Dimanche 3 décembre : ouvrir l’oeil.

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Magie du calendrier : fini le témoignage de Matthieu, nous voici avec le témoignage de Marc. Nous avons laissé le premier un peu en plan, mais c’est ainsi et nous autres humbles auditeurs n’y pouvons rien. Sauf à devenir des lecteurs et suivre notre propre rythme, mais c’est là un cruel dilemme…

Le texte de Marc qui nous est proposé pour commencer une année en sa compagnie n’est pas du tout au début de ce même évangile, au contraire : nous sommes plutôt proches de la fin !  Mieux encore, le texte d’aujourd’hui est -tenez vous bien et lisez lentement- le parallèle, dans l’évangile de Marc, de celui qui, chez Matthieu, contenait le commandement de veiller, commandement commenté chez ce même Matthieu par les trois paraboles qui nous ont occupés les trois dernières semaines. C’est là un exercice un peu difficile pour l’auditeur : il faudrait faire abstraction de ce que nous avons entendu et médité pendant trois semaines, pour entrer dans l’univers différent de Marc. Car Marc ne rapporte pas ces paraboles d’avertissement, indice qu’il a d’autres objectifs et d’autres perspectives… Bon, essayons de nous en sortir tout de même.

Le texte d’aujourd’hui se trouve dans l’avant-dernière partie du témoignage de Marc : Jésus est à Jérusalem. Dans la dernière partie, Jésus est arrêté, tué, et l’on annonce sa résurrection. Ici, auparavant, Jésus s’est d’abord montré maître d’enseignement, à travers plusieurs controverses mais pas seulement ; puis il fait ce qu’on a coutume d’appeler « un grand discours sur la fin des temps ». Notre passage est dans la conclusion de ce discours, conclusion qui se fait en deux temps : d’abord une leçon tirée du signe qu’est le figuier, ensuite une exhortation sur notre ignorance et notre vigilance.

C’est-à-dire que notre passage d’aujourd’hui ne commence pas là où la liturgie romaine le fait commencer, mais un verset avant. Durant tout ce long discours, Jésus a évoqué « ce jour-là« . Il a décrit ce jour, en a montré les enjeux, en a d’avance déjoué les fausses interprétations. Mais l’évocation de « ce jour-là » est faite pour maintenir chez nous  une tension, faire naître une attente, et non pour repousser à plus tard, à une date fixée d’avance, notre éveil et la justesse de notre attitude. Aussi précise-t-il : « A propos de ce jour-là ou de l’heure personne ne sait, pas même les anges dans le ciel pas même le fils, sinon le père. Regardez, soyez sans sommeil ; vous ne savez pas en effet quand le temps est. »

« Regardez« , c’est le verbe [blépô] : il signifie d’abord voir, avoir la capacité de voir (ne pas être aveugle, dirions-nous, aussi bien au sens propre qu’au sens figuré) ou même être vivant. Il signifie encore regarder quelque chose ou vers quelque chose, avoir l’œil sur (et en ce sens, veiller, surveiller) ; mais aussi avoir « un certain regard » (bienveillant, malveillant,…). Ainsi, à cause même de notre ignorance du fameux « jour », nous sommes exhortés à nous ouvrir à la vie et à toute chose, à scruter le monde qui nous entoure comme on le fait quand on ne sait ni quand ni d’où vient une personne que l’on attend, avec en filigrane une question implicite sur notre regard et ce qui l’anime. « Regardez, [agrupnéïté] » : avec son « a » privatif, [agrupnéô] c’est être sans sommeil, passer la nuit sans dormir, souffrir d’insomnie. Les yeux bien ouverts, donc, et pas la tête ou les paupières qui tombent (comme, chez Matthieu, dans la parabole des Dix jeunes filles).

Et cette attitude caractéristique de celui qui ne dort en rien, attend et scrute tout ce qui se passe, cette attitude est vraiment encadrée par l’assertion selon laquelle nous sommes dans l’ignorance du moment. « Vous ne savez pas quand le [kaïros] est« . Il y a deux mots en grec pour dire le temps : [khronos] et [kairos]. [khronos] donne nos chronomètres, notre chronologie, nos chroniques : c’est le temps qui passe, qui s’enfuit. Mais le [kairos], c’est d’abord la mesure convenable, c’est un contenu. Du coup, quand le mot a un sens temporel, il dit l’occasion, le moment convenable, l’à propos. Comme on dit, « c’est le moment de… », avec l’idée d’opportunité, de maturité, d’utilité.

Cela sous-entend que la décision du « jour » n’est peut-être pas fixée : il n’y a peut-être pas que notre attente de la rencontre définitive et du renouvellement de toutes choses, il y a peut-être bien aussi une attente du côté du Père. C’est comme s’il attendait lui aussi le « temps favorable », le meilleur moment, comme un bon vigneron qui regarde de près sa vigne  pour décider du moment de la vendange. Il ne sait pas d’avance, il ne peut pas décider qu’à telle date ce sera mûr. Non, il faut voir au fur et à mesure, il faut goûter, il faut tester, et puis un jour on lance les vendanges parce que désormais, attendre serait défavorable et dommageable. Si l’on interprète tout cela comme une volonté de « salut » (mot malaisé à manier, à vrai dire, tant chacun peut y loger ce qu’il veut, ou ce qu’il fantasme !), on devine ici que le Père veut ne perdre aucun et que sa miséricordieuse bonté est heureusement maîtresse du [kairos], qui n’est pas fixé d’avance. Dans le fond, ceux qui prétendent annoncer une date pour la « fin du monde » piétinent allègrement la miséricorde divine…

Suit une comparaison. « Comme un homme absent ayant lâché sa maison et ayant donné à ses esclaves l’autorité, à chacun son travail et au portier il a donné ordre pour qu’il veille. » Cette fois, « veiller« , c’est [grègoréoo], qui donne le prénom de Grégoire que j’aime tant : veiller, être éveillé. La comparaison est à la fois riche et lapidaire : que faut-il comparer à quoi ou à qui ? Peut-être sommes-nous invités à nous modeler sur le portier : veiller comme celui qui n’a rien d’autre à faire dans la maison, puisque tous ont leur office , sans se disperser dans je-ne-sais-quelle occupation qui fermerait le regard sur la vie et le monde en l’absorbant dans la poursuite d’une tâche trop particulière, trop partielle ? Notre seule attention, c’est de regarder pour ouvrir la porte de la maison. Ah ! Si nous avions tous ce souci (pendant le temps qui nous sépare de Noël, au moins !) d’être prêt à ouvrir la porte de la maison du Maître. A ouvrir, et non à claquer cette porte au nez de ceux que nous ne reconnaissons pas. Mais si notre regard est bien celui qui a été précédemment suggéré par le verbe [blépoo], comment pourrions-nous ne pas voir le Maître qui vient dans chaque personne qui se présente ?

« Donc veillez. Vous ne savez pas en effet quand le seigneur de la maison vient, ou tard, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou au matin, que venant soudain il ne vous trouve [kathéoudontas]. » C’est-à-dire couché pour dormir ou vous couchant pour dormir, ou étant inactifs, inertes. Les veilles de la nuit énoncées par Marc sont les veilles concrètes de l’administration romaine, elles correspondent au rythme des patrouilles militaires ou policières dans les cités de l’empire. L’image, comme l’exhortation, sont très concrètes : on entend le bruit des pas, on entend la patrouille ; le bruit est rassurant s’il veut dire que le calme est établi, mais ce n’est pas pour autant que l’assoupissement est permis. Aucune paix n’autorise le sommeil : ce sont les yeux ouverts qu’attend le portier, sans trouble, sans interruption.

« Ce qu’à vous je dis, à tous je [le] dis : veillez !« . Le temps qui commence aujourd’hui, c’est le temps du regard, de sa qualité, de son ouverture, de sa bienveillance. Et d’un regard communicatif.

Dimanche 26 novembre : faire ou ne pas faire, telle est la question…

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Et voilà la troisième parabole mise par Matthieu dans la bouche de Jésus, pour développer l’injonction : « veillez ! » valable dans l’entretemps. J’appelle ici « entretemps » ce moment entre la présence de Jésus visible et palpable sur les routes de Palestine, et cette présence également visible qu’il annonce comme le « signe du Fils de l’homme » : « Alors apparaîtra le signe du Fils de l’homme, et alors pleureront toutes les tribus de la terre et elles verront le fils de l’homme en-train-de-venir sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire […] » (Mt.24,30). Soit dit en passant, il viendra « avec [dunamis] » : c’est le même mot que celui employé dans la parabole de la semaine passée, pour dire la mesure selon laquelle chacun reçoit du maître en héritage, « chacun selon sa [dunamis] ». Les [dunamis] se répondent, se font écho, s’appellent l’une l’autre.

Nous disions donc : troisième parabole. Pour décrire comment veiller, il a d’abord été question, dans la parabole des Dix jeunes filles, de l’emploi de sa [phronésis], de sa raison, dans la surprise et l’impréparation qui accompagne toute rencontre engageante dans notre vie. Puis, il a ensuite été question, dans la parabole des Talents, de l’usage de sa [dunamis] : croire aux dons incommensurables que chacun de nous a reçu en partage, les investir dans les ouvrages, métiers, activités, engagements de notre vie, afin qu’ils s’accroissent selon la loi commune à l’argent et à l’amour : celui qui a, on lui donnera encore; celui qui n’a pas, on lui enlèvera même ce qu’il a. Aujourd’hui, les projecteurs se braquent sur les destinataires de cette attitude de veille, destinataires de l’usage de notre raison dans la surprise, destinataires de l’investissement de notre énergie et de nos savoir-faire : ce sont « les plus petits« .

La mise en scène est grandiose, et a beaucoup inspiré les artistes : « Or quand viendra le fils de l’homme dans sa gloire et tous les anges avec lui… » Il y a à travers les trois paraboles une mise en scène de la venue de plus en plus présente : discrète et plutôt suggérée à l’inconscient dans la parabole des Dix jeunes filles, grâce à l’arrière-plan du marié venant de nuit chercher son épouse, la venue du maître constitue le cadre de la deuxième partie de la parabole des Talents et le lieu de mise en lumière de l’ « entretemps ». A présent, cette venue constitue le début même de la parabole et tout son cadre. Mais là encore, cette venue est surtout un nouveau point de vue : c’est de là que l’on regarde ce que chacun a accompli, donc de là que l’on regarde le temps où nous sommes. Attardons-nous un peu sur ce cadre, puisqu’il est décrit avec tant de détail.

« … alors il siègera sur son trône de gloire. » [kathèmaï], c’est être assis, siéger; c’est aussi demeurer, au sens de rester tranquille (voire immobile ou inactif), ou se fixer, s’établir. Le fils de l’homme est dans sa position définitive, dans son lieu. On dit, en philosophie classique, que toute action tend vers son repos, que la bille roule jusqu’à s’arrêter : ainsi, le Fils de l’homme est dans son « repos » -ce qui évoque immanquablement le « septième jour », celui d’une nouvelle initiative de Dieu qui se distingue du premier acte créateur. Le [thronos] où il siège et demeure, c’est bien notre trône, le siège élevé qui manifeste la fonction suprême.

Acte I : « et auront été rassemblées en face de lui toutes les nations,…« . Le verbe [sunagô] donne notre « synagogue » : il s’agit de cette action de réunir une assemblée, en disant ce rassemblement d’après le point de convergence, non d’après les lieux d’origine. Il y a l’idée de resserrement, de contraction, éventuellement même de friction. Les [éthnè], ce sont les classes d’êtres selon leur origine ou leur condition commune : la notion n’est pas nécessairement « raciale » (au sens haïssable de ce mot), loin de là. On pourrait très bien, en s’inspirant encore des récits de création, traduire: « et auront été rassemblés en face de lui tous les êtres chacun selon son espèce« . Voilà tous les êtres préalablement rassemblés (par qui ou par quoi on ne sait pas) dans un face à face grandiose et unique. Il y a lui et tous les anges d’une part, tous les autres d’autre part.

