Solidarité à tout va : dimanche 12 janvier.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     On peut penser que, malgré plusieurs aller-retours un peu déconcertants, on a plus ou moins fait le tour de la partie préliminaire de l’évangile de Matthieu, appelée « évangile de l’enfance ». Nous avançons maintenant à ce que j’oserais appeler la véritable première partie, c’est-à-dire l’entrée de Jésus dans son ministère messianique ou prophétique.

     En fait, nous en avons déjà eu, il y a quelque temps, le tout début qui nous présentait la figure de Jean-Baptiste annonçant au désert son « évangile » (cf. Refaire chanter sa vie : dimanche 8 décembre.), et nous avons eu aussi la description du contenu de cet « évangile » de Jean-Baptiste, avec son appel exigeant à entrer dans une ère nouvelle et définitive, et aussi son reproche vigoureux adressé aux responsables religieux (cf. Douloureux passage à la nouveauté : dimanche 15 décembre.). Le texte d’aujourd’hui fait immédiatement suite à ces deux-là.

Mon modeste commentaire :

     « Alors arrive Jésus depuis la Galilée au Jourdain vers Jean, pour être baptisé par lui. » La phrase est à mettre en regard de celle qui ouvre cette première grande partie de l’évangile de Matthieu : « En ces grands jours-là arrive Jean le baptisteur, qui clame dans le désert de Judée… » On voit, avec la même construction et parfois les mêmes mots, un Acte I et un Acte II. Acte I : Jean ; Acte II : Jésus. Jean, c’est « en ces jours-là » et même « ces grands jours-là« , expression employée dans la littérature prophétique pour marquer qu’a été inaugurée, dans le passé, une nouvelle époque. Jésus, c’est « alors« , adverbe employé dans cette même littérature prophétique, ainsi que dans la littérature apocalyptique, pour annoncer l’horizon, les « derniers temps », l’ultime étape. Et pourtant les deux Actes ont un lien : Jean vient dans le désert, et au terme de son ministère se met à baptiser ; une fois ceci commencé, et le ministère de Jean déplacé du désert vers le Jourdain, Jésus vient à lui pour bénéficier de son ministère.

     Une différence radicale cependant, et d’emblée : Jean clame. Jésus ne dit rien. Il vient en silence, dans l’anonymat le plus complet, un parmi les autres. Et il ne vient pas par hasard, mais avec un projet bien précis, « être baptisé par lui« . [baptidzoo], c’est bien plonger, immerger, submerger : l’acte accompli par Jean au Jourdain, ce geste qui n’est pas le moins du monde rituel mais bien nouveau, est l’action d’être mis sous l’eau. Il faut peut-être s’arrêter sur cette action elle-même (j’ai déjà évoqué précédemment ses origines) : bien des représentations picturales nous montrent un Jésus les pieds dans l’eau, plus anciennement dans l’eau jusqu’à la taille ou la poitrine, et un Jean placé au-dessus qui verse sur sa tête un peu d’eau. C’est là non une description mais plutôt un contact visuel très volontaire avec la rituel du baptême tel qu’il s’institue à l’époque du mosaïste ou du peintre ! Mais non : il s’agit de descendre dans un fleuve, le Jourdain (en hébreu Yarad, qui veut dire « descendeur », mais aussi Nehar haYarden qui veut dire la « Rivière de la Peine, du Jugement »), dont la vallée est la plus basse au monde puisqu’il rejoint la mer Morte à l’altitude de −421 m en dessous du niveau de la mer. Le débit moyen du Jourdain est de 16 m³/sec, ce qui est mille fois moins que le Mississippi, mais seulement quatre fois moins que le Rio Grande ou la Tamise, du même ordre que l’Indre ou l’Eure. Son bassin est à peu près celui de l’Adour: le Jourdain recueille beaucoup d’eau mais sur une faible pente. Autrement dit, l’expérience consiste à être entièrement plongé dans une eau profonde, froide évidemment –ce qui saisit toujours–,  dont le courant est minime mais qui n’est par conséquent pas claire. Plongé combien de temps ? On ne sait pas : nous n’avons pas de description de la manière dont Jean procédait. Tout indique pourtant qu’il s’agissait d’une seule plongée, mais celle-ci durait-elle ? Maintenait-il les personnes un long temps sous l’eau, à la limite de leurs capacités respiratoires, afin de remplir avidement ses poumons en émergeant, comme pour renaître à la vie ? Car il s’agissait de confesser ses péchés et de choisir une existence nouvelle, renouvelée…

     Nous n’avons que des hypothèses. Quoiqu’il en soit, Matthieu nous raconte : « Or Jean voulait l’en empêcher en disant : « Moi, j’ai besoin d’être baptisé par toi, et toi, tu viens à moi ? » Le verbe traduit par empêcher comporte le préverbe [dia-] : il y a l’idée de s’interposer, de faire obstacle. Jean a reconnu Jésus malgré la foule, malgré anonymat où il se tient. Comment ? On ne le sait pas. Certains diront : « Mais ils étaient cousins ! » : cela, c’est plus ou moins vrai dans l’univers de Luc, qui invente que Elisabeth était cousine de Marie (surtout pour justifier la visite de Marie à Elisabeth et montrer une interaction entre Jean et Jésus dès avant leurs naissances à tous deux !). Mais nous sommes ici dans l’univers de Matthieu qui ne suppose pas de telles relations. Est-ce alors son inspiration prophétique ? Matthieu n’est pas très intéressé par cette question, ce qui le soucie est plutôt de faire obstacle à ce choix de Jésus. Dans les mots de Jean se trouvent toute la réticence du premier christianisme à la scène du baptême de Jésus : on va voir que Matthieu est si réticent, si horrifié par ce choix de Jésus qu’il ne raconte pas la scène ! Il ne peut pas, c’est trop dur.

     Pourquoi, que se passe-t-il donc ? C’est que tous savent que Jean baptise pour la rémission des péchés. Et le premier christianisme continue ce baptême-là, pour la même raison, au nom de Jésus. Ses premiers disciples confessent aussi que Jésus est le seul sans péché, que lui est absolument sans rien qui le sépare du dieu, et c’est un point essentiel, central : sans quoi, comment pourrait-il, et lui seul, établir tous les hommes dans l’alliance avec ce dieu ? Car le péché n’est rien d’autre que la sortie de cette alliance. Le choix du seul qui est sans péché est pourtant de se situer avec les pécheurs et de faire comme eux, de demander pardon pour les péchés ! Donc les premiers disciples savent bien que Jésus a fait ce choix, qu’il n’a pas commencé par « clamer » comme Jean l’a fait, mais qu’il a commencé par ce geste. Alors ils le racontent, mais avec une réticence, un retrait devant l’inexplicable. Et la question de Jean l’exprime magnifiquement : moi, le pécheur, j’ai besoin aussi d’être baptisé. Et si quelqu’un est digne de baptiser, ce n’est pas moi, qui en ai besoin comme les autres. Mais toi, toi Jésus, non seulement tu n’as pas besoin de ce baptême, mais encore c’est toi seul qui est digne de baptiser. Car c’est toi qui, seul, peut établir les hommes dans l’alliance divine.

     « Mais Jésus, qui lui répond, dit à son adresse : laisse faire pour l’instant, de cette façon en effet nous revient-il d’accomplir toute justice. » Le dialogue est entre eux deux : nul n’entend cela, Jean a parlé à Jésus, celui-ci lui répond, juste à lui. Il ne sort pas pour les autres de l’anonymat. Jean voulait s’opposer, Jésus lui enjoint au contraire de laisser faire. La surprise fait partie de l’expérience de Jean, et elle demeure pour les disciples de Jésus : même sans comprendre, il faut laisser Jésus être ce qu’il est, faire ce qu’il fait. Ne pas maîtriser ou forger « son Jésus ». Pas de théologien qui donne une explication complète de Jésus, pas d’idéologue qui puisse l’enfermer dans son système. Il tient des contraires comme personne. Il dit pour l’instant, avec un mot qui s’oppose à « plus tard » : c’est un moment du ministère de Jésus, une étape. Pour nous, cette étape est capitale parce qu’inaugurale : chacun sait que la manière de commencer est déterminante. Pour les anciens, le début « est la partie la plus puissante« , il contient en germe tout ce qui va suivre. Pour Jésus, ce n’est pas encore un commencement, c’est une étape : sous peu, cela va devenir un commencement.

    Mais Jésus donne aussi une explication de son choix, ou plutôt un indice. Il s’agit d’ « accomplir toute justice« . La justice, c’est l’ajustement. Jésus veut par ce geste un ajustement parfait. Mais entre qui et qui ? Est-ce avec le dieu ? Le texte n’en dit rien : et pour cause, la foi de celui qui écrit, de Matthieu, celle de ceux qui le lisent, est que cet ajustement-là est déjà fait, et qu’il ne saurait être plus parfait ! Il reste l’autre piste, et elle est étayée par la formulation bien particulière que Matthieu met dans la bouche de Jésus : « de cette façon nous revient-il…« . Ce nous, c’est sans doute Jean et Jésus. Ce dernier veut s’ajuster à Jean, il veut entrer par la porte du ministère de Jean. Et c’est ce ministère, nous l’avons vu en son temps, c’est justement la préparation d’un peuple « parfait », d’un peuple en attente, d’un peuple dont le propos est une vie renouvelée. En venant à Jean dans l’anonymat, comme un parmi d’autres dans ce peuple qui aspire à une vie renouvelée, Jésus se montre solidaire de tous, il pose son existence non comme « à part » mais comme en communication avec tous, à hauteur de tous. En ce lieu à ciel ouvert le plus bas du monde, il rejoint tout homme fut-ce le dernier et le plus bas tombé. C’est cela, l’accomplissement de toute la justice.

Baptême-du-Christ-Novgorod
Icône du baptême du Christ, Novgorod. Il est tout entier enseveli dans l’eau, il marche exactement du mouvement où il marchera descendant aux enfers. Au fond de l’eau se tiennent tou ceux qu’il rejoint, hommes et bêtes, dans un salut cosmique. Les anges semblent l’attendre pour le sécher, mais il leur tourne le dos pour marcher résolument de l’autre côté, quittant son monde à part pour être avec tous.

     « Alors il le laisse faire. » Le même « alors » qu’au début, celui de l’avènement des derniers jours, celui de l’inauguration du futur. Jean consent. Il ne comprend pas, il l’a dit, mais il consent à ce qui le dépasse. Il annonçait celui qui viendrait après lui et baptiserait « dans l’esprit saint et dans le feu« , il voit quelqu’un qui, loin de toute violence, loin de se manifester comme au-dessus et à part, choisit de rester caché, d’être au milieu de tous, d’être solidaire de tous jusqu’au dernier. Ce choix radical de Jésus n’a pas fini de prendre de court ni d’être incompris : le « saint », c’est justement, étymologiquement, ce qui est « à part ». Combien cherchent à se mettre « à part » en pensant rendre ainsi témoignage ! Mais non : sa sainteté à lui est si hors de cause, si unique, si intérieure, qu’il fait le choix exactement inverse, celui de se mêler, de rejoindre chacun, de se faire proche et tout proche, au point d’accomplir le geste même du pécheur. Geste aux conséquences incalculables. Ne pas se préserver, ne pas chercher à se manifester dans son « bon droit » ou dans sa rectitude, ne pas vouloir être en rien « au-dessus » ni « à part ». Mais se commettre, s’engager, être avec, être l’un d’entre nous.

     Ces mots sont aussi les mots pudiques par lesquels Matthieu refuse de décrire Jésus étant baptisé : il fait une élipse. Il ne montre pas ce moment de l’immersion, et peut-être du souffle quasi perdu. A la fin de sa vie, cela suffira bien…! « Une fois immergé, Jésus aussitôt remonte hors de l’eau :… » Il préfère le montrer ressuscitant, remontant hors de cette eau de mort. Mais la chose est bel et bien faite, et à ce moment-là se produit quelque chose d’inattendu : « … : et voici que s’ouvrent (se révèlent) les cieux, et il voit l’esprit de dieu qui descend comme à peu près une colombe qui viendrait sur lui ; et voici  une voix, des cieux, qui disait : celui-ci c’est mon fils, le chéri, que j’approuve. » Alors que Jésus a fait le choix de l’anonymat, son geste n’est pas passé inaperçu de Jean Baptiste. Mais ce n’est pas de Jean seul qu’il a été vu. Son acte révolutionnaire, il l’a accompli en suivant son inspiration, dans sa volonté de se faire solidaire de tous, d’être compatissant à tous. Et voilà qu’il reçoit une confirmation inattendue.

     Le même verbe peut vouloir dire s’ouvrir au sens propre ou se révéler au sens figuré : je n’ai pas su choisir, j’ai mis les deux, tant « les cieux » peuvent eux-mêmes s’entendre en un double sens. Pourtant, je privilégierais presque le sens figuré, à cause un peu plus loin du [ooséï], « comme à peu près« . Nous avons pris l’habitude, avec les mosaïques et les peintures, de voir une colombe qui descend. Mais Matthieu nous dit que cela y ressemble un peu, mais pas plus qu’un peu. Et d’ailleurs, on sent qu’il compare la manière dont l’esprit de dieu vient à Jésus au vol d’une colombe, plutôt qu’il ne compare la figure de cet esprit à celle d’une colombe. Comme tout oiseau, la colombe en vol semble apparaître soudain : on la voit parce qu’elle passe à proximité. Et comme la colombe est un des rares animaux anthropophiles, avec le dauphin, elle vient spontanément se poser, dans un grand froissement d’ailes. Ainsi donc, en remontant hors de l’eau, Jésus voit l’esprit de dieu descendre hors du ciel : c’est un miroir parfait, avec le même verbe employé dans les deux cas, moyennant un changement de préverbe : [ana-baïnoo] contre [kata-baïnoo], [ana-] qui évoque toujours un mouvement de bas en haut, [kata-] un mouvement de haut en bas. (Quant à [baïnoo], c’est marcher, aller). Par son choix, par son geste, il attire esprit de dieu sur terre, singulièrement sur lui. Je ne sais pas si l’on mesure bien la portée des mots : Jésus voit l’esprit de dieu.  Dans le fond, ce n’est pas très étonnant que ce soit lui seul : qui peut voir l’esprit ? Mais lui, par le choix qu’il fait, par le geste qu’il a posé, est dans une telle consonance avec ce même esprit que désormais il le voit !

     C’est, semble-t-il pour Matthieu, une confirmation pour Jésus seul : « il voit« . Jean ne le voit pas, les autres pénitents non plus. A moins, bien sûr, que Matthieu veuille seulement insister sur ceci, sans exclure cela. La voix, en revanche, est sans doute entendue de tous, et du coup elle arrache Jésus à son anonymat. Une voix qui est approbation  et reconnaissance. « Celui-ci… », ce n’est pas seulement cet homme-là : c’est cet homme-là dans  le choix qu’il vient de faire. Un Père revendique pour fils authentique l’homme qui vient de faire ce choix révolutionnaire de la solidarité avec tous jusqu’au dernier des pécheurs, de l’immersion dans ce peuple tel qu’il est, avec son histoire de souffrance, d’infidélité, de péché et de mort. Un fils revendiqué et chéri pour cela, d’autant plus chéri à cause de cela. Et fils, il est authentique image et expression de son père. Il est tout-à-fait dans l’esprit de son père en agissant ainsi. Maintenant, révélé comme fils de cette voix qui vient du ciel, Jésus est arraché à l’anonymat et jeté dans une existence publique. Il vient de bénéficier d’une déclaration d’amour publique de celui qui, le revendiquant pour fils, se déclare son père. Désormais, sa vie sera publique, et c’est l’initiative céleste qui fait, du geste qu’il vient de poser, un geste inaugural : et sa vie publique sera tout entière une réponse à cette déclaration d’amour, elle sera un témoignage rendu à celle-ci : il est mon père, et il m’aime. Puissions-nous fonder nos existences dans la même certitude profonde d’être aimé en toutes circonstances, malgré tous les apparents démentis de notre histoire. Et puissions-nous aussi, avec la même force, faire à nos enfants une déclaration d’amour qui fonde leur vie.

Fixe ton étoile : dimanche 5 janvier.

le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous rebroussons donc chemin au premier temps de la deuxième partie, alors que nous avons eu le deuxième temps de cette même partie la semaine dernière. Je rappelle simplement que, pour Matthieu, Joseph habite Bethléem : c’est là qu’il a épousé Marie et l’a prise sous son toit, là que cette dernière a mis au monde son enfant (tout cela est dans sa première partie). Nous sommes maintenant environ deux années plus tard. Rappelons-nous aussi que nos auteurs n’avaient pas le moindre renseignement sur les origines de Jésus, qui restaient énigmatiques : on le disait né à Bethléem, mais on le disait aussi Nazaréen. On connaissait sa mère Marie, et l’on se rappelait du nom de son père, Joseph. Ils ont essayé d’imaginer. Ils n’ont pas été les seuls : « l’Evangile de Jacques », par exemple, qui n’a pas été retenu comme canonique, a été particulièrement fourni en la matière.

     Mon cailloux blanc de cette fois-ci sera un ricochet ! J’ai déjà commenté ce même passage deux fois, puisqu’il nous est resservi tous les ans : il y a deux ans, j’avais essayé de relever un certains nombre de détails tous au long de l’épisode qui me paraissaient en éclairer le sens (Dimanche 7 janvier : une longue quête.) ; l’année dernière, j’avais interviewé Joseph (Interview exclusive : dimanche 6 janvier.). Cette année, je voudrais m’attacher plus particulièrement au passage des mages à Jérusalem…

Mon modeste commentaire :

     Les Mages passent à Jérusalem : cela nous est dit dès la première phrase. Et ce passage à Jérusalem occupe 66,8% du passage : cent quarante-sept mots sur deux cent-vingt (en grec) ! C’est dire si, aux yeux de Matthieu, ce moment est important. « Or une fois Jésus né à Bethléem de Judée dans les jours d’Hérode le roi, voici : des mages arrivèrent depuis l’Orient à Jérusalem, … » Les mages, donc, c’est-à-dire des sortes de prêtres Mèdes (peut-être les ancêtres des Kurdes d’aujourd’hui) généralement consultés pour lire l’avenir dans les astres, arrivent d’Orient à Jérusalem. Ils n’ont pas de pouvoir pour provoquer les faits, ceux-ci sont déjà accomplis, et même depuis un bon moment puisqu’ils ont mis deux bonnes années pour arriver jusque-là. Je dis deux bonnes années, parce que Hérode se fera préciser par eux quand « l’étoile a brillé« , et dans sa fureur fera exécuter tous les enfants de la région « de deux ans et en-dessous« . Les mages ne sont pas présentés par Matthieu comme des « magiciens », qui pourraient opérer : ils sont plutôt des hommes de grand savoir qui obéissent à ce qu’ils découvrent.

