Dimanche 3 septembre : aller derrière Jésus.

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Le passage d’aujourd’hui fait directement suite à celui de dimanche dernier : il faut lire les deux l’un à la suite de l’autre, et à vrai dire il eût mieux valu ne pas les séparer ! Mais enfin, cela nous permet d’y revenir.

Donc, après l’initiative d’une promesse à Pierre, Jésus « donne des ordres précis » [diastellô] à ses disciples pour qu’ils ne disent pas qu’il est le Messie, ou le Christ, bref : celui qui a reçu l’Onction divine. Ce titre redoutable, à cause du levier politique qu’il constitue, Jésus prend bien soin de l’éviter depuis le début, et il entend bien continuer à l’éviter. Car forcément, cela diviserait le peuple, comme toutes les revendications politiques. Néanmoins, comme nous l’avons vu, Simon-renommé-Pierre a répondu à Jésus que s’il lui attribuait bien la qualité d’Oint, donc du sauveur attendu pour ce monde-ci et ce temps-ci de par son engagement présent, il lui attribuait aussi la qualité de « fils de Dieu-vivant », ce qui rejoint la titulature revendiquée par Jésus lui-même de « fils de l’homme » : une origine céleste, une puissance qui n’est pas de ce monde.

Ces deux aspects  étaient analysés comme antinomiques, exclusifs l’un de l’autre : pourtant, l’expérience de Simon et des disciples est bien que Jésus les combine de fait. Et c’est sans doute pourquoi Jésus trouve la porte ouverte pour ajouter un nouvel aspect à son annonce, en joignant à ces deux figures déjà nommées une troisième, celle du Serviteur, ou Serviteur souffrant. « Et à partir de là il commence (c’est vraiment une étape), Jésus présente ([deiknuein] : fait apparaître, rend visible, met sous les yeux) à ses disciples qu’il faut ([déi] : c’est incontournable et nécessaire) que lui s’en aille dans Jérusalem et souffre de nombreuses choses de la part des anciens et des prêtres et des scribes et qu’il soit tué et au troisième jour qu’il se réveille. »

Qu’il s’en aille est une expression à double sens : elle signifie partir de quelque part ([aperchomaï]) et peut vouloir signifier mourir. Cela est évidemment renforcé ici, car l’endroit d’où il doit partir pour aller à Jérusalem, c’est bien de cette région de Césarée de Philippe, au Nord-Est de la Galilée. Mais il n’est pas question de « ici », il est bien question de Jérusalem, précédé de la particule [eis], qui signifie « dans » avec une nuance dynamique, ce dans quoi on entre. Qu’il s’en aille dans Jérusalem peut donc signifier aller jusqu’à Jérusalem, mais aussi mourir à Jérusalem. Le reste de l’annonce, brutale pour les disciples, le confirme d’ailleurs sans ambiguïté. Qui plus est, cette mort se fera avec toutes les autorités religieuses légitimes contre lui : ceux qui gouvernent le peuple au nom de Dieu, ceux qui assurent le culte et ceux qui interprètent légitimement la parole de Dieu. Et ces autorités, ne l’oublions pas, sont légitimes aux yeux de Jésus et de ses disciples, jamais on  n’entrevoit le contraire ! C’est d’ailleurs pourquoi Jésus voudrait tellement, jusqu’à les bousculer, les faire changer d’avis à son sujet et au sujet de son message. Reste la dernière partie de l’annonce, énigmatique pour ses auditeurs : qu’au troisième jour il se réveille…

Ainsi, pour les disciples, immédiatement après un épisode exaltant de déclaration des « titres de gloire » de Jésus, c’est la douche froide, la perspective de l’opprobre, de l’abandon total par tous, de l’échec final, de la mort. Pas de « happy end », pas de Walt Disney. Et surtout, aucun effet final ni de l’engagement concret de Jésus dans la transformation de ce monde, ni de la manifestation de sa puissance céleste. Qu’est-ce que cela veut dire ??? Alors Pierre « prenant avec soi » Jésus, « commence à le blâmer… » [proslambanô] c’est prendre avec soi, mais ce préfixe [pros] peut avoir la nuance de « en face » ou même « contre », « opposé à  » : Pierre prend Jésus en quelque sorte sous sa protection, mais aussi veut l’affronter. Et exactement comme Jésus « commence » à annoncer ce « awful end », Pierre « commence » à le blâmer, c’est le même mot réemployé dans la même forme ! Il y a une opposition entre les deux sur la nouvelle étape, sur ce qui commence. « D’une manière favorable, Seigneur ! Ne vas-tu pas cesser [de dire] ces choses à ton sujet ?! » En d’autres termes : arrête de broyer du noir, ce n’est pas le moment ! On sent Pierre agacé, en même temps qu’autorisé par de très récentes promesses à protéger Jésus de lui-même…

Et Pierre se prend un retour violent, à la mesure de la promesse qu’il a reçue ! Jésus se retourne, il lui tourne le dos ! De sorte que Pierre soit dans son dos, derrière lui; et il lui dit justement : [hupagé opisô mou], « viens derrière moi » avec le verbe [hupagô], venir sous, placer sous le joug, mettre à l’abri. En l’appelant la première fois, il avait dit [deute opisô mou], « venez derrière moi » (Mt.4,19) avec le verbe [deuô] qui a la nuance d’être soumis, inférieur. Autrement dit, Jésus rappelle à Pierre sa condition initiale de disciple, avec cette fois (le joug) la nuance de la contrainte. Et après avoir changé son nom de Simon en Roche, il le change cette fois de Simon en Satan ! Matthieu nous invite à rapprocher cette scène de celle des trois tentations, initiales parce que permanentes durant tout le ministère public de Jésus, à rapprocher le rôle de Pierre de celui de Satan-le-tentateur ! Comme on passe vite de Pierre à Satan, dès lors qu’on oublie d’être d’abord disciple…

Et Jésus approfondit cette condition de disciple, et là cela nous concerne tous : « si quelqu’un veut aller [opisô mou], derrière moi… » autrement dit, si l’on veut être disciple. Le verbe aller est d’ailleurs à l’aoriste : vous savez, ce temps spécial du grec qui est celui de la vérité générale. Jésus énonce quelque chose qui vaut à travers tous les temps et toutes les situations. Vue l’erreur, la méprise, qui est celle de Simon (celui-ci est toujours exemplaire, dans n’importe quelle direction !!!), il faut préciser les bases de ce qu’est « aller derrière Jésus ». Eh bien il y a trois conditions : 1° [aparnèsasthô eauton], et 2° [aratô ton stauron autou] et 3° [akoloutheitô moi].

1° [aparnèsasthô eauton] : [aparneomai], c’est repousser ou nier. [eauton], c’est soi-même. On ne peut pas se repousser, ça n’a pas de sens : il faut bien vivre avec soi tel que l’on est -et ce n’est pas si simple, n’est-ce pas ? La première condition pour être disciple est donc une condition intellectuelle qui  consiste en une négation, en un reniement. Qu’est-ce que cela peut bien être ? On connaît le reniement de Pierre, encore lui ! Celui là n’a pas bonne presse et n’est pas cité en exemple à suivre. Du reste, Pierre ne s’est pas renié lui-même, mais a renié Jésus ! Mais il y a un autre reniement, qu’on oublie parfois, et qui est au début de l’évangile de Jean : c’est celui de Jean-Baptiste. Quand les autorités envoient des délégués depuis Jérusalem pour enquêter à son sujet, ceux-ci lui demandent  : « qui es-tu ? » Alors, « il déclare, et il ne nie pas, il déclare : Moi, je ne suis pas le messie. » (Jn.1,20) Voilà la déclaration négative qui n’est pas reniement de Jésus (il ne nie pas) mais reniement de soi : « Je ne suis pas le messie« . Voilà ce qui est demandé au disciple, fondamentalement et constamment, pour aller derrière Jésus : vivre dans cette affirmation intellectuelle constante qu’il n’est pas le sauveur, qu’un autre a l’initiative. C’est énorme. C’est renoncer à se prendre pour le sauveur, renoncer aussi à se faire « son Jésus à soi ». C’est renoncer à le « prendre sous son aile » pour lui indiquer ce qu’il devrait faire (et combien de fois notre prière la plus intime ne consiste-t-elle pas à suggérer à Jésus ce qu’il devrait faire ?…)

2° [aratô ton stauron autou] : [airô] c’est lever, soulever, mais aussi enlever, charger. [to stauros autou], c’est « sa traverse de condamné« . On sait que les poteaux de condamnations étaient  fixes, c’est la traverse qui en faisait une croix, traverse sur laquelle on fixait les condamnés au bord des routes, traverses que ceux-ci portaient. Jésus n’a pas dit encore qu’il allait mourir crucifié. Pourtant il indique à celui qui va derrière lui de charger sur soi une traverse : non pas celle de Jésus, mais bien la sienne propre. Il me semble que cela veut dire que nous avons tous quelque chose qui nous condamne nous aussi aux yeux des autres. On marche avec cela quand on vient derrière Jésus. Ce n’est pas une gloire, pas même une gloriole. Prendre sa traverse, ce n’est sans doute pas afficher un autocollant à l’arrière de sa voiture pour se revendiquer chrétien : il y a peut-être ici beaucoup à reprendre sur certaines attitudes contemporaines qui se veulent des « témoignages »… Prendre sa traverse, c’est peut-être marcher et vivre en assumant ce que l’on est, y compris ce que d’autres n’apprécient pas : non pas se faire valoir, mais s’accepter.

3° [akoloutheitô moi] : [akolouthéô], c’est faire route avec, c’est accompagner avec la nuance de suivre (donc, c’est l’autre qui décide où ou par où on va), c’est suivre par l’intelligence, se laisser guider, c’est encore suivre l’exemple.. Voilà en troisième condition le thème de l’imitation de Jésus. Faire comme lui, dans la pratique comme dans la manière de penser, cherche à se conformer en profondeur. Quel programme…

Dimanche 27 août : entre engagement et vision.

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Dimanche dernier, Jésus était « hors-frontières » : suite à cet épisode avec la femme « cananéenne« , il revient au bord du lac de Galilée pour de nombreuses guérisons auxquelles font suite une seconde multiplication des pains. S’ensuit une nouvelle dispute avec les pharisiens et les sadducéens, deux partis habituellement opposés, qui réclament « un signe du ciel » : net refus de Jésus, et le voilà parti au Nord-Est cette fois, dans la région de Césarée de Philippe, où a lieu l’épisode d’aujourd’hui.