Acte II : « et il séparera ceux-ci des autres, comme le berger sépare les brebis des chevreaux, et il placera d’une part les brebis à sa droite, d’autre part les chevreaux à gauche. » Ainsi, alors qu’il y a grand rassemblement final, lui sépare. Là encore, cela rappelle le récit de la création : séparations de la lumière et des ténèbres, des eaux et du ciel, de la mer et de la terre… Le verbe [aforidzô] signifie d’abord séparer par une limite : délimiter, border, circonscrire avec précision, mais aussi définir ; il signifie aussi mettre à part, distinguer, voire exclure. L’action ultime n’est pas si différente de l’action première : on sort de la confusion. Comment distinguer en effet dans l’immense foule de tous les êtres, dans la masse des hommes aussi, comment faire place à chacun ? La condition nécessaire de la vie, c’est la distinction, la sortie de la fusion ou de la confusion.

Il y a une comparaison dans la comparaison : comme le berger… Les [probata] désignent littéralement « ce qui marche en avant« , d’abord les bêtes apprivoisées que l’on pousse devant soi : bétail en tout genre, et plus souvent (mais pas exclusivement) le petit bétail : moutons et chèvres. Les [erifoï] désignent surtout les chevreaux, ou les jeunes boucs. A quelle technique antique d’élevage des ovins et caprins cette image, manifestement connue étant donnée la rapidité de l’esquisse, cela fait-il allusion ? J’aimerais bien le savoir…! A y réfléchir, on dirait une sorte de sevrage forcé, ou les têtes de petit bétail sont rassemblées d’un côté, et les jeunes de l’autre, les jeunes qu’il faut distinguer justement pour leur croissance, séparer de leur mère pour qu’ils deviennent autonomes (et que celles-ci se refassent). Bref, une séparation nécessaire à la vie. En tous cas, il me parait tout-à-fait inutile de vouloir voir ici la séparation des « bons » et des « mauvais ». Mais ici le Fils de l’homme (pas le berger) placera, [stèséï] : le verbe [histèmi] signifie placer debout, ranger, dresser (une stèle ou une statue); mais encore soulever ou pousser en avant ou vers le haut ; ou bien encore fixer, immobiliser : placer à un poste, arrêter, peser dans une balance. Le berger, habituellement, ne fait pas cela. Mais ici, il y a quelques chose de définitif qui se dessine, un « lieu » aussi et le terme de l’action de chacun, comme le Fils de l’homme est lui-même au terme de son action.

Et puis il y aura un discours. Non, deux discours. Enfin, les deux : presque le même discours mais tour à tour à chacun des deux groupes, avec l’adaptation qui lui convient. Et avec la même conclusion, qui sonne comme la pointe de la parabole. « Amen, je vous dis, autant vous l’aurez fait à un de ceux-là mes frères les plus petits, à moi vous l’aurez fait. » et « Amen je vous dis, autant vous ne l’aurez pas fait à un de ceux-là les plus petits, à moi non plus vous ne l’aurez pas fait. » Amen : à chaque fois, c’est une révélation. Ce jour-là, tout le monde « tombe du placard », tout le monde est surpris, quoi qu’on ait fait.  Personne n’a rien vu, personne n’a rien compris, personne n’a saisi ce qui se passait en réalité. Qu’on ait « fait » ou qu’on ait « pas fait« . Et cette révélation, c’est que ce Fils de l’homme trônant avec immense gloire et toute sa puissance, en face de qui tous se trouvent, était indiscernablement présent chez ces [élakhistoï], ces « moindres« , ces « les plus petits« . Comment ? On ne sait pas. Ce n’était pas visible, ce ne l’est toujours pas. Mais c’est dit : le drame de cet « entretemps », c’était une présence invisible de l’Attendu, de l’Espéré. Toutes les rencontres, c’était lui. Tous les services rendus, les secours apportés, les attentions données, c’était à lui. Tous ceux ou celles qui étaient trop petits pour être remarqués, c’était lui. Et dans cet « entretemps », il fallait « faire » : que les seconds disent « mais nous n’avons rien fait (de mal) », ils s’entendraient répondre : « c’est précisément cela, vous n’avez rien fait (du tout) ». Et ne rien faire pour un tout petit, pour un démuni, c’est le condamner. Mais faire quelque chose, quelle que soit cette chose, quel que soit le poids de cette chose : cela compte. La formule « autant« , [éf’hoson], englobe même la moindre action, le plus petit geste.

Alors qui sont-ils, ces « les plus petits« , dont seuls ceux qui les ont secourus sans savoir ce qui se jouait, entendent qu’ils sont aussi ses « frères » ? Qui sont-ils, car il y a urgence à les reconnaître, à défaut de reconnaître en eux le Fils de l’homme. Ce sont ceux qui ont faim, ceux qui ont soif, ceux qui sont étrangers, ceux qui sont nus, ceux qui sont infirmes, ceux qui sont en prison.

« J’ai eu faim« , [épeïnasa] : [peïnaô] c’est avoir faim, être affamé, mais c’est aussi avoir le désir de, avoir besoin de. Face à cela, on aura (ou pas) donné à [fagomaï], ce qui est un verbe peu employé : manger, généralement en grec pour les personnes, c’est [esthiô]. Le verbe [fagomaï] évoque l’idée d’avaler avidement, comme un glouton, en tous cas pas « comme une personne ». Cela donne une idée de la faim ou de la force du besoin ou du désir. Bien sûr, il y a ces personnes tenaillées par la faim physique, celles qui n’ont pas assez à manger. Peut-être aussi celles qui mangent mal : ce sont souvent les plus pauvres qui mangent le moins bien, et tombent pour cela malades ou vivent des difformités qui éloignent d’eux. Mais on sait bien aussi qu’un nourrisson a plus besoin de la tendresse de sa mère, du contact de sa peau, de la chaleur de son affection, plus encore que d’être nourri, pour survivre : voilà peut-être aussi les faims de ces « les plus petits« .

« j’ai eu soif« , [édipsèsa] : [dipsaô] c’est avoir soif, être altéré; mais c’est aussi au sens moral, avoir soif de justice, de dignité (de vengeance aussi). Face à cela, on aura (ou pas) [podidzô], donné à boire ou fait boire. On peut donner un verre d’eau, bien sûr. On peut aussi, c’est un enjeu stratégique aujourd’hui, assurer l’eau ou l’interdire ou la rationner à toute une population. Et, oui, il y a toutes ces soifs morales : justice (c’est déjà dans une des béatitudes (Mt.5,6) ou dignité. La manière d’aborder, de regarder quelqu’un, de lui parler, de le respecter, c’est déjà ou non lui faire justice ou dignité. Cette personne qui tend la main et que je ne vois pas, que je ne regarde pas, parce que je ne l’ai pas remarquée, ou parce que je ne veux rien lui donner et que j’en ai un peu honte au fond…

« j’étais étranger« , [xénos èmèn] : le [xénos], c’est l’étranger, celui qui n’est pas du pays; c’est celui que je connais pas; c’est celui qui est pour moi surprenant, insolite et dérangeant; de manière inattendue pour nous, en grec le [xénos] est aussi l’hôte, l’étranger à qui on accorde l’hospitalité ! Combien de fois, dans l’Odyssée d’Homère, est-il question d’accueillir l’étranger avec bienveillance et empressement, parce que cela pourrait être l’un des dieux métamorphosé : quelle leçon ancienne, pré-chrétienne ! On le reçoit, lui donne un bain, l’oint d’huile, le fait passer à table, et seulement ensuite lui demande qui il est et d’où il vient. Dans notre monde qui construit des murs, dans notre monde qui, même à l’échelle interpersonnelle, se règle plus sur la méfiance que sur l’hospitalité vis-à-vis de l’inconnu, quel appel ! Toi le migrant, toi le réfugié, toi qui fuis la guerre, la famine, la persécution, tu es le Fils de l’homme. Toi qui as une démarche bizarre, toi qui es habillé d’une manière qui m’effraie un peu, toi qui viens d’un quartier « louche », tu es le Fils de l’homme.

« [j’étais] nu« , [gumnos]. [gumnos] est celui qui est sans vêtement -et le vêtement, c’est l’expression sociale du statut et de la dignité-; c’est celui qui est sans arme -donc sans défense-. La nudité a pris beaucoup de place dans nos sociétés : et si, au lieu de juger les nus volontaires, on les habillait ? Ne serait-ce que dans sa tête face à certaines images… Et si, au lieu de déshabiller dans sa tête certaines personnes, on les habillait, on leur rendait une dignité et un statut social ? Et si on collectait des vêtements pour ceux qui n’ont rien ? Et si on rendait leur statut social, que le vêtement manifeste, à ceux qui l’ont perdu : sans s’habituer, jamais,  à ce nouveau statut social où ils ont tout perdu…

« [j’étais] infirme, [èsthénèsa]. [sthénô] c’est être fort, avoir la force de faire quelque chose, c’est être puissant, capable. Ici, c’est l’inverse : la faiblesse est totale. Physique d’abord, mais aussi peut-être sociale et morale. Chez Homère, les morts sont des « têtes sans force », des défunts c’est-à-dire ceux qui n’ont plus aucune fonction. On peut penser alors aux personnes malades, mais aussi souffrants de différents handicaps : physiques, moteurs, relationnels, et tant d’autres. Mais aussi aux personnes au chômage, sans fonction. Aux personnes perdues devant une administration : aider quelqu’un dans une démarche administrative, c’est faire quelque chose pour le Fils de l’homme, je crois. Aider quelqu’un qu’une situation de famille, un procès, que sais-je encore, a laissé sans force, c’est encore faire quelque chose pour le Fils de l’homme. Il dit d’ailleurs : « et vous m’avez visité » : il ne s’agit pas d’écraser un peu plus par notre propre puissance quelqu’un qui est déjà sans force, juste d’être là, avec patience, en attendant avec cette personne son relèvement.

« j’étais en prison, [en fulakè èmèn], enfin. La [fulakè], c’est d’abord l’action de monter la garde. Mais quand il s’agit d’un lieu, comme ici puisqu’il est « endedans« , c’est la prison. Les personnes que l’on surveille, que l’on enferme, qui sont enfermées. Ceux qui sont socialement réprouvés, condamnés -même justement !- et en qui on voit difficilement parfois ce qui reste humain. Etre ce visiteur qui maintient le lien avec l’humanité. Mais aussi, ces personnes enfermées dans une prison d’un autre genre : intérieure, ou relationnelle. Enfermés dans une obsession, dans une « folie », dans une fuite, dans une destruction de soi. C’est encore le Fils de l’homme.

J’ai été trop long sans doute. Et pourtant, vu l’enjeu, il faudrait s’arrêter et méditer chaque dimension possible de la présence du Fils de l’homme dans cet « entretemps » où nous nous tenons. Mais peut-être que non, cela n’est pas nécessaire pour chacun : dans cette diversité, il y a aussi le choix, il y aussi sa part « à la mesure de la [dunamis] de chacun« . Quelle miséricorde !

Dimanche 19 novembre : S’investir, croire qu’on a toujours quelque chose à donner.

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Nous voilà à la deuxième parabole du « pendant ce temps ». Jésus a annoncé la fulgurance de l’apparition du « signe du Fils de l’homme », et a recommandé en attendant de « veiller ». Mais veiller à quoi ? Veiller comment ? La parabole des Dix jeunes filles, les Folles et les Réfléchies, nous faisait entrer dans une dimension du mystère du temps. Pour attendre la grande Rencontre, il est important de rester ouvert à toutes les rencontres, de se laisser surprendre par elles, mais aussi d’y engager toute sa pensée, toute sa raison. Engager notre intelligence dans chaque rencontre, c’est vivre déjà la grande Rencontre avec le Fils de l’homme. Rien ne sert de réagir en vrac, même avec émotion : il faut réfléchir à point.