     Mais pourquoi ces mages vont-ils à Jérusalem, ville fort antique et capitale de la Judée sous administration romaine ? Ces mages disent : « Où est le mis-au-monde roi des Juifs ? Nous avons en effet vu de lui l’étoile en Orient et nous venons nous prosterner devant lui. » Ils cherchent un roi, donc ils vont à la capitale : après tout, cela n’a rien que de très normal. Ces gens sont des savants, mais aussi des habitués du pouvoir puisque les puissants chez eux, en Perse, viennent souvent les consulter. Et ils se sont dit que logiquement, le roi des Juifs, maintenant né, devait se trouver au palais royal. Leur intention est de se prosterner devant lui, c’est-à-dire d’accomplir à son égard un geste traditionnel qui dit à la fois la révérence et l’amour : c’est charmant, mais étonnant ! Qu’est-ce qu’un roi Juif peut bien signifier pour des mages Mèdes ou Perses ? Le royaume perse est d’une antique civilisation, il est une grande puissance orientale extérieure au monde romain –et qui parfois le menace, ou s’oppose à lui. Le royaume Juif, lui, ne représente qu’une micro-puissance politique dans l’Orient ancien ; et qui plus est, il est un royaume fantoche sous la férule romaine. Pourquoi ces mages veulent-ils donc se prosterner devant un nouveau roi Juif ?

     C’est que « nous avons en effet vu de lui l’étoile en Orient« , ou encore « en Anatolie« , ou même, si l’on décompose le mot, « dans le-pays-où-se-lèvent-les-astres« . Depuis leur pays, depuis leurs études, ils ont vu quelque chose de lui : une étoile, là où toutes se lèvent. Et sans doute, c’est justement parce qu’ils l’ont vue qu’ils sont venus. C’est à cause de ce qu’ils ont perçu de lui, authentiquement de lui, qu’ils ont décidé de faire le voyage, aussi long et périlleux soit-il. Sans doute le fait qu’une étoile apparaisse, phénomène rarement observé, dit-il assez pour eux que ce « roi des Juifs » est plus important, qu’il a une portée cosmique et donc mondiale. Matthieu, notons-le, n’a pas peur de dire que les mages ont vu quelque chose de Jésus, il n’est pas dans la perspective de dénier aux mages, à ces religieux d’un autre religion, d’avoir perçu quelque chose de Jésus. Ceux qui ont les Ecritures n’ont pas le monopole de Jésus : il y a quelque chose de lui jusque pour les plus lointains, quelque chose qu’ils peuvent percevoir, et qu’ils apportent en venant eux-mêmes. Personne, à Jérusalem, n’avait vu l’étoile.

     Petite pointe polémique sous-entendue par Matthieu : ce n’est pas une configuration stellaire particulière qui a provoqué la naissance de Jésus, mais bien à l’inverse c’est la naissance de Jésus qui a fait apparaître une étoile. Matthieu en profite pour faire remarquer que l’influence va dans un sens bien particulier : tel élément cosmique permet bien authentiquement de rejoindre Jésus, mais une personne n’est pas « déterminée » par une configuration cosmique. Cela dit, l’étoile leur a permis de savoir que c’est le « roi de Juifs » qui est né : et les voilà dans la capitale des rois des Juifs.

     « Entendant cela, le roi Hérode est remué, et tout Jérusalem avec lui. » Pour Matthieu se joue déjà (c’est un des sens des évangiles de l’enfance, chez lui comme chez Luc) le drame de Jésus avec Jérusalem : ce devrait être le lieu du triomphe de Jésus et de son règne, mais c’est le lieu de son rejet. C’est hors de la ville et crucifié qu’il aura droit au titre de « Roi de Juifs », donné par dérision et comme un motif de condamnation. La parole naïve des mages provoque un immense remue-ménage, chez Hérode mais même dans tout Jérusalem. Ce que j’ai traduit par « remué« , le verbe [tarassoo], est employé pour l’action de mélanger les ingrédients constitutifs  d’un médicament, pour la mer qui bouillonne ou que les vagues soulèvent, pour le sol quand il tremble, pour de forts désordres intestinaux, pour des frayeurs qui causent un tourment profond et empêchent de dormir. L’annonce de la royauté de Jésus n’a pas fini de bouleverser au pays du pouvoir : il remet en cause un ordre bien établi. Non pas l’idée d’ordre (encore que… on pourrait y réfléchir aussi, mais cela nous entraînerait trop loin), mais cette sorte d’ordre qu’un pouvoir établit : un état de fait où ce qui domine ne se laisse pas déloger. On observe cela aujourd’hui aux quatre coins de la planète : des  mouvements contestataires essayent de faire tomber des pouvoirs en place, mais leur succès est toujours incertain. Cette contestation en passe souvent par une phase de violence, que le pouvoir en place se fait fort de réprimer par une violence plus grande encore, qui apparaît pour cela légitime mais masque la violence fondamentale faite par ce pouvoir et qui est la cause de la contestation. A part dans de rares cas, le pouvoir n’est jamais l’emprise d’un seul homme, mais plutôt de toute une classe d’individus –ce qui est plus difficile à percevoir : mais c’est ce qui assoit l’emprise et la rend forte et difficile à renverser. Ici, ce n’est pas que Hérode qui est « remué« , mais aussi « tout Jérusalem avec lui« .

     Que va-t-il se passer ? « Et rassemblant tous les grands-prêtres et les scribes du peuple, il cherche à savoir auprès d’eux où doit naître le messie. Eux lui disent : en Bethléem de Judée. D’elle est-il en effet écrit par le prophète : « Et toi Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le plus petit parmi les chefs-lieux de Juda ! Car c’est de toi que sortira un chef qui sera le berger de mon peuple Israël ». Les mages ont leurs sources, Hérode a les siennes. Son premier réflexe est d’enquêter. Il traduit tout de suite la question des mages dans sa propre langue religieuse : le « roi des Juifs », c’est le messie, c’est forcément le roi attendu. Cette attente de salut traduit dans le champ politique, Hérode a déjà tenté de la détourner à son profit, et un petit parti tenait que c’était lui, le messie. Mais là, on vient lui parler d’un autre : celui-là est une vraie menace, et pas un petite, parce que si le rival se justifie religieusement, s’il peut revendiquer plus authentiquement qu’Hérode d’être celui que les prophète ont annoncé, il est sûr d’entraîner tout le monde à sa suite. C’est donc chez les autorités religieuses, aussi bien celles qu’il a à sa main (Hérode avait substitué des familles de prêtres originaires d’Egypte ou de Babylonie aux familles traditionnelles de prêtres) que celles qui sont écoutées par le peuple, qu’il va chercher sa réponse : le « roi des Juifs » n’est pas né à Jérusalem, il le saurait. Mais où alors ? On lui répond : à Bethléem, en s’appuyant sur le prophète Michée (cité assez librement, comme souvent chez Matthieu). Bethléem, c’est la ville de David, par naissance, avant que Jérusalem ne devienne la ville de David, par conquête. Dans la confrontation de ces deux villes, il y a l’évocation d’un conflit de légitimité.

     Hérode a son renseignement, « Alors Hérode, traîtreusement, les mages convoqués, se fait préciser auprès d’eux le temps de l’apparition de l’étoile, et en les envoyant à Bethléem dit : en allant, enquêtez avec précision au sujet de l’enfant : et quand vous l’aurez trouvé, faites-moi votre rapport pour que moi aussi j’aille me prosterner devant lui. » Hérode a besoin de tout savoir : savoir, c’est pouvoir. Qui veut travailler sur soi pour ne pas céder à la tentation du pouvoir, devra travailler à la tentation de savoir : ce n’est pas facile de se contenter de ce que l’on nous a dit, pas facile d’accepter d’ignorer… Et combien nos questions, sous couvert de manifester notre attention,  manifestent aussi notre intérêt (au double sens du terme) et sont animées d’un désir de savoir, de prendre le contrôle ! J’ai traduit [lathraa] par « traitreusement » : on pourrait traduire aussi en cachette, secrètement, ou encore insensiblement, peu à peu. C’est le même mot que celui indiquant le mode par lequel Joseph avait résolu de se séparer de Marie : mais on voit bien que l’intention n’est pas la même ! Là c’était un amour révérant un mystère, ici c’est une condition d’exercice du pouvoir. En gardant pour lui seul certains renseignements, Hérode assure son pouvoir. Il a besoin de savoir l’âge approximatif de son rival. Ensuite il donne le renseignement qu’il a lui-même, mais c’est pour tenter de mieux manipuler les mages. Il cherche à faire d’eux des agents de renseignement, et déjà il attend un rapport. Il prétexte une intention semblable à celle des mages, mais dans sa bouche, la prosternation, littéralement le baiser-en-s’inclinant, évoque déjà le baiser de Judas…

     Que font les mages ? Ils sont sans doute surpris de ne pas trouver le roi dans la capitale, surpris de voir l’agitation que provoque leur question. Ils ne peuvent pas ne pas avoir conscience, habitués qu’ils sont à côtoyer les milieux de pouvoir, de l’atmosphère de complot et de trouble qui règne désormais dans la capitale. « Eux, qui ont entendu du roi, s’en vont et voici l’étoile, celle qu’ils avaient vue en Orient : elle les faisait avancer, jusqu’à ce qu’elle vienne à être fixée au-dessus d’où était l’enfant. » Je pensais, et j’ai écris dans mes deux cailloux précédents sur ce sujet, que les mages avaient eu besoin pour trouver Jésus d’avoir recours aux Ecritures, que sans elles ils n’eussent pas trouvé Bethléem. Je me suis trompé. En fait, il y a fait bien un renseignement précieux dans les Ecritures : mais ce renseignement est inaudible étant donnée l’atmosphère dans laquelle il est délivré. Ainsi de l’inaudibilité de l’évangile quand il est porté par un climat de pouvoir, ou de prise de pouvoir, ou de défense de son pouvoir. Ce que les mages ont entendu de l’Ecriture les chasse, les fait partir, fuir même.

Autun songe des mages
Cathédrale d’Autun, chapiteau. Voir une représentation qui ne fait pas partie du texte ! Mais elle en traduit magnifiquement le sens. L’ange touche le mage : à travers la naissance de l’étoile, c’est un véritable toucher, une incarnation de l’appel divin. Quelque chose qui réveille. Et le messager pointe cette étoile : regarde-la, fixe-la, tu y trouveras celui que tu cherches, c’est déjà sa présence!

     Ils reviennent à ce qu’ils savaient, à l’étoile. Etait-elle devenue invisible ? C’est peu probable. Je crois plutôt que, peu certains de la valeur de ce qu’on leur a dit au palais, réduits à ce seul moyen, ils le scrutent encore plus attentivement : c’est maintenant qu’ils découvrent en elle quelque chose de plus, qu’elle indique elle-même un lieu. Ce qu’ils ont perçu de Jésus dans leur éloignement est suffisant, pourvu qu’ils s’y attachent et creusent cette source. Ils y trouvent de quoi avancer et se repérer. « Regardant l’étoile, ils se réjouissent d’une immense joie profondément. » La joie, c’est le sentiment qui naît d’un bonheur présent. Ainsi pour eux : l’étoile n’est pas Jésus, n’est pas l’enfant qu’il cherchent. Mais quand ils découvrent qu’elle leur indique où le trouver, qu’elle est encore plus étonnante qu’ils ne l’avaient d’abord cru, qu’elle va les mener à coup sûr au terme de leur quête, la joie est totale et définitive, déjà. Ils sont habités par l’anticipation du terme de leur quête, et chercher c’est déjà trouver.

     Et les mages vont, et trouveront « l’enfant et sa mère« , comme Joseph veillait sur « l’enfant et sa mère« . Ils sont conduits au cœur de ce qui est confié si précieusement à la garde de Joseph. Finalement, ce passage par Jérusalem qui prend tant de place dans le récit montre peut-être ce qui prend trop de place dans nos vies et trouble notre quête. Chercher nous fait trop facilement avoir recours au pouvoir : à ceux qui peuvent, à ceux qui savent ; nous efforcer nous-mêmes de savoir et de pouvoir. Mais c’est une perte de temps : les indices qui nous ont mis en route, aussi ténus soient-ils, comportent s’ils sont authentiques tout ce qu’il faut pour que notre quête soit menée à terme. Regarder son étoile, scruter sa vocation, approfondir toujours ce qui nous a motivé d’abord, ce qui a provoqué dans notre vie un ébranlement nouveau : c’est là que nous trouvons tout, et plus encore que nous n’osons imaginer. Là que nous trouvons aussi la joie, la joie profonde. Eh bien, cher lecteur, si j’ai un vœu à formuler pour toi et les tiens cette année, c’est celui-là : prends conscience de ton étoile, scrute-la sans cesse, reviens-y avec confiance, et découvre ta joie !

Un bel amour paternel : dimanche 29 décembre.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes toujours dans le prologue de Matthieu, son « évangile de l’enfance ». Mais nous suivons un curieux parcours. Nous a été donné d’abord la seconde partie du premier volet (amputé de sa conclusion, que je me suis permis de rétablir). Nous est donnée maintenant la seconde partie du deuxième volet, amputée cette fois de son élément central ! Et dimanche prochain, nous aurons la première partie du deuxième volet : il serait peut-être bon que l’ordonnateur de la liturgie catholique s’interroge sur le caractère évangélique de ses dispositions, quand elles contreviennent à ce point à l’ordre même du récit évangélique.

     L’ensemble de ce deuxième volet du diptyque de l’enfance trouve une cohérence dans un récit qui s’enchaîne. Première partie : 1) deux ans environ après la naissance de Jésus, des mages arrivent de l’Orient lointain pour l’adorer; 2) ayant perdu trace de l’étoile qui les guidait, ils passent chez le roi Hérode demander où se trouve le nouveau roi, et sur l’indication des savants à son service, 3) ils le trouvent à Bethléem, avant de s’en retourner sans passer par Jérusalem. Deuxième partie : 1) un messager avertit Joseph de fuir le roi Hérode aux intentions meurtrières à l’endroit d’un possible concurrent ; 2) celui-ci, furieux que les mages ne l’aient pas renseigné, fait exécuter à Bethléem et dans tous ses alentours tous les enfants de deux ans et moins. 3) A la mort d’Hérode, un messager avertit à nouveau Joseph de revenir d’Egypte où ils ont trouvé refuge, et par prudence, Joseph s’installe à Nazareth. Nous avons donc le 1) et le 3) de cette deuxième partie.

Mon modeste commentaire :

     « Une fois ceux-ci retirés, voici : un messager du seigneur se manifeste en rêve à Joseph, qui lui dit : … » « Ceux-ci« , ce sont les mages. Matthieu construit un récit dans lequel tous les éléments s’emboîtent impeccablement. Il faut dire qu’il essaye avant tout, désormais, d’expliquer comment Jésus, né à Bethléem, était appelé le Nazaréen. Et il construit un récit explicatif à la mode antique, en incluant dès l’enfance du héros tous les grands thèmes qui vont traverser sa vie. Avec les mages, c’est une dimension universelle, une ouverture de son message aux hommes du monde entier, au-delà en tous cas des seules limites d’Israël. Notons au passage que le verbe [anakhooréoo] sera utilisé dans la tradition chrétienne pour ceux qui choisissent de vivre une vie à l’écart, les ancêtres de ceux que nous appelons des « moines ».

      Mais nous abordons une nouvelle étape dans le récit de Matthieu, l’acte I est achevé avec le retrait de ces témoins de l’universel. L’acte II peut commencer et il le fait par une annonce. Une fois encore, Joseph est influencé par un rêve. La fois précédente, cette suggestion inconsciente avait suffi à orienter son amour conjugal. Cette fois, elle orientera son amour conjugal et son amour paternel. Mais d’abord son amour paternel. Quel est en effet le message ? « …Lève toi, prends avec toi l’enfant et sa mère et fuis en Egypte et reste-y jusqu’à ce que je te dise : Hérode est en effet sur le point de se mettre à la recherche de l’enfant pour le perdre. » Le verbe traduit ici par « prendre avec soi » est exactement le même que celui employé dans le rêve précédent. Il s’agissait de « prendre avec soi » son épouse, de franchir cette deuxième et dernière étape en la prenant sous son toit. La même démarche, la même action prend ici un autre aspect : Joseph est l’homme qui prend avec lui, qui prend auprès de lui, qui prend chez lui. Avec cette nuance que ce « chez soi« , c’est sa vie, c’est son propre cœur : car justement, ici, il va falloir quitter la maison et partir pour l’errance, sans certitude ni destination précise… Et ce « prendre avec soi » est pour Joseph toujours une aventure : quand il s’agissait de prendre son épouse, c’était un engagement de soi dans l’épaisseur d’un mystère au bord duquel il avait jusque-là résolu de se tenir. Maintenant, c’est comme un nouvel accueil de l’enfant pour une autre aventure : le père, c’est celui pour qui son enfant reste un mystère.

     L’intuition que lui laisse le rêve, et dans laquelle Joseph choisit de reconnaître un message divin, c’est d’abord de ne pas séparer l’enfant de sa mère : « Prends avec toi l’enfant et sa mère« . L’aventure de sa paternité, l’aventure dans laquelle le lance son enfant, ce n’est pas une aventure qu’il mène seul avec lui : c’est d’abord le respect d’une relation infrangible, d’une relation qu’il va servir de toute son énergie : l’enfant et sa mère. Ce n’est pas « prends l’enfant à sa mère« , au contraire ! C’est la mère qui donne l’enfant à son père, jamais le père qui prend l’enfant à sa mère. Mais son rôle, sa place, est justement de servir cette relation, vitale pour l’enfant : et c’est ainsi qu’il sert la vie de son enfant. Et c’est ainsi qu’il se montre père, non dans une relation de substitution mais dans une relation qui favorise les relations. Car tout petit d’homme devient homme par les relations, et celles-ci prennent racine dans la mère de toutes les relations, sa relation à sa mère. C’est dans la mesure où celle-ci est favorisée que l’enfant, à son heure, saura s’en détacher pour se lancer lui-même dans la grande aventure de sa vie. En favorisant la relation de « l’enfant et sa mère« , le père favorise déjà l’autonomie de son enfant, par ce qui l’en rendra capable, et aussi parce qu’il lui fait déjà cette confiance infinie que lui, l’enfant, saura quand et comment. Son père est un vaste « chez soi » en lequel il évolue, invente, essaye, découvre, sous un regard émerveillé et dans un silence admiratif, globalement, massivement, approbateur.

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Joseph se fait espace en lequel se déploie la relation de l’enfant et sa mère. Pour cela ses mains s’ouvrent et lâchent , elles ne tiennent plus rien. Et c’est ainsi que son ombre les emporte avec soi.

     « …et fuis en Egypte… » L’intuition est un véritable ébranlement pour l’amour paternel de Joseph. La vie qu’il veut servir en servant cette relation vitale matricielle et originelle, cette vie peut être menacée. Et face à cela, il faut mesurer ses forces. On a toujours envie de défendre son enfant. Mais l’affrontement n’est pas toujours le meilleur choix : Joseph a  cette intuition, que son envie de se battre pour son enfant et sa mère doit prendre un autre tour pour être véritablement efficace. Parfois il faut affronter, mais parfois il faut fuir. Il ne faut, paradoxalement, pas moins de courage pour cela. Il faut prendre beaucoup sur soi, il faut beaucoup de recul par rapport à soi-même. Se distancier de ses instinct, et notamment de l’instinct de puissance qui donne envie d’être « celui qui peut ».

