Dimanche 1er juillet : face aux enfants perdus ?

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous continuons le lecture du témoignage de Marc. Jésus a migré en bateau jusqu’à la Décapole, « au pays des Géraséniens« , une zone qui ne fait pas partie d’Israël. Il y a bien guéri un possédé, mais les habitants effrayés l’ont suppliés de s’en aller : ils n’ont pas vu que le migrant fait du bien, ils sont juste restés sur leur peur et l’ont chassé. Voici maintenant un tout autre épisode qui se présente comme un triptyque, disposition littéraire que Marc tient en particulière affection. Au centre du triptyque, la guérison d’une femme hémorroïsse. Autour, en deux volets, le récit de la résurrection d’une jeune fille de douze ans.

     Pourquoi une telle construction ici ? Car les deux volets extérieurs sont un seul récit, de sorte que l’ensemble ressort plutôt comme un récit enchâssé dans un autre. Pourquoi ne pas raconter une chose puis l’autre ? C’est sans doute que Marc tient à ce que son lecteur crée des rapports entre ces deux récits. Dans les deux cas il s’agit d’un guérison, et même d’une résurrection dans le deuxième cas. Dans les deux cas c’est par un toucher. Dans les deux cas aussi, le succès est une question de foi : « Fille, ta foi t’a sauvée » dit Jésus à la femme. « Ne crains pas, crois seulement. » dit-il au père de la jeune fille. Mais il y a aussi une série de contrastes : la femme est au milieu de la foule, quand Jésus renvoie presque tout le monde d’autour de la petite fille. La femme va à Jésus, et à son insu à lui, quand c’est Jésus qui va à la jeune fille, et à son insu à elle (forcément puisqu’elle est morte). Ces rapports nous font peut-être apercevoir ce qui est important dans l’ensemble du récit. Il me semble que ce qui est raconté au centre, ce récit de la femme qui approche de Jésus et obtient par sa foi sa guérison, est comme un commentaire ou une extension à tous de ce qui est fait dans le récit-cadre de la résurrection. Car au fond, toutes deux sont finalement relevées. Autrement dit, chacun peut, comme la femme, en s’approchant de Jésus et quelle que soit la « qualité » de sa foi, obtenir de lui ce qu’il offre à la jeune fille morte : la guérison et la vie.

     Je voudrais du coup m’attacher plutôt à cette jeune fille. A cause peut-être de ce que dit son père : « Ma fillette est aux extrémités, pour qu’en venant tu lui imposes les mains, pour qu’elle soit sauvée et vive !« . Il est vraiment éploré, ce père, il est très touchant. La manière dont il parle, impossible à écrire, sent l’expression orale rapportée par l’auditeur, avec la confusion qui lui et propre, avec l’insistance aussi. Il est pourtant « archisynagogaire », un chef de la synagogue, un notable. Mais il tombe aux pieds de Jésus devant toute la foule, il oublie toute dignité, il n’a pas plus de respect pour soi ou de souci de son image, il est pris par une autre urgence devant laquelle tout cède. Il est préoccupé par sa fille, sa « petite fille« , non pas au sens où il serait son grand-père (ce serait une autre dénomination en grec), mais au sens où il l’aime. C’est le diminutif que l’on donne spontanément à ce qu’on aime. Petite, parce qu’on l’a dans le cœur; mais grande, au vu de la place qu’elle y tient. Elle est, cette petite chérie, aux extrémités : [eskhatos] c’est l’extrême, c’est aussi ce qui arrive en dernier. C’est ce qui est le plus loin, le sommet ou le fond, c’est le dernier degré. Voilà où en est celle qu’il aime. Combien d’enfants ou de jeunes qui nous tiennent à cœur et qui sont dans l’extrême. Dans leur vocabulaire même, ils sont à l’extrême, et même au-delà, à l’excès… Tous ces enfants et ces jeunes auxquels nous tenons et qui nous paraissent toucher le fond, ou à qui il vient d’arriver quelque chose en dernier, ou qui sont « les derniers » et les laissés pour compte. Et le désir de ce père éploré : il veut un geste, un geste de transmission et de protection tant de fois répété dans la bible, un geste même qui traverse tant de civilisations. Un geste de la main, un simple contact, un toucher volontaire. Et il attend tellement de ce geste : rien moins que la santé et la vie ! Cette jeune fillette, ce sont tous les jeunes et les enfants qui font frémir et trembler nos cœurs. Ce cri d’un père oublieux de tout lui-même, c’est notre souci de ces enfants que nous aimons.

Gabriel_Max,_La_Résurrection_de_la_fille_de_Jaïre_(1878)

     Jésus y va, « et il s’en va de là avec lui. » Il cesse ce qu’il faisait pour cette petite fille et pour ce père. Il est maintenant avec lui. Viennent à leur encontre on ne sait qui, mais qui portent une mauvaise nouvelle : « Ta fille est morte. » Annonce brutale et sans ménagement. Ce n’est plus la « petite fille » chérie, c’est juste sa « fille » et elle est morte. Le père a gaspillé son temps à venir chercher Jésus, à s’adresser à lui. Il a perdu les derniers moments qu’il aurait pu vivre avec la petite fille de son cœur. Sa prière n’était que perte de temps. « Pourquoi fatigues-tu encore le maître ? » ajoutent-ils dans leur brutalité. [skullô], c’est d’abord écorcher, déchirer, c’est ensuite arracher les cheveux, tourmenter et de là fatiguer. Ce que probablement ce père ne va pas tarder à faire sur lui-même au sens propre, ils lui reprochent de le faire vis-à-vis de Jésus au sens figuré. Mais c’est comme une invitation à ne pas sortir de ses propres douleurs : ne va pas affliger les autres de tes propres afflictions, assume ton malheur, garde-le pour toi. Et combien de fois avons-nous peine à parler, à exprimer à partager les tourments qui sont les nôtres au sujets des enfants qui nous sont chers ? C’est si profond qu’il y a comme une peur de les dire, comme une honte aussi. On veut tellement être fiers de ses enfants, comment pourrait-on redire, manifester ce qui nous fait peur à leur sujet ?

     Mais Jésus a intercepté ces mots et les siens sont radicaux à leur tour : « N’aie pas peur, seulement crois.« . Peut-on renoncer à ses peurs ? Et surtout quand elles sont aussi viscérales, aussi congénitales ? N’a-t-on pas peur plus pour ses enfants que pour soi-même ? Mais le verbe [fobéô] dit d’abord et fondamentalement « mettre en fuite » : il me semble que c’est cela qui est interdit. Ne pas fuir à cause de ce qui menace ou atteint nos enfants, ne pas se laisser aller comme une armée en déroute, dispersée partout, impossible à réunir et rassembler. Ne pas se désunir, se rassembler au contraire. Se ramasser, comme pour mieux bondir. Rassembler ses forces, ses énergies, ce que l’on sait. Ne pas fuir non plus devant ce que l’on sait de la situation. Voilà les faiblesses auxquelles ma fille, mon petit-fils, mon élève, mon jeune ami, doit faire face. Voilà les mauvais appui qui sont les siens, voilà les périls qu’il traverse. Ne pas fuir, ne pas se masquer les choses derrière des « ça va aller » trompeurs, ne pas refuser de nommer les choses. Et avoir confiance, « seulement, crois« . Croire en eux d’abord, à ce qu’ils portent en eux, à l’énergie qui les habite. A leur lucidité dans ce monde sur les personnes qui les entoure. A leur capacité de faire confiance. Et croire en celui qui les aime plus encore que nous. Et c’est ici que Jésus fait le vide, se sépare de la foule. Pour entrer dans cette attitude, il faut quitter le tumulte et la bousculade. Pas de slogans, pas de formules toutes faites, mais un retour à soi et à son amour pour envisager les choses et les situations comme elles sont, la personne -l’enfant chéri- comme elle est.

     Les voilà qui arrivent à la maison du pauvre père. On ne rentre en soi, dans sa maison, qu’une fois écartée la foule exaltée ou vibrante. Et là sont le tumulte, [thorubos], la clameur confuse et le trouble. Affronter cela en rentrant chez soi, en rentrant en soi. Cela aussi il va falloir l’écarter. Et ce n’est pas seulement ce tumulte, c’est encore « celles qui pleurent et celles qui poussent des allalas« . Qui ne connaît ces cris poussés au Moyen-Orient à l’occasion d’un deuil, ces cris stridents et entêtants. Dans la maison, il y a aussi cela, un cri jeté et lancinant, un sanglot permanent, devant le malheur promis. Envie de pleurer, envie de hurler. Mon enfant. Tout cela aussi, il va falloir le mettre dehors, et même le jeter dehors avec énergie -et il en faut pour dépasser cela. Et comment faire ? La question du pourquoi d’abord : « Pourquoi vous agiter et pleurer ? » Se dire le pourquoi. Se dire que c’est à cause de l’amour. Se dire aussi les autres raisons, le trouble et l’ombre jetés sur notre propre vie, sur nos espérances. Se dire tout ce qui se passe en nous, tout ce qui remue. C’est en mettant des mots sur nos sentiments qu’on les dépasse. On ne les élimine pas, c’est impossible : mais on peut les pousser de côté, on peut passer. On peut ne pas s’arrêter à soi -car c’est cela, le trouble et les pleurs- mais aller jusqu’à celle qu’on aime, à la toucher. Et puis une affirmation : « L’enfant n’est pas morte mais dort. » : ce mot est d’abord un écran de fumée, qui prépare la défense que Jésus fera aux parents de raconter quoi que ce soit. Pour ceux qui ne restent pas, il faudra malgré leurs moqueries du moments se rendre à l’évidence : il avait raison, elle n’était pas morte puisque nous la voyons à nouveau vivante. Et nul ne saura le drame vrai, non plus que la merveille indicible. Mais il y a aussi comme une profession de foi de Jésus : cet enfant que tu aimes, tout n’est pas mort en lui ou en elle. Il y a toujours la vie qui sommeille, il faut juste la réveiller. C’est un autre point de vue sur cet enfant chéri qui nous cause tant de souci , de trouble, de cri intérieur. La vie sommeille. Regarde-là. Regarde la vie en elle. Cherche la vie en elle, cherche ce qui est là, crois-y aussi.

     Et puis les moments décisifs, après toutes ces traversées : « il pénètre où était l’enfant« . Pas tout seul : avec le père et la mère, et ceux qui l’accompagnent. C’est un chemin ultime qu’on ne peut faire seul. Et prier Jésus ne veut pas dire le laisser faire seul : il faut pénétrer avec lui, impossible de rester en arrière. Entrer dans le cœur, dans ce lieu où est l’enfant. Où était l’enfant : car le drame fait qu’il ne se trouve plus là, ou plus de la même manière. Il échappe. « Et tenant la main de l’enfant il lui dit : talitha koum, ce qui est en traduisant : jeune fille, je te le dis, éveille-toi. » Prendre la main, c’est toucher, c’est aussi conduire. C’est montrer qu’on est avec. Un geste tout simple de solidarité indéfectible. Je marche avec toi, où que tu ailles. Et il l’appelle d’un terme familier, pas le mot de « fille » employé  par les annonciateurs de mauvaise nouvelle, pas non plus le mot de tendresse de « petite fille » employé par le père, un autre encore, qui dit la familiarité, la proximité, la complicité. D’un mot, il s’est mis à son niveau, à sa hauteur. Ce qui compte, c’est qu’elle sache qu’on est à sa hauteur, à sa portée. Avec elle, décidément. Et plus précisément encore : je te le dis ou « c’est à toi que je parle » : une parole juste pour elle, du cœur au cœur.  Et cette parole, [égéïré]. [Egéïrô], c’est s’éveiller, c’est aussi, être éveillé, être vigilant, c’est encore se lever. Parole de confiance communiquée : en toi dors ceci, ou cela. Je l’ai vu, je te le dis. Et j’appelle en toi cette dimension à l’éveil ou au réveil. Et c’est toi tout entière qui peut te lever, qui peut te relever. Il ne sauve pas en la faisant lever de la force de sa main. Il lui prend sa main pour lui donner confiance, et c’est elle qui va faire, c’est elle qui va se réveiller et se lever c’est elle qui va « se sauver ». Là est la foi mise en elle. La est la foi dont ont besoin les jeunes et les enfants.

     « Et aussitôt« , l’effet est immédiat, « se lève la jeune fille et elle marche; elle avait en effet douze ans. » petite précision : c’est une jeune, elle avait déjà appris à marcher, et c’est pourquoi elle peut le faire et même elle doit le faire. Elle est rendue à toutes ses facultés, elle n’a rien perdu. Elle n’a pas non plus acquis des « super-pouvoirs », elle est rendue à elle-même. « Et aussitôt ils sont extasiés d’une grande extase. » C’est la stupeur, mais pas la peur, non : c’est l’extase, c’est-à-dire la sortie de soi vers l’autre. Leur émerveillement n’est pas de ceux qui renvoient à soi : ils sont entraînés vers elle. Pas de reproche, pas de retrait, rien qui commence par « re-« . On ne recommence rien, c’est nouveau. Il faut sortir vers la nouvelle fillette, vers le nouvel enfant. « Et il leur recommande beaucoup de ne faire savoir cela à personne« , ça, c’est pour préserver son secret, « et il dit qu’il lui soit donné à manger. » Ça, c’est pour rétablir entièrement les relations, les fonctions de chacun. Les parents restent parents, ils ont toujours leur service à assurer, la croissance n’est pas finie, la vie doit toujours être  soutenue…

Dimanche 24 juin : s’ouvrir au don de Dieu.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Calendrier oblige, nous voilà transportés au début de l’évangile de s. Luc pour la naissance de Jean-Baptiste. Nous n’aurons donc pas, dans l’évangile de Marc,  l’embarquement de Jésus et la tempête sur la mer, son arrivée dans la Décapole, en terre étrangère, sa rencontre avec le possédé qu’il rend à  lui même et son départ forcé par les habitants du lieu. Il y avait pourtant une belle actualité pour tout cela : nous connaissons nous aussi le récit des ces étrangers qui arrivent par la mer et sont eux aussi rejetés : je livre tout de même à la méditation de chacun le thème de Jésus, passager de l’Aquarius…

     Mais nous voici donc, et pour aujourd’hui seulement, au début de l’évangile de s.Luc, dans ce que l’on appelle les « évangiles de l’enfance » : ce sont des récits rédigés après coup, chez Matthieu et Luc seulement, et qui mêlent dès l’enfance les principaux thèmes de chacun de ces auteurs, tout en suggérant des réponses (d’ailleurs opposées !) aux questions posées par les origines nazaréenne et béthléemite de Jésus. Chez Luc, il y a deux récits d’enfance entremêlés, celui de Jean-Baptiste et celui de Jésus : on commence par l’annonciation à Zacharie, suivie de l’annonciation à Marie; puis viennent la visitation de Marie à Elizabeth, femme de Zacharie, et son cantique (Luc s’inspire beaucoup des récits anciens de la Bible), ainsi que le récit de la naissance de Jean-Baptiste et son cantique. Enfin (et Jean-Baptiste disparaît), la naissance de Jésus, la visite des bergers, sa circoncision, sa présentation au temple et son cantique, et pour finir son recouvrement au temple. Les débuts solennels du ministère de Jésus commenceront par la longue description du ministère du Baptiste. Pourquoi un tel entremêlement ? Jean-Baptiste est pour Luc une sorte de faire-valoir. Il est une ombre chinoise, un personnage en contrejour qui révèle la source de lumière placée derrière lui. Autrement dit, il faudrait systématiquement lire ce qui concerne le Baptiste sans jamais le dissocier des parallèles faits avec Jésus, et avant tout pour mieux saisir ce qui nous est dit de ce dernier.

