toutes les valeurs ou tous les principes auxquels nous tenons pourtant. Comment choisir ? Puisque la vie nous contraint à un déchirement, où allons-nous situer la déchirure, pour autant que nous en avons le pouvoir ? Quelle parole sera le fondement sur lequel nous appuyer quoi qu’il arrive ?

Mais on voit aussi le côté « piège » de la question : la réponse apportée est si profonde qu’elle peut toujours susciter la contestation ! Autre piège : si la parole de Dieu se trouve contenue en de nombreuses paroles, il s’agit de n’en laisser tomber aucune. Découvrir un ordre, oui, mais englobant, un ordre qui n’exclue rien… Autant le dire tout de suite, c’est ainsi que Jésus conclura sa réponse : au principe qu’il va énoncer, tout est suspendu. [kremamai] c’est se suspendre, être suspendu. Ce qu’évoque très bien notre « crémaillère » ! Et, dira-t-il, non seulement la Loi mais aussi les Prophètes : autrement dit, le principe de base énoncé par Jésus vaut quelle que soit l’extension que l’on donne à la parole faisant autorité.

Jésus répond en citant le Deutéronome, et la parole que tout israélite est sensé se redire matin et soir, donc à la fois une parole écrite de référence pour tous et une pratique vivante : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu dans la totalité de ton cœur et dans la totalité de ton âme et dans la totalité de ton intelligence. » En toutes choses et avant tout, il s’agit d’aimer. La réponse est magnifique et très nouvelle : la Loi, les commandements, ne valent que pour autant qu’ils constituent un apprentissage de l’amour. Et l’amour étant une relation vivante entre vivants, cela sous-entend que la Loi ne dit pas tout, que celui qui se contenterait de la Loi serait encore loin de l’amour.

Une autre chose frappe, c’est la récurrence du mot « tout » ou « totalité ». En grec, [holos] signifie qui forme un tout, tout entier, complet, en totalité. Mais il signifie aussi intact, sans atteinte. C’est dire que les « organes » de l’amour sont mobilisés dans leur totalité, que l’amour appelle leur investissement complet. C’est dire aussi que l’amour reconstitue leur intégrité, les guérit. Et quels sont-ils, ces « organes » ? Il y a « le cœur », [kardia] : le centre profond de la personne où se méditent les choses et les décisions ; il y a « l’âme », [psuchè] : le principe de la vie où se synthétisent tous les ressentis ; il y a « l’intelligence », [dianoia] : la capacité réflexive qui fait la part des choses.

Tout cela est remarquable, mais c’est Dieu qu’il s’agit d’aimer ! Cela instaure bien sûr une relation à Dieu assez neuve et plutôt déstabilisante pour qui cherche un dieu qui rassure, un dieu « norme » disant « ce qu’il faut faire ». En matière d’amour, il n’y a tout simplement pas « ce qu’il faut faire » : c’est pourquoi l’amour mobilise toutes les ressources du cœur, de l’âme et de l’intelligence. L’incessante nouveauté de l’autre, notre propre évolution ainsi que la modification des circonstances conduit à une inventivité permanente. Les règles ne sont plus que les « rails de sécurité » au bord de la route, rails qui aident à bien voir la direction mais ne font pas avancer ! Et encore certaines circonstances obligent-elles à les franchir… Très bien, mais peut-on vraiment « aimer Dieu » ? N’est-ce pas là une belle illusion ?

Jésus indique en ce sens une « deuxième » instruction, en la disant « semblable », [homoia], à la première. Bien sûr, il y a différents degrés de similitude. Et quel est ce prolongement ? Jésus cite cette fois le Lévitique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». C’est le même verbe, exactement dans la même forme verbale, [agapèséis], « tu aimeras ». Le commandement est donc substantiellement le même, aussi mobilisateur que le premier. C’est l’être aimé qui diffère : ton prochain et toi-même. Ni le prochain plus que toi-même, ni toi-même plus que le prochain, mais le prochain comme toi-même. Voilà le concret pour aimer Dieu : s’aimer soi-même et aimer le prochain. C’est un véritable défi dans les deux cas, et la justesse d’un terme sera tempérée par l’autre, l’apprentissage de l’un se fera à l’école de l’autre. Il s’agit d’aimer.

Dimanche 22 octobre : vive la laïcité !

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Les paraboles d’avertissement lancées par Jésus aux responsables ont été bien entendues, bien comprises. Mais pas bien appréciées. Les Pharisiens en particulier tiennent conseil, ils cherchent comment ils peuvent le [pagideusôsin én logô], littéralement, le « prendre dans des filets en parole« . De quoi s’agit-il ? Jésus est l’homme de la parole : c’est-à-dire non des mots, mais de la pensée exprimée. Ses paroles soulèvent les foules, provoquent bien des mouvements, remettent en question. C’est son point fort, les Pharisiens émettent entre eux l’hypothèse que c’est peut-être aussi son point faible : il ne refuse jamais d’échanger une parole, de se lancer dans un dialogue. On doit donc pouvoir le mettre en difficulté, le faire exprimer une pensée d’une manière condamnable. Il s’agit donc désormais de le lancer sur des sujets difficiles, sur des sujets qui divisent : loin de pouvoir faire le consensus, il faudra qu’il prenne parti. Et l’on se fait fort de le mettre en contradiction avec la Loi.

Il faut dire que les Pharisiens sont spécialement chatouilleux sur ce sujet de la Loi. Le parti pharisien est né après le retour de l’exil : c’est un mouvement de laïcs plutôt déçus par l’attitude des prêtres. Ces derniers se sont moins souciés de reconstruire le peuple d’Israël au retour de l’exil, estiment-ils, que de ré-assurer leur propre pouvoir. Ces laïcs, au contraire, ont compris bien des leçons pendant l’exil, en particulier qu’on ne préserverait la sainteté (le caractère « à part ») d’Israël, qu’on ne le garderait des compromis avec les autres peuples de ce monde dans lequel tous sont mêlés -et de plus en plus-, que par l’engagement du cœur de chacun. Ces débuts d’une « religion du cœur » faisaient des Pharisiens, a priori, les plus proches de Jésus : et de fait, on les voit souvent, et dès le début, autour de lui.

Mais pour les Pharisiens, cet engagement du cœur prend la forme d’une nouvelle religiosité domestique ou personnelle : ce sont des quantités de préceptes qui viennent encadrer tous les aspects de la vie quotidienne et domestique, afin de constituer et d’entretenir dans le cœur de chacun une haie de séparation (c’est l’origine du mot « pharisien ») entre Israël et les nations. Le moyen choisi est de contraindre le cœur par un réseau serré de lois, bientôt érigées au même niveau d’autorité que la Loi divine trouvée dans les Ecritures. Et on voit là que telle n’est pas l’attitude de Jésus : celui-ci au contraire dénonce ces « traditions » humaines -trop humaines-, comme conduisant à l’oubli de Dieu.

Aujourd’hui, c’est le premier thème « peau de banane » qui est abordé sous nos yeux. Les disciples des Pharisiens sont envoyés à Jésus en compagnie des Hérodiens. Curieux attelage : les premiers revendiquent la séparation d’avec les autres nations, ces derniers sont du parti du roi intronisé par l’occupant romain, et donc partisans d’une collaboration « bien comprise ». Pourquoi donc un tel attelage, sinon pour attester à coup sûr des paroles de Jésus : on va lui poser une question portant sur le rapport à cet occupant, et quel que soit le sens de sa réponse, il y aura une partie des auditeurs pour revendiquer qu’il est de leur parti, l’autre pour l’accuser soit de collaboration, soit de résistance. Habile. Et le discours est bien tourné, bien préparé.

« Maître, nous savons que tu es vrai  et que le chemin de Dieu dans la vérité tu l’enseignes et tu ne te préoccupes au sujet de rien. Comme tu ne regardes pas à l’apparence des hommes, dis donc à nous ce qu’il t’en semble : est-il permis de remettre le cens à César, ou non ? » Le préambule de la question est trop flatteur pour que l’interlocuteur quel qu’il soit puisse y ajouter foi : mais il crée un climat de tension par son excès d’obséquiosité. Il met aussi en tension la vérité et les personnes : comme si la vérité n’était pas pour les personnes (et inversement d’ailleurs). Pris au piège des mots, l’interlocuteur va avoir tendance à donner son avis en se raidissant, à donner un avis abstrait sous prétexte d’être vrai, sur une question qui est tout sauf abstraite et qui ne tient qu’à une situation sociale. Pour bien faire, l’interlocuteur ne devrait même pas regarder l’apparence des personnes qui viennent à lui et l’attelage hétéroclite qu’ils constituent ! Ainsi, les conditions posées pour répondre à cette question sont d’emblée faussées et irréalistes, mais elles apparaissent comme un défi : oseras-tu dire « la » vérité ? Une « vérité » qui, dans de telles conditions, ne correspond à personne…

Comme quoi, il ne faut jamais oublier à qui l’on parle et pour qui l’on parle. La vérité est un rapport, elle appartient au domaine des relations.

Et la question elle-même ? Il s’agit du cens. Le cens, c’est l’institution fondamentale qui constitue le corps social de Rome : chaque individu est recensé sous l’autorité du censeur et classé dans la société suivant son niveau de fortune. De ce classement découle différents droits et devoirs civiques, dont différents services mais aussi les contributions au fiscum, le trésor impérial. Il n’en va évidemment pas de même des citoyens (réputés libres) et des esclaves ou des peuples conquis et soumis : ceux-là n’ont pas de droit, ils n’ont que les charges, et en particulier, pour les peuples conquis, un tribut énorme à acquitter, dont on concède qu’il le sera sur de longues années. C’est le meilleur moyen pour les maintenir sous la botte.