Aujourd’hui, c’est une deuxième parabole énoncée sur la manière d’attendre. Elle commence par [Ôspér gar], « C’est comme… » : autrement dit, l’histoire nouvellement énoncée est bien à mettre en rapport avec la précédente. Elle va développer une autre dimension. Cette fois-ci, il n’y pas qu’un retour attendu, il y a un départ ET un retour. « C’est comme un homme se-rendant-au-loin (c’est un seul mot, en grec)… » et « Et voilà qu’après beaucoup de temps vient le seigneur de ces serviteurs-là… » Ce qui se passe après le retour de cet homme, qui se révèle être aussi un maître, va certes décider d’une nouvelle étape, mais va surtout revenir sur ce qui s’est passé dans cet entre-temps pour en tirer la suite comme une conséquence. C’est dire si l’histoire entière porte sur ce moment décisif de l’attente et de son mode.

Que fait notre homme ? « Il appelle ses propres serviteurs« . A proprement parler, le [doulos] est un esclave, même s’il est vrai que le mot prend tardivement le sens de subordonné. Mais l’esclavage existe bien dans la société du temps : les esclaves ne sont pas chargés de chaînes, mais ils ne s’appartiennent pas eux-mêmes, ils ne sont pas des citoyens, ils n’ont pas de droit : tout juste recommande-t-on à leur égard un traitement avec humanité, sans que d’ailleurs le droit commun intervienne réellement puisqu’ils relèvent du droit domestique où le maître de maison est souverain. On dit pour faire court qu’ils ont à peu près le statut de nos animaux domestiques.

Donc ce maître les appelle, « et transmet à eux ses biens à lui« . Le verbe [paradidômi], c’est transmettre, remettre par succession, livrer. C’est aussi confier quelqu’un ou concéder quelque chose. On voit qu’il s’agit très clairement d’une succession, sans retour. La chose pouvait exister dans le monde antique entre ces personnes qu’un abîme sépare socialement. Il n’était pas même rare, dans le monde romain, qu’un riche personnage transmette à son esclave préféré l’entièreté de sa fortune à son décès, le plus souvent avec l’affranchissement, et parfois même une adoption post-mortem. Et de fait, dans cette scène, nous avons comme un parfum de mort : on dirait que l’homme s’en va comme on le fait quand on meurt, pour ne plus revenir…

Et ce qu’il leur transmet, ce sont ses [huparchonta], littéralement « les choses qui sont sous sa main, qui lui sont soumises« . Le maître, puisque ç’en est un, donne tous ses biens, les fondements mêmes de sa fortune, et l’autorité qui va avec. Rien ne montre chez lui une délégation temporaire : c’est bien une transmission, une succession, un héritage. Pourtant, il répartit ses biens entre eux de manière inégale : « Et à l’un il donne cinq talents, à l’un deux, à l’un un, à chacun selon [idian dunamin], et il s’en-va-au-loin« . Que sont ces « talents » ? D’origine grecque, cette appellation a été intégrée par les Romains : c’est tout simplement la plus grosse unité de toute l’échelle monétaire. Depuis Alexandre, le talent-or représente 28, 160 kg d’or. Aujourd’hui, le lingot d’or d’1 kg, c’est 34 730 €, soient 36.540 $ : un talent représenterait donc en valeur actuelle 977 996,80 €, ou 1 029 037,04 $. En bref, il les fait millionnaires ou multimillionnaires. La comparaison vaut ce qu’elle vaut, puisque tout système monétaire dépend de son contexte monétaire, financier et économique, mais enfin, on voit l’idée.

Mais pourquoi cette différence ? Elle est expliquée tout de suite : « à chacun selon  [idian dunamin], sa propre [dunamis] ». La [dunamis], c’est la puissance, d’abord au sens de faculté de pouvoir, mais aussi au sens d’aptitude à être ou à devenir. C’est enfin tout simplement, la puissance, la force, qu’elle soit physique, mentale, morale, mais toujours avec l’idée de ce qui est intrinsèque à une chose ou à un être. C’est la [dunamis] d’une plante qui fait qu’elle pousse, mais aussi par exemple qu’elle guérit. Ainsi, le maître connaît le pouvoir de chacun de ses esclaves, et suivant leur dynamisme, suivant ce pouvoir, cette vigueur, cette aptitude, il va leur donner une part plus ou moins importante de ses biens. Collectivement, ils ont tout son bien; individuellement, ils en ont une part relative à la puissance intérieure qui les fait vivre et leur donne de faire vivre.

Quelle est donc la situation, au départ du maître ? Tous les serviteurs ont reçu de lui une part de ses biens, biens immenses puisqu’ils deviennent tous millionnaires voire multimillionnaires. Une part qui correspond à ce dont ils sont capables. Nul n’est écrasé par un bien trop grand, nul n’est amoindri par un bien en deçà de ses aptitudes : chacun est connu et reconnu pour ce qu’il est, pour sa puissance vitale : et ils sont donc capables de beaucoup, même le moindre d’entre eux, puisque c’est en millions qu’est l’échelle de valeur.  Cet héritage est définitif, le maître ne reprendra pas son bien.

Voilà notre situation, en attendant le retour, la Rencontre avec le Fils de l’homme. Ces serviteurs, la leçon est claire, ce sont nous tous, sans exception. Que va-t-il se passer ? La suite est connue : les deux premiers font « travailler » leur bien, ils le doublent tous deux, et c’est ce qui est attendu. ils sont félicités au retour du maître -inattendu, puisqu’il avait pris des dispositions comme s’il allait mourir !-, ils gardent ce bien, il est même doublé, et reçoivent encore promesse de beaucoup en plus (peut-être ce que le maître rapporte de voyage ?), au regard de quoi ce qui leur a été confié est considéré comme « peu de choses ». On a du mal à seulement imaginer ce que cela peut représenter !

Celui qui est blâmé, c’est celui qui n’a jamais considéré ce bien comme sien : il est le seul à vouloir le rendre, strictement égal à ce qu’il a reçu. Il n’a pas cru à la bonté du maître. Il n’a pas cru en ses propres capacités, en sa [dunamis]. Il s’est même moqué de son maître, en agissant comme si celui-ci accepterait de retrouver exactement la même somme, quand elle pouvait même s’augmenter par la [dunamis] des autres, à défaut de la sienne.

Tout le secret, dans ce temps de l’attente, est donc dans ce [èrgasato] que font les deux premiers esclaves. [ergadzomaï], c’est travailler, façonner, pratiquer un art. C’est aussi produire, faire du commerce, etc.. Toutes les activités humaines, professionnelles, sont ici sous-entendues. Ce que le maître a laissé, permet aux serviteurs d’investir pour travailler, et de s’investir eux-mêmes dans leur travail. Et c’est ce qui est attendu d’eux.

L’attente du retour du maître peut être oubliée : les dix jeunes filles se sont endormies ; les serviteurs ont toutes les raisons de croire qu’il est mort. Mais ici, attendre, ce n’est pas rester sans rien faire : c’est œuvrer avec tous ses moyens, avec tout ce qui nous a été laissé, avec tout ce que nous sommes. Le mot « talent », avec le sens que nous lui connaissons aujourd’hui, vient directement de cet évangile ! C’est sa plus belle interprétation.

Dimanche 12 novembre : faiblesse et intelligence.

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A la suite des échanges-pièges entre les responsables religieux et Jésus, celui-ci s’est donc adressé aux foules, ce que nous avons entendu la semaine dernière. Devant celles-ci, il a aussi fait ouvertement des reproches aux Scribes et aux Pharisiens, sept fois, chaque reproche étant introduit par la formule : « Malheureux, vous, Scribes et Pharisiens, hypocrites !« . Ces reproches se concluent par une accusation de meurtre et une lamentation sur Jérusalem.

Puis, Jésus sort du temple et ses disciples lui disent leur admiration de ce beau monument : c’est l’occasion pour Matthieu d’insérer ce qu’il est convenu d’appeler le discours apocalyptique de Jésus : depuis le Mont des Oliviers, il évoque la fin, la venue du Fils de l’Homme, l’importance de veiller. C’est à la suite de ce discours, ou plutôt c’est en conclusion de ce discours que Matthieu place dans la bouche de Jésus trois paraboles, qui vont nous occuper aujourd’hui et les deux dimanches suivants. C’est dire qu’il faut entendre ces trois « fictions » dans la perspective de l’achèvement de la mission de Jésus, et dans celle de la vigilance commandée par cette perspective et dominée par la recommandation initiale : « Veillez donc, vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient ! » (Mt.24,42).

Le premier mot du passage d’aujourd’hui, mot qui a sauté dans la traduction liturgique qui nous est proposée, c’est [toté], « Alors« , « A ce moment-là« . C’est exactement le mot employé peu auparavant, lorsqu’après avoir évoqué nombre de catastrophes qui ne manqueront pas de se produire -les catastrophes, il y en a toujours eu, et il y en aura toujours, hélas-, et justement pour dissocier sa manifestation de ces catastrophes, Jésus évoque la manifestation dans le ciel du Fils de l’Homme : « Alors paraîtra le signe du Fils de l’Homme dans le ciel« . Et de même que le verbe de cette phrase est au futur ([toté fanèssétaï]), le verbe de notre passage est lui aussi au futur : [toté hômôïoothèssétaï], « Alors ressemblera…« . Les deux paroles recouvrent donc vraisemblablement le même moment, le même évènement, avec peut-être deux points de vue légèrement différents : d’un côté, la manifestation du Fils de l’Homme dans son objectivité, au vu et au su de tous ; de l’autre cette même manifestation dans la préparation -ou pas- des créatures.

C’est « Le Royaume des Cieux » qui alors ressemblera à quelque chose : ce monde-ci, habité par tous les germes issus de la parole de Jésus, avec leurs magnifiques développements, avec aussi les résistances rencontrées -et qui ont sans doute grandi aussi-. Et à quoi ressemblera-t-il, ce Royaume ? [déka parthénoïs, haïtinés labousaï tas lampadas éaoutoon éxèlthôn eïs hupantèsin tou numfiou] : « à dix jeunes filles, lesquelles prennent leurs lampes en sortant à la rencontre de l’époux« . Le contexte nécessaire pour bien comprendre cette comparaison est celui, que nous avons déjà décrit, du mariage juif (Dimanche 15 octobre : l’immense foule des hommes.) : dans l’année qui suit la conclusion du mariage par contrat, mais sans que l’épouse ne sache à quel moment précis, l’époux vient prendre sa femme chez le père de celle-ci afin de la prendre sous son toit : c’est à ce moment qu’il y aura consommation du mariage et huit jours de fête chez le père du marié. Or, lorsque le [numfiôs], « le jeune époux » vient, il vient avec ses amis, généralement à la tombée du soir et à la lueur des torches. La jeune mariée est avertie peu auparavant de son arrivée imminente, elle doit toutes affaires cessantes se parer, s’habiller pour la circonstance, réunir ses amies et sortir avec elles au-devant de son époux. Ainsi retournent-ils tous chez le père du marié. Voilà, c’est exactement le contexte auquel Jésus fait référence ici, mais il n’est question ni de l’époux, ni de l’épouse : il est question de dix jeunes-filles, qui viennent d’être averties par l’épouse de l’arrivée annoncée de l’époux. Il ne s’agit pour aucune d’entre elles d’être épousée, il s’agit d’accompagner l’épouse et son époux, de donner de l’ampleur à leur joie.