      Le texte qui nous est donné aujourd’hui est néanmoins mis pour lui-même, donc sans parallèle, et son cantique (pourtant en plein milieu) lui est ôté. Que nous reste-t-il ? D’abord l’énoncé de la naissance de Jean, puis le récit de sa circoncision / nomination, enfin une conclusion / ouverture sur le ministère de Jean. Prenons ces choses dans l’ordre.

     « Or pour Elizabeth s’accomplit le temps de son enfantement et elle met au monde un fils. » Le verbe [plèroô] dit à la fois être complet et s’achever. C’est tout le temps qu’il faut pour [tiktô], mettre au monde, devenir mère. Le temps s’achève, il y a une étape. Ce n’est plus le temps de porter en secret, d’œuvrer dans le mystère de son propre corps, mais le temps de livrer au monde, le temps aussi de lancer dans une vie autonome. Pour Jésus, les mots sont presque les mêmes, mais bien plus développés, avec la précision aussi que le fils est cette fois « le premier né« , sans qu’il soit précisé de qui -de sorte évidemment que toute interprétation reste ouverte ! Nous avons traduit [génnaô] par « mettre au monde« , quand le mot signifie plus directement engendrer, enfanter, produire, faire naître, mais aussi développer et faire croître : il y a vraiment un changement dans le temps avec la naissance, le temps devient celui de la croissance désormais visible. Cela dit, vraiment rien d’exceptionnel dans cette naissance : ce pourrait être celle de n’importe laquelle ou n’importe lequel d’entre nous !

     Si pour Jésus la naissance est suivie de la visite des bergers du voisinage, avertis par des messagers célestes, celle de Jean est aussi suivie de la visite des voisins : « Et ils entendirent, ses voisins et ses parents-proches, que le seigneur rendait grande sa compassion sur elle et ils se réjouissent avec elle. » Là encore, rien de bien spécial. La mise en valeur en début de phrase du verbe « entendre » fait peut-être allusion au fait que Jean sera justement celui qui se fait entendre, depuis le désert où il vit. Mais en soi, ni le « bruit » que fait un bébé, ni la nouvelle que constitue son arrivée, ne sont exceptionnels. On constate seulement que manqueront pour Jésus, et les voisins (puisqu’ils seront, d’après Luc, en dehors de leur résidence habituelle), et les proches parents. Mais ce que ces derniers « entendent« , c’est aussi que « le seigneur rendait grande sa compassion sur elle« , il « maximisait » sa compassion ou sa pitié. Cela renvoie aux tout premiers versets de l’évangile de Luc, où il est précisé à la fois la grande droiture de vie du couple et la stérilité d’Elisabeth, choses qui dans les catégories bibliques sont quasiment antinomiques. Il y a dans la naissance de Jean un aspect de réparation, qui met l’accent sur un nouvel aspect de la naissance, à savoir sur ce que l’enfant apporte  à ses parents, et tous ceux qui sont parents sont appelés ici à se remémorer cela, à rappeler en leur cœur ce que telle ou telle naissance leur a apporté, a construit en eux.

     Deuxième temps, celui de la circoncision / nomination de l’enfant. Pour Jésus, c’est l’occasion de dire son nom pour la première fois, en précisant que ce nom est celui qui avait été donné par l’ange au moment de l’Annonciation : cette dénomination se fait tout naturellement et sans heurt. Mais pour le Baptiste, ce n’est pas tout-à-fait la même chose. Le nom de « Jean » a aussi été spécifié par l’ange à Zacharie, un nom qui signifie en hébreu « Dieu fait grâce », « Dieu donne ». Pourtant, l’incrédulité de Zacharie a été punie d’aphasie : il est sorti muet du temple et, s’il a pu faire comprendre par gestes certaines choses, on ne voit pas qu’il ait pu faire comprendre un nom. « Et il arrive au huitième jour qu’ils viennent circoncire l’enfant et ils l’appellent d’après le nom de son père : Zacharie« . Ce « ils« , désigne à n’en pas douter les fameux « voisins et parents proches » qui ont participé à la joie du vieux couple. On peut même préciser sans trop de risque d’erreur qu’il s’agit de la parenté du côté de Zacharie : c’est le privilège du père de nommer l’enfant (sans doute une forme d’acceptation et de reconnaissance de l’enfant) dans cette culture, et son mutisme est sans doute pallié par les siens. Ils viennent pour la cérémonie de la circoncision, qui est une entrée dans le peuple de l’alliance : la circoncision est en effet le signe donné par Dieu à Abraham pour marquer dans le peuple l’acceptation de l’alliance donnée par Dieu. Le paradoxe, connu du seul lecteur et du muet Zacharie, est qu’avec ce signe de l’acceptation de l’alliance et de la promesse divines va être donné le nom de celui qui, précisément, n’a pas accepté la promesse faite avec l’annonce de la naissance !

     « Et intervenant sa mère dit : non, mais il sera appelé Jean ! Et ils lui disent que « personne qui soit de ta parenté n’est appelé de ce nom ». Voilà une merveille : la femme , la mère en l’occurence, a droit à la parole. Du moins, elle la prend. Il faut dire qu’elle vient d’enfanter un prophète, du moins le lecteur et l’auteur le savent-ils, et l’auteur qui a déjà fait tressaillir la mère enceinte au mouvement de l’enfant-prophète la fait maintenant parler. Et elle réclame pour lui précisément le nom que l’ange avait donné. D’où le sait-elle ? Pas du muet Zacharie. Elle ne peut le savoir que de son expérience, et elle veut qu’il porte le nom de cette expérience. Zacharie signifie « Yah s’est souvenu » : les deux noms sont donc théophores, ce n’est pas cela la question. Mais d’une part, lui donner selon la tradition le nom de son père, c’est laisser croire qu’il est né comme tous les autres, sans rien de particulier, d’autre part, mettre l’accent sur le don plutôt que sur le souvenir, c’est confesser une action particulière de Dieu, une action qui ne fait pas nombre, qui reste à part. Elisabeth sait sa stérilité, et si elle ne voulait pas en parler auparavant (au point de maintenir le secret sur sa grossesse tant qu’elle l’a pu), elle est prête désormais à la clamer pour montrer par contraste la grandeur des actions de Dieu dans sa vie. Dans le même mouvement, pourtant, elle dit déjà sa future mission -peut-être est-ce là aussi  le fruit de son expérience de cet enfant qui a dansé le sirtaki dans son ventre à l’approche de Marie tout juste enceinte. Elle ne dit pas « je l’appelle« , ni même « appelons-le« , mais bien « il sera appelé Don-de-Dieu« . Passif divin ( = c’est Dieu qui l’appellera ainsi) ? Prémonition de ce qu’il sera pour la foule des gens qui viendront le trouver ? Elisabeth prophétise à son tour.

     L’entourage, surpris, cherche la caution du père. « Ils firent alors signe à son père, comment il voulait l’appeler. Et demandant une tablette il écrivit ces paroles : Jean est son nom. Et ils s’émerveillaient tous.« . Au muet, on parle par signes. Comment se faire comprendre ? Il demande une tablette pour écrire, et ce qu’il écrit concorde parfaitement avec le souhait de sa femme. Mais sans doute pour d’autres raisons : son message n’est pas qu’il « sera appelé« , comme le dit Elisabeth, mais bien que son nom « est« . Zacharie admet, reconnaît, que le nom lui a déjà été donné. Et il y consent. Du coup tous s’étonnent. [thaoumadzô], c’est s’étonner, admirer, vénérer, honorer. C’est l’attitude de suspension par laquelle on s’ouvre à une nouveauté, à une grandeur nouvelle. Cette ouverture de tous dans l’admiration s’étend à Zacharie lui-même : « Or sa bouche s’ouvrit à l’instant même, et de même sa langue, et il parlait en bénissant le dieu. » [anoïgô], c’est ouvrir une porte, retirer le verrou d’une porte, retirer un couvercle, décacheter un sceau, et par voie de conséquence découvrir, révéler. Voilà ce qui se passe pour la bouche et la langue de Zacharie, en repassant de l’incrédulité à la foi.

     « Et il advint sur tous une crainte, à tous leurs voisins, et dans la totalité du haut-pays de la Judée on se transmettait toutes ces choses, et tous ceux qui les entendaient les mettaient dans leur cœur en disant : « que croyez-vous que sera cet enfant ? » Ça la main du seigneur était avec lui. Dernière étape, la nouvelle, la bonne nouvelle, se répand partout, du moins dans toute la Judée, pays de montagne. On se raconte ces choses, elles vont de bouche à oreille, et traversent le pays (ce que laisse entendre le verbe [dialaléô]. Et ces évènements sont transformants, on les « met dans son cœur » en les entendant. Cette expression, Luc la réemploiera deux fois pour la seule mère de Jésus, mais ici, elle désigne ce qui arrive à tous. Comme quoi, là encore, le Baptiste est précurseur : il préparera les cœurs, afin qu’ils soient en état de recevoir comme au départ Marie seule est en état de recevoir.  Et cette réception est accompagnée d’une question sur la suite. C’est beau, cet étonnement maintenu par un questionnement ! Comme quoi, la foi est aussi nourrie de questions. Et une absence de question peut-être une fermeture du cœur.

     Finalement, tout cela est une histoire de porte et de passage. L’enfant passe du ventre de sa mère à ce jour, la mère passe du silence de la honte à la confession de foi, le père passe de l’interdiction de la parole à la bénédiction, les foules passent de l’habitude à l’étonnement, la Judée tout entière passe de la tranquillité à l’intranquilité et au questionnement. Que de portes franchies dans une seule naissance ! Et nous, quelles portes franchissons-nous ?

Version 2

Dimanche 17 juin : laisser la vie grandir.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le texte de dimanche dernier nous permettait d’atteindre à la section sur les paraboles. Comme souvent hélas, et malgré la brièveté de l’évangile de Marc, cette section ne nous est même pas donnée entière, mais amputée pratiquement des deux tiers !!! C’est bien dommageable, car cette section est construite avec une belle forme en inclusion, un effet miroir qui permet de repérer un cœur, un message central, et aussi de mieux comprendre les parties par leur mise en regard deux à deux.

     Pour ceux qui auraient la bienheureuse curiosité de lire en son entier la section sur les paraboles, c’est-à-dire le chapitre quatre jusqu’au verset trente-quatre (Mc.4), en voici la construction : D’abord (1) une introduction qui situe l’orateur et ses interlocuteurs dans un contexte, notamment de lieu (vv.1-2). Puis (2) vient la parabole du Semeur (vv.3-9), qui est une parabole sur les paraboles, autrement dit la porte d’entrée nécessaire pour les aborder. Suit (3) un développement sur le pourquoi des paraboles, mettant ce type de parole face à l’incrédulité (vv.10-12), puis (4) une explication de la parabole du Semeur (vv.13-20), qui se trouve être le cœur du chapitre. Il y a encore (3′), en parallèle avec le développement sur le pourquoi des paraboles, deux paroles sur la manifestation de ce qui est secret et la manière d’écouter (vv.21-25). Puis (2′), en parallèle avec la parabole du Semeur, celles du Paysan en attente et du Grain de Sénevé (vv.26-31). Enfin, (1′) une conclusion (vv.33-34). On voit qu’en effet, la construction littéraire est bien agencée et équilibrée, parfaitement réfléchie. Pour ceux que cela troublerait, je rappelle que la répartition des textes en chapitres date du XIII° siècle, et celle des chapitres en versets du XVI° : il n’y a donc pas à s’inquiéter lorsque l’unité littéraire d’une partie du texte ne correspond pas à ces repères, qui ne sont absolument pas d’origine et n’ont d’autre but que de rendre facile le recours à un passage.

     Venons-en donc, après cette lourde et pénible introduction, à notre passage d’aujourd’hui. Deux paraboles, deux pour répondre à une : celle du Semeur. Mais je ne m’occuperai que d’une, ce sera déjà bien assez. Rappelons que la parabole du Semeur développe l’image d’un homme qui sème du grain en abondance et sans regarder à la qualité du terrain, et développe aussi le devenir de son grain en fonction de ces diverses qualités de terrain. La première parabole en regard est celle du Paysan en attente. « Et il disait : Ainsi est le règne de Dieu : comme un homme qui jette la semence sur la terre. » Il s’agit toujours de chercher des comparaisons. Comparer, c’est un mode commode et spontané d’apprentissage. C’est une opération mentale que l’esprit humain accomplit assez facilement, un rapprochement entre deux réalités pour mettre en évidence des ressemblances et des différences. Mais ici, une réalité observable est rapprochée d’une autre qui ne l’est pas du tout, le [basiléïa tou théou] ! Le rapprochement a alors un but d’enseignement, il permet d’ouvrir l’esprit à une réalité difficile à définir autrement que par un langage figuré. Mais il y a alors une condition, pour que la comparaison soit parlante : c’est que les deux termes de la comparaison n’aient aucun rapport réel. Ainsi fonctionnent les poètes, ou bien parfois les philosophes…

     Ici, on parle d’une part du [basiléïa tou théou], « la royauté ou le règne ou le royaume du dieu« . Les trois traductions sont possibles, le grec [basiléïa] étant, comme le latin regnum, le seul terme à recouvrir ces trois sens qui, en français comme en hébreu d’ailleurs, sont distincts. La royauté, c’est une fonction ou un caractère; le règne, c’est une action, l’exercice de ladite fonction ou dudit caractère; le royaume enfin, c’est le domaine sur lequel s’exerce cette action. Comment le traduire ici ? Dans l’autre terme, d’autre part, nous avons un personnage : un homme (mis en regard du dieu : on ne peut pas faire plus distancié !), et nous avons son action : il jette la semence sur la terre. Il y a bien une référence au lieu de cette action, mais elle semble seconde, la traduction par « règne » apparaît donc en effet préférable. Et la comparaison vise à nous faire comprendre la manière dont le dieu exerce sa royauté, son caractère gouvernant. L’action est celle de [ballô] : lancer, jeter, jeter à terre, renverser, faire tomber, jeter de côté; le mot peut aussi signifier frapper à distance. On a donc l’idée d’une action très dynamique ou quelque chose est éloigné de soi avec force, plutôt vers le bas, et éventuellement avec des effets destructeurs. Ce qui est ainsi lancé, c’est le [sporos] : il s’agit d’abord de l’ensemencement lui-même, mais aussi de la semence, voire du rejeton, de l’enfant. L’action est bien celle des semailles. Pour des oreilles grecques et chrétiennes, il y a un écho immédiat du mot choisi : le dieu a envoyé son enfant ! En tous cas pour le lecteur, qui a normalement lu la parabole du Semeur qui précède, la semence c’est la parole. Ces semailles sont accomplies [épi tès guès], sur la terre, « sur » s’opposant ici à « sous », mais pouvant signifier « dans » ou « en » (comme on dirait « en Espagne »). L’action par laquelle le dieu exerce son action de gouvernance est comparée à l’action par laquelle un homme ensemence. Le rappel de la parabole du Semeur est évident.