La question du paiement du cens n’est donc pas celle de l’impôt. Dans nos sociétés démocratiques, les impôts sont des contributions collectives, normalement adaptées aux possibilités de chacun, dont le but est d’assurer la dépense collective et aussi une certaine solidarité. Pour tout citoyen conscient, c’est-à-dire ayant le sens du collectif et de la solidarité, payer l’impôt ne se discute pas (même si la valeur ou le calcul de cet impôt reste éventuellement sujet à discussion). Mais la question posée à Jésus, c’est celle de l’acquittement du tribut à l’occupant, à César, à la puissance étrangère, à la nation qui empêche Israël d’être peut-être purement soi-même. Et la question est même encore plus insidieuse : « est-il permis..? » La chose est-elle autorisée, ou au contraire interdite ? Si Jésus répond que c’est permis, les Pharisiens vont se récrier qu’il appelle à la collaboration avec l’occupant, à la soumission indéfinie -et les Hérodiens ultras pourront dire qu’il est bien tiède, en n’appelant pas plus ouvertement à un paiement obligatoire. Si Jésus répond que c’est interdit, ce sont les Hérodiens qui vont le dénoncer comme appelant ouvertement à la révolte -et certains Pharisiens pourront faire passer le message qu’il méprise le peuple en provoquant une réaction romaine dont tous savent qu’elle ne fait pas dans le détail et procède en général par grands massacres aveugles. Que va dire Jésus ?…

Jésus connaît leur [ponèria], « leur méchanceté » (je dirais bien « leur mauvaiseté » ! La fin du Notre Père, c’est « délivre-nous [apo tou ponèrou], du mauvais« ). Il la dénonce d’abord : « Pourquoi me mettez-vous à l’épreuve, hypocrite ? » C’est la vraie question : pourquoi ? Il y a en effet des questions qu’il faut résoudre soi-même, des questions  dans lesquelles le « bon Dieu » n’a rien à voir. Non seulement il y a une mauvaise intention chez ceux qui interrogent, mais la question qu’ils posent ne relève pas de sa compétence, ne concerne pas la mission dont il se réclame. Elle n’appartient pas à « la vérité », elle n’est que circonstancielle. Et sans doute n’y a-t-il pas de bonne manière d’y répondre : à une telle question, les hommes seront sages d’accepter la réponse de chacun, sans jugement.

Jésus se fait présenter un denier, qu’ils ont manifestement en poche. C’est dire s’ils s’en servent habituellement! Il fait constater à ses interlocuteurs que l’image et l’inscription qui s’y trouvent sont « de César » et a cette formule lapidaire, justement célèbre : « Rapportez donc les choses de César à César, et celles de Dieu à Dieu. » Jésus distingue clairement deux domaines : les choses de César, les choses de Dieu, [ta Kaisaros] et [ta tou théou]. Ces deux domaines ne se confondent pas. C’est une révolution. C’est la racine du principe de laïcité. César, ou l’Etat, n’est pas dieu, mais son domaine d’action est parfaitement autonome et légitime; et Dieu représente aussi pour les hommes un domaine où César n’a pas à interférer.

Et ce sont les hommes qui ont à distinguer ces deux domaines. Le verbe, le même verbe employé pour les deux domaines, est à l’impératif, il constitue une injonction faite aux interlocuteurs, et bien au-delà à tous les auditeurs. Le verbe [apodidômi] compose le préverbe [apo], qui marque la distance, l’origine, le point de départ dont on s’éloigne ou se sépare, avec le verbe [didômi], donner. Il signifie du coup donner à qui de droit (rendre, rapporter, remettre, attribuer, fournir, rendre compte) mais aussi se reproduire ou produire à nouveau. On voit bien l’idée : cherchez l’origine d’une réalité, et rapportez-la à cette origine, sans confusion. Les interlocuteurs de Jésus opposaient la vérité et les personnes : elles ressortissent pourtant l’une et l’autre à Dieu. Mais Jésus oppose, ou plutôt distingue, ce qui ressortit à ce monde, à l’Etat, à l’organisation des hommes entre eux, de leur société, et ce qui ressortit à Dieu.

Ce principe fort et profond établi par Jésus met à mal toutes les confusions portées par les extrémismes religieux, et souvent relayées par qui croit y voir de la piété légitime. Non il n’y a pas à établir les « droits de Dieu » dans la constitution d’un Etat. Non il n’y a pas à mener des guerres et tuer des gens en criant « Dieu est grand ». Non il n’y a pas à vouloir penser les lois en fonction d’une morale religieuse. Les hommes ont entre eux un principe d’humanité suffisamment haut et magnifique pour régler leurs rapports. Et l’homme est créé à l’image de Dieu : on voit bien qu’il ne s’agit pas d’opposition mais bien de distinction. En vertu de ce principe fort, même les religions ne peuvent devenir oppressives : César, sans ignorer que l’homme porte en lui la question de Dieu (à laquelle il peut aussi répondre par la négative !), regarde aussi tout rassemblement d’hommes à l’aune de ce principe d’humanité. Il garantit le « droit de sortie ». Jésus, inventeur de la laïcité, est libérateur.

Dimanche 15 octobre : l’immense foule des hommes.

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Et voici la dernière des « paraboles d’avertissement », encore à l’initiative de Jésus qui décidément « cherche » les grands-prêtres et pharisiens. A l’issue de la deuxième, que nous écoutions la semaine dernière, ils avaient bien compris que Jésus parlait d’eux-mêmes, composait une histoire à leur sujet. Ils avaient cherché à le maîtriser [dzètountés auton kratèsaï], à se rendre maître de lui, mais ils avaient peur de la foule.

Jésus est protégé par la foule. Ça durera le temps que ça durera : les chefs parviendront à la retourner, elle criera « à mort, à mort, crucifie-le ! ». Les foules sont versatiles, maléables, crédules. Naïves. Jésus est protégé tant qu’il est avec la foule, et quand il la quitte, c’est pour être avec les Douze, ses intimes, dans des lieux connus d’eux seuls. On comprend pourquoi seule la corruption et la trahison de l’un des Douze permettra aux chefs de finalement se rendre maîtres de Jésus pour le traduire en justice : et encore agiront-ils de nuit, dans l’espoir que tout soit fait au petit matin, que la foule soit mise devant le fait accompli à son réveil.

Mais je voudrais tout de même pointer ce rapport des autorités aux foules, fait de peur et de manipulation. C’est peut-être ce qui dénonce le mieux leur dévoiement. Quand les responsables religieux ne disent plus aux foules que ce qui les flatte, mais cherchent en même temps à les amener sans le leur dire à servir leurs propres desseins, on n’est plus dans le rapport « pastoral » : les brebis, elles, voient leur berger vivre au milieu d’elles, rien de caché, et ses intentions sont claires, les ordres sont donnés à haute voix, même aux chiens. Décidément, l’autorité authentique est celle qui a le respect du peuple qui lui est confié, l’amour de ce peuple, et cela passe avant tout par la vérité des relations. Et chaque fois qu’il y a occultation de quelque chose (« il ne faut pas que les gens sachent ça !! »), on n’est plus dans l’authenticité ni dans la vérité.

Donc Jésus reprend l’initiative, pas le moins du monde découragé ou effrayé des noires intentions de ses interlocuteurs. Cette fois, la fiction a pour thème « un homme, un roi, qui fait des noces à son fils« . L’expression [gamous poïein], célébrer un mariage, se trouve déjà chez Démosthène. Mais si l’expression grecque est claire, la coutume n’est pas grecque, elle est juive. Comment se célébraient les noces à l’époque de Jésus ?

Les noces se célébraient en deux temps fortement séparés. Il y avait d’abord le moment de l’engagement (Shiddukhin) : les deux pères se rencontrent et évoquent les questions de dot, le prétendant fait sa demande à la jeune fille devant eux, et si celle-ci accepte, le jeune homme lui offre un cadeau -généralement un anneau- en présence des deux pères et de deux témoins. Le mariage est considéré comme conclu, on le célèbre avec un toast d’un coupe de vin. S’ouvre alors une période de l’ordre d’une année où le marié prépare une maison et la mariée un trousseau, le comportement de cette dernière étant attendu comme influencé à tout instant par le retour imminent de son mari pour la prendre chez lui. C’est généralement à la tombée du soir que le mari revient avec ses compagnons, à la lueur des torches : la mariée, toute affaire cessante, enfile sa robe et avec ses amies sort à sa rencontre et les deux époux retournent ensemble à la maison du père du marié pour la cérémonie. Ils entrent dans la chambre nuptiale pour la consommation du mariage, que le mari doit ressortir annoncer aux invités, ce qui déclenche pas moins de sept jours de fête. Les mariés restent en retrait de cette fête et ne rejoindront les invités que le septième jour, où le mari enlève devant les invités le voile de la mariée, et les deux se joignent à la fête.

On voit que célébrer un mariage, c’est toute une affaire ! Et pourquoi des invités ? La question peut paraître triviale : quand il y a un mariage, on se demande toujours qui on va inviter (éventuellement comment faire pour ne pas inviter tel ou tel !!), mais on ne se demande pratiquement jamais SI on va inviter. Ou alors j’y vois deux motifs : l’un économique (les mariés sont trop pauvres pour recevoir dignement en pareille occasion et préfèrent ne rien faire) l’autre social (les mariés sont ostracisés et préfèrent ne pas lancer d’invitation plutôt que de se voir manifester un refus qui ferait d’autant plus mal). Il me semble que l’évènement constitué par un mariage appelle de soi grand concours d’invités : parce que ce nouveau lien social fort est fondateur pour toute la société, parce qu’on ne veut pas tenir les amis éloignés de ce qui compte le plus pour nous, et parce que la joie s’augmente d’être partagée.