Jésus interroge ses disciples : « Qui disent les hommes être le fils de l’homme ? » ou plus élégamment : « Qui les hommes disent-ils qu’est le fils de l’homme ? » Jésus parle-t-il en général, ou bien interroge-t-il à son propre sujet ? Car l’expression « fils de l’homme« , il l’emploie à son propre sujet depuis le début de son ministère, et d’une manière fort originale.

Cette expression, il faut le savoir, a une histoire et précède Jésus. Si elle désigne sans doute à l’origine un être humain, engendré par un autre être humain (autrement dit, quelqu’un qui est d’entre les hommes), elle est surtout reprise par un type de littérature religieuse assez tardif et qu’on appelle l’apocalyptique. Dans un contexte où la voix des prophète semble s’être tue mais où Israël ne renaît pas vraiment après l’exil, vivote en quelque sorte sans existence souveraine, la réflexion va bon train sur la manière dont Dieu va « sauver » son peuple. Une des voies imaginées pour ce « salut de Dieu » sera le messianisme, qui attend le salut sur le terrain de l’engagement et du combat politique : un « fils de David », un chef assumant l’héritage et les promesses royales, viendra et redonnera sa grandeur à la nation. Une autre voie sera l’apocalyptique, qui attend le salut en se désengageant au contraire du terrain de l’histoire : un être puissant et descendant du ciel, le « fils de l’homme », arrivera soudainement, puissant et tout équipé, pour accomplir un salut divin qui est « autre chose », qui établit un « ailleurs que ce monde ». L’expression « fils de l’homme » est donc de sens ambigu, dans la mesure où elle est plutôt issue d’un courant d’anticipation, mais aussi dans la mesure où elle s’accompagne d’une sorte d’idéalisme et d’une vision assez négative du monde tel qu’il est, auquel il faudrait échapper….

On voit l’actualité de chacune de ces tendances, en matière religieuse -toutes religions confondue, d’ailleurs ! La conviction religieuse peut devenir le moteur d’une action certes bien concrète, d’un engagement certes effectif et auprès des hommes, mais sur un mode activiste, selon des plans et des calculs, avec une lutte de pouvoir. Mais la conviction religieuse peut aussi s’afficher totalement désincarnée, avec des grands principes inapplicables et une vision très négative de tout ce qui est tenté ou vécu concrètement. Dans les deux cas, on peut aboutir au fanatisme le plus intransigeant, alors qu’un grand et large horizon, tempéré par les compromissions concrètes auxquelles  s’oblige sa construction en ce monde tel qu’il est, avec les gens tels qu’ils sont, garde du fanatisme.

Jésus reprend cette expression de « fils de l’homme » : c’est sans doute un des traits les plus authentiques de sa prédication, car nul après lui ne lui applique ce titre, on ne le trouve que dans les évangiles et dans la bouche même de Jésus. Ici, même Pierre répondant à Jésus n’ose utiliser la formule. Mais Jésus la reprend d’une façon déconcertante : s’il l’associe, dans le témoignage de Matthieu, à un contexte de toute-puissance (« pour que vous sachiez que le fils de l’homme a pouvoir sur la terre [sous-entendu : comme il l’a dans le ciel] de remettre les péchés« , dit-il lors de la guérison du paralytique passé par le toit, ou encore « le fils de l’homme est seigneur du sabbat« ), il l’associe aussi à un contexte de faiblesse : « le fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête« , ou à un contexte d’engagement dans ce monde-ci : « le semeur de la belle semence, c’est le fils de l’homme« . Ce qui montre que Jésus met dans ce titre d’autres choses que ce que certains courants de pensée y ont mis. Il parle bien aussi d’un « Royaume des cieux« , mais qui semble établi ou inauguré justement sur la terre, au contraire de ce qu’on attendrait : un royaume oui, mais là-haut, où il faudrait s’échapper…

Mais que demande-t-il alors à ses disciples ? Ce que les hommes disent de lui, sous-entendu : quels retours avez-vous sur l’originalité de mon message ? Fait-il une enquête de communication ? Ou bien veut-il plutôt faire un point de l’usage dans l’opinion de ce titre ? En tous cas, au témoignage des disciples, le « fils de l’homme » c’est plutôt « Jean le Baptiste, pour d’autres Elie, pour d’autres encore Jérémie ou l’un des prophètes« . Pas Jésus. Que pharisiens et sadducéens réunis lui aient demandé un « signe venant du ciel » aurait pu montrer que sa reprise de ce titre commençait à trouver écho, du coup les responsables voudraient une petite démonstration de ses armes. Mais non, ce n’est pas ça.

Jésus sonde alors les disciples eux-mêmes : « Et vous, vous dites moi être qui ? » Il ne leur demande pas ce qu’ils pensent, mais ce qu’ils disent; Que diffusent-ils ? Quelles sont les convictions qu’ils répandent, quant à eux, car forcément on leur parle à eux aussi, dans toutes ces foules. Pierre répond : [su ei ho christos ho uios tou théou tou dzôntos], « tu es l’oint le fils du Dieu-le-vivant« . Cette expression, de « l’oint« , c’est celle de l’autre courant, c’est lui dire qu’il est le « fils de David », celui qu’on attend sur le terrain pratique et politique. Mais il y joint aussi une autre origine, directement en Dieu. Autrement dit, Pierre fait une sorte de mix des deux courants. Il a entrevu la puissance toute divine avec laquelle Jésus parle et agit, mais il a vu aussi que la transformation est concrète, que l’ambition est pour maintenant et pour ce monde, pour le faire autrement.

Jésus va réagir avec ampleur à cette courte déclaration. Et on comprend bien l’insistance de Matthieu, tant cet équilibre est toujours à reprendre chez les croyants : entre origine et visée profonde, mais aussi engagement concret et transformation de ce monde-ci, où s’inaugure le Royaume. L’équilibre entre engagement et vision, là est le cœur de l’aveu de Simon, ce qui fonde l’authentique position du disciple. Jésus entend l’action du Père dans ce trait de son disciple : voilà, le message se construit, Pierre a compris qu’il fallait « tenir les deux bouts de la chaîne » (comme dira Bossuet). Le Père a eu l’initiative de lancer le ministère public de Jésus en faisant entendre sa voix au baptême : il a cette nouvelle initiative de relancer ce ministère. Et Jésus va pouvoir commencer à annoncer sa passion et sa mort, qui n’entrent ni dans la figure du « messie-fils de David », ni dans celle du « fils de l’homme ».

Mais Jésus ne se contente pas de reconnaître dans les paroles de Pierre une initiative de son Père, il prend lui-même une initiative. « Et moi,  de mon côté, je dis que tu es pierre, cailloux, rocher, et pas seulement Simon fils de Ionas, comme moi je suis l’Oint fils du Dieu Vivant et pas seulement Jésus. Il y a deux mots, en grec, pour la pierre : [ho lithos], qui donne nos lithographies, désigne les pierres et les cailloux : de taille, tombale, précieuse, toutes les pierres. Et puis [hè pétra], qui désigne plutôt la roche, le rocher : quelque chose qui est en place et réputé inamovible, sur quoi on peut s’appuyer ou construire. Simon est cette [pétra] que Jésus l’architecte cherchait pour appuyer son édifice. [Kai épi tautè tè pétra], et sur cette roche-là, [oikodomèsô mou tèn ékklèsian], voilà des mots qu’il faut aussi explorer un peu.

[oikodoméô], c’est bâtir une maison, mais aussi édifier ou construire, y compris en un sens plus abstrait ou moral. L’ [oikos], c’est la maison au sens des personnes qui y vivent de manière stable, et des moyens pour y vivre. Jésus veut fonder sur Simon, et ce qu’il vient de déclarer, un édifice pour qu’y vivent des gens de manière stable. Il le fera plus tard, car le verbe est au futur. Il le fera lui-même, car c’est bien lui qui va édifier. Ce qu’il va édifier sera sien : [mou], de moi, à moi. Ce sera une [ékklèsia] : il s’agit d’une assemblée du peuple par convocation. Dans le monde grec, dans la constitution athénienne par exemple, l’ékklèsia est l’assemblée de la totalité du [dèmos], du peuple, dans laquelle on désigne les délégués qui vont siéger au Conseil des Cinq Cents. Dans la bible grecque, on a repris ce mot pour traduire les assemblées cultuelles, en hébreu [Qahal Yahvé]. La nuance est celle non du point de convergence, de ce pour quoi ou autour de quoi on se rassemble, mais de la diversité des points d’origine : on vient de partout. Comme dans telle enseigne de restauration, « venez comme vous êtes ».

Je vais m’arrêter là dans ce trop long commentaire, il y aurait comme toujours tellement à approfondir ! Mais notre réflexion peut se prolonger sur ces bases pour l’ékklèsia, –l’Eglise. Elle appartient à Jésus, elle est faite par lui, pas maintenant mais plus tard (quand ?), elle rassemble d’où qu’elles viennent des personnes sur la roche de cette déclaration de Simon. Et cette déclaration de Simon se garde du double péril des intransigeances éthérées et des jeux de pouvoirs. Le vrai disciple de Jésus, comme un funambule, avance entre deux abîmes : celui des jeux de pouvoirs et celui des intransigeances désincarnées. Et pour la véritable « Eglise » de Jésus, il en va de même.

Dimanche 20 août : que faire des limites ?

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Après l’episode de la tempête fantomatique, Jésus arrive, d’après Matthieu, à Gennésareth. Là, reconnu, il se voit environné de « tous ceux qui vont mal » qui cherchent à toucher la tresse de son vêtement -et ceux qui y parviennent retrouvent la santé ! C’est une sorte d’émeute, au fond. Manifestement cela dérange, mais pas pour les raisons que l’on pourrait croire : trouble à l’ordre public, ou bien plutôt risque de superstition collective. Non, des Pharisiens et des scribes se déplacent depuis Jérusalem, mais pour avoir une discussion sur la Loi et les préceptes, sur les pratiques légales auxquelles ils tiennent et que Jésus relativise. Chacun ses priorités : soulager les souffrances ou bien être conforme…

Cette discussion tourne à l’incompréhension, et pour en sortir, Jésus « se retire du côté de Tyr et de Sidon« . Ces deux villes sont bien réelles, mais elles ne sont pas du tout voisines ! Le propos de Matthieu, manifestement pas géographique, est alors peut-être de nous parler tout simplement d’une excursion de Jésus « à l’étranger », ce que confirme le verbe employé et traduit ci-dessus par « se retire » : [anechôrèsen]. La [chôra], c’est le pays autour d’une ville, le territoire de cette ville où sont les champs et les ressources agricoles ou minières. Jésus en sort, il s’aventure sur un autre terrain.