     Et cet autre tour lui est immensément coûteux : il ne va plus pouvoir assurer le toit, le clôt et le couvert, la sécurité entière et paisible. N’oublions pas que, pour Matthieu, Joseph fils de David habite à Bethléem : c’est là qu’il a sa maison, là qu’il a son travail, ses clients, là qu’il peut faire vivre sa famille. Tout cela, il sent qu’il faut être prêt à le quitter : son in-quiétude à lui est le prix à payer pour la vie de son enfant et de sa mère. A lui la conscience que la vie est fragile, que les menaces sont nombreuses et cruelles. A lui d’être le vaste « chez soi » mais sans filet, sans attache. Sur lui, qui s’y expose viendront se briser les précarités de la vie pour en préserver autant que faire se peut « l’enfant et sa mère« . Dans un pays dont il ne connaît pas la langue, et que vaguement les coutumes, où il ne connaît personne, où il ne sait pas s’il va pouvoir trouver du travail ni assurer l’éducation de son enfant, en réfugié qui ne sait pas comment il sera accueilli (comme beaucoup aujourd’hui !), il va. Cet extraordinaire courage, assumé silencieusement mais pour longtemps, c’est vivre lui-même l’aventure de la vie : c’est parce que Joseph a osé cela que Jésus osera lui aussi se lancer dans l’aventure de sa propre vie, sous tant d’inconnu et de menaces.

     Mais rends toi compte au passage, toi qui trouves qu’il faut laisser en Méditerranée tous ces pères, tous ces enfants et leurs mères, parce qu’il n’y aurait pas place « chez nous » pour « toute la misère du monde »; toi qui penses qu’il faut bâtir des murs pour empêcher tous ces pères, tous ces enfants et leurs mères, d’envahir ton pays, de prendre le travail de tes enfants, de faire forcément grandir le nombre des délinquants; toi qui penses qu’il faut maintenir dans leur pays tous ces pères, tous ces enfants et leurs mères, le temps d’examiner posément leurs « dossiers » parce qu’après tout il n’y a pas pour eux d’urgence ; toi qui penses qu’il n’y a pas de parcours ni d’aventure à admirer chez tous ces pères, tous ces enfants et leurs mères, mais seulement des clandestins à interdire ou poursuivre : rends-toi compte que c’est à Joseph que tu interdis l’Egypte, que ce sont Jésus et Marie que tu renvoies chez Hérode.

     « Et se levant, il prend avec lui l’enfant et sa mère, de nuit, et se retire en Egypte et y est jusqu’à la fin d’Hérode : afin que soit accompli le mot du seigneur par le prophète, qui dit ‘depuis l’Egypte j’ai appelé mon fils’ . » Joseph obéit point par point, mot pour mot, à l’intuition née en rêve chez lui. Une seule précision est apportée dans l’accomplissement de ce choix d’amour paternel : « de nuit« . Et en effet, les voilà dans la nuit, plus au grand jour, plus non plus dans une lumineuse insouciance. La foi est une nuit, où l’on ne sait pas où l’on va ni par où ; mais seulement avec qui. La référence scripturaire que fait Matthieu, dans ce contexte est une sorte de « zoom arrière » vertigineux : montrer qu’une écriture s’accomplit, c’est montrer qu’il y a un « chez soi » encore plus vaste que celui de Joseph, qu’il y a un père dans le sein duquel tout cela est déjà présent, celui qui a parlé par les prophètes. L’inquiétude très réelle et concrète que vit Joseph, et pour longtemps (« jusqu’à la fin d’Hérode« ), fait partie d’un ensemble.

     Après cela, il y a l’épisode de la colère d’Hérode, qui ne nous est pas racontée aujourd’hui, colère violente du puissant qui se sent politiquement menacé du fait que les mages ont demandé « où est le roi des Juifs qui vient de naître ? » Il se sent menacé par un enfant : pauvres et dérisoires pouvoirs humains ! L’histoire hélas est perpétuellement la même : les puissants pactisent avec les puissants pour sauvegarder leur pouvoir, mais écrasent les petits pour que eux-mêmes ne soient pas menacés. Et l’affrontement aux puissants fera partie de la « destinée » de Jésus, avec une issue elle aussi dramatique.

     Ensuite de quoi, une fois Hérode lui-même mort -car, quels que soient ses efforts, il n’échappe pas à cette destinée-, c’est encore la même chose qui se joue : une intuition en rêve pour Joseph, presque dans les mêmes termes, une obéissance à l’intuition de son amour nourri par le messager divin. Et toujours, toujours : le service de « l’enfant et sa mère« . Sa réflexion et son intuition inspirée (car on a d’une part « entendant qu’Archélaos règne à la place de son père…, il craint…« , et d’autre part « averti en rêve…« ) le conduisent à Nazareth : c’est là que Matthieu, au terme de son « évangile de l’enfance », voulait en venir, afin de fournir son explication à ce fait énigmatique que Jésus soit né à Bethléem et vienne de Nazareth. Nous reste de tout cela un magnifique, un splendide amour paternel, lui-même enchâssé dans un autre amour paternel dont il est le reflet et dont il découle.

Le fils de son amour : dimanche 22 décembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

    Les turbulences continuent, nous voici ramenés presque au tout début de l’oeuvre de Matthieu (mais pas tout-à-fait au début quand même) : le passage qui nous est délivré aujourd’hui se trouve dans ce qu’on a coutume de désigner par « évangiles de l’enfance », chez Matthieu comme chez Luc –même s’ils ne racontent pas les mêmes choses.

     Chez Matthieu, cette partie préliminaire de son oeuvre se présente comme un diptyque : le premier volet conduit à la naissance de Jésus, le deuxième volet à son établissement à Nazareth (pour Matthieu, Joseph habite Bethléem, c’est pourquoi Jésus y naît. Ce sont des événements douloureux qui entraînent un déménagement à Nazareth). Ce premier volet est lui-même construit en deux temps : le premier est une longue et solennelle généalogie descendante, le deuxième est un récit d’annonciation qui se conclut par la naissance de Jésus. C’est ce deuxième temps qui nous est donné, sauf que nous n’avons pas la fin : on n’a pas voulu « anticiper » la naissance,… au prix d’un texte sans sa conclusion.

Mon modeste commentaire :

     « Or de Jésus messie, la genèse fut celle-ci. » La formulation « de untel, la genèse fut celle-ci« , Matthieu la reprend précisément du Livre de la Genèse, où elle apparaît plusieurs fois et en rythme même la structure. Il y a ici un nouvel âge du monde, une nouvelle étape décisive dans l’histoire du salut. Le mot que j’ai traduit par « genèse », [guénéssis], signifie en grec d’abord la force productrice, l’origine, la source de vie, et par suite la génération, la naissance, l’origine et même le devenir. Le mot peut désigner aussi l’ensemble des êtres créés, l’espèce ou l’âge (au sens où l’on dit « l’âge du bronze »). On voit que son emploi est lourd de sens : Matthieu ne veut pas seulement nous dire une belle histoire, il veut nous montrer la source d’une vie nouvelle, ou renouvelée, le jaillissement de cette vie et sa force.

     Son expression fait écho aux premiers mots de son évangile : « Livre des origines [guénésséoos] de Jésus messie fils de David fils d’Abraham. » Il répète le rapprochement Jésus et messie, que nous traduisons habituellement Jésus christ : j’y reviens à l’instant. Mais la première fois, il a ajouté fils de David, fils d’Abraham« , deux grands personnages-étapes, et il a retracé immédiatement les générations depuis Abraham, destinataire des premières promesses, en passant par David, destinataire de la promesse messianique, jusqu’à Joseph. Son ample énumération fait parcourir, par la simple évocation des noms, un nombre impressionnant d’épisodes bibliques, et montre à travers quelles vicissitudes l’accomplissement des promesses se réalise. Maintenant, dans ce deuxième volet que nous avons aujourd’hui, il revient sur la dernière étape, sur la dernière « génération« , celle qui va de Joseph à Jésus.

     Ce Jésus est bien désigné dès le début comme Jésus messie. Le « messie » hébreu est l’exacte traduction du [khristos] grec : « celui-qui est oint ». L’onction dont il s’agit est l’onction royale reçue par David : elle a fait de celui-ci, dans la représentation religieuse que les générations successives ont construite, le roi idéal selon le cœur du dieu d’Israël et la figure d’un de ses descendants, nouveau David, qui construira une « maison », une dynastie, éternelle et établira le peuple d’Israël dans l’observance parfaite de l’Alliance divine, parce qu’il en sera lui-même le parfait accomplissement. Désigner Jésus comme messie d’emblée, c’est affirmer sa foi qu’il est bien le descendant promis. Cela veut donc dire d’une part qu’il a bien accompli l’œuvre attendue, l’accomplissement historique de l’alliance, mais cela veut aussi dire d’autre part qu’il est bien le descendant de David, de souche royale. On comprend dès lors l’attachement de Matthieu à la figure de Joseph, car c’est par son père que Jésus peut descendre de David -et la généalogie précédente a montré la filiation jusqu’à Joseph. J’ajoute qu’avoir fait remonter cette généalogie jusqu’à Abraham fait du même Jésus l’accomplissement d’une promesse à portée plus universelle encore, parce qu’elle le situe dans la même relation qu’Abraham par rapport à tous les peuples et au cosmos tout entier. Mais voyons donc cette fameuse et cruciale dernière étape.

     « De sa mère Marie demandée en mariage par Joseph, il se trouva qu’avant leur venue ensemble elle eut en son sein, d’esprit saint. » Matthieu nous expose en une phrase un peu compliquée –il est plus embarrassé en son style que Luc, écrivain plus expert !– la situation. Le mariage juif, comme je l’ai déjà exposé ailleurs, comporte deux étapes. La première est un contrat : une femme est accordée par son père en mariage à un homme. La deuxième est la vie commune : l’homme vient prendre son épouse et l’emmène sous son toit. Le mariage est réalisé et légal dès la première étape, il fait d’ailleurs l’objet déjà d’une petite fête. Mais c’est la deuxième étape qui fait l’objet de la plus grande fête, avec cette fameuse arrivée de nuit à un moment non fixé pour prendre chez son père l’épouse : ce que plusieurs paraboles évoquent. Pour Marie et Joseph, le mariage est conclu, mais la vie commune non encore inaugurée. Néanmoins, Matthieu nous dit que dès avant cette deuxième étape, « leur venue ensemble« , Marie a « en son sein, d’esprit saint« . Elle porte déjà un enfant, et la préposition [ék], que nous traduisons « de« , suivie du génitif, désigne son origine : la naissance, le lieu d’origine, ou encore la cause, l’auteur, voire l’instrument ou la matière dont une chose est faite.

     Cet « esprit saint » est déjà bien présent dans les Ecritures : il s’agit d’abord du vent, d’un vent violent et puissant comme celui qui recouvre le chaos originel des eaux –la puissance des éléments a toujours frappé les hommes, et les Anciens y ont souvent vu spontanément des manifestations divines– ; il désigne aussi une brise plus légère, comme celle au souffle de laquelle Elie sort de sa grotte et dans la douceur de laquelle il reconnaît le passage de son dieu, lui pourtant si porté à la violence dans les actions et les paroles : mais ce dieu est l’Autre, celui qui n’est pas semblable à soi. Ce souffle séparé, cette [ruah] (en hébreu) ou ce [pnéouma] (en grec), se montre aussi une puissance qui demeure et conduit, comme lors de l’onction du jeune berger David : dès ce moment, dit le texte, et dans la suite, « l’esprit du seigneur s’empara de David » (1S.16,13). Etre conduit par l’esprit est une dimension essentielle du « messie« . L’esprit est aussi une sorte de souffle intérieur qui anime les prophète, et dont ceux-ci annoncent qu’il devrait animer le peuple tout entier, qu’il le fera un jour. Ainsi donc, cet enfant dont Marie est déjà enceinte vient de ce souffle intérieur et incoercible, et lui est apparenté. La question qui se pose à Joseph est celle de la conduite à tenir en pareil cas : lui ne sait pas l’origine de l’enfant ; celle qui se pose à Matthieu, qui nous rapporte la chose, est bien de l’authenticité davidique, donc messianique, de cet enfant : s’il est fils de Joseph (même par adoption, cela n’a pas d’importance), il est fils de David et authentiquement messie, s’il n’est pas fils de Joseph, ce ne peut être le cas…

     Quelle va donc être la conduite de Joseph ? « Or Joseph son mari, qui est juste et qui ne veut pas l’exposer, décide de la libérer insensiblement. » Nous voilà centrés sur le mari. De lui, on nous dit deux choses, qu’il est juste et qu’il ne veut pas l’exposer. Juste, c’est bien sûr une catégorie religieuse selon la Loi juive : Joseph est observant, il agit selon la Loi, en référence à elle. Or la Loi dit comment procéder si l’on veut dénoncer son mariage, voire si l’on veut dénoncer sa femme (ou n’importe qui). Elle dit aussi comment punir l’adultère ou les autres manquements. Mais elle ne dit pas qu’il faille dénoncer qui que ce soit, elle ne dit pas la conduite à tenir en cas de conception d’origine inconnue : la liberté de Joseph est entière. Mais je ne peux m’empêcher de comprendre aussi que, s’il est juste, il l’est d’abord vis-à-vis de celle qu’il aime : il la connaît, il la sait insoupçonnable, et ne veut pas se mettre à la soupçonner. Elle ne lui dit manifestement rien, mais précisément : elle a confiance qu’il saura comprendre et agir en homme qui est juste avec elle. Lui, en tous cas, « ne veut pas l’exposer« , qu’on la montre du doigt. Il se passe quelque chose à quoi il ne comprend rien, mais quand à ce qu’il sait et connaît de son épouse, elle ne mérite pas de subir la vindicte, les foudres de la Loi, pas même le poids de regards malveillants ou soupçonneux.

    Mais comment faire ? Sa décision est étonnante, il décide de « la libérer insensiblement » ou « en cachette« , c’est-à-dire à l’insu de tous, et éventuellement dans une progressivité qui protège son épouse. On traduit souvent dans ce texte [apoluoo] par renvoyer ou répudier, mais ce verbe signifie bien d’abord délier, libérer, absoudre, le sens de congédier ou répudier étant possible bien sûr. Le contexte, on l’a compris, n’est pas seulement celui d’un mari et de sa femme, mais d’un cas de conscience pour Joseph : comment ne pas s’imposer à son épouse, si quelqu’autre destinée incompréhensible s’offre à elle ? Le choix du secret, de l’insensible, est comme la couronne de cette décision en tous points étonnante : si la décision n’est pas publique, il reste officiellement lié et marié à Marie. Il sera pour toujours l’engagé qui ne vient pas encore prendre son épouse sous son toit. Ainsi la protège-t-il de toute accusation, mais ainsi aussi choisit-il, à l’intérieur même de ce cadre légal, qui protège celle qu’il aime, de se mettre en retrait et de la laisser vivre son mystère. Il ne se dégage pas, il se compromet avec elle aux yeux de tous, mais dans l’intimité lui laisse tout l’espace. Il se fait nuit pour que brille sa lumière. C’est d’un amour magnifique et rare, puissant et délicat.

     « Comme il a formé ce plan, voici : l’ange du seigneur, en rêve, lui apparaît qui dit :… » C’est à ce moment, et à ce moment seulement, qu’a lieu l’annonciation. Un messager ([anguélos]) se manifeste à lui, mais…. en rêve. C’est une constante, pour Joseph : jamais d’évidence, toujours le rêve, Matthieu le mentionnera systématiquement. Est-ce parce qu’il est désormais l’homme de la nuit ? Est-ce pour souligner l’attention intérieure de cette homme exceptionnel, sa docilité au moindre souffle dans son esprit ? Est-ce pour nous faire ressentir que pour Joseph, toutes ces décisions sont prises justement dans l’inévidence, qu’il ose se déterminer à partir de la pourtant faible lumière qui est la sienne ? Il me semble que pour quelqu’un qui voudrait se déterminer sur des « signes », qui chercherait sa conduite hors de soi-même, le rêve est la pire des choses : à peine réveillé, on se demande si l’on a bien compris, tout paraît flou, on peut facilement confondre son rêve avec son exact contraire. Mais pour quelqu’un qui voudrait se déterminer sur son amour, le rêve suffit : à peine l’inspiration donnée, l’amour s’attache à ce qui est pour lui le meilleur, et qu’importe l’origine, tout repose dans la détermination sans faille et le propos d’aimer au mieux et du plus grand amour.

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Le visage serein et pacifié, tourné vers la faible lumière, Joseph repose, les reins ceints comme pour un voyage, le livre ouvert pour un accomplissement. L’énigmatique messager se situe dans la lumière mais produit un contre-jour en surgissant de la nuit : il prolonge par son bras, jusqu’à Joseph, comme un rayon de nuit et de mystère : celui dont il sera participant en se faisant nuit.

     Quel est le message de l’envoyé ? « Joseph fils de David, n’aies pas peur de prendre à tes côtés Marie ton épouse : ce qui en effet est engendré en elle est d’esprit saint. Elle enfantera un fils, et tu l’appelleras de son nom : Jésus ; lui sauvera en effet son peuple des péchés d’eux. » Ni peur ni crainte : la peur l’aurait fait fuir, elle n’a pas de place ici. Et l’amour bannit la peur, ce sont deux raisons d’agir antinomiques. Mais la crainte, oui, il y en a : c’est un tremblement d’amour qui fait toujours se demander si l’on n’a pas aimé assez, ou mal. Le messager du « seigneur » l’invite à s’engager plus avant, à franchir, au contraire de son propos et de son plan, la deuxième étape du mariage, de prendre son épouse chez lui, à ses côtés. Et il reçoit la confirmation de ce qu’il avait pensé, son épouse porte en elle un enfant de la conception duquel dieu est l’acteur . Il a surgi en Marie sous l’effet du souffle intérieur venant de la divinité. Et la mission de Joseph, c’est de lui donner son nom, comme fait un père. Il est appelé à tenir le rôle du père. Dire le nom, c’est dire le mystère profond de l’être nommé : la racine hébraïque de la « parole« , [dabar], est exactement la même que celle de la partie la plus sacrée et la plus secrète du temple, le « Saint des Saints« , [débîr] : le radical [dbr]. C’est que la parole rejoint le mystère secret de l’être désigné. Ainsi, le nom de « Jésus » dit exactement son mystère, [Yo shua], « dieu sauve« . Mais nommer, donner son nom à un être, c’est aussi l’accueillir dans son monde : c’est ce que fait Adam au fur et à mesure que le dieu fait apparaître des êtres pour lui, des animaux d’abord, une femme enfin. Et parce que Joseph va donner son nom à cet enfant, cet enfant sera sien ; et parce qu’il sera sien, il sera de la naissance et de la lignée de David ; et parce qu’il sera de David, il sera le messie attendu.