     Ici, la comparaison avec les semailles m’évoque le temps long (incluant la préparation, la détermination du moment optimal, la durée même de l’ensemencement…), elle m’évoque aussi l’action décisive sur laquelle on ne peut revenir, et qui détermine toute la suite (c’est-à-dire : s’il y aura suite ou pas !), elle m’évoque encore la vie, avec ce qu’elle a d’inchoatif mais aussi de contenu riche d’avenir et de promesse, elle m’évoque enfin l’abondance et la profusion, la gratuité sans limite du don initial. Il y a sûrement bien d’autres aspects : les cultivateurs seraient ici particulièrement les bienvenus pour ouvrir nos esprits aux dimensions de cette action !  (rubrique « Commentaire », en haut à gauche !). Mais je me dis qu’il y a là un repère pour évaluer nos propres actions, pour les jauger à la mesure du « règne » : s’inscrivent-elles ou non dans celui-ci ? Car tous ces aspects évoqués, sous-jacents, sont sans doute communs. Et le disciple qui écoute cette comparaison, l’écoute pour mieux être disciple : c’est le sens des paraboles et le cœur de cette section. Alors ou en suis-je de mes actions importantes, de celles qui prennent une vraie place dans ma vie et dans celle de ceux qui m’entourent ? Ont elles chacune de ces dimensions déjà énoncées ?

hb_19.164

     Surprise : alors que nous étions sur une piste a priori semblable à la parabole du Semeur, en en reprenant le thème, voilà que la suite engage une autre piste, une autre dimension. Cet homme, « et qu’il dorme ou qu’il se lève, nuit et jour, et la semence germe et grandit comme lui ne sait pas. » Les deux « et » ([kaï]) ne sont pas très français, on gagne à les supprimer à la lecture. Je les ai pourtant mis parce qu’ils forment un balancement dans la phrase, ils jouent comme des tirets avec retour à la ligne et constituent une mise en parallèle de deux termes : d’un côté, l’homme, de l’autre la semence. L’homme de son côté dort : [kathéoudô], c’est se coucher pour dormir, d’où aussi dormir et être inactif, ou bien il se lève : [éguéïrô], au moyen comme ici, s’est s’éveiller de son sommeil et par suite être éveillé, être vigilant, se lever. Ce sont les deux moments limites, les deux changements qui sont pointés, les deux passages : celui de l’action à l’inaction (ou son contraire), celui de l’inattention à l’attention (ou son contraire). L’homme vit d’alternances et de passages, il n’est pas constamment actif, constamment présent. Comme le cosmos lui-même, où alternent jour et nuit. Mais jour et nuit sont posés après : il y a des gens qui se lèvent pour la nuit, il y en a qui se couchent avec le jour. Qu’importe, il y a toujours des alternances, et nul ne peut survivre longtemps s’il ne s’éveille ou ne se couche à un moment ou à un autre : ces alternances sont une dimension essentielle de la vie.  La semence, de son côté, germe : [blastéô], c’est germer, pousser, croître. Le [blastos], c’est la germination, le germe, la jeune pousse. On comprend qu’il s’agit dans ce verbe d’une action d’éclosion. Egalement, la semence grandit : [mèkunô], au moyen comme ici, c’est se dresser hauts’élever. L’action est distincte de la première, et, sauf erreur, elle en est distincte dans le temps. Il me semble que la germination se joue plutôt avant l’hiver, et la pousse après. Ainsi, l’action propre à la semence n’est pas forcément absolument continue. Elle n’est pas cependant alternée comme l’action précédente, elle connaît éventuellement des ralentissements et des accélérations, pas tout-à-fait d’alternance. Mais ce qui frappe avant tout, dans cette mise en parallèle, c’est l’indépendance. La croissance de la semence est une croissance propre, qui vient d’elle-même avant tout. L’homme est là ou il n’est pas là, il agit ou il n’agit pas : elle, cependant, grandit. Et « il ne sait comment » ou « il ne sait à quel point« . Pour l’homme qui a pourtant semé, la vie à l’œuvre reste un mystère qui lui échappe.

     Est-ce à dire que l’homme ignore comment le règne de Dieu grandit ? Bien sûr, on peut dire cela, mais il me semble que c’est opérer un glissement, peut-être assez naturel devant ce qui est peut-être plus redoutable à affirmer, mais qui est pourtant plus logique dans le système de comparaison où nous sommes entrés. Peut-être faut-il aller jusqu’à dire : comme l’homme ignore l’œuvre de la vie dans la semence qu’il a pourtant semée, de même l’action du dieu une fois lancée lui échappe à lui-même. Ce n’est pas impuissance, au contraire : c’est un choix. L’action initiale est large et longue, décisive, vitale, gratuite, abondante. Mais justement, c’est la vie qui est donnée, et pour être la vie, elle doit avoir sa vie propre, son dynamisme propre. La merveille de l’action divine, c’est de poser une réalité autonome. Ainsi déjà de l’œuvre créatrice, posée comme un dynamisme d’évolution où la vie est apparue et où cette vie même s’est développée selon ses lois propres. De même, le règne. Et là aussi, le disciple peut se poser de nouvelles questions : dans mon action, à quel point sais-je laisser les choses suivre leur cours ? A quel point suis-je capable de laisser la vie que j’essaye de semer se développer chez d’autres selon des dynamismes qui ne m’appartiennent plus ? Car vouloir contrôler, c’est, à terme sans doute, tuer. Le poète disait joliment : « Dieu crée le monde comme la mer crée la plage : en se retirant. »

     Et c’est cette autonomie qui est soulignée aussitôt : « D’elle-même, la terre porte fruit, d’abord herbe, puis épi, puis plein de blé dans l’épi. » « D’elle-même« , [aoutomatè] : on a envie de traduire -ou plutôt de ne pas traduire- « automatiquement » ! C’est « de son propre mouvement« , « de sa propre impulsion« , « spontanément« .  La spontanéité, c’est le caractère décisif de la vie. Ici, le jaillissement vient de la terre, [guè]; c’est elle qui porte-fruit, littéralement. Là où la semence est tombée, elle rencontre ce qui lui donne vie et la fait fructifier. Ce n’est pas le moins mystérieux. Le royaume, donc le domaine sur lequel le règne s’exerce, n’est pas abstrait. Le règne intègre la terre sur laquelle tombent les semailles. Il n’y a pas que ce qui tombe d’en-haut dans ce règne, il y a aussi les ressources d’en-bas, de la première création. Les dynamismes internes à tous les êtres sont susceptibles d’être rencontrés par la semence qui tombe : c’est une parole d’un optimisme extraordinaire. Rien, rien, n’est perdu, laissé, abandonné. Tout ce qui est dans la vie de chacun peut nourrir le dynamisme du règne, d’une manière que le dieu lui-même admire, « comme il ne sait pas« . Nul n’a à désespérer de rien ni de personne. Quel encouragement ! Quel espoir !

     Et ce « porter-fruit » est progressif, d’abord [khortone] : il s’agit d’abord d’une cour enceinte d’arbres ou de haies, mais aussi d’herbe, et plus particulièrement de fourrage vert, de foin, de plante alimentaire,  de pâture d’animaux : ce n’est qu’une première étape, mais dès la première étape la semence sert la vie et la nourriture. Celle des animaux, plutôt : d’où la vigilance des hommes s’ils veulent en arriver à leur propre nourriture ! Deuxième étape, [stakhus] : c’est l’épi, et spécialement l’épi de blé. Etape nouvelle et décisive, car ce n’est plus seulement la nourriture qui est ici proposée, c’est aussi le renouvellement, la reproduction. La semence assure la perpétuation d’elle-même et de ses fonctions. Troisième étape, [plèrès sîtone én tô stakhûï] : [plèrès], c’est la plénitude, c’est le fait d’être rempli, complet, accompli, rassasié. Et [sitos], c’est le blé, mais aussi la farinele pain et même la nourriture (mais par distinction d’avec la viande). Cela peut même désigner la pension alimentaire ! On voit une nouvelle étape, celle de la vie et de l’activité humaine entièrement supportées, assurées. C’est le moment où la vie de la semence qui grandit, rejoint celle de l’homme et de ses alternances. La croissance de la vie dans ce qu’elle a de spontané s’étend dans ses effets, dans l’extension de ceux-ci, de plus en plus larges et universels. Ainsi aussi de l’action du dieu à travers ce qu’il suscite par sa parole dans chacun des êtres qui habitent ce monde. Comme il est grand d’enseigner aux hommes à écouter et accueillir la parole des autres ou d’un texte, à former leur propre parole et pensée, à traduire en paroles ce qui vient de leurs profondeurs (sentiments, pensées, convictions, questions…), à exprimer aussi largement que possible ce qu’ils ont mûri…

     Mais il y a une nouvelle étape, et c’est au terme. « Mais quand se livre le fruit, aussitôt il envoie la faucille, parce qu’est livrée la moisson. » Il y a un temps, qui lui est propre, où le fruit « se livre« . C’est la limite de ce temps du retrait et de l’admiration attentive. S’il se livre, il faut être là pour le recueillir, et alors l’acteur redevient actif. Aussitôt il envoie le [drépanone], la fauxla faucille, la serpe, la serpette, mais aussi le sabre recourbé comme un cimetère. L’instrument est celui qui coupe pour engranger. Si l’on va au-delà, tout est perdu, on ne peut plus ni nourrir ni ré-ensemencer. C’est une nouvelle action décisive. La raison ? [thérismos], c’est la moisson, le temps de la moisson, le champ de blé (on pense au mois républicain de thermidor). Ce « temps de la moisson » est accompli. [paristèmi], c’est se placer à côté : s’avancer, s’approcher de, se tenir à côté pour aider ou protéger, passer du côté dec’est aussi être mis dans une disposition d’esprit, ou tenir bon, ou encore être hors de soi. Mais la première famille de sens suffit : il est temps pour le champ de blé de « passer du côté de » celui qui le regarde et s’en occupe. Toute l’action vise à cela : à faire évoluer la semence à partir des dynamismes puisés dans la terre et sous le soleil du ciel jusqu’à passer du côté de celui qui a lancé l’action initiale, qui a jeté la semence. Passer à lui, passer en lui.

Dimanche 10 juin : Prendre parti.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous avions commencé une lecture de l’évangile selon s.Marc, qui nous avait emmené au terme de sa deuxième partie : un aperçu de l’activité de Jésus. Nous voilà maintenant transportés dans la quatrième partie de ce témoignage, où Jésus enseigne et guérit, et plus particulièrement dans le premier temps de celle-ci, relatif au refus ou à l’acceptation de Jésus, un temps que l’on pourrait intituler « L’heure des choix ». Marc commence par des guérisons et des exorcismes, évoqués plus que vraiment narrés avec tout le pittoresque dont Marc est capable : c’est un sommaire, un contexte. Puis, Jésus fait les Douze : c’est lui qui les choisit, et qui les institue. Et ensuite arrive le passage qui nous est donné aujourd’hui dans son entier : une controverse sur les exorcismes. Suivra immédiatement la section sur les paraboles.

     La section d’aujourd’hui, donc, est construite comme un triptyque, une construction littéraire qu’affectionne Marc. Au centre, la fameuse controverse sur le royaume divisé. Et autour, deux volets où sont mis face à face la famille de Jésus et ceux qui l’écoutent. Nous restons manifestement et fondamentalement sur une question de choix : Jésus a fait ses choix (celui de son ministère : guérir et chasser les démons; celui de ses acolytes : les Douze). Maintenant, c’est aux autres de faire leurs choix en présence de ce qu’il fait, de ce qu’il dit. Il y a ceux qui font le choix de le rejeter, et c’est la controverse centrale; il y a ceux qui l’ont choisi,  il y a ceux qui pensent qu’il n’ont rien à choisir, et ce sont les deux volets extérieurs du triptyque. Commençons donc par le volet central, comme on fait naturellement face à ce genre d’œuvre.

Perugino, Baptême du Christ (détail)

     Et d’abord, le « pavé dans la mare » jeté par les [grammatéïs], les savants versés dans la science des Ecritures, ou scribes, « ceux qui étaient descendus de Jérusalem« . Que disent-ils ? « Ils disaient que Béelzéboul [l’] a et que dans le chef des démons il chasse les démons. » Qu’est-ce donc que ce Béelzéboul ? Le nom est probablement une déformation populaire de Baal-Zebub, déformation de dérision puisqu’elle signifie littéralement « Baal du fumier ». Ce n’est pas la dernière déformation d’ailleurs : en Occident, on parviendra à Belzébuth. Le Baal, c’est le seigneur, le maître, le mari : c’est le nom que les Cananéens donnaient à leurs divinités. En se construisant, le yahvisme va peu à peu écarter ce nom comme indiquant ce dont il faut distinguer Yahvé. Que veulent donc dire les scribes ? Ils ont constaté, comme tous, les exorcismes de Jésus, leur redoutable et incontestable efficacité. Mais d’où lui vient cette puissance ? Et eux de répondre que cette puissance vient justement du chef, de l’ [arkhontos] des [daïmôn]. [arkhontos], c’est celui qui va en tête, celui va en premier, le chef. Le [daïmôn], on s’en souvient, c’est un dieu, une divinité, un esprit, l’âme d’un mort, voire même le destin ou le sort. L’accusation est donc forte : oui Jésus chasse des puissances oppressives qui restreignent ou entravent la liberté des personnes, mais c’est précisément parce qu’il est l’agent de la puissance même qui commande les autres. Il secoue et bouleverse tout, mais attention : il est pire. Les scribes n’aiment pas ce qui dérange, ce qui est nouveau, ce qui bouleverse l’ordre établi. Et tant pis s’il y a des gens qui souffrent ou sont malheureux : c’est comme ça….