« Or« , continue l’histoire, « cinq d’entre elles étaient [mooraï] et cinq [frônimoï] ».  [moorôs], c’est émoussé ou hébété, et donc aussi insipide mais aussi sot, fou, insensé. La [mooria], c’est la folie en général, et en particulier les désirs impudiques : dans le monde grec, tout cela est sous l’empire de Dionysos, c’est le monde de la démesure, l’affranchissement de toute règle, la passion qui conduit en tout sens et éventuellement jusqu’à la folie. [frônimôs] au contraire, c’est sensé, dans son bon sens (sans pour autant confondre avec [sôfôs], habile, sage). La [frônèsis], c’est l’action de penser, le dessein, l’intelligence d’une chose ou d’une situation, le bon raisonnement. On voit ce qui distingue les deux groupes, d’égale importance : il y a celles qui font usage de leur raison, qui ont un projet, un but ; et il y a celles qui ne pensent pas mais se laissent mener par l’instant.

La caractéristique de chacun de ces groupes ? Les Folles « en prenant leurs lampes ne prennent pas avec elles d’huile« ; les Réfléchies « prennent de l’huile dans des réserves avec leurs lampes« . Donc, les dix sont averties, et les dix se préparent pour accompagner l’épouse. Toutes, elles ont réagi avec amitié et enthousiasme dans ce moment impromptu où leur amie les a averties de l’arrivée imminente de son mari. Toutes elles se sont bien rendu compte que, selon la tradition, la nuit est tombée et que tout va se faire à la lueur des torches : elles ont pris leur lampe -allumée, forcément : il fait nuit, et on va accompagner la mariée dans la nuit. D’où vient que certaines prennent une réserve d’huile ? Elles ont pensé. Elles savent qu’il y a une incertitude, synonyme d’indétermination. ELLES SAVENT QU’ELLES NE SAVENT PAS.

Et qu’arrive-t-il ? « L’époux [chronidzôntôs] », littéralement « temporisant » ([chrônôs] = le temps) : c’est l’idée d’une persistance dans le temps, d’une longue durée qui s’étire, d’une différance (j’écris comme les existentialistes, avec un « a », pour évoquer non ce qui est dissemblable mais ce qui est différé, remis à plus tard dans le temps. Pardon pour la cuistrerie !!!). Ainsi donc, « L’époux prenant le temps toutes piquent du nez et étaient couchées endormies. » L’imminence s’avère ne pas être une immédiateté, contrairement à ce que nous croyons tous : la nuit dure, l’époux qui s’est déjà fait doucement attendre près d’une année entière s’est mis en marche vers son épouse, mais il n’arrive toujours pas, toujours pas. Et pas une des jeunes filles n’échappe à l’assoupissement (le verbe grec est bien celui qui dit la tête qui tombe), pas une même qui ne dorme, et d’un sommeil qui dure comme le souligne l’emploi de l’imparfait. Il n’y a pas le groupe des fortes qui résistent au sommeil, et le groupe des faibles qui y cèdent : aucune ne supporte la durée de l’attente.

« Au milieu de la nuit un cri advient : voici l’époux, sortez pour la rencontre [apantèssis = l’action d’aller à la rencontre) ! » On imagine l’effroi et l’émoi : le sursaut du réveil, le lieu et la situation inhabituelle, la reprise progressive des esprits, la hâte soudaine où il faut mobiliser toutes ses ressources sans délai, la sortie dans la nuit et le froid qu’on ressent toujours dans de tels moments. « Alors… » : on retrouve notre « alors ». C’est ce moment-là, précisément, qui est le point de la parabole ; ce moment-là qui est exactement contemporain de l’apparition du signe du Fils de l’Homme. « Alors se réveillent toutes ces jeunes filles-là et parèrent leur lampes. » Parer, c’est [kosméoo], qui donne « cosmos », mais aussi « cosmétique » : c’est disposer, préparer, orner, décorer, arranger. Les lampes doivent être belles, on a le souci du moindre détail en pareille occasion. Surtout, la durée a épuisé les réserves d’huile.

« Les Folles disent aux Réfléchies : donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent. » Le verbe [sbénnumi], c’est s’éteindre, disparaître, dessécher, mourir. Dans leur spontanéité, elles voient comment parer au plus pressé : celles-là ont de l’huile, on va leur en demander, voilà qui va régler le problème. On peut compter, n’est-ce pas, sur la solidarité ? « Répondent les Réfléchies en disant : jamais sans doute cela ne suffira pour nous et pour vous; allez plutôt chez les vendeurs achetez-en. » Ce n’est pas manque de solidarité, mais là encore réflexion et prévision : trop peu d’huile dans toutes les lampes, c’est la garantie qu’elles soient toutes éteintes ! Là encore, la vision de l’instant présent ne suffit pas : les Réfléchies ont un but, entourer l’épouse de leurs lampes allumées. A la limite, qu’importe que ce soient elles-mêmes ou les autres, mais il faut que l’épouse et son époux soit dignement entourés. Les petits arrangements présents, aussi louables paraissent-ils, ne doivent pas compromettre ce but suprême.

Résultat : c’est justement pendant qu’elles sont parties chez les marchands (on imagine : en pleine nuit !) qu’arrive l’époux. La procession avec l’épouse a lieu à la rencontre de l’époux, tous repartent chez le père de l’époux, où l’on entre pour la fête, et selon la coutume la porte est fermée à tout arrivant ultérieur. Les Folles se cassent le nez sur la porte. Il y a un côté dramatique sur la fin, car elles crient : « seigneur, seigneur, ouvre-nous ! » Et lui de répondre : « Amen je vous dis : je ne vous connais pas. » Et la conclusion générale : « Soyez donc éveillés, parce que vous ne connaissez pas le jour ni l’heure. »

C’est leur réflexion, l’usage de leur raison, qui a permis aux Réfléchies d’être prêtes au bon moment. Elle n’ont jamais perdu de vue leur rôle, et ont su ordonner leur temps à cet effet. Elles ont été défaillantes, elles se sont endormies, mais elles avaient intégré l’incertitude, et pris leurs dispositions contre elles-mêmes et leurs défaillances possibles, dans le fond.

J’entends cet appel à travers la durée de notre temps. Pour moi, l’époux s’attarde dans notre temps : je comprends cela comme signifiant que c’est lui qui y demeure présent à travers toute rencontre. Les rencontres qui nous sont accordées sont toutes une grâce, mais elles sont toutes dérangeantes, elles nous appellent à une réaction comme dans la fébrilité d’un réveil : ce n’est jamais le « bon moment », celui où nous serions prêts, celui où nous aurions tout prévu. C’est un enfant qui s’invite alors qu’on n’a rien à manger (croyons-nous), c’est un ami qui débarque pour faire une surprise alors qu’on est en pleins préparatifs fiévreux, c’est une famille expulsée un vendredi soir quand tout est fermé, c’est un réfugié qui se trouve soudain là, démuni de tout ; c’est le côtoiement impuissant de cette jeune maman rongée par la maladie, avec toute la grandeur de sa fragilité, toute la force de sa douceur et toute l’inévidence de son espérance. Devant toutes ces rencontres, nous ne pouvons que prévoir notre impréparation. Avoir de l’huile en réserve. Quelle est cette huile ? Il me semble que c’est justement la [fronèsis], la raison : disons, une charité intelligente, une charité qui réfléchit. Accepter consciemment notre impuissance pour ne pas écraser la fragilité de l’autre, simplement faire brûler la petite flamme de la pensée qui nous vient du cœur. Dans le fond, il me semble que dans ce temps qui sépare la venue de Jésus de son retour promis, il nous engage à agir avec le secours de notre réflexion : une intelligence consciente de notre faiblesse et attentive au but fixé. Comme saint Denis, ne marchons pas sans notre tête.

Dimanche 5 novembre : nous avons tous de quoi changer le monde.

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Après ces trois entretiens-pièges, c’est Jésus lui-même qui prend l’initiative d’une question aux Pharisiens qui viennent l’entourer, question qui met fin à leur stratégie de le « prendre dans leurs filets en paroles » : il est trop fort pour eux, sans doute, et ils n’osent plus s’aventurer sur ce terrain.

Du coup, Jésus s’adresse « aux foules et à ses disciples » : il confirme publiquement l’autorité des Pharisiens et des Scribes, qui « sont assis dans la chaire de Moïse« , [epi dès Môuséôs cathédras écathisan], littéralement « sur le siège de Moïse siègent…« . La répétition est très volontaire, elle marque l’adéquation parfaite entre l’autorité fondatrice et la place qu’ils occupent. Encore une fois, Jésus ne veut en rien écarter les autorités religieuses, il veut au contraire renouveler Israël tout entier, jusques et y compris ses autorités. Car le peuple, c’est tout cela : les prophètes ont beaucoup répété qu’en Egypte, Israël n’était pas un peuple (seulement un groupe) et que c’est le don de la liberté, de la Loi, d’institutions, etc. qui en a fait un peuple.

Il y aurait ici une réflexion très actuelle à mener (peut-être à chacun de la mener ?) sur notre rapport à nos autorités, qu’elles soient religieuses ou politiques, ou autres encore. Le découragement devant l’insuffisance des uns ou des autres peut conduire à vouloir s’en passer. Mais peut-être la solution est-elle plutôt de s’opposer assez vigoureusement à des manières de faire (ou de ne pas faire !), éventuellement à investir d’autres… Bref, je me contente d’ouvrir cette porte et je poursuis.

La confirmation par Jésus de l’autorité va loin : « Tout ce qu’ils vous disent, faites et pratiquez, mais en fonction de leurs actions ne faites pas : car ils disent et ne font pas.« . Ce qu’ils « disent« , c’est le verbe [épô] : c’est dire, parler à quelqu’un, éventuellement proposer ou prescrire. Il s’agit donc de ce que ces scrutateurs d’écrits peuvent tirer de leurs études, et non d’abord d’ordres qu’ils donneraient. Du reste, telle n’est pas l’autorité des Pharisiens ni des scribes : ce sont des groupes, rappelons-le encore une fois, qui ne tirent leur existence que de l’époque du retour d’exil. Leur autorité n’est pas organique dans le peuple, mais leur référence constante à l’Ecriture, la recherche où ils sont de ses moindres détails, est plutôt approuvée par Jésus. Et il me semble que c’est ce que nous aussi nous essayons de faire : chercher et examiner les détails du texte de l’évangile, celui de s.Matthieu cette année, afin d’ouvrir à la réflexion. Et ce que chacun remarquera serait intéressant pour tous, je le redis au passage (même si la rubrique « commentaire » du présent site est peu pratiquée par les quelques lecteurs… Qui sait ? Cela pourrait changer, au profit de tous…)

Mais c’est le verbe « faire » qui revient trois fois en très peu de temps : vousfaites, mais en fonction de leurs actions ne faites pas : car ils ne font pas. Le verbe [poieuô] est celui qui donne en français la poésie : il signifie d’abord fabriquer, confectionner, construire; mais aussi créer, produire (y compris au sens d’un arbre qui produit des fruits, ou d’une femme qui donne naissance à un enfant); ou encore agir, être efficace; et puis encore composer, inventer ou procurer. Dans l’ensemble, se dégage l’idée très générale de l’action qui vient du profond d’un être et apporte ou transforme. [ta erga], les actions ou les œuvres, ce sont les affaires dont on se charge, les réalisations concrètes, les travaux.

Autrement dit et si je comprends bien, Jésus recommande que les paroles, mises au jour ou explicitées par ces scrutateurs des écrits, aient un prolongement dans la vie des auditeurs : qu’elles soient accueillies en profondeur et produisent quelque chose qui apporte au monde ou transforme le monde. Mais il avertit ses auditeurs que tel n’est pas le cas chez ces mêmes scrutateurs : leurs travaux, les affaires dont ils se chargent, ne conduisent pas à ce renouvellement du monde.