On comprend aussi que les invitations se lancent pratiquement une année auparavant : les invités ont le temps de « save the date » et d’aménager leurs activités et leur calendrier avec assez d’avance. Lors donc que le roi envoie ses serviteurs « appeler les appelés« , [kalésaï tous kéklèménous], inviter ceux qui sont déjà invités, il ne s’agit que d’une courtoisie : ils n’arriveront pas seuls, sans la certitude de tomber au bon moment, ils arrivent guidés par un esclave de la maison, ils sont déjà introduits en quelque sorte. Et voilà qu’ils ne veulent pas, ou ne veulent plus. Ils n’avaient rien dit avant, ils ne s’étaient pas désistés, ils n’avaient pas d’empêchements,  ils n’avaient pas donné d’excuse. [ouk èthélon élthein], « ils ne voulaient pas venir« .

J’imagine la douche froide pour le roi, qui est ici avant tout un père. Personne au mariage de son fils ! C’est à n’y pas croire… Il renvoie des serviteurs. « D’autres serviteurs« , [allous doulous] : on ne sait jamais, peut-être que les premiers, tous les premiers, s’y sont mal pris ? Mais comment s’expliquer qu’aucun ne soit revenu avec un invité ? Et pendant ce temps-là, le fils est sans doute avec ses amis, en route pour aller chez sa femme, ils ne vont pas tarder à revenir. Il y a urgence !

Le père précise à ses nouveaux messagers ce qu’ils doivent dire : « Voici que mon déjeuner [aristos = le repas du milieu de journée], je l’ai préparé, mes taureaux (ce ne sont pas des petits morceaux !) et mes bêtes engraissées (il faut du temps pour engraisser des bêtes !) sont sacrifiées et tout est apprêté : venez au mariage ! » On perçoit l’urgence et la détresse. Huit jours de nourriture, une fois celle-ci  préparée, seront définitivement perdus si on ne les honore pas. Le père n’insiste pas sur l’amitié qui a fait choisir ces invités, pas plus que sur l’imminence de l’essentiel, à savoir le mariage déjà en cours. Pourquoi ? Par pudeur et délicatesse ? Peut-être. Mais peut-être aussi et tout simplement le père ne doute-t-il pas des bonnes intentions de ses invités, des « appelés » (ainsi sont-ils désignés tout du long) : leur absence ne s’explique que parce qu’il n’a pas su leur faire sentir l’urgence, ils croient encore que rien ne presse…

Mais les « appelés » s’en vont avec négligence ou indifférence [amelèsantes], « qui à son champ, qui à son commerce. » On ne peut montrer plus ostensiblement qu’on a d’autres priorités, que l’on méprise celui qui invite. Le comportement de plusieurs rejoint même celui des mauvais cultivateurs de la parabole précédente : « ils se rendent maître ([kratèsantes] : c’est le verbe pour désigner l’intention des grands-prêtres vis-à-vis de Jésus !) de ses serviteurs, les outragent et les tuent. »

Le père redevient roi : le message est clair, l’amitié devient colère, il envoie ses armées, massacre les meurtriers et incendie leur ville. Et déjà, il agit pour les remplacer : car il n’est pas possible qu’il n’y ait pas d’invités au mariage de son fils ! La sentence tombe : « Le mariage est prêt, mais les appelés n’étaient pas [axioi] », littéralement : ne faisaient pas le poids. Ils étaient sans valeur, ils n’en valaient pas la peine. Ordre est donné : « Allez à l’orée des chemins, et qui vous trouvez, appelez au mariage. » Il y aura coûte que coûte des appelés, des invités. Ce seront des passants, des itinérants, des migrants, des vagabonds, des SDFs… Ils viennent tous, « mauvais comme bons« , et la salle est pleine, enfin. Un est trouvé sans « vêtement de noce« , il est rejeté. Personne ne sera au mariage qui ne soit là pour le mariage. Le vêtement est le signe de l’adhésion que l’on donne à l’évènement auquel on participe.

« Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu de choisis« . Ainsi se conclut la fiction racontée par Jésus. Double opposition dans cette formule : [polloï / oligoï] le grand nombre et le petit nombre d’une part; [klètoï / éklektoï], appelés et choisis. Mais [éklegô], qui signifie « choisir parmi », signifie aussi « enlever, arracher, prélever”, comme on enlève des poils blancs dans une barbe ou une chevelure (quand ils sont encore peu nombreux, justement !!!). Peut-être la conclusion serait-elle plus claire et plus cohérente avec l’histoire, si on traduisait : « beaucoup d’appelés, quelques uns retirés« .

On voit bien en tous cas qu’au-delà même de la volonté inlassable de celui qui invite, les invités seront le grand nombre. Et Jésus s’affronte avec les responsables religieux sur ce point du grand nombre : eux ont peur de la foule, ils cherchent à la manipuler, et ils parviendront à la retourner. Mais ils n’en ont pas souci et se tiennent à distance d’elle. La foule est pour eux infréquentable, « ce sont des maudits« . Jésus, lui, fréquente la foule, vit au milieu d’elle et pour elle. C’est cette foule, « les mauvais comme les bons« , qui constitue les « appelés« ; la considérer, la traiter avec dignité, lui transmettre l’invitation, c’est tout ce qui compte.  Notre attitude vis-à-vis de l’immense foule des hommes, « les mauvais comme les bons« , est déterminante. Il y a tant, aujourd’hui, de groupes et de réseaux, même sur les réseaux sociaux, où l’on sélectionne, car il vaut mieux rester « entre soi », « entre gens biens ». Mais rejeter « le monde », « le monde d’aujourd’hui », « tous ces gens », est anti-évangélique.

Dimanche 8 octobre : se désapproprier

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La parabole des deux enfants n’est pas la seule par laquelle Jésus tente de faire réagir les responsables religieux. Au témoignage de Matthieu, il enchaîne immédiatement : « Ecoutez une autre parabole« . Et c’est la parabole d’aujourd’hui. Elle concerne toujours un [oikodespotès], un « Maître de maisonnée« . S’il était père de deux enfants dans l’histoire précédente, il l’est donc tout autant ici. Et ce qu’il fait est trait pour trait ce que fait le Bien-Aimé pour sa vigne selon le prophète Isaïe (Is.5,1 sv). Un amour, quel qu’il soit, anime bien ce personnage. Selon Isaïe, la vigne, pourtant bien soignée, n’avait donnée que du verjus. Qu’en sera-t-il ici ?

C’est que le Bien-Aimé du prophète s’était beaucoup engagé pour sa vigne, il avait tout fait de ses mains. Ici, il n’en est pas ainsi jusqu’au bout : après avoir tout installé et bâti, donc après avoir assuré seul tout ce qui relève du démarrage, de l’origine, l’homme cette fois « [exédeto] son vignoble à des [géôrgois], puis il [apedèmèsén] ». Voilà qui est dit de manière bien incompréhensible ! Mais dans cette parabole que Jésus raconte aux grands prêtres et aux anciens, il n’y a, pour eux du moins, pas de suspense. Dès lors qu’en commençant, il a repris les mots du prophète Isaïe, eux les ont forcément reconnus, et par conséquent eux savent quelle sera la chute : le vignoble n’a rien donné. Chez Isaïe, le propriétaire déçu laissait sa vigne à l’abandon, et même ouvrait sa belle clôture pour que les animaux, au moins eux, se nourrissent de sa vigne. Le seul suspense, c’est ce que Jésus va leur dire à eux, à leur propos, car il ajoute dès que sa reprise d’Isaïe est identifiable à coup sûr les mots et l’action que nous avons dits. Regardons donc attentivement chacun de ces trois termes pour l’instant sibyllins, puisqu’ils constituent la nouveauté.

Commençons par les [géôrgois], puisque ce sont eux les nouveaux personnages, et à tout coup ceux auxquels la parabole identifie les responsables religieux. Un [géôrgos], c’est d’abord un cultivateur, quelqu’un qui cultive le sol. Le mot peut désigner un propriétaire rural, un fermier. Par extension, il peut désigner un vigneron ou un jardinier. Autrement dit, les nouveaux personnages introduits par Jésus sont caractérisés avant tout par leur aptitude à cultiver la terre, quelle que soit celle-ci. Ils sont sensés la connaître, la respecter, l’entretenir. Nous savons bien aujourd’hui, même si la dérive industrielle de l’agriculture n’en tient aucun compte, que c’est avant tout la qualité de la terre qui permet qu’en surgissent les plus beaux fruits : une terre mal entretenue s’épuise, une terre surexploitée ne donne rien de bon, une terre intoxiquée par la chimie ne donne plus que du poison. Et la vigne est un des marqueurs les plus révélateurs du traitement de la terre : les racines de la vigne s’enfoncent dans le sol d’environ douze ou quinze mètres en moyenne, mais peuvent aller jusqu’à trente-cinq mètres de profondeur. C’est pourquoi aussi l’emplacement d’une vigne est un paramètre si important pour le vin. Alors voilà sans doute ce qui est attendu par l’homme qui transmet son vignoble : que des connaisseurs sachent entretenir le sol pour que sa vigne produise le meilleur fruit.