     Jésus leur répond par un raisonnement a priori, qui montre toute l’absurdité de leur assertion, et dénonce de même coup le choix qu’ils font de ne pas le reconnaître pour ce qu’il est : « Comment peut satan chasser satan ? Et si un royaume en lui-même est divisé, un tel royaume ne peut pas persister; et si un domaine en lui-même est divisé, un tel domaine ne pourra pas persister. Et si satan s’est monté contre lui-même et s’est divisé, il ne peut persister mais touche à sa fin. » Jésus change de nom, il nomme satan, c’est-à-dire l’accusateur, ou l’adversaire. Ce n’est plus un nom folklorique, c’est clairement une mise à distance et même une opposition. Jésus affronte un adversaire, qui est un accusateur. Et ceux qui viennent de lui porter la contradiction ce sont mis eux-mêmes en position d’adversaires et d’accusateurs. A demi-mot, il leur renvoie l’ascenseur : vous me dites l’agent du prince des démons, mais c’est vous qui êtes, sans vous en rendre compte, les alliés de l’adversaire et de l’accusateur. Le raisonnement par l’absurde est lumineux : aucun royaume, aucun domaine (l'[oïkos], c’est le lieu qui est sous la domination d’un maître à l’échelle domestique, privée) ne pourrait durer dans le temps, garder la moindre solidité, si son propre maître en chasse ceux qui le servent ! L’insistance est sur la division : [méridzô], c’est partager, diviser, fractionner. Jésus revendique de ne jamais faire œuvre de division. Et suggère aussi que toute œuvre qui divise n’est pas sienne, et ne peut aller dans son sens. Chaque fois qu’on veut se distinguer de « ceux-là », chaque fois qu’on enferme des personnes sous des étiquettes, chaque fois qu’on fait des catégories de personnes, on divise.

     Donc, Jésus n’est pas un « mauvais esprit » agissant chez les mauvais esprits. Mais alors comment interpréter son action, celle qu’ont néanmoins reconnue les scribes ? Lui-même l’interprète : « Mais personne ne peut, entrant dans le domaine du fort, détruire tous ses moyens, s’il n’a d’abord attaché le fort, et alors il  détruira son domaine. » Le « fort« , [iskhuros], c’est justement l’adversaire. Et qui veut se montrer « fort » prend le risque de jouer dans le même camp !! Combien il nous est demandé d’être attentifs, lorsque nous voulons « aider », « protéger », « faire quelque chose »… C’est une grande tentation, d’être fort : avec d’excellentes intentions, on risque surtout… d’écraser les plus faibles ! Le but, au contraire, c’est de détruire la force de l’adversaire, c’est qu’il n’ait plus puissance sur quiconque, c’est qu’il ne domine plus, qu’il n’ait plus de « domaine« . [diarpadzô], c’est détruire ou ravager, ou encore piller. C’est l’œuvre d’une guerre dans ce qu’elle a de sauvage et qui affaiblit durablement ou définitivement l’adversaire. Ce qu’il faut détruire, c’est la domination même, c’est aussi « tous les moyens » de celle-ci : [skéouos] désigne tout objet d’équipement : meuble, outil, instrument, arme, agrès, harnais… En parlant d’une armée  (et non d’un seul homme, il est vrai), le mot au pluriel (ce qui est notre cas) désigne tout l’équipement, des hommes comme des chevaux, et même les bagages. Il peut s’agir encore du corps, ou d’un homme qui est « la chose » d’un autre.

     Jésus dévoile sa stratégie face à son adversaire. Que ce soient par les guérisons ou par les exorcismes (car même si les scribes ont ciblé -en divisant l’œuvre de Jésus, remarquons-le !- les exorcismes, Marc, lui, a commencé par nous présenter des guérisons et des expulsions de démons), Jésus détruit la domination de son adversaire en détruisant tout ce au moyen de quoi il exerce cette domination. Et il le fait en commençant par « attacher le fort« . [déô], c’est lierattacher, entraver, enfermer, emprisonner. A vrai dire, le mot d’ « enfermer » est inattendu, étant donné ce dont il est question : guérir, expulser, c’est emprisonner ou entraver ? Sans doute est-ce exactement le contraire, si l’on adopte le point de vue des hommes qui sont libérés de la domination de l’adversaire, point de vue qui est avant tout celui que souligne Marc. Mais sans doute se passe-t-il aussi une entrave progressive de l’adversaire, dont les moyens sont peu à peu réduits et dont la marge de manœuvre peu à peu s’étiole. Expulsé de ses zones annexées ou de ses zones d’influences, il est de plus en plus à l’étroit dans son domaine. Empêcher les forts d’exercer leur domination : tout un programme !! C’est la révolution ! Eh bien oui : il y a dans le christianisme authentique une puissance profonde et extraordinaire de révolution. Comment a-t-on pu en faire une force de fixité et de maintien de l’ordre établi ?

     Suit un avertissement à l’endroit des faux accusateurs : leur accusation est si grossière, leur affirmation si absurde et si aisément retournée par une simple réflexion logique, qu’elle manifeste avant tout de la mauvaise foi, et surtout un choix de ne pas accréditer Jésus dans ce qu’il fait pourtant de plus incontestable. Pire que tout, ils ont fait cela en traitant l’Esprit saint comme un esprit impur ! Attention aux évidences que nous ne voulons pas regarder, auxquelles nous ne voulons pas nous rendre. Il y a des réalités que nous ne voyons même plus comme elles sont, parce qu’elles dérangent trop les idées sur lesquelles nous vivons : attention ! Nous risquons gros, en ne reconnaissons plus les choses comme elles sont. Nous risquons progressivement  de construire une immense mauvaise foi, et finalement d’appeler impur l’Esprit saint lui-même, qui peut-être frappe à la porte de notre cœur à travers d’autres réalités pour nous changer, nous transformer, nous sauver en nous arrachant à nous-mêmes et à une vision du monde qui nous laisse sous l’emprise de l’adversaire, sans nous douter de la collaboration que nous lui apportons…

     Ainsi, le panneau central du triptyque est-il constitué du choix contre Jésus au prix de se situer avec son adversaire, car il n’a lui qu’un adversaire, et ce n’est pas un homme : il veut au contraire l’unité de tous les hommes, sans exception. Il veut les réunir en les séparant de celui qui les divise. Autour de ce panneau central, deux volets. Dans le volet de gauche, il vient [éïs oïkon], « à la maison« . Et là, devant la foule qui se presse au point qu’on ne peut même plus « manger son pain« , « ceux proches de lui » ou « ceux de chez lui » bref : « les siens » sortent se saisir de lui, « disant qu’il déraisonne« . Se saisir, c’est [kratèsaï] : exercer le pouvoiravoir pouvoir sur. Il y a d’une part une foule, que l’on devine démesurée par rapport à la maison. Elle est dans une telle attente qu’elle presse et réclame, et Jésus la privilégie à son propre manger. Et il y a d’autre part ceux qui sont dans la maison : ils ont avec Jésus une attitude de puissance et de jugement, ils l’estiment « hors de lui« , pas dans son état normal. Et veulent le forcer à rentrer. D’une part ceux qui cherchent Jésus et attendent de lui quelque chose, ceux qui le choisissent et qu’il choisit lui aussi, de préférence même à une vie à peu près rangée où il aurait le temps de manger. D’autre part ceux qui pensent « avoir Jésus », devoir veiller sur lui. Ceux du « en même temps » : proches de Jésus, mais aussi avec une certaine distance. Mais qui s’abstiennent de choisir, ou ne voient pas qu’ils ont un choix à faire. Tout le problème du « en même temps »…

     Que faut-il en penser ? Réponse sur l’autre volet, celui de droite : cette fois, c’est sa famille qui est dehors, et non plus la foule. Sa famille : sa mère et ses frères. La mère de Jésus, chez Marc, n’est pas traitée avec un rôle particulier, elle est située dans l’ensemble de sa famille de sang. Et cette fois-ci, c’est la foule qui est dedans. C’est même mieux : la foule « est assise autour de lui« , elle constitue son lieu, sa « maison », son « domaine ». Sa famille l’appelle, estimant sans doute avoir une priorité. Leur appel est relayé par la foule, qui sans doute estimerait cela normal aussi. Mais lui regarde, de ce regard circulaire qui embrasse tous ceux qui sont assis autour de lui, et il leur dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui en effet qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère. » Les choses sont entièrement renversées. Ceux qui l’ont choisi, sont plus proches de lui que par les liens du sang. Plus que le sang, ce qui coule dans ses veines c’est le désir de faire la volonté de Dieu. Et ceux qui, animés du même désir, se pressent pour l’écouter, ceux-là sont sa vraie famille, ceux à qui il accorde la priorité. Même là, même dans la famille, il fait la révolution. La famille de sang ne vaut qu’en second. Et l’on comprend que faire le choix de Jésus, le choix de l’écouter, de le suivre, de chercher à conformer sa vie à ce qu’il dit, ce choix-là est primordial. C’est par là que l’on fait partie de son « domaine ». Se croire tranquillement être de ses proches, cela met à distance. Décidément, résolument, il convient de le choisir et de se mettre à son écoute : c’est à ceux-là qui auront fait ce choix que vont s’adresser les paraboles. Et de même peut-être de tous ceux avec qui nous voulons vivre, que nous voulons aimer : les choisir, sans cesse, sans jamais penser qu’on est avec eux comme « naturellement », comme par un ordre établi…

Dimanche 3 juin : vaincre la mort par la liberté du don.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

      Et nous revoilà chez s.Marc : coucou Marc, comment vas-tu ? Il y avait longtemps… Le passage d’aujourd’hui est pris dans la septième et dernière partie de son témoignage, rapportant le point de vue de Marc sur la passion de Jésus et l’annonce de sa résurrection. Nous sommes dans le premier temps, celui de la préparation. Ce sont d’abord d’autres qui préparent ces évènements décisifs : les grands-prêtres et les scribes qui sont à l’affût du moyen de tuer Jésus, une femme qui brise un flacon entier de parfum précieux sur sa tête, Judas qui vient offrir aux grands-prêtres de leur livrer Jésus (nous avons déjà commenté ce triptyque, Dimanche 25 mars : saisir les moments uniques.). Ensuite vient le repas pascal de Jésus avec ses disciples : c’est Jésus lui-même qui prépare ces évènements décisifs. Là s’inscrivent les passages qui nous sont donnés aujourd’hui. Enfin, nous seront transportés sur les lieux du drame, autour de Gethsémani.

     Dans cette partie centrale de la préparation de la passion et de l’annonce de la résurrection, il y a trois temps : la préparation de la Pâque, l’annonce de la trahison de Judas et l’Eucharistie. Le deuxième temps est allègrement supprimé du passage qui nous est donné à lire ou à entendre, ce qui évidemment transforme profondément le sens du texte de Marc. Je tâcherai d’en dire deux mots malgré tout au moment voulu.

     Nous sommes « au premier jour des Azymes » : ce nom fait référence au substrat peut-être le plus ancien du rituel de la Pâque. Il s’agit de la fête agraire du printemps, où l’on fête la vie dont on croyait l’apparition spontanée. N’ayant aucune idée des micro-organismes, on se débarrassait de tous les ferments (en nettoyant de fond en comble dans la perspective de ne rien laisser) et l’on s’émerveillait de les voir se reformer, d’eux-mêmes croyait-on. Autrement dit, donner ce nom à cette fête, c’est la désigner comme la fête de la renaissance spontanée de la vie. C’est sous cet angle que Marc aborde la manière dont Jésus lui-même prépare sa passion et sa résurrection, suggérant que lui-même envisage avant tout la vie nouvelle. « Et au premier jour des Azymes, au moment où on sacrifiait la Pâque… » : [thuô], c’est offrir un sacrifice aux dieux, offrir une victime en sacrifice, célébrer par un sacrifice, ou encore consulter les dieux en leur offrant un sacrifice. Fort intéressant, le verbe a aussi un second sens, valable seulement au présent ou à l’imparfait (et ici, le verbe est à l’imparfait) : s’élancer impétueusement, bondir. Les deux sens ne sont peut-être pas si éloignés l’un de l’autre, si l’on pense à la pratique que les Romains appellent la devotio : dans une bataille qui semble perdue, le chef ou un haut dignitaire s’élance dans les lignes ennemies en se vouant aux dieux, afin d’obtenir d’eux le renversement du cours de la bataille. Il sera tué bien sûr, et il le sait : la devotio est une forme d’auto-sacrifice humain. Ici, bien sûr, c’est l’agneau pascal que l’on va tuer et manger sans en rien laisser : mais on voit bien que pour Marc, il s’agit de nous faire sentir dès l’abord que Jésus vise la vie nouvelle, et sait que la voie est celle du sacrifice.

     Dans ce contexte, les disciples posent une question apparement banale : « Où veux-tu que, nous en allant, nous préparions afin que tu manges la Pâque ? » Le rituel du repas pascal est un rituel domestique. Mais voilà, ils n’ont pas de « chez soi », leur mode de vie les fait errer sans domicile. Probablement qu’à Capharnaüm, ils se fussent spontanément retrouvés chez Simon-Pierre, lieu que Marc désigne souvent par la formule « à la maison« . Mais à Jérusalem où ils se trouvent, la question se pose très simplement à l’esprit des disciples, aussi simplement que ne se pose même pas la question de savoir si Jésus veut célébrer la Pâque. [esthiô], c’est manger : le but est que Jésus (« tu« ) mange la Pâque. L’acte de manger la victime d’un sacrifice a un sens : il s’agit d’une participation.  Une participation à l’offrande sans retour, ainsi qu’une communion avec la personne à qui ce sacrifice est offert. Pour que Jésus soit en communion avec Dieu et fasse corps avec l’agneau offert, les disciples doivent d’abord s’en aller. Or [aperkhômaï] signifie aussi bien s’en aller, s’éloigner que quitter : on comprend bien que les disciples sous-entendent qu’ils doivent s’éloigner de Jésus pour préparer le repas, mais apparaît aussi pour le lecteur l’idée qu’ils vont se quitter plus durablement que cela, l’ombre de la mort plane. Et sans doute, cette séparation est-elle un des aspects du sacrifice. Ils vont préparer : [étoïmadzô], c’est préparer, disposer, mais aussi préparer (une bête) pour l’immoler ; et sans complément (ce qui est le cas ici), le verbe peut signifier se préparer, se tenir prêt : on comprend qu’il y a ici derrière, d’une part toute une préparation rituelle et notamment sacrificielle, d’autre part une disposition de soi.

