Dimanche 11 février : dissocier le mal et la faute.

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     Nous continuons la lecture du témoignage de Marc, tel qu’il est écrit. Le texte d’aujourd’hui est le dernier épisode de sa section initiale donnant un aperçu de l’activité de Jésus : celle-ci a commencé avec l’entrée de Jésus à Capharnaüm, et dans la synagogue de Capharnaüm, Jésus venant au-devant des hommes; elle s’achève dans des régions désertiques, où on vient à lui de partout.

     Notre épisode se déroule vraiment en deux temps clairement distincts : le premier autour de la purification d’un lépreux, le second autour des conséquences de celle-ci et des conditions du témoignage. L’épisode n’en constitue pas moins une seule  histoire, il suffit d’ailleurs d’en comparer la première et la dernière phrase. On a d’une part [kaï erkhétaï pros aouton lépros], « et venait vers lui un lépreux« , d’autre part [kaï èrkhonto pros aouton pantothén], « et venaient vers lui [des gens] de toute part« . Dans le verset qui finissait l’épisode de dimanche dernier, celui donc qui précède immédiatement notre épisode, c’est Jésus qui « venait« , [erkhomaï], dans toutes leurs synagogues, dans toute la Galilée. Mais « vient‘ cet homme, et bientôt c’est de toute part que tous « viennent » vers lui. Le mouvement initial s’est inversé, s’est renversé.

     Il s’agit donc d’un lépreux. La situation de ces personnes, on le sait, est celle de proscrits : ils sont tenus de rester à l’écart des autres, a fortiori à l’écart des villes. Ils suscitent la peur, on craint leur contagion, non seulement aux personnes mais même aux choses, aux matériaux. Mais la crainte ne vient sans doute pas seulement de ce risque, il y a aussi l’éventuelle monstruosité de leur apparence, due à la maladie. Or justement, la lèpre n’est pas tout-à-fait une maladie, elle est religieusement connotée : c’est d’ailleurs du prêtre que relève le suivi (si l’on peut dire !) des lépreux, le constat de leur mal autant que celui de leur guérison.

     Cet homme vient à Jésus, et il vient en accomplissant trois actes. Le premier, l’appeler : le verbe [parakaléô] signifie appeler auprès de soi, appeler au secours, mais aussi inviter, et même provoquer. On devine que l’appel au secours domine ici, mais peut-être ne faut-il exclure aucune des nuances : même la provocation peut être un moyen d’attirer sur soi l’attention, et pas qu’à l’adolescence ! Deuxième acte, tomber à genoux : le geste est clair, peut-être un peu théâtral ou obséquieux, en tous cas il fait voir un homme qui n’a plus le souci de sa dignité. Troisième acte, il parle.

     Et que dit-il ? « Si tu veux tu peux me purifier« . Ses mots sont choisis, il a trouvé la faille :  « Si tu veux… » Jésus répond du tac au tac, « Je veux« . C’était la bonne condition, celle qui faisait appel au cœur, si l’on entend par là le centre d’une personne, le lieu des délibération, des décisions, et du dialogue avec Dieu. « tu peux« , [dunasaï] : c’est vraiment pouvoir, avoir la puissance de, être capable de. L’homme est venu pour cela, parce qu’il a reconnu en Jésus un pouvoir, une puissance, plus forte que le mal qui le frappe. Le bruit des actions faite par Jésus « avec autorité » est venu jusqu’à lui. Mais ici se dessine un contraste, sur lequel il nous faudra revenir : il lui dit « tu peux« , mais à la fin de l’épisode c’est Jésus qui « ne pouvait plus« , [mèkéti dunasthaï], « entrer manifestement dans les villes« . L’exercice d’un pouvoir a conduit à la perte d’un autre.

      « tu peux me purifier« , [mé katharisaï] : l’homme ne demande pas à être guéri, il demande à être purifié. Il demande que s’opère chez lui ce processus grâce auquel on redevient « chimiquement pur », grâce auquel il redeviendra lui-même. Car lui-même n’envisage pas le mal qui le frappe autrement que ne l’envisagent tous les autres : à son avis aussi il est coupable du mal qui l’atteint. En entendant ces mots, en percevant la détresse qui atteint cette homme, et dont la moindre n’est sans doute pas cette fausse mais consensuelle culpabilité qui l’habite et le recouvre, Jésus « a les entrailles remuées« . Marc est celui qui nous laisse voir des sentiments chez Jésus, il est très attachant pour cela. Le mot qu’il emploie, le verbe [splanghnidzô], signifie originellement « manger les entrailles après le sacrifice ». Au passif, ce qui est ici le cas, il veut dire « avoir les entrailles remuées, être ému », mais on voit qu’il s’agit vraiment d’être dévoré d’émotion, d’être « pris aux tripes ».

     Et l’action de Jésus est immédiate et rappelle pour le coup la guérison de la parente de Simon : « il tend la main » comme on le fait en signe d’amitié (c’est ce que veut dire l’expression grecque), ce n’est pas une « imposition de la main » au sens rituel ou religieux, non : comme il avait saisi avec force la main de la malade, il tend la main. La même expression pourrait aussi se traduire « il étend le bras« … comme Moïse sur la mer, pour ouvrir un passage. Je ne pense pas qu’il faille traduire ainsi, mais si je savais écrire -et Marc sait écrire-, j’aimerais décrire une action en en évoquant une autre, de manière à créer un jeu de miroirs ou une chose donne sa profondeur à l’autre. En tendant la main comme à un ami, Jésus ouvre un passage vers cet homme. Et « il le touche« , ou l’atteint, ou se met au contact. Avec lui, le lépreux qu’il ne faut pas toucher, le lépreux qui a appris à ne pas se laisser toucher pour ne contaminer personne. Extraordinaire rencontre ! L’homme vient vers Jésus en appelant son attention et en tombant à genoux, puis en lui parlant. Jésus vient vers lui en lui tendant la main et en le touchant…Et puis, lui aussi, il parle : « Je veux, sois purifié« . Je n’arrive pas à rendre « sois purifié » : en fait, Jésus utilise le verbe employé par l’homme dans sa demande (il n’a juste rien rappelé du fait de « pouvoir » ou non), mais au passif, et à l’aoriste, le temps des vérités générales. Ce que l’homme demande, ce n’est pas Jésus qui le fait, mais c’est fait, et c’est même déjà fait, cela a été fait, le processus -puisque ç’en est un- avait déjà commencé (dans son espoir, dans sa démarche, dans ce qu’il a osé…). Qui l’a fait ? Dieu ? (le passif à sens divin se trouve sans difficulté) L’intéressé lui-même ? (de par sa démarche) Pourquoi les opposer, pourquoi choisir… Je dirais les deux.

     « Et aussitôt, partit de lui la lèpre, et il était purifié« . Le verbe employé n’est pas celui de la fièvre, qui avait relâché la malade, c’est celui de la sortie de Jésus au petit matin pour aller prier au désert, [aperkhomaï]. La maladie quitte l’homme comme Jésus a quitté la maison : c’est digne et sans secousse, tout le contraire sans doute de ce qu’auraient attendus les hommes de ce temps pour un lépreux. Et Marc prend soin de préciser d’autre part « et il était purifié« , car c’est là bien autre chose, c’est un processus avec lequel la lèpre n’a rien à voir. Et, ce faisant, il nous apprend à ne pas confondre purification et guérison, impureté et maladie. Cette virgule et ce « et« , si l’on y réfléchit, sont tellement importants. Ils nous permettent de démêler deux maux que nous assimilons trop facilement, que nous entremêlons trop facilement : la maladie et l’impureté, ou la monstruosité. Le monstre est dans notre œil plus qu’il n’est incarné en quelqu’un. Et s’il est dans notre œil, c’est qu’il est en nous, aussi. Mais ici, le processus de purification, le chemin vers une humanité plus entière, plus complète, ce processus s’est sans doute fait à l’occasion même de cette lèpre et de tout ce qu’elle a entraîné.

     Ainsi, dans l’activité de Jésus, Marc nous donne-t-il à voir son action contre les esprits d’inhumanité, d’enfermement, de désunion, bref des maux du domaine « spirituel », et son action contre les maladies, des maux d’un autre genre. Mais avec l’épisode d’aujourd’hui, nous voyons ces deux types de maux entremêlés comme ils le sont souvent, et nous apprenons à les discerner. Car l’histoire d’aujourd’hui ne s’arrête pas là. « Et lui [Jésus] frémissant pour lui aussitôt l’expulsa et lui dit : Regarde ! Ne parle de rien à personne, mais livre-toi toi-même en preuve au prêtre et offre en outre pour ta purification les choses prescrites par Moïse en témoignage pour eux. » Marc note de nouveau un sentiment de Jésus : le verbe [émbrimaomaï] signifie gronder et frémir pour des chevaux, non pas le hennissement mais ce flétrissement des naseaux accompagné d’une secousse, colère ou réticence de la bête. Avec un sentiment soudain de réticence, Jésus renvoie celui qu’il n’a pas hésité un instant à toucher et guérir, et le mot même du renvoi est cette fois celui employé, auparavant, pour l’expulsion de l’esprit. Et, dans le même sens, il interdit à cet homme de parler, à qui que ce soit, de quoi que ce soit, comme il interdisait aux esprits de parler en les chassant. C’est étonnant, on ne voit aucune raison à cela. Mais comme les chevaux voient ou sentent parfois des choses que leurs maîtres ne perçoivent absolument pas, Jésus sait ou voit quelque chose qui nous échappe. La suite montre qu’il savait bien… et pourtant il l’a guéri sans hésitation.

     Les ordres sont clairs : ne pas parler, mais rendre témoignage d’une manière précise : faire comme la loi le prescrit, autant pour la soumission au regard et au jugement du prêtre que pour l’offrande. Et cela est bien un témoignage, [éis marturion], qui passe par une [déixis], une preuve, une exhibition, une exposition publique, de soi -on voit combien cela coûte. C’est un vrai investissement de soi que Jésus demande, c’est d’ailleurs dans le texte la seule fois que Marc emploie le pronom réfléchi [séaouton], « toi-même« . L’homme n’obéit pourtant pas, peut-être recule-t-il devant ce qui lui est demandé, ou bien tout simplement il préfère suivre sa propre idée, peut-être avec une bonne intention mais pour un résultat contraire !

     « Mais lui en sortant entreprit de proclamer beaucoup de choses et divulgua son opinion, de sorte que lui [Jésus] ne pouvait plus entrer visiblement en ville mais il se tenait au-dehors, dans les lieux déserts; et on venait vers lui de toute part. » Notre homme entreprend, prend l’initiative -contraire à ce qui lui a été demandé- de proclamer. Le verbe [kèrussô], proclamer, c’est celui qui désigne l’activité du héraut : c’est le rôle propre de Jésus. En croyant sans doute « témoigner », il prend le rôle qui revient au seul Jésus ! Et sa proclamation tourne à la divulgation ([diafèmidzô], faire connaître partout, divulguer), il y a une trahison là dedans, la trahison d’un secret. L’action de Jésus s’accompagne d’un secret, révélé à ceux qui bénéficient de cette action, mais qu’il ne faut pas trahir. Ce qu’il divulgue, c’est [ton logon] : on pourrait traduire « la parole« , « le récit« , « l’ordre« , « le bruit qui court » ou « l’opinion« . J’ai choisi ce dernier sens, pour faire ressortir l’idée qu’il suit sa propre initiative, et que du coup il ne témoigne plus de Jésus mais « se raconte ». Et c’est le grand danger de tous les « témoignages » : combien se racontent, au lieu de renvoyer à Jésus !  Car témoigner, c’est toujours s’exposer, se livrer, et en silence. C’est un autre qui détermine quand il faudra parler (et souvent, c’est tout simplement quand ceux qui sont touchés par les faits de notre vie, les faits qui nous exposent et exposent notre faiblesse -Ah! Un ancien lépreux ! Ah! Un ancien alcoolique, un ancien taulard !- quand ceux-là interrogent).

     En tous cas, l’homme disait à Jésus qu’il « pouvait » le purifier, mais le fait est maintenant qu’il « ne peut plus » se manifester. Il doit se tenir à l’écart, rester dans les lieux déserts. Pourquoi ? Parce qu’une parole malheureuse a donné de lui une image inauthentique. Jésus se trouve désormais dans la situation du lépreux, c’est lui qui ne peut plus s’approcher des humains et des villes ! Etrange et terrible renversement. Le mal que peut faire un « témoignage » qui n’est pas celui demandé… Cela fait réfléchir, en finissant, sur deux choses. Première réflexion : malgré tout « de partout on vient à lui » : Jésus est empêché, sa mission ne peut plus se dérouler comme il le voulait, il ne peut plus, comme initialement, « entrer » dans les villes, les groupes, les maisons, les familles, et pourtant sa mission continue. Il a cette faculté, cette constance, cette tension vers son objectif, qui fait qu’il s’adapte à toutes les situations, même aux situations contraires. Deuxième réflexion : plus l’évangile et la parole s’étendent, plus elle touche des personnes qui en font toutes sortes de choses. C’est un des aspects du mystère de l’Eglise : il y a forcément des infidélités (il serait bon de le reconnaître !!), du fait des initiatives intempestives des uns et des autres. Alors l’évangile est porté, mais parfois grâce à…, parfois malgré… Nous identifier nous-mêmes comme chrétien, c’est de grande conséquence : pour nous, mais d’abord pour Jésus.

dimanche 4 février : retrouver le pouvoir de donner, perdre ce qui divise.

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     Le passage d’aujourd’hui fait immédiatement suite à celui de la semaine dernière -fait assez rare pour être signalé ! Et nous avons en effet, non seulement la suite mais la fin de l’ensemble que j’ai qualifié de résumé de l’activité de Jésus, raconté par Marc. Le premier temps de ce résumé d’activité était, on s’en souvient, une manifestation de puissance : la proclamation de la Parole faite par Jésus comme s’il en était l’auteur, et avec une force si frappante que ce qui s’y oppose, les puissances qui enferment un homme par exemple, est tout bonnement expulsé.