Il me semble que cela interroge aussi la manière dont nous nous référons à ceux ou celles qui font pour nous autorité : trop souvent, au lieu de nous laisser en quelque sorte « féconder » par leur parole ou leurs découvertes, nous cherchons aussi à imiter, à épouser les conséquences qu’ils tirent eux-mêmes. Ce faisant, nous sommes complices de la place excessive qu’ils prennent, par paresse ou lâcheté. Ce qui est pourtant indiqué ici, c’est plutôt de faire confiance à notre intimité, à l’écho profond et personnel qu’ont pour nous ces paroles. Et à quoi servirait l’extraordinaire diversité de nos vies, de nos histoires, de nos sensibilités, de nos savoirs, s’il fallait au bout du compte les réduire à l’imitation de l’un d’entre nous ? Non, la diversité c’est la vie : non seulement dans une vision écologique solide, mais plus largement encore dans une humanité pleinement transparente à ce pour quoi elle a été faite. Si les fonctions sont différentes, si certains ont le don de faire apparaître des profondeurs ou d’ouvrir des portes dans l’écriture, par exemple, mais aussi peut-être dans l’analyse d’une situation, chacun a sa manière bien personnelle d’accueillir cette nouvelle lumière. Et ce qu’il ou elle en tire dans son action, ce qu’il ou elle fait est précieux, et irréductible, et nécessaire à tous. Le vin produit par le terroir que je suis n’a pas à ressembler à celui produit par le terroir qu’est l’autre. Et ainsi, nous nous gardons tous, les uns les autres.

Jésus dénonce deux dimensions dans les [erga] des Pharisiens et des scribes : d’une part, ils veulent de tout faire des lois, ce qui est au sens propre insupportable. L’image qu’il emploie est celle de lourdes charges attachées sur les épaules avec de grosses cordes : l’esclavage n’est pas loin. Alors que des paroles laissées à produire ce qu’elles éveillent dans la vie de chacun, celles-là libèrent. Ah méfions-nous des gens qui, parce qu’ils voient assez bien les questions ou les problèmes, se persuadent qu’ils ont par conséquent les bonnes solutions. Et quelle terrible erreur, y compris dans l’Eglise, que ce manque de confiance accordé à la conscience de chacun, pourtant habitée par l’Esprit saint.

D’autre part, Jésus dénonce la culture de l’image : « Toutes leurs œuvres, ils font [pros to théathènaï] par les hommes; » dans [théathènaï], vous avez reconnu théâtre, théorie. Aujourd’hui, on traduirait « pour l’impact médiatique ». Au fond, le non-respect du cœur des autres, en voulant imposer sa vision, conduit à l’oubli de son propre cœur : on vit de l’image que l’on donne.

Et Jésus donne un remède vigoureux contre cette terrible dérive : « Vous au contraire, ne soyez pas appelés ‘rabbi’; un seul en effet est pour vous l’enseignant, et tous vous êtes frères. Et ‘père’ n’appelez pas un de vous sur la terre; un seul en effet est pour vous le père : le céleste. Et ne soyez pas appelé guide, parce que votre guide est un seul : le Christ. » Toute revendication de titre relève de l’image, vise au prestige. Il ne convient ni d’en revendiquer (« ne soyez pas appelés« ) ni d’en décerner (« n’appelez pas« ). L’autorité selon l’évangile a toute sa verticalité dans le « ciel », dans ce qui vient « d’en-haut ». Le rapport des hommes entre eux est marqué avant tout par la fraternité, la valeur de chaque conscience individuelle, sa manière de faire écho à ce qui l’a touchée et fécondée.

Conclusion : « Le plus grand de vous est le serviteur de vous. » On voit bien l’idée, à ce point : le [diakonos], c’est celui qui fournit, qui sert à manger ou à boire, bref celui qui dispose ce qu’il faut pour que l’autre vive et grandisse. C’est l’inversion complète de la notion d’autorité. On sait que le mot latin [auctoritas] vient probablement du verbe [augere], grandir, augmenter. Celui qui m’augmente, c’est celui qui fournit à mon cœur et à ma vie de quoi agir, de quoi puiser en moi ce par quoi je participe à la transformation ou au renouvellement du monde. Et cela, c’est grand.

Dimanche 29 octobre : Il s’agit d’aimer.

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Une fois arrivé à Jérusalem, Jésus, d’après la construction de Matthieu, a lancé plusieurs paraboles d’avertissement en direction des leaders religieux. Non que Jésus conteste leur autorité, au contraire : il faut, pour le renouvellement décisif et complet d’Israël, qu’ils entrent pleinement dans les perspectives ouvertes par sa parole et son action. Or c’est ce qu’ils ne veulent pas et les Pharisiens, en particulier, ont décidé d’une stratégie de piège en paroles. La semaine dernière, nous avons entendu le premier entretien portant sur un sujet « peau de banane », celui du paiement du tribut.

Le deuxième entretien, mené cette fois par les Sadducéens, porte sur la résurrection et le mariage. Mais ceux qui ont confectionné le lectionnaire des dimanches, sans doute trop gravement célibataires, ont jugé ce point de moindre importance, et nous n’aurons pas ce deuxième entretien, ou controverse. Nous sommes transportés directement au troisième entretien. Ce sont les Pharisiens qui reprennent l’initiative.

Ils viennent d’apprendre que Jésus a « muselé les Sadducéens » : cela suscite sans doute chez eux des sentiments partagés. Les Sadducéens sont en effet un parti religieux contre lequel ils s’opposent souvent. Le parti sadducéen est le parti des chefs des prêtres, le parti « traditionaliste » : ils ont une approche plus ritualiste de la religion et n’admettent que la Torah -ce que nous appelons le Pentateuque, les cinq premiers Livres de notre Bible- comme faisant réellement autorité. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils rejettent la doctrine, récente, de la résurrection : elle ne se trouve pas dans la Torah. Sentiments partagés, donc, pour les Pharisiens : tenir tête aux Sadducéens peut susciter leur sympathie (« Jésus est d’accord avec nous contre eux ») en même temps que leur crainte (« Jésus est un adversaire décidément redoutable, qui réussit ce à quoi nous ne parvenons pas »). Du coup, ils se regroupent et resserrent les rangs.

Cette fois, ce ne sont plus des disciples des Pharisiens qui vont l’interroger, comme la première fois, mais bien un [nomikos], un homme « de Loi », autrement dit un des maîtres parmi eux. Sa question est ouvertement théologique, ce qui est loin de vouloir dire consensuelle ! Rappelons-nous par exemple que, dans le premier Faust, la théologie est la science que Méphistophélès conseille en ces termes : « elle renferme un poison si bien caché, que l’on a tant de peine à distinguer du remède ! Le mieux est, dans ces leçons-là, si toutefois vous en suivez, de jurer toujours sur la parole du maître. Au total… arrêtez-vous aux mots ! et vous arriverez alors par la route la plus sûre au temple de la certitude. ».

Quelle est donc la question posée par le maître Pharisien ? « Maître, quel est le grand commandement dans la Loi ? ». « Commandement » traduit le grec [entolè], qui signifie ordre, instruction : il s’agit bien de ce qu’un autre, ici rien moins que Dieu, ordonne ou dit. La question est bien une question agitée et débattue en ce temps-là, et elle est redoutable : d’abord, quel est le référentiel appelé « Loi », s’agit-il de la stricte Torah des Sadducéens ? Cela inclut-il les Prophètes ? Les Écrits ? Cela s’étend-il jusqu’au Talmud, à savoir la tradition interprétative (ce que tiennent les Pharisiens) ? Ensuite, parmi les six cent-treize commandements relevés dans ce que nous appelons « Ancien Testament », il s’agit de mettre de l’ordre, ce qui est loin d’être anodin. Pour prendre un exemple ailleurs, lorsque nos députés font une loi, il faut que celle-ci s’accorde avec la Constitution : autrement dit, il y a des lois fondamentales en fonction desquelles les autres doivent se comprendre et même s’élaborer. Désigner LE grand commandement, c’est décider de l’interprétation ou du sens de toute la Loi. C’est donc l’interprétation théologique majeure, c’est dire : « si Dieu a pris l’initiative de parler, c’est d’abord pour dire ceci. »

Et la question n’est pas non plus « théorique », au sens de « détachée de toute dimension concrète » : nous savons bien que, dans nos vies, nous sommes régulièrement confrontés à des situations où il n’est pas possible de tenir en même temps toutes les valeurs ou tous les principes auxquels nous tenons pourtant. Comment choisir ? Puisque la vie nous contraint à un déchirement, où allons-nous situer la déchirure, pour autant que nous en avons le pouvoir ? Quelle parole sera le fondement sur lequel nous appuyer quoi qu’il arrive ?

Mais on voit aussi le côté « piège » de la question : la réponse apportée est si profonde qu’elle peut toujours susciter la contestation ! Autre piège : si la parole de Dieu se trouve contenue en de nombreuses paroles, il s’agit de n’en laisser tomber aucune. Découvrir un ordre, oui, mais englobant, un ordre qui n’exclue rien… Autant le dire tout de suite, c’est ainsi que Jésus conclura sa réponse : au principe qu’il va énoncer, tout est suspendu. [kremamai] c’est se suspendre, être suspendu. Ce qu’évoque très bien notre « crémaillère » ! Et, dira-t-il, non seulement la Loi mais aussi les Prophètes : autrement dit, le principe de base énoncé par Jésus vaut quelle que soit l’extension que l’on donne à la parole faisant autorité.

Jésus répond en citant le Deutéronome, et la parole que tout israélite est sensé se redire matin et soir, donc à la fois une parole écrite de référence pour tous et une pratique vivante : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu dans la totalité de ton cœur et dans la totalité de ton âme et dans la totalité de ton intelligence. » En toutes choses et avant tout, il s’agit d’aimer. La réponse est magnifique et très nouvelle : la Loi, les commandements, ne valent que pour autant qu’ils constituent un apprentissage de l’amour. Et l’amour étant une relation vivante entre vivants, cela sous-entend que la Loi ne dit pas tout, que celui qui se contenterait de la Loi serait encore loin de l’amour.

Une autre chose frappe, c’est la récurrence du mot « tout » ou « totalité ». En grec, [holos] signifie qui forme un tout, tout entier, complet, en totalité. Mais il signifie aussi intact, sans atteinte. C’est dire que les « organes » de l’amour sont mobilisés dans leur totalité, que l’amour appelle leur investissement complet. C’est dire aussi que l’amour reconstitue leur intégrité, les guérit. Et quels sont-ils, ces « organes » ? Il y a « le cœur », [kardia] : le centre profond de la personne où se méditent les choses et les décisions ; il y a « l’âme », [psuchè] : le principe de la vie où se synthétisent tous les ressentis ; il y a « l’intelligence », [dianoia] : la capacité réflexive qui fait la part des choses.

Tout cela est remarquable, mais c’est Dieu qu’il s’agit d’aimer ! Cela instaure bien sûr une relation à Dieu assez neuve et plutôt déstabilisante pour qui cherche un dieu qui rassure, un dieu « norme » disant « ce qu’il faut faire ». En matière d’amour, il n’y a tout simplement pas « ce qu’il faut faire » : c’est pourquoi l’amour mobilise toutes les ressources du cœur, de l’âme et de l’intelligence. L’incessante nouveauté de l’autre, notre propre évolution ainsi que la modification des circonstances conduit à une inventivité permanente. Les règles ne sont plus que les « rails de sécurité » au bord de la route, rails qui aident à bien voir la direction mais ne font pas avancer ! Et encore certaines circonstances obligent-elles à les franchir… Très bien, mais peut-on vraiment « aimer Dieu » ? N’est-ce pas là une belle illusion ?