« Et voici une femme cananéenne… » : le mot peut surprendre ! Il y a belle lurette qu’on ne parle plus de cananéens. Avec ce mot, nous sommes ramenés aux traditions des origines, celles des patriarches et d’Abraham en particulier, qui parcourt le pays des cananéens et vit en leur compagnie, ou celles de l’exode avec l’injonction cette fois de chasser les cananéens et de conquérir leurs terres. Cette femme -mais pourquoi une femme ? Si quelqu’un a une idée…- cette femme donc, apparait emblématique de celles et ceux qui ne sont pas du peuple de la Loi. Matthieu anticipe, dans le ministère de Jésus lui-même, ce qui sera la mission des disciples : « Allez, apprenez aux nations à être disciples, …« . Cette mission va leur poser de nombreuses questions, notamment celle de l’entrée dans la communauté de non-Juifs, et Matthieu écrit dans  ce contexte, quand la question se pose de manière brûlante.

Cette rencontre se fait « sur le terrain » de la femme, mais celle-ci aussi a fait mouvement, et même exactement le même type de mouvement que Jésus. Le passage commence par [Kai exelthôn ekeithen ho Ièsous], « Et étant sorti de là Jésus…« ; et pour la femme : [gunè Kananaia], « une femme cananéenne » [apo tôn horiôn ekeinôn exelthousa], « hors des frontières étant sortie« . Les terminaisons changent pour les accords grammaticaux, mais ce sont les mêmes mots. Ils sont même inversés, l’un en debut de phrase l’autre en fin, comme pour accentuer l’effet de rencontre, de marche de chacun à l’encontre de l’autre. La femme aussi a quitté ses frontières. Comme quoi, il ne se passe souvent des choses dans notre vie que lorsque nous osons quitter nos frontières…

Et cette femme crie : « Aie pitié de moi, seigneur fils de David ; ma fille est salement démonisée ! »  A lire ce cri, on dirait que cette pauvre femme essaye de passer par toutes les portes à la fois ! Elle implore la pitié, elle implore pour elle (« de moi« ), mais finalement pour sa fille ; elle appelle Jésus « seigneur« , ce qui est un titre de suzeraineté, et peut-être même pour elle un titre divin, mais elle l’appelle aussi « fils de David« , ce qui le désigne comme le messie attendu…par Israël : autant dire que ce titre n’a aucun sens pour elle qui n’est justement pas d’Israël. Je reste avec l’impression d’une femme qui n’a fait qu’entendre parler de Jésus mais qui ne sait absolument pas comment on l’aborde, qui ne connaît pas le « mode d’emploi »; mais tenaillée par le mal non identifié de sa fille, elle est prête à tout, elle joue son va-tout.

Jésus « ne lui répond pas une parole« . Pas de parole, mais des actes. La parole, c’est pour un peuple particulier -peuple chez qui il veut d’ailleurs réveiller le sens de la diffuser au lieu de s’en gargariser. Les disciples sont venus là, eux, pour avoir la paix. Guéris-la, renvoie-la, mais qu’elle nous fiche la paix ! Admirable intercession, qui devrait faire réfléchir les disciples de Jésus sur leur compassion. On croirait entendre ceux qui ne veulent pas d’un « geste de paix » dans la liturgie « parce que ça déconcentre » : mais en fait, cela décentre, et on ne perd rien à la syllabe manquante, bien au contraire! Bien pire : on croirait entendre ceux qui trouvent que les réfugiés, les sans-papiers, les sans-abri, etc…. font trop de bruit. C’est vrai quoi : prions pour eux, mais après qu’ils s’en aillent de chez nous et nous laissent tranquilles ! Mais qui « sort des ses frontières » renonce à « être tranquille »…

Ce que dit Jésus aux disciples est plus étonnant. « Je n’ai pas été envoyé, sinon vers les brebis, les perdues de la maisonnée d’Israël« . Jésus dit-il que là, il n’est pas en mission ? Pourtant il est venu là de lui-même. C’est tout-à-fait intéressant, cette attention de Jésus aux limites de sa mission. Ce sont d’autres frontières, moins conventionnelles. Nul n’est envoyé sans limites, même lui ! Et Jésus est avant tout en attitude de réponse obéissante, de correspondance parfaite, avec son Père. Le succès de sa mission n’est pas dans le déploiement de sa puissance, l’établissement de son pouvoir : ça, c’est la tentation initiale et continue de recevoir (et de qui !) toutes les nations de la terre. Non, le succès ne viendra pas de lui-même mais de son Père qui l’envoie, et Jésus veut pour cela s’en tenir aux limites de cette mission, pour y correspondre exactement et en tout point -quitte à interpréter aussi largement que possible la désignation de ces limites : tant que ça tient, il peut y aller.

Si ça se trouve, Jésus est lui-même torturé par la demande de cette femme : que faut-il faire ? C’est autrement pressant que de savoir s’il faut ou non se laver les mains avant de manger -querelle sur laquelle les pharisiens l’ont entrepris, et qui l’a fait partir ici, à l’étranger. Comment résister à cette femme, au mal qui atteint sa fille -et atteint donc aussi sa mère, torturée par son impuissance ? Mais comment concilier cela avec les limites de sa mission ? S’il n’est plus dans la correspondance parfaite avec son Père, comment établirait-il le monde dans cette correspondance parfaite ? Mais comment le respect de nos limites peut-il bénéficier à tous ? Je crois qu’en disant ce qu’il dit aux disciples, Jésus leur pose une question, leur demande un avis ou un conseil. Mais rien, à son tour il ne reçoit pas une parole….

La femme, pratique, dans l’urgence, ne s’embarrasse plus de chercher à entrer par toutes les portes. Elle y va direct, plus de tentative de séduction : « seigneur, secours-moi« , autant dire « Au secours ! » Réponse : « Il n’est pas beau de prendre la nourriture des enfants et de la jeter aux chiots« . Plus question de brebis, c’est un langage pour Israël. Il est question de chiens. Il n’y a pas de chiens de compagnie à cette époque : certains en possèdent pour la chasse, mais pour la plupart ce sont des bêtes errantes et de mauvaise réputation. Alors certes, les chiots comme les enfants sont des petits, mais la différence ne fait pas question : c’est un peu différent aujourd’hui, ou la différence homme-animal est plus interrogée, mais dans le contexte évangélique, c’est l’évidence.

Avec des mots qui nous choquent, Jésus essaye sans doute de faire comprendre à la femme le conflit où il est. Nous, cela nous choque. Mais la femme a un trait de génie : elle accepte ce rapport, de ne pas être comptée parmi les « enfants ». Elle veut juste les miettes, si les enfants en font tomber. Bref, elle se situe comme chiot domestique : une innovation pour l’époque, pour le moins une rareté ! Mais elle a résolu le conflit de Jésus : elle est dans la maison d’Israël, pas comme enfant certes, pas du fait de son origine, donc, mais dedans tout de même. Jésus n’attendait que cela, il pourrait lui dire comme il dira à Pierre : « bienheureux es-tu, car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux ». Jésus sait accepter les paroles des autres comme des révélations de son Père.

Il lui dit : « Ô femme, ta foi est grande« , ce qui est beaucoup mieux que le « microcroyant ! » adressé à Pierre dans la tempête fantomatique. « Qu’il t’arrive comme tu veux« . Il lui abandonne même la réalisation, il libère la puissance du Père en elle. Et c’est elle, c’est sa volonté, qui guérit sa fille. Et les disciples n’auront pas à se méfier des demandes « hors cadre » de ceux qui ne sont apparemment pas « du peuple ». Du moment qu’ils font mouvement vers Jésus, et que eux se situent « de la maisonnée « . Sortir des limites un peu toutes faites, s’affranchir des conventions, mais aussi intégrer et approfondir, peut-être resituer, les limites plus intérieures et vitales…

Dimanche 13 août : illusions.

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Nouveau retour en arrière dans le texte de s.Matthieu. Jésus, qui enseignait les foules dans le lieu désert où elles l’avaient suivi, n’a pas voulu les renvoyer quand il s’est agi de manger : en faisant distribuer par ses disciples les cinq pains et deux poissons au fur et à mesure qu’il les leur donnait, il a nourri « cinq mille hommes, sans compter femmes et enfants« , soient vingt ou vingt-cinq mille personnes.

« Aussitôt, il oblige les disciples à monter dans la barque et à le précéder de l’autre côté, pendant que lui renverrait les foules. » C’est sans délai. Le signe était on ne peut plus  discret dans sa réalisation, sans la moindre ostentation et avec l’intermédiaire protecteur des disciples, mais le résultat est tout de même impossible à cacher, et forcément lesdites foules vont s’en apercevoir. Peut-être, comme le suggère s.Jean, Jésus craint-il qu’elles ne se saisissent de lui pour le faire roi ? En tous cas, Jésus éloigne au plus vite les témoins-clés et se charge de renvoyer les foules.

Il y a place ici pour l’étonnement : quelques lignes plus haut, les disciples avaient suggéré à Jésus de renvoyer les foules, et il avait répondu que ce n’était « pas nécessaire » ! Pourquoi pense-t-il maintenant le contraire ? Peut-être parce que le motif est différent… Les disciples voulaient qu’ils « s’en aillent dans les villages, s’acheter des aliments. » Mauvaise raison : « donnez-leur vous à manger« . Maintenant, les foules ont été rassasiées dans leur cœur (par ses paroles) et leur corps (par le pain et les poissons). Maintenant il est temps qu’elles partent. Manifestement Jésus n’est pas là pour attirer à soi, mais pour faire vivre, et vivre c’est aller. Alors il faut repartir à la vie, repartir dans la vie.

En va-t-il de même pour les disciples ? Je n’en suis pas sûr. Si Jésus est venu en ce lieu, c’est suite à l’annonce du meurtre du Baptiste, probablement pour se mettre à l’abri d’Hérode. Bon, les foules l’y avaient précédé : il n’a pas voulu s’en détourner, mais il faut sans doute trouver un nouvel abri. On sent, dans le « il les oblige« , que les disciples n’ont pas envie de partir sans lui. Peut-être tout simplement pas envie d’être séparés de lui : ce qu’ils viennent de voir est tellement exceptionnel ! Mais il doivent « monter dans la barque et [proagein auton eis to peran] ». [proagô], c’est mener en avant, faire avancer, produire au grand jour; c’est aussi faire avancer, promouvoir, élever en puissance ou en dignité; enfin, c’est être supérieur à, se distinguer plus que, et c’est même élever (des enfants). On voit que traduire « le précéder« , c’est un peu une solution de facilité : il s’agit plutôt ici d’une mission, celle de le promouvoir, de le faire connaître. Et cela, [eis to peran], au-delà, dans le pays d’en face. Comme en terre inconnue….