     En réponse, Jésus en envoie deux avec la recommandation suivante : « Rendez-vous dans la ville, et viendra à vous un homme portant une cruche d’eau : suivez-le et où qu’il entre dîtes au maître-de-maison que le maître dit : où est ma salle où je vais manger la Pâque avec mes disciples ? Et lui vous fera voir un grand-appartement-à-l’étage tendu et tout disposé ; et là-même préparez pour nous. » Jésus sait-il donc d’avance comment tout va se passer ? Cet homme qui porte sa cruche d’eau en terre cuite, l’a-t-il vu d’avance ? De même du « grand appartement à l’étage » où tapis et tentures sont déjà en place (ce que signifie le « tendu« , [estrôménon] : il s’agit d’étendre une tenture ou un tapis) ? Marc nous montre-t-il un « Jésus-qui-sait-tout-et-maîtrise-tout-d’avance » ? Ou bien n’y a-t-il là rien que de très banal, parce qu’on rencontre à tous les coins de rue des gens qui vont chercher de l’eau dans ces villes où il n’y a pas l’eau courante à la maison, parce que les cruches en terre cuite sont en effet les plus fréquentes, parce qu’à cette proximité de la fête, n’importe qui a déjà sa salle prête pourvu qu’il habite là, et que l’architecture commune dispose dans toute maison une « chambre haute » ? Marc nous montre-t-il plutôt un « Jésus-à-qui-tout-lieu-convient » ? Je pencherais assez pour cette deuxième solution, -qui n’exclut pas la première, à vrai dire : Marc peut aussi jouer sur le double-sens-, parce que Jésus va instituer quelque chose qui n’est pas du tout dans la ritualité exceptionnelle du Temple, mais au contraire tout-à-fait « désacralisé ». Alors « où qu’il entre« , ce sera le bon endroit pour construire le « temple de son corps ». Donc les lieux sont disposés, et les deux disciples vont faire les derniers préparatifs, ceux du repas lui-même et notamment de l’agneau.

Cosimo ROSSELLI, La Cène, fresque (1481) Chapelle Sixtine
Cosimo ROSSELLI, La Cène, fresque (1481), Chapelle Sixtine

     « Le soir venu, il vient avec les Douze. Ils se mettent à table. » Dommage pour le lectionnaire d’omettre de préciser cela, et surtout que pendant le repas Jésus annonce qu’un de ceux qui mangent avec lui va le livrer. Je voudrais souligner deux choses dans ce passage qui n’est pas donné au lecteur aujourd’hui. La première, c’est que la trahison fait partie de l’Eucharistie. Cela choque ? Mais Marc (et il n’est pas le seul) en est aussi choqué, comme tous. Et pourtant il n’a pas omis, lui, de mettre ces deux faits en proximité immédiate. C’est que Jésus est livré, et que sa manière de réagir devant cette trahison est l’anticipation, l’offrande volontaire, il se livre. On ne lui prend pas sa vie, elle est déjà offerte : seul le moment s’impose, quand celui qui a toujours évité d’être pris sait qu’il ne peut plus l’éviter, parce que l’un de ceux à qui il a donné toute sa confiance joue maintenant le jeu des adversaires. Le don de soi en totalité va simplement atteindre son paroxysme. Et inventer l’eucharistie est précisément cette anticipation, la prééminence du don volontaire sur l’arrestation forcée. S’il n’y a pas l’eucharistie, la mort de Jésus n’est pas une offrande volontaire, n’est pas un sacrifice d’amour et de liberté. Et la trahison est nécessaire pour cela, à l’origine. Et il me semble qu’elle est toujours présente : tant de trahisons de Jésus dans nos vies de disciples… et dans la vie des Douze, et de leurs successeurs. Il ne peut pas en être autrement : la « nouvelle alliance » n’est pas fondée autrement que dans la réalité existentielle de la première alliance toujours offerte par Dieu et toujours trahie par l’homme. Et c’est pour cela qu’elle est enfin accomplie et définitive :  parce qu’elle assume la trahison de l’offre divine et de la communion établie.

     La deuxième chose que je voudrais souligner, c’est l’extraordinaire insistance de Jésus sur le fait qu’il sait qu’on va le trahir, qu’il sait qui va le trahir, que celui-là fait une énorme erreur. S’agit-il donc d’une condamnation par avance, … à laquelle il nous a peu habitués ? Il me semble que cette insistance vise au contraire à faire changer d’avis Judas, tout en préservant vis-à-vis des autres son anonymat.

« Je connais peu l’amour; mais j’ose te répondre

Qu’il n’est pas condamné, puisqu’on veut le confondre, […]« 

dit, dans Bajazet, le vizir Acomat à son confident Osmin, en comprenant avec beaucoup de psychologie (comme toujours chez Racine) la réaction de la reine Roxane. Celle-ci, au lieu de faire exécuter sur le champ celui qu’elle aime et dont elle s’estime trahie, préfère aller encore lui montrer que sa supposée trahison est connue : pourquoi, sinon dans l’espoir de le faire changer d’avis ? Ainsi,  ces mots de Jésus sont plutôt à comprendre comme un amour non démenti pour Judas lui-même.

     Mais venons-en à la suite, donnée dans ce qui constitue le texte d’aujourd’hui : « Et pendant qu’ils sont en train de manger, prenant un pain, ayant béni, il [le] rompit et [le] leur donna et dit :… » D’après Marc, c’est bien pendant le repas, et non après ou à part que se place l’action de Jésus. Il accomplit certes une action nouvelle, spéciale mais, est-on tenté de dire, le moins possible. Durant toute sa vie et son ministère, Jésus n’a rien institué. Et dans cette action nouvelle, il fait quelque chose de fort, mais in extremis et le moins institutionnel possible : pendant le repas (tout de même le repas pascal, très ritualisé). Notons en ce sens, par rapport aux autres témoignages, que selon Marc, Jésus n’appelle pas à refaire ce qu’il fait. C’est lui, c’est ce qu’il fait, cela ne se reproduit pas, c’est unique. Il donne sens à sa mort en l’anticipant, et lui donne une portée universelle.

     Il prend un pain ou du pain : le mot [arton] désigne précisément le pain de froment ou le pain d’orge, ce n’est pas [sitos] un mot générique s’étendant éventuellement à toute nourriture. Il s’agit du fameux pain azyme, le pain sans ferment typique de cette célébration pascale. Une fois pris, il bénit : le verbe [éoulogéô] signifie d’abord parler avec bienveillance, et par suite louer, dire du bien de, bénir, honorer. Il s’agit là aussi des fameuses « bérakoth », les bénédictions que le maître du repas pascal (normalement le père de famille) adresse à Dieu pour la nourriture et la vie qu’il donne. Jusque-là, rien d’original. Mais ce qui est nouveau, c’est cette action de rompre, de briser le pain et de le donner rompu. Le geste fait de ce symbole de la vie nouvelle, une vie brisée pour être nouvelle et commune. Il fait du pain lui-même un sacrifice. Et les mots vont éclairer ce sens : « … prenez, ceci est mon corps. » Prenez, c’est le même verbe que celui qui désigne le début de sa propre action, « prenant un pain…« . Le pain rituel qu’il donne, il faut s’en saisir activement, avec la même disposition active, la même détermination, que lui Jésus. Et ce pain sacrificiel, il le désigne comme son corps. [sôma], c’est le corps par distinction d’avec l’âme; chez Homère, le mot désigne plutôt un cadavre, mais par la suite il désigne aussi un corps vivant et même quelqu’un en tant qu’il s’agit d’un être vivant physique, l’indice tangible que quelqu’un est vivant. Le mot désigne aussi l’aspect tangible d’un objet ou de quelqu’un, par distinction d’avec ce qui est insaisissable (le souffle par exemple). Ce que Jésus donne en partage, mais comme brisé, ce n’est pas une idée, un concept. C’est son être tangible et palpitant, actuellement vivant.

     Et Jésus ne s’arrête pas là : « Et prenant une coupe [et] rendant grâce, il leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : ceci est mon sang, de l’alliance, celui qui est répandu en faveur (ou : à la place) de tous. Amen je vous dis que je ne boirai plus du jus de la vigne, jusqu’à ce jour-là où je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu. » Il prend (encore) une coupe : rien d’exceptionnel, le mot désigne tout « vase » pour boire. Dans le déroulement très réglé du repas de la Pâque, quatre coupes de vin circulent à quatre moments différents pour que tous en boivent. Des paroles prévues, différentes selon qu’il  s’agit de la troisième, de la quatrième, accompagnent normalement cette boisson collective : il s’agit de cette « action de grâce » : là encore, rien de nouveau et Marc le mentionne presque en passant, il utilise d’ailleurs des participes, ce n’est pas cela qu’il veut mettre en valeur, ce ne sont là que les circonstances. Mais par ses mots, Jésus change le sens de ce qui vient de se passer : ce vin, c’est son sang. Faire les choses dans cet ordre était sans doute moins violent pour les disciples, car qui aurait voulu goûter à du sang ?  [haïma], c’est d’abord le sang au sens du liquide sanguin : le sang qui coule hors du corps, qu’on ne voit qu’en cas de mort violente, qui réclame réparation (les Anciens n’ont pas d’idée de la circulation sanguine). C’est ensuite le sang des liens de parenté, et il est alors lié aussi à l’âme, c’est-à-dire à ce qui quitte le corps quand la vie est atteinte : l’alliance avec Noé interdisait de manger la viande avec le sang, parce que « l’âme, c’est le sang » et que l’homme reçoit de Dieu sa nourriture pour vivre, mais ne peut s’arroger pouvoir sur la vie elle-même qui n’appartient qu’à Dieu. Ce que les convives ont bu, c’est à la fois sa vie en tant qu’elle va quitter son corps et la communion de parenté avec lui, ce qui les rend lui et eux « du même sang ». On pense à la devise des animaux dans le Livre de la Jungle de Kipling, « nous sommes du même sang toi et moi ».

      Et il précise, « de l’alliance » : c’est expliciter ce qui n’était qu’implicite auparavant mais dont j’ai déjà parlé à propos de la trahison de Judas. Il s’agit bien de réaliser historiquement le projet de Dieu, don et communion de vie, le réaliser tel que Dieu l’a voulu, et néanmoins dans ce contexte historique non voulu par Dieu de péché, de violence et de mort. Ce don qu’il fait, c’est le don de Dieu et c’est le don à Dieu. Cette communion de vie qu’il instaure avec ses disciples, c’est une communion avec Dieu. Mais elle n’est pas instaurée ailleurs que dans la violence d’un sang répandu : [exkhéô], c’est verser, répandre, laisser s’écouler ou se perdre. Au passif (c’est le cas ici), s’est se répandre hors de, s’épancher, déborder : on entend à la fois l’idée de perte et celle d’abondance. [hupér], c’est à la fois par-dessuspouren faveur deà la place de, au-delà de… on voit que les beaucoup sont bénéficiaires de ce sang versé, de cette vie donnée, et en même temps dépassés : c’est vraiment tous les hommes qui sont visés.

      Et puis cette formule finale, dont j’avoue simplement que je ne la comprend pas : n’hésitez pas, chers lecteurs, à nous faire part à tous, dans les « Commentaires », de vos hypothèses ou de votre savoir ! Oser une parole, c’est aussi en quelque manière répandre quelque chose de sa vie…

Dimanche 27 mai : rejoindre celui qui nous précède toujours.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Voilà que nous volons à travers les pages du Nouveau Testament, et nous retrouvons à la fin de l’évangile de s.Matthieu. Il s’agit de sa conclusion. Remettons-la dans son contexte : les femmes sont accourues au tombeau au petit matin suivant le sabbat, après la mort de Jésus, et ont trouvé ce tombeau ouvert. Là, un « ange » (ou un « envoyé ») leur a enjoint d’aller dire aux disciples que Jésus était « relevé d’entre les morts » et qu’il les « précédait en Galilée« . Les femmes ont couru « l’annoncer » aux disciples : c’est dans ce mouvement même qu’elles ont rencontré Jésus lui-même, qui leur renouvelle cet ordre d’aller « annoncer à [ses] frères » qu’ils se rendent en Galilée pour le voir. Puis se trouve inséré l’épisode des gardes allant raconter de leur côté aux grands-prêtres « ce qui s’était passé », et l’ordre donné par ceux-ci de raconter le vol du corps par les disciples. La mise en parallèle de ces deux récits fait ressortir par contraste la gratuité et l’enthousiasme spontané de l’annonce des femmes aux disciples. Et nous voilà à notre passage d’aujourd’hui.

     « Or les onze disciples furent conduits en Galilée, dans la montagne où Jésus les avait constitués. » Les disciples ne sont plus que onze : on devine que Matthieu veut parler des apôtres. Il est vrai que son vocabulaire ne fait pas une distinction claire et constante entre apôtres et disciples. Judas, lui, n’est plus : c’est d’ailleurs bien Matthieu qui nous raconte sa fin tragique. En tous cas, l’ordre de l’ange, redoublé de celui de Jésus, a bien été transmis : les disciples font le voyage. Le verbe [poréouô] signifie faire passer, transporter, avec l’idée du voyage et du transport commercial. Il signifie aussi conduire ou escorter, ou encore envoyer. Ce verbe est ici au passif : ils ont été transportés, ou bien ils ont été conduits, ou ont été envoyés. Il pourrait s’agir d’un « passif théologique » comme on dit parfois, c’est-à-dire que le texte laisse entendre que Dieu les a conduit jusque-là. Et en particulier, ils vont « dans la montagne« . Quelle montagne ? La traduction liturgique opte pour celle « où Jésus leur avait ordonné de se rendre« . Mais le verbe [tassô] (ici encore à l’aoriste) signifie d’abord mettre à une place fixe, appropriéerangerassigner une place, placer, ou encore au sens figuré ranger dans une classe. Par suite, ce verbe peut vouloir dire ranger (une armée), assigner un posteêtre placé à son rang, et encore ordonner, fixer, déterminer. Et nous n’avons pas entendu parler, dans les ordres qui précèdent, d’aucune montagne. Il s’agit donc plutôt de la montagne où leur a été assignée une place.