Mais quel contrat est passé avec ses cultivateurs ? Il leur [exédeto] son vignoble. Le verbe [ekdidômi] est formé du verbe [didômi], donner, se donner, et du préverbe [ek] ou [ex] qui marque la provenance, l’origine : hors de, en venant de, depuis, à partir de, grâce à. Du coup, [ekdidômi] signifie produire au dehors : publier, traduire, mais aussi remettre, livrer, abandonner, confier, parfois louer. Au moyen -c’est le cas ici-, il signifie aussi donner en mariage. L’idée, on le voit, est celle d’un don  impliquant qui vient de soi ou du sien, d’une transmission précieuse. Comment le traduire ici ? Louer ? Mais le contrat n’est pas si clair  : quand on loue une terre ou une vigne, le locataire cultive et garde pour lui la récolte : or ici, le propriétaire ne cesse d’envoyer du monde pour [labein tous karpous autou], prendre les fruits à lui, prendre les fruits qui lui reviennent. Qui plus est, les cultivateurs peuvent former le projet fou de tuer l’héritier pour que leur soit dévolu le [klèronomia], le droit d’hérédité ! C’est donc que par le contrat initial, ils sont deuxièmes dans la liste des héritiers, des ayant droit ? Du moins c’est ce qu’ils imaginent… Je pense que livrer est le meilleur ici : entre le propriétaire et les cultivateurs, il y a un véritable contrat de confiance : vous saurez mieux, c’est votre compétence. Faites donc tout ce qu’il faut avec ce vignoble, comme si c’était le vôtre. A cette réserve près que ce n’est pas le vôtre. Les cultivateurs, les responsables religieux, ont toute autorité pour cultiver le vignoble si cher au cœur de son propriétaire, qui compte sur eux pour qu’il donne le meilleur.

Cela change tout, dans la cause du verjus de l’histoire d’Isaïe : pour celui-ci, c’était la vigne tout entière qui était blâmable, qui n’avait rien donnée. Ici, ce sont les chefs qui n’ont pas tenu leur place. C’est leur faute. L’avertissement de la parabole va d’emblée dans le même sens que celle qui précède et que nous avons entendue la semaine passée.

Et puis le propriétaire [apedèmèsén] : [apodèméô] c’est être absent, éventuellement voyager, partir au loin, mais par extension cela signifie simplement ne pas être là. Le propriétaire disparaît. La confiance et le don qu’il fait aux cultivateurs est tel qu’il ne les surveille pas, qu’il leur abandonne vraiment tout. On se plaint parfois de la distance ou de l’absence de Dieu, mais c’est tout simplement la conséquence de la confiance qu’il nous fait, le choix fort de sa paternité. Comme dit le poète, Dieu crée l’homme comme la mer crée la plage : en se retirant.

Voilà. Le problème c’est que toute l’attitude des cultivateurs montre qu’ils se comportent non pas en ouvriers reconnaissants mais en propriétaires ! Au point d’avoir cette idée folle que l’héritage pourrait leur revenir de droit ! Et cela conduit à la maltraitance et au meurtre de quiconque n’est pas l’un d’entre eux. C’est une perversion collective. Mon Dieu ! Et comment doivent l’entendre les responsables religieux d’aujourd’hui, avec quelle crainte ! Les ressorts d’une perversion collective sont terribles, ils sont d’autant moins visibles pour un membre de la collectivité que tous pensent ou font de même : rien qui donne moins le sentiment de la mauvaise voie…

Les cultivateurs sont toujours désignés comme un collectif. Peut-être cela est-il un indicateur de la voie de sortie, de la solution : revenir à soi, retrouver le sens personnel du don qui a été fait, de la mission confiée. Et se désapproprier, de toute urgence. Combien de comportements de « petit chef », de « despote local ». Et combien la direction du regard, l’application de l’attention, compte-t-elle pour ne pas se tromper : les cultivateurs se sont vus confier la terre, et aussi les plantes. Ils soignent avant tout la terre : ils créent les conditions de la croissance et du développement des plantes. Ils soignent aussi les plantes elles-mêmes, observent ses branches, ses feuilles, taillent… Mais les fruits ne leur appartiennent pas. Ils sont seulement, pour eux, le marqueur de la qualité de leur travail, rien de plus.

Tout cela vaut bien sûr pour les chefs religieux. Mais rappelons-nous aussi que dans la primitive Eglise, dans les communautés du temps de Matthieu et qui lisent son témoignage, les chefs sont avant tout des chefs de famille : ici, je crois que nous pouvons tous, ou du moins beaucoup d’entre nous, partager le même avertissement et la même crainte. Se désapproprier de ses enfants, de sa famille, en admirer les fruits et partager la joie avec le seul Maître, avec aussi la fierté un peu tremblante peut-être d’avoir joué un rôle dans la beauté de ces fruits.

Le ressort de cette désappropriation, s’appelle l’action de grâce, en grec [eucharistia]. Au Maître le don, la grâce faite, le bien précieux entre tous confié. Au cultivateur la reconnaissance, la continuation de l’œuvre commencée, la culture de la vie donnée, et la joie de rendre en ayant participé à l’action-de-la-grâce.

Dimanche 1er octobre : faire la volonté de Dieu

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Nous avançons toujours plus loin dans l’évangile selon s.Matthieu. Après notre parabole du maître juste et généreux (dite des ouvriers de la onzième heure), Jésus annonce sa passion à ses disciples pour la troisième fois : cela provoque Madame Zébédée, sentant que cela va mal finir et pensant à la suite, à venir demander pour ses fils Jacques et Jean qu’ils siègent à la droite et à la gauche de Jésus, autrement dit à avoir droit de succession. Indignation des autres. C’est l’occasion d’un avertissement supplémentaire aux Douze quant à la soif de pouvoir. chaque fois que Jésus s’adresse spécifiquement aux Douze, il les met en garde contre la tentation du pouvoir, dirait-on. Et puis c’est l’épisode des deux aveugles à Jéricho, avant l’arrivée, triomphale, à Jérusalem.

Une fois dans la ville, les épisodes polémiques avec les diverses autorités vont se succéder. C’est sans doute que, d’un côté, celles-ci se méfient de plus en plus du discours subversif de Jésus. Mais d’un autre côté, c’est sans doute aussi un choix de Jésus lui-même : son projet du renouvellement d’Israël n’exclut personne, et même doit nécessairement passer par les autorités. Il les provoque alors, pour chercher l’échange direct -et qu’importe s’il est polémique- plutôt que les impressions à distance, et obtenir leur adhésion. Au passage, cela nous montre que la dispute est bien préférable au silence. Il y a sans doute des choses qu’on ne peut se dire sans animosité, parce qu’elles nous touchent profondément, mais il faut se les dire. Quand on se dispute, au moins on se parle.

Et c’est à ce point que nous en arrivons à l’épisode de ce dimanche : une parabole racontée par Jésus et qui sera suivie de plusieurs autres, qu’on pourrait appeler des paraboles d’avertissement. Elles visent tous ceux qui disent être fidèles à la Loi et refusent de le suivre. Il faudra, pour bien comprendre celle-ci, recourir à l’épisode qui précède : une fois de plus, le découpage est ridicule, on dirait presque qu’on empêche les gens de comprendre et cela me révolte un peu. Passons. On voit que Jésus veut faire réfléchir ceux qui appuient sur la Loi leur refus de le suivre, il commence par une question : [ti dé humin dokei], « que vous semble ? » Aujourd’hui, Jésus veut donner à réfléchir. Pensons-nous être fidèles à la Loi, en gros du moins ? Très bien, c’est pour nous. Ecoutons l’histoire.

« Un homme avait deux enfants. » Ça alors ! Cela ressemble étrangement à une autre histoire bien connue. Mieux, c’est presque le même début ! « Un homme avait deux fils, » c’est la parabole du Fils Prodigue ! Mais nous connaissons l’orchestration de s.Luc : celui-ci n’en fait ni le même récit, ni ne l’inscrit-il dans le même contexte. Chez Luc, le récit est développé, émouvant, circonstancié. Ici, le récit est bref, factuel, presque proverbial. L’homme s’approche tour à tour de ses deux enfants et leur fait la même demande : « Enfant, va aujourd’hui œuvrer au vignoble. » L’adresse met les choses sur le registre des relations, peut-être de l’affection. La demande est dans l’instant, pour maintenant : pas de plan, pas de prévision. C’est la demande du jour. Quant à « travailler au vignoble« , ce n’est évidemment pas travailler seul, et peut-être est-ce cela qui d’ailleurs explique la soudaineté de la demande. Il y a des jours où il y a plus à faire que d’autres, et on ne le sait pas forcément d’avance…

La réaction de chacun des deux enfants est différente, voire opposée. L’un dit : « Je ne veux pas« , [ou thelô], l’autre : « Moi, Seigneur« , [egô, kurié], ce qui sous-entend probablement « Moi ,j’y vais ». La réponse de l’un est claire et sèche, de l’autre obséquieuse et décalée. Décalée, parce qu’à « enfant« , il répond « Seigneur« . Autrement dit, les deux réponses, à l’aune biblique, sont désobéissantes : car l’obéissance, dans la Bible, veut dire la correspondance en tout point avec ce qui est demandé (« Dieu dit à Abraham : pars ! Abraham partit ».). Le moindre déplacement est une sortie de la pure correspondance avec la parole de Dieu. C’est le cas de la malheureuse Eve : lorsque le serpent l’interroge, elle répond avec une légère outrance : « […] Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort. » (Gn.3,3). Mais quelques lignes plus haut, Yahvé avait dit : « Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort. » (Gn.2,17). Ne pas toucher, c’est une invention de la femme, un léger décalage, par lequel le serpent l’a déjà délogée de la pure obéissance. Il ne lui reste plus qu’à augmenter le « jeu » ainsi obtenu…

Mais l’histoire des deux enfants ne s’arrête pas à leurs réponses verbales. Car l’un, « après cependant se repentant il alla« ; l’autre « et il n’alla pas« . On ne sait pas quand est « l’après » du premier, si cela lui fait manquer le « aujourd’hui » du demandeur. Mais on sait qu’il y a un « repentir » : [metamelô] est un verbe toujours impersonnel en grec, qui évoque le changement d’avis ou le regret sur ce qu’on ne peut plus changer. Pas la « conversion ». Il change d’avis, voilà tout : il ne voulait pas, maintenant il veut, et tout tenait à sa volonté, peut-être à son humeur, peut-être à je-ne-sais quelle circonstance. Quant au second, le « et » souligne l’opposition entre la belle déclaration et l’action diamétralement opposée. Là non plus, pas de psychologie, seulement des faits : on ne sait pas pourquoi, s’il a été empêché, s’il a oublié. Ce n’est pas la question.