On voit que Jésus n’est pas du tout dans l’euphorie du succès, même si la foule est sans doute la plus grande qu’il ait jamais réunie. Il n’a d’ailleurs rien fait expressément pour la réunir : disons plutôt la foule la plus grande face à laquelle il se soit trouvé. Pas d’euphorie donc, et Jésus se retrouve seul, sur la montagne. Il prie. Retrouver la paix après la cohue, retrouver son Père après la foule. « Le soir venu, il se trouve seul, [monos](qui donne moine), qui pourrait aussi bien vouloir dire un ou unique. Effet de la prière : apprendre à être seul, c’est-à-dire unique, mais aussi réunifier la personne, tant la présence aux autres fait courir le risque (seulement le risque, ce n’est pas une fatalité) de la dispersion.

Cette sérénité fait contraste avec la situation des disciples : au même instant, donc le soir venu, « la barque est déjà à de nombreux stades de la terre. » Celle qu’ils ont quittée ? Signe qu’ils avancent dans ce que Jésus leur a ordonné. Celle qu’ils doivent atteindre ? Signe alors qu’accomplir la mission reçue est loin d’être facile ! Et en effet, ils sont [basanidzomenon hupo tôn kumatôn]. [basanidzô], c’est essayer avec la pierre de touche, éprouver, vérifier; c’est même mettre à la question ou torturer ! Voilà les disciples à la torture, sur le [kuma], c’est-à-dire sur ce qui s’enfle : le flot, la vague, mais aussi le germe voire l’embryon ! Les disciples torturés par ce qui prend de l’ampleur, que ce soit sous l’effet du déchaînement des éléments, ou par les conséquences toutes naturelles de la vie ! « Car le vent était contraire. » Une mission reçue, mais difficile ; la torture de choses non maîtrisées qui prennent de l’ampleur ; les circonstances qui paraissent contraires : mais que fait le bon Dieu ??!!

On évoque souvent ici les difficultés de la mission. D’accord, mais sont-elles bien ce que l’on croit ? Viennent-elles bien de ce que l’on imagine ? Y a-t-il vraiment des vents contraires qui s’opposent à la mission reçue ? Et si cet épisode était là pour guérir les disciples d’une peur de la vie ? Si le contraste entre la sérénité de Jésus et la mise à la torture de ses disciples permettait à ces derniers d’apprendre la paix, mais aussi à se mettre à leur place, à envisager l’inconnu avec sérénité ? Car enfin, quand lui-même vient vers eux, ils le prennent pour un fantôme ! Car enfin, quand lui-même monte dans la barque, il n’y a plus de vent ! Où était le fantôme : Jésus ? Ou le vent ?

Servir Jésus, c’est un beau projet. « Me voici, envoie-moi ! » dit le prophète Isaïe. Tant qu’il est là, pas de problème. Mais quand il n’est plus visible, quand, envoyé, on le quitte en quelque manière, quand on se lance, le risque est de prendre les vessies pour des lanternes ! Prendre peur devant l’ampleur de la vie et les mouvements du monde, s’en faire des fantômes -au point de ne plus voir dans le monde rencontré Jésus qui vient à nous. Ne soyons donc pas des « microcroyants« , mais recevons avec paix les mouvements et les évolutions du monde : c’est Jésus qui vient à nous. « Confiance, je suis. »

Dimanche 6 août : éblouis ou éclairés ?

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Le rythme des fêtes du calendrier romain nous fait sauter du chapitre treize au chapitre dix-sept de l’évangile selon s.Matthieu. C’est que ce dimanche tombe le six août, fête de la Transfiguration : nous avons déjà rencontré cet épisode en carême, dans le contexte de la montée de Jésus vers sa Pâque (cf. Dimanche 12 mars Métamorphose !). Nous le retrouvons maintenant hors de ce contexte, ce qui va nous permettre d’être paradoxalement plus attentifs au contexte évangélique dans lequel Matthieu situe cet épisode.

Nous sommes en Galilée. C’est une région « peu sûre » pour les religieux puristes. Est-ce encore tout-à-fait Israël ? Dès le début Jésus s’y retire, d’après Matthieu, après l’arrestation du Baptiste qui constitue une menace. Et Matthieu cite Isaïe (Is.8,23-9,1) : « […], Galilée des étrangers. Le peuple assis dans les ténèbres voit une grande lumière ! Et les assis dans le pays et l’ombre de la mort, pour eux se lève une lumière. » Ainsi cette région est un pays de l’ombre, une région certes anciennement appartenant aux « douze tribus », mais d’où les Juifs se sont un peu (pas complètement) retirés au profit de nombreux « étrangers ». Du coup, le jeu des influences a sans doute amené à moins de « purisme » religieux. C’est là pourtant que Jésus commence à porter la lumière. Il se situe sur les frontières.

Selon Matthieu, donc, Jésus est dans le nord de la Galilée, à vrai dire il en est même sorti par le nord-ouest et s’est retiré du côté de Tyr et de Sidon, puis il est revenu à la Mer de Galilée où il a fait de nombreuses guérisons et multiplié les pains pour la deuxième fois. S’en est suivie une dispute avec les pharisiens à propos des signes et Jésus s’est à nouveau retiré mais au nord-est, vers Césarée. Là a lieu la fameuse confession de foi de Pierre, la première annonce de la passion et le rabrouement du même Pierre qui n’y croit pas.

Et c’est le sixième jour après cette confession-réprimande qu’a lieu la métamorphose dont il est question aujourd’hui. Elle apparaît donc bien comme une insistance dans l’annonce de la passion, mais aussi comme l’ultime lumière jetée sur la Galilée, pays des ténèbres et à l’ombre de la mort. C’est du reste à peine plus tard (Mt.19,1) que Jésus se rend en Judée. L’épisode de la « Transfiguration » représente à la fois le sommet et la fin d’une époque dans le ministère public de Jésus. Mais il est aussi un trait d’union puisqu’il concerne indéniablement la nouvelle époque de ce ministère, marquée par la Pâque de Jésus.

L’épisode de la métamorphose est unique, et tout-à-fait extraordinaire. Jésus est plutôt un homme de l’ordinaire : oui il fait des signes, mais ces signes ne sont jamais dévastateurs, surhumains. C’est pourquoi d’ailleurs les pharisiens lui réclament un signe : ceux qu’ils ont vu ne sont pas décisifs, ils ont été faits par d’autres aussi, ils ne révèlent pas un « Goldorak » venu d’ailleurs. Et Jésus tient à rester dans ce registre du signe parlant-mais-pas-dévastateur, de l’homme ordinaire, il résiste à la tentation constante de « se jeter du haut du temple », par exemple. Alors cette métamorphose est étonnante. Jésus en parait conscient, qui ne la fait voir qu’à trois privilégiés. Mais alors, pourquoi ce « signe » pas comme les autres ? Jésus cèderait-il à la tentation ?

Deux traits sont soulignés dans cette métamorphose de Jésus : « et sa face resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. » Le [prosôpon] de Jésus, c’est en effet la face, la figure; du coup c’est aussi l’aspect, l’air qu’on a ou qu’on prend : bref, c’est l’apparence. Le mot désigne même les masques de théâtre dans l’antiquité : on sait qu’ils représentaient un sentiment ou une émotion. Ce [prosôpon] de Jésus change, et ses disciples vont tomber sur leur [prosôpon] ! Jésus change le mode sous lequel il paraît -comme le soleil !-, et ses disciples n’osent plus paraître. Si lui sur-paraît, eux dis-paraissent.

C’est comme une magnifique réponse, par l’absurde, à l’objection de Pierre (un des trois privilégiés) à l’annonce par Jésus de sa passion et de sa mort : tu ne veux pas que je paraisse comme l’homme des souffances, comme un parmi d’autres, comme un homme qui partage tout ce qui fait un homme ? Comme une lumière qu’on peut éteindre ? Mais vois, si je parais autrement ! Le but est-il de précipiter chacun à terre dans la terreur et la prosternation ? Non, je suis venu relever ceux « qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort« , pas pour les enfoncer un peu plus.

De fait, il y a de quoi avoir peur, il y a de quoi être écrasés ! La face devient soleil, le vêtement lumière. En ces jours de canicule répétée, nous faisons une petite mais sérieuse expérience de ce que le soleil peut avoir d’écrasant. Sortez un peu, un jour de canicule, et allez fixer le soleil ! Non, n’y allez pas, c’est trop dangereux. Mais on ressent bien que ni l’oeil ni le corps ne supportent, qu’il faut vite revenir s’asseoir à l’ombre… s’asseoir à l’ombre, comme en Galilée… Et peut-être bien que Jésus montre que c’est ce qui se passerait : un Jésus-soleil, phantasme de ses « fans », renverrait les hommes à l’ombre de la mort.

La peur aussi est très forte : à l’audition de la « voix », les disciples n’ont pas seulement peur. [efobèthèsan sfodra] : « ils eurent peur très fort« . La voix a désigné Jésus comme « mon fils l’aimé en lequel je me plaît« , et elle a enjoint : « écoutez-le ! Et écoutant« , les disciples sont jetés face contre terre, leur [prosôpon] disparaît. A vrai dire, je me rends compte que c’est très curieux et paradoxal : l’insoutenable lumière, les disciples semblent la soutenir; mais l’écoute dans la ténèbre (de la nuée) les précipite et leur fait perdre toute contenance ! C’est très inattendu, on aurait pu croire que c’était le remède au contraire. Alors que se passe-t-il ?

Peut-être bien l’un ne va pas sans l’autre. Peut-être bien que la vision fantastique trouve son complément substantiel dans cette voix de ténèbres. En redescendant de la montagne, Jésus lui-même parle de l’ensemble de l’évènement, vision puis audition, comme d’un [horama], d’un spectacle. L’apparence céleste, si douce à Pierre, a aussi un contenu céleste et autrement redoutable : assumer d’être le fils aimé en lequel le père se plaît. Or c’est cela même qui entraîne la passion et la mort : parce que le rejet d’un dieu Père entraîne la condamnation de son fils.

Mais Jésus n’est pas là pour jeter les hommes à terre. Il s’approche, les touche de la main et leur dit : « [egerthète] », réveillez-vous, ressuscitez, mettez-vous debout ». Et « n’ayez pas peur« . Ne vous laissez pas prendre au piège des apparences, au piège de l’image que vous vous faites de moi : elle vous empêche de prendre votre propre place. N’ayez pas peur de l’homme que je suis, ne cherchez pas à faire de moi quelqu’un qui n’est au fond pas comme les autres, du moins plus différent que nous ne le sommes chacun. Mais croyant, mettez-vous debout. Tenez votre face, faites-la resplendir de ce que vous êtes. La lumière que j’ai choisi d’apporter à votre diversité est faite pour vous éclairer et rendre possibles votre relèvement et votre marche, non pour vous éblouir et vous paralyser. Votre foi ne doit pas faire de vous des papillons qui se brûlent les ailes, mais des oiseaux qui s’envolent libres avec le lever du soleil.