     C’est un peu ce que Matthieu nous dit à sa manière, en relevant un passage d’Isaïe dont il voit ici l’accomplissement. Je ne commente pas ce passage (peut-être une autre année ?), mais il nous suffit pour l’instant de voir ici l’accomplissement d’une promesse considérée comme messianique : Isaïe annonçait au roi d’alors une naissance comme signe de la fidélité divine et gage de l’emporter sur l’ennemi pourtant bien supérieur. « S’éveillant du sommeil, Joseph fait comme lui a prescrit le messager du seigneur et prend auprès de lui sa femme, [et il ne la connaît pas jusqu’à ce qu’elle enfante un fils : et il l’appelle de son nom, Jésus.] » Joseph obéit : il fait point par point ce qu’il a entendu, rien de plus, rien de moins. C’est une décision de sa part : revenu du sommeil, l’inévidence de la source demeure, mais l’évidence du choix s’impose, et cela suffit. J’ai ajouté le dernier verset pour avoir la fin du texte : c’est d’ailleurs par ces seuls mots que Matthieu raconte la naissance de Jésus ! Mais on voit que Joseph accepte pleinement et son rôle d’époux, et son rôle de père : il sera l’époux de Marie, il sera le père de Jésus, celui qui lui donnera son nom et qui lui donnera une ascendance. Mais il respectera l’origine de son enfant, et c’est ce que signifie avant tout la clause « et il ne la connaît pas jusqu’à ce que… » : la grandeur avec laquelle il s’acquitte de son rôle de père est une magnifique combinaison de présence et de retrait. Grâce à lui, grâce à son magnifique art d’aimer, Jésus sera fils de David par le plus grand amour. La force de vie qui est en Jésus et qui relève de l’esprit saint sera manifestée à la fois par sa présence et par son retrait. Et Joseph sera le père incomparable qu’aura Jésus, celui qui va marquer son psychisme et sa vie pour annoncer au monde l’évangile du Père.

Joyeux Noël, chers lecteurs, compagnons fidèles de cette aventure de la parole.

Douloureux passage à la nouveauté : dimanche 15 décembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

    Encore un saut dans l’oeuvre de Matthieu, et pas des moindres : décidément, le lectionnaire ne permet pas d’entrer facilement dans l’oeuvre de Matthieu ! Nécessités de la préparation de Noël : on veut nous parler un peu plus de Jean-Baptiste, et pour ce faire on va chercher un texte en plein milieu de l’évangile.

     Pour situer ce texte-là, il faut voir que Matthieu construit son récit en associant des regroupement d’actions puis des regroupements de discours. Il y a eu un premier ensemble, comme une Genèse, fait des évangiles de l’enfance. Puis un deuxième ensemble qui se passe beaucoup au désert et qui va jusqu’aux premiers appels, auxquels sont associés le fameux « discours sur la montagne » et sa Loi nouvelle : cela rappelle un peu l’Exode. Vient un troisième ensemble où les actions sont constituées de beaucoup de guérisons et d’exorcismes, associés au long discours d’envoi des Douze tout juste institués. Il me semble que nous sommes à présent au seuil d’un quatrième ensemble qui débute, comme le deuxième, avec Jean-Baptiste : un cinquième ensemble débutera plus loin lui aussi avec Jean-Baptiste, en racontant cette fois sa mort.

     Cet événement initial autour de Jean-Baptiste se déroule en fait en trois temps, ce qui nous est donné est le premier et demi ! En effet, ce sont d’abord des émissaires du Baptiste lui-même qui viennent trouver Jésus et obtiennent de lui une réponse. Ensuite, c’est Jésus qui parle aux foules de Jean-Baptiste et lui rend témoignage. Enfin, c’est une jugement de Jésus sur « cette génération » au vu de la réaction de celle-ci face au ministère de Jean et au sien. Nous avons donc le premier temps et la moitié du deuxième, ce qui est une fois de plus un bizarre découpage, et au-delà du bizarre et sans juger des intentions, une falsification objective du texte. Mais nous allons tâcher de nous en sortir tout de même !

Mon modeste commentaire :

     « Or Jean, qui entend dans la prison les œuvres du messie et qui envoie par ses disciples, lui dit : ‘Toi, es-tu celui qui vient ou en attendons-nous un autre ?’  » On découvre soudain que Jean est en prison, littéralement « l’endroit où on est lié ». On ne sait pas pourquoi il est en prison, Matthieu le dira bien plus loin, quand il racontera sa mort. Ce n’est donc pas un oubli ou une maladresse d’écriture, mais bien un choix : en ne nous disant pas pourquoi Jean est en prison, il crée une atmosphère bien plus dramatique, une atmosphère d’injustice. Comme si Jean lui-même ignorait la raison de son emprisonnement. C’est important pour comprendre la nature de la question qu’il pose : souvenons-nous que Jean attend et annonce un messie qui fait le grand tri, qui juge et sépare les bons des mauvais, rétablit la justice, et met ainsi à part les justes. Or lui, Jean, souffre l’injustice et… rien ne se passe ! On peut comprendre qu’il soit plein de questions à l’endroit de Jésus. Est-il bien celui qu’il annonçait ? S’est-il trompé en le désignant ?

     On comprend qu’il voudrait venir lui-même interroger Jésus, mais il en est empêché, il doit le faire par personnes interposées : ce n’est pas très clair s’il s’agit de la médiation de ses disciples à lui, ou de ceux de Jésus, le texte ne permet pas de trancher, mais ce n’est pas très grave, ce qui compte est l’impossibilité de se rendre lui-même auprès de Jésus. Et la question qu’il lui fait poser porte bien sur la personne même de Jésus : « toi,… ». L’alternative est simple, c’est toi ou c’est un autre. Soit tu es « celui qui vient« , l’ultime et définitive initiative du dieu, soit nous « en attendons un autre. » On peut se tromper, on peut mettre son espoir ou son espérance dans la mauvaise personne ; c’est moins pire que de se tromper d’espérance. Et on sent que Jean-Baptiste est à ce terrible carrefour : si nous en attendons un autre, je me suis certes trompé de personne, et j’ai indiqué à d’autres une fausse piste, mais je ne me suis pas trompé d’attente, mon horizon reste le même, je peux continuer d’attendre qui me délivrera de l’injustice que je subis.

     Mais si c’est bien « toi« , le mal est plus profond, et qui me délivrera de ma terrible situation ? C’est toute mon inspiration profonde qui est alors remise en cause, tous les horizons qui m’ont jusqu’à présent fait avancer…! Le désarroi du Baptiste rejoint le nôtre. Tant de fois, dans notre vie, nous sommes dans une situation angoissante, parce que n’arrive pas ce que nous attendions. Et le plus angoissant, c’est quand on ne se reconnaît plus soi-même, quand on se voit faire des choses qui nous paraissent étrangères à nous-mêmes, ou vivre une vie gravement éloignée de ce que nous avions au cœur. Et dans ce contexte, c’est notre enfance même, celle que nous gardons au profond de nous comme un des biens les plus précieux, l’inspiration et le souffle de notre vie, qui est remise en cause, qui paraît disparue. Et comme nous paraît alors amère et décalée l’attente d’une fête comme Noël ! A-t-elle encore un sens pour nous ? N’est-elle qu’une concession d’un moment à une vie que nous savons révolue, une sorte de mensonge auquel on se prête ? Quel décalage avec « celui qui vient » ! Ne vaudrait-il pas mieux « en attendre un autre » ?

     La réponse de Jésus : « Vous les envoyés, apportez en réponse à Jean ce que vous entendez et voyez : aveugles à nouveau voient et boiteux vont et viennent, lépreux sont purifiés et sourds entendent, et morts sont relevés et pauvres reçoivent la bonne nouvelle ! Et heureux est qui n’est pas rebuté par moi. » La réponse ne tient pas d’abord en des mots, mais en des faits : les messagers doivent ouvrir les yeux et les oreilles, et rapporter ce qu’ils auront vu et entendu. Autrement dit, la première étape dans cette situation de souffrance et d’impasse est de s’ouvrir. Ouvrir ses sens, ouvrir son être. Ce n’est pas immédiat : l’ouverture des sens est souvent la première démarche qui va aider l’âme à trouver son chemin. Aller se promener en pleine nature, bois, champs, montagne, des lieux que l’on sait encore beaux : regarder, écouter, sentir. Aller voir un beau spectacle : regarder, écouter, sentir. Avant même de pouvoir ré-aborder les autres, quand parfois on est trop en détresse, trop déçu, trop meurtri… S’ouvrir, ouvrir les portes du corps pour ouvrir celles du cœur.

     Jésus développe cette recommandation, en tissant plusieurs passages du plus poète des prophètes, Isaïe : il va chercher Is.29,18-19, puis Is.35,5-6 et encore Is.42,6-7 , pour finir par ajouter Is.61,1. C’est un double développement, un développement à deux niveaux, l’un extérieur, l’autre intérieur. Un niveau extérieur : il guide les sens, ou plutôt invite à regarder ou écouter plutôt ceci ou cela. Chercher des guérisons, des rétablissements, des exemples de personnes chez qui la vie a refait son chemin de toutes sortes de manière. C’est alors comme une étape supplémentaire, retrouver le chemin des autres, mais pas de n’importe lesquels, de ceux chez qui la vie se voit plus forte, renaissante, ré-ouvrante. Justement, dans toute la partie d’évangile qui a précédé, Matthieu a accumulé les récits de guérison et de délivrance. En les indiquant ici non avec ses propres mots mais avec ceux du prophète, l’intention est transparente : faire constater que l’attente alors manifestée est bien en train de se réaliser, de manière massive et impressionnante. Pour pouvoir conclure qu’il est bien « celui qui vient« .

     Deuxième niveau de développement, un niveau intérieur. En t’ouvrant à nouveau par la porte des sens, d’abord de loin et en t’appuyant sur le cosmos qui t’entoure, tu deviens à nouveau capable d’aborder les autres, et de voir en eux ce qui apporte la vie et la joie. Tu seras toi-même un aveugle qui voit à nouveau, tu seras toi-même un boiteux qui retrouve une marche normale et la faculté de déambuler des uns aux autres; tu seras toi-même purifié de ce qui te ronge et te pourrit la vie, tu en viendras toi-même à réentendre les appels qui te sont adressés et le chant de la vie, tu te relèveras toi-même de cette mort de ton âme, de ce sentiment que tu ne vis plus ou que ce n’est pas toi. Quelle nouvelle espérance ! Je dis bien espérance, car elle est, comme on dit, un espoir mort et ressuscité.

     La dernière phrase, venue du troisième Isaïe, demande quelque commentaire particulier me semble-t-il. C’est dans ces lignes qu’apparaît pour la première fois le mot d’ [éouanguélione], qui donne notre « évangile« . Le contexte est celui du retour des exilés, mais du point de vue de ceux qui sont restés dans la terre. Ceux qui sont restés, ceux qui n’ont pas été déportés, ce sont les pauvres : comme aujourd’hui ceux qui migrent sont ceux qui tout de même ont quelques moyens. Ceux qui, dans leur pays, sont déjà réduits à la misère, ne peuvent même pas migrer. Il en fut alors de même : les élites intéressaient l’envahisseur, d’une part pour les empêcher qu’elles n’organisent sur place la révolte, d’autre part pour s’enrichir de leurs savoir-faire et de leurs connaissances. Les pauvres n’intéressent pas et ont été laissés sur place, dans la misère. Et voilà que le prophète imagine qu’un messager vient annoncer le retour des exilés : ce sont non seulement le retour des amis et connaissances, peut-être la reconstitution des familles, mais encore le retour même de la vie pour le pays entier et la promesse d’une nouvelle prospérité ! Et ce messager annonce cet « évangile« , cette « bonne nouvelle« , et il ne l’annonce pas comme une vague promesse qu’un jour… Non, il précède de peu ces rentrants, ces revenants, ils sont sur ses talons. Et le petit peuple des pauvres monte sur les murs, sur les hauteurs, et commence déjà de voir au loin cette masse innombrable de personnes, et déjà crie de joie car tout est transformé. Ils ne sont pas encore là, mais c’est tout comme, c’est inexorable, et cette joie, déjà, nul ne peut la leur ravir. Et le message passe déjà des uns aux autres, chacun se le répète… Du reste, on peut aussi bien traduire : « les pauvres s’investissent dans l’annonce de la bonne nouvelle » que « les pauvres reçoivent la bonne nouvelle », le choix est grammaticalement impossible, on privilégie le sens passif à cause du contact avec Isaïe, mais on voit que même chez le prophète, les deux deviennent possibles !

     On voit ici, dans ce « les pauvres reçoivent la bonne nouvelle« , un étonnant contact avec le contexte que Jean-Baptiste donnait lui-même à son ministère de prophète en ces commencements et que nous avons vu la semaine dernière (cf. Refaire chanter sa vie : dimanche 8 décembre.) Avec cette dernière phrase, Jésus se place résolument dans cette imminence qui était celle du Baptiste, il le confirme dans son positionnement. C’est une manière de lui dire : non, tu ne t’es pas trompé de ministère, tu ne t’es pas trompé d’espérance, pas plus que tu ne t’es trompé de personne. Vois, entends, c’est tout ce que tu as annoncé, tout ce dont tu as frémi d’avance. Oui, tu devais préparer tout un peuple pour cette ultime étape, et c’est bien elle qui se joue maintenant ! Mais s’il y a des signes clairs et incontestables que c’est bien cela, il y a aussi le démenti de ta propre expérience, mon pauvre et cher Jean : heureux es-tu si tu ne te « scandalise » pas en moi ! Le [skandalone], c’est ce sur quoi on butte en chemin et qui fait tomber. Et voilà le risque, qu’il vaut mieux énoncer, c’est qu’il y a des signes bien contradictoires selon ton expérience. Si tu ouvres tes sens, tu verras confirmation et retrouveras la vie. Si tu te regardes toi-même, tu resteras devant l’énigme de ta situation et l’incompréhension te fera tomber.

      A Jean, Jésus n’en dit pas plus : les messagers sont repartis. Mais à la foule, il trouve matière à dire. Il les interroge d’abord, d’une manière un peu rhétorique où l’on sent la main un peu lourde de Matthieu. C’est l’occasion pour celui-ci de rapprocher –Matthieu ne cesse de faire cela tout au long de son ouvrage, rapprocher des Ecritures ce qui a été vécu par ou avec Jésus– la figure de Jean-Baptiste d’une prophétie de Malachie. Un messager prépare le terrain devant un envoyé, jusqu’à ce que paraisse avec soudaineté un Nouveau Lévi, qui va renouveler et purifier les prêtres. Si nous en croyons Luc, Jean-Baptiste est lui-même prêtre : son père Zacharie est prêtre, c’est durant son service qu’il reçoit l’annonce de la naissance de Jean. Et le sacerdoce juif étant héréditaire, Jean l’est comme son père. Ainsi est-il sans doute lui-même l’objet d’une purification, d’un passage par le feu, car telles sont les paroles qui suivent immédiatement celles que cite Matthieu, (à propos cette fois de celui dont la venue était préparée) : « Qui pourra soutenir le jour de sa venue ? Qui pourra rester debout lorsqu’il se montrera ? Car il est pareil au feu du fondeur, pareil à la lessive des blanchisseurs. Il s’installera pour fondre et purifier : il purifiera les fils de Lévi, il les affinera comme l’or et l’argent ; ainsi pourront-ils, aux yeux du Seigneur, présenter l’offrande en toute justice. » (Mal.3,2-3). C’est une interprétation de l’épreuve que vit Jean : cette détresse intérieure et cette contrainte extérieure dans lesquelles il se trouve sont une douloureuse purification.

Version 2
Hans MEMLING, Le mariage mystique de sainte Catherine, (1479) Huile sur panneau 173,6 x 173,7, Musée Memling, Bruges. Panneau central et volet droit. Dans le panneau central, l’enfant-Jésus, le plus petit dans le Royaume, apparaît. En parallèle, Jean a toute sa vie derrière lui, de puis le fond de la scène jusqu’au premier plan. Là, c’est par sa mort qu’il révèle le mieux le Christ : et c’est en devenant « plus petit », la tête tranchée…

     Mais c’est aussi le confirmer comme son prophète et préparateur immédiat, comme son précurseur, aux yeux de tout le peuple. Ce que vit Jean, c’est aussi et encore une préparation. Dans sa prison, dans sa douleur, il est encore ce qu’il est, c’est-à-dire prophète et précurseur de l’itinéraire de Jésus lui-même. Ce « pourquoi m’as-tu abandonné ? » de Jean, authentique et terrible, en annonce un autre. C’est la grandeur insurpassable de Jean. Et notre attente de Jésus, notre attente de Noël, a aussi cette teinte pourpre et noire: ce n’est pas qu’un petit nourrisson qui vient, c’est une terrible destinée qui va s’accomplir.

     Mais c’est là une nouveauté radicale, que Jean lui-même n’a pas vue et ne pouvait prévoir. Voilà ce que Jésus montre à présent : « Amen je vous dis : il ne s’est pas levé dans les enfants des femmes de plus grand que Jean le baptiseur ; mais un plus petit, dans le royaume des cieux, est plus grand que lui. » Il y a en effet deux ordres des choses, celui du premier monde et de la première naissance d’une part, celui du royaume et de la deuxième naissance d’autre part. Dans le premier monde, on règne en étant le plus grand, et là, c’est Jean-Baptiste qui est le plus grand. Mais dans le nouvel ordre des choses, on règne à l’inverse, en étant le plus petit : et là, c’est Jésus lui-même qui est le plus petit. Il y a une inversion des choses que Jean ne pouvait prévoir, que nul ne pouvait deviner, et qui tient à l’épiphanie de l’humilité de dieu. Dans le premier monde, celui où l’on naît de la femme, Jean fait la trace à Jésus, et c’est lui qui lui fait une route : et Jésus le regarde, et sait en le regardant ce qui l’attend. Mais dans le deuxième monde, celui où l’on naît de l’esprit, celui où l’on se relève d’entre les morts, Jésus ouvre la route pour Jean, Jean prend la route de Jésus, et c’est à se faire plus petit, à devenir toujours plus petit, -jusqu’à peut-être être réduit à rien.

    Jean ne pouvait prévoir pareille inversion. Et elle reste, pour nous comme pour lui, déroutante, surtout quand on y est confronté dans sa propre vie. Jean attendait un messie, un roi régnant dans la splendeur terrible d’une royauté restaurée, un roi qui régnerait par la puissance. On comprend qu’il attende pour lui-même une délivrance, une intervention, un acte de puissance. Mais rien. Et il est déconcerté par autant de clairvoyance et aussi peu d’agir (le même thème est développé dans la magnifique pièce Le Visiteur de Eric-Emmanuel Schmitt). Désormais, le jugement ne précède plus le salut, comme dans le schéma théologique dont dépend Jean, mais tout est renversé : d’abord il y a la nouvelle initiative du dieu qui redonne la vie, qui rouvre un chemin de vie : le salut. Et c’est seulement une fois que la vie est renouvelée qu’interviendra le jugement, la mise à part : pour que tous soient mis à part dans la vie, et séparés de la seule mort, du vieillissement, de l’aveuglement, de la stagnation, du pourrissement, de la surdité. Il n’est plus question d’être « dignes de dieu » : c’est le dieu qui se fait « indigne de nous », rejeté et méprisé par les puissants, mais le plus petit et le plus accessible. Une telle inversion fait de nos expériences de nuit, de perte de sens, d’authentiques expériences spirituelles et des lieux d’approfondissement.