     Le deuxième temps de ce résumé est constitué par la première partie de notre passage d’aujourd’hui, qui commence ainsi : « Et aussitôt allant-au-dehors hors de la synagogue, ils allèrent à la maison de Simon et André avec Jacques et Jean. » Toujours notre « aussitôt« , cher à Marc: c’est comme une urgence dans l’action, comme aussi la vitesse de l’éclair -la vitesse « nucléaire »- avec laquelle l’action de Jésus se répand, s’effectue. On est toujours dans un mouvement d’émanation, d’expansion, qui est souligné par l’usage des deux verbes [exerkhomaï] et [erkhomaï] : c’est le même verbe, au fond, mais l’un avec le préverbe [ek (ex)], c’est dans le même mouvement qu’ils sortent de la synagogue pour entrer dans la maison. On passe, d’ailleurs, du lieu public au lieu domestique. La différence n’est pas tant celle de la vie religieuse et de la vie quotidienne, car une bonne  partie de la religion juive, déjà à cette époque, se vit à la maison, dans des rituels domestiques. C’est plutôt une différence d’échelle, qui touche les personnes humaines dans des échelles de plus en plus intimes. Ils sortent de l’une, [ek], ils pénètrent dans l’autre [éis]. Cette dernière particule évoque d’ailleurs le mouvement : l’entrée à la maison est elle-même inscrite dans une dynamique qui ne cesse pas.

     Mais qui, « ils » ? Toujours les mêmes cinq, Jésus et les quatre qu’il a appelés, dans l’ordre-même où ils ont été appelés. L’intention de l’auteur de faire un lien avec ce moment de l’appel apparaît évidente. Et de fait, nous avons trois situations successives : D’abord Jésus seul qui fait venir derrière lui quatre autres, ensuite ces cinq ensemble à la synagogue de Capharnaüm, enfin les quatre autres qui accueillent Jésus chez eux -du moins, chez d’eux d’entre eux. Tout se passe comme si l’entrée plus avant de la Parole dans la vie domestique bénéficiait d’abord à ceux qui collaborent à sa proclamation. Une sorte d’effet en retour.

     Le texte continue : « Or la belle-mère de Simon était couchée parce qu’elle avait de la fièvre, et aussitôt on lui parle à son sujet. Et s’approchant il la fit lever en la saisissant fortement par la main, et la fièvre la lâcha, et elle était à leur service. » « La belle-mère » traduit le grec [penthéra], féminin à coup sûr, mais qui désigne assez largement une personne qui contracte un lien de famille par mariage : il peut s’agir d’une belle-mère, au double sens français du terme (« step mother » aussi bien que « mother-in-law », pour distinguer grâce à l’anglais ces deux sens), mais aussi d’une belle-sœur ou d’une bru. Il s’agit bien d’une femme, liée à Simon par le fait d’un mariage. Elle a donc aussi un lien avec André, mais Marc prend souvent le parti de la brièveté; et puis n’oublions pas qu’il fait écho à Pierre -Simon. Cette femme, proche, est malade, couchée, avec de la fièvre, et « aussitôt« , comme toujours, les choses s’enchaînent : on lui en parle, il la fait lever et la voilà guérie. L’action de Jésus n’est pas que puissante proclamation de la Parole, elle est aussi guérison. Mais Marc entre dans plus de détail

     Le verbe [égéïrô] signifie à la fois faire lever, éveiller, relever, ériger, rebâtir, mettre debout, exciter à. Marc s’en sert aussi ailleurs pour parler de résurrection. Cette action de Jésus n’est pas banale sous sa plume, même si elle est exécutée avec un naturel et une discrétion remarquables. La guérison, qu’elle soit physique, affective, morale ou spirituelle, est toujours à la fois éveil, relèvement, reconstruction, re-motivation. Seul verbe actif, il est encadré par deux participes, deux actions grâce auxquelles la principale se réalise. D’abord, il s’approche : toujours le même verbe [erkhômaï], dans le mouvement duquel nous sommes sortis de la synagogue et venus à la maison, mais cette fois avec le préverbe [pros], qui a la nuance  de se mouvoir en direction de. Pour guérir, Jésus ne reste pas à distance mais vient au contact physique. Ensuite, il prend sa main, ou son bras, le membre symbolique de la relation consentie et du travail proprement humain. Il prend avec force : le verbe [kratéô] a fondamentalement le sens d’être fort, d’être le maître. Il s’agit de prendre par la main avec force, comme on donne de la force par une pression de la main qui donne confiance, comme de laisser tenir une main forte à un enfant lui donne du courage ou de la confiance. Ce n’est pas seulement le doigt vigoureux du Créateur, dans la fresque de la Chapelle Sixtine, qui effleure le doigt sans force d’Adam, c’est toute la main forte qui prend toute la main faible.

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     Le résultat de cette action de force, c’est que « la fièvre« , [ho purétos] (de [pur], le feu) « la lâche« , comme si de son côté, la fièvre, personnalisée, n’était plus assez forte pour la retenir. Le verbe [afièmi] signifie d’abord laisser aller, lancer, laisser échapper, mais aussi lâcher, rejeter, renvoyer, laisser libre, permettre. Comme dans l’épisode précédent, où Jésus a libéré un homme de l’esprit qui le tenait captif, qui l’enfermait, Jésus libère une femme de la fièvre qui la tenait prisonnière. Une force de libération est à l’œuvre, contre différentes formes de mal.

     Mais cette action n’est pas finie là. « et elle était à leur service.« : cette femme est rendue à son action, elle est rendue à sa capacité de donner -dans des catégories qui, certes, sont celles du temps ! La guérison complète a supposé une intervention forte là où celle qui en était affectée ne pouvait plus rien, mais dès que possible, cette guérison suppose la collaboration de l’intéressée. Rendue à elle-même, elle peut désormais donner et collabore ainsi à sa propre guérison : c’est tout ce processus qui est la guérison telle que Marc, telle que Pierre, l’a comprise en regardant Jésus.

     Voilà donc notre deuxième temps du résumé de l’action de Jésus. C’est une description de ses deux aspects, à travers deux récits comme réduits à l’essentiel. Le troisième temps, au centre de toute la construction, étend ces deux actes concrets : « Or le soir survenu, comme se couchait le soleil, on apportait vers eux tous ceux qui avaient du mal et tous les [daïmonidzoménous]; et la totalité de la cité allait se rassemblant à la porte. Et il guérit tous ceux qui avaient du mal de leurs différentes maladies et il chassa tous les [daïmonia] et il ne laissait pas parler les [daïmonia] parce qu’ils savaient [que c’était] lui . » Nous retrouvons, à une échelle générale en même temps qu’adaptée à toutes les variétés de situation, les deux mêmes actions. On voit, dans la description de Marc, les gens qui se rapprochent en convergeant vers la porte, une foule de plus en plus dense, orientée, tendue dans une attente nouvelle et irrépressible. Les deux nouvelles se sont répandues comme une traînée de poudre.

     Que sont les [daïmonia] ? Dans la tradition grecque, ce sont d’abord des divinités d’un ordre inférieur : non olympiens, non attachés à un lieu particulier. Par suite, le mot désigne la puissance ou la volonté d’un dieu, mais désigne aussi un esprit mauvais. Et puis le [daïmôn] désigne encore l’âme d’un mort, l’ombre, ou encore le génie attaché à chacun ou à un ensemble de personne, et qui personnifie en quelque sorte son destin. On voit donc que le mot peut désigner une puissance extrinsèque à l’homme, mais aussi une puissance intrinsèque, distincte mais non séparable de l’homme. [daïmonidzomaï] est un verbe formé à partir de là : si la forme, non attestée, [daïmonidzô] signifierait « faire [daïmôn] » ou « rendre [daïmôn] », [daïmonidzomaï] en serait le moyen ou le passif : « se faire [daïmôn] » ou « être fait [daïmôn] ». Et les [daïmonidzoménous] sont les hommes qui se sont faits [daïmôn] ou ont été faits [daïmôn]. Endaïmonisés. Que la chose soit entièrement subie, ou qu’elle soit le résultat de leur propre implication, ces hommes qu’on apporte à Jésus sont désormais le jouet d’une puissance qui, intrinsèque ou extrinsèque, les aliène. J’écris tout cela, parce que je crains qu’on ne se précipite sur l’imagerie du « petit diable » qui « possède » une personne, d’une puissance personnelle absolument étrangère à l’homme.  Ce que recouvre généralement la traduction « démon ». Mais ce n’est pas ce qui est décrit. Et le premier récit nous laissait plutôt voir un homme en proie à ce qui le divisait ou l’enfermait, et dont l’origine n’est pas nécessairement autre que lui-même.

     En tous cas, Marc distingue nettement dans l’action de Jésus les maladies, qui causent « du mal », et cette autre sorte contre laquelle il agit aussi, et d’une autre manière, [ekballô], « lancer au dehors, pousser dehors, faire sortir, rejeter, repousser, expulser« . Il y a l’usage de la force qui prend la main faible dans la sienne et fait lâcher prise à la puissance adverse, et il y a l’usage de la force qui renverse la puissance établie, qui l’expulse de son trône, qui l’empêche d’exercer sa puissance en lui interdisant le lieu d’où elle l’exerce. Rendre à chacun sa puissance de don, éloigner de chacun ce qui enferme et divise.

     J’irai plus vite pour finir -quitte à reprendre cela dans trois ans !!!- : avant dernière étape, Jésus sort, encore le verbe [exerkhomaï], seul, vers le désert. Comme une nouvelle étape, plus profonde encore, après l’intime d’une maisonnée et d’une famille, vers l’intimité personnelle. Il prie, Simon et les autres le cherchent, le trouvent, lui disent que tous le cherchent. Et c’est la dernière étape, peut-être parce qu’à cette parole, Jésus sait qu’une étape est franchie. Il est entré à Capharnaüm, à cinq, c’est lui qui cherchait les autres. Il est allé les chercher, maintenant ce sont eux, tous, qui le cherchent. Les rapports sont inversés, tout est possible désormais. Dernière étape, donc : aller dans les villages alentours, recommencer le même processus, « en vue de cela, en effet, je suis sorti« . Le dernier [exerkhomaï]. Le résumé de la mission de Jésus, c’est bien d’entrer et de sortir. De faire sortir loin des hommes les maux et les puissances d’enfermement et de division, de sortir lui-même sans cesse pour rejoindre tous les hommes. D’entrer toujours plus avant dans les communautés humaines, dans les maisons, dans l’intime, pour sortir avec tous depuis toujours plus profond.

Dimanche 28 janvier : sortir.

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Nous voici donc dans la première étape du résumé initial de l’activité de Jésus proposé par Marc. L’essence de celle-ci nous a déjà été livrée, il s’agit de « clamer la bonne nouvelle » : voici venu le temps de l’initiative de Dieu, son royaume est désormais à portée de la main. Nous allons voir que cette proclamation n’est pas de seules paroles, mais qu’il s’agit d’une véritable inauguration en actes.

« Et ils s’introduisent dans Capharnaum » : « ils« , ce sont Jésus et les quatre qu’il a appelés à sa suite. Marc étant identifié comme le secrétaire de Pierre, il est probable que celui-ci racontait en disant « nous« . Dès le début, Jésus est au pluriel, et ce n’est pas la moindre des nouveautés. Ces cinq-là sont l’initiative de Dieu, ils constituent comme le noyau de son royaume désormais si proche, et ils manifestent cette proximité par celle vécue par les quatre disciples avec Jésus : autant Jésus est proche d’eux, autant le royaume est proche de chacun. Le verbe [éisporéouô] combine au verbe [poréouô], transporter, apporter, conduire, envoyer, le préverbe [éis] qui signifie dans au sens où l’on progresse vers et dans une chose (comme entrer dans l’eau). Ce verbe est ici au moyen, voix qui marque l’implication du sujet. La première action indiquée ici marque donc bien qu’en venant dans Capharnaum, les cinq y apportent quelque chose par leur propre présence. Ceci me conduit à me demander avec qui je suis « plusieurs » au nom de Jésus, avec qui je m’implique envers d’autres : à deux, auprès de ma famille -et même plus qu’à deux, car au fond elle est l’affaire de chacun de ses membres ; à plus, auprès d’autres…

L’écho de cette première action se fait sentir à la fin du récit : « Et sortit son bruit aussitôt partout dans toute la région de la Galilée« . Cinq pénètrent dans Capharnaum, et quelque chose en sort, [éxèlthén]. [érkhomaï] c’est déjà venir, aller, s’en aller; [éxérkhomaï] c’est aller en dehors, sortir pour aller au loin, émaner et même aboutir. Et ce qui se répand ainsi au loin, c’est [hè akoè aoutou]. [hè akoè], c’est d’abord le sens de l’ouïe, c’est aussi l’oreille, et encore l’action d’écouter ou d’entendre (et par suite parfois l’obéissance); c’est encore ce qu’on entend : le récit, le bruit, la tradition, l’ouïe-dire. Mais cela ne concerne pas un pluriel, [aoutou] est un singulier : soit c’est le bruit de l’agir de Jésus seul qui se répand, soit c’est celui du groupe, plus uni que jamais. Le contraste s’augmente encore : les cinq s’introduisent dans un lieu précis, circonscrit, limité : à Capharnaum. Mais l’écho qui en naît se répand [pantakhou], partout, en tout lieu, mais aussi absolument ! L’engagement, l’investissement de soi, ou plutôt de plusieurs avec Jésus, aussi limité, précis et restreint soit-il apparemment, est le véritable moyen de toucher à l’universel. Le « aussitôt« , [éouthus], si cher à Marc, qui signifie aussi « directement » (« direct », comme on dirait dans le langage familier d’aujourd’hui), en souligne l’effet immédiat. Cela me conduit à me demander dans quel « Capharnaum » (sans sous-entendu !!!) je m’implique, dans quelle réalité restreinte, finie, peut-être obscure ? Car c’est là que commence le royaume.

Et une fois dans Capharnaum ? « Et aussitôt, les sabbats (c’est bien un pluriel dans le texte !), entrant dans la synagogue il enseignait. » S’instaure « direct » une habitude : de semaine en semaine, les sabbats, Jésus enseigne dans la synagogue. Depuis Esdras, au retour d’exil, les Juifs se rassemblent : selon la Mishna, dès lors que dix sont rassemblés pour prier, ils constituent une « synagogue ». Des lieux pour cela, distincts du Temple, se multiplient, il y en a même plusieurs dans les villes importantes. Dans ces lieux, on lit la Torah et on l’explique : c’est sans doute à ce dernier moment que se situe l’enseignement de Jésus. Jusqu’à présent, rien que de très habituel, et ce n’est pas cela qui constitue la nouveauté, la tradition s’étant perpétuée (et hyper-formalisée) que chaque israélite lise à son tour la Torah. « Et ils étaient frappés à propos de son enseignement :« , non pas qu’il enseigne, mais de son style, de sa manière. [plèssô], c’est (puisqu’il est au passif) être frappé, être heurté, être vaincu, mais aussi être atteint. Or Marc utilise un verbe, [ekplèssô], comportant le préverbe [ex] (« hors de« ) que nous avons déjà rencontré, un verbe encore plus fort : c’est (puisqu’il est au passif) être abattu comme par la foudre, être frappé de stupeur, être étonné (au sens premier : frappé par un tonnerre), mais aussi être jeté hors de, être détourné par la force (on pense à Saul sur le chemin de Damas). On pourrait ajouter : être atteint dans ses fondements. Voilà ce qui arrive aux auditeurs de l’enseignement de Jésus ! Ils sont secoués dans leurs fondements, parce qu’ils sont atteints dans leurs fondements. Et je me demande aussi à quel point je me laisse atteindre par la parole de Jésus -par la parole de l’autre, aussi, écoutée en son nom, à quel point je me laisse secouer.