Dimanche 30 juillet : ton cœur est un trésor.

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Nous continuons la lecture cursive du chapitre 13 de l’évangile selon s.Matthieu. Cette fois, ce ne sont pas moins de quatre paraboles qui nous sont données : trois portent sur le royaume des cieux, la quatrième sur le disciple du royaume. Ce qui montre une chose, c’est qu’on peut être disciple du royaume !

La chose est inattendue. Dans la quatrième parabole, un [grammateus] peut devenir[mathèteutheis tè basileia tôn ouranôn]. Un [grammateus], c’est un scribe, un greffier. Chez les Juifs de l’époque de Jésus, il s’agit généralement d’un savant lettré, ayant souvent un rôle d’interprète de la Loi : après la mise en sommeil de la royauté et du sacerdoce,  après l’exil, c’est un nouveau rôle qui s’est développé dans le peuple Juif (pour en savoir plus). Dans les évangiles, les scribes sont plutôt opposés à Jésus, mais comme le sont les pharisiens : c’est-à-dire qu’ils sont de la tendance qui lui est la plus proche et à qui il s’adresse volontiers, mais qui résiste à nombre de ses interprétations et orientations. [mathèteuô] est un verbe signifiant enseigner :  il est ici au participe aoriste passif, c’est-à-dire qu’il prend le sens de recevoir des leçons, avec un aspect intemporel. Bref, le scribe s’est ouvert aux leçons, mais aux leçons du royaume des cieux : voilà la surprise ! Le royaume des cieux n’est pas qu’objet d’enseignement, il est lui-même activement enseignant.

Mais revenons aux trois premières paraboles. Le royaume des cieux est semblable à trois différents objets : à un [thèsaurô], à un [anthrôpô] et à une [sagènè]. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette réalité du royaume ne se laisse pas aisément enfermer, qu’elle puise pour être décrite dans tous les aspects de la réalité, les personnes, les choses, les activités. Si nous voulons bien nous souvenir encore une fois que la fiction -et les paraboles, rappelez-vous, sont des fictions- a pour fonction de nous faire voir ce qui est trop proche pour être vu, on a une idée de cette proximité multiforme du royaume !

Une petite précision intermédiaire : je parle sans cesse de royaume, mais il faut avoir en tête que la traduction est peut-être trompeuse. L’hébreu comme le français connaissent trois termes, royauté, règne et royaume, là où le grec -comme le latin d’ailleurs- n’en connaissent qu’un seul, [basileia] ou regnum. Du coup, il faudrait toujours se demander comment traduire ce mot du grec : royauté pour désigner la qualité qui affecte une personne, règne pour désigner l’exercice d’une fonction, ou royaume pour désigner le domaine en lequel s’exerce la qualité. Il est d’ailleurs probable que cette traduction doive se déterminer au coup par coup, en fonction du contexte et du sens, et non pas une bonne fois pour toutes. Mais j’invite chacun à relire lentement chaque parabole, chaque mini-fiction, en choisissant tour à tour l’une puis l’autre de ces traductions possibles : cela ouvre à de nouvelles réflexions !

Je reviens à la première des comparaisons. Un [thèsauros], c’est un dépôt, d’argent ou de choses précieuses -éventuellement même immatérielles; mais cela peut-être aussi le lieu où l’on dépose. Le « trésor« , avec le double sens qu’il a du bien précieux ou du lieu où il est gardé, est une bonne traduction. Bien sûr, il y a ici un côté merveilleux, mystérieux aussi. Un trésor, c’est ce qu’on ôte à la vue de tous, mais qu’on révèle à qui l’on choisit. C’est aussi une réalité très subjective : le trésor de l’un ne sera peut-être que de peu de valeur pour l’autre. Les « trésors » des tout-petits sont souvent émouvants dans leur valeur dérisoire pour les grands. Le royaume est donc comparé à une réalité qui compte aux yeux de certains, et qui ne se fait pas voir à tous. Le trésor revient dans la dernière parabole : le scribe enseigné par le royaume est comparé à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf avec de l’ancien.

Mais, dans notre parabole, ce trésor est un trésor qui-a-été-caché. Par qui ? On ne sait pas, mais c’est antérieur et le fruit de l’action d’un autre. Où cela ? Dans le champ. Pas seulement un champ, mais bien le champ : une espèce d’évidence. Vous savez bien : le champ ! Peut-être s’agit-il du champ dont il a déjà été question : celui où le bon grain s’est trouvé mêlé à la zizanie, celui où s’est trouvée semée la graine de moutarde.

Il s’en passe des choses dans ce champ ! L’homme va de surprise en surprise. D’abord, il sème des choses et, un bon moment après, y voit surgir d’autres choses, à coup sûr non souhaitables et non souhaitées; ensuite, il voit surgir ce qu’il a peut-être choisi d’y semer de différent dans le même mouvement, et doit choisir s’il le conserve ou non; et voilà maintenant que ce qu’il y découvre n’a plus rien à voir avec son activité, avec ce qu’il a semé : c’est le fruit de l’action d’un autre. Quelqu’un a caché quelque chose dans le champ. Mais le champ n’est pas à lui ! Evidemment, puisqu’il va sur ces entrefaites en faire l’acquisition. Que faisait-il dans ce champ alors ? Quelqu’activité répréhensible ? Ou alors, c’est un pauvre qui glanait : il était dans son droit, dans un champ qui n’était pas à lui, parce que fort démuni il glanait. J’aime assez cette idée.

Cela fait immanquablement penser à l’histoire de Ruth et Booz (des ancêtres de Jésus, d’après Matthieu) : Ruth est devenue très pauvre à cause de son veuvage, mais elle a choisi de rester fidèle à sa belle-mère dans la famine qui sévit. Revenues à Bethléem ( = la-maison-du-pain), Ruth va glaner pour elles deux. Booz, à qui le champ appartient, décide de bien la traiter, et il donne même discrètement des ordres pour qu’on laisse un peu plus au sol. Finalement, Booz épouse Ruth et ils ont un enfant, Obed, le grand père du roi David. Voilà une femme qui a trouvé un trésor dans le champ : ce qu’un autre y laissait pour cela, et elle y a trouvé cet autre lui-même, plus grand trésor encore, qu’elle épouse ! Cela fait penser que c’est le propriétaire du champ qui a caché le trésor. Justement pour qu’il soit trouvé. Et parce qu’il sait bien que, précieux pour lui, ce l’est aussi pour ce pauvre qui glane. Et c’est peut-être encore de ce trésor-là que ce maître tire du neuf avec de l’ancien…?

Dans notre parabole, que fait l’homme qui trouve le trésor qui-a-été-caché ? A partir de sa joie (autrement dit, la joie de cette découverte est la source de tout), il [hupagei] : c’est le mot que Jésus emploie chez s.Jean pour parler de sa mort comme d’une « mise à l’abri » chez son père (cf. Dimanche 14 mai : aller vers le Père.) J’ai longtemps pensé, à cause des traductions, que l’homme remettait le trésor dans le trou où il l’avait trouvé : c’était un peu étrange ! Mais non, ce n’est pas le verbe « cacher », [kruptein], qui est employé : il le met à l’abri, en lieu sûr. Donc l’homme le met à l’abri, et il vend tout autant qu’il a et il achète-au-marché ce champ-là. Le trésor vaut pour lui plus que tout, sa possession est plus importante que tout ce qui a précédé, il vaut même d’acheter le champ : on comprend que cet homme est droit, qu’il veut avoir une possession tout-à-fait légale, et qu’il en prend tous les moyens. Si mon hypothèse du glanage tient, il avait sans doute peu à vendre, mais il n’a littéralement rien gardé.

Remarquez, la deuxième parabole ne change que ce détail-là : cette fois c’est un homme-voyageant-pour-affaires, en d’autres termes un négociant. Lui aussi vend tout autant qu’il a : et il a sans doute beaucoup plus. Mais la valeur subjective de la découverte joue de la même manière. Fort intéressant, le royaume était comparé au trésor, il l’est maintenant à celui qui le découvre. Comme si le royaume était une réalité contagieuse, pas extérieure. La royaume, c’est ce que l’on découvre et qui vaut tout, mais c’est aussi celui qui est capable d’en faire son tout. Et au bout du compte, c’est une seine, cet immense filet qui ramasse tout au point qu’il faut faire le tri après. Au début, on achète le champ pour avoir le trésor, à la fin on ramasse tout et après on fait le tri en rejetant ce qu’on ne voulait pas. Mais c’est une pêche -comme il y en aura chez s.Luc à l’origine de l’appel des premiers disciples, comme il y en aura chez s.Jean pour réveiller l’appel initial chez les disciples dispersés.

Alors voilà : dans notre proximité, il y a des choses, des personnes, des activités. Dans tout cela, il y a le royaume. Dans tout cela, il y a ce qui mérite qu’on vende tout, TOUT. Parce que ce sont les seules choses qui comptent. Quelles sont pour moi ces seules choses qui comptent, celles qui valent tout ? Ou ces personnes ? Ou ces activités ? Valent-elles vraiment que je vende tout pour elles ? Si je suis en train de « vendre » un de ces éléments, en vue de quoi le fais-je ? Mais si cela vaut bien tout, j’ai peut-être touché, trouvé, le royaume… Je me dis que Jésus parle beaucoup du royaume, mais il ne dit pas ce que c’est de manière définie, délimitée : peut-être nous trace-t-il simplement un chemin de bonheur, de béatitude (Bienheureux…, bienheureux…), en nous apprenant à revenir à notre cœur, à l’écouter, et à le suivre comme ce cœur original et unique que le Père a créé. Si tu suis ton cœur, ton vieux cœur, avec la confiance que c’est ton Père qui l’a fait ainsi et qui t’y parle, tu seras neuf, tu tireras de ce trésor du neuf avec de l’ancien.

Dimanche 23 juillet : tout ce qui grandit…

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Nous suivons la série des paraboles d’après Matthieu, notre témoin. Ici, le schéma d’écriture est encore le même que la semaine dernière : une fiction et son explication, séparées par autre chose. La semaine dernière, au milieu de la parabole du semeur et de son explication, cette partie centrale était consacrée à la question du « pourquoi » des paraboles. Cette semaine, la partie centrale est constituée de deux fictions plus courtes. Puisqu’elles sont au centre, il me semble qu’il faut procéder de la même façon : se concentrer d’abord sur elles, puis une fois instruit, en venir à la parabole « cadre ».