     Il semble donc que Dieu (sous-entendu) fasse faire aux Onze un retour aux sources, il les conduit au lieu de leur constitution initiale comme apôtres, là où ils ont été choisis. Cela veut dire qu’il y a comme une ré-inauguration. D’après Matthieu, les Douze sont appelés (cf. Mt.10,1-5 sq.) nominativement, ils « reçoivent autorité sur les esprits impurs, pour les jeter dehors et pour guérir toute maladie et toute faiblesse. » Et Jésus « les envoie… ». Le choix même de douze personnes, rappelant les douze patriarches à l’origine des douze tribus (structure depuis longtemps oubliée, ou en tous cas inopérante dans la vie du peuple à l’époque de Jésus), est un choix qui signifie une volonté de ré-engendrer Israël : non pas de fonder un nouveau peuple, un autre, mais de renouveler l’ancien en lui redonnant naissance et vie. Et c’est tout cela qui se rejoue après la résurrection : la vie nouvelle de Jésus, cette vie qui a vaincu la mort, c’est cette vie dont il veut que les Onze ré-engendrent son peuple.

      « …et en le voyant ils se prosternèrent, d’autres doutèrent. » On croit parfois que si l’on voyait le ressuscité, cela lèverait les doutes : la preuve que non ! Parmi les Onze, les réactions sont variées face à lui. Certains se prosternent, comme les Mages devant l’enfant, hommage à celui qu’ils honorent désormais comme un dieu. D’autres doutent, ou sont dans l’incertitude : [distadzô] a les deux sens. Que va faire Jésus ? Séparer les uns des autres ? Ne garder que les prosternés ? « Et s’approchant, Jésus leur parle en disant :… » Non, il s’adresse à tous, indistinctement. C’est magnifique ! Il ne mesure pas son attitude à celle des autres, il assume d’être à jamais celui qui prend l’initiative. Peut-être nous montre-t-il aussi son égale estime pour ces deux attitudes, apparemment opposées ? La confiance immédiate qui conduit au prosternement, mais aussi le doute qui est une dignité de l’esprit qui cherche, le doute qui montre une haute idée de la vérité -et partant, une grande exigence à son égard. Les uns comme les autres seront de bons porteurs, de bons messagers.

envoi Douze

     Et que dit-il ? « A été donnée à moi tout pouvoir au ciel et sur la terre. » Proposition liminaire. Là aussi, un passif théologique : c’est Dieu qui a donné. Il n’est pas plus nommé qu’un peu plus haut, c’est une piété vis-à-vis du nom de Dieu. Tout pouvoir, [passa exoussia]. On se rappelle que ce pouvoir se manifeste particulièrement dans l’autorité incontestée face au mal. Tout, c’est à la fois la totalité en extension  (la totalité de…) et en qualité (la totalité des…). Et c’est aussi un pouvoir cosmique : « au ciel et sur la terre« . Jésus avait guéri le paralytique, après lui avoir pardonné ses péchés, pour que l’on sache que « le fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés« , sur la terre : sous entendu comme il l’a, en tant que « fils de l’homme », au ciel. Maintenant ce n’est plus seulement ce pouvoir-là, mais tout pouvoir, et partout. Il a appris à ses disciples à prier « que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel » : il a maintenant tout pouvoir pour l’accomplir, cette volonté.

     Et pourquoi, justement, ne fait-il pas usage de ces pleins pouvoirs ? C’est mystérieux, cela. C’est étonnant. Puisqu’il peut tout faire : pourquoi ne transfigure-t-il pas immédiatement l’univers ? A la transfiguration, son vêtement même était transformé par sa métamorphose : pourquoi la puissance active de sa résurrection ne s’étend-elle pas immédiatement au cosmos entier ? Pourquoi ? Il fait un autre choix : « …En allant, donc, discipléisez toutes les nations, les plongeant dans le nom du père et du fils et du saint esprit, leur enseignant à garder toutes les choses que je vous ai commandées… » Au lieu de tout changer instantanément, il donne un ordre aux disciples, à ceux qui se sont prosternés et à ceux qui restent dans l’incertitude. C’est par eux que va être ré-engendré le peuple et le cosmos. Et cet ordre reprend comme repère initial le verbe [poréouô] déjà rencontré. Dans le mouvement même dans lequel ils sont venus jusqu’à cette montagne de la rencontre et du ressourcement, en étant transportés, en étant conduits, en étant envoyés, il ont à charge de « faire-disciple« . Qu’on veuille bien me pardonner l’horrible néologisme , le barbarisme même, que j’ai osé écrire : « discipléisez ». C’était pour épouser au plus près le verbe grec. Et « disciplinez », s’il a exactement la bonne forme, n’a hélas plus du tout le même sens.

     Il s’agit de « rendre-disciple », de « faire-devenir-disciple ». Pas de « faire des disciples » : rien à voir avec un programme de prosélytisme ! Non, ce sont les « nations« , les [éthnè], comme telles, qui sont appelées à devenir-disciple. Les « nations » sont souvent les autres peuples, par distinction d’avec le « peuple-de-Dieu ». Et depuis la Galilée, zone incertaine et floue où se mêlent déjà le peuple et les nations, Jésus oriente résolument la mission de ses disciples vers « les nations« . La régénération du peuple se fera par l’ouverture aux autres peuples, aux nations. Ô repli sur soi des communautés chrétiennes dans le souci de « marquer son identité », trouve ici ton arrêt de mort ! Et Jésus ne dit pas non plus d’intégrer les nations dans le peuple : ô volonté de tout absorber des communautés chrétiennes, meurs aussi ici ! Il n’y a que deux conditions absolues marquées pour « devenir-disciple » : être plongées dans le nom, et apprendre à garder les choses.

     Plonger, c’est le verbe [baptidzô] : plonger, immerger, submerger, plonger pour puiser… Mais ici, ce n’est pas dans l’eau (même si le choix de ce verbe n’exclut pas ce signe, au contraire) mais avant tout « dans le nom du père et du fils et du saint esprit« . Un seul nom pour trois. Le nom désigne la réalité, il la révèle, il la dit. Nommer une chose, c’est l’intégrer dans son monde. Prononcer le nom, c’est déjà faire éclater la puissance. Etre plongé dans le nom du père et du fils et du saint esprit, c’est peut-être être immergé dans le secret de trois qui n’ont qu’un seul nom, dans l’intimité de trois qui s’aiment et ne sont qu’un. C’est peut-être être initié à un mystère où s’accordent et se conjuguent unité et pluralité. Mais c’est aussi être ré-engendré : recevoir le nom de famille, être appelé du même nom. Partager la même vie.

      Quant à [tèréô], c’est avoir la garde de, veiller sur, observer, pratiquer l’observance de : on voit qu’il s’agit à la fois de se voir en quelque sorte confier les biens de la famille, et de les garder en en faisant son mode de vie. Devenir-disciple, c’est non seulement être plongé dans le nom, mais aussi vivre un apprentissage, celui des recommandations ou des commandements de Jésus. Les apprendre avec sa tête, les apprendre avec sa vie. Et c’est peut-être aussi à ces deux signes que se reconnaissent les disciples parmi les nations : ceux qui vivent en ré-engendrés, plongés dans cette vie où se conjuguent pluralité et unité, et qui vivent aussi selon les recommandations de Jésus -fusse sans les connaître encore !

     « Et voici moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à l’accomplissement du temps. » Pas de désengagement : Jésus ne laisse pas tout à ses disciples, il est avec eux. C’est par eux, à travers eux, qu’il choisit librement d’exercer sa toute puissance qui le rend capable de tout transformer. Et pour le disciple, il y a une muette invitation à retrouver cette présence tous les jours, à la découvrir à l’œuvre tous les jours, à rechercher comment il a été là encore aujourd’hui. Une invitation à rejoindre tous les jours celui qui nous précède tous les jours.

Dimanche 20 mai / Pentecôte : laisser advenir l’esprit.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le texte qui nous est donné aujourd’hui est encore dans l’évangile selon s. Jean, et se trouve lui aussi dans le « discours après la scène » ou discours-Testament que Jean met dans la bouche de Jésus. C’est donc pour nous un léger retour en arrière, appuyer sur la touche « rewind »… A vrai dire, il faudrait plutôt parler des textes d’aujourd’hui, car le lectionnaire n’hésite pas à mettre à la suite deux passages qui ne se suivent pas immédiatement, l’un étant en 15,26-27, l’autre en 16,12-15. Pour rendre justice à Jean et à la cohérence du témoignage qu’il construit, il faudrait les lire bien distinctement. Et je me propose d’ailleurs de ne m’occuper cette fois-ci que du premier passage, je renvoie l’autre à l’année prochaine, nous avons bien le temps…

     Replaçons d’abord ce menu passage dans son contexte : après l’allégorie de la vigne et le commandement de l’amour mutuel (15,1-17), Jésus est passé à un autre thème, celui des tribulations des disciples. Car en effet, les disciples peuvent s’étonner de ce que, munis d’un commandement pareil, ils ne fassent pas l’unanimité dans leur annonce ! Et Jésus de leur dire que « le disciple n’est pas plus grand que le maître« , et que la réaction de rejet que Jésus a provoqué aussi (il a aussi attiré des disciples, tout de même), ses disciples la provoqueront à leur tour et pour les mêmes raisons. Et le motif ultime qu’explicite Jésus, c’est que ceux qui les rejettent « ne connaissent pas celui qui m’a envoyé. » Cela doit faire réfléchir : aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours, il y a des prétendus « religieux » qui rejettent les invitations à l’amour au nom de Dieu, pas en paroles bien sûr, mais dans leur pratique, « parce qu’ils ne connaissent pas » celui qui a envoyé Jésus. Le dieu invisible a toujours bon dos, et pour beaucoup prononcer son nom suffit à justifier leur attitude. Mais ce nom ne devrait jamais être prononcé qu’avec crainte, et jamais invoqué pour justifier les attitudes des hommes, « car je suis Dieu et non pas homme » (Os.11,9). Si ceux qui se croient les plus zélés pouvaient entendre cela…

     Il reste que la « haine » des Juifs, c’est à dire des autorités religieuses légitimes (et toujours reconnues telles par Jésus), avait de quoi ébranler les disciples : pourquoi ceux qui devraient être les mieux à même de reconnaître en Jésus celui qu’annonçaient les Ecritures ne le reconnaissent-ils pas ? Et même, pourquoi poursuivent-ils avec un tel acharnement ceux qui croient en Jésus ? Le souci de Jean n’est pas de construire chez les disciples une psycho-rigidité sur la base d’une victimisation : « tout le monde vous en veut, donc c’est que vous avez raison » ! Au contraire, la remise en question du disciple est une de ses qualités essentielles : l’attitude de ceux qui ne croient pas doit toujours interroger le disciple sur sa propre légitimité, sur sa propre authenticité. Son témoignage est-il authentique ? Mais comment savoir ?

     Dans ce contexte commence notre passage : « Lorsque viendra le paraclet que moi je vous enverrai d’auprès du père, l’esprit de la vérité qui vient d’auprès du père, celui-là même rendra témoignage à mon sujet;…« . Le premier mot, [hotan], est une conjonction qui signifie aussi bien quand ou lorsque, que aussi souvent que ou autant de fois que. Autrement dit, l’évènement dont parle Jésus aux disciples peut se produire une bonne fois pour toutes (c’est le sens des deux premières conjonctions possibles), mais peut aussi se produire de multiples fois. C’est là une donnée fort intéressante : la venue du paraclet est à la fois une venue unique et une venue plurielle. Cela peut paraître contradictoire, mais peut aussi nous mettre en état de questionnement : quelle est donc cette « venue » dont il est question, et qui peut revêtir simultanément des aspects que l’on penserait opposés ? Le verbe [erkhomaï] qui suit la conjonction est précisément à l’aoriste, ce temps dont nous avons déjà parlé et qui indique une antériorité mais aussi l’aspect « vérité générale » d’une action. Et ce verbe est fort riche en significations : il veut dire venir  et par extension aller ou s’en aller; mais quand une personne en est le sujet, il peut signifier venir en aide, venir assister; il peut encore vouloir dire advenir ou survenir. On voit que notre passage peut se traduire « lorsque vient… », ou « aussi souvent qu’advient…« , ou encore « chaque fois que vient en aide… » Se combinent en fait l’unique évènement de cette « venue », et la multiplicité des évènements de notre vie : voilà le singulier et le pluriel. Lui « vient » une fois, qui n’est pas limitée dans le temps mais qui est continue, ininterrompue; nous n’en prenons conscience que par de multiples expériences qui nous apparaissent morcelées. Et peut-être nous est-il suggéré ici que c’est lui qui peut faire l’unité de notre vie, si nous remontons de cette apparente multiplicité à son unique venue…

Version 2
LE BRUN, Pentecôte (détail)

 

     Mais qui ça « lui » ? [ho paraklètos]. Le préfixe [para] dit auprès dele long dechez. [klètos], c’est appelé, convié, invité, bienvenu, convoqué, choisi. C’est assez général, quand le verbe [klètéouô] signifie plus précisément citer en justice ou être assigné comme témoin devant un tribunal : on voit qu’il y a dans le mot une nuance qui appartient nettement au domaine judiciaire. Ce qui rejoint notre contexte : les disciples sont souvent mis en procès ! Le [paraklètos], c’est celui qu’on appelle à son secours : l’avocat, le défenseur, l’intercesseur. C’est celui qui se tient auprès d’une autre personne et qui peut lui donner confiance et force par sa seule présence, celui avec qui on peut parler pour analyser la situation et choisir une attitude ou construire une parole, c’est celui qui peut aussi intervenir et parler à sa place. La première fois que Jésus emploie ce mot, c’est dans le contexte où il annonce aux disciples qu’il s’en va, et il leur dit alors : « et moi je prierai le père, et il vous donnera un autre paraclet afin qu’il soit avec vous pour toujours« . Un autre : autre que qui ? Que Jésus lui-même bien sûr ! Jésus a été un paraclet pour ses disciples. Et celui qui vient, en est un autre, mais celui-là vient pour ne pas les quitter. Dans le procès qui est fait aux disciples, et qui les trouble tant, un autre leur est donné, qui va les aider dans leur remise en question, pour faire la part entre leur propre recherche d’authenticité et leur malaise devant des accusations éventuellement fausses.