Et pourquoi sont-ils à ce point secoués ? La suite l’explique immédiatement : « car les enseignant comme ayant autorité et non comme les lettrés ou les scribes« . Il y a une manière des scribes, de ceux qui ont appris et qui enseignent à leur tour ; et il y a la manière de Jésus qui s’en distingue nettement, qui est presque à l’opposé : il a autorité. [exoussia], encore un mot en [ex], le troisième dans ce passage ! Décidément, il y a chez Marc une extraordinaire insistance sur la sortie, l’issue, l’ouverture, l’échappée. [ousia], en philosophie (à laquelle le mot appartient d’abord), c’est l’essence, la substance, l’être et la réalité d’une chose; dans un langage plus courant, ce sont les biens, la fortune, la richesse de quelqu’un. On devine déjà que l'[exousia], c’est ce qui émane de l’être-même, ce qui vient du fond de soi, ce qui permet (éventuellement grâce à la richesse) d’agir, d’influer, de diriger. Et de fait, il s’agit du pouvoir, de la liberté, de la faculté, de la ressource de faire une chose. On traduit souvent par « autorité », mais on voit bien dans quel sens il s’agit de cela : Jésus enseigne et expose la Torah comme si elle venait de lui, comme si c’était une réalité qui sortait de lui -et non pas, comme le faisaient les scribes, comme nous le faisons nous-mêmes ici, vous et moi, en essayant péniblement d’entrer dans ce qui nous est étranger. De Jésus, cela sort ! Dans « autorité », il y a « auteur » : Jésus expose la Torah comme s’il en était l’auteur. On comprend mieux le coup de tonnerre.

Cette « sortie » est d’une telle puissance qu’elle va en provoquer une autre. Marc nous en fait un récit pittoresque, comme il sait si bien le faire. « Et aussitôt », là encore, l’effet est immédiat, Marc ne cesse de nous montrer une sorte de puissance nucléaire qui entraîne de nombreux effets quasi simultanés, et il le fait d’ailleurs en torturant un tant soit peu la langue ! « Et aussitôt il y avait dans leur synagogue un homme dans un esprit impur et il poussa un cri, disant : ‘Quoi de nous à toi, Jésus le Nazarène ? Es-tu venu nous perdre ? Je sais qui tu es, le saint du dieu.’ Et Jésus lui fait reproche, disant : ‘Sois réduit au silence et sors au loin !’ Et l’esprit, l’impur, l’agitant convulsivement et criant d’un grand cri, sortit au loin hors de lui. » Les auditeurs de l’enseignement de Jésus sont secoués et atteints dans leurs fondements, de même cet homme est [sparaxan] : le verbe [sparassô] signifie secouer, agiter par des convulsions, mais aussi déchirer. Ce qui émane de Jésus, ce qui sort de lui, instaure le règne de Dieu, au point de chasser au dehors, et loin, toute opposition. Le mot est exactement le même que celui employé pour la diffusion au loin (« partout dans toute la région de la Galilée« ) du bruit fait par l’action de Jésus. Comme si l’effet produit poursuivait la puissance adverse, quelle qu’elle soit, jusqu’aux confins, hors des régions conquises au Royaume.

Notons la situation de ce pauvre homme : l’esprit impur n’est pas en lui, c’est lui qui est « dans un esprit impur« , comme s’il s’agissait de quelque chose qui le recouvrait, qui l’enveloppait, sans doute qui l’enfermait et le coupait des autres -et de Dieu. [katharos], c’est propre, mais aussi pur de tout mélange et aussi débarrassé de tout obstacle. [akathartos], l’adjectif employé ici par Marc, n’en est pas tout-à-fait le contraire, comme la terminaison le fait voir, c’est plutôt « qui n’a pas bénéficié d’un processus qui le rendrait propre, chimiquement pur, sans obstacle« . Notre homme est enfermé faute d’une « catalyse », rôle que va jouer précisément la parole et l’ordre de Jésus : celle-ci va le débarrasser de tout ce qui fait obstacle à l’immédiateté du royaume, va faire de lui un homme « chimiquement pur », va le rendre à son humanité, débarrassée de tout ce qui est inhumain et profondément unifié. Et qu’est-ce que c’est que cela ? La seule chose qui m’apparaît évidente, à ce sujet, c’est que cet « homme rendu à son humanité » est celui qui devient un interlocuteur unique pour Jésus.

Car il est frappant ici que Jésus ne discute pas, il ne répond rien aux vociférations provocantes de… de qui, au fait ? Car « l’homme dans l’esprit impur » (ce qui fait déjà une multiplicité) parle au pluriel ! Il dit « nous« , mais d’une manière qui n’a rien à voir avec les Cinq, entrés dans Capharnaum. Car ceux-ci sont plusieurs, mais parlent d’une seule voix, identifiée, celle de Jésus, qui tient toute sa place et dit « Je ». Ce pauvre homme, divisé, enfermé, éparpillé, est tel qu’on ne sait plus trop qui parle : lui ? Quelque chose en lui ? Des choses en lui ? Un autre en lui ? Mais Jésus n’entre pas en discussion, il n’a pas d’interlocuteur à ce point. Il commande d’être muselé, d’être réduit au silence, et de sortir (comme, chez saint Jean, il le commandera à Lazare : « Sors dehors« ). Et toute la puissance d’enfermement et de division sort, en obéissant exactement et point par point. Le commandement ? [Exelthé ex aoutou]. L’accomplissement ? [exèlthén ex aoutou]. Mais en secouant convulsivement et en « criant d’un grand cri » : Marc utilisera les mêmes mots au moment de la mort de Jésus, conclusion dramatique et absolue de cette action inaugurée ici.

Et je me demande ce qui me divise, me déchire ? ou bien me multiplie, me disperse ? dans quoi je suis enfermé, par quoi je suis recouvert ? Toutes choses qui m’empêchent d’être un véritable interlocuteur pour la Parole. Et cet ordre d’arrêter de discuter, de tergiverser, de multiplier les mots qui sont autant de défenses et de boucliers que je lève. Cet ordre de me taire et de sortir. [ex], dehors !

Dimanche 21 janvier : changer d’attitude, se confier en l’action décisive de Dieu.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous revoilà dans l’évangile selon s.Marc, et cette fois pour quelques temps. Nous allons pouvoir mieux épouser un contexte et entrer dans un point de vue c’est-à-dire mieux profiter de l’extraordinaire chance d’avoir plusieurs textes fondateurs. Lorsqu’on réduit ceux-ci à des bouts et des morceaux, c’est comme si l’on picorait dans un seul ensemble. Mais quand on entre dans ces textes avec ce qui les constitue comme texte, on profite à fond de leur diversité et de la pluralité à laquelle ils nous ouvrent. Et c’est cette pluralité qui ouvre vraiment à l’universel. Car ces textes ne nous disent pas tous la même chose, ils ne nous présentent pas tous exactement le « même Jésus » : il ne faut pas avoir peur de cela.

Le passage que nous avons aujourd’hui est juste « sur la pliure de la carte », si j’ose dire. Il est constitué de la fin du prologue de l’évangile de Marc pour une part, et du début d’une autre partie de ce même évangile d’autre part.

Pour ce qui est du Prologue, nous en avons eu le tout début pendant l’Avent (Dimanche 10 décembre : et si on commençait ?) : Après un titre, Marc introduit le personnage de Jean le Précurseur, avant de nous faire voir Jésus annoncé. Ce dernier moment est relaté en trois temps : Jésus est baptisé, puis il va quarante jours au désert, enfin il est en Galilée : c’est ce dernier temps qui constitue le début de notre passage d’aujourd’hui. Les deux premiers versets de ce passage sont donc, gardons-le à l’esprit, la conclusion d’une introduction générale.

La partie suivante de l’évangile selon s.Marc nous donne un aperçu général de l’activité de Jésus. Il y a d’abord un préalable, où Jésus appelle quatre pêcheurs à sa suite; puis viennent la guérison d’un démoniaque, la guérison de la belle-mère de Simon, un sommaire sur les guérisons (centre de cette partie), une retraite interrompue et la purification d’un lépreux. Les derniers versets que nous lisons aujourd’hui sont donc un préalable, une action que Jésus accomplit antérieurement à toute activité, presque comme une condition de celle-ci. Il nous faudra aussi garder cela à l’esprit.

Aujourd’hui, le premier passage commence par « Or après le livrer de Jean« . Marc établi clairement une succession : il y a eu le temps de Jean, maintenant il y a le temps de Jésus, les deux ne s’interpénètrent pas. De l’un à l’autre, ce ne sont plus les mêmes repères, ce n’est plus la même perspective, les mots n’ont plus le même sens, nous allons le voir immédiatement. Qu’est-ce qui provoque ce changement ? Le verbe employé par Marc est [paradidômi] : transmettre, livrer, remettre, confier, concéder. Ce verbe est à l’infinitif aoriste passif (pardon pour la cuistrerie !) : c’est un état acquis (aoriste), où il n’y a plus d’action (infinitif), et qui est subi (passif). Jean a été livré, dans le sens d’une violence subie, d’une contrainte; Maintenant c’est fait et il n’y a plus rien à y changer. Il ne peut plus agir, c’est au tour d’un autre.

Donc, à partir de ce moment, « vient Jésus dans la Galilée en clamant l’évangile du dieu et en disant qu’est rempli le temps et que s’est approché le royaume du dieu : « Convertissez-vous et croyez en l’évangile. » Selon Marc, Jean baptisait « dans le désert« , « dans le fleuve Jourdain » : la combinaison des deux est tout-à-fait possible, notamment si l’on se situe du côté de l’embouchure dans la Mer Morte (ce qu’indique d’ailleurs l’évangéliste Jean, de son côté). Jésus est venu « de Nazareth de Galilée » afin d’être baptisé par Jean puis il est allé au désert. Maintenant, à cette cessation forcée d’activité de Jean, il revient dans la Galilée. Mais cette fois, il vient [kèrrusôn] et [legôn], « en faisant le héraut » : il se pose en porteur d’un message venant d’une autorité plus haute, en envoyé, et « en disant« . Il dévoile celui qui l’envoie : le dieu. De lui, la bonne nouvelle, [eouangélion], de lui le royaume, ou le règne, ou la royauté -car les trois traductions valent pour le même mot [basiléia]. Cet « évangile« , c’est celui que Marc indique dans le titre même de son ouvrage : « Commencement de l’évangile… » Et en effet, on le voit ici commencer, Jésus s’en fait le héraut. Quelle est cette bonne nouvelle ? Marc la résume au style indirect dans ce que dit Jésus : le [kaïros], le temps au sens de l’évènement dans sa consistance, est [péplèrôtaï], et le royaume est [èngikén]. [plèroô], c’est emplir, remplir un récipient, c’est aussi féconder, rassasier, satisfaire; c’est encore compléter, accomplir, réaliser, s’achever. Autrement dit, tout ce pour quoi il y a du temps, le sens même de l’univers dans son devenir, tout cela parvient désormais à son achèvement. Voilà la clé de l’Histoire. [éngidzô], c’est s’approcher, rejoindre, être proche ou parent de. Le verbe est au parfait présent, c’est-à-dire qu’il exprime une situation actuelle qui résulte d’une action préalable, un état actuel stable et pleinement réalisé. Autrement dit le royaume du dieu s’est fait proche, et au terme de tout un processus par lequel il s’est approché, il est maintenant tout proche comme on le dit d’une parenté.

Voilà donc la « bonne nouvelle » dont Jésus est le porteur, le héraut : c’est maintenant l’instant clé de l’histoire, au terme de tout un processus préparatoire désormais à son terme; la royauté du dieu est maintenant proche parente, son royaume est dans la plus grande proximité de chacun, autant dire à portée de main. La conséquence est rapportée au style direct : « convertissez-vous, croyez » : la réponse adéquate à toute cette action du dieu qui arrive à son terme, l’attitude qui correspond de la part des auditeurs, consiste en ces deux actions, [métanoéô], c’est-à-dire penser après, réfléchir ensuite, changer d’avis, se repentir, regretter, et [pisteouô], c’est-à-dire croire en, se confier à, ajouter foi. Il est temps de changer sa manière de penser ou de voir et de croire « dans la bonne nouvelle« , c’est-dire de se confier à ce qui est annoncé, à cette action divine à long terme et qui, justement, touche à son terme. En peinture, un « repentir », c’est quand l’artiste repasse par dessus l’attitude qu’il a donnée d’abord à son personnage pour lui en donner une autre. C’est de cela qu’il s’agit, d’un changement d’attitude.

Ainsi donc, tout cela, c’est la conclusion de l’introduction (ou du prologue) de l’évangile de Marc. Nous passons par ce porche de la « bonne nouvelle« , premier et dernier mot de son introduction. Et nous sommes prêts à recevoir son témoignage au sujet de Jésus, pour peu que nous adoptions cette double attitude qu’il nous enjoint.

Et la suite ? C’est un préalable. L’activité de Jésus, ce héraut, va être comme résumée par Marc à travers plusieurs actions ou situations, dans un ensemble savamment construit. Mais il y a un « moment zéro », et c’est notre texte. Jésus n’agit pas en solitaire, il prend avec lui des hommes, qui auront par conséquent été avec lui dès le début. C’est une pratique classique des « rabbi » que celle-ci : former des disciples. Il y aura néanmoins une originalité dans la pratique de Jésus, c’est de former une véritable communauté de vie avec ses disciples, mais nous n’en sommes pas encore là.

Le récit est dédoublé : il raconte deux fois la même chose. Pas tout-à-fait, au sens où ce ne sont pas les mêmes personnes : d’abord, il s’agit de [Simôna kaï Andréan ton adelfon Simônos], « Simon et André le frère de Simon« , ensuite il s’agit de [Iakôbon ton tou Dzébédaïou kaï Iôannèn ton adelfon aoutou], « Jacques celui de Zébédée et Jean son frère« . La manière même de les énoncer est tout-à-fait semblable, sinon que Simon et André sont présentés l’un par rapport à l’autre exclusivement, alors que Jacques est présenté d’abord par rapport à son père. Il y aura un écho de cela dans la réaction de chaque couple : dans le premier cas, [kaï éouthus aféntés ta diktua èkolouthèsan aoutô], « et aussitôt laissant les filets ils le suivirent« , dans le second, [kaï aféntés ton patéra aoutôn Dzébédaïon én tô ploiô méta tôn misthôtôn apèlthon opisô aoutou], « et laissant leur père Zébédée dans la barque avec les mercenaires ils s’en vont derrière lui ».