Les deux paraboles commencent exactement par les mêmes mots : [homoia estin hè basileia tôn ouranôn], semblable est le royaume des cieux à… : l’intention est claire, il s’agit de nous faire faire ce pas de côté pour mieux saisir une réalité si proche, mais aussi pour réagir à elle, et cette réalité est le royaume des cieux. C’est tout-à-fait cohérent avec la proclamation inaugurale de Jésus : « Le royaume des cieux est tout proche ! ». Si proche, qu’on ne le voit pas.

Première comparaison, un [kokkô sinapeôs], une graine de sénevé ou de moutarde. Le sénevé, de la famille des brassicacées, est tout simplement de la moutarde, potagère ou sauvage. La sauvage est située dans les « mauvaises herbes », la potagère est fourragère mais aussi très mellifère. Elle fleurit de mai à septembre et atteint jusqu’à quatre-vingt centimètres de hauteur. C’est une plante annuelle : elle ne revient que grâce aux graines. Celles-ci sont plusieurs dans une cosse.

Sinapis_arvensis_s_IP0310010Cette graine, un homme la prend et la « jette dans son champ. » Le verbe employé, [espeiren], signifie aussi bien semer que répandre ou disséminer. L’homme l’a-t-il fait exprès, à dessein ? Ou bien cette graine était-elle mêlée à d’autres, plus grandes justement, que l’homme voulait semer ? La question reste entière, et peut-être vaut-elle justement à titre de question permanente. Car la plante qui provient de cette petite graine, plus petite en tous cas que « les autres« , peut être de bon usage ou bien traitée en « mauvaise herbe », c’est selon. Seule en décide l’intention du semeur. Mais une fois devenue grande, cette plante dépasse les autres, elle « devient un arbre, de sorte que viennent les oiseaux du ciel et ils nichent dans ses branches. »

Voilà une assertion qui a de quoi surprendre, pour une plante qui atteint certes quatre-vingt centimètres, mais pas cinq mètres, pas plus qu’elle ne fait du bois en sorte de supporter une nidification ! Jésus a-t-il mal vu ? Mais non : il cite. Il cite un prophète, mais il y a le choix, et le sens va être là encore indécidable. Si l’on se réfère à Ezéchiel (17,23), le roi de Babylone sera puni pour avoir outrepassé la mission punitive que Dieu lui avait donnée à l’égard de l’Israël infidèle; en raison de quoi, ce même Dieu va châtier le roi de Babylone, mais va replanter lui-même un rameau (le peuple renouvelé, bien sûr) qui deviendra un grand arbre sur lequel les oiseaux viendront nicher, et tous sauront que c’est lui, Dieu, qui abaisse et qui élève. Mais si l’on se réfère à Daniel (4,9), c’est Nabuchodonosor lui-même, roi de Babylone, qui, dans un songe, se trouve comparé à un arbre immense et puissant , dans les branches duquel nichent les oiseaux du ciel : il sera certes châtié pour l’orgueil qui lui en naît, mais c’est lui qui « repoussera » après son châtiment, et les oiseaux reviendront nicher dans ses branches. La conclusion est toutefois identique : c’est Dieu seul qui abaisse et qui élève.

Ainsi donc, la grande taille atteinte par la plante à la petite graine manifeste surtout que Dieu seul abaisse ou élève. Mais on ne saura pas si ce qui a grandi est « mauvaise herbe » ou « plante potagère », si c’est « le peuple de Dieu » ou « le roi de Babylone » ! Pas plus qu’on ne saura si l’homme qui a semé cette graine voulait le faire ou non : on sait seulement qu’il l’a fait.

C’est donc cela, le royaume : au milieu de tes activités, une chose plus insignifiante que tu sèmes comme le reste. Elle devient plus haute que le reste. Tu n’y es pour rien. Mais te voilà face à un choix : tu la gardes, et en fais une plante potagère ? Ou tu arraches la plante réputée « mauvaise herbe » ? Ce que tu ne vois pas, pourtant, c’est que c’est Dieu qui a donné à cette graine une telle croissance. Tu le vois si peu, que Jésus est obligé d’attirer ton attention par une exagération manifeste (comment ça, un arbre ?!) qui cache une citation. Alors, qu’est-ce qui grandit mieux que les autres choses, dans mes activités habituelles ? Qu’est-ce qui prend une ampleur inattendue -la question n’est pas que je l’aie souhaitée ou non- ? Et si j’y voyais le doigt de Dieu ? Si c’était Dieu qui m’amenait à donner par exemple plus de temps à cela qu’à ceci ? Poser la question n’est pas y répondre : mais la question vaut d’être posée…

Bon, il y a une autre comparaison centrale : le royaume des cieux est semblable à un levain. Un levain, c’est une pâte fermentée : qui s’y essaye s’en amuse un peu, on dirait que cela fonctionne par contamination. Une fois qu’une pâte a levé, il suffit d’en garder un peu pour servir de levain dans la prochaine pâte. Cette fois, alors qu’un homme avait pris la graine, c’est une femme qui prend le levain et qui « le cache dans trois mesures de farine jusqu’à ce que tout soit levé« , ce que nous venons de décrire. Toute la pâte est devenue levain, puisqu’elle a levé. Et cette fois, on comprend que c’est plutôt volontaire, la femme ayant apparemment fait son calcul de proportions précis. Apparemment : mais la « mesure » hébraïque, le [séah], correspond à environ quinze litres : quarante-cinq litres de farine levée, soit entre vingt-deux et vingt-trois kilos, c’est tout de même une quantité impressionnante, en tous cas qui excède largement les besoins d’une maisonnée ! Alors, est-ce une erreur ? Ou bien quelles sont les intentions de cette femme ? Voulait-elle vraiment « cacher » aux regards ce levain, est-elle elle-même surprise et même épouvantée du résultat ? Croyait-elle qu’il n’aurait pas un tel pouvoir sur une telle quantité ? Cela rappelle le coup de fil affolé d’un boulanger à l’évêché : un prêtre, qui perdait un peu l’esprit, était entré dans sa boutique et avait consacré toute sa boulangerie !!

Mais que ne voit-on pas, au milieu de toutes ces questions, là aussi sans réponse ? C’est l’incroyable pouvoir du levain ! On peut cacher une petite quantité, en proportion du moins, dans une quantité astronomique de farine : bientôt tout sera transformé -et transformant, ne l’oublions pas. Il me semble que là encore, notre regard est invité à s’attarder sur les réalités en croissance, même bien au-delà de nos besoins à nous.  La fiction peut ici devenir « politique » : il y a des transformations chez les hommes, je veux dire dans l’humanité, qui occasionnent des changements profonds. On peut ne pas les voir, parce qu’elles sont lentes, à l’échelle de la fermentation. Mais elles n’en sont pas moins puissantes. Par exemple la conscience de la sauvegarde de la planète. Par exemple le refus de la peine de mort. Par exemple la première place donnée aux enfants. Je ne veux pas dire que ces choses soient désormais acquises : je dis seulement que des mouvements profonds ont fait changer massivement les mentalités à ces égards, avec des échelles de temps variables mais toujours longues. Parfois très longues, même : regardez, il y a ici-même une parabole avec un homme, une parabole avec une femme. Combien de temps faudra-t-il avant que tous traitent hommes et femmes avec autant d’égards ? (Et surtout dans les milieux où l’on commente cette parabole, ajouté-je avec malice !!).

En fait, ces deux paraboles ont en commun que l’homme comme la femme sont dépassés : les changements excèdent l’action ou l’influence de tel ou tel. Voilà une étonnante porte d’entrée pour leur actualité. Nous sommes nous aussi, dans les vies que nous menons, dépassés. Faut-il s’en plaindre ? Ces paraboles ne nous invitent-elles pas, en tous cas, à considérer ce qui se passe, ce qui grandit, malgré tout ? A considérer justement ce qui nous dépasse, plutôt qu’à nous en plaindre ? On dit : « je suis dépassé ». Par quoi ? « Ah ! Par tout ! » Ce n’est pas une réponse. Dis-moi précisément par quoi, dis-moi la graine de moutarde, dis-moi le levain. Là tu verras peut-être se dessiner le royaume…

Bon, et la parabole-cadre, alors ? Celle dite « du bon grain et de l’ivraie »… C’est une parabole difficile, ou plutôt c’est une réalité difficile. Elle commence comme la première des deux petites, mais l’homme qui a semé (du grain, peut-être mêlé de moutardes ?) dort et, pendant son sommeil, son ennemi vient et sème-par-dessus [dzidzania] : de la mauvaise herbe ou de l’ivraie. Cela donnera notre « zizanie ». Et il la sème au-dessus, au milieu du blé [ana meson tou sitou]. Au début, c’est caché, comme le levain dans les vingt-deux kilos de farine. Et puis quand on voit grandir ce qu’on attendait, on voit aussi grandir ce dont on ne veut pas…

Alors il ne suffit pas de regarder ce qui grandit pour voir le royaume ? On risque même de voir son contraire ? Eh bien oui… Je ne vous attristerai pas en parlant de pédophilie dans l’Eglise, mais le mot suffit à illustrer. Il suffit aussi à montrer qu’il ne faut jamais confondre l’Eglise et le Royaume. Et là aussi, mais dans un autre sens, on est dépassé. Le royaume en croissance peut être pollué, sérieusement. Il ne faut pas l’ignorer, il faut s’en indigner. Et faire dès le début, intellectuellement au moins, la part des choses. Mais peut-on rester sans réaction ? Bien sûr que non. Mais il ne faut pas se cacher la difficulté, le risque d’arracher du bon avec la mauvaise herbe. Que c’est difficile ! Essayons d’abord de nous entraîner aux deux « petites » paraboles, à regarder ce qui grandit et nous dépasse, à le nommer précisément. Et puis ne perdons ni le sens de l’admiration, ni celui de l’indignation : c’est le même. Et puis ? Et puis faisons confiance en l’Esprit saint qui est en nous, qui est en l’autre aussi : les réactions de chacun sont respectables et peut-être indicatives. Apprenons les uns des autres comment agir et réagir.

 

Dimanche 16 juillet : eux et nous.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

      Nous sautons encore par-dessus un chapitre entier, et nous voilà à une nouvelle section de son évangile où Matthieu a regroupé une grande quantité de paroles de Jésus appelées « paraboles ». Le mot n’a rien qui surprenne des oreilles « cathos » (hélas!), mais il évoque  pour d’autres soit des courbes mathématiques, soit encore un système désormais obsolète de réception pour la télévision. Intéressons-nous donc un peu à ce mot.