     Ce paraclet, Jésus revendique maintenant de l’envoyer lui-même. Il a dit que le père l’a envoyé, il dit maintenant que lui-même envoie cet autre, que le père donne néanmoins lui-même. Le [paraklètos] vient [para tou patros], d’auprès du père. C’est même mieux : c’est l’esprit de la vérité qui vient [para tout patros]« . Il permet au disciple de « faire la vérité« , il est aussi celui qui « témoigne de la vérité » en un autre sens. Car la vérité, chez s.Jean, n’est pas une notion générale, encore moins une notion abstraite : c’est le fait même que la Parole dès l’origine auprès du père se soit faite chair pour vivre dans la chair sa réalité de Fils, et ouvrir aux hommes la possibilité en lui de vivre cette relation filiale. Et au fond, les deux choses se confondent, ou plutôt elles s’entraînent l’une l’autre. Car le témoignage que l’esprit rend, l’attestation qu’il apporte de cette réalité de Jésus ouverte à tous, est cela même qui d’une part conforte le disciple et cela même à quoi d’autre part le disciple se confronte pour reconnaître si oui ou non il vit cette filiation dans tous les dimensions de sa vie. « Celui-là même témoignera à mon sujet », devant les accusateurs en renforçant les disciples qu’il secourt dans ce qu’ils disent de Jésus, et devant les disciples en présentant incessamment la « vérité » à laquelle leur vie est appelée à se conformer. Et de nouveau encore devant les accusateurs, en leur présentant des disciples transformés, authentiques, devant lesquels les accusations transpirent (le cas échéant) leur mauvaise foi.

     « Et vous aussi vous témoignerez, parce que depuis le commencement vous êtes avec moi. » ou « …derrière moi« . Depuis le commencement… L’ [arkhè], c’est le commencement, le principe, l’origine, le point de départ, le fondement. Je vois un double sens dans cette affirmation : d’une part, il y a eu un compagnonnage des disciples avec Jésus, soit (pour ceux qui ont connu le Jésus itinérant à travers la Palestine) depuis le début de son ministère public, soit (pour les autres, les lecteurs de Jean, arrivés plus tard à cette vie de disciples) depuis qu’ils ont eux-mêmes choisis de vivre avec Jésus. La vie de disciple, c’est « vivre avec lui », en toutes choses, à travers tous les évènements. C’est ne plus vouloir vivre quoi que ce soit sans lui, aussi grande ou aussi humble la chose soit-elle. D’autre part, le travail opéré par l’esprit dans sa venue constante, comme l’eau qui ne cesse de sourdre et vient sans cesse, ce travail d’authentification remonte dans la vie et la manière de vivre des disciples jusqu’aux principes, jusqu’aux commencements, jusqu’aux fondements. S’ouvrir et se laisser à l’esprit, c’est accepter cette remise en cause de plus en plus profonde par laquelle on s’interroge sur ses réactions, ses manières d’être, ses catégories de jugement, ses options profondes de vie… Et dans la mesure où le disciple accepte ce bouleversement progressif et de plus en plus profond, il témoigne à son tour. Vouloir être témoin a un prix : celui d’une transformation consentie et coûteuse, jamais achevée.

Dimanche 13 mai : vivre résolument dans le monde.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous sommes encore en compagnie de s. Jean, et cette fois au beau milieu d’un passage fort particulier. Après ce très long discours que Jean met dans la bouche de Jésus à la suite du lavement des pieds et avant son arrestation, sorte de « discours-testament », il imagine une longue prière que Jésus adresserait à son père, et c’est une partie de celle-ci dont nous avons aujourd’hui lecture.

     Je dis qu’il imagine : on pourrait trouver cela cavalier. Mais partout ailleurs, on nous montre Jésus choisissant la solitude pour prier et s’adresser à son père. D’autre part, quand Jésus enseigne à ses disciples à prier, et leur enseigne le Notre Père, il leur dit justement qu’il n’est pas besoin de longues formules, et c’est une des choses qui étonne les disciples, car les prières du temps rivalisaient en effet par leur caractère interminable. Mais on devine ici le procédé littéraire auquel Jean a recours : les mots sont sensés être adressés par Jésus à son père, c’est-à-dire qu’après avoir promis dans son discours-testament une nouvelle intimité à ses disciples, et notamment que lui Jésus les faisait entrer désormais dans l’intimité qu’il a avec son père, cette promesse est en quelque sorte réalisée. Mais sous ce moyen, c’est en fait un discours adressé au lecteur par l’écrivain; une manière toute simple pour Jean d’écrire à son lecteur ce qui est selon lui le plus important au coeur de Jésus, ce qui lui tient au coeur au point d’en parler avec son propre père.

     Il l’appelle d’abord « Père saint« . [hagios], c’est ce qui est saintsacré, ou encore consacré aux dieux dans la langue grecque. Dans la tradition juive, le mot hébreu [kadosh] évoque ce qui est à part, séparé. Et Jésus emploie cet adjectif en l’attribuant à son père, juste au moment où il vient de dire qu’il n’était « plus dans le monde » mais « venait vers » lui, cependant que ses disciples, eux, étaient « dans le monde« . Il y a une séparation d’avec ses disciples, et Jésus s’adresse à son « père séparé« . Lui sait ce que c’est. Et il lui demande : « garde-les en ton nom, que tu m’as donné ». [Tèréô], c’est avoir la garde de, veiller sur; c’est aussi observer, guetter, conserver. Il y a une idée de surveillance, mais au sens de « veiller sur ». Est-ce un nouveau « lieu » où il faille les garder, son nom ? Ils sont « dans le monde« , mais il faut les garder « dans ton nom » ? Ou bien est-ce simplement une recommandation d’avoir l’initiative : ne les garde pas en mon nom, à ma place, mais bien en ton nom ? Je pencherai pour ce deuxième sens, qui est le plus simple… et peut-être aussi le plus beau. Parce que cela signifie que Jésus fait l’hommage de ses disciples à son père : ce sont mes disciples, mais ils sont à toi. Et toi-même tu les aimes. Ne les garde pas parce que je te le demande, mais garde-les parce que tu les aimes. Mais pourquoi « garder » ? Y a-t-il un danger dont il faille protéger les disciples ? Ou un ennemi ? Ou est-ce seulement une recommandation très générale, sans menace précise, comme lorsqu’on s’inquiete parce qu’on s’absente ?

     Le but de cela ? « …afin qu’ils soient un, comme nous. » L’unité, recherchée avant tout par Jésus pour ses disciples, a un modèle qui est en même temps un but. C’est l’unité même du père et de Jésus. Et si le père les aime en son propre nom, ils seront un. L’unité de Jésus et son père tient au fait que le père aime Jésus. Et il en sera de même avec les disciples. « Quand j’étais avec eux, c’est moi qui les gardais en ton nom, que tu m’as donné. J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sinon le fils de perdition de sorte que l’Écriture soit accomplie. » Jean semble faire preuve d’une sorte de fatalisme. « Mais maintenant je viens vers toi, et je dis ces choses dans le monde, afin qu’ils aient la joie, la mienne, accomplie en eux. » Il est étonnant ce « maintenant » ! Dès la première phrase de son prologue, Jean nous dit que la parole était [pros ton théon], « vers le dieu« ; ici, Jésus dit [pros se erkhomaï], « je viens vers toi« . L’attitude est donc toujours la même : pourquoi y a-t-il un « maintenant » ? Qu’est-ce que l’heure présente change à ce sujet ? Ce qui change c’est peut-être  « dans le monde »… Maintenant, Jésus vient vers son père « dans le monde », et c’est une vraie nouveauté. Et il entraîne dans son mouvement ce « monde » vers le père. Et sa joie, celle d’être toujours « vers le père », cette joie peut s’accomplir désormais dans le monde, pour ses disciples : eux aussi peuvent être « vers le père » « dans le monde », c’est « maintenant » possible !

F05A8C7F-2FB0-458A-9A61-8F6AE458BFB1

     « Moi, je leur ai donné ta parole… » : c’est la clé. C’est la parole qui est depuis le commencement « vers le père ». Elle le demeure dans ceux qui la reçoivent. « …et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas [issus] du monde, comme moi je ne suis pas [issus] du monde. » [kosmos], c’est d’abord l’ordre, l’ordre établi ; par suite, c’est aussi l’ordre de l’univers, voire l’univer lui-même. Et puis c’est aussi l’ornement, la parure, parce que l’ordonnancement du monde, pour les grecs, c’est tout simplement admirable. Mais voilà : la parole apporte un véritable bouleversement dans l’ordre du monde et dans l’ordre établi. Or, qui bouleverse l’ordre établi suscite toujours la haine. Et c’est une question d’origine : ce qui n’est pas issu de soi, on tend à le rejeter comme une greffe refusée. Voilà le statut de la parole, qui bouleverse l’ordre établi, apporte une autre logique. Et voilà le statut de ceux qui veulent se laisser conduire par cette parole. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas une opposition viscérale et intrinsèque entre le [kosmos] créé par Dieu et la parole qu’il envoie, par laquelle d’ailleurs il crée le [kosmos] : mais le surgissement de la parole dans le monde alors qu’elle n’en est pas issue est un bouleversement d’abord rejeté. Après, il faut voir, cela dépend…

     « Je ne demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du mal. » C’est le cœur de la demande, le cœur du message que s. Jean adresse à son lecteur. Pourquoi le cœur ? Mais parce que l’auteur l’a clairement encadré, pour être sûr qu’on le comprenne. « …ils ne sont pas [issus] du monde comme moi je ne suis pas [issu] du monde. Je ne demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du mal. Ils ne sont pas [issus] du monde comme moi je ne suis pas [issu] du monde. » On ne peut pas être plus clair. [aïrô], c’est soulever, emporter. C’est une tentation : être transportée ailleurs, se faire un « monde » à soi pour être à l’abri de ce qui dérange ou bouleverse son ordre propre. Le [kosmos] est bouleversé par l’avenement de la parole et des disciples qui en vivent, et ce bouleversement fait qu’il ne les aime pas a priori; mais les disciples aussi peuvent avoir la haine du [kosmos], et vouloir en être retirés, ou s’en retirer. Il me semble que cette tentation est très actuelle : on voit et on entend beaucoup aujourd’hui de déclarations ou de pratiques de « croyants » -ils s’affichent comme tels- qui s’opposent au « monde ». C’est contraire à l’évangile, tout simplement. Le monde, [kosmos], et le mal, [poneros], sont ici clairement distingués. Et la prière est non d’être enlevé du monde, mais gardé du mal : tant de ne pas le subir -qui le voudrait !- que de ne pas le commettre ! Et là, de nombreux scandales nous font voir toute l’acuité de cette prière : rien ne fait obstacle à la diffusion de la parole, à son pouvoir de soulever le monde « vers le père », comme le mal commis par des personnes qui s’affichent comme disciples. Oui, plus que jamais, « garde-les du mal. »

 

Dimanche 6 mai : l’école de l’amour.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     L’évangile de ce jour fait immédiatement suite à celui de dimanche dernier. Le développement continue, qui avait été inauguré par l’allégorie de la vigne.

8A001F3F-2C8D-4EC5-B1F6-5E139295A881

      Et c’est d’abord une comparaison, procédé d’écriture familier à s. Jean, qui ouvre notre passage. [Kathôs], comme. « Comme le père m’a aimé, ainsi moi je vous ai aimé« . La comparaison porte sur le rapport : le rapport père-Jésus est la base et le modèle du rapport Jésus-disciples. Et ceci, dans le registre de l’amour. Le verbe reprend le mot [agapè], dont nous avons déjà dit ailleurs qu’il était un des mots grecs pour dire l’amour, mais avait cet avantage d’être à l’époque plutôt délaissé -et donc disponible pour y introduire un nouveau sens. Cela veut dire que Jésus se situe pour ses disciples dans un rapport paternel. Il l’a dit un peu plus tôt à Philippe : « Qui me voit, voit le père » : ce n’est sans doute pas l’unique sens de cette affirmation, mais c’est bien une partie de ce sens. Il n’y a pas d’autre chemin au disciple pour se tourner vers le père, que de se tourner vers Jésus. Vivre avec lui dans un registre d’amour, c’est ni plus ni moins que partager déjà la relation qui unit le père et le fils, qui unit Jésus à son père. En tous cas, cette affirmation  « Comme le père m’a aimé, ainsi moi je vous ai aimé » sonne comme une invitation : l’initiative de la relation, Jésus l’a prise avec ses disciples. Il dépend d’eux, de chacun, de répondre à cette invitation pour entrer dans ce qui fait la relation même de Jésus à son père.

     Et c’est bien sa recommandation : « demeurez dans l’amour, le mien« . On peut entendre cela autant sur le plan du lien avec lui que de l’exercice de l’amour. Laissez-vous aimer de moi, et répondez à cet amour; et aussi, à votre tour aimez avec mon amour, aimez comme je vous aime. Trouvez ici l’école pour aimer. Mais comment « demeurer » dans cet amour ? Concrètement, en quoi cela consiste-t-il ? « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour » : à défaut d’explication, il y a au moins un instrument de mesure, une jauge. [entolè], c’est l’ordrel’instruction. C’est peut-être mieux que « commandement », qui renvoie trop spontanément aux « dix commandements », alors qu’ici n’est sans doute pas l’allusion, quoique le mot soit au pluriel. Jésus fait tout simplement allusion à tout le temps qui a précédé : le temps qu’il a passé avec ses disciples, est désormais résumé en un sens peut-être inattendu. C’était une école de l’amour. En vivant avec Jésus, en le regardant faire, parler, se taire, réagir, affronter, partir, etc., les disciples ont appris à aimer. Ils ont appris à rester avec lui, en restant dans sa manière. Finalement, il s’agit de vivre « à la Jésus ». Et cette référence est toujours valable, Jésus se l’applique immédiatement à lui-même : « …comme moi, j’ai gardé les instructions de mon père, et je demeure dans son amour. » Mais lisons aussi à travers les lignes : cela veut bien dire aussi que Jésus a vécu parmi nous « à la père », qu’il a été, et parfaitement, une image et une imitation de son père. Le lien est toujours direct, il est entièrement médiateur.