Dans tous les cas ils laissent : mais pour les premiers ce sont avant tout des choses, les instruments mêmes de l’exercice de leur métier, pour les seconds ce sont avant tout des personnes, un père et ceux qui constituent une petite entreprise. Le mot « mercenaire » ne doit pas faire peur, il ne s’agit pas de Bob Denard et consorts ! Mais au sens propre, de ceux qui reçoivent, en latin une merces, en grec un [misthos], c’est-à-dire une récompense ou une rétribution. Laisser une activité ou laisser des personnes, c’est toujours un déchirement : l’appel de Jésus est assez puissant pour provoquer celui-ci. Car c’est l’autre similitude, dite avec deux verbes différents : ils le suivent ou ils s’en vont derrière lui. Le premier verbe, nous l’avons vu la semaine dernière, implique aussi l’imitation, la similitude d’attitude et de vie, le second seulement la marche en deuxième position : là aussi il y a une cohérence avec leur situation. Car pour Simon et André, qui laissent avant tout une activité, c’est le verbe qui marque l’imitation et le changement d’attitude; pour Jacques et Jean, qui laissent avant tout des personnes et qui, en fils du chef d’entreprise, étaient sans doute en bonne position dans celle-ci, c’est le verbe qui marque la position subalterne.

Du reste, Simon et André sont pris en pleine activité ! [amfiballontas en tè thalassè : èsan gar aliéis] : [amfi] est un préverbe qui a le sens de autour, comme dans un amphithéâtre, [ballô] c’est tout ce qui concerne lancer ou jeter. [amfiballô] c’est jeter avec un geste enveloppant : pour des pêcheurs, c’est un geste très technique avec certains types de filets, l’épervier en particulier. Ils étaient « en train de jeter-avec-un-geste-enveloppant dans la mer : ils étaient en effet pêcheurs« . Ils sont saisis dans l’exécution même de ce qui demande une grande compétence professionnelle, dans le meilleur d’eux-mêmes : on ne sait jamais quand l’appel de Jésus va vous saisir ! Jacques et Jean sont pris au contraire dans un moment plus tranquille : [kaï aoutous én tô ploiô katartidzontas ta diktua]. [kata] est un préverbe qui a le sens d’un mouvement de haut en bas, comme dans une catastrophe ou un cataclysme, [artidzô] c’est arranger, mettre en état. [katartidzô], c’est mettre en ordre avec une idée hiérarchique, c’est mettre en ordre en donnant des ordres. Ni Jacques ni Jean, probablement, ne sont directement à manier les aiguilles à ramender : ils organisent la chose. Ils sont saisis dans l’acte de leur autorité, dans l’exercice de leur pouvoir.

Une seule chose n’est pas répétée, c’est la parole de Jésus : « Venez derrière moi, et je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes« . La deuxième fois, le texte dit seulement qu’il les appelle, ou les convoque. Pourtant, le « venez derrière moi« , [déouté opisô mou], correspond mot à mot à ce que font, non pas Simon et André, mais bien Jacques et Jean, et que nous avons déjà vu : [apèlthon opisô aoutou]. Chaque mot répond à chaque mot. « Venez derrière moi« , « ils allèrent derrière lui« . Et puis la formation particulière que va donner ce « rabbi »-là : « Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes« . Il y a bien un rapport avec ce qu’ils savent faire avec tant de compétence, être pêcheurs. Mais leur visée sera différente. Jésus va les « faire« , [poièsô]. Il y a deux verbes faire en grec, l’un qui évoque la technique, l’autre -le nôtre- qui évoque la création, et qui a donné « poésie » d’ailleurs. Il y a une création, une nouvelle disposition des êtres dans ce que promet le maître. Mais ce sera progressif, le fruit d’une évolution : il va les faire devenir, [génésthaï], presque naître à.  Quant à « pécheurs d’hommes », l’expression garde pour moi tout son mystère…

Dimanche 14 janvier : première suite de Jésus.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Et nous revoilà maintenant dans l’évangile selon saint Jean. Le texte fait presque suite à celui du… 19 décembre. Mais qui s’en souvient ? Disons simplement qu’après son prologue ample et ambitieux, destiné à être retenu et à tourner en boucle dans l’esprit de son lecteur, Jean nous présente tout simplement une « première semaine » de Jésus, semaine qui s’achèvera à Cana. C’est d’ailleurs cohérent avec le « Au commencement » qui débute son évangile et qui évoque la Genèse : là aussi, il y a le cadre d’une semaine pour la mise en place de toutes choses. Au jour 1 : le témoignage du Baptiste, confessant qu’il n’est pas le Messie.

Et puis c’est le jour 2 (attention, ce n’est pas encore le nôtre), qui débute par : [Tè épaourion], « Le lendemain« . Et que se passe-t-il ? « Il voit [le] Jésus venant vers lui, et il dit… » Jean-Baptiste voit, et dit. C’est son rôle : il a été constitué témoin, alors il regarde et voit, puis il dit ce qu’il voit. Et que voit-il ? Jésus en-train-de-venir, ou en-train-d’apparaître, car [erkhomaï] peut aussi avoir ce sens, qui correspond également bien à la situation. Et il vient ou apparaît [pros aouton], ce qui rappelle immanquablement le prologue du même évangile, où dès le commencement le [logos], la parole est dite [pros ton théon], vers le dieu. Le Baptiste a une priorité dans le temps, et il voit Jésus venir « vers lui« , comme le dieu voit la parole être vers lui. Le Baptiste est un révélateur de Jésus du seul fait que Jésus vient vers lui. Et le Baptiste va se dépêcher de dire justement « Derrière moi vient un homme qui devant moi est advenu, car avant moi il était« .  Il renverse la priorité, en changeant de repères.

Et nous voilà à notre passage du jour, le jour 3. [Te épaourion palin], ce qui peut vouloir dire « le lendemain de nouveau« , mais aussi « le lendemain au contraire« , ce qui je l’avoue me paraît préférable, parce qu’en effet Jésus ne vient pas vers lui. Ce jour-là « se tenait debout le Jean et de ses disciples : deux« , ils sont trois à présent. Le verbe [histèmi]  dit bien se tenir debout, dressé, avec une nuance de fixité, de fermeté. Cela fait cette fois contraste avec l’attitude de Jésus, car le texte continue : « et fixant (du regard) le Jésus [peripatounti] ». Même le regard, chez Jean, est fixe. Mais [peripatéô], c’est mot à mot circuler (puisque le préverbe [peri] signifie autour, comme circum en latin, et [patéô] veut dire fouler, parcourir), mais c’est aussi aller et venir, se promener (avec quelqu’un, en conversant); et c’est encore se comporter, se conduire, vivre de telle ou telle manière. Il y a ici un contraste fort, et même une opposition, entre Jean qui ne bouge pas et Jésus qui bouge, entre Jean droit comme la justice et Jésus qui vit, qui se comporte. On pressent que la manière d’aborder le monde ne va pas être la même, entre le Baptiste qui s’est retiré au désert, qu’on imagine droit et solide face aux vents du désert, mais retiré du monde, et Jésus qui est engagé dans le monde, qui le parcours, qui vit au milieu des gens sans rien dire et sans être remarqué.

Et Jean dit : « Voici l’agneau du dieu« . C’est la deuxième fois qu’il utilise cette expression unique, cette expression qui lui est propre. Allusion peut-être à la Pâque de la sortie d’Egypte, ainsi qu’à la comparaison faite par Isaïe à propos du Serviteur de Yahvé, « comme un agneau que l’on mène à l’abattoir, il n’ouvre pas la bouche« . Le Serviteur de Yahvé, dans ce qu’il est convenu d’appeler le « 2° Isaïe », est cette figure de salut qu’entrevoit le prophète, figure qui est à la fois individuelle et collective. Le Serviteur, c’est la synthèse que Dieu prépare entre alliance et histoire, entre une alliance où Dieu donne sa vie en partage et où l’homme entre en communion de vie avec Dieu en acceptant et vivant selon sa loi, et une histoire de péché, de rejet de Dieu de la part de l’homme, de jugement mais aussi de réitération de l’offre d’alliance de la part de Dieu. Le Serviteur, c’est cette figure qui est à la fois tout le don de Dieu aux hommes (et qui, dans l’histoire telle qu’elle est, va cristalliser sur lui le refus que les hommes font de Dieu) et toute la réponse parfaite des hommes à Dieu (et qui, dans l’histoire telle qu’elle est, va rester fidèle dans toutes les circonstances même la souffrance et la mort injustes). Mais il faut avouer qu’on ne voit pas bien ce qui, dans l’observation du Baptiste telle que l’évangéliste nous la rapporte, amène cette image.

Toujours est-il que « Et entendent ses deux disciples [le Baptiste] en train de parler, et suivent le Jésus. » Ils en entendent un, ils en suivent un autre : beau détachement du Baptiste, magnifique témoignage que celui qui détache de soi pour attacher à un autre. [akouô], c’est entendre, être auditeur, apprendre; c’est aussi écouter, obéir à. [akolouthéô], c’est faire route avec, accompagner, suivre; c’est aussi suivre par l’intelligence, se laisser conduire ou diriger; c’est encore se modeler, être semblable à. Voilà tout ce que font les deux disciples, qui avec l’évocation de l’Agneau du grand Passage (la Pâque), passent eux aussi de Jean à Jésus. Ils ont écouté attentivement ce que veut dire le Baptiste, ils ont entendu profondément ce qu’il voulait dire sous ces mots, et ils y ont consenti. Ils vont et viennent désormais avec Jésus, ils marchent avec lui dans le monde, ils se laissent conduire par lui et épousent sa manière de vivre. Peut-être, si nous entendions vraiment ce que veut dire « Voici l’Agneau de Dieu », nous arriverait-il de même…. Et peut-être est-ce faute de le comprendre que nous n’entrons pas, que nous ne nous conformons pas, ou si peu.

Une telle compagnie ne laisse pas Jésus indifférent. « Or se retourne [le] Jésus et considérant ceux qui le suivent, leur dit : Que cherchez-vous ? » Le verbe [stréfô], c’est se tourner, se retourner. Il y a un double sens, ici : Jésus se tourne, physiquement, vers ceux qui sont derrière lui; mais aussi, Jésus est retourné, intérieurement, d’être suivi, imité. Je crois que c’est parce que ce n’est pas ce qu’il cherche. Agneau de Dieu, il est tout à son attention au monde et au dieu. Alors ces deux-là qui marchent derrière lui, il les considère. [Théômaï] (qui donne notre théâtre, notre théorie), c’est contempler, considérer, examiner, passer en revue. Voilà ce que fait Jésus. Et pour le disciple, il convient d’accepter, de laisser ce regard se poser. D’accepter d’être l’occasion d’un retournement de Jésus, d’accueillir un regard de spectateur, un regard d’admiration, un regard long qui s’interroge. Ce n’est pas le regard fixe du Baptiste, on sent des yeux qui vivent, qui parcourent, qui vont et viennent eux aussi.  Jésus n’est pas obligé de recevoir qui veut le « suivre », pour lui aussi il y a un enjeu.

Et de fait, se poser en disciple de Jésus, c’est surtout l’engager lui. Et si cela lui rendait un piètre témoignage ? Quel risque il prend, lui !

Et vient sa question, « Que cherchez-vous ?« . [Ti], c’est bien un pronom interrogatif neutre, « quoi ? » Et [dzètéô], c’est chercher (à rencontrer, à connaître, à obtenir); par suite, c’est aussi regretter l’absence de, désirer. Le regard n’a pas suffit, il faut une parole, et qui vienne du cœur. Tu cherches à rencontrer… qui ? Tu cherches à connaître… quoi ? Tu cherches à obtenir… quoi ? Il te manque… quoi ? Tu désires… quoi ? Oserons-nous répondre ? Non pas ce qui nous passe par la tête, ou ce que nous croyons qu’il voudrait entendre, car il ne s’agit pas de séduire. Mais ce qui est effectivement dans notre cœur.

Notons que ce sont, dans l’évangile de Jean, les premiers mots de Jésus. Et c’est une question, qui nous met face à nous-mêmes. S’approcher de Jésus est « dangereux », c’est faire face à une question, et faire face à soi-même. Lui, il est [pros ton théon], « vers le dieu« . Et toi, tu es… [pros ti], dirigé vers quoi ?

« Eux à leur tour lui disent : rabbi -ce qui dit en traduisant : maître- où demeures-tu ? » Rabbi, d’où vient notre « rabbin », est un titre de respect qui inclut l’idée d’un enseignement, si petit soit-il, reçu de cette personne. Le [didaskalos] est celui qui enseigne, le précepteur, le maître d’école. Dans les deux cas, en effet, on a bien l’idée d’enseignant et de chef. Les deux choisissent d’emblée de donner ce titre à Jésus, et de fait, avant même qu’il ne se retourne et ne leur adresse la parole, comme on l’a vu, il l’ont suivi comme un chef, et ont appris et cherché à imiter son comportement, comme un enseignant. Ils ne lui parlent qu’en retour, et seulement après avoir déjà changé de vie, s’être attachés à lui. Et ils répondent à sa question par une question : non pas pour éviter de répondre, mais pour traduire leur quête. [Pou ménéis] ? [Pou], c’est bien l’interrogatif en quel endroit. Quant à [ménô] cela peut être l’un de deux verbes homonymes. [Ménô] peut être avoir un désir, souhaiter, vouloir. En ce cas, la question des deux serait qu’ils cherchent le lieu du désir de Jésus. C’est magnifique ! [Ménô] peut être aussi demeurer, être fixe (comme Jean Baptiste !), s’en tenir à, tenir bon, habiter. En ce cas, la question des deux serait qu’ils cherchent prosaïquement où Jésus habite, ou encore s’il y a un lieu ou un moment où il s’arrête d’aller et venir, d’ambuler, de circuler. Ce serait l’indice de leur surprise totale et inépuisée : la différence avec le Baptiste est telle, qu’ils se demandent s’il en peut être toujours ainsi. Est-il possible de vivre, se déplacer, changer, à ce point ?! Ce serait un « où t’arrêtes-tu ? », ce qui est bien proche d’un « où cela nous mènera-t-il ?« … D’emblée, ils auraient perçu que la suite de ce maître est in-finie.