     « Et il leur parle de beaucoup de choses [les] disant en paraboles« , [én parabolaïs légôn]. Il s’agit d’un mode d’expression, mais pas des choses elles-mêmes, des contenus. Une façon de dire beaucoup de choses. D’où vient ce mot, de « parabole » ? Une [bolè], c’est le jet d’une pierre ou d’un javelot, et par extension un coup porté de loin. C’est aussi le fait de perdre ses fleurs ou ses feuilles pour une plante. On voit l’idée d’atteindre son but mais avec une distance.  [para], c’est toujours l’idée de « chez », « auprès de » : en l’associant à un mot, on le nuance comme si c’était à peu près ça, mais pas exactement . Une [parabolè], c’est une comparaison, un rapprochement, un rapport ; c’est aussi une rencontre, un choc ; voire l’action de s’écarter du chemin, un pas de côté.

     Gardons ce triple aspect : comparaison (comparer, c’est une opération mentale simple, assez spontanée, et qui ouvre à la réflexion), choc (choquer, c’est déranger, mais aussi mener un combat) et un pas de côté (faire un pas de côté, c’est provoquer un changement de point de vue, c’est donner à voir ce qui est trop proche de nous pour que nous le voyions : c’est l’essence même de la fiction). Pour nous, écouter ou lire une parabole,  l’accueillir, c’est donc à la fois entrer dans une réflexion, se laisser déranger et éventuellement combattre, et aussi changer de point de vue pour regarder d’ailleurs ce qui nous est si proche, si familier, qu’on ne le voit plus.

     Pourquoi Jésus parle-t-il ainsi ? On pose justement la question à Jésus dans le passage d’aujourd’hui. Les disciples, auteurs de la question, lui demandent : « Pourquoi en paraboles tu leur parles à eux ?« . La question souligne deux choses : d’une part, qu’ils ne sont pas habitués à ce mode d’expression. Jésus ne parle pas tout le temps comme cela, et c’est là un phénomène nouveau pour eux, jusqu’à présent ils ne l’ont pas entendu faire ainsi. D’autre part, ils ont notés tout de suite qu’une partie de la réponse tient au public auquel s’adresse Jésus : « à eux » souligne une distinction d’avec « à nous« . Et Jésus confirme : « A vous, est donné de connaître les mystère du Royaume des Cieux. A eux, ce n’est pas donné. »

     Il apparaît donc capital de savoir qui sont exactement les « eux » et les « nous » ! Dans quel groupe nous trouvons-nous nous-mêmes ? Une clé se trouve, me semble-t-il, dans les récits qui cadrent cette partie en « paraboles ». Juste avant, Jésus parle aux foules, et on vient lui dire : « Voici, ta mère et tes frères se tiennent dehors, ils cherchent à te parler. » Et lui de tendre sa main vers ses disciples et de dire : « Voici ma mère et mes frères : car celui qui fait la volonté de mon père qui est dans les cieux, lui est pour moi frère et sœur et mère. » Et juste après ces récits en paraboles, « il vient dans sa patrie. Il les enseignait mais cela les scandalise : pour qui se prend-il ? Celui-là, n’est-ce pas le fils de l’artisan ? N’est-ce pas sa mère qui s’appelle Marie ? Et ses frères Jacques, Joseph, Simon et Juda ? Et ses sœurs, n’est-ce pas, elles sont toutes chez nous ? Et Jésus, disant que « nul n’est prophète en son pays, ne peut faire beaucoup de miracles : manque de foi !

     Que nous disent ces deux récits-cadre ? Ils montrent clairement le véritable cercle des auditeurs de Jésus, sa « vraie famille » : ceux qui écoutent, qui croient, qui « font la volonté de son père ». A l’inverse, ceux qui restent dans les anciens repères, particulièrement ceux de la famille de sang, n’entrent pas dans l’attitude juste. « Nous », ce sont donc les auditeurs et applicateurs de la parole de Jésus; « eux », ce sont ceux qui jugent de sa parole à partir de leurs repères traditionnels.

     Il me semble que l’on comprend bien mieux pourquoi alors Jésus « leur » parle en paraboles : justement pour leur faire faire ce pas de côté précieux et salutaire. Pour qu’ils voient ce qu’ils ne voient jamais : « c’est qu’ils regardent sans regarder, entendent sans entendre ni comprendre. » Justement aussi pour provoquer un « choc », pour se battre avec leur dureté de cœur  : « sclérosé est le cœur de ce peuple, et avec des oreilles dures ils entendent, et leurs yeux ils bouchent : si jamais ils voyaient de leurs yeux ! Et entendaient de leur oreilles ! Et comprenaient du cœur et se retournaient ! Mais c’est que je les aurais convertis ! » « Eux », quelque chose les retient, ils ne veulent pas changer !

      Alors, dites-moi : vous appartenez aux « nous », ou aux « eux » ? En ce qui me concerne, je crois que je suis un peu des deux à la fois… Parfois « nous », avec l’envie d’écouter, d’être ouvert et prêt à changer; parfois « eux », incapable même de m’apercevoir qu’il y a quelque chose à entendre, à voir ou à changer, incapable parce que pas très prêt à changer, dans le fond. Mais il n’y a sûrement que moi à être aussi indécis : je gage que vous êtes des « nous » !

     Avec tout ça, je n’ai pas beaucoup parlé de la première des « paraboles ». Mais ce qui précède me laisse penser qu’il faut d’abord suspendre son attention à celui qui parle, qui la dit. Lui. Le Semeur. Il est sorti semer. D’un geste large, il répand son grain, il ne retient pas son geste, il ne regarde pas, il ne calcule pas. Il n’a pas la mesure informatique, guidée par satellite, pour savoir où il faut semer plus, où il faut semer moins -ou pas du tout. Non, il donne, il livre. C’est un geste traditionnel fort beau, la main décrit une large… parabole, le bras s’ouvre. Et il marche : « Voici, il est sorti le semeur du semer« . Il est sorti : pas une fois, pas « il était une fois ». Il sort sans cesse (c’est un aoriste : vous savez, ce temps qui énonce des vérités générales !), c’est un fait établi et constant. Il sort, il ne reste pas enfermé. Et il sème, c’est son activité, « le semeur du semer« , c’est comme son manger, son boire : son « semer ». Il nous dira que c’est la « parole du royaume » qu’il sème.

     Bonne nouvelle : s’il faut un « pas de côté » pour nous dire cela, c’est que cet ensemencement est à ce point proche de nous que nous ne le voyons pas. Il faut nous raconter une fiction pour nous déplacer un peu et nous faire voir. Et si nous commencions par nous poser la question : QUI est pour moi semeur de la parole, dans ma vie toute proche ? QUELLE est la parole semée pour moi quotidiennement (« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » : croyons qu’il le fait ! ) ? QUELLE SORTIE, quelle extase, quel amour, s’accomplit à profusion pour moi, chaque jour et dans la plus grande proximité ?

     Une fois creusées ces questions, il sera temps de s’occuper de l’état du terrain. Mais ce sera beaucoup plus concret.

 

Dimanche 9 juillet : père et fils

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Le passage qui nous est donné aujourd’hui ne fait pas suite avec celui de dimanche dernier : après des recommandations aux Chefs de famille sur l’option personnelle que représente la foi (Dimanche 2 juillet : famille chrétienne ?), ainsi que sur l’accueil des prédicateurs itinérants, le discours s’achève. Matthieu insère ensuite une question posée à Jésus quant à sa qualité (« es-tu celui qui vient ?« ) par des disciples du Baptiste : Jésus leur répond, puis interpelle les foules sur ce qu’elles pensent du Baptiste, précisant le rôle que celui-ci joue à son égard -témoin capital, mais aussi étape dépassée-. Suite à quoi, il fustige l’absence de foi chez plusieurs. Et voilà notre passage.

Cela dit, ce passage pourrait bien, de l’aveu même de Matthieu, être un peu n’importe où : « En ce temps-là, Jésus dit en répondant« . On ne sait pas en quel temps, et on ne sait pas à quoi il répond. Faut-il penser qu’il répond à quelque motion intérieure de son Père ? C’est beau, et c’est cohérent avec ce qui suit. Mais c’est peut-être chercher un peu loin. Matthieu dispose sans doute de nombreuses paroles de Jésus dont il se souvient (ou d’autres pour lui), et il organise son texte au mieux. Le choix qu’il fait ici, comme la marie-louise ou le passe-partout d’un cadre autour de l’image, fait ressortir certaines couleurs dans cette parole de Jésus : ici, je dirais que c’est le contraste entre les prétendus sages et les « petits » qui est accentué.

Jésus s’adresse à son Père, et c’est pour le lecteur ou l’auditeur un moment exceptionnel : en général, et les évangélistes le soulignent à l’envi, il s’éloigne à l’écart pour prier. C’est comme s’il nous faisait cette fois entrer dans sa plus grande intimité, dans ce qu’il garde en général pour lui. Comment l’appelle-t-il ? Quel noms intimes lui donne-t-il ? Cela dit tellement de choses, les noms que l’on emploie dans l’intimité…. Il l’appelle : « Père, Seigneur du ciel et de la terre« . Père, tout simplement : cela aussi est exceptionnel ! Nul avant lui n’avait osé. Et qui après ? Osons-nous ? Dans l’intime de nos cœurs, osons-nous l’appeler de ce nom de confiance, d’origine, de tendresse ? Père [patèr], ou en araméen Abba -Papa. Et tout de suite après, « Seigneur du ciel et de la terre« , seigneur étant un vocable grec de ce temps pour invoquer Dieu. Papa-Dieu. L’intime et le solennel : quel ensemble étonnant !

Et que lui dit-il ? [exomologoumai soi], « Je te proclame » ? Ce verbe évoque l’aveu, mais aussi la promesse ou le remerciement. Dans tous les cas, il s’agit d’un acte de parole, d’une parole qui vaut acte, avec une dimension publique. Le choix de Jésus de nous faire partager ce moment intime n’est pas qu’un dévoilement à notre égard, c’est aussi et même d’abord un acte d’amour envers son père. Il y a des choses qu’il faut dire. Il y a des moments où il faut oser une parole sur l’être aimé devant les autres. Parce que c’est l’aimer que de dire certaines choses à tous ou devant tous.

Et pourquoi cet aveu public rendu à son père ? A cause d’un double contrepied, d’une double surprise, à propos de « ces choses« , [tauta]. Quelles choses ? Cela fait manifestement allusion, du moins pour Matthieu qui situe là ce passage, à ce dont il a été question avant. Des choses qu’à Corazin, Bethsaïde et Capharnaüm, on n’a pas crues malgré les signes donnés, alors qu’elles auraient été crues à Tyr, Sidon et Sodome. Des choses pour lesquelles certains n’ont pas accepté le témoignage de Jean, accusé « d’avoir un démon« , pas plus qu’ils n’ont accepté celui de Jésus, accusé de boire et manger « avec des publicains et des pécheurs« . Quelles choses, donc ??!