La question, c’est celle que Jésus pose à l’issue de cette petite histoire inintéressante, sans émotion,  trop caricaturale pour être agréable. « Qui parmi les deux a fait la volonté du Père ? » Cela ressemble aux questions posées à la télévision, tellement évidentes qu’on a à peine envie de répondre ! « Que font les souris quand le chat est parti ? Pour ‘elles dansent’, tapez 1, pour ‘elles jouent à la belote’, tapez 2 ! ». Mais pourquoi Jésus se lance-t-il dans une telle question ? A quoi joue-t-il avec ses interlocuteurs ?

Rappelons d’abord que si ses interlocuteurs étaient vraiment pointilleux, ils pourraient répondre « Aucun ». Car chez aucun des deux enfants il n’y a eu de parfaite correspondance entre la parole adressée et leur réponse. Pourtant, ils répondent instantanément « le premier« . C’est donc que même pour eux, une évidence s’impose : l’issue seule compte, quels que soient les méandres et les courbes par lesquels passe la psychologie humaine. Rappelons ensuite que notre épisode fait suite à une question de Jésus à ses interlocuteurs, grands-prêtres et anciens, restée sans réponse : « Le baptême de Jean, d’où était-il : du ciel ou des hommes ? » Or cette absence, noyée dans un « nous ne savons pas« , était par calcul, c’est de la vraie dissimulation. Ici, Jésus obtient d’eux une réponse instantanée, spontanée. Ils en sont donc capables ! Jésus a obtenu d’eux une ouverture spontanée, sans calcul. Ils ne voulaient pas avouer l’évidence devant le baptême de Jean, ils viennent de l’avouer devant la petite historiette réduite à l’essentiel. Et c’est justement de Jean qu’il va leur reparler immédiatement :

« Amen je vous dis que… » , c’est une révélation qui leur est faite, solennelle. « Les [telônai] et les [pornai] vous [proagousin] dans le royaume des cieux. » Les [telônai], ce sont les fermiers publics, ceux qui perçoivent les impôts, les publicains. De quoi s’agit-il ? Quand l’Empire romain conquiert militairement une région, il la soumet à un très lourd tribut financier, et pour être sûr d’être payé, il confie à certains -qu’on appelle publicains- cette charge qui s’achète. Le publicain verse au Trésor impérial la somme annuelle attendue, et a le droit de se rembourser sur l’habitant par tous les moyens, en mobilisant au besoin la force publique, l’armée romaine. Un des plus vieux partenariats public-privé du monde… Le publicain est donc perçu comme traître à sa patrie, collaborateur de l’occupant, s’enrichissant personnellement grâce à l’occupant sur le dos et parfois au prix de la vie de ceux qu’il trahit. Pensons aux « collabos » dénoncés en 1945…

Les [pornai], ce sont les prostituées, de [pernèmi] qui veut dire vendre (parce qu’elles étaient initialement des esclaves, des « vendues »). Ce ne sont pas des « travailleuses du sexe », ce sont des malheureuses réduites en esclavage et déchues de leur humanité sans aucun pouvoir de révolte contre ceux qui les « utilisent ». On voit que publicains comme prostituées sont socialement les personnes les plus réprouvées. Eh bien, déclare solennellement Jésus aux grands-prêtres et aux anciens -donc parmi les personnes au contraire les plus respectables-, ces rebuts de la société vous [proagousin]. [proagô], c’est mener en avant, faire avancer, mettre en lumière, promouvoir, élever en réputation. C’est aussi marcher avant, au sens d’être supérieur à : et c’est souvent ainsi que l’on traduit, ceux-là « vous précèdent dans le royaume des cieux« . Mais qu’est-ce que cette préséance signifierait ? Du reste, cette deuxième famille de sens ne vaut que lorsque [proagô] est intransitif, ce qui n’est pas le cas ici, « ils vous [proagousin] ». Je trouve que « mettre en lumière » fait ici beaucoup plus de sens, étant donné ce qui précède. Les publicains et les prostituées jettent sur vous une lumière redoutable, ils vous font apparaître tels que vous êtes selon le royaume des cieux, en avançant dans ([eis]) le royaume des cieux.

« Il est venu en effet, Jean, vers vous ou chez vous dans la voie de la justice« , c’est-à-dire irréprochablement selon la Loi. Vous n’aviez rien à lui reprocher, vous ne pouviez rien lui reprocher. « Et vous ne l’avez pas cru, les publicains cependant et les prostituées l’ont cru; » c’est un fait. Mais quel rapport avec la petite historiette des deux enfants ? Jusque-là, cette histoire ne semble jouer qu’un rôle, celui d’avoir provoqué enfin un aveu spontané de ces responsables dissimulateurs et calculateurs. « Vous cependant en voyant, vous ne vous êtes pas repentis après pour le croire« . Les mots sont ceux employés dans la première histoire concernant le premier ! « après cependant se repentant… » Ce n’est pas un hasard. Ainsi, le premier enfant a fait la volonté du père, dans l’histoire, au prix d’un changement d’avis postérieur à sa première réponse. Le reproche que Jésus fait aux responsables, c’est de dire qu’ils font la volonté de Dieu, alors qu’ils en restent au « je ne veux pas« , sans changer d’avis, alors même que les rebuts de la société changent d’avis -sans peut-être parvenir à changer de vie ?…

Que retenir de tout cela ? Il me semble que cela nous prévient contre la recherche d’être « juste », « irréprochable ». La recherche de « faire la volonté de Dieu ». il a le dos large, Dieu ! On lui en mis des choses sur le dos, en disant que c’était sa volonté !… Mais c’est au nom de cette préoccupation, qui les place au sommet de la considération de tous, que les grands-prêtres et les anciens passent à côté de Jean. Lequel Jean sera lui-même pris de cours devant Jésus, au point de lui envoyer demander « es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » C’est dire si le chemin est long jusqu’à Jésus. Jésus ne veut pas qu’on « fasse la volonté de Dieu », il veut juste qu’on croie. Ou plutôt, il dit que la volonté de Dieu, c’est que l’on croie. Ceux qui sont ravagés par la vie, ceux qui peut-être font le mal, réalisent plus facilement que c’est d’abord ce mouvement du cœur, ce consentement de l’intelligence, cette adhérence, cette adhésion de la volonté, qui sont toujours à portée et mettent en chemin vers le royaume. Les endurcis, ce ne sont pas les parias ou les criminels, ce sont ceux qui croient être justes. Alors appuyons-nous sur notre expérience du mal, subi ou bien même commis, pour nous ouvrir à la foi. Renonçons à être des « justes ». Il suffit de [metamelô], changer d’avis.

Dimanche 24 septembre : premiers, derniers…

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous avançons dans l’évangile selon s.Matthieu au chapitre 20, en sautant allègrement par dessus le chapitre 19. Il n’y était question que de mariage, de célibat, d’enfants et du rapport à l’argent : toutes choses qui ont sans doute été jugées de peu d’importance…

Quoiqu’il en soit, nous écoutons de nouveau cette semaine une parabole, une « fiction ». Je réemploie cette expression, parce qu’elle nous permet de nous ressouvenir aussi du but de toute fiction : nous faire prendre un petit écart avec ce que nous ne voyons pas pour cause de trop grande proximité. La « fiction » est celle dite des « Ouvriers de la onzième heure ». Je ne suis pas sûr qu’elle soit ainsi bien nommée, car le personnage principal, à l’évidence, c’est l’homme qui sort tout au long du jour pour embaucher des ouvriers, puis assure leur rémunération.