     J’ai été trop long. Pourtant, pour ceux qui ont encore du courage, ou qui voudront revenir ici une deuxième fois, je voudrais recopier quelques passages de la sixième des Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke, qui me semblent un commentaire en tout point pertinent, j’aurais d’ailleurs peut-être mieux fait de me taire et de lui laisser tout au long la parole…

      » […] Pensez, cher Monsieur, au monde que vous portez en vous, et donnez à cette réflexion le nom que vous voudrez ; qu’il s’agisse du souvenir de votre propre enfance ou d’une aspiration à votre propre avenir, soyez seulement attentif à ce qui s’éveille en vous, et accordez-y une valeur supérieure à tout ce que vous observez autour de vous. Un événement au cœur de votre plus profonde intériorité est digne de tout votre amour, comme il doit mobiliser en quelque manière votre travail, sans prendre trop de temps ni trop d’énergie à expliquer votre attitude à l’égard des autres. […]

     Seul l’individu solitaire est, comme une chose, soumis aux lois profondes, et lorsqu’il sort dans l’aube qui point ou regarde le crépuscule, événement plénier, lorsqu’il sent ce qui se produit alors, il se dépouille de toute sa condition qui le quitte comme un cadavre bien qu’il soit plongé au cœur de la vie pure. Ce que vous êtes dans la nécessité de vivre, cher monsieur Kappus, maintenant que vous êtes officier, vous l’eussiez semblablement éprouvé dans toutes les autres professions existantes et, même si, hors de toute situation, vous eussiez cherché à n’entretenir avec la société que des contacts légers et libres, ce sentiment d’oppression ne vous eût pas davantage été épargné. Il en est partout ainsi, mais ce n’est pas une raison pour être angoissé ou triste; […]

     Si penser à l’enfance, à ce qui l’accompagne qui est simple et tranquille, vous est un sujet d’inquiétude et de tourment –car vous n’êtes plus en mesure de penser à Dieu qui s’y rencontre à chaque instant– demandez vous alors, cher monsieur Kappus, si vous avez effectivement perdu Dieu. N’est-ce pas au contraire que vous ne l’avez jamais possédé ? Quand cela aurait-il pu se produire ? Croyez-vous qu’un enfant puisse le supporter, lui que des hommes ne portent qu’avec peine, et dont le poids écrase les vieillards ? Croyez-vous que celui qui le possède effectivement puisse l’égarer comme un petit cailloux, ou ne pensez-vous pas que celui qui le possède pourrait seulement être perdu par lui ?

     […] Pourquoi ne pensez-vous pas qu’il est celui qui viendra, qui est attendu de toute éternité, le fruit ultime d’un arbre dont nous sommes les feuilles ? Qu’est-ce qui vous empêche de projeter sa venue dans les temps futurs, et de vivre votre vie comme l’un des beaux jours douloureux d’un grossesse grandiose ? Ne constatez-vous pas que tout ce qui arrive est toujours aussi un commencement ; cela ne pourrait-il être son commencement puisque tout début est en lui-même toujours si beau ? S’il est le plus parfait, ne doit-il pas être nécessairement précédé par quelque chose de moindre afin qu’il puisse se distinguer par la plénitude et la surabondance ? […]

     Comme les abeilles recueillent le miel, construisons-le en allant chercher ce qu’il y a de plus doux dans chaque chose. C’est même par ce qu’il y a de moindre, par ce qui est inapparent (pourvu que cela procède de l’amour) que nous débutons, par le travail et par le repos qui suit, par un silence ou par une petite joie solitaire, par tout ce que nous accomplissons seuls, sans participation ni adhésion des autres, c’est ainsi que nous l’ébauchons, lui que nous ne connaîtrons point, pas plus que nos ancêtres n’ont pu nous connaître. […]

     […] Fêtez Noël, cher monsieur Kappus, pénétré de ce pieux sentiment qu’il peut avoir besoin, pour s’annoncer, précisément de cette angoisse de vivre qui est la vôtre ; ce sont peut-être justement ces jours, qui pour vous constituent une transition, qui sont le moment où tout en vous travaille à sa venue, tout comme une fois déjà, dans votre enfance, vous avez sans répit travaillé à sa venue. Soyez patient et faites preuve de bonne volonté ; et songez que le moins que nous puissions faire est de ne pas lui rendre l’avenir plus difficile que ne le fait la terre à l’égard du printemps lorsqu’il veut se manifester.

Rainer Maria RILKE, Lettres à un jeune poète, Lettre 6 : Rome,  23 décembre 1903

Refaire chanter sa vie : dimanche 8 décembre.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour situer le texte :

     Nous voilà maintenant toujours dans l’évangile de Matthieu, mais plutôt du côté du début. Pas au début néanmoins, mais presque : nous sommes au début du corps principal de cette oeuvre. Matthieu, comme Luc d’ailleurs, a choisi de faire précéder son évangile d’une sorte de préambule qui porte sur l’enfance de Jésus. Ce qu’il en dit est à présent achevé, et c’est maintenant le Jésus adulte en mission que nous allons suivre, avec les yeux de Matthieu, jusqu’au bout de cette mission.

Mon modeste commentaire :

     « Or en ces jours-là devient présent Jean le baptiseur, qui clame dans le désert de Judée et qui dit : ‘Faites réflexion : le royaume des cieux est en effet proche !’ « . Une nouvelle époque commence : Matthieu utilise une expression commune dans la littérature prophétique pour marquer des jours particuliers, ceux dont on dirait aujourd’hui qu’il y a un « avant » et un « après ». Et ce qui fait événement, c’est l’entrée en scène de Jean-le-baptiseur. Il envahit en quelque sorte la scène, soudain c’est de lui qu’on parle. L’emploi par Matthieu de l’expression prophétique « en ces jours-là » pose Jean comme un prophète, et cela même fait événement. Voilà en effet des décennies que les prophètes se sont tus, des décennies que plus personne ne parle au peuple au nom du dieu d’Israël, ni n’entretient chez lui le souvenir du passé, l’affûtage du regard sur l’actualité, ou l’espérance dans la réalisation des promesses. Un « silence » de dieu qui a laissé proliférer toutes sortes d’initiatives humaines, qu’elles soient politiques ou religieuses : là, il y a pléthore !

     Et voilà que le dieu reprend l’initiative, par le biais d’un homme caractérisé de trois manières. D’abord il baptise. Il plonge les gens dans l’eau, il les immerge. C’est un geste qui existe déjà, celui du bain rituel de purification : ultime geste prescrit au lépreux une fois constatée sa guérison et offert le sacrifice pour pouvoir ré-intégrer le peuple (Lv.14,8-9), ultime geste du prêtre après le sacrifice d’expiation qui l’aura vu verser le sang d’un bouc et imposer les mains à un autre, qui sera conduit et relâché au désert, pour qu’il emporte avec lui tous les péchés du peuple (le fameux bouc émissaire) (Lv.16,24). Ce geste toujours ultime, Jean le propose à tous. Ensuite, il clame dans le désert. C’est un choix paradoxal en même temps qu’un geste symbolique. Choix paradoxal : quelle idée d’aller proclamer des choses, et même très fort, là où nulle oreille ne peut les entendre ! Mais geste symbolique, et doublement : symbole que nul n’écoute, qu’il faut oser se retirer loin de tous et de la vie ordinaire pour entendre, symbole aussi que l’espace religieux est envahi depuis que le dieu s’est tu, et que lui-même a à dire autre chose, qui se distingue absolument de ce qui s’entend chez les hommes, même en son nom. Enfin, il appelle à [métanoéoo] : réfléchir-au-delà, ou revenir après coup sur ce que l’on pensait auparavant, et cela parce que désormais, le « royaume des cieux« , comme le nomme toujours Matthieu, est désormais et définitivement proche : le verbe employé est au parfait, c’est-à-dire cette forme verbale qui exprime ce qui est irréversiblement accompli, sans qu’il y ait plus rien à y ajouter.

     Ce troisième aspect du ministère du baptiseur est tout-à-fait étonnant. Il faut bien saisir que Jean ne dit pas  : attention, ça ne va pas tarder, le royaume va advenir. Il dit : c’est fait ! Voilà, maintenant il est là, tout près. C’est une différence capitale avec tous les prophètes précédents, qui disaient : »ça va venir », « ça approche ». Lui, affirme que c’est fait. Contre l’évidence. Car pour ce qui est des attentes humaines, la Judée est envahie par une puissance étrangère, et le roi est un fantoche politique posé là par les Romains et loin de réaliser l’idéal dessiné par le « nouveau David ». Et pourtant, contre cette évidence, Jean clame, dans le désert, voilà, c’est fait. Et c’est même tellement fait qu’il faut tout repenser à nouveaux frais, parce que cela change ou doit changer tout ce que nous sommes ou faisons ou vivons.

     Matthieu ajoute : « Celui-ci est en effet celui qui est annoncé par Isaïe le prophète disant : ‘Une voix ! Quelqu’un crie dans le désert : préparez le chemin du seigneur, faites droit ses sentiers !’ « . Belle manière de montrer la différence de Jean : il est déjà la réalisation d’une promesse ! Et voilà qui accrédite aussi le cœur de son message, à savoir que ça y est ! Le royaume promis est arrivé, du moins est là, tout à proximité, à portée de la main, on le touche du doigt. Si lui-même est la réalisation de la prophétie, c’est que toutes les prophéties arrivent à réalisation. Il est cette voix, ce son, ce chant, cette musique, ce cri : ce que l’on entend et qui fait comprendre que, par le sens de l’ouïe, on peut déjà percevoir ce que l’on ne tardera ni à voir ni à toucher. Il est le « Ta ta taaaa ! » du film qui précède juste les images capitales. Il n’est pas « une voix qui crie », comme il y a en a d’autres. « Une voix » est au féminin, mais le participe traduit par « qui crie » est lui au masculin. C’est bien que « celui qui crie : préparez…« , tel qu’annoncé par Isaïe, constitue en lui-même une [phonè], le chant prémonitoire ou le rugissement d’avertissement.

     Matthieu nous en dit un peu plus sur ce Jean : « Or Jean, lui, a son vêtement des poils du chameau et une ceinture de cuir autour de ses reins ; sa nourriture était sauterelles et miel des champs. » Homme du désert, il vit du désert. Du chameau il tire son vêtement, et il mange ce que lui donne le désert. On devine aussi un homme de l’Exode : la ceinture aux reins pour le grand départ, nourri du miel sauvage c’est-à-dire de ce miel végétal que l’on trouve à la surface du sol dans les régions sauvages, sorte de croûte sucrée dont les traditions hébraïques ont fait la manne. En vrai prophète, Jean a un message sur le passé, il renouvelle le souvenir de l’Exode, du passage au désert, de ce temps idéal où le dieu s’est formé un peuple et l’a éduqué, nourri, conduit. Il a aussi un message sur l’avenir : c’est que celui-ci est déjà présent ! Reste son message sur le présent, justement. Tout prophète délivre aussi le point de vue du dieu sur l’actualité. C’est en général une parole qui dénonce et provoque à changer.

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Tout tendu vers ce qui vient, Jean-Baptiste est à contre jour, la lumière vient de derrière lui. Lui fait plutôt peur à voir, mais les visages deviennent tout lumineux et les visages reprennent vie, réorientés vers la lumière qui vient.

     Cela ne va pas tarder. « Alors sort vers lui Jérusalem et toute la Judée et tout le pays du Jourdain, et ils étaient immergés par lui dans le fleuve Jourdain en avouant leurs fausses routes. » Voilà d’abord l’effet du ministère de Jean. Il fait sortir. Il ouvre ou ré-ouvre les gens. Il me semble que c’est sans doute pour cela qu’il nous est présenté aujourd’hui même : pour nous faire sortir de nous-mêmes. Je reste convaincu que c’est cela, le vrai « salut » : ce qui nous arrache à nos enfermements et à nous-mêmes, ce qui cesse de nous faire tourner en rond sans même nous en apercevoir et qui nous tire quelque part. Ce qui nous fait entrer dans la vraie « transcendance », c’est-à-dire dans l’outre-nous-mêmes ou l’au-delà de nous-mêmes. Ainsi Jean, et on voit avec Matthieu le peuple qui vient à lui, capitale en tête, mais aussi « toute la Judée« , le cœur du pays, et même « tout le pays du Jourdain » c’est-à-dire la périphérie aussi. Immense mouvement populaire : « les gens » ont reconnu en Jean un prophète.

     Et ils viennent pour ce geste ultime, ce geste qui dit l’achèvement  de la guérison grâce à laquelle ils vont être ré-intégrés au peuple de dieu, qui dit l’achèvement de l’expiation des fautes. Ce geste est fait dans le fleuve Jourdain : celui qui est franchi à la fin de l’Exode pour entrer dans la terre promise, ultime (là aussi) passage, ultime étape. Ce geste, ils ne font pas que le « subir », ils sont actifs eux aussi, ils l’accomplissent « avouant leurs fausses routes« . Le verbe [exomologéoo], traduit ici par avouer ou confesser vient de la racine [légoo] qui signifie d’abord cueillir, recueillir, ramasser et qui a évolué vers le sens d’énumérer, raconter, dire. Mais il ne faut jamais oublier le premier sens, qui distingue ce « dire » d’un simple parler : ce sont des mots choisis, recueillis. Ce sens est enrichi de deux préfixes, [-omo-] qui évoque le mêmele semblable et [éx-] qui évoque l’origine en même temps que la sortie. Autrement dit, ce verbe construit le sens d’énumérer les choses semblables pour en sortir. Le tout est à la voix moyenne, une spécificité du grec, qui met l’accent sur l’implication du sujet dans l’action : « je me le dis et je m’en sors ! ». J’ai préféré traduire après, à partir du verbe de la même famille, par « fausse route » plutôt que par « péché », d’une part pour éviter le piège des idées préconçues voire fausses, d’autre part à cause de tout ce qui précède. Au fond, Matthieu nous montre Jean ramenant tout un peuple vers son but initial, vers sa Terre Promise, et permettant à chacun de revenir sur son propre itinéraire et de nommer ce par quoi il a lui-même dévié du but. C’est coûteux, mais quel renouvellement !

     « Voyant de nombreux qui, des Pharisiens et des Sadducéens, venaient à son baptême, il leur dit : Engeance de vipères, qui vous a suggéré de fuir de la colère qui s’accomplit ? Produisez donc un fruit digne du retour-sur-soi et ne pensez pas dire en vous-mêmes : ‘pour père, nous avons Abraham’. Je vous dis en effet que le dieu peut, de ces pierres, élever des enfants à Abraham. Or déjà la hache engage la racine des arbres : tout arbre, donc, qui ne fait pas de bon fruit est coupé, et dans le feu jeté !… » Voilà le Jean qui dénonce à présent, et il ne fait pas bon le rencontrer ! Mais il réserve son discours violent aux responsables religieux, prélude à l’affrontement qui aura lieu entre eux et celui qu’il prépare. C’est que pour ceux-là, tout adversaires qu’ils sont entre eux, la même morgue les conduit. La réflexion qui devrait les faire réaliser leur fausse route, et revenir vers le but premier, n’est pas faite et ne se traduit en rien d’observable (le « fruit du retour sur soi« ) : au contraire, ils s’arrêtent au fait qu’Abraham est leur père. Ils justifient ce qu’ils font actuellement par l’origine dont ils se réclament : par là, tournés vers le passé, ils refusent de regarder où ils vont, de constater le décalage, l’erreur d’azimut. Cela est une phénomène très commun : combien de fois nous justifions-nous par nos bonnes intentions (initiales), sans regarder le décalage actuel, réel, avec le but proposé ? Pire : étant, ou se prétendant, les chefs, ils justifient ainsi leur rôle. Et du coup, ne conduisent pas le peuple dans sa Terre Promise, mais manquent le but et entraînent dans l’errance -l’erreur- tout un peuple.

     Les mots de Jean sont violents : loin d’être fils d’Abraham, ils sont engeance de vipères, engendrés par un serpent (l’allusion au coupable serpent de l’Eden est transparente). Le poison est dans leur bouche, et il est mortel à ceux qu’ils mordent. Pour eux, ce n’est pas le royaume qui est tout proche, mais la colère qui s’accomplit, qui se réalise. Ils tentent de la fuir par le rituel de l’immersion, mais celle-ci est inopérante, puisqu’elle ne s’accompagne d’aucun changement, d’aucun retour correctif sur soi, aussi coûteux soit-il. On le voit : Jean n’est pas dans le ritualisme ni le formalisme. L’immersion, le baptême, sont pour lui de peu d’importance : ils ne valent que par la rencontre qu’ils manifestent entre l’action de l’homme qui prend conscience de ses errances et veut retrouver le but de sa vie, et le dieu qui guérit et purifie.

     « Moi je vous plonge dans l’eau pour un retour-sur-soi, celui en revanche qui vient après moi est plus fort que moi, je ne suis pas digne d’enlever ses sandales : lui vous plongera dans l’esprit saint et le feu. La pelle à vanner dans sa main, et il purifiera à fond son aire et il rassemblera son blé dans son grenier, la paille en revanche il l’a jettera au feu jamais éteint. » Jean assume tout ce qu’il vient de dire, mais il n’arrête pas le regard à lui-même. Il se pose comme une étape, comme un passage : il est en quelque sorte à contre-jour, ce qui compte, c’est la lumière qui est derrière lui. Il y a ce qu’il fait, mais il y a plus grand encore, et ce qu’il fait ne prend sens que par rapport à cela. Quelqu’un vient derrière lui ou après lui, et celui-là est plus fort. Il y a de la force chez Jean : vigueur d’une parole qui secoue, qui dénonce aussi, et sans peur des conséquences (alors que ce sont les responsables qu’il dénonce aussi vigoureusement). Pas de flagornerie chez lui. Il est fort également en ce qu’il met en branle des foules entières, « Jérusalem, toute la Judée, tout le pays du Jourdain« , alors même qu’il parle à contre-courant et qu’il exige une démarche coûteuse pour chacun. Mais celui qu’il précède est plus fort : tout cela, il le fera plus fortement.

     Jean se compare aussi en dignité : celui qui le suit, il n’est pas digne de lui retirer ses sandales, ou de les lui porter, ces deux traductions sont possibles. Les contemporains comprennent l’image : celui qui s’occupe de vos chaussures, c’est en général un serviteur, et pas des plus importants. Jean estime n’avoir pas même cette dignité-là devant celui qui le suit. Troisième chose : ce n’est plus dans l’eau qu’il plongera, mais dans l’esprit saint et le feu. La jonction de ces deux termes fait penser au prophète Elie, celui qui, avec Moïse, est considéré comme un envoyé plénipotentiaire du dieu d’Israël. Tel sera le rang de celui qui le suit. Mais plonger non plus dans l’eau qui purifie, pour l’ultime étape avant le terme, mais dans l’esprit saint, c’est être au terme de l’itinéraire, au terme des promesses : « Je mettrai en vous mon esprit, et je ferai que vous marchiez selon mes lois. » annonçait Ezéchiel. L’alliance sera enfin historiquement réalisée pour tout le peuple, du fait d’une correspondance intérieure du cœur de chacun, habité par l’esprit, avec le don du dieu.

     Mais Jean se représente tout cela dans une conflagration terrible, qu’il évoque avec l’image de l’aire à vanner. Pour lui, comme pour tous les prophètes, l’étape du jugement, consécutive au mauvais usage que l’homme a fait du don de dieu, précède nécessairement l’étape du salut, c’est-à-dire la nouvelle initiative de dieu pour la vie de son peuple. Et qui dit Jugement, dit trancher, dit mettre à part, dit diviser. Les contemporains savent bien ce que l’on fait après la moisson : on rassemble les blé fauchés dans l’aire, puis on les frappe avec violence pour ouvrir et libérer le grain. Après quoi, dans le vent, on jette en l’air le résultat par petits paquets : le grain, lourd, retombe sur l’aire, alors que le vent emporte la paille, l’écorce, tout ce qui n’est pas le fruit. La séparation faite, on stocke le grain dont on fera la farine, et on rassemble les déchets pour les brûler. Ainsi Jean se représente-t-il le ministère de celui qui vient après lui, qu’il ne connaît pas, dont il ne sait pas dans quel délai il vient -il sait seulement qu’il est, lui, le dernier à l’annoncer et que « ça y est », la réalisation des promesses, « c’est parti », c’est commencé. Il sera lui-même surpris….