Jésus indique en ce sens une « deuxième » instruction, en la disant « semblable », [homoia], à la première. Bien sûr, il y a différents degrés de similitude. Et quel est ce prolongement ? Jésus cite cette fois le Lévitique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». C’est le même verbe, exactement dans la même forme verbale, [agapèséis], « tu aimeras ». Le commandement est donc substantiellement le même, aussi mobilisateur que le premier. C’est l’être aimé qui diffère : ton prochain et toi-même. Ni le prochain plus que toi-même, ni toi-même plus que le prochain, mais le prochain comme toi-même. Voilà le concret pour aimer Dieu : s’aimer soi-même et aimer le prochain. C’est un véritable défi dans les deux cas, et la justesse d’un terme sera tempérée par l’autre, l’apprentissage de l’un se fera à l’école de l’autre. Il s’agit d’aimer.

Dimanche 22 octobre : vive la laïcité !

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Les paraboles d’avertissement lancées par Jésus aux responsables ont été bien entendues, bien comprises. Mais pas bien appréciées. Les Pharisiens en particulier tiennent conseil, ils cherchent comment ils peuvent le [pagideusôsin én logô], littéralement, le « prendre dans des filets en parole« . De quoi s’agit-il ? Jésus est l’homme de la parole : c’est-à-dire non des mots, mais de la pensée exprimée. Ses paroles soulèvent les foules, provoquent bien des mouvements, remettent en question. C’est son point fort, les Pharisiens émettent entre eux l’hypothèse que c’est peut-être aussi son point faible : il ne refuse jamais d’échanger une parole, de se lancer dans un dialogue. On doit donc pouvoir le mettre en difficulté, le faire exprimer une pensée d’une manière condamnable. Il s’agit donc désormais de le lancer sur des sujets difficiles, sur des sujets qui divisent : loin de pouvoir faire le consensus, il faudra qu’il prenne parti. Et l’on se fait fort de le mettre en contradiction avec la Loi.

Il faut dire que les Pharisiens sont spécialement chatouilleux sur ce sujet de la Loi. Le parti pharisien est né après le retour de l’exil : c’est un mouvement de laïcs plutôt déçus par l’attitude des prêtres. Ces derniers se sont moins souciés de reconstruire le peuple d’Israël au retour de l’exil, estiment-ils, que de ré-assurer leur propre pouvoir. Ces laïcs, au contraire, ont compris bien des leçons pendant l’exil, en particulier qu’on ne préserverait la sainteté (le caractère « à part ») d’Israël, qu’on ne le garderait des compromis avec les autres peuples de ce monde dans lequel tous sont mêlés -et de plus en plus-, que par l’engagement du cœur de chacun. Ces débuts d’une « religion du cœur » faisaient des Pharisiens, a priori, les plus proches de Jésus : et de fait, on les voit souvent, et dès le début, autour de lui.

Mais pour les Pharisiens, cet engagement du cœur prend la forme d’une nouvelle religiosité domestique ou personnelle : ce sont des quantités de préceptes qui viennent encadrer tous les aspects de la vie quotidienne et domestique, afin de constituer et d’entretenir dans le cœur de chacun une haie de séparation (c’est l’origine du mot « pharisien ») entre Israël et les nations. Le moyen choisi est de contraindre le cœur par un réseau serré de lois, bientôt érigées au même niveau d’autorité que la Loi divine trouvée dans les Ecritures. Et on voit là que telle n’est pas l’attitude de Jésus : celui-ci au contraire dénonce ces « traditions » humaines -trop humaines-, comme conduisant à l’oubli de Dieu.

Aujourd’hui, c’est le premier thème « peau de banane » qui est abordé sous nos yeux. Les disciples des Pharisiens sont envoyés à Jésus en compagnie des Hérodiens. Curieux attelage : les premiers revendiquent la séparation d’avec les autres nations, ces derniers sont du parti du roi intronisé par l’occupant romain, et donc partisans d’une collaboration « bien comprise ». Pourquoi donc un tel attelage, sinon pour attester à coup sûr des paroles de Jésus : on va lui poser une question portant sur le rapport à cet occupant, et quel que soit le sens de sa réponse, il y aura une partie des auditeurs pour revendiquer qu’il est de leur parti, l’autre pour l’accuser soit de collaboration, soit de résistance. Habile. Et le discours est bien tourné, bien préparé.

« Maître, nous savons que tu es vrai  et que le chemin de Dieu dans la vérité tu l’enseignes et tu ne te préoccupes au sujet de rien. Comme tu ne regardes pas à l’apparence des hommes, dis donc à nous ce qu’il t’en semble : est-il permis de remettre le cens à César, ou non ? » Le préambule de la question est trop flatteur pour que l’interlocuteur quel qu’il soit puisse y ajouter foi : mais il crée un climat de tension par son excès d’obséquiosité. Il met aussi en tension la vérité et les personnes : comme si la vérité n’était pas pour les personnes (et inversement d’ailleurs). Pris au piège des mots, l’interlocuteur va avoir tendance à donner son avis en se raidissant, à donner un avis abstrait sous prétexte d’être vrai, sur une question qui est tout sauf abstraite et qui ne tient qu’à une situation sociale. Pour bien faire, l’interlocuteur ne devrait même pas regarder l’apparence des personnes qui viennent à lui et l’attelage hétéroclite qu’ils constituent ! Ainsi, les conditions posées pour répondre à cette question sont d’emblée faussées et irréalistes, mais elles apparaissent comme un défi : oseras-tu dire « la » vérité ? Une « vérité » qui, dans de telles conditions, ne correspond à personne…

Comme quoi, il ne faut jamais oublier à qui l’on parle et pour qui l’on parle. La vérité est un rapport, elle appartient au domaine des relations.

Et la question elle-même ? Il s’agit du cens. Le cens, c’est l’institution fondamentale qui constitue le corps social de Rome : chaque individu est recensé sous l’autorité du censeur et classé dans la société suivant son niveau de fortune. De ce classement découle différents droits et devoirs civiques, dont différents services mais aussi les contributions au fiscum, le trésor impérial. Il n’en va évidemment pas de même des citoyens (réputés libres) et des esclaves ou des peuples conquis et soumis : ceux-là n’ont pas de droit, ils n’ont que les charges, et en particulier, pour les peuples conquis, un tribut énorme à acquitter, dont on concède qu’il le sera sur de longues années. C’est le meilleur moyen pour les maintenir sous la botte.

La question du paiement du cens n’est donc pas celle de l’impôt. Dans nos sociétés démocratiques, les impôts sont des contributions collectives, normalement adaptées aux possibilités de chacun, dont le but est d’assurer la dépense collective et aussi une certaine solidarité. Pour tout citoyen conscient, c’est-à-dire ayant le sens du collectif et de la solidarité, payer l’impôt ne se discute pas (même si la valeur ou le calcul de cet impôt reste éventuellement sujet à discussion). Mais la question posée à Jésus, c’est celle de l’acquittement du tribut à l’occupant, à César, à la puissance étrangère, à la nation qui empêche Israël d’être peut-être purement soi-même. Et la question est même encore plus insidieuse : « est-il permis..? » La chose est-elle autorisée, ou au contraire interdite ? Si Jésus répond que c’est permis, les Pharisiens vont se récrier qu’il appelle à la collaboration avec l’occupant, à la soumission indéfinie -et les Hérodiens ultras pourront dire qu’il est bien tiède, en n’appelant pas plus ouvertement à un paiement obligatoire. Si Jésus répond que c’est interdit, ce sont les Hérodiens qui vont le dénoncer comme appelant ouvertement à la révolte -et certains Pharisiens pourront faire passer le message qu’il méprise le peuple en provoquant une réaction romaine dont tous savent qu’elle ne fait pas dans le détail et procède en général par grands massacres aveugles. Que va dire Jésus ?…

Jésus connaît leur [ponèria], « leur méchanceté » (je dirais bien « leur mauvaiseté » ! La fin du Notre Père, c’est « délivre-nous [apo tou ponèrou], du mauvais« ). Il la dénonce d’abord : « Pourquoi me mettez-vous à l’épreuve, hypocrite ? » C’est la vraie question : pourquoi ? Il y a en effet des questions qu’il faut résoudre soi-même, des questions  dans lesquelles le « bon Dieu » n’a rien à voir. Non seulement il y a une mauvaise intention chez ceux qui interrogent, mais la question qu’ils posent ne relève pas de sa compétence, ne concerne pas la mission dont il se réclame. Elle n’appartient pas à « la vérité », elle n’est que circonstancielle. Et sans doute n’y a-t-il pas de bonne manière d’y répondre : à une telle question, les hommes seront sages d’accepter la réponse de chacun, sans jugement.

Jésus se fait présenter un denier, qu’ils ont manifestement en poche. C’est dire s’ils s’en servent habituellement! Il fait constater à ses interlocuteurs que l’image et l’inscription qui s’y trouvent sont « de César » et a cette formule lapidaire, justement célèbre : « Rapportez donc les choses de César à César, et celles de Dieu à Dieu. » Jésus distingue clairement deux domaines : les choses de César, les choses de Dieu, [ta Kaisaros] et [ta tou théou]. Ces deux domaines ne se confondent pas. C’est une révolution. C’est la racine du principe de laïcité. César, ou l’Etat, n’est pas dieu, mais son domaine d’action est parfaitement autonome et légitime; et Dieu représente aussi pour les hommes un domaine où César n’a pas à interférer.

Et ce sont les hommes qui ont à distinguer ces deux domaines. Le verbe, le même verbe employé pour les deux domaines, est à l’impératif, il constitue une injonction faite aux interlocuteurs, et bien au-delà à tous les auditeurs. Le verbe [apodidômi] compose le préverbe [apo], qui marque la distance, l’origine, le point de départ dont on s’éloigne ou se sépare, avec le verbe [didômi], donner. Il signifie du coup donner à qui de droit (rendre, rapporter, remettre, attribuer, fournir, rendre compte) mais aussi se reproduire ou produire à nouveau. On voit bien l’idée : cherchez l’origine d’une réalité, et rapportez-la à cette origine, sans confusion. Les interlocuteurs de Jésus opposaient la vérité et les personnes : elles ressortissent pourtant l’une et l’autre à Dieu. Mais Jésus oppose, ou plutôt distingue, ce qui ressortit à ce monde, à l’Etat, à l’organisation des hommes entre eux, de leur société, et ce qui ressortit à Dieu.

Ce principe fort et profond établi par Jésus met à mal toutes les confusions portées par les extrémismes religieux, et souvent relayées par qui croit y voir de la piété légitime. Non il n’y a pas à établir les « droits de Dieu » dans la constitution d’un Etat. Non il n’y a pas à mener des guerres et tuer des gens en criant « Dieu est grand ». Non il n’y a pas à vouloir penser les lois en fonction d’une morale religieuse. Les hommes ont entre eux un principe d’humanité suffisamment haut et magnifique pour régler leurs rapports. Et l’homme est créé à l’image de Dieu : on voit bien qu’il ne s’agit pas d’opposition mais bien de distinction. En vertu de ce principe fort, même les religions ne peuvent devenir oppressives : César, sans ignorer que l’homme porte en lui la question de Dieu (à laquelle il peut aussi répondre par la négative !), regarde aussi tout rassemblement d’hommes à l’aune de ce principe d’humanité. Il garantit le « droit de sortie ». Jésus, inventeur de la laïcité, est libérateur.

Dimanche 15 octobre : l’immense foule des hommes.

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Et voici la dernière des « paraboles d’avertissement », encore à l’initiative de Jésus qui décidément « cherche » les grands-prêtres et pharisiens. A l’issue de la deuxième, que nous écoutions la semaine dernière, ils avaient bien compris que Jésus parlait d’eux-mêmes, composait une histoire à leur sujet. Ils avaient cherché à le maîtriser [dzètountés auton kratèsaï], à se rendre maître de lui, mais ils avaient peur de la foule.