A une question comme celle-là, les mots ne répondent pas. « Venez et vous verrez« . Au jour 2, le Baptiste avait vu Jésus venir, maintenant ce sont les deux ex-disciples du Baptiste qui sont invités à venir. Il faut continuer : seule l’expérience dira et répondra à cette quête profonde qu’ils ont avoué, à cette curiosité mêlée de joie qu’ils ont laissé paraître. « Ils vinrent donc et virent [pou ménéi] », ce n’est qu’en venant, en continuant d’aller et venir, en continuant la manière de vivre de Jésus qu’il peuvent voir ce qu’il désire, ou encore jusqu’où cela le mène, « et auprès de lui ils demeurèrent ce jour-là; l’heure était comme la dixième. » De nouveau ce [ménéô], mais cette fois-ci, ce n’est pas un lieu géographiquement défini, c’est [par’aoutô], « auprès de lui« . Jésus est toujours en mouvement, être son disciple c’est à la fois être en mouvement et être fixe : épouser les mouvements, les allées et venues, les engagements, les recherches de Jésus -voilà pour le mouvement-, et toujours être avec lui -voilà pour la fixité. On comprend que ce jour-là ait été pour les deux exceptionnel, et c’est ce que dit le mot [ékéinos] qui suit « jour » : c’est un démonstratif qui désigne quelque chose de grand.

Dimanche 7 janvier : une longue quête.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Autant commencer par là : tous les évangiles n’ont pas « d’évangiles de l’enfance ». Ce n’est le cas que de ceux de Matthieu et de Luc. Ni l’un ni l’autre ne nous rapportent de récits que nous qualifierions aujourd’hui « d’historiques », puisqu’à l’époque même de Jésus on ne savait presque rien sur ce qui avait précédé sa vie publique. Alors pourquoi ces deux auteurs ont-ils commencé leurs témoignages par des récits de ce genre ?

     Deux raisons ressortent particulièrement. La raison principale : comme dans beaucoup de récits antiques concernant des personnalités de premier plan, montrer que dès l’enfance, l’essentiel de leur personnalité ou de leur mission est déjà dessinée. Comme pour une ouverture d’opéra, il s’agit d’orchestrer d’emblée les grands thèmes de ce qui va suivre, ce qui en fait ressortir mieux la cohérence pour le lecteur. La deuxième raison : tenter d’harmoniser les rares données que l’on a tout de même concernant l’origine du personnage principal. Notamment, le fait qu’on dise de Jésus qu’il est né à Bethléem et qu’on l’appelle le Nazaréen, comme venant de Nazareth.

    Pour Matthieu, dont est tiré cette fois l’évangile de ce dimanche (désolé, cher lecteur ! Eh oui, on change encore une fois de contexte, d’auteur, d’ouvrage… : quelle gymnastique incessante on te fait faire !), pour Matthieu donc, un thème fort du témoignage qu’il rend à Jésus est l’ouverture aux païens : c’est dans son ouvrage qu’est particulièrement mise en valeur la foi du centurion romain chez qui Jésus va jusqu’à entrer (Mt.8,5-13), de même que la foi d’une Cananéenne (Mt.15,21-28), dans son ouvrage que Jésus se dit présent où que deux ou trois, quels qu’ils soient, se réunissent en son nom (Mt.18,20), que Jésus annonce livrer sa vie pour tous (Mt.20,28), que Jésus annonce la transmission à d’autres nations qu’à Israël de l’héritage (Mt.21,42-43; 22,8-10; 23,38; 24,14; 26,28), que la création entière témoigne contre l’incrédulité des chefs au moment de la mort de Jésus (Mt.27,50-53), chez lui enfin que le dernier mot de Jésus ressuscité est pour rendre-disciple toutes les nations (Mt.28,19-20). Rien d’étonnant donc, que l’on retrouve dans ses récits de l’enfance de Jésus cet aspect d’ouverture universelle.

     Par ailleurs, l’option explicative de Matthieu quant aux origines de Jésus est la suivante : Joseph, fils de David, habite Bethléem. C’est donc là, naturellement, que naît Jésus. Et puis, suite à un déchaînement de violence du roi Hérode, la famille doit fuir en Egypte où elle séjourne quelques temps. Puis elle revient en Israël mais, par prudence, s’installe loin des centres du pouvoir, à Nazareth, « pour accomplir le mot dit par les prophètes (on ne voit pas du tout lesquels !) qu’il sera appelé Nazôréen« . Luc aura une option explicative exactement contraire : la famille vit à Nazareth, mais se déplace temporairement à Bethléem à l’occasion d’un recensement impérial (dont on n’a aucune trace !), et c’est à ce moment-là que Jésus est né. Mais qu’importent les explications plus ou moins hasardeuses : les faits concordants sont la naissance de Jésus à Bethléem et qu’il vient de Nazareth quand il commence sa vie publique. Et venons-en à notre texte d’aujourd’hui.

     « Une fois Jésus né à Bethléem de Juda aux jours d’Hérode le roi, voici que des mages depuis l’orient arrivèrent à Jérusalem en disant : où est le nouveau-né roi des Juifs ? Car nous avons vu son étoile en orient et nous sommes venus nous prosterner à lui. » Après une longue généalogie et le récit d’une annonciation à Joseph (conclu par la mention, presque marginale, de la naissance de l’enfant annoncé), Matthieu mentionne Hérode. Il s’agit du roi Hérode dit « Le Grand », mort de la gangrène en 4 av. J.-C. Il a conquis le pouvoir grâce à son alliance avec le célèbre Romain Marc-Antoine, a su opportunément s’allier avec Octavien, vainqueur de ce dernier à Actium en 31 av. J.-C. (le futur empereur Auguste), a assuré son pouvoir en massacrant tout ce qu’il fallait de sa famille et de sa belle-famille, a aussi destitué les familles traditionnelles de grands-prêtres et a remplacé ceux-ci par des gens d’Egypte et de Babylone plus à sa main, et a mis en route le chantier de restauration du grand Temple de Jérusalem (à partir de 20 av. J.-C.). On voit qu’il ne s’agit pas d’un enfant de chœur.

    Et dès ces premiers mots, Matthieu met en regard deux lieux, Bethléem et Jérusalem. Bethléem, lieu de la naissance de Jésus; Jérusalem, lieu de sa condamnation et de sa mort. Et déjà, le lieu de la mort de Jésus est habité et dominé par un homme hostile. Et le destin tragique de Jésus est déjà préfiguré : Hérode va chercher à le faire périr, Jérusalem déjà se déchaîne contre Jésus, et Matthieu racontera un peu plus loin que le roi fera exécuter dans l’arrondissement de Bethléem tous les enfants de deux ans et moins « selon le moment qu’il s’était fait préciser auprès des mages« . Cela nous indique aussi que, dans la chronologie de Matthieu, l’épisode lu aujourd’hui se situe en gros moins de trois ans après la naissance de Jésus, l’enfant n’est déjà plus un nourrisson.

     Dans cette opposition annoncée surgissent des personnages appelés [magoï]. Le nom peut désigner deux choses : d’après l’historien grec Hérodote, les Magoï sont le nom d’un des six peuples qui ont formé la nation des Mèdes : peuple iranien à la grandeur plus légendaire que réelle, et en fait confondu par les autres nations avec les Perses. Mais comme nom commun, un [magos] est un prêtre interprète des songes, chez les Mèdes et les Perses; d’où le sens plus général de magicien, de sorcier ou d’enchanteur. Le mot même vient du persan [magis] : il s’agirait à l’origine des prêtres officiels de l’empire perse, spécialisés dans la magie et l’astrologie. Ils sont dits par Matthieu venir [apo anatolôn], « depuis … le-lever-de-l’astre« . Je fais exprès de traduire le mot par son étymologie, assez transparente, à cause du lien tout aussi transparent avec leur déclaration initiale : « Nous avons vu son étoile« . Peut-être Matthieu s’amuse-t-il joliment avec les personnages auxquels il donne vie : ils viennent du pays-où-se-lèvent-les-astres, et c’est tout ce qui compte. Mais ce peut-être aussi la région appelée par les Grecs Anatolie (c’est à leur Orient), par les Romains, Asie Mineure (il faut passer d’Europe en Asie pour l’atteindre), par nous aujourd’hui péninsule turque. Cela nous ouvrirait de nouvelles perspectives : c’est la région la plus parcourue par Paul dans son annonce de l’évangile et l’ouverture de celui-ci aux « païens », ce que Matthieu ne peut absolument pas ignorer à l’époque où il écrit. Est-ce alors pour Matthieu une manière là aussi d’anticiper ? Déjà une annonce serait parvenue dans ces régions ? Déjà aussi la venue à l’évangile de ces régions ouvrirait un conflit entre tenants de la tradition et tenants de l’ouverture à tous ? Tout est possible…

     En tous cas, la question de ces prêtres étrangers fait à Jérusalem l’effet d’une bombe. « Où est le [tèkhthéis] », le « désormais mis au monde« , l’ « enfanté« , qui est aussi « roi des Juifs« . Quand on sait le sort réservé par Hérode à la plus grande partie de sa famille, on  comprend son émoi : comment ? Un usurpateur possible ? Et déjà connu ailleurs ?! Mais pour Matthieu, il y a un autre message, plus important : ces savants spécialistes des étoiles, géographiquement et religieusement si éloignés des Juifs, ont vu son étoile. En pratiquant leur propre activité, en suivant le chemin de leurs propres recherches, en pratiquant leur propre religion, ils ont perçu la présence de Jésus. Extraordinaire leçon que nous donne Matthieu quant à la possibilité pour tout homme, quel que soit son chemin, quelle que soit sa recherche, de trouver trace de Jésus. Et ils sont venus depuis si loin pour [proskunéô] : c’est saluer en se prosternant, en portant la main à sa bouche comme pour la baiser. [kunéô], c’est embrasser ou, à l’adresse d’une divinité, révérer. On voit bien le sens du geste qui combine la révérence et l’amour. Voilà, ils sont venus pour cela.

     Emu, Hérode rassemble (« synagoguise » !!) tous les grands-prêtres et les lettrés du peuple, et « cherche à savoir d’eux [doit] naître le messie« . Un petit parti tenait qu’Hérode était lui-même le messie, c’est-à-dire le chef politique prévu par Dieu pour redonner sa place à Israël dans le concert des nations. Apparemment, Hérode lui-même sait bien que ce n’est pas lui -ce serait de l’ironie, de la part de Matthieu; ou bien alors, en fin politique, il veut savoir qui pourrait s’appuyer sur les Livres sacrés pour prétendre mieux que lui être ce chef providentiel. Toujours est-il que la réponse se trouve dans l’Ecriture : là aussi, Matthieu n’aura de cesse, tout au long de son témoignage, de corroborer ce qu’il rapporte de Jésus en le confrontant aux Ecritures. Pour les Juifs comme pour les non-Juifs, les Ecritures restent la référence, pas moyen de trouver Jésus sans elles. Mais il faut ajouter aussitôt : les Ecritures seules ne suffisent pas, il faut aussi une recherche, une quête. Car tous ces savants, versés dans les Ecritures, n’ont pas trouvé Jésus.

     Les malheureux desseins d’Hérode transparaissent de plus en plus : c’est en cachette ([lathra], en cachette, par surprise, mais aussi traîtreusement) qu’il convoque les mages, leur demande des renseignements chronologiques qu’il sera seul à posséder, et leur recommande après être allés à Bethléem et avoir trouvé l’enfant, de le lui annoncer pour, dit-il, se prosterner lui aussi. Annoncer, c’est le verbe « évangéliser » qu’emploie Matthieu. En cohérence avec la finale de son évangile, l’évangélisation ne peut que partir de Jérusalem vers la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre. Mais elle ne peut manifestement pas remonter vers Jérusalem. L’annonce de l’enfant ne peut que se répandre par toute la terre, on dirait que pour Matthieu la dynamique de l’évangile est celle de la diffusion, jamais du retour.

     « Mais ceux qui entendirent le roi [époréouthèsan] » : le verbe [poréouô], signifie d’abord faire passer, transporter, conduire, escorter, mais il signifie aussi envoyer, députer, et au moyen (ce qui est le cas ici) aller, marcher à pied, voyager par voie de terre. Lorsqu’on a une recherche profonde, authentique, on fait bien de s’en aller, de se transporter ailleurs loin des logiques de pouvoir. Elles tordent tout. Pour des prêtres officiels, habitués dans leur culture à une place sociale réservée et elle-même jointe au pouvoir le plus haut, leur attitude est remarquable ! Ils ne veulent plus entrer dans les jeux d’Hérode et les logiques de pouvoir. Dans une sorte d’Exode, ils « passent » eux aussi à autre chose, et le résultat est immédiat : « et voici l’étoile, celle qu’ils avaient vue en Anatolie, les [proègén] » : [proagô], c’est d’abord faire avancer, produire à la lumière, mais c’est aussi promouvoir, élever en dignité, porter quelqu’un à quelque chose. On pourrait traduire « c’est l’étoile qui les motivait« …. Beaucoup de traduction évoquent l’étoile qui « se déplace », « les précède » : à part les étoiles filantes, je ne vois pas bien…

     « C’est l’étoile qui les motivait, aussi longtemps qu’ils allaient, elle était fixée au-dessus d’où est l’enfant« . La marche, la recherche de ces personnes, les fait bouger, les fait changer, les fait effectuer des déplacements (intérieurs, extérieurs), des changements. Mais aussi longtemps qu’ils changent, ce qui les motive ne change pas : mieux, ce qui les motive est exactement au-dessus d’où est l’enfant. Peut-être bien que l’étoile avait disparu à leurs regards, peut-être bien est-ce la raison pour laquelle ils s’étaient arrêtés à Jérusalem pour se renseigner. Le message des écritures, autant que leur refus délibéré des logiques de pouvoir, leur rend ce qui les avait motivé, les ramène à leur motivation-source. « Alors voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une joie très grande avec véhémence« . Le renouvellement de la source de notre motivation est comme un séisme de joie, sentiment de la présence d’un bien recherché. Ils n’y sont pas, mais déjà ils y sont. « Et venant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère« . Ressourcés, ils n’ont plus qu’à entrer. Et là encore ils voient. Les mages ne cessent de voir, dans ce passage : ils ont vu une étoile en Anatolie, ils voient à nouveau cette même étoile ce qui les inonde de joie, et aussitôt ils voient l’enfant et sa mère. Ils tombent et se prosternent, avec ce geste de révérence et d’amour qu’ils voulaient accomplir, et ouvrant leurs trésors ils lui offrent les cadeaux : or et encens et myrrhe. J’aime beaucoup cette idée d’ouvrir ses trésors à celui que l’on cherche. Les trésors, en général, c’est ce que l’on cache : mais à celui qu’ils cherchaient, ils ne cachent plus rien, et jusqu’à l’intime.