     Matthieu comme les autres a reconnu que ce ministère du Baptiste était en effet le « début de la fin ». Du coup, dans son évangile même, il faut que ce ministère précède celui de Jésus. Et sans doute en va-t-il ainsi de l’évangile dans nos vies : la préparation du Baptiste est toujours nécessaire. Le retour sur soi, la prise de conscience de ce qu’il faut remettre en perspective, retrouver le but premier, tout cela est nécessaire pour accueillir celui qui vient.

Ouvrir les yeux : dimanche 1er décembre.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous changeons totalement d’univers, en arrivant chez Matthieu. C’est cet auteur qui, un an durant, va être notre témoin privilégié. C’est qu’outre l’année civile et l’année scolaire, il y a aussi l’année liturgique : aucun de ces trois calendriers ne coïncide en son commencement. Mais avec un début d’année liturgique, les catholiques changent de témoin privilégié pour les séquences d’évangile lues le dimanche.

     Notre démarrage est même assez violent : nous voilà d’emblée dans le chapitre vingt-quatre d’une œuvre qui en compte vingt-huit ! Ce n’est pas la meilleure manière d’entrer chez un écrivain : imaginez d’acheter un bon roman de trois cent pages, et d’attaquer bravement à la page deux cent soixante… Je vais tout de même essayer de situer ce passage en quelques traits, sans résumer les deux cent soixante premières pages -ce dont, cher lecteur, tu me seras IMMENSEMENT reconnaissant !! 😄

     Nous sommes à Jérusalem, Jésus a rétorqué à ses disciples qui admiraient les bâtiments du Temple qu’il n’en resterait rien. Plus tard, le voilà assis sur le mont des Oliviers, c’est-à-dire hors de la ville mais face au même Temple : c’est le moment pour les disciples de s’approcher et de l’interroger plus avant quant à cette affirmation qui les trouble. Nous avons alors la version de Matthieu du long discours de Jésus : il est plus ample que celui de Luc dans les mêmes circonstances, et fait beaucoup plus référence à des prophéties. Comme chez Luc, pourtant, Jésus a été interrogé d’abord sur les temps et les signes du déclenchement de la fin : car pour Matthieu, la destruction du Temple ne peut être que le signe de la fin de tout, le Temple ne saurait qu’être remplacé par la présence sans voile du dieu d’Israël. Et voilà que Jésus vient de répondre que le jour et l’heure ne sont connus que du père seul.

Mon modeste commentaire :

     « Comme en effet les jours de Noé, telle sera la parousie du fils de l’homme« . La quoi ??? [paroussia], c’est la présence, l’état présent d’une chose, l’occasion favorable, et c’est aussi l’action de se présenter ou l’arrivée. Il faut bien comprendre la nuance de ce mot : il ne s’agit pas d’une arrivée comme celle de la voiture présidentielle entourée de la garde républicaine : il n’était pas là, mais on entend du bruit, puis on voit des mouvements, puis on voit de loin et la voiture s’approche et on la découvre progressivement. Non, il s’agit du dévoilement d’une présence déjà acquise, déjà réalisée. Le fils de l’homme, c’est-à-dire une figure de salut « venue d’ailleurs » pour faire la synthèse entre alliance et histoire, précisément ne « vient pas d’ailleurs » : il apparaît, il vient plutôt comme une photo se laisse peu à peu voir sous l’effet du bain révélateur. Il est déjà là, et on s’en aperçoit progressivement.

     Et c’est ce que veut développer ce premier passage : la phrase « telle sera la parousie du fils de l’homme » est redite mot pour mot deux fois, elle constitue un cadre à l’intérieur duquel est développée une illustration ou une explication, un chemin d’accès en tous cas. La comparaison est faite avec les « jours de Noé ». Que se passe-t-il dans l’épisode Noé ? Avant de voir ce qui en est dit ici, faisons un petit voyage, rappelons-nous un peu. Nous sommes dans les onze premiers chapitres de la Genèse, avant d’entamer le long cycle d’Abraham. Beaucoup de récits d’origine ont été combinés, dans un schéma toujours le même. Ce schéma est théologique, il est en quatre temps : 1) don de dieu, 2) l’homme fait un mauvais usage de ce don, 3) ce mauvais usage entraîne un châtiment (qui n’est en général que la conséquence du précédent), 4) le dieu n’en reste pas là mais fait un geste de salut, il tire l’homme du mauvais pas où il s’est mis en lui ouvrant une nouvelle piste.

     Dans le cas de Noé, nous avons d’abord 1) la prolifération de la vie humaine (Gn.6,1 et 4a, qui font doublon), 2) les « fils de dieu » et les « filles des hommes » se mélangent (Gn.6,2 et 4b, qui font doublon aussi) : de quels sujets il s’agit là, bien malin qui pourrait le dire ! Mais là n’est pas l’essentiel : l’essentiel, c’est que, dans son œuvre de création, le dieu ne cesse de distinguer, de séparer, de mettre à part (et être « à part », c’est le sens même du mot hébreu [kadosh], « saint« ). Or là, au terme d’une progression constante dans les mauvais choix, les créatures -dont les hommes- cherchent à se remélanger, à retomber dans la confusion et le chaos originel. Du coup 3) le dieu décide de mettre un terme à cette vie qui ne prolifère pas dans le bon sens, soit en la limitant à cent vingt ans (Gn.6,3) -ce qui n’est déjà pas mal !!! Mais bien bref eu égard aux chiffres mythologiques démesurés précédemment énoncés. Soit dit en passant, ce sera l’âge atteint par Moïse, qui aura donc vécu autant qu’il est possible-, soit en la faisant disparaître totalement (Gn.6,5-7) dans l’eau. Mais le temps 4) consiste dans le repérage de Noé et le soin pris à l’épargner lui et tout ce qu’il pourra lui-même sauver (Gn.6,8).

     Ainsi, le récit qui suit cette introduction, inscrit par elle dans le schéma général, s’interprète comme les temps trois et quatre réalisés du même coup, châtiment et salut ; et en même temps, l’introduction donne un sens cosmique au récit. C’est la fin totale d’un monde, la fin d’une forme de la vie, et la naissance d’une autre. C’est ainsi que la 2° épître de Pierre interprète ce récit du déluge : « Sachez d’abord que, dans les derniers jours, des moqueurs viendront avec leurs moqueries, allant au gré de leurs convoitises, et disant : « Où en est la promesse de son avènement ? En effet, depuis que les pères se sont endormis dans la mort, tout reste pareil depuis le début de la création. » En prétendant cela, ils oublient que, jadis, il y avait des cieux, ainsi qu’une terre sortie de l’eau et constituée au milieu de l’eau grâce à la parole de Dieu. Par ces mêmes éléments, le monde d’alors périt dans les eaux du déluge. Mais les cieux et la terre de maintenant, la même parole les réserve et les garde pour le feu, en vue du jour où les hommes impies seront jugés et périront. » (2 Pi.3,3-6) Le « péché » des hommes était alors de retourner à la confusion : la conséquence est que le ciel et la terre, originairement séparés d’avec les eaux, s’y trouvent finalement re-mêlés, tout y compris le cosmos retourne à la confusion. Voilà un constat d’une cruelle actualité : l’activité des hommes d’aujourd’hui, guidée par l’appât du gain, atteint le cosmos tout entier, met la planète en péril. Sous des récits mythiques, il y a toujours une vérité profonde et constante.

Venedig,S.Marco, Besch.des Noah / Mosaik - Venice, San Marco, Noah's Ark / mosaic. - Venise, St-Marc, Noé / Mosaïque

     Revenons maintenant à ce que Matthieu veut nous dire des « jours de Noé », en gardant à l’esprit et leur dimension cosmique, et leur caractère simultané de châtiment et de salut« Comme en effet ils étaient en ces jours d’avant l’inondation, à manger et à boire, à se marier et à être mariées, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche, et ils ne surent pas tandis qu’advenait l’inondation et elle emporta tous sans exception, telle sera la parousie du fils de l’homme. » [kataklusmos], en grec, ce n’est pas un « cataclysme » en général, mais précisément une inondation. L’accent est mis dans le texte sur les comportements : les humains en général ont continué leur vie sans changer en rien leurs habitudes, ils ont continué à vivre de la vie déviante, de la vie qu’ils avaient pervertie en retournant à la confusion : ils nourrissaient cette vie (manger et boire) et la faisaient proliférer (se marier et être mariées). Et cette attitude s’est accompagnée d’une insouciance aveugle. Alors même qu’ils vivaient ainsi, Noé faisait une caisse (c’est le sens du mot que l’on traduit « arche« ) et y entrait. Sous leurs yeux, quelqu’un œuvrait pour s’abriter et abriter la vie, la vraie (en prenant chaque fois deux animaux de la même espèce, c’est-à-dire sans confusion aucune !), il manifestait à la fois comment était la vraie vie et que la fausse était en péril. Mais « ils ne surent pas« , et tout a été emporté.

     On voit l’idée de « parousie » que j’ai déjà soulignée : Noé est présent, déjà, au milieu des autres. Il n’est pas caché, mais personne ne le voit pour ainsi dire, personne ne remarque. Son activité aussi se voit, mais elle ne change rien pour personne alors qu’elle constituait en soi un avertissement. Finalement, Noé apparaît surtout parce que le reste disparait, parce que tout et tous sont emportés par l’inondation. Et voilà comment apparaît aussi le « fils de l’homme » : il est déjà là, agissant, visible. Mais dans la mesure où cela ne change rien, il est non-vu. En revanche, si quelqu’un ouvre les yeux, comprend, ne reste ni sourd ni aveugle à son message et à sa présence, le « jour » du fils de l’homme ne l’emportera pas mais le conservera, le fera entrer dans la « vraie » vie, celle qui là non plus ne vient pas d’un ailleurs mais est déjà présente, celle qui n’est pas déviée par une manière de vivre ou de concevoir les choses. C’est dans ce sens que je comprends la clausule qui suit : « Alors, deux seront dans le champ : un est pris et un est laissé ; il y en a deux qui meulent à la meule, une est prise et une est laissée. » Lorsque surviendra l’événement (on ne sait pas lequel mais pas une inondation cette fois), lié à la manifestation de la présence du fils de l’homme, ceux et celles pour qui il a changé la manière de voir les choses seront manifestés avec lui, et les autres emportés. C’est un peu comme ce que dit de son côté Jean : « Bien-aimés, ce que nous sommes ne paraît pas encore clairement. Nous le savons, quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jn.3,2).

     Suit un avertissement : « Veillez donc, parce que vous ne savez pas quel jour votre seigneur vient. Mais comprenez une telle chose, parce que si le chef de famille avait su à quelle veille le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé perforer sa maison. C’est pourquoi vous aussi devenez diligents, parce que c’est à l’heure où vous ne pensez pas que vient le fils de l’homme. » La donnée fondamentale, dite de plusieurs manière, c’est que nous ne savons pas ! On ne peut même faire la moindre supputation, elle conduirait immanquablement à une fausse conclusion, puisque c’est quand « vous ne pensez pas« , non pas au sens où il y a absence de réflexion, mais plutôt au sens où, après réflexion, on dit : « non, je ne pense pas ». C’est le point capital : pour ceux qui voient le « nouveau Noé », il y a certes un avantage, celui de comprendre et de mener désormais sa vie d’une autre manière. Mais le « jour », celui où survient l’événement qui manifeste clairement pour tous qui il est, celui-là est totalement ignoré de tous. Mais il faut comprendre qu’on ne sait pas, l’admettre, l’intégrer.

     L’image prise devait parler beaucoup aux premiers lecteurs de Matthieu : les chefs des premières communautés judéo-chrétiennes étaient précisément des chefs de famille ! Et de même qu’aux jours de Noé, nul, pas même Noé, ne savait quand tomberaient les premières gouttes de pluie, de même, un chef de famille ne sait pas quand un voleur va se mettre à percer le mur de la maison, à quelle veille de la nuit (c’est-à-dire, en langage d’aujourd’hui, à quelle heure). Conclusion : toi, chef de famille, et par là-même chef de communauté, sois vigilant ! Cet appel est décliné à travers deux mots, le verbe [grègoréoo] et l’adjectif [étoïmos]. [grègoréoo], qui donne notre beau prénom Grégoire, signifie être éveillé, veiller, également au sens de veiller sur. Il s’agit de se tenir en alerte, de ne se laisser ni endormir, ni empâter, de ne pas se laisser prendre au jeu à longue durée de la vie comme elle est. Rester conscient de la manière dont je vis, dont nous vivons, pour ne pas se couler aveuglément dans un mode de vie qui ignorerait « Noé ».  Etre [étoïmos], c’est être prêt à, disposé à, être diligent, alerte, prompt ou encore être décidé, résolu. Et cela, il s’agit de le devenir, c’est-à-dire que nous ne le sommes pas : prêt à réagir, prêt à se décider. Il y aurait beaucoup à dire sur ces dispositions du cœur, et notamment parce qu’elles supposent toutes deux un entraînement, elles ne s’acquièrent pas d’un coup, elles supposent un travail sur soi constant et continu.

     Mais je voudrais finir mon modeste commentaire avec une autre remarque : Jésus a parlé de ses différents modes de présence, et c’est à ceux-là qu’il faut se rendre attentifs. Puisque ce sont ces présences déjà réalisées qui sont appelées à se manifester pleinement. Le premier mode de présence est eucharistique, « Ceci est mon corps« . Les disciples le connaissent bien, même s’ils le « chosifient » souvent et de plus en plus. Je veux dire que, pour moi, il ne faut pas séparer le « ceci est mon corps » du « faîtes cela en mémoire de moi » : chaque fois qu’une personne s’offre elle-même, offre sa vie (dont le sang est le signe) dans les dimensions bien concrètes de son existence (dont le corps est le signe), c’est une présence du « fils de l’homme« .  Le deuxième mode est celui de la parole : celle qui reste échangée entre les disciples, celle qui dit d’aimer, celle qui est au cœur de tous ceux qui cherchent à aimer. Quand une parole d’amour s’échange, c’est une présence du « fils de l’homme« . Le troisième mode est celui de la communauté : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au lieu d’eux« . Ce qui réunit et relie les hommes, ce qui les unifie, ce qui agit pour leur unité. Chaque fois qu’une action et faite pour unir les hommes, c’est une présence du « fils de l’homme« . Le quatrième mode enfin est celui des pauvres : « Ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » Ce qui vient au secours du faible, du petit; l’acte gratuit qui ne cherche pas de retour; l’acte qui relève celui qui est tombé ou qui tombe, ce qui fait renaître la vie là où elle est atténuée ou perdue. Chaque fois que la vie est rendue, c’est une présence du « fils de l’homme« . Vie donnée, vie éclairée, vie échangée, vie rendue.

     Mon souhait pour toi, cher lecteur, dans ta marche vers Noël : ne pas attendre un petit bébé en cire qui vient « d’ailleurs », mais devenir éveillé et résolu face à toutes ces présences par milliers, comme autant d’étoiles, et par là tressaillir d’une joie indicible qui te transfigure.

Dans le royaume : dimanche 24 novembre.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Voilà que nous sautons loin en avant, pour nous retrouver en plein récit de la Passion, dans ce qui fait la dernière partie de l’évangile de Luc. Luc déroule ces moments avec un luxe de détail, sans proportion avec les autres récits qu’il a composé -comme du reste les autres évangélistes- : c’est que tout ce qui a précédé prépare en fait ces instants, ceux de la dernière célébration de la Pâque et des derniers mots aux disciples, ceux de l’arrivée au mont des Oliviers et à son arrestation, ceux du procès chez le Grand-Prêtre, puis devant le Sanhédrin, puis devant Pilate, Hérode et encore Pilate, ceux de la condamnation et de la marche vers le supplice, ceux de la crucifixion puis de la mort et de la sépulture, ceux enfin de la découverte du tombeau ouvert, de l’apparition aux disciples sur la route d’Emmaüs puis aux Douze, ceux enfin de la séparation visible à Béthanie.

     Notre texte d’aujourd’hui est découpé au milieu de cette majestueuse succession : à la fin de la marche au supplice, Jésus est crucifié entre deux malfaiteurs au lieu appelé Crâne…

Mon modeste commentaire :

     « Et se tient là le peuple, qui regarde. » Luc utilise pour le peuple le mot [laos], qui donnera notre « laïc ». Dans le grec classique, le mot désigne la foule, la masse populaire, avec sa confusion et sa cohue. Dans le grec biblique, le mot désigne en général le « peuple de dieu« , celui dont le dieu d’Israël a la préoccupation, à qui il procure tout ce qu’il faut, qu’il conduit à travers l’histoire, à qui il s’adresse de manière privilégiée, à qui il a promis un salut. Par l’usage de ce simple mot, Luc crée un jeu de miroirs, il donne aux faits une autre signification. Il y a une masse de gens assemblée sur place, certes. Mais elle n’est pas désignée comme au long de son évangile quand il distingue toute cette masse des disciples par le mot [okhlos]. Cette foule-là, il invite à la comprendre comme la représentante du peuple choisi, du peuple qu’un dieu s’est mis à part et gardé pour lui et à qui il a adressé sa parole et fait des promesses. Ce peuple est là, il se tient debout, exactement comme pour une « convocation sainte ». Cette fois, il  est convoqué à un spectacle bien particulier.

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     « Qui le tournent aussi en dérision : les chefs, qui disent : « Il en a tiré d’autres : qu’il s’en tire lui-même, si lui est le messie de dieu, l’élu ! » Ce que le peuple voit d’abord, c’est cela : ses propres chefs qui s’adressent à un homme à la torture pour ajouter la dérision à la souffrance physique. Celui qu’ils moquent est dans un bien mauvais cas, il subit le supplice insupportable des condamnés non-romains et des esclaves, de ceux qui ne sont pas de la Cité, de ceux qui sont hors la « société » : la crucifixion. Suspendu les bras écartés à une poutre posée haut sur un poteau toujours en place à cet effet, en général (pas toujours) au moyen de clous plantés à la base du poignet, le condamné agonise pendant des jours, la cage thoracique écrasée sous le poids de son propre corps. S’il veut retrouver sa respiration, il peut le faire en poussant sur ses pieds, eux-mêmes cloués sur le poteau vertical, qu’il déchire alors par le fait même, prolongeant d’autant son propre supplice. Le corps tour à tour se déchire sous les tensions et convulse par la lente asphyxie. On meurt dans la torture.