Jésus est protégé par la foule. Ça durera le temps que ça durera : les chefs parviendront à la retourner, elle criera « à mort, à mort, crucifie-le ! ». Les foules sont versatiles, maléables, crédules. Naïves. Jésus est protégé tant qu’il est avec la foule, et quand il la quitte, c’est pour être avec les Douze, ses intimes, dans des lieux connus d’eux seuls. On comprend pourquoi seule la corruption et la trahison de l’un des Douze permettra aux chefs de finalement se rendre maîtres de Jésus pour le traduire en justice : et encore agiront-ils de nuit, dans l’espoir que tout soit fait au petit matin, que la foule soit mise devant le fait accompli à son réveil.

Mais je voudrais tout de même pointer ce rapport des autorités aux foules, fait de peur et de manipulation. C’est peut-être ce qui dénonce le mieux leur dévoiement. Quand les responsables religieux ne disent plus aux foules que ce qui les flatte, mais cherchent en même temps à les amener sans le leur dire à servir leurs propres desseins, on n’est plus dans le rapport « pastoral » : les brebis, elles, voient leur berger vivre au milieu d’elles, rien de caché, et ses intentions sont claires, les ordres sont donnés à haute voix, même aux chiens. Décidément, l’autorité authentique est celle qui a le respect du peuple qui lui est confié, l’amour de ce peuple, et cela passe avant tout par la vérité des relations. Et chaque fois qu’il y a occultation de quelque chose (« il ne faut pas que les gens sachent ça !! »), on n’est plus dans l’authenticité ni dans la vérité.

Donc Jésus reprend l’initiative, pas le moins du monde découragé ou effrayé des noires intentions de ses interlocuteurs. Cette fois, la fiction a pour thème « un homme, un roi, qui fait des noces à son fils« . L’expression [gamous poïein], célébrer un mariage, se trouve déjà chez Démosthène. Mais si l’expression grecque est claire, la coutume n’est pas grecque, elle est juive. Comment se célébraient les noces à l’époque de Jésus ?

Les noces se célébraient en deux temps fortement séparés. Il y avait d’abord le moment de l’engagement (Shiddukhin) : les deux pères se rencontrent et évoquent les questions de dot, le prétendant fait sa demande à la jeune fille devant eux, et si celle-ci accepte, le jeune homme lui offre un cadeau -généralement un anneau- en présence des deux pères et de deux témoins. Le mariage est considéré comme conclu, on le célèbre avec un toast d’un coupe de vin. S’ouvre alors une période de l’ordre d’une année où le marié prépare une maison et la mariée un trousseau, le comportement de cette dernière étant attendu comme influencé à tout instant par le retour imminent de son mari pour la prendre chez lui. C’est généralement à la tombée du soir que le mari revient avec ses compagnons, à la lueur des torches : la mariée, toute affaire cessante, enfile sa robe et avec ses amies sort à sa rencontre et les deux époux retournent ensemble à la maison du père du marié pour la cérémonie. Ils entrent dans la chambre nuptiale pour la consommation du mariage, que le mari doit ressortir annoncer aux invités, ce qui déclenche pas moins de sept jours de fête. Les mariés restent en retrait de cette fête et ne rejoindront les invités que le septième jour, où le mari enlève devant les invités le voile de la mariée, et les deux se joignent à la fête.

On voit que célébrer un mariage, c’est toute une affaire ! Et pourquoi des invités ? La question peut paraître triviale : quand il y a un mariage, on se demande toujours qui on va inviter (éventuellement comment faire pour ne pas inviter tel ou tel !!), mais on ne se demande pratiquement jamais SI on va inviter. Ou alors j’y vois deux motifs : l’un économique (les mariés sont trop pauvres pour recevoir dignement en pareille occasion et préfèrent ne rien faire) l’autre social (les mariés sont ostracisés et préfèrent ne pas lancer d’invitation plutôt que de se voir manifester un refus qui ferait d’autant plus mal). Il me semble que l’évènement constitué par un mariage appelle de soi grand concours d’invités : parce que ce nouveau lien social fort est fondateur pour toute la société, parce qu’on ne veut pas tenir les amis éloignés de ce qui compte le plus pour nous, et parce que la joie s’augmente d’être partagée.

On comprend aussi que les invitations se lancent pratiquement une année auparavant : les invités ont le temps de « save the date » et d’aménager leurs activités et leur calendrier avec assez d’avance. Lors donc que le roi envoie ses serviteurs « appeler les appelés« , [kalésaï tous kéklèménous], inviter ceux qui sont déjà invités, il ne s’agit que d’une courtoisie : ils n’arriveront pas seuls, sans la certitude de tomber au bon moment, ils arrivent guidés par un esclave de la maison, ils sont déjà introduits en quelque sorte. Et voilà qu’ils ne veulent pas, ou ne veulent plus. Ils n’avaient rien dit avant, ils ne s’étaient pas désistés, ils n’avaient pas d’empêchements,  ils n’avaient pas donné d’excuse. [ouk èthélon élthein], « ils ne voulaient pas venir« .

J’imagine la douche froide pour le roi, qui est ici avant tout un père. Personne au mariage de son fils ! C’est à n’y pas croire… Il renvoie des serviteurs. « D’autres serviteurs« , [allous doulous] : on ne sait jamais, peut-être que les premiers, tous les premiers, s’y sont mal pris ? Mais comment s’expliquer qu’aucun ne soit revenu avec un invité ? Et pendant ce temps-là, le fils est sans doute avec ses amis, en route pour aller chez sa femme, ils ne vont pas tarder à revenir. Il y a urgence !

Le père précise à ses nouveaux messagers ce qu’ils doivent dire : « Voici que mon déjeuner [aristos = le repas du milieu de journée], je l’ai préparé, mes taureaux (ce ne sont pas des petits morceaux !) et mes bêtes engraissées (il faut du temps pour engraisser des bêtes !) sont sacrifiées et tout est apprêté : venez au mariage ! » On perçoit l’urgence et la détresse. Huit jours de nourriture, une fois celle-ci  préparée, seront définitivement perdus si on ne les honore pas. Le père n’insiste pas sur l’amitié qui a fait choisir ces invités, pas plus que sur l’imminence de l’essentiel, à savoir le mariage déjà en cours. Pourquoi ? Par pudeur et délicatesse ? Peut-être. Mais peut-être aussi et tout simplement le père ne doute-t-il pas des bonnes intentions de ses invités, des « appelés » (ainsi sont-ils désignés tout du long) : leur absence ne s’explique que parce qu’il n’a pas su leur faire sentir l’urgence, ils croient encore que rien ne presse…

Mais les « appelés » s’en vont avec négligence ou indifférence [amelèsantes], « qui à son champ, qui à son commerce. » On ne peut montrer plus ostensiblement qu’on a d’autres priorités, que l’on méprise celui qui invite. Le comportement de plusieurs rejoint même celui des mauvais cultivateurs de la parabole précédente : « ils se rendent maître ([kratèsantes] : c’est le verbe pour désigner l’intention des grands-prêtres vis-à-vis de Jésus !) de ses serviteurs, les outragent et les tuent. »

Le père redevient roi : le message est clair, l’amitié devient colère, il envoie ses armées, massacre les meurtriers et incendie leur ville. Et déjà, il agit pour les remplacer : car il n’est pas possible qu’il n’y ait pas d’invités au mariage de son fils ! La sentence tombe : « Le mariage est prêt, mais les appelés n’étaient pas [axioi] », littéralement : ne faisaient pas le poids. Ils étaient sans valeur, ils n’en valaient pas la peine. Ordre est donné : « Allez à l’orée des chemins, et qui vous trouvez, appelez au mariage. » Il y aura coûte que coûte des appelés, des invités. Ce seront des passants, des itinérants, des migrants, des vagabonds, des SDFs… Ils viennent tous, « mauvais comme bons« , et la salle est pleine, enfin. Un est trouvé sans « vêtement de noce« , il est rejeté. Personne ne sera au mariage qui ne soit là pour le mariage. Le vêtement est le signe de l’adhésion que l’on donne à l’évènement auquel on participe.

« Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu de choisis« . Ainsi se conclut la fiction racontée par Jésus. Double opposition dans cette formule : [polloï / oligoï] le grand nombre et le petit nombre d’une part; [klètoï / éklektoï], appelés et choisis. Mais [éklegô], qui signifie « choisir parmi », signifie aussi « enlever, arracher, prélever”, comme on enlève des poils blancs dans une barbe ou une chevelure (quand ils sont encore peu nombreux, justement !!!). Peut-être la conclusion serait-elle plus claire et plus cohérente avec l’histoire, si on traduisait : « beaucoup d’appelés, quelques uns retirés« .

On voit bien en tous cas qu’au-delà même de la volonté inlassable de celui qui invite, les invités seront le grand nombre. Et Jésus s’affronte avec les responsables religieux sur ce point du grand nombre : eux ont peur de la foule, ils cherchent à la manipuler, et ils parviendront à la retourner. Mais ils n’en ont pas souci et se tiennent à distance d’elle. La foule est pour eux infréquentable, « ce sont des maudits« . Jésus, lui, fréquente la foule, vit au milieu d’elle et pour elle. C’est cette foule, « les mauvais comme les bons« , qui constitue les « appelés« ; la considérer, la traiter avec dignité, lui transmettre l’invitation, c’est tout ce qui compte.  Notre attitude vis-à-vis de l’immense foule des hommes, « les mauvais comme les bons« , est déterminante. Il y a tant, aujourd’hui, de groupes et de réseaux, même sur les réseaux sociaux, où l’on sélectionne, car il vaut mieux rester « entre soi », « entre gens biens ». Mais rejeter « le monde », « le monde d’aujourd’hui », « tous ces gens », est anti-évangélique.

Dimanche 8 octobre : se désapproprier

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La parabole des deux enfants n’est pas la seule par laquelle Jésus tente de faire réagir les responsables religieux. Au témoignage de Matthieu, il enchaîne immédiatement : « Ecoutez une autre parabole« . Et c’est la parabole d’aujourd’hui. Elle concerne toujours un [oikodespotès], un « Maître de maisonnée« . S’il était père de deux enfants dans l’histoire précédente, il l’est donc tout autant ici. Et ce qu’il fait est trait pour trait ce que fait le Bien-Aimé pour sa vigne selon le prophète Isaïe (Is.5,1 sv). Un amour, quel qu’il soit, anime bien ce personnage. Selon Isaïe, la vigne, pourtant bien soignée, n’avait donnée que du verjus. Qu’en sera-t-il ici ?

C’est que le Bien-Aimé du prophète s’était beaucoup engagé pour sa vigne, il avait tout fait de ses mains. Ici, il n’en est pas ainsi jusqu’au bout : après avoir tout installé et bâti, donc après avoir assuré seul tout ce qui relève du démarrage, de l’origine, l’homme cette fois « [exédeto] son vignoble à des [géôrgois], puis il [apedèmèsén] ». Voilà qui est dit de manière bien incompréhensible ! Mais dans cette parabole que Jésus raconte aux grands prêtres et aux anciens, il n’y a, pour eux du moins, pas de suspense. Dès lors qu’en commençant, il a repris les mots du prophète Isaïe, eux les ont forcément reconnus, et par conséquent eux savent quelle sera la chute : le vignoble n’a rien donné. Chez Isaïe, le propriétaire déçu laissait sa vigne à l’abandon, et même ouvrait sa belle clôture pour que les animaux, au moins eux, se nourrissent de sa vigne. Le seul suspense, c’est ce que Jésus va leur dire à eux, à leur propos, car il ajoute dès que sa reprise d’Isaïe est identifiable à coup sûr les mots et l’action que nous avons dits. Regardons donc attentivement chacun de ces trois termes pour l’instant sibyllins, puisqu’ils constituent la nouveauté.