     « Ces choses, je vous les ai dites afin que la joie, la mienne, demeure en vous, et que votre joie soit accomplie. » Ces instructions ont un caractère gratuit. Il ne s’agit pas d’une suite de préceptes : tu feras ci, tu ne feras pas ça… Non, ces paroles ont été dites pour la joie, [khara]. C’est la joie, le plaisir, ce qui réjouit le coeur. Vivre « à la Jésus », c’est se trouver bien, se sentir bien, être en joie, trouver le plaisir de vivre. En tous cas,  le même plaisir à vivre qu’a Jésus lui-même, puisqu’il parle de « sa joie » qui demeure dans les disciples. J’ai failli écrire « dans le disciple », mais avez-vous remarqué que c’est toujours au pluriel ? Jésus a fait choix dès le début de ne pas être seul, et de même, sa joie et sa manière de vivre, c’est une existence dans un collectif. Vivre au pluriel. La joie suppose la pluralité : une joie qui ne peut pas se partager n’est pas une joie, tout simplement.

     « Ceci est l’instruction, la mienne : que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Le collectif, la vie au pluriel, de Jésus et ses disciples a été un échange entre eux. Il y a eu école, certes : mais les disciples ne sont pas restés des observateurs extérieurs, regardant Jésus vivant et réagissant avec d’autres. Combien de fois ne sont-ils pas impliqués dans ces mêmes rapports ? Combien de fois se sont-ils retrouvés entre eux pour mieux comprendre, pour approfondir ? Combien de fois leur a-t-il dit qu’ils étaient pour lui plus que sa famille ? De lui, ils ont appris à aimer. Et dans la Pâque imminente, ils vont encore apprendre : jusqu’où va l’amour. En son absence perceptible, leur groupe devra rester soudé par le même amour. Mais toujours avec la référence à Jésus.

     Or, « un amour plus grand que celui-là, personne ne l’a : que quelqu’un dispose sa vie en faveur de ses amis. » L’expression « disposer sa vie » est la même que celle employée par Jean dans le discours du « bon berger ». C’est cette manière de disposer tous les aspects de sa vie en fonction de quelqu’un, ou de quelques-uns. Et, en cas extrême, la préférence pour leur vie au prix de la sienne. Cette disposition, c’est, à l’ecole d’amour de Jésus, le plus grand amour. « Vous, vous êtes mes amis, si vous faites ce dont je vous instruis. » Il y a une circularité. Si les disciples mettent en œuvre, pratiquent, ce qu’ils ont appris à l’ecole d’amour de Jésus, il les considère comme ses amis, c’est-à-dire comme ceux pour lesquels il « dispose sa vie ». L’amour mutuel que les disciples vont maintenir et faire vivre entre eux, sera soutenu et animé de l’interieur par l’amour de Jésus pour eux. Il n’est pas qu’une référence exemplaire, il est l’âme de l’amour mutuel des disciples.

     « Je ne dis plus que vous êtes esclaves, parce que l’esclave ne sait pas ce que fait son seigneur; mais vous, je vous ai appelé amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon père, je vous l’ai fait connaître. » Le rapport n’est plus un rapport maître-esclave, mais ami-ami. Un rapport d’égalité s’est substitué à un rapport strictement hiérarchique. Et cela, pour une raison supplémentaire à toute la circularité sus-évoquée. C’est que le cercle n’est pas clôt sur lui-même : il trouve son origine dans le père, et il mène à lui. La gratuité de l’amour de Jésus, son authenticité aussi, tient aussi à ceci qu’il n’attire pas à lui-même, mais mène à un autre. Le rapport nouveau d’amitié et d’égalité entre Jésus et ses disciples trouve son origine par le fait d’une révélation, celle de l’amour de Jésus et son père. Le premier cercle, en quelque sorte. Et révélation n’est pas ici notification, mais communication : la réalité même est non seulement notifiée, mais donnée, livrée, communiquée. Apprendre à aimer, c’est rendre concret dans la vie et dans les relations, le rapport d’amour et d’égalité qui est celui-même du père et de Jésus.

Dimanche 29 avril : Tailler au bon endroit.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous sommes toujours dans l’évangile de Jean, mais dans sa deuxième grande partie, parfois appelée « Livre de la gloire ». Et nous sommes plus particulièrement au beau milieu du Discours d’adieu de Jésus à ses disciples : un long discours que Jean met dans la bouche de Jésus, et qu’il est, là encore, le seul à nous rapporter. Ce discours suit le lavement des pieds et précède l’arrestation de Jésus.

     Le thème du passage d’aujourd’hui est la vigne, [ampélos]. Il s’agit tout à la fois du plant de vigne ou du vignoble entier, et il faut donc se garder d’oublier ces deux aspects qui s’entremêlent. La vigne est une plante anciennement cultivée en Palestine, depuis la plus haute antiquité. On la conduisait dans ces régions traditionnellement en hautains (des sortes de bosquets en haut d’un « tronc » dénudé) ou sur pergola (une treille). Le vin produit était non filtré, donc d’une faible qualité : les influences gréco-romaines vont beaucoup apporter. Mais même si cette qualité était à améliorer, le vignoble était très présent en Palestine, et depuis longtemps. Il faisait partie de l’univers quotidien et du paysage. De très nombreux propriétaires avaient aussi leur propre vigne, pas forcément étendue mais suffisante à pourvoir leurs propres besoins. La comparaison que prend Jésus est donc une comparaison aisément accessible à tous : tous savent les besoins et l’entretien d’une vigne, tous connaissent ces gestes réguliers à accomplir quand vient la saison. Ce thème est aussi déjà largement repris dans l’Ancien Testament, mais je ne vais pas suivre cette piste aujourd’hui.

IMG_4250

     [Egô éïmi hè ampélos hè alèthinè], « Je suis la vigne, la vraie » commence-t-il. Toujours ce « Je suis » par lequel, discrètement mais constamment, Jean fait allusion au nom divin et rappelle ainsi les énoncés de son prologue : la Parole auprès de Dieu dès le commencement, faite chair pour nous le révéler. Après « Je suis la porte » et « Je suis le berger« , voici « Je suis la vigne« . La vigne ou le vignoble ? Il me semble que les deux sens sont assumés ici : dans la première partie de l’allégorie, c’est plutôt le vignoble entier auquel il est fait allusion. Dans le rapport à son père, Jésus regroupe distinctement chacun des pieds de vigne, il en fait un seul vignoble sans les confondre entre eux. Il est la vigne unique du père, et c’est lui qui est concerné chaque fois que le père s’occupe d’un plant en particulier. Dans la deuxième partie de l’allégorie, en revanche, c’est plutôt au plant de vigne qu’il est fait référence. Dans son rapport à nous, nous lui sommes intimement unis comme un sarment à un plant. Et ici, comme ç’avait été le cas pour le berger, il adjoint un adjectif : pas n’importe quel vignoble, mais le véridiquele sincère, ou encore le vrai au sens de le réel. Il y a une dimension référentielle dans cette identification de Jésus. C’est lui qui est la vigne-référence : tout ce que nous apprendrons à propos de vigne, nous apprendra quelque chose à  propos de Jésus. Amis œnologues, votre passion prend une nouvelle dimension !

     « …et mon père est le cultivateur. » Le [géôrgos], mot qui a donné le titre les « Géorgiques« , est tout simplement le cultivateur, celui qui cultive la terre. Par extension, c’est le propriétaire terrien, et par une nouvelle extension ce mot peut désigner parfois spécifiquement un vigneron ou un jardinier. On a vu qu’il n’est pas besoin de recourir à ces derniers sens spécifiques : tout petit propriétaire a une vigne dont il sait s’occuper. Les rapports de Jésus à son père sont situés comme un rapport de propriétaire, ou d’origine, à son ouvrage. Le paysan est sans doute celui qui a planté cette vigne, et il l’entretient, il la fait grandir, il la fait produire aussi : tout le monde sait qu’une vigne bien entretenue doit normalement améliorer la qualité de sa production avec le temps : la conduite progressive des sarments, l’amélioration de leur exposition, l’art de leur taille, mais aussi le gain en profondeur des racines, tout cela va améliorer grandement la qualité des raisins, et du vin si l’on sait aussi vinifier (mais notre allégorie ne porte pas sur ce point-là…).  Il y a aussi en question la bonne distance des plants les uns aux autres : trop éloignés, ils ne se protègent pas; trop rapprochés, ils s’étouffent. Le cultivateur conduit son vignoble, il régit le tout de sa vigne.

     « Toute pousse en moi ne portant pas de fruit, il l’enlève, et toutes celles qui portent fruit, il les nettoie, afin qu’elle porte une plénitude de fruit. » Tout est une question de taille. Il ne s’agit pas de distinguer les bois morts et les autres : cette taille, évidente, est supposée déjà faite, et elle ne demande pas un art particulier; le mot ici employé, [klèma], évoque tout bois flexible : il s’agit de tout ce qui est vivant, des jeunes pousses. Dans le cas de la vigne, cela peut même désigner une partie du cep, du moment qu’elle est vivante. Là est le point important. Or il y a deux tailles différentes suivant les cas, sur les jeunes pousses, distinguées par deux verbes très proches, [aïréô] et [kathaïréo], deux verbes de même radical. Le second est juste doté du préverbe [kata], qui désigne fondamentalement un mouvement de haut en bas (une catastrophe, par exemple), mais signifie aussi au fondcomplètementde bout en bout, au fond de… Il y a, dans le cas de la deuxième taille, une opération plus approfondie, plus entière, que dans la première.

     Comment distinguer ? Les bourgeons les plus fertiles apparaissent sur le bois d’un an : ce sont eux qui vont donner le plus, et les meilleurs fruits. En revanche, les bourgeons qui  poussent à l’aisselle du vieux bois (le bois de plus d’un an ! Pas de pitié…) ou d’un rameau déjà coupé, ne donneront rien. Il faut donc de la part du vigneron une observation très attentive. Mais on voit que le principe même de la vigne, c’est celui de la nouveauté permanente !! Vouloir produire en « re-produisant », ce n’est pas possible. Il faut du neuf, toujours du neuf. C’est le principe même de la vigne. La puissance de la vie nouvelle, seule, donne à la vigne sa splendeur. La proximité même avec ce qui est déjà trop vieux est source de flétrissure, de stérilité. Le vigneron le sait : alors il y a des bourgeons, des pousses, qu’il enlève tout simplement. Et d’autres, plus prometteuses, qu’il va tailler : au moins trois bourgeons laissés par jeune pousse bien placée, mais pas trop non plus. A vrai dire, nous sommes ici dans la « taille d’hiver » : une taille d’été se fera encore avec ces pousses-là : on ne laissera en général pas plus de cinq grappes sur une tige, pour qu’elles soient belles et fortes. Et année après année, avec ce traitement-là, la vigne devient vigne.

     Jésus (ou Jean) poursuit en faisant une application aux disciples, auxquels est adressé ce discours. Il le fait en introduisant le thème de la parole : celle-ci a constitué la deuxième taille, la taille [kathaïréô]. Autrement dit, la parole distingue les vraies nouveautés et les promesses de fruit. Et elle ajuste le nombre de fruits possibles, à chacun selon sa vigueur (mais on ne peut jamais TOUT porter). Et puis vient un ordre : [méïnate] : le verbe [ménô] signifie demeurer, rester : être fixe, stable, tenir bon, rester en arrière, habiter. Il leur dit « Demeurez en moi, et moi en vous. » A vrai dire, c’est une injonction aux disciples autant qu’à lui-même. On pourrait presque dire « demeurons les uns dans les autres ». Ce que veulent dire exactement ces mots, ce n’est pas facile ! Que veut dire « demeurer en quelqu’un », ou « habiter en quelqu’un », ou « tenir ferme en quelqu’un » ? Ce qui est acquis, c’est qu’il s’agit d’une relation stable, durable, voire définitive, et aussi réciproque. Jésus appelle à cela. Pourquoi ? Sans doute parce que l’opération de « taille », exercée par le cultivateur-père, est tout de même une coupe. C’est radical, cela retranche des choses, une partie de soi. On dirait que Jésus dit aux disciples : il va y avoir une opération douloureuse : pour qu’elle soit efficace, pour que vous en tiriez du fruit (mieux : pour que l’on puisse tirer de vous un fruit pour les autres !), demeurons les uns dans les autres. La taille concerne toute la vigne, donc avant tout moi, Jésus. Mais concrètement, elle va aussi concerner chacun d’entre vous, tour à tour. Bon, on peut trembler un peu et se dire qu’il y a en effet un enjeu. Mais que veut dire ce fameux verbe « demeurer », puisqu’il est à ce point capital ?

     Alors la phrase suivante vient donner une explication : « Comme la pousse ne peut porter du fruit par elle-même à moins qu’elle demeure dans la vigne, ainsi vous non plus à moins que vous ne demeuriez en moi. » Pour la jeune pousse, il y a d’abord le lieu de son lien au plant : sur une jeune pousse. Ensuite, elle est effectivement une pousse, elle est une croissance du nouveau rameau lui-même, pas la seule, mais elle est en est une. Son lien est vital, c’est la même sève qui circule, elle EST la branche qui pousse. Du reste, l’année prochaine, elle sera la branche d’un an sur laquelle se trouvent des jeunes pousses. Si elle se détache du plant, si par un coup de vent ou une fausse manœuvre elle se retrouve pendante ou arrachée, plus rien à faire, la vie ne circule plus. Remarquez bien que le lien est tout aussi vital dans l’autre sens : si on enlève à un plant toutes ses jeunes pousses, on le fait mourir tout entier ! On comprend la réciprocité de la formule rapportée par Jean. Ce qui compte, pour faire face à la taille, c’est le lien vital entre Jésus et ses disciples, leur indissociabilité. Bien sûr, on peut distinguer à vue : tiens, voilà un plant de vigne ! Tiens, voilà une jeune pousse ! Mais au fond, c’est un seul être : pas de plant de vigne sans ses jeunes pousses, pas de jeunes pousses sans tout le plant de vigne. La vie monte des profondeurs (jusqu’à 35 m, pour les racines de vigne !! On comprend pourquoi un terroir est si important) et en même temps tombe du soleil, et la vigne la reçoit tout entière : le tronc distribue ce que les radicelles ont collecté du fond, et ce que les feuilles ont recueilli du ciel. Et sans cette circulation assurée par le tout qu’est le plant, aucune des parties du plant ne peut survivre. Jésus ne dit pas : « Je suis le cep », ça n’aurait pas de sens. Le cep non plus ne vit pas sans la circulation assurée par le tout qu’est le plant de vigne.

     Bien chers lecteurs, je n’en suis qu’au début, et pourtant je m’interromps. C’est aujourd’hui le mariage d’une de mes filles, alors je vous demande votre indulgence. J’essaierai d’être un peu plus long la semaine prochaine !