Le but de la parabole est facile à découvrir (même s’il n’est pas si facile que cela à comprendre) : mais là encore, le découpage des textes c’est un peu « Massacre à la tronçonneuse »! Manque le verset qui précède immédiatement notre parabole, lequel dit : « Or beaucoup seront premiers derniers et derniers premiers« . De nouveau, le verset qui clôt notre parabole dit : « Ainsi seront les derniers, premiers et les premiers, derniers« . Et au beau milieu de la parabole : « Appelle les ouvriers et rend-leur le salaire en commençant par les derniers jusqu’aux premiers« . Si on a la chance de voir tout cela, on comprend sans peine que le but de la parabole est d’illustrer cette vérité énoncée, ou plutôt de la donner à voir alors qu’elle nous échappe par sa trop grande proximité. Mais ce que cela veut dire, c’est une autre histoire. Il va nous falloir creuser la parabole…

Je me propose d’attacher le regard au personnage principal et de le suivre dans ses activités. Ce personnage est décrit d’abord comme un [anthrôpos oikodespotès]. L'[oikos] c’est la maison, la maisonnée, la propriété. Un [despotès], c’est un maître de maisonnée, en particulier celui qui commande aux esclaves, c’est un maître absolu, tout puissant. Il s’agit donc ici d’un homme qui a tout pouvoir sur des personnes, sur une propriété et sur des biens. La même expression est utilisée vers la fin de l’histoire : c’est encore contre l'[oikodespotès] que récriminent les ouvriers payés en dernier. Au milieu, pourtant, c’est  [ho kurios tou ampelônos], « le seigneur du vignoble » qui s’adresse à l'[épitropos], « à l’intendant ou l’administrateur« , pour organiser la paye. Qui est qui ? Difficile à dire. Car rien n’empêche que le [kurios], « LE seigneur » (c’est le seul qui soit doté d’un article défini) ait confié tout pouvoir à UN homme qualifié tantôt d'[oikodespotès] -quand il embauche avec autorité-, tantôt d'[épitropos] -quand il obéit à son tour au propriétaire- (ni l’un ni l’autre n’ont d’article défini)… Je ne sais pas trancher. La traduction liturgique a opté pour l’identification du seigneur avec l’homme qui a tout pouvoir, au prix d’un infidélité : elle fait dire au recruteur : « Allez à ma vigne », quand il dit simplement : « Allez dans la vigne« . Avec une bonne tronçonneuse et un bon pinceau… Mais je m’égare.

Que fait notre homme avec tout pouvoir ? Il sort « en même temps que point le jour » [hama prôï] pour « engager » des ouvriers. Le verbe [misthoô] est utilisé sous la forme [misthôsasthai] : c’est un infinitif aoriste à la voix moyenne. Il exprime ainsi la forme achevée d’une action (engager, embaucher) -cela, c’est l’aoriste infinitif-, mais en insistant sur l’implication du sujet dans cette action -cela, c’est la voix moyenne (inconnue de la grammaire française)-. Autrement dit, notre homme s’implique personnellement beaucoup dans l’embauche, au point que la chose est tout-à-fait accomplie. Ce n’est pas un DRH qui organise des plans d’embauche ou des plans sociaux, mais bien un homme qui établit lui-même des relations personnelles, avec l’art et la manière.

Son implication est remarquable : voilà que non content d’être sorti aux premières lueurs, il ressort encore à la troisième heure (vers neuf heures), puis encore la sixième et la neuvième heure, et finalement encore à la onzième (soit vers dix-sept heures). Curieux : le verbe « embaucher » employé dès le début n’était-il pas dans une forme exprimant que l’action est achevée ? Mais si ! Autrement dit, l’homme ne sort pas parce qu’il manque d’ouvriers, il a déjà le nombre suffisant. Alors quel est son but ? Un but aujourd’hui inimaginable : il compte tout simplement donner du travail à ceux qui n’en ont pas !!! Foin de la rentabilité, de la « compétitivité », adieu Gattaz : bienvenue à une tout autre conception de l’entreprise, non plus moyen de profits mais communauté humaine.

Car ceux qu’il a trouvé à la troisième heure étaient [argous], littéralement : « qui ne font pas, qui n’ont pas à s’occuper« , bref : « chômeurs« . Il donne du travail aux chômeurs. Et inlassablement, il ressort sur l'[agora], « la place publique« , et envoie travailler dans son vignoble ceux qui n’ont pas de travail. Et ce, jusqu’à la fin du jour, même quand la journée de travail est pratiquement achevée. Aux derniers, il pose une question : « Pourquoi êtes vous restés [holèn tèn hèméran], the whole day, la journée entière, [argoi], chômeurs ? » Vous me connaissez pourtant ! Pourquoi n’êtes-vous pas venus me trouver ? Et moi, pourquoi ne vous ai-je pas vus ? On sent qu’il y a chez cet homme comme une détresse, il a failli passer à côté de son objectif principal.

On ne sait pas bien ce qu’on pu faire les derniers, le temps d’aller jusque sur le lieu de travail et de se faire donner une place précise avec le matériel adéquat. L’objectif n’est pas de « faire du chiffre », c’est évident.  C’est de faire vivre et sans mettre en dépendance, mais avec dignité. Chacun aura travaillé, chacun aura gagné de quoi vivre aujourd’hui. L’homme qui a tout pouvoir, comme il le dira à la fin, fait « ce qu’il veut dans les choses qui sont siennes« , or [egô agates eimi], « je suis bon« . Voilà ce qui le motive, ce qui le meut, sa bonté. Pas de paternalisme pour autant, chacun est recruté pour travailler et rigoureusement salarié pour une journée de travail. En matière de travail, on sait qu’une heure commencée est due : et si c’était juste l’échelle qui changeait ? Si une journée commencée était due ? Car c’est bien la journée qu’il faut vivre, et non une heure seulement… Quelle leçon de justice.

L’humanité du recruteur se montre encore autrement : avec les premiers, on s’est accordé, [sumfônèsas] sur un salaire d’ « un denier pour la journée« . Il y a une une vraie « concertation » (qui évoque le concert) puisqu’on s’est « accordé » (toujours la musique), ce que le grec dit avec un mot devenu chez nous la symphonie : les voix sonnent ensemble. Le montant, un denier, est classique pour une journée, mais ici, il fait l’objet d’un accord préalable : ce n’est pas le recruteur qui a imposé le montant du salaire sans discussion.

Il en va pourtant différemment, avec un suspense croissant, au long de la journée : les ouvriers des troisième, sixième et neuvième heures sont envoyés travailler, « et à cette condition ce qui est juste je donnerai à vous« . Pas de concertation, mais une promesse de rétribution : cela, c’est acquis. Mais le montant n’est pas précisé, s’y substitue une invitation à faire confiance au sens de la justice. La justice de qui : de l’employeur ou des ouvriers ? Ce n’est pas dit, mais cela sous-entend que la concertation peut avoir lieu à ce moment-là, puisque la justice est une des choses sur quoi on doit pouvoir s’entendre. C’est rassurant, mais il y a tout de même place pour une petite inquiétude.

C’est pire pour les tous derniers : peut-être parce qu’il fallait aller vite ? ils n’avaient pas encore travaillé… En tous cas, ils sont envoyés directement avec ces simples mots : « Allez vous aussi au vignoble. » Pas question de salaire. Pour eux, l’inquiétude n’est sûrement pas petite : que va-t-il se passer ? Comment vont-ils être traités ? Ils ont travaillé si peu, et sans contrat presque, du moins sans la clause concernant la rétribution. Cela n’a pas échappé au Seigneur du vignoble. Il ordonne à l’intendant : « Convoque les ouvriers et rend leur (mais le verbe [apodidômi] signifie aussi « expliquer ») le salaire commençant depuis les derniers jusqu’aux premiers« . La machine à remonter le temps. Les premiers à recevoir ce qu’ils ont gagné  ne sont pas ceux qui ont travaillé le plus longtemps, mais sont ceux qui ont le plus fait confiance : peut-être ceux qui dans le fond ont été le plus semblables à l’employeur dans son implication à embaucher ? Ils se sont eux aussi personnellement impliqués dans ce travail, ils ont osé un rapport à leur tour plus personnel. Mais ils n’ont pas gagné plus : le travail du jour nourrit pour le jour. Pas de misère ni de précarité, pas d’opulence non plus : le juste nécessaire. Et l’on voit ici poindre une vraie égalité des salaires, qui ne provoque pas d’écarts grandissants entre riches et pauvres, écart depuis longtemps dénoncé par les Prophètes comme une vraie infidélité.

Sait-on mieux, pour finir, ce que veut dire cette histoire de derniers et de premiers ? Ce n’est pas une simple inversion des hiérarchies sociales, où les esclaves deviendraient maîtres et les maîtres esclaves. Qu’est-ce que cela changerait, au fond ? C’est plutôt une inversion des valeurs, des critères. A tous, la dignité du travail et le gain d’une vie correcte. Et à ceux qui ont la plus grande fragilité, le secours le plus prompt. A quand ces ordonnances-là ?!

Dimanche 17 septembre : laisse aller !

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Dans la suite immédiate du passage de dimanche dernier, Matthieu nous livre un approfondissement, sous la forme d’une question de Pierre. La première expérience d’une vie communautaire selon l’évangile, dans les premiers temps chrétiens, a montré que l’unanimité des cœurs était toute relative, que le portrait idyllique dressé de son côté par Luc à la fin du récit du jour de la Pentecôte (« Ils étaient persévérants dans l’enseignement des Apôtres et la communion, la fraction du pain et les prières. Accomplie dans toute âme la crainte, nombreux les prodiges et les signes par les Apôtres accomplis.Or tous les croyants étaient égaux et ayant tout en commun, et ils vendaient les possessions et les biens et les partageaient entre tous selon les besoins de chacun; chaque jour, d’un seul cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple et rompaient le pain dans leurs maisons, ils prenaient leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur, ils louaient Dieu et trouvaient grâce devant tout le peuple. Et le Seigneur multipliait ceux qui étaient sauvés chaque jour en cela même. » Act.2,42-47), que ce portrait, donc, relevait plus d’un horizon du croyant que d’une réalité vécue.