     Et puis ils rentrent par un autre chemin. Pas d’Hérode, toujours pas; mais aussi, on ne peut qu’être renouvelé par une telle rencontre, et nos chemins ne seront sans doute plus jamais les mêmes.

Dimanche 31 décembre : se ranger avec ses enfants vers le même horizon.

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Nous sommes toujours dans l’univers de Luc, comme dimanche dernier. L’ange avait recommandé à Marie de donner à l’enfant « son nom à lui : Jésus« , et c’est ce qui vient de se passer, au verset précédent : « Et alors sont accomplis les huit jours de sa circoncision et il est appelé de son nom à lui Jésus, la dénomination d’après l’ange avant sa conception dans le sein. » A la manière discrète de Luc, cela nous rappelle que cet enfant-là a déjà un nom et une existence, avant même sa conception. Mais voici la suite, le texte d’aujourd’hui.

« Et alors sont accomplis les jours de leur purification selon la loi de Moïse, ils le font monter à Jérusalem présenter au seigneur, comme écrit dans la loi du seigneur que tout mâle ouvrant la matrice sera appelé saint pour le seigneur, et donner en sacrifice selon ce qui est ordonné dans la loi du seigneur, une paire de tourterelles ou deux poussins de colombes. » Il y a eu une première étape d’obéissance aux huit jours de l’enfant : le nom lui a été donné selon l’ordre de l’ange, ni un nom choisi par le père, ni un nom choisi par la mère. Deuxième étape d’obéissance, et désormais la référence à l’ange disparaît : la référence est à la loi, [nomos]. Cette loi est dite celle de Moïse une seule fois, puis elle devient la [nomos tou kuriou], la « loi du seigneur« . Le mot, à l’époque et dans l’univers grec auquel s’adresse Luc, est transparent:  il s’agit bien de Dieu, celui qui règne sur toutes choses. Et l’obéissance est obéissance « au seigneur ».

Ce mot de seigneur, [kurios], apparaît quatre fois en une seule phrase : c’est le nom le plus présent, presque le seul. Moïse est nommé comme en passant, par souci de précision. Il y a encore Jérusalem et … c’est tout ! Les autres acteurs ne sont pas nommés, les pronoms personnels sujets (comme le permet le grec) sont éludés, et il y a quelques autres pronoms. La loi s’applique à tous, universellement, ce n’est pas une question de personnes. Regardons tout de même de plus près ces pronoms.

Ce sont « les jours de leur purification » : [katharismos] veut dire purification, le mot grec classique est plutôt [katharmos], qui désigne la purification morale, mais surtout la purification religieuse qui se fait au moyen d’un sacrifice expiatoire. A la racine, il y a l’adjectif [katharos] qui signifie sans tache, sans souillure, propre, mais aussi sans mélange. Le Lévitique dit en effet : « Si une femme est enceinte et enfante un garçon, elle sera impure pendant sept jours comme au temps de la souillure de ses règles. Au huitième jour on circoncira le prépuce de l’enfant et pendant trente-trois jours encore elle restera à purifier son sang. Elle ne touchera à rien de consacré et n’ira pas au sanctuaire jusqu’à ce que soit achevé le temps de sa purification. » Si la femme enfante une fille, les temps sont doublés.  Ces lois nous paraissent d’un autre âge, elles laissent transparaître une fascination pour le sang, signe de la vie : le sang qu’il ne faut pas faire couler (et qu’on fait pourtant couler dans la circoncision), le sang qu’il ne faut pas manger, le sang qui est pourtant très présent dans les rituels, -sans doute parce que justement il n’est qu’à dieu ? En tous cas, cela fait peser sur les femmes un opprobre.

Mais tout cela n’explique pas le pluriel, « leur purification » ! C’est un pluriel, mais qui désigne-t-il ? Les femmes en général ? La femme et son enfant ? La femme et son mari ? La femme, son mari et leur enfant ? Grammaticalement, je pencherais pour cette dernière interprétation : la dernière mention explicite de plusieurs personnes en remontant dans le texte (et si on excepte les bergers, dont on ne voit pas très bien le lien qu’ils auraient avec cet épisode), c’est ceux que les bergers ont trouvé : « Marie, et Joseph, et le nourrisson posé dans la mangeoire. » Les voilà peut-être solidaires dans l’impureté rituelle, ce qui est une belle solidarité !

Dans ce contexte, [anégagon aouton éis Iérosoluma], « ils le font monter à Jérusalem« . C’est bien un masculin singulier, l’objet de l’action est l’enfant, sans aucun doute possible.  Les sujets, pluriels, de l’action, sont sans doute alors les parents. Et l’action d'[anagô], c’est fondamentalement conduire de bas en haut, d’où faire monter, amener, élever, emmener, ramener, mais aussi faire une restitution légale ou encore relever. C’est le seul verbe conjugué de toute la phrase, donc la seule action réelle ! Et toute cette variété de sens nous fait mieux comprendre la richesse de l’action faite par les parents.

Un vieux rituel des cultes agraires voulait que tout premier être vivant né soit offert en sacrifice : une manière de restituer au dieu la vie dont lui seul est le maître, de le déclarer seul origine de celle-ci. Ces rituels, dans le mouvement qui supprimait les sacrifices humains, avaient substitué le sacrifice d’un animal à celui du premier-né -une pièce de gros bétail plutôt : c’est seulement en cas de pauvreté ou de précarité que de tout petits animaux sont substitués, ce qui est le cas ici : d’où il apparaît que la situation économique de Marie et Joseph n’est pas extraordinaire- . Le contexte de l’exode est celui où ces antiques cultes agraires sont assumés dans la ritualité des hébreux : cela fait écho à la mort des premiers-nés de l’Egypte (elle-même en écho à la mort programmée de tous les enfants masculins des hébreux), mais aussi peut-être à la sortie d’Egypte où le peuple naît comme peuple. Voilà le contexte rituel de l’offrande par Marie et Joseph de leur premier-né : il s’agit de manifester que cette vie vient de Dieu, ainsi que toutes celles qui éventuellement suivront, de manifester aussi qu’il y a pour le nouveau-né une première « Pâque » dans le passage vers la vie et la lumière de ce jour.

Mais le verbe employé fait apparaître toute une richesse de sens dans l’action des parents : Jérusalem est en hauteur, sur le Mont Sion (834 m.), donc il faut physiquement y monter. Mais aussi les parents amènent leur enfant vers ce lieu symbolique, ils lui donnent comme but ce qui est leur propre but -et c’est se situer déjà, sous un certain rapport, comme à égalité avec lui. Ils l’élèvent, ce qui est l’action des parents par excellence -et on voit dans la description précédente comme une métaphore de ce qu’est l’éducation : conduire vers des buts qui nous dépassent, qui sont aussi les nôtres, non atteints, et donc déjà conduire non vers soi mais au-delà de soi.

Le texte finit : « Et quand ils ont accomplis toutes les choses selon la loi du seigneur, ils reviennent en Galilée, en leur ville de Nazareth. Or l’enfant grandissait et se fortifiait, empli de sagesse, et la [kharis] de dieu était sur lui.« . La famille a accompli. Je dis bien la famille : là encore, le verbe est à la troisième personne du pluriel, avec élision du sujet. On ne sait pas qui précisément, il faut se reporter à ce qui précède. Et dans ce qui précède, c’est toute la petite famille qui est nommée. Les rôles ont été distincts, mais c’est ensemble qu’ils ont [étélésan panta], « tout fait« . Dans [étélésan], on voit [télos], le but, la réalisation la fin : de fait, le verbe signifie accomplir, réaliser, s’acquitter, mener à la perfection, arriver au terme (d’un voyage). Le sens d’un rituel, quel qu’il soit, c’est de se remettre en perspective avec un but, d’y toucher à nouveau, même si ce n’est pas encore définitif : l’accomplissement du rite n’a en lui-même pas la moindre importance. Voilà ce qu’ils ont tous fait : ils se sont situés dans leur perspective ultime. Alors ils peuvent revenir à l’obscurité de la Galilée et l’anonymat de Nazareth : la croissance vers ce but célébré est à l’œuvre. Le verbe [aouxanô] signifie augmenter, accroître, s’augmenter, grandir : il ne s’agit pas que d’une croissance physique ; quant au verbe [krataïoô], fortifier, affermir, il semble plus physique, mais inclut la vigueur morale : c’est l’aptitude à dominer, la vigueur, qui se construit.

Et entre le début et la fin du passage ? Il y aura eu cette rencontre étonnante avec Syméon, le vieil homme entièrement sous la coupe de l’Esprit saint, ainsi qu’avec la prophétesse Anne.

La première rencontre a lieu [kaï én tô éissagagéin tous gonéis to païdion Ièsoun tou poïèsaï aoutous kata to eïthisménon tou nomou péri aoutou], « et dans le [moment pour] les parents [d’]introduire l’enfant Jésus pour lui faire selon l’habitude de la loi à son sujet« . Je ne vois pas du tout ce que la loi dit de faire à l’enfant : elle parle de le racheter au prix d’un sacrifice d’animal. Pour les parents, c’est un moment initiatique : [eisagô], c’est introduire, conduire dans, initier. Eux obéissent à la loi, c’est ainsi qu’ils vivent leur rapport à Dieu, et ils font entrer leur enfant dans une habitude, ils lui donnent une « bonne habitude ». Mais la rencontre avec Syméon, mu par l’Esprit, transforme les choses, il prend l’enfant « dans ses bras recourbés » et béni le dieu, car « ont vu mes yeux à moi ton salut à toi… il est lumière et gloire« . « Et ils étaient, son père, et aussi sa mère, s’émerveillant sur les choses qui étaient en train d’être dites à son sujet. » Voilà un père et une mère qui savent se laisser interrompre, et qui accueillent avec émerveillement des choses inattendues au sujet de leur enfant. Et il leur annonce aussi que cet enfant ne fera pas l’unanimité, mais qu’il sera « signe disant-l’inverse » et que sa mère aura « l’âme séparée par un sabre-à-deux-tranchants« . Un signe [antilégoménon], c’est un signe en-train-de-dire-le-[anti], c’est-à-dire ce qui est en face (comme les antipodes) ou à la place (comme un antipape) : l’enfant constituera un signe parlant, mais parlant aux antipodes, disant des choses qui remplacent. Au point que sa propre mère sentira la division jusque dans son âme, comme portée par une arme de combat. La croissance de l’enfant, son accès à l’originalité, à ce qu’il est lui-même, c’est une souffrance pour ses parents, pour sa mère : comme quoi un enfantement n’est jamais sans douleur, si on le prend dans toute son ampleur.

La deuxième rencontre est presque périphérique : Anne « parle à son sujet » à beaucoup de personnes, sur ce thème de la délivrance (ou : du rachat) de Jérusalem. On doit presque deviner que « au sujet de lui » veut dire « au sujet de l’enfant« . Ce n’est d’ailleurs pas si évident : on dit juste avant que « elle loue Dieu et parle de lui… » : peut-être qu’elle ne parle pas du tout de l’enfant, mais de Dieu, tout simplement, à l’occasion de l’initiation de l’enfant.

Au total, un épisode étonnant, et où on peut glaner quelques perles concernant la famille, le rôle de chacun, et le prix de l’éducation.

 

Dimanche 24 décembre : Quand chacun donne sa parole.

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Nous étions chez s.Marc, puis nous avons été transportés chez s.Jean. Le tapis volant nous emmène maintenant chez s.Luc : on se croirait dans un conte oriental ! En tous cas, ce n’est pas ainsi que la communauté catholique construira une culture biblique solide…. Bref, passons.

« Au sixième mois » de la grossesse d’Elizabeth, « est envoyé l’ange Gabriel depuis le Dieu dans une ville de la Galilée de nom Nazareth à une jeune fille promise à un homme de nom Joseph de la maison de David, et le nom de la jeune fille : Marie. » Que de noms ! Gabriel, Galilée, Nazareth, Joseph, David, Marie. D’ailleurs, le mot « nom » revient lui-même trois fois : c’est dire si l’intention de l’auteur est d’emblée de nous situer des personnages. Peut-être aussi une discrète allusion ? En hébreu, qui nomme les livres en en reprenant les premiers mots (comme on fait en latin pour les documents du pape !), le Livre de l’Exode s’appelle « Voici les noms ». Et si un nouvel exode commençait ?

Ces personnages sont de nouveaux personnages : tout est nouveau ici. Gabriel (en hébreu [gabar El] : force-de-Dieu, ou Dieu-est-fort, ou Dieu-est-ma-force) est un nom entendu seulement deux fois déjà, et encore chez le prophète Daniel, un des plus récents. Mais Nazareth est un nom qui ne s’est jamais croisé, ce Joseph-là ne s’est jamais croisé, cette Marie-là non plus. Nous sommes dans l’inconnu. Et ces personnages aussi, peut-être bien…

Nous sommes comme au début d’une histoire, quand l’auteur présente ses personnages. Il va les construire petit à petit, mais il faut situer quelques éléments au départ, pour le lecteur. Ainsi y a-t-il déjà une relation entre deux personnages, Joseph et Marie. La « jeune fille » ([parthénos] peut se traduire jeune fille ou vierge, pour les anciens cela va de pair. C’est le même mot que nous avons vu dans la parabole des « Dix jeunes filles »), la jeune fille, donc, est [emnèsteouménèn] « à un homme de nom Joseph« . C’est un joli mot, une forme participe passée passive du verbe [mimnèskô] qui signifie faire souvenir, rappeler quelque chose, se mettre dans l’esprit. La jeune fille a-été-mise-dans-les-pensées de Joseph. On comprend qu’ils s’aiment, on comprend aussi qu’il y a un projet entre eux. Le même mot est employé par Luc un peu plus loin (Lc.2,5) pour le recensement : Joseph s’y rend avec celle qui-a-été-mise-dans-ses-pensées. Pour un acte officiel et administratif comme celui-là, on comprend désormais que le projet est lui aussi plus officiel : avec ce que nous savons du mariage juif  à cette époque, nous pouvons en déduire qu’ils sont déjà mariés par contrat, mais que Joseph n’a pas encore pris Marie sous son toit. C’est la situation de préparation qui est le contexte de la parabole des « Dix jeunes filles ».

Il y a aussi un rapport entre Joseph et David. Joseph est [ex oïkou Daouid], il a des origines dans la « maison » de David, entendue ici non au sens du bâtiment, bien évidemment, qui est le sens premier et fort d'[oïkos], mais au sens de la famille, sens également attesté en grec. Joseph est un inconnu, mais il a quelque part des lettres de noblesse.