     C’est d’un tel homme qu’ils choisissent de se moquer, en parlant de « salut ». [soodzoo] signifie mettre à l’abri d’un danger, tirer d’un danger, épargner, conserver, garder avec soi. Ils font allusion à ces gens dont ils ont entendu dire que Jésus les avait tiré d’une maladie, d’un handicap, d’un « démon » : cela se disait beaucoup, et contribuait immensément à la constitution des foules qui venaient le voir et l’entendre. Devant cette foule même, les chefs lancent un défi dérisoire, authentifier sa puissance devant tous en « ‘s’en tirant » lui-même, comme il a tiré du mal tant d’autres gens. C’est cette foule qui est visée par ces mots : ces gens doivent comprendre que tout ce qu’on leur a dit est faux, qu’on a fait à ce pantin désarticulé une réputation usurpée, que les chefs, eux, savaient et triomphent enfin.

     L’allusion au « messie« , à celui qui a reçu l’onction, va dans ce sens : il y a peu de jours, la foule l’a acclamé lors de son entrée soigneusement mise en scène à Jérusalem, au cri de « Béni celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur ! » (Lc.19,38) : Luc a transcrit par ces mots pour ses lecteurs grecs le contenu même du mot « messie« . Par cette lamentable condamnation qu’ils ont obtenue, les chefs offrent à cette même foule un démenti cinglant : où est-il, ce roi glorieux, ce triomphateur, chargé par le dieu d’Israël de succéder à David et d’établir le Règne idéal et définitif ? Pour Jésus, c’est le retour une fois de plus du « Si tu es fils de dieu, jette-toi en bas » : il est mis au défi, pour accréditer sa parole et ses actes, pour accréditer sa mission entière, d’accomplir un acte spectaculaire et surhumain devant tous. Faute de quoi, tout est réduit à néant dans l’esprit des spectateurs. Il ne dit rien. Pour Luc, l’autorité de Jésus dans son [laos] ne s’impose pas, ne tient à rien de spectaculaire, et ne consiste pas à « s’en tirer« . A comparer avec celle de ces responsables qui veulent « sauver l’Eglise » et sa (leur ?) réputation, au prix du silence des victimes.

      « Se jouent aussi de lui les soldats qui s’approchent, qui lui présentent du vinaigre et qui disent : si toi tu es le roi des Juifs, tire t’en toi-même ! » La soldatesque est souvent dans l’antiquité perçue comme une force brute avec laquelle il vaut mieux n’avoir aucun contact. Leur attitude n’est pas décrite par Luc avec le même verbe que précédemment : celui utilisé pour les chefs, [ekmuktèridzoo], désigne le persifflage, la mise en cause de la réputation (le radical [muktèr] désigne la muqueuse et la narine. Qu’on pense au geste d’allonger le nez pour dire que quelqu’un s’est trompé). Pour les soldats, c’est le verbe [émpaïdzoo] qui désigne le jeu ou le fait de se jouer (le radical [païs] désigne l’enfant). Ces grosses brutes jouent, ils s’amusent du condamné à la torture, ils en rajoutent sur ce qu’ils viennent d’entendre sans en comprendre la portée : et de fait, les mots ne les visaient pas, eux. Ils ne sont pas du [laos]. Mais leur jeu est violent est cruel : les soldats romains ont dans leur équipement des gourdes contenant de l’eau mêlée de vinaigre. Celle-ci est sensée désaltérer mieux, réveiller les esprits, tourner un peu la tête des soldats pour affronter la bataille, éventuellement désinfecter mieux des plaies. En présentant cela au condamné à la torture, ils le réveillent, ils l’empêchent de s’assoupir ou de s’évanouir, et ils font brûler les plaies ouvertes.

      Que peut vouloir dire pour eux l’expression « le roi des Juifs » ? Je me le demande bien ! Ils savent, ils sont « payés » pour le savoir, qu’il y a toujours un roi des Juifs, Hérode. Pendant le procès, tel que le rapporte Luc, il y a d’ailleurs eu un aller-retour entre le Procurateur romain et ce roi un peu fantoche laissé là par commodité par les Romains. C’est un jeu politique : les Juifs sont connus des Romains pour être assez agités et « nationalistes » avant l’heure. Leur laisser un roi issu leur propre nation, mais tout à leur main, c’est gouverner par personne interposée et maintenir le calme à peu de frais. Par ailleurs, ce roi est contrôlé en permanence par le Procurateur, aux ordres duquel sont les soldats. Le titre est donc pour eux doublement dérisoire : en soi, parce qu’ils savent bien qu’à leur chef est le vrai pouvoir, et dans la circonstance, parce qu’ils savent aussi que celui-là n’a aucune chance d’être le roi. En fait, c’est la royauté même dont ils jouent, elle n’est pour eux qu’un mirage politique. Et puis n’oublions pas que, dans la tradition romaine, le roi est haï depuis le souvenir de Tarquin le Superbe, chassé pour l’établissement de la Res Publica. Il y a moins de soixante-dix ans, un des motifs prochains de l’assassinat de Jules César était qu’il avait cherché à se faire roi. Et depuis Octave-Auguste, les « Princes » (c’est-à-dire les premiers entre leurs pairs) romains ont bien soin de se couler dans les institutions républicaines, dont ils cumulent certes les fonctions et les pouvoirs, mais sans les abolir, maintenant la fiction de la continuité de la République. Pour le [laos] qui regarde, il voit détruire par ses chefs l’autorité morale de Jésus, mais aussi manifester par les soldats qu’il n’a rien changé, que l’ordre politique est loin d’être devenu celui espéré de la libération toute puissance occupante. Echec sur toute la ligne.

     « Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : le roi des Juifs, celui-ci. » C’est le motif de la condamnation. Chacun peut lire. L’autorité civile s’est prononcée. Tout le monde comprend que le concerné s’est déclaré tel et qu’il a été pour cela condamné. C’est un double mensonge : d’une part Jésus n’a jamais revendiqué ce titre dans sa prédication, s’en méfiant au contraire beaucoup (et l’on comprend à présent avec quelle lucidité !), d’autre part il ne l’a même pas revendiqué pendant son procès, renvoyant à eux-mêmes ceux qui cherchaient à le lui faire assumer.

    Après ce triple regard (Luc écrit trois fois « et aussi…« ), Luc nous rapporte, seul, une historiette plus concrète. Un petit drame où il semble qu’il n’y ait plus de témoins, comme si les trois se parlaient entre eux dans la même cellule. Mais ils sont devant tous, et le [laos] voit cela aussi. « Un des malfaiteurs qui sont suspendus le blasphémait en disant : n’es-tu pas le messie ? Tire t’en toi-même, et nous avec ! Mais l’autre répond et dit en lui faisant reproche : tu ne crains pas le dieu, toi, alors que tu es sous le coup de la même peine ?! Mais pour nous, [c’est] justement -nous recevons en effet ce que qui correspond à ce que nous avons commis-, alors que celui-ci n’a rien commis, [c’est] absurde ! » Cette fois, il y a des avis contradictoires. Il s’agit à proprement parler de « malfaiteurs« , mot à mot deux « qui-font-le-mal« . Ils sont soumis à la même torture.

     Le premier reprend les mots qu’il a entendus. Sans doute la rage l’étreint-elle, celle de voir la mort arriver, de s’être fait prendre, de n’avoir désormais plus d’issue. Au fond, je crois que les mots importants pour lui sont « …et nous avec ! » : s’il y avait moyen d’espérer en celui-là, dont on a dit tant ! Peut-être aussi y a-t-il chez lui ce mépris qui naît pour le condamné qui ne se révolte pas, qui ne se bat pas, qui se résigne. Ce qui est étonnant, c’est que Luc écrit qu’il « blasphème » : je pense que c’est encore là un double sens voulu par Luc. Il prend un fait, et le désigne d’un mot qui peut être entendu sur deux plans, l’un évident, l’autre caché. [blasphèméoo] signifie dans le grec classique prononcer de paroles de mauvais augure ou impies, en particulier pendant un sacrifice, mais aussi tenir de mauvais propos, médire, diffamer. Luc nous dit d’abord que ce condamné prononce de mauvaises paroles à l’encontre d’un autre. Mais en usant de ce terme, il prépare son lecteur croyant au dénouement, il rappelle à qui ces mots sont adressés, ou suggère une autre dimension à ce que l’on voit.

     L’autre va lui faire reproche de son injustice. Dans la circonstance, il est temps de s’ajuster avec le ou les dieux. Surtout, il ne met pas sa révolte au même endroit : il est sensible à l’injustice. Et il oppose ce que chacun a fait : il reconnaît dans ce que lui-même subit un prolongement à ce qu’il a fait parmi ceux possibles (certes pas le prolongement souhaité, mais…). Le mot qu’il utilise par contraste pour Jésus est [atopone], littéralement « pas à sa place » ou « out of place« , on pourrait dire « à côté de la plaque« . C’est-à-dire que, pour lui, voir Jésus soumis à la même peine que lui n’a juste aucun sens. Ceux qui sont chargés de rendre la justice l’ont condamné, mais lui, qui sait ce que c’est que l’injustice pour l’avoir commise, la voit clairement. C’est magnifique, cette affirmation de Luc que tous les itinéraires de vie permettent de s’ouvrir à Jésus !

     « Et il disait : Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu viendras dans ton royaume. » Il ne lui parle pas de roi, de messie, de rien de cela. Il lui parle du royaume, de ce dont Jésus a vraiment parlé. Et il y croit encore, même dans ces circonstances. Il ne comprend certes pas plus qu’un autre comment il en est là, mais il y a quelque chose d’inébranlable dans ce qu’il a reçu du message. Et je crois que c’est sur cela que Luc veut insister : quelles que soient les circonstances, aussi évidemment contraires aux attentes, le message est ce qui compte, ce sur quoi il faut continuer à se fonder pour espérer et attendre. Le démenti des circonstances, que nous connaissons tous, doit plus que jamais nous ramener au message, au royaume annoncé. Comment viendra-t-il, qui le sait ? Mais il viendra. Et cet homme demande juste qu’on se souvienne de lui.

     La réponse est magnifique : « Et il lui dit : amen, à toi je dis : aujourd’hui avec moi tu seras dans le paradis. » Bossuet commente excellemment : « Aujourd’hui, quelle promptitude ! Avec moi, quelle compagnie ! En paradis, quelle récompense ! » Le royaume, c’est peut-être simplement d’être avec lui, en toutes circonstances. Que le [laos] voie et entende cela.

S’attacher à une vie forte et fragile : dimanche 17 novembre.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous continuons de sauter allègrement d’un texte à un autre : les différents affrontements sont à présent terminés. L’autorité de Jésus est montrée par Luc comme supérieure, et l’ensemble s’est même achevé par une mise en garde vis-à-vis de l’autorité des scribes, accusés de calculer leurs attitudes mais de cacher des pratiques condamnables.

     Vient un petit épisode, celui de la veuve pauvre qui fait une offrande au temple. Tous les épisodes d’affrontement précédents se sont déroulés au temple (« Or, en l’un des jours, tandis qu’il enseigne le peuple dans le temple…« , Lc.20,1), et nous y sommes toujours. C’est encore là que Luc va situer ce dernier discours de Jésus avant sa Pâque, sa passion, sa mort et sa résurrection. Ce dernier discours est long ; Marc, Matthieu et Luc en ont chacun leur version dans le détail, mais il est toujours construit à peu près de la même manière. Nous n’en aurons que la première partie, ce qu’il faut garder à l’esprit : l’ensemble n’est déjà pas facile à comprendre, il est encore plus déroutant quand on n’en a qu’un extrait.

     Chez Luc, pourtant, ce discours va avoir pour nous des résonances familières, parce qu’il rejoint une préoccupation que nous avons déjà rencontrée chez notre évangéliste : celle de la condition des disciples au temps où il écrit. Luc s’est mis tard à son ouvrage, après tout un temps passé avec Paul, avant de se séparer de lui et de mener sa propre enquête. Du temps a déjà passé, depuis la disparition de Jésus : la toute première génération attendait son retour imminent, mais celui-ci ne s’est pas produit et la situation est devenue plus compliquée. Maintenant il faut vivre, composer avec ce monde, rendre compte de l’arrestation ou de la mort de bien des disciples -qui ne sont pas ressuscités comme le Maître. Par ailleurs, les légions romaines de Vespasien et Titus ont écrasé les révoltes juives et rasé Jérusalem, ainsi que son Temple. Quel sens peut bien avoir tout cela ?

Mon modeste commentaire :

     « A certains, disant à propos du temple qu’il était de belles pierres et paré d’offrandes, il dit : … » Le contexte est bien posé : certains (on ne dit pas parmi lesquels, c’est donc très général) sont dans l’admiration du temple, autant de sa construction que de son usage. Ce temple est celui qui a été reconstruit après l’exil, et dont les travaux sont achevés depuis peu puisqu’ils se sont finis sous Hérode le Grand. Mais ce n’est pas seulement le grandiose de la construction qui fait leur admiration, c’est aussi l’ornement de ce temple de par les dons des fidèles : tous ces objets qui ont été offerts par dévotion.

     Il faut se rappeler le rôle central que joue le temple dans la religion d’Israël. Il est le centre de la vie religieuse, le signe de la présence indéfectible du dieu d’Israël. Au jour de son inauguration, la nuée a envahi le lieu, chassant toute autre présence, même celle des prêtres qui officiaient, et Salomon a pu s’exclamer : « Le Seigneur déclare demeurer dans la nuée obscure. Et maintenant, je t’ai construit, Seigneur, une maison somptueuse, un lieu où tu habiteras éternellement. » (1R.8,12-13) Le traumatisme du pillage puis de la destruction du temple au moment de la victoire de Babylone a déjà été vécu comme un abandon et la fin d’une promesse, et le prophète Ezéchiel l’exprime dans la vision de la gloire de dieu quittant le temple. Que l’on pense à l’émotion suscitée récemment par l’incendie de Notre-Dame de Paris, alors même qu’il n’y a eu dieu merci aucun mort dans l’incendie ! On s’est réjoui que le coq n’ait pas fondu, on a parlé de miracle… Et encore, l’essentiel de l’édifice demeure ! Mais il y a eu la reconstruction du temple, vécue comme une restauration de cette promesse. L’admiration de certains est donc à la fois une réjouissance religieuse de ceux qui accordent beaucoup d’importance à ce signe, et sans doute aux signes en général, et une vision rassurante. Quand Luc écrit, pourtant, le temple a été incendié, la ville de Jérusalem prise et l’ensemble entièrement rasé fin septembre 70 : ne subsiste en tout et pour tout que ce qui est appelé aujourd’hui le Mur Occidental. Quels sont donc les mots que Luc met dans la bouche de Jésus ?

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     « Les choses que vous contemplez, viendront des jours en lesquels ne sera pas laissée pierre sur pierre qui ne soit renversée ! » L’expression « viendront des jours » est typique de la littérature prophétique, de la mise par écrit des oracles des prophètes. La référence est claire, elle raisonne fort chez les auditeurs et les lecteurs d’alors, car nombreux sont les avertissements de malheur dans ces écrits qui leur sont bien connus, malheurs consécutifs à l’infidélité concrète dans les champs politiques, socio-économiques et religieux : car les prophètes dénoncent tout cela. L’expression appuyée de Luc quant à l’état final, inimaginable avant coup, du temple et de la ville, témoigne de la très forte impression produite chez tous. [théooréoo] (qui donne notre « théorie », mais aussi le « théâtre ») signifie observer, inspecter, contempler mais aussi contempler par l’intelligence : ce que font les observateurs auxquels Jésus s’adresse, ce sont aussi des constructions intellectuelles grandioses, et c’est aussi cela qui est jeté bas.

     La réaction des auditeurs a quelque chose d’étonnant. On pourrait s’attendre à ce qu’ils demandent pourquoi, ou comment  la chose pourrait cette fois être évitée. Car les avertissements prophétiques avaient précisément ce but, provoquer des changements de mode de vie. C’est ce qui rendait d’ailleurs la vie de prophète difficile (comme en témoigne le Livre de Jonas, un petit roman sur la vie et la condition de prophète) : annoncer des choses, mais dont le but est d’être déjugé… ce qui ferait alors passer l’intéressé pour un faux-prophète !! Ici, les auditeurs réagissent tout autrement : « Ils l’interrogent en disant : Maître, quand donc seront ces choses, et quel sera le signe que cela doit advenir ? » On cherche moins à changer le cours des choses qu’à être averti de leur début; comme si c’était inexorable, comme aussi si l’on voulait pouvoir échapper du moins soi-même, avoir le temps de fuir. Au lieu d’entendre cette annonce comme un signe, on demande un signe. Décidément, la mentalité qui privilégie le « religieux », les signes de la religion et ses pratiques, est difficile à entamer ! Mais elle ouvre du coup à beaucoup d’erreur, et la compassion du Maître en est saisie.

     Sa réponse commence par là. Attention, il faut bien comprendre qu’il ne répond pas à la question inopportune de ses auditeurs, mais plutôt qu’il réagit à leur réaction. C’est un contresens que de chercher dans les mots qui suivent les signes et l’indication des temps ! « Regardez à ne pas vous fourvoyer ! Nombreux en effet ceux qui viendront sous mon nom, disant « c’est moi ! » et « le temps est conclu ». Ne vous engagez pas à leur suite… » Le premier risque auquel s’exposent ceux qui s’attachent avant tout aux constructions religieuses, qu’elles soient de matériau, de pratiques ou d’institutions, c’est d’être abusés par ceux qui se réclament du Christ ou prétendent justement répondre aux questions angoissées qui viennent d’être posées. [planaoo] signifie écarter du chemin, égarer, mais aussi écarter du but, abuser, tromper. Du coup, au passif comme ici, le mot signifie errer, s’écarter du but, se fourvoyer. Oui, le grand risque est de manquer le but, de dévier de la confiance en quelqu’un. Ou de faire confiance à qui ne la mérite pas et suivre le mauvais guide : l’expression « s’engager à la suite » est celle employée au début de l’évangile pour ceux qui, appelés par Jésus, laissent leur activité pour marcher derrière lui. Jésus revendique ici être le seul qui mérite d’être suivi et imité.

     « Quand vous entendrez guerres et révolutions, ne soyez pas frappés d’effroi : il faut en effet qu’adviennent ces choses d’abord, mais pas aussitôt la fin. » Voilà une dissociation fondamentale et capitale : les catastrophes, « il faut » qu’elles arrivent. Non que les maux soient nécessaires : vu le contexte, ce n’est absolument pas le sens ni le débat ! C’est plutôt que le monde comme il va est tel que des catastrophes arrivent. Le fait par exemple que le temple de Jérusalem et la ville entière soient rasés de fond en comble fait partie des catastrophes qui arrivent. Et il y en aura d’autres, et il y en a d’autres. Mais ce ne sont ni la fin, ni les signes de la fin : justement parce qu’ainsi va ce monde. Il avance aussi avec des guerres et des révolutions, avec des soubresauts douloureux et cruels : la condition de la vie est en ce monde celle aussi d’une violence. Le mot [télos] (qui donne nos télévisons, notre télétravail, etc.) est un mot très riche : il signifie d’abord accomplissement, réalisation; par suite, il désigne aussi le résultat, la conséquence, l’issue, et même la fin, le terme. C’est aussi le point culminant, le but, le plein développement, mais aussi le prix et même le droit de juger, la plénitude de juridiction ou de puissance et finalement (si j’ose dire !!) le paiement, et ce qui est complet en soi. Très intéressant : le mot semble associé dans ses origines à l’idée de rite accompli, et qui fait obtenir ce que l’on recherche : que ce soit quelque chose accordé par un dieu, ou que ce soit d’entrer dans ses « mystères ». L’idée qu’il faille de grandes catastrophes pour en arriver au but recherché vole ici en éclats : elle est en fait très commune, et va de la conviction que plus un médicament a mauvais goût ou fait mal, plus il est efficace, au souhait d’une « bonne guerre » pour régler tous les problèmes. Toucher à l’accomplissement n’a rien à voir avec tous les malheurs imaginables ou vécus : si la vie ici, comme on le disait il y a peu, a aussi pour condition la violence, l’accomplissement de celle-ci est peut-être justement de se débarrasser de celle-ci. Il n’en restera que la force, résidant peut-être dans la douceur : la vie, une force sans brutalité et une fragilité sans menace.