Se posait donc la question : que faire, si cette fois c’est ton frère, un membre de la communauté, qui fait fausse route ? C’est ce dont il a été question dimanche dernier. Mais il y a en quelque sorte un sous-cas, dont Matthieu traite maintenant à travers une petite mise en scène. Ce sous-cas, c’est lorsque je suis cette fois victime des errements d’un autre membre de la communauté, d’un frère : « Alors s’approchant Pierre lui dit : ‘Seigneur, combien de fois fautera envers moi mon frère et je lui remettrai ? Jusqu’à sept fois ? » Il est clair que cette fois, le cas envisagé est bien quand c’est [eis eme], « envers moi » qu’il y a faute de celui qui est néanmoins [ho adelfos mou], littéralement « le frère de moi« . Mais avec l’adverbe interrogatif [posakis], « combien de fois« , Pierre situe d’emblée sa question du côté de la limite. Autrement dit, quand mon frère commet une faute, si j’en suis témoin, quelqu’un en est la victime. Et quelle est ma réaction spécifique de victime ? N’y a-t-il pas un moment, un seuil, à partir duquel l’attitude change, ou peut changer, ou peut-être même doit changer ?

La réponse mise dans la bouche de Jésus : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois mais jusqu’à soixante-dix fois sept. » Voilà une surprenante comptabilité ! Pourquoi ce compte de sept dans la bouche de Pierre, pourquoi celui de soixante-dix fois sept dans celle de Jésus ? Je me demande s’il n’y aurait pas un rapport avec une référence plus ancienne : la Genèse rapporte que lorsqu’après le meurtre de son frère, Caïn fut voué par Dieu à une vie errante, il se plaignit à ce dernier d’une disproportion de sa peine, qui faisait de lui une cible pour quiconque : « le premier venu me tuera ! » Dieu le protégea donc par un signe et une menace : « Si quelqu’un tue Caïn, on le vengera sept fois » (Gn.4,15). On voit l’idée : après le premier meurtre, il s’agit d’éviter la prolifération du mal. Or à peine plus loin, c’est Lamek qui dit : « J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. C’est que Caïn est vengé sept fois, mais Lamek soixante dix-sept fois ! » (Gn.4,23-24). La barrière n’a pas fonctionné, le mal prolifère. La loi du Talion (« œil pour œil, dent pour dent« ) aura cette visée limitative.

On retrouve presque les mêmes nombres, sept et soixante dix-sept d’un côté, sept et soixante-dix fois sept de l’autre. Peut-être bien que l’esprit de la réponse mise dans la bouche de Jésus, c’est la prolifération du bien, cette fois ! Pour que la communauté soit germe d’une humanité renouvelée, il faut non seulement que le mal n’y prolifère pas, mais encore que le bien y prolifère. Le bien, sous la forme du verbe employé par Pierre « et je lui remettrai« , [afèsô autô]. Le verbe [afièmi] signifie d’abord laisser aller : jeter (un javelot), laisser échapper (des larmes, une parole, une colère), lâcher, renvoyer, acquitter, laisser libre, permettre… C’est l’idée de ce qui n’est plus retenu par un nœud, une limite ou une entrave quelconque.

Voilà qui éclaire encore mieux la perspective visée par la communauté primitive : ne pas garder les liens fondés sur la faute. Il y a les liens dans lesquels se trouve mon frère parce que, coupable envers moi, il est en dette à mon égard. Il m’a manqué en quelque chose, il doit compenser ce manque, payer en quelque manière. Qui peut défaire ces liens ? Moi seul. Et que veut dire laisse aller ces liens ? C’est quand je renonce à lui demander des comptes, je renonce à compter. Or c’est là l’attitude contradictoire de Pierre débusquée par Jésus : « jusqu’à sept fois« , ce n’est pas délier le frère : je compte encore ! Mais le nombre extravagant avancé par Jésus oblige en pratique à ne plus compter, car la tenue du compte n’est plus possible.

Mais il n’y a pas que ces liens-là : je peux m’apercevoir que de mon côté, je tiens à retenir (pardon pour la redondance, volontaire!) mon frère dans ce dû à mon égard. Et si je retiens mon frère dans les liens comptables de mon exigence de victime, je me lie du même coup moi aussi à lui, et je reste en dépendance. Le laisser aller, c’est reconquérir ma propre liberté. Elle a un coût, puisque j’y perds tout le remboursement de ce qui m’est dû ! C’est un coût qui peut être très élevé, et que je ne remets vraiment et pleinement qu’à la mesure de la conscience que j’en ai :  si je remets une dette que j’ai mal évaluée, je serai porté à exiger plus tard le paiement non comptabilisé. Le mot de compte est bien venu ici : comme on dit, « allez, ça ne compte plus ». Et « ça », c’est à la fois le dommage et moi la victime.

Il me semble que c’est tout le sens de la petite (grande ?) parabole qui illustre immédiatement le propos : un homme qui a une dette de dix mille talents. Un talent, c’est deux années de travail : chacun adaptera pour lui-même, mais qu’importe, ce sont de toutes façons vingt mille années de travail, c’est-à-dire que nul ne vivra assez pour s’acquitter d’une telle dette ! Cet homme demande pourtant au roi de patienter, pour qu’il lui rembourse. Le roi est « remué jusqu’aux entrailles » par une telle demande, on devine que l’inconscience de son serviteur en même temps que sa bonne volonté soient émouvantes ! Et le roi « laisse aller sa créance« . Pourtant, ce même serviteur exige le remboursement de cent deniers, soient cent jours de travail, de la part d’un « co-serviteur« , immédiatement après, et surtout refuse à celui-ci la patience, pourtant bien plus réaliste, qui lui a été demandée : il le fait même jeter en prison ! La conclusion : impossible à rembourser est la dette envers le Père du ciel, et pourtant il renonce à tout remboursement. De même, et a fortiori, renonçons « de tout notre cœur » à tout remboursement de la part de notre frère.

Tout cela est bel et bon, mais il ne faudrait pas pour autant être naïf : est-ce que l’on peut vraiment tout « laisser aller » ? Est-ce que toute dette, tout dommage dont je suis victime, est rémissible ? Je ne parle pas ici de volonté, mais bien de pouvoir : n’y a-t-il pas des blessures que je voudrais bien, à la limite, « pardonner » (c’est d’ailleurs souvent plus compliqué que cela : je veux et je ne veux pas tout à la fois…), mais que je n’arrive pas à « pardonner » ? Je reprends maintenant ce vocabulaire du « pardon », que j’ai soigneusement évité jusqu’à présent, parce que lui aussi entraîne beaucoup de choses dans certaines consciences, à cause de l’éducation notamment. Y a-t-il de telles blessures ? Bien sûr qu’il y en a ! Alors que faire ? Sommes-nous alors de mauvais disciples de l’évangile ? Serons-nous jetés dans la géhenne de feu parce que nous n’aurons pas « pardonné de tout notre cœur » ?

Il arrive que je défasse l’amarre d’une barque, et que pourtant elle ne bouge pas. Il arrive que je libère mes yeux et mon cœur et que pourtant les larmes ne coulent pas. Ce qui compte, c’est que le nœud soit défait, c’est le sens du verbe [afièmi]. Ainsi, qu’importe si je n’arrive pas : ce qui compte c’est que je voudrais, ce qui compte c’est de partir et non d’arriver. Jésus dit toujours « va ! », jamais il ne dit « arrive ». Et peut-être que je vais buter durant toute ma vie sur le même obstacle, peut-être que c’est la même et unique faute dont je suis victime à laquelle je vais être confronté « soixante-dix fois sept fois« . Si je veux m’en libérer, il n’y a pas d’autre chemin que de faire le compte de la dette que je voudrais bien remettre. Et peut-être cette dette est-elle incommensurable. Et je ferai alors le chemin d’une évaluation des dégâts causés,  et chaque fois que j’en verrai de nouveaux, je me ferai à chaque fois l’injustice de renoncer à tout remboursement, avant tout pour conquérir ma propre liberté. C’est injuste. Mais c’est ma liberté, et ma liberté c’est ma vie.

Il faut méditer cette réalité : ma liberté, c’est ma vie. Aucun des êtres humains que nous sommes ne peut vivre durablement sans prendre une autonomie croissante. Lorsque je suis victime, lorsque quelqu’un m’a blessé de manière telle que je ne pourrai jamais l’oublier, c’est précisément ma vie qui est blessée : je suis atteint dans mon identité, quelque part dans la substance de mon âme. Un des aspects de cette blessure, c’est de chercher à m’envahir, à me réduire à cette blessure qui agirait alors comme un trou noir. L’obsession en moi de l’auteur de cette blessure, c’est un des effets, dans le fond, de cette blessure. Mais le chemin de la vie, le choix de vivre, c’est sortir de cette prison : « laisser aller » son chemin, laisser sortir de ma préoccupation constante cette personne, c’est construire ma vie autour d’autre chose que cette blessure, c’est briser les murs de la prison. Il est significatif que, dans la parabole, le serviteur qui refuse la remise de dette soit jeté en prison. Car c’est l’effet même de ce refus. Alors choisissons la vie !

Dimanche 10 septembre : quand il y a faute…

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous sautons jusqu’au chapitre 18 de l’évangile selon s.Matthieu. Est-ce un effet du saut, difficile à mesurer ? Nous atterrissons en plein milieu du chapitre et, autant le dire tout de suite, il n’y aura pas de retour en arrière cette fois : bye bye les quatorze premiers versets… Je ne saurais trop vous encourager à aller les lire tout de même. Matthieu ne les a pas mis là pour rien.

Ce chapitre dix-huit est souvent appelé « chapitre ecclésiastique » : il y est beaucoup question des rapports entre les membres de la communauté, de la vie en communauté. Sans doute aussi ce chapitre est-il surtout le reflet ou la rétro projection de la vie de la première communauté chrétienne, au temps où Matthieu écrit. Il met ainsi dans la bouche de Jésus les solutions que les chrétiens ont apporté à un certain nombre de problèmes dans leurs communautés -en essayant, bien sûr, de s’appuyer sur leur foi en Jésus. Ces premières communautés étaient faites essentiellement de familles juives ayant choisies « la Voie », guidées par les chefs de famille et visitées par des prédicateurs itinérants.  Cette structure n’était pas sans contrainte, on l’a déjà vu, notamment pour ce qui concerne la décision personnelle de croire et la liberté vis-à-vis de sa famille de sang (cf. Dimanche 2 juillet : famille chrétienne ?). Mais cette structure n’est pas encore réglée par un clergé, en tous cas sûrement pas au sens moderne.