Et puis il y a le rapport établi presque sous nos yeux entre « le dieu » et Marie. Gabriel est envoyé à partir de, en venant de, depuis le Dieu et, comme à travers une foule d’intermédiaire, comme avec un effet zoom, jusqu’à cette jeune-fille-là, Marie. Elle est le dernier mot de cette première phrase, ce que l’auteur tenait vraiment à nous dire. Jeune fille inconnue dans une ville inconnue d’une région délaissée et intermédiaire, jeune fille qui a déjà sa petite histoire de cœur.

« Et étant entré chez elle, il dit« . Voilà une effraction. Gabriel ne s’est pas gêné, il n’a pas frappé, il est entré. Effraction, pas tout-à-fait, j’exagère : Luc n’écrit pas qu’il ait brisé la porte ou la fenêtre. Y en a-t-il, du reste, dans la modeste demeure du père de Marie ? Car c’est là qu’elle réside, sans doute, selon la tradition juive, en attendant que son mari la prenne chez lui. Gabriel entre et s’adresse à elle. Il y a de quoi être au mieux surpris, au pire effrayé : tout dépend de la tranquillité d’âme de la personne visitée. Et que dit Gabriel ?

« Grâce sur toi, toute-graciée, le Seigneur avec toi. » Un mélange de salutation banale et de salutation peu ordinaire. Le premier mot, [Khaïré], est la salutation classique en grec. On pourrait traduire « salut« (mot-à-mot, « joie à toi !« ), et on le ferait avec raison si Gabriel avait poursuivi : « salut, Marie ». Mais il ne l’a pas appelée ainsi, il l’a appelée [kékharitôménè]. Cela se fait, de donner d’autres noms à des personnes aimées, « salut, ma petite choupette ! » Sauf qu’ici, ce nom n’est pas du tout banal ; sauf qu’ici, le nom est donné par une personne que Marie voit pour la première fois ! Reprenons pas à pas : le nom n’est pas banal, il veut dire « toute-façonnée-de-[kharis] » et la [kharis], c’est au sens propre ce qui brille, ce qui réjouit : d’où vient que le mot signifie aussi la grâce (comme les Trois Grâces), le charme, la beauté, la joie, mais aussi la faveur, la gratuité, la bienveillance, la bonne volonté ou la reconnaissance. Il me semble qu’en tout cela, il y a quelque chose de commun : ce sont des choses qui opèrent une fois qu’une relation est établie en de bons termes. Quelque chose s’établit en profondeur, de manière assez mystérieuse et inexplicable entre deux êtres, parfois lentement, parfois de manière soudaine, et alors opère la grâce, le charme, la beauté, la joie, la faveur, la gratuité, la bienveillance ou la reconnaissance. Et ce nom fait écho au salut, ou plutôt donne à celui-ci un tout autre relief, puisqu’il reprend la même racine. D’autre part, un nom spécial, c’est ce que s’autorise une personne introduite, une personne de la proximité, de la familiarité. Dans le cas contraire, c’est très déplacé.

« Mais celle-ci, à cette parole, est bouleversée et calcule d’où sort un tel embrassement ! » Le grec évoque un trouble profond, un bouleversement : on peut comprendre, devant la soudaineté de l’évènement, devant la qualité de l’apparition, devant le décalage complet entre l’inconnu et les mots de trop grande proximité qu’il emploie. Son esprit tourne à toute allure :  [dialogidzomaï] c’est faire ses comptes, calculer exactement, distinguer par la réflexion. On voit l’esprit qui cherche la « logique » en essayant de faire la part des choses ([dia], à part, à travers). Et le pronom interrogatif qui suit, c’est [potapos] dont le sens est littéralement « de quel pays ?« . Quant à la salutation de Gabriel, elle est désignée par le mot [aspasmos] : salut amical, embrassement, affection, tendresse. Ce que les anglo-saxons appellent a hug. Ça lui a fait cet effet-là, à Marie, les mots de Gabriel : l’effet d’une étreinte tendre et affectueuse, certes, mais faite par un inconnu.

Gabriel poursuit. Il sait, lui, qu’il est envoyé; le trouble profond qu’il perçoit forcément ne l’arrête pas ou à peine, parce que la question n’est pas pour lui d’établir de bonnes relations avec Marie. Il vient délivrer un message qui doit être entendu, c’est tout. « N’aies pas peur, Marie, car tu as trouvé [kharis] chez le dieu. » Décidément, ce mot est aussi une clé du texte, après les noms. Que veut dire que Marie ait « trouvé grâce auprès de Dieu » ? Est-ce qu’elle lui procure joie, charme, faveur, gratuité, etc. ? Est-ce qu’elle bénéficie de sa joie, son charme, sa faveur, sa gratuité ? Je ne sais pas : j’ai juste l’impression d’après le mouvement du texte et la répétition du mot qu’il y a entre Dieu et Marie, selon Gabriel, un échange sur pied d’égalité, au moins sur ce point de la [kharis]. Malgré tout l’abîme, qu’on admettra sans doute, entre le Créateur et sa créature, il y a une échange d’égal à égal, et c’est celui de la [kharis]. Il y a un échange déjà établi entre Dieu et Marie. La relation est bien posée, et la [kharis] opère déjà. Ah? Et…?

« Et voici : tu concevras dans le sein et tu enfanteras un fils et tu l’appelleras de son nom à lui : Jésus. » La relation entre Dieu et Marie est déjà suffisamment établie pour que la [kharis] opère entre eux. Et cette relation va plus loin, …comme il paraîtrait naturel entre un homme et une femme ! Les verbes sont au futur, le mode du non réel le plus proche du réel. Cela a l’air si simple. Et encore un nom. Un nouveau nom, Jésus. Pas tout-à-fait nouveau celui-là : c’est le même nom hébreu qui est déjà traduit Josué, ou Isaïe… Le nom, c’est l’être nommé par distinction d’avec les autres êtres, mais au milieu d’eux, comme l’un d’eux. Dans tout ce texte, Dieu n’est jamais appelé « Dieu » comme un nom propre (avec une majuscule, comme je viens de le faire), il est toujours avec son déterminant, « le dieu ». Il n’y a en effet pas de nom propre pour le dieu unique, il ne fait pas nombre avec quoi que ce soit d’autre. Lui donner un nom, c’est vouloir le distinguer : ce qui suppose qu’il a besoin d’être distingué, qu’il pourrait être confondu. Mais non, il est unique, il ne se confond avec rien. L’enfant de Marie, lui, aura un nom, il l’a même déjà, parce qu’il doit être distingué comme unique entre toutes les créatures. Or dans la tradition juive, c’est le père qui impose le nom -que l’ange transmet.

L’ange continue : « Celui-là sera grand et fils du très-haut il sera appelé et il lui donnera, le seigneur dieu, le trône de David son père et il règnera sur la maison de Jacob pour l’éternité et à son royaume il n’y aura pas de fin. » Luc nous tisse habilement plusieurs prophéties messianiques en une seule phrase : un accomplissement est sur le point d’advenir. « Dit alors Marie à l’ange : comment y aura-t-il cela, dès lors que d’homme je n’en connais pas ? » Marie ne remet pas en cause un seul instant ce qui vient de lui être dit : que la relation se prolonge ainsi, apparaît à elle aussi tout ce qu’il y a de plus cohérent, naturel. La question c’est comment, et elle est légitime. Bien des textes bibliques font état de l’annonce par un ange d’une naissance : et en général, conception et naissance suivent  de peu, à leur rythme naturel, parce que ces annonces sont faites à des personnes vivant en couple. Mais ce n’est pas encore le cas de Marie, et elle le dit : pas de relation sexuelle établie.

La réponse de l’ange : « esprit saint surviendra sur toi et puissance du très-haut t’obombrera; par quoi aussi l’engendré saint sera appelé fils de dieu. » La formule sonne comme une incantation, dans sa première partie. Il y a des choses que seule la poésie peut dire, parce qu’elle parle au-delà des mots. [éperkhomaï], que j’ai traduit « survenir« , veut aussi dire s’approcher, venir auprès, mais aussi venir sur (survenir, descendre), venir dans (s’enfoncer, s’engager, pénétrer), venir à travers (traverser, parcourir, examiner), venir à la suite, revenir. On entend comment vient l’Esprit saint : il ne cesse de venir, de toutes les manières. On comprend aussi qu’à la question pleine de simplicité de Marie, l’ange répond que l’Esprit saint s’en chargera lui-même, à sa manière. Quant à [épiskiadzô], c’est couvrir d’ombre, plonger dans l’obscurité, cacher dans l’ombre, voiler, masquer. Cela restera mystérieux, invisible, nocturne. La nuit est une belle image du mystère : c’est là que le regard porte le plus loin, puisqu’on voit des étoiles qui sont à des millions de kilomètres, et néanmoins le regard s’engouffre et ne saisit rien d’une profondeur insondable.

L’ange ajoute : « Et voici : Elizabeth, ta parente, elle aussi a conçu un fils dans sa vieillesse et ce mois-ci est le sixième pour celle qu’on appelait la stérile; c’est que n’est impossible chez le dieu aucun mot. » On dirait que l’ange a ajouté quelque chose de son propre chef. C’est lui qui a fait l’annonce à Elizabeth, déjà. Alors il sait bien. Là aussi, il y avait de l’impossible, pour une conception, et pourtant c’est fait. Alors tu vois, Marie, le comment, ce n’est pas vraiment une question. Mais en effet, je te le confirme, il va se passer de l’extra-ordinaire.

« Dit alors Marie à l’ange : voici l’esclave du seigneur; que m’advienne selon ton mot. Et s’en fut d’auprès d’elle l’ange. » Marie s’offre. L’ange disait « voici« , « voici » (en grec, [idou]), Marie répond « voici« . Là encore, c’est un mot clé du texte. A une offre répond une offre, à une offrande une offrande. A une [kharis], une [kharis]. Et l’offrande de Marie s’ouvre sur un devenir, [génoïto]. Tout bascule, début d’une histoire : pour cet enfant, pour elle-même. Et puis l’ange avait conclu son ajout par un « rien n’est impossible à Dieu », mais formulé avec un hébraïsme  : « aucun mot n’est impossible« . Le mot, c’est [rhèma], qui donne notre rhétorique. Et c’est la même formule que reprend Marie : selon le mot même qui ne peut être impossible, qui ne peut rester sans effet, que ce mot produise tous ses effets. Marie s’offre au plein accomplissement de la parole de Dieu. Et conçoit cette parole-même.

Quant à l’ange, il n’a pas fini son travail. Il était arrivé [apo tou théou], « d’auprès du dieu« , il repart [ap’ aoutès], « d’auprès d’elle« . Et comme dans le premier cas, il venait porter une offre de la part du dieu, on devine qu’il est parti pour une autre annonciation : il va rapporter une offrande de la part de Marie.

Dimanche 17 décembre : faire advenir la parole.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

A peine avions-nous commencé la lecture du témoignage de Marc, que nous sommes interrompus par un texte de Jean. C’est que nous sommes entrés dans un des deux grands cycles liturgiques, celui de Noël, qui sont des cycles « à programme ». Nous abandonnons donc pour un bon moment cet évangile selon s.Marc, dont la brièveté rend difficile la répartition sur cinquante-deux dimanches, et dans lequel l’absence de textes relatifs à l’enfance de Jésus rend difficile l’utilisation durant ce cycle de Noël.

Marc a introduit pour nous, la semaine passée, le personnage de Jean-Baptiste : ce qui souligne au passage que l’objectif poursuivi durant ce temps de préparation à la fête de la Nativité n’est pas d’abord de nous préparer à une naissance mais bien de nous préparer à une venue de Jésus : l’ultime d’abord, dans la gloire et l’évidence, la prochaine ensuite, dans le mystère et l’invisible, et comme une consolation et un gage. Ce personnage de Jean nous est re-proposé à travers deux passages plus ou moins habilement rapprochés, découpés dans le premier chapitre du témoignage de Jean. Le premier passage est tiré du Prologue de l’ « Evangile selon s. Jean », le second lui fait immédiatement suite.

Le prologue constitue une sorte de porche, sa fonction est d’inscrire dans l’esprit du lecteur une musique qui devrait repasser en permanence dans son esprit pendant qu’il écoute la suite du récit. C’est pourquoi sans doute il est fait d’un nombre restreint de mots et de formules frappantes, de reprises calculées, qui en fait un texte facile à mémoriser. L’autre texte constitue de son côté le véritable début du récit que Jean construit, en tous cas le début de la première partie de l’ « Evangile selon s. Jean », que l’on a parfois appelé le « Livre des Signes » et qui s’étend jusqu’à la fin du chapitre douze. Il faut garder en tête l’aspect malhabile de ce rapprochement de deux textes qui n’ont pas la même visée ni la même fonction dans l’ouvrage d’ensemble, ainsi d’ailleurs que l’absence d’un deuxième passage relatif à Jean dans le prologue. Bref, ainsi avertis, tentons d’approfondir. Je crois que je vais me contenter du premier passage, plus fondamental.

Le passage découpé dans le prologue commence par [Egénéto anthrôpos]. Nous rencontrons d’abord un verbe, à la troisième personne de l’aoriste, ce temps employé rappelons-le pour énoncer « l’aspect 0 » d’un verbe, son aspect un peu intemporel, de vérité générale. Il s’agit du verbe [gignomaï], extrêmement riche de sens. Il s’agit du verbe « devenir« , et d’abord par opposition avec [éïnaï], « être« . C’est l’expérience de ce qui change, ce qui se transforme, ce qui bouge, mis en regard de ce qui est toujours le même. Du coup, [gignomaï] peut prendre le sens de « naître« , « d’avoir tel âge« , mais aussi de « se produire« , d' »avoir lieu« , d' »arriver« , de « s’accomplir« ; il signifie encore « changer d’état« . Le sujet de ce verbe est [anthrôpos], « un homme« , au sens général d’être humain, mais d’abord par opposition aux dieux ! Ainsi nos deux premiers mots nous situent dans une contrapposée, ce qui nous appelle évidemment (mais qui s’en étonnera ?) à lire ce qui précède.

Ce qui précède est bref, je le cite donc en entier. « Au commencement était [hèn] la parole, et la parole était [hèn] vers le dieu [pros ton théon], et dieu [théos] était [hèn] la parole. Celle-ci était [hèn] au commencement vers le dieu [pros ton théon]. Tout par elle est advenu [égénéto], et sans elle n’est advenu [égénéto] rien qui soit [hén]. Ce qui est advenu [ho gégonen] en elle était [hèn] vie, et la vie était [hèn] la lumière des hommes [tôn anthrôpôn] et la lumière dans l’obscurité brille, et l’obscurité ne s’en est pas emparée. » On retrouve bien nos deux mises en opposition, ou nos deux contrappositions : dieu et homme d’une part, être et devenir d’autre part.