A mon avis, il faut se reporter à la formule de révélation qui précède encore : « Amen, je vous le dis : il ne s’est pas levé parmi ceux qui sont nés des femmes de plus grand que Jean le baptiseur. Mais il est un plus petit, dans le royaume des cieux, qui est plus grand que lui ! Depuis les jours de Jean le baptiseur jusqu’à présent, le royaume des cieux se force, et des forts le ravissent. » Il y a un changement d’époque, un changement radical. Tout a grandi jusqu’à Jean : l’annonce des « choses » s’est faite de plus en plus précise jusqu’à lui, qui a dit l’imminence du jugement, de la « colère qui vient » et a désigné Jésus. Mais Jésus, lui, s’est situé comme le plus petit, baptisé par Jean en solidarité avec tous les pécheurs, en un lieu (l’embouchure du Jourdain) qui est à ciel ouvert le plus bas du monde. Il s’est abaissé, et s’abaissera encore.

La révolution de Jésus ne s’arrête pas là :  le schéma théologique (pardon d’employer de grands mots !)  qui interprète l’histoire, jusqu’à Jean, c’est celui-ci : D’abord Dieu fait un don; puis l’homme use mal de ce don; ensuite Dieu juge (et le jugement consiste dans le fait de laisser l’homme aux conséquences de ses actes); enfin Dieu sauve, il intervient pour tirer l’homme des conséquences et lui ouvrir à nouveau un chemin de vie. Jean a annoncé le jugement, terrible et ultime. Et le voilà dérouté lui-même par la pratique de Jésus, faite d’ouverture et de miséricorde ! Que se passe-t-il ? Le royaume des cieux « souffre violence » : le salut est offert, OFFERT. Gratuitement et préalablement. Le chemin de vie. Et le jugement ne viendra qu’après : quand tous, auxquels il aura été fait miséricorde, pourront voir manifester les BONNES conséquences de leurs actes.  Voilà la révolution évangélique, la révolution de Jésus. Génial. Il fallait être père, vraiment père, uniquement père, pour inventer une inversion pareille !

Mais « ces choses » scandalisent. Elles restent inadmissibles  à ceux qui, instruits, tiennent à leur savoir, au lieu d’en faire l’occasion d’une admiration sans borne. Et voilà les deux contrepieds : « ces choses » demeurent cachées [ekrupsas], cryptées, aux uns, mais sont révélées [apekalupsas], (cela donne notre « apocalypse ») aux autres, d’une part. Ce sont les « sages et les intelligents » qui ne voient pas, ce sont les « enfants en bas âge » [nèpiois], qui comprennent, d’autre part. Ceux qui sont petits, comme Jésus est le plus petit dans le royaume, enfants comme Jésus est fils de son Papa-Dieu. « Oui, père, tel est le choix de ton amour« . C’est dire qu’entrer dans cette révolution, c’est être en quelque sorte conformes à Jésus lui-même : être « petit », accueillir un salut qui vous précède et qui précède toute « justice », sans chercher à être « grand », « correct », devant Dieu. Etre enfant du Père : se présenter devant lui avec la confiance que donne d’être son enfant, son tout petit enfant, confiance qu’il nous aime, confiance qui fait accueillir tout ce qu’il donne, tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait.

Et puis la touche finale : « nul ne connait bien le fils sinon le père, c’est d’abord le père qui connaît son fils, et nul ne connaît bien le père sinon le fils, ensuite le père est connu de son fils, exactement et dans la même mesure que lui-même en est connu, il y a une intimité et une circulation parfaite entre eux. Et puis cette parole folle, inattendue, inespérée : …et celui à qui le fils veut révéler, » ce fameux « tout petit enfant« . La révélation de Jésus n’est pas un savoir mais une connaissance, et celle-ci va à partager sa propre intimité, à nous donner son propre père. Et nous pourrons dire « notre père ». Essayez, prenez votre temps, rentrez en vous-mêmes, et donnez- lui ce nom nouveau.

Dimanche 2 juillet : famille chrétienne ?

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Un peu plus loin, dans le même discours que dimanche dernier, il est beaucoup question de père, de mère, de fils, de fille, d’accueil dans la maison, bref : le contexte est résolument domestique. Et c’est l’occasion pour nous de réfléchir sur la place de la foi dans la famille ou la maison. Car j’en ai entendu, des complaintes au sujet des « enfants qui ne pratiquent plus », des mauvaises consciences de parents qui n’ont « pas su faire »…! Allons, allons : l’évangile est bonne nouvelle, il ne peut pas conduire à la tristesse et l’affliction. Voyons ce qu’il en est.

Force est de remarquer d’abord qu’une fois de plus, le passage est mal coupé. Les concepteurs du lectionnaire catholique romain ont sans doute voulu, par mortification, laisser penser au monde entier qu’ils n’avaient pas étudié les textes !!! La cohérence du passage requiert en effet de commencer la lecture un peu avant, et cela donne : « Ne pensez pas que je vienne jeter la paix sur la terre : je ne viens pas jeter la paix mais le couteau de guerre. Car je viens disjoindre l’homme de son père et la fille de sa mère, et la jeune mariée de sa belle-mère, et [ils sont] ennemis de l’homme, ceux de sa maisonnée. Qui va aimant père ou mère au-delà de moi n’est pas digne de moi, et qui va aimant fils ou fille au-delà de moi n’est pas digne de moi ; et celui qui ne prend pas sa croix et vient derrière moi, n’est pas digne de moi. Qui va trouvant son âme perd la sienne, et qui va perdant son âme en raison de moi trouve la sienne. »

On voit maintenant bien à quel point les relations domestiques et familiales sont intensément présentes dans notre passage. Et avec une dimension de violence à peine supportable : qui ne voudrait avant tout la paix dans sa maison ? Rétablir la paix et l’harmonie dans sa maison mobilise déjà une bonne partie de nos énergies : s’il faut en plus introduire le « couteau de guerre« ! Mais qui voudra de cela ?!

Matthieu écrit sans doute pour des chefs de famille : dans les toutes premières générations chrétiennes, les responsables sont avant tout des pères de famille juifs devenus chrétiens. C’est sur ces cellules familiales que repose la primitive Eglise, et ces responsables que sont les pères ont une attention très éveillée sur le chapitre de la maisonnée. Juifs et chrétiens, ils ont une connaissance approfondie de la Bible (devenue depuis l’Ancien Testament), et le texte de Matthieu est, plus qu’un autre, truffé de rappels, de citations, d’allusions, à tous ces textes.

Ici précisément, il y a une citation du prophète Michée : le prophète dénonce l’infidélité du peuple et notamment l’absence de fraternité et la corruption des puissants. Et l’invasion qui vient par le Nord va révéler ces travers profonds en même temps que les exacerber (comme toute situation de bouleversement : pensons à l’invasion allemande !). Du coup, chacun se trouve isolé, sans savoir sur qui compter : « Ne vous fiez pas au prochain, n’ayez point confiance en l’ami ; devant celle qui partage ta couche, garde-toi d’ouvrir la bouche. Car le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison » (Mi.7,6) Mais, poursuit-il, « moi je regarde vers Yahvé, j’espère dans le Dieu qui me sauvera ; mon Dieu m’entendra. » On voit la situation : face à l’envahisseur, on ne sait plus sur qui compter. Mais le prophète dit qu’on peut toujours compter sur Dieu, lui entend.

Dans le témoignage de Matthieu, ce n’est pas une armée étrangère qui envahit, mais il y a bien un contexte de guerre : c’est Jésus qui jette non la paix mais la [machaïra], c’est-à-dire ce grand couteau de guerre à lame courbe et dont on se sert à la manière d’un sabre, en jetant de grands coups à droite et à gauche, sans viser précisément mais en faisant un dégât considérable. Et pourquoi dit-il une chose pareille ? « Parce que, dit-il, je viens disjoindre, [dichasai] », c’est-à-dire très précisément séparer en deux, ou faire deux camps.

On peut comprendre : dans ces temps antiques (et peut-être jusqu’à fort récemment ?), la religion est affaire de famille, ou de clan, et il n’est pas question que la famille ne fasse pas bloc sur ce point. Lorsqu’une jeune épousée entre dans la famille de son mari, elle en adopte immédiatement les us et coutumes. Les chefs de famille, ces pères auxquels s’adresse Matthieu, peuvent être ici fort sourcilleux sur ce point. Ou peut-être leur propre choix en faveur de Jésus les a-t-il divisés du reste de leur parenté, et cela les tracasse pour ces mêmes raisons culturelles profondes.

Mais voilà la bonne nouvelle, et la révolution : le choix en faveur de Jésus est affaire de foi, est affaire de cœur. Il est possible qu’à l’intérieur d’une même famille, les choix ne soient pas unanimes. Et alors ? Bien sûr, cela peut créer l’opposition ou la guerre : tous ne sont pas près à accepter cela. C’est pourquoi aussi Jésus réclame la préférence absolue : il faut l’aimer par-delà ([huper], qui donne notre « hyper ») toutes les autres relations. Autrement dit, être fidèle à son cœur plus qu’aux traditions établies dans sa famille. Cela n’est d’ailleurs possible que grâce à une originalité de l’Evangile : il s’agit d’une foi, bien avant d’être une religion, d’une affaire de cœur avant d’être une affaire de rite.

Notre contexte à nous est sans doute diamétralement opposé : nos enfants sont souvent plus éloignés que nous des rites religieux auxquels nous pouvons être attachés. D’où certaines lamentations. Il me semble pourtant que cette révolution évangélique opère toujours : elle nous invite à ne pas absolutiser les rites (fussent-ils proclamés « très sacrés » : mais justement, le sacré est une catégorie essentiellement humaine, pas évangélique), peut-être même à nous ré-interroger sur le cœur avec lequel nous les vivons, le sens que nous y mettons nous-mêmes.

Et la même révolution évangélique nous invite à considérer chacun des membres de notre famille distinctement, et selon les richesses et les options de son cœur, plutôt que selon leur participation à ce qui nous est peut-être cher. Acceptons d’être séparés, disjoints : après tout, l’humanité n’a-t-elle pas commencé à vivre et à donner vie quand l’humain (en hébreu, adam) s’est trouvé séparé, disjoint, en homme (en hébreu, ish) et femme (en hébreu, isah) ? L’unité familiale a quelque chose d’inattaquable, à quoi nul ne peut rien, et c’est d’avoir commune origine. Mais l’union dans la famille est le véritable objet d’un choix de chacun, d’où qu’il vienne et quelles que soient ses options : là est le bien précieux qui suppose d’abord reconnaissance de l’originalité de chacun.