     A ce point, une fois faite cette mise au point devrais-je dire, un autre discours est ajouté : « Alors il leur dit : Se dressera nation contre nation et royaume contre royaume, il y aura de très grands séismes et selon les lieux famines et fléaux, des terreurs, depuis le ciel il y aura de très grands signes. » On entendait parler de tout cela au temps de Luc, on en entend encore parler hélas, et nos bulletins d’informations nous racontent régulièrement de telles horreurs. Mais voilà un autre type de catastrophes, qui peuvent prendre les disciples au dépourvu, eux qui pourraient penser être « protégés » (combien de fois ai-je entendu, dans les motivations pour baptiser le petits enfants, des parents dire qu’ils veulent que leur enfant soit protégé !) : « Avant toutes ces choses, ils jetteront leurs mains sur vous et [vous] poursuivront en justice, vous livrant aux synagogues et aux prisons, vous traduisant devant rois et gouverneurs à cause de mon nom : cela tournera pour vous en témoignage. » Selon Luc, le discours était initialement à portée universelle, adressé « ceux qui…« , et soudain voilà un « vous » et un « ils » qui s’opposent. On devine que cette partie du discours est maintenant adressée plutôt aux disciples, écho sans doute de la manière dont Marc (ou sa source ?) situe ce discours de Jésus. Il faut remarquer aussi que Luc déroule les épreuves de ces disciples selon un schéma précis : celui d’après lequel il raconte le procès de Jésus lui-même ! Il fera de même dans les Actes des Apôtres avec le procès du premier « témoin », Etienne, multipliant les contacts textuels avec son récit de la Passion. Et c’est cela qu’il veut retenir avant tout : cela tourne en « témoignage » : ce qui est  arrivé au Maître arrive aussi au disciple, sans surprise finalement.

    Sans surprise peut-être, mais pas sans angoisse !  Et le disciple, justement, n’est pas le Maître !  Comment fera-t-il pour rester disciple dans ces circonstances ? Et s’il flanchait, s’il n’était pas à la hauteur ? Si vous me pardonnez un brin d’humour dans ce contexte, je dirais qu’on peut même parler allemand sous la torture ! Au vrai, si les circonstances ouvrent à la possibilité d’un témoignage authentique, toute la question est en effet de se montrer authentiquement témoin ! « Mettez donc en vos cœurs de ne pas se soucier d’avance de plaider sa défense : moi-même, en effet, je vous donnerai une bouche et une sagesse face à laquelle aucun de vos adversaires ne pourront tenir ou parler. » Ne pas se soucier d’avance, ne pas chercher à anticiper. C’est difficile avec de tels enjeux. Ce qui est demandé, c’est une forme d’abandon de soi : le refuge est dans le présent. Il me semble que cette attitude est pourtant pleine de sagesse, et surtout le vrai remède à la paranoïa ! Car en effet, les paroles précédentes ont pu -et peuvent encore- alimenter chez certains un sentiment ou une attitude de persécuté, dont le grand danger est l’absence de remise en cause personnelle : « J’ai raison, mais on me persécute ! » Alors que la contestation peut être salutaire : aujourd’hui, on le voit bien, la contestation qui s’élève de toute part contre bien des attitudes de l’Eglise, si elle était vraiment écoutée, conduirait sans doute à une réforme qui ne serait rien d’autre qu’un retour salutaire à l’évangile. Encore faut-il écouter…

     En revanche, quand on s’en tient au présent, à l’actualité, c’est l’attitude devant les adversaires, silencieuse ou au contraire en dialogue, qui fait apparaître sur le moment la justesse parfois désarçonnante d’une position. Le modèle de Luc, là encore, est celui de Jésus pendant son procès : souvent du silence, quand il n’y a décidément rien à démêler chez l’adversaire, et parfois une parole toute simple mais qui décontenance par sa justesse. Les disciples sont invités à la même attitude, sans la « calculer » ou la « peaufiner », mais plutôt en se préparant le cœur à la remise entière de soi. Et cela, c’est l’écoute : c’est parce que l’on écoute son adversaire avec attention et ouverture d’esprit, prêt à une remise en cause de soi, que l’on entend aussi ce qu’il y aurait à objecter. Décidément, Luc invite les disciples à une attitude de cœur marquée par le dialogue. Une telle écoute suppose beaucoup d’abandon : pour écouter sincèrement, je dois abandonner les préjugés, les souvenirs trop lointains, les préoccupations de l’image que je veux donner. Je dois être juste le cœur ouvert à ce qui raisonne en moi de ce que me dit, de multiples façons, mon interlocuteur. Du reste, interlocuteur est différent de adversaire. La phrase que nous sommes en train de commenter emploie trois fois des mots avec le préfixe [anti-], mais celui-ci ne signifie pas d’abord « contre« , il signifie d’abord « en face de , à la place de, à l’égal de, en échange de » : c’est une préposition qui invite plutôt à l’échange qu’à l’opposition.

     De nouveau, après avoir exposé le principe général, le discours entre dans quelques détails particulièrement redoutables : « Vous serez livrés même par père et mères, frères, parents proches et ils en feront mourir d’entre vous, et vous serez ceux que tous haïssent à cause de mon nom. Mais cheveu de votre tête point ne se perdra; dans votre endurance vous posséderez vos âmes. » Le premier tableau est effrayant, mais il traduit une expérience d’alors. Il faut garder présent à l’esprit que le premier christianisme issu du judaïsme (forcément !) s’est formé parfois en divisant des familles ou des groupes constitués. Le même phénomène peut se produire encore aujourd’hui  en diverses régions du globe. Là encore, attention à la manière dont ces mots résonnent, pour ne pas verser dans la paranoïa ! Et plaise à dieu que, lorsque des disciples du Christ sont « haïs de tous« , ce soit bien « à cause de [son] nom« , et non parce qu’ils créent le scandale par un contre témoignage manifeste….

     La dernière formule attire l’attention : « dans votre endurance vous posséderez vos âmes. » La [hupomonè], c’est l’action de rester en arrière, la force de résistance, la persistance, la persévérance : il s’agit autant de la faculté de supporter que de celle d’oser. Peut-être que le mot de « résistance« , fort à la mode il est vrai, dit mieux le sens à  nos oreilles. Le disciple n’est pas qu’une personne qui subit, c’est aussi une personne qui agit. Et [ktaomaï], c’est acquérir, se procurer : la vie doit être gagnée, celle dont on a parlé précédemment c’est-à-dire non celle qui est teintée de violence, mais justement celle dans laquelle cette dernière débouche ou aboutit. La résistance est un combat pour la vie, cette vie faite de vigueur et de douceur.

la résurrection et l’amour : dimanche 10 novembre.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Et nous sautons encore plus loin, au défi de toute cohérence du texte ! Car cette fois, nous sommes déjà à Jérusalem depuis quelque temps…

     Essayons de retracer le chemin : nous étions à Jéricho, où Zachée se voyait transformé par l’urgence à son égard que Jésus lui manifestait. Suite à cet épisode, Luc fait ajouter à Jésus une parabole, celle des « Dix mines », dans laquelle l’idée de délai est essentielle : une manière de faire comprendre que son entrée à Jérusalem ne va pas correspondre avec l’avènement manifeste du Royaume, comme nombre le croient, mais que cet avènement manifeste est retardé pour appeler la collaboration. Il faut se présenter ce qu’avaient en tête les contemporains. Ils attendaient pour beaucoup un « messie », c’est-à-dire un personnage politique qui revendiquerait puis prendrait le pouvoir pour restaurer la monarchie davidique et lui donner une dimension universelle. Jésus ne laisse pas dire qu’il est « messie« , craignant trop cette ambiguïté. Mais il a eu beau dire clairement sa destinée souffrante et sa mort, il n’entame pas l’optimisme que croient avoir ses disciples (statut pas bien distinct, dans leur tête, de ses « partisans ». Ambiguïté toujours d’actualité, à toutes les époques.). Et pour eux, l’arrivée à Jérusalem doit être une marche triomphale vers le pouvoir.

     De fait, et c’est l’épisode suivant, Jésus fait une sorte d’entrée triomphale à Jérusalem. Il la fait en référence à une prophétie de Zacharie, qu’il tient à mettre en scène de façon très précise : l’entrée est bien royale, mais avec le paradoxe avoué de l’humilité. Personne ne s’y trompe, et la réaction populaire pourrait entraîner les responsables, et provoquer ainsi l’unité d’un peuple entier pour son renouvellement profond. Mais tel n’est pas le cas, l’objectif poursuivi n’est pas atteint, et Jésus pleure sur Jérusalem, joignant pourtant au premier signe un second, la « purification » du temple des marchands qui le peuplent.

     Dans le cadre d’un enseignement de Jésus désormais à Jérusalem, au vu et au su de ceux qui s’opposent à lui, vont maintenant se succéder des affrontements avec plusieurs groupes de ses opposants (qui parfois s’opposent aussi entre eux) : ce sont d’abord grands-prêtres, scribes et anciens qui viennent lui demander des comptes sur son autorité à enseigner. Ensuite, scribes et grands-prêtres cherchent clairement à le piéger avec une question chausse-trappe sur le paiement ou non de l’impôt; puis ce sont les Sadducéens qui vienne l’interroger à propos de sa position concernant la résurrection.  Finalement, c’est lui-même qui prend l’initiative d’une question d’interprétation des Ecritures, à laquelle ils ne parviennent pas à répondre : ce qui permet à Jésus de mettre en garde le peuple quant à l’autorité des scribes. La boucle est bouclée : ceux qui voulaient remettre en cause l’autorité de Jésus en sont pour leurs frais, c’est leur propre autorité qui est finalement sapée. Ce qu’ils ne pourront évidemment admettre.

     Notre épisode d’aujourd’hui est précisément l’intervention des Sadducéens.

Mon modeste commentaire :

     « S’approchant à leur tour, certains des Sadducéens, ceux qui disent qu’il n’y a pas de résurrection, le consultaient en disant :… » Les Sadducéens sont des conservateurs, ce sont souvent des prêtres. Ils ne reçoivent pas comme « Ecriture », comme font les Pharisiens, l’ensemble des écrits que nous appelons prophétiques, ou encore de sagesse. Pour eux, seuls comptent les cinq premiers livres de notre Bible : c’est là que le dieu d’Israël s’est exprimé, c’est là qu’il y a l’autorité canonique, c’est-à-dire qui doit régler la vie du peuple d’Israël et de chacun de ses membres. La doctrine de la résurrection n’étant pas expressément enseignée dans ces livres (mais dans des écrits beaucoup plus tardifs et récents, comme les Livres de Maccabées), ils tiennent cela pour une simple opinion mais ont garde qu’on ne l’enseigne.

     En précisant cela, Luc nous laisse entendre qu’il va y avoir conflit ouvert sur cette question, du fait que Jésus enseigne la résurrection, c’est-à-dire qu’il en fait un élément essentiel, ou très important du moins, de son enseignement. Il nous fait aussi comprendre que c’est la question de l’autorité qui continue à être au coeur du conflit avec les « autorités » religieuses. C’est sans doute pour cela que les scribes et les grands-prêtres, plutôt du parti des Pharisiens, laissent monter contre Jésus les Sadducéens : ils ne sont pas non plus d’accord avec ces derniers  sur la question de la résurrection qu’ils admettent au contraire. Mais ce qui les intéresse, c’est que l’autorité à laquelle Jésus prétend en matière religieuse, en matière d’interprétation des Ecritures surtout, soit combattue et vaincue, qu’importe par qui. Le mot employé à propos de la question des Sadducéens est [épérotaoo] : c’est le mot que l’on emploie quand on va consulter un oracle, quand on pose une question spécifique pour obtenir une réponse espérée. On essaye de faire dire : voilà l’ambiance !

     Et quelle est leur demande ? « Maître, Moïse a écrit pour nous : si un frère meurt ayant femme, et que celui-ci soit sans enfant, que son frère prenne la femme et suscite une semence à son frère. » Pour le moment, il ne s’agit pas d’une question mais d’une mise en contexte. Les Sadducéens citent le Deutéronome -rien d’étonnant à cela-, en se saisissant d’un texte qui montre le souci pour le frère (peut-être aussi au sens assez général), notamment dans le fait que chacun survive par sa descendance : car l’enfant qui naîtrait de l’union susdite serait l’héritier de plein droit, par sa mère, des biens  du mari défunt de celle-ci. En soi, je trouve que le texte est plutôt bien choisi pour réfléchir à la question de la résurrection, car il entre dans cette observation que seuls les êtres qui meurent sont sexués, il apporte sur un plateau le fait qu’engendrer est déjà une stratégie de lutte contre la mort, ou de contournement. On pourrait à partir de là se demander si ressusciter est un désir (ou une promesse) raisonnable, ou s’il est par trop individuel, s’il ne faut pas plutôt chercher tout naturellement à survivre dans ses enfants. On pourrait demander si la promesse de résurrection ne vient pas en contradiction, ou du moins en concurrence, avec le plan premier du dieu créateur.

     Les Sadducéens ne font pourtant rien de tel, ils bâtissent tout un petit conte sur la base précédente : je ne redis pas tout ce conte, on l’a vu en lisant le texte. Mais ils en tirent une objection sensée être une difficulté majeure : s’il y a une résurrection, la femme qui a été successivement la femme de chacun des sept frères va se trouver simultanément celle de qui ? La simultanéité de la résurrection ne produirait-elle pas une polygamie de fait ? On voit tout de suite qu’on n’est plus vraiment dans l’esprit du texte avancé au départ : ceux qui l’utilisent, voire le manipulent, en font un texte concernant le mariage. On pourrait dire que ce n’en est précisément pas le sens, puisque l’enfant qui naîtrait d’une telle union serait l’héritier du défunt mari : on voit que l’idée n’est pas que le frère survivant épouse la veuve, simplement qu’il « suscite une semence » à son frère. C’est beaucoup plus « basique », en tout cas hors du cadre du mariage, très clairement. Cela montre avant tout une chose, c’est qu’à l’époque ou cette loi est édictée, le mariage n’est pas le seul cadre des relations sexuelles.

     Ce n’est pourtant pas la  réponse qui est faite aux Sadducéens, mais la chose suivante : « Les fils de cette ère-ci épousent et sont épousés, ceux qui sont jugés dignes d’atteindre à cette ère-là et à la résurrection de morts ni n’épousent ni ne sont épousés. Ils ne peuvent en effet plus mourir, car ils sont semblables aux anges et sont fils de dieu étant fils de la résurrection. » Ils ont parlé de mariage, il leur est répondu sur ce thème. Le verbe [gaméoo] signifie formellement « prendre femme« , il est normalement employé à la voix active pour un homme, et à la voix passive pour une femme. Lorsqu’il est utilisé à la voix active pour une femme, ou passive pour un homme, c’est toujours par ironie : Médée dit ainsi à Jason qu’elle l’a [gamousa], ce qui dit tout le mépris qu’elle a pour lui et son comportement à son égard ! Ainsi donc, le balancement repris par deux fois dans la réponse inclut les hommes et les femmes : tous sont concernés.

     Mais on voit surtout que tout ce balancement de la formule tient à une expression, traduite ci-dessus par « cette ère-ci » et « cette ère-là« . De quoi s’agit-il ? Le grec emploie le mot [aïoon], un mot un peu énigmatique. Il désigne d’abord la vie, la durée de la vie, la destinée; il désigne aussi le cours du temps, le cours des âges, voire l’éternité (au sens de la durée d’un toujours, si l’on peut dire !). On peut dire aussi un âge, comme on dit « dans l’âge futur… » Pas facile de cerner le concept !! Historiquement, le mot se rapproche de « force vitale » : au fond, il s’agit de la mesure de la vie. Voilà qui est, pour moi en tout cas, plus éclairant ! Selon la mesure de cette vie-ci, il est question de mariage. Mais selon la mesure de l’autre vie, de la résurrection, il n’en est pas question. Et la raison donnée : « ils ne peuvent en effet plus mourir… » Je comprends pour ma part que Jésus revient au rapport évoqué ci-dessus entre génération et mort, entre êtres sexués et êtres mortels. Selon la mesure de cette vie-ci, ces choses ont un rapport, et raisonner avec l’une pour conclure à l’autre a du sens. Mais selon la mesure de la vie dans la résurrection, ces choses n’ont plus de lien, et le raisonnement ne tient plus. Autrement dit, il détruit dans son noyau le raisonnement des Sadducéens.

     Comprendre les choses ainsi permet aussi d’écarter une réaction pleine d’émotion qu’ont parfois les personnes qui, mariées, tiennent à leur mariage et voudraient qu’il dure à jamais, y compris dans le monde de la résurrection. Jésus ne s’y oppose pas : il dit juste que le rapport entre mariage et mort est rompu dans ce contexte. Mais il ne dit pas que les époux ne peuvent plus s’aimer comme époux dans le monde de la résurrection. Simplement, la composante « lutte contre la mort » ne s’y trouve plus. On peut dire même que le lien entre époux s’en trouve purifié, en quelque sorte, débarrassé en tous cas. Peut-être demeurera-t-il entre ceux qui s’aiment ces seuls aspects de l’amour qui sont exempts de l’idée de mort, qui ne sont pas marqués par elle ou conditionnés par elle. On voit par contraste le n’importe quoi de ces discours qui, sur la même fausse compréhension, estiment qu’une vie de célibataire est une vie qui anticipe la résurrection : on ne l’anticipe pas plus comme célibataire que comme époux, se serait en rester à des choses bien formelles et bien extérieures ! Mais c’est la qualité de l’amour, de celui du ou de la célibataire, comme de celui de l’époux ou de l’épouse, qui fait la différence.

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Le Verbe a épousé ce monde-ci et la mesure de cette vie-ci dans la rencontre des deux « oui » à l’Annonciation. Il rayonne d’un « oui » vainqueur de la mort dans la résurrection, que notre « oui » peut épouser aussi.

     Jésus conclut tout-à-fait en tirant du Livre de l’Exode, donc un Livre reçu par les Sadducéens comme ayant autorité, un passage qui montre la résurrection comme seule explication possible : Abraham, Isaac, Jacob, sont cités comme forcément vivants, puisque par le dieu vivant qui se dit actuellement leur dieu. La démonstration d’autorité est totale. Et le texte conclut, au-delà du passage découpé par le lectionnaire : « Certains scribes répondent et disent : Maître, tu as bien parlé. Car ils n’osent plus l’interroger sur rien. » C’est dire si l’intention de Luc est bien de montrer à l’oeuvre l’autorité unique de Jésus quand il s’agit de donner le sens des Ecritures, et la limite de toute autre autorité en cette matière.