Il est clair ainsi que la parole relève de Dieu (je mets maintenant une majuscule), de son « univers ». Jean va parler, il est lui un homme, non un dieu : mais sa parole peut bien, elle, appartenir à Dieu. Comme homme, il est illuminé par la vie (et la vie était la lumière des hommes), et cette vie est elle-même conçue par la parole (Ce qui est advenu en elle était vie). Il va parler, mais cette parole est à son origine. Voilà qui peut nous faire méditer sur l’origine et l’effet de notre parole : si elle est porteuse de vie, si elle est porteuse de lumière, alors c’est celle qui est à notre origine. Il nous arrive, dans notre humble vie, de participer -rien de moins- à l’éternelle et unique Parole de Dieu. Si cela ne nous conduit pas à faire attention à ce que nous disons…

La mise en regard de « être » et « devenir » s’augmente d’un autre aspect : le verbe « être » est lui presque toujours à l’imparfait ou, pour être plus exact, à l’imperfectif passé : cela veut dire d’abord que l’action ou l’état n’est pas achevé, n’est pas clôt ; cela veut dire ensuite que l’action ou l’état doivent se comprendre comme « être en train de » ou « avoir l’habitude de ». Dieu, sa parole, sont « en train d’être », et déjà par le passé, ont « l’habitude d’être » et déjà par le passé. Alors que ce qui advient, ce qui devient, est marqué par la limite, l’apparition et la disparition. Le proverbe veut que « la parole s’envole, les écrits restent ». Mais la parole ne s’envole pas : qui ne peut témoigner d’une parole entendue et qui ne s’efface pas, d’une parole qui marque à jamais -pour le meilleur, mais aussi hélas pour le pire ? Décidément la parole est une immense responsabilité, et apprendre à parler, ce n’est pas qu’apprendre à prononcer des mots : c’est apprendre à exprimer, et transmettre, et partager, notre part de vie et de lumière, et c’est accueillir des autres leur lumière et leur vie, pour que s’accroisse leur vie, leur lumière et leur joie.

Ainsi donc, « Advint un homme, envoyé depuis Dieu, du nom de Jean« . Avec lui commence à se voir l’entremêlement et l’intrication de Dieu et de son œuvre. Dieu, qui est dans l’habitude d’être, envoie à un moment donné un de ceux qui a commencé. Son nom ? Jean. Dans son apparition inattendue, dans son aventure faite de soubresauts et de péripéties, il y a la main, l’envoi, de celui qui toujours est. Et pourquoi advient-il ? « Celui-là est venu dans le témoignage afin qu’il témoigne au sujet de la lumière, afin que tous croient par lui. Non qu’était lui-même la lumière, mais afin qu’il témoigne au sujet de la lumière. »

C’est la notion de « témoignage » qui est mise ici en avant. La [marturia], c’est l’action de genre témoignage, c’est la déposition du témoin, c’est la production d’une attestation qui fait preuve. Nous voilà soudain dans un contexte de type judiciaire ! Un procès est annoncé -et c’est sans doute le procès de Jésus, rendu explicite dans la deuxième partie de l’évangile selon s. Jean. Nous avons bien senti, dans la fin du premier paragraphe du prologue, que la lumière et l’obscurité ne sont pas dans une simple cohabitation : il s’achève sur le verbe [ou katelaben] : « ne s’est pas emparée » avec l’idée de mettre la main sur quelqu’un ou quelque chose, de se saisir, d’une puissance qui s’abat sur quelqu’un et la contrôle, la maîtrise, la paralyse.

Dans ce procès entre la lumière et l’obscurité, Jean témoigne, il dépose en faveur de la lumière. C’est étrange, car la lumière et l’obscurité, dans notre expérience, ne sont pas sous le même régime : quand, dans un couloir obscur, on ouvre la porte d’une pièce pleine de lumière, cela produit toujours un pinceau de lumière dans l’obscurité. Jamais un pinceau d’obscurité dans la lumière. Comment de l’obscurité pourrait-elle s’emparer de la lumière ? Et pourtant ces mots nous parlent : nous savons, peut-être avons-nous même éprouvé, le pouvoir de forces obscures dans notre vie, en nous ou autour de nous. Pouvoir qui vient précisément de cette obscurité : quand on ne sait pas, on se met à imaginer. Quand des réalités, ou des souvenirs, n’ont pas de contours précis, ils peuvent devenir envahissants et destructeurs. Et comment croire à ce que révèle la lumière, quand on a l’habitude du clair-obscur, des contours imprécis, de l’à-peu-près ? Or, « Celui-là est venu dans le témoignage afin qu’il témoigne au sujet de la lumière, afin que tous croient par lui« . L’objectif final est bien celui-là : que tous croient, que tous prennent le parti de la lumière, et peut-être contre le démenti cruel de l’expérience.

Dans cette apparition de la lumière, Jean dépose en faveur de la lumière. Et peut-être sommes-nous invités à notre tour à déposer en faveur de la lumière. Préférer affronter le réel plutôt que de s’en tenir à des pseudo-vérités qui nous arrangent. Préférer mettre en avant la part de lumière qui nous est impartie, plutôt que la remettre en cause à l’aune des préjugés généralement partagés. Préférer choisir la vie : choisir de vivre, choisir de faire vivre ou de laisser vivre ; choisir la vie qui naît de la parole -« ce qui est advenu en elle était vie« – plutôt que de se renfermer, de refuser d’écouter ou même d’entendre, de renoncer à dire. Il y a des paroles qui tuent, qui coupent les relations, qui condamnent et enferment ; il y a des paroles qui relèvent, qui encouragent en faisant voir une grandeur ou une beauté, qui révèlent des potentialités. Toute parole qui fait vivre et illumine est présence et action du Verbe-Fils de Dieu : faisons-le advenir, faisons-le naître en ce monde. Nous ne célèbrerons Noël que si nous faisons advenir la Parole.

Dimanche 10 décembre : et si on commençait ?

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Et nous voilà enfin au tout début du témoignage de Marc. Tirons profit du démarrage inattendu qui nous a fait commencer la semaine dernière par un passage qui se trouve presque à la fin, et lisons ce témoignage dès aujourd’hui avec cette attitude que Marc y préconisait, cette ouverture du regard à tout, cette vigilance à toute rencontre et tout évènement. Sans doute serons-nous dans l’état d’esprit attendu par cet auteur pour aborder son message.

Et ce message commence par un titre : « Commencement de l’évangile de Jésus Christ fils de Dieu.« . Le sujet de tout ce message, le seul mot du titre qui soit, en grec, au nominatif, c’est-à-dire qui soit ce dont on parle, c’est le mot « Commencement« , [arkhè]. L’ [arkhè] (qui donne nos archétypes, architectes, archevêques, archéologues, etc…), c’est fondamentalement ce qui est en avant : le principe, l’origine, le fondement, l’abord, le point de départ ; mais aussi le commandement, le pouvoir, l’autorité. Ce témoignage écrit est tout entier un point de départ : il nous raconte l’entrée en vie publique d’un homme, Jésus, son message et ses confrontations, son procès et sa mort ainsi que l’annonce de sa résurrection. Tout cela n’est que le début. Nous qui lisons, nous sommes maintenant non plus dans le début mais dans le vif du sujet. Et dans le même temps, tout cela est l’origine, la racine, le noyau. Nous revenons à l’origine, nous venons à  la source, pour que notre présent ne soit pas délitement de l’origine, mais en soit le plein développement.

Et le « commencement » de quoi ? « de l’évangile-Jésus-Christ-fils-Dieu« . Dans nos traductions françaises, nous rajoutons ici et là des « de« , pour faire de certains mots des compléments du nom, c’est-à-dire des mots qui précisent ceux qui ont déjà été posés. Mais en grec, tout ceci est une succession de génitifs : ces mots ont tous la même forme qui indiquent une origine. On devrait peut-être traduire : « Commencement de l’évangile de Jésus de Christ de fils de Dieu« … Cela signifierait, pour nos oreilles, que chaque réalité trouve son origine dans celle précédemment nommée. J’aime mieux, mais c’est un choix personnel, la traduction proposée en début de paragraphe, où tous les mots sont placés comme équivalents : ils commencement tous là. Tout ce dont il est question dans ce témoignage écrit, c’est simultanément le commencement de l’ « évangile« , le commencement de « Jésus« , le commencement de « Christ« , le commencement de « fils » et -impensable !- le commencement de « Dieu« . Avec les yeux et le cœur ouverts, nous allons entendre Marc nous raconter et nous décrire le commencement de tout cela. Nous allons nous replonger dans tout cela, nous allons renouveler dans notre « aujourd’hui » l’actualité de tout cela. Nous allons nous ré-originer.

Un mot est original, peu commun, même si les oreilles chrétiennes ne savent hélas plus trop s’en étonner, c’est [éouanguélione]. Le mot existe dans le grec classique : il s’agit d’une récompense, d’une action de grâces ou d’un sacrifice, offerts pour une bonne nouvelle. C’est un mot formé de [éou] qui veut dire « de noble origine, bien, heureusement » et [anguélia], l’ « annonce, la nouvelle, le message, la proclamation« . Mais c’est surtout un mot que la première génération chrétienne reçoit à travers la traduction en grec du prophète Isaïe (cf. Is.52,7 et suivants) : là, il s’agit d’un message précurseur. Alors que les pauvres et les petits, qui n’intéressent pas les ennemis vainqueurs, sont restés au pays où la misère les oppresse, ils reçoivent le message, la proclamation du retour des exilés. Et ceux-ci ne tardent pas, ils ne sont que de peu derrière, c’est juste que la nouvelle court plus vite qu’eux ! Et déjà les pauvres se lèvent, et déjà la joie les submerge, et déjà tout est renouvelé, la misère s’enfuit, l’accablement est dépassé ! Voilà, c’est ceci l’évangile : le message ou la proclamation d’une réalité qui change tout, laquelle réalité commence elle-même dans ce message, tant son opération de renouvellement général y opère déjà.

Ainsi, d’après ce titre, Jésus lui-même est « évangile » : il est le message, aussi bien que le messager. Ou plutôt, pour prendre les mots dans l’ordre pesé de Marc, la proclamation qui change tout c’est Jésus. Et Jésus c’est le Christ, le Messie, le descendant de David attendu. Et ce Christ c’est le fils : tout en lui, dans ses mots, dans son comportement, dans son être, traduit la filiation, la relation essentielle avec un père. Et ce fils, c’est Dieu. Rien de moins.

Et comment tout ceci commence-t-il alors ? Nous avons hâte maintenant. Eh bien c’est de nouveau le prophète Isaïe qui est cité : « Voici : j’envoie mon messager devant ta face, il aplanira ton chemin. Une voix ! Quelqu’un crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur, faites droit ses sentiers ! ». Et ce message s’actualise dans la personne de Jean ; toute aurore a une aube : Jésus a Jean. « Est arrivé Jean » Et pourquoi actualise-t-il la parole d’Isaïe le prophète ? Parce qu’il est « baptisant dans le désert et clamant un baptême de conversion dans la délivrance des péchés« . La fonction de Jean est d’accomplir une préparation de terrain : il est là pour que « l’évangile » puisse commencer, pour que le peuple soit prêt à entendre le message, se lever, entrer dans la joie, accueillir celui qui vient, accueillir le peuple renouvelé qui revient.

Il agit dans le désert. Drôle d’endroit ! Ce n’est pas là que l’audimat serait le meilleur, dirions-nos aujourd’hui ! mais c’est là aussi que la voix résonne sans obstacle, et…. les gens viennent ! C’est aussi dans ce désert qu’il « baptise« , c’est-à-dire qu’il « plonge« . Là encore, quel étonnement : le désert n’est pas précisément connu pour son abondance en eau… Marc aime les raccourcis qui tournent au paradoxe. C’est que Jean ne plonge pas avant tout dans de l’eau, mais [eis afésin amartiôn], il fait entrer « dans la liberté d’avec les péchés« . Nous avons déjà rencontré [afésis] : c’est l’action de laisser aller, de laisser partir, de congédier, de décharger. C’est dans cela que Jean fait entrer, qu’il plonge : dans une vie où les péchés ne tiennent plus captifs, où l’on en est déchargé. Les « péchés » ? Souvenez-vous : [amartanô], c’est manquer le but, s’égarer, faire fausse route, faillir. Rien de tel qu’un désert pour réapprendre à marcher droit, pour retrouver le sens de l’orientation : il n’y a rien pour se tromper, puisqu’il n’y a rien. Il n’y a que le but, poursuivi obstinément.

Et cette remise dans la bonne direction se fait par ce « baptême de conversion« , cette plongée dans la [métanoïa]. Le [noos], c’est la faculté de penser : l’intelligence, la réflexion, la manière de voir. [méta-], c’est un préfixe dont le sens est « au milieu, parmi« , mais aussi « à la suite, ensuite, en compagnie de« . On voit qu’il y a l’idée de communauté, et aussi de suite. [metanoéô], c’est revenir sur une chose pour y penser, changer d’avis. La [métanoïa], on le voit, c’est un changement de sentiment : à la fois quand l’intelligence ou la réflexion se met au milieu de la vie pour un changement, et quand la nouvelle pensée entraîne le changement ou le renouvellement de toutes les facultés ou toutes les dimensions de la vie (puisqu’il y a l’idée de communauté, de suite). Jean nous prend à part, à l’écart de tout. Il nous plonge dans une réflexion sur notre vie qui provoque un renouvellement, qui entraîne à sa suite toutes les dimensions de notre existence. Et par là, il nous libère des conséquences de nos fausses pistes, il nous ramène de nos égarements.

Mais Jean prépare. « Et il clame disant : vient le plus-fort-que moi derrière moi, celui dont je ne suis pas digne de défaire le cordon des chaussures. » Il y a mieux que moi : regardez ailleurs, attendez-le. « Moi je vous ai plongé dans l’eau, mais lui vous plongera dans l’esprit saint. » L’eau, on sait ce qu’elle opère : elle noie, elle désaltère, elle submerge, elle fait pousser, elle dévaste, elle lave, elle entraîne, elle rafraîchit… Et l’Esprit saint ? Qui dira ce dont il est capable… Préparons-nous à l’impensable. Comme disait cet antique philosophe   : si nous n’attendons pas l’impensable, comment accueillerons-nous l’inespéré ?