Quel est le problème présent ? [Ean dé amartèsè ho adelfos sou] : « Et si se trompe ton frère« … Certains manuscrits écrivent [amartèsè eis se] : « commet une faute à ton égard« . C’est restreindre le problème. Quelle est la bonne leçon ? Difficile de choisir, il faut sans doute envisager les deux. Le verbe [amartanô] employé seul a un sens assez large : il signifie manquer le but, se tromper de chemin, avoir une fausse opinion, ne pas obtenir, négliger, faillir. On voit qu’il peut s’agir de nombreux univers, celui de la pratique, celui de la pensée, celui des relations. La précision en revanche [amartanô eis (tina)] a nécessairement le sens de commettre une faute envers quelqu’un, ici envers soi. Dans les deux cas, le verbe est toujours au subjonctif aoriste (pardon pour la cuistrerie !!!), c’est à dire qu’on est dans le domaine du possible (subjonctif) mais aussi de la vérité générale (aoriste) : « Et bon, maintenant, que faire dans le cas où se trompe…« . Que faire en effet, mais suivant la leçon retenue je ne suis pas tout-à-fait dans la même situation : dans le premier cas, je suis témoin, dans le deuxième je suis victime. Le problème n’est pas le même.

Mais il y a tout de même un point commun, et c’est justement ce qui pose le nouveau problème. Et l’auteur vise bien cela avant tout, en ayant placé ces mots-là en dernier dans sa langue originelle : [… ho adelfos sou] : « le frère tien« , « le frère qui est tien« . C’est là ce qui fait problème. La communauté est sensée être idéale, on est sensé s’y trouver « parmi les parfaits » (cf.1Cor.2,6). La communauté devrait être le contexte différent, celui où règne la charité, celui où la suite de Jésus assure la droiture, la justesse, la rectitude de vie. Est-ce le cas ? Manifestement non. Et il faut envisager ce cas blessant : et si le « fautif » n’est pas n’importe qui mais « ton frère« . Dans le contexte primitif que nous avons décrit, ce frère est autant le membre de la même famille, que l’égal (c’est un peu le sens général de l’expression dans la bible), ou encore que celui qui a le même Père selon l’évangile. Le cas est blessant parce qu’il blesse en fait la communauté entière dans son appel à être le germe de l’humanité renouvelée.

Cette pluralité de sens ne doit pas nous désorienter dans notre lecture actuelle : elle est au contraire très ouvrante. Cela veut dire que nous pouvons affronter avec cette lecture, en la méditant, bien des problèmes qui peuvent être les nôtres : conflits dans la famille, conflits ou difficultés avec des collègues ou des voisins ou des amis, conflits ou dissensions dans la communauté croyante à laquelle nous appartenons… Ces conflits peuvent être pratiques, intellectuels ou de relation. Nous sommes invités à y réfléchir que nous en soyons seulement témoins, ou que nous nous en sentions victime. Bref : la palette est large.

Alors, d’après Matthieu, que faut-il faire en pareil cas ? [hupage elenxon auton], littéralement « prends à part l’accusé lui-même« , [metaxu sou kai autou monou.], « entre toi et lui tout seul« . On voit l’insistance : c’est d’abord par une entrevue face à face, seul à seul. Il s’agit de mettre la parole entre les deux. C’est très cohérent avec le passage d’après, que nous avons aujourd’hui pour finir : « Là où deux ou trois se rassemblent en mon nom, je suis là, au milieu d’eux« . Deux qui se parlent, à part mais mûs par la foi, même si c’est pour un affrontement difficile, ces deux sont assurés de la présence secrète et mystérieuse de la Parole faite chair, justement là où ils tentent de mettre des paroles pour rétablir l’unité.

C’est fort beau, mais je me demande si, dans le cas où je suis victime, cela est réaliste et même possible ! Puis-je affronter seul à seul la personne dont je sens qu’elle m’a blessée ? En tous cas, ce ne pourrait être qu’au terme d’un véritable cheminement intérieur, et sûrement pas dans la précipitation. On a trop cherché à dire aux « bons chrétiens » qu’ils doivent pardonner (sous entendu : tout de suite) : c’est parfois inhumain. Et faux. Car un vrai pardon est un chemin intérieur, coûteux et souvent long. Or il me semble que pour parler seul à seul avec la personne dont je suis victime, ce chemin est présupposé.

Bon, mais dans le cas où je ne suis que témoin ? Ce passage ne livre-t-il pas mon « frère » à l’outrance de mes jugements et de mes appréciations, peut-être bien erronées ? Mon frère s’est-il effectivement trompé, ou bien est-ce seulement à mes propres yeux ? N’est-il pas seulement différent de moi ? Ce passage ne risque-t-il pas de me conforter dans ma confortable position de juge des autres ? Le danger est bien réel, et il est même terrible, quand on y pense. Pour le prévenir, Catherine de Sienne met deux conditions à mon intervention auprès du « frère ». La première : ce n’est à moi d’intervenir que si je suis témoin de sa faute de manière répétée. Voilà qui me gardera de tout mauvais zèle : si je risque toujours d’être juge, au moins je ne serai pas procureur ! Deuxième condition : je ne suis prêt à dire quelque chose à mon frère que lorsque, au terme d’un cheminement personnel, j’ai pris conscience que je suis comptable du même reproche que lui. Voilà qui change tout : j’interviens non pas comme un juge, mais comme un frère partageant la même misère. Ce n’est pas l’évangile certes, puisque c’est Catherine de Sienne, mais je trouve cela très fin et plutôt dans le même esprit.

Si « ça marche », « tu auras gagné ton frère« . Et si cela ne fonctionne pas ? « S’il n’entend pas » ? La procédure continue par étape, cette fois-ci en prenant avec soi « un ou deux« . Cela est construit en référence au livre du Deutéronome (Dt.19,15) auquel il est fait plutôt clairement référence. Notons que cela fait référence à deux ou trois témoins, ce qui semble aller dans le sens du texte sans [eis se], « contre toi« . Et si ça ne marche toujours pas ? « Dis-le à l’Eglise« . La démarche progressive a ceci de touchant qu’elle ne rend pas tout de suite publique la faute de l’autre : celle-ci est au contraire maintenue secrète autant qu’il est possible, sans doute pour ne pas détruire la réputation du frère, de lui permettre de changer le plus facilement possible et sans trop de dommage.

On ne peut s’empêcher tout de même aujourd’hui de réfléchir la validité de cette procédure progressive, lorsqu’on a en tête des horreurs comme les cas de pédophilie chez les prêtres : ce n’est évidemment pas visé par le texte, puisque la communauté d’alors ne connaît pas cette organisation (ni son poids !). Mais notre lecture est bien aujourd’hui, et elle appelle la même distance ! Remarquons d’abord que, dès le tête à tête initial, le témoin ne reste pas sans rien faire. Et en effet, s’il reste sans rien faire, de témoin il devient complice. Il est comptable de la même faute (pour ceux qui ont la patience, il faut relire aussi Ez.3,17-21 : je suis persuadé que ceux qui ont inventé cette procédure rapportée par Matthieu avaient aussi ce texte en tête. En toutes lettres, « Si tu ne l’avertis pas, lui mourra de sa faute, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang. »). Remarquons ensuite que cette procédure ne « protège » pas le coupable par le secret, car cette procédure est connue aussi du coupable. Il y a un véritable dévoiement du secret quand il permet la prolifération de la faute. Le pansement sur la blessure la protège, mais après désinfection et pour qu’elle guérisse; un pansement sans désinfection provoque une gangrène ! Mais surtout, je crois que c’est le contexte social qui n’est plus le même : la justice expéditive et manipulée, à l’époque de l’empire romain, n’est pas  du tout celle d’aujourd’hui dans nos démocraties -même si celle-ci n’est pas parfaite non plus. Le recours ultime à la communauté entière était sensée garantir une procédure plus équitable que celle dans laquelle on pouvait tomber aux mains de la justice civile d’alors : aujourd’hui c’est le contraire, l’Eglise est loin d’être équipée et apte à des procédures de justice. L’ [ekklèsia], c’est d’abord l’assemblée du peuple, et il faut peut-être s’en souvenir opportunément…

Juste un mot pour finir. Le passage s’achève avec une formule de révélation : « Amen, je vous dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel« . D’une part, c’est dire à tous ce qui est dit ailleurs aux seuls apôtres. Comme quoi il n’y a pas de « pouvoir réservé », ou alors c’est un abus de l’évangile. D’autre part, on peut prendre bien sûr cette formule comme l’énoncé d’un pouvoir, mais dans quel esprit ? Si l’on se méfie de tout pouvoir, comme l’évangile nous y invite souvent, il faut plutôt recevoir cette formule avec crainte, comme un avertissement : attention à ce que vous allez faire, dans vos rapports les uns avec les autres, car vous détenez un pouvoir redoutable ! Quand vous liez ou déliez, ce n’est pas sans conséquence ! Autrement dit, soyez très prudent avec ce genre de procédure et dans les cas de conflits ou d’oppositions, c’est un terrain miné et dont les conséquences peuvent porter jusqu’au ciel…