Commençons par les [géôrgois], puisque ce sont eux les nouveaux personnages, et à tout coup ceux auxquels la parabole identifie les responsables religieux. Un [géôrgos], c’est d’abord un cultivateur, quelqu’un qui cultive le sol. Le mot peut désigner un propriétaire rural, un fermier. Par extension, il peut désigner un vigneron ou un jardinier. Autrement dit, les nouveaux personnages introduits par Jésus sont caractérisés avant tout par leur aptitude à cultiver la terre, quelle que soit celle-ci. Ils sont sensés la connaître, la respecter, l’entretenir. Nous savons bien aujourd’hui, même si la dérive industrielle de l’agriculture n’en tient aucun compte, que c’est avant tout la qualité de la terre qui permet qu’en surgissent les plus beaux fruits : une terre mal entretenue s’épuise, une terre surexploitée ne donne rien de bon, une terre intoxiquée par la chimie ne donne plus que du poison. Et la vigne est un des marqueurs les plus révélateurs du traitement de la terre : les racines de la vigne s’enfoncent dans le sol d’environ douze ou quinze mètres en moyenne, mais peuvent aller jusqu’à trente-cinq mètres de profondeur. C’est pourquoi aussi l’emplacement d’une vigne est un paramètre si important pour le vin. Alors voilà sans doute ce qui est attendu par l’homme qui transmet son vignoble : que des connaisseurs sachent entretenir le sol pour que sa vigne produise le meilleur fruit.

Mais quel contrat est passé avec ses cultivateurs ? Il leur [exédeto] son vignoble. Le verbe [ekdidômi] est formé du verbe [didômi], donnerse donner, et du préverbe [ek] ou [ex] qui marque la provenance, l’origine : hors de, en venant de, depuis, à partir de, grâce à. Du coup, [ekdidômi] signifie produire au dehors : publier, traduire, mais aussi remettre, livrer, abandonner, confier, parfois louer. Au moyen -c’est le cas ici-, il signifie aussi donner en mariage. L’idée, on le voit, est celle d’un don  impliquant qui vient de soi ou du sien, d’une transmission précieuse. Comment le traduire ici ? Louer ? Mais le contrat n’est pas si clair  : quand on loue une terre ou une vigne, le locataire cultive et garde pour lui la récolte : or ici, le propriétaire ne cesse d’envoyer du monde pour [labein tous karpous autou], prendre les fruits à luiprendre les fruits qui lui reviennent. Qui plus est, les cultivateurs peuvent former le projet fou de tuer l’héritier pour que leur soit dévolu le [klèronomia], le droit d’hérédité ! C’est donc que par le contrat initial, ils sont deuxièmes dans la liste des héritiers, des ayant droit ? Du moins c’est ce qu’ils imaginent… Je pense que livrer est le meilleur ici : entre le propriétaire et les cultivateurs, il y a un véritable contrat de confiance : vous saurez mieux, c’est votre compétence. Faites donc tout ce qu’il faut avec ce vignoble, comme si c’était le vôtre. A cette réserve près que ce n’est pas le vôtre. Les cultivateurs, les responsables religieux, ont toute autorité pour cultiver le vignoble si cher au cœur de son propriétaire, qui compte sur eux pour qu’il donne le meilleur.

Cela change tout, dans la cause du verjus de l’histoire d’Isaïe : pour celui-ci, c’était la vigne tout entière qui était blâmable, qui n’avait rien donnée. Ici, ce sont les chefs qui n’ont pas tenu leur place. C’est leur faute. L’avertissement de la parabole va d’emblée dans le même sens que celle qui précède et que nous avons entendue la semaine passée.

Et puis le propriétaire [apedèmèsén] : [apodèméô] c’est être absent, éventuellement voyager, partir au loin, mais par extension cela signifie simplement ne pas être là. Le propriétaire disparaît. La confiance et le don qu’il fait aux cultivateurs est tel qu’il ne les surveille pas, qu’il leur abandonne vraiment tout. On se plaint parfois de la distance ou de l’absence de Dieu, mais c’est tout simplement la conséquence de la confiance qu’il nous fait, le choix fort de sa paternité. Comme dit le poète, Dieu crée l’homme comme la mer crée la plage : en se retirant.

Voilà. Le problème c’est que toute l’attitude des cultivateurs montre qu’ils se comportent non pas en ouvriers reconnaissants mais en propriétaires ! Au point d’avoir cette idée folle que l’héritage pourrait leur revenir de droit ! Et cela conduit à la maltraitance et au meurtre de quiconque n’est pas l’un d’entre eux. C’est une perversion collective. Mon Dieu ! Et comment doivent l’entendre les responsables religieux d’aujourd’hui, avec quelle crainte ! Les ressorts d’une perversion collective sont terribles, ils sont d’autant moins visibles pour un membre de la collectivité que tous pensent ou font de même : rien qui donne moins le sentiment de la mauvaise voie…

Les cultivateurs sont toujours désignés comme un collectif. Peut-être cela est-il un indicateur de la voie de sortie, de la solution : revenir à soi, retrouver le sens personnel du don qui a été fait, de la mission confiée. Et se désapproprier, de toute urgence. Combien de comportements de « petit chef », de « despote local ». Et combien la direction du regard, l’application de l’attention, compte-t-elle pour ne pas se tromper : les cultivateurs se sont vus confier la terre, et aussi les plantes. Ils soignent avant tout la terre : ils créent les conditions de la croissance et du développement des plantes. Ils soignent aussi les plantes elles-mêmes, observent ses branches, ses feuilles, taillent… Mais les fruits ne leur appartiennent pas. Ils sont seulement, pour eux, le marqueur de la qualité de leur travail, rien de plus.

Tout cela vaut bien sûr pour les chefs religieux. Mais rappelons-nous aussi que dans la primitive Eglise, dans les communautés du temps de Matthieu et qui lisent son témoignage, les chefs sont avant tout des chefs de famille : ici, je crois que nous pouvons tous, ou du moins beaucoup d’entre nous, partager le même avertissement et la même crainte. Se désapproprier de ses enfants, de sa famille, en admirer les fruits et partager la joie avec le seul Maître, avec aussi la fierté un peu tremblante peut-être d’avoir joué un rôle dans la beauté de ces fruits.

Le ressort de cette désappropriation, s’appelle l’action de grâce, en grec [eucharistia]. Au Maître le don, la grâce faite, le bien précieux entre tous confié. Au cultivateur la reconnaissance, la continuation de l’œuvre commencée, la culture de la vie donnée, et la joie de rendre en ayant participé à l’action-de-la-grâce.

Dimanche 1er octobre : faire la volonté de Dieu

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Nous avançons toujours plus loin dans l’évangile selon s.Matthieu. Après notre parabole du maître juste et généreux (dite des ouvriers de la onzième heure), Jésus annonce sa passion à ses disciples pour la troisième fois : cela provoque Madame Zébédée, sentant que cela va mal finir et pensant à la suite, à venir demander pour ses fils Jacques et Jean qu’ils siègent à la droite et à la gauche de Jésus, autrement dit à avoir droit de succession. Indignation des autres. C’est l’occasion d’un avertissement supplémentaire aux Douze quant à la soif de pouvoir. chaque fois que Jésus s’adresse spécifiquement aux Douze, il les met en garde contre la tentation du pouvoir, dirait-on. Et puis c’est l’épisode des deux aveugles à Jéricho, avant l’arrivée, triomphale, à Jérusalem.

Une fois dans la ville, les épisodes polémiques avec les diverses autorités vont se succéder. C’est sans doute que, d’un côté, celles-ci se méfient de plus en plus du discours subversif de Jésus. Mais d’un autre côté, c’est sans doute aussi un choix de Jésus lui-même : son projet du renouvellement d’Israël n’exclut personne, et même doit nécessairement passer par les autorités. Il les provoque alors, pour chercher l’échange direct -et qu’importe s’il est polémique- plutôt que les impressions à distance, et obtenir leur adhésion. Au passage, cela nous montre que la dispute est bien préférable au silence. Il y a sans doute des choses qu’on ne peut se dire sans animosité, parce qu’elles nous touchent profondément, mais il faut se les dire. Quand on se dispute, au moins on se parle.

Et c’est à ce point que nous en arrivons à l’épisode de ce dimanche : une parabole racontée par Jésus et qui sera suivie de plusieurs autres, qu’on pourrait appeler des paraboles d’avertissement. Elles visent tous ceux qui disent être fidèles à la Loi et refusent de le suivre. Il faudra, pour bien comprendre celle-ci, recourir à l’épisode qui précède : une fois de plus, le découpage est ridicule, on dirait presque qu’on empêche les gens de comprendre et cela me révolte un peu. Passons. On voit que Jésus veut faire réfléchir ceux qui appuient sur la Loi leur refus de le suivre, il commence par une question : [ti dé humin dokei], « que vous semble ? » Aujourd’hui, Jésus veut donner à réfléchir. Pensons-nous être fidèles à la Loi, en gros du moins ? Très bien, c’est pour nous. Ecoutons l’histoire.

« Un homme avait deux enfants. » Ça alors ! Cela ressemble étrangement à une autre histoire bien connue. Mieux, c’est presque le même début ! « Un homme avait deux fils, » c’est la parabole du Fils Prodigue ! Mais nous connaissons l’orchestration de s.Luc : celui-ci n’en fait ni le même récit, ni ne l’inscrit-il dans le même contexte. Chez Luc, le récit est développé, émouvant, circonstancié. Ici, le récit est bref, factuel, presque proverbial. L’homme s’approche tour à tour de ses deux enfants et leur fait la même demande : « Enfant, va aujourd’hui œuvrer au vignoble. » L’adresse met les choses sur le registre des relations, peut-être de l’affection. La demande est dans l’instant, pour maintenant : pas de plan, pas de prévision. C’est la demande du jour. Quant à « travailler au vignoble« , ce n’est évidemment pas travailler seul, et peut-être est-ce cela qui d’ailleurs explique la soudaineté de la demande. Il y a des jours où il y a plus à faire que d’autres, et on ne le sait pas forcément d’avance…

La réaction de chacun des deux enfants est différente, voire opposée. L’un dit : « Je ne veux pas« , [ou thelô], l’autre : « Moi, Seigneur« , [egô, kurié], ce qui sous-entend probablement « Moi ,j’y vais ». La réponse de l’un est claire et sèche, de l’autre obséquieuse et décalée. Décalée, parce qu’à « enfant« , il répond « Seigneur« . Autrement dit, les deux réponses, à l’aune biblique, sont désobéissantes : car l’obéissance, dans la Bible, veut dire la correspondance en tout point avec ce qui est demandé (« Dieu dit à Abraham : pars ! Abraham partit ».). Le moindre déplacement est une sortie de la pure correspondance avec la parole de Dieu. C’est le cas de la malheureuse Eve : lorsque le serpent l’interroge, elle répond avec une légère outrance : « […] Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort. » (Gn.3,3). Mais quelques lignes plus haut, Yahvé avait dit : « Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort. » (Gn.2,17). Ne pas toucher, c’est une invention de la femme, un léger décalage, par lequel le serpent l’a déjà délogée de la pure obéissance. Il ne lui reste plus qu’à augmenter le « jeu » ainsi obtenu…

Mais l’histoire des deux enfants ne s’arrête pas à leurs réponses verbales. Car l’un, « après cependant se repentant il alla« ; l’autre « et il n’alla pas« . On ne sait pas quand est « l’après » du premier, si cela lui fait manquer le « aujourd’hui » du demandeur. Mais on sait qu’il y a un « repentir » : [metamelô] est un verbe toujours impersonnel en grec, qui évoque le changement d’avis ou le regret sur ce qu’on ne peut plus changer. Pas la « conversion ». Il change d’avis, voilà tout : il ne voulait pas, maintenant il veut, et tout tenait à sa volonté, peut-être à son humeur, peut-être à je-ne-sais quelle circonstance. Quant au second, le « et » souligne l’opposition entre la belle déclaration et l’action diamétralement opposée. Là non plus, pas de psychologie, seulement des faits : on ne sait pas pourquoi, s’il a été empêché, s’il a oublié. Ce n’est pas la question.

La question, c’est celle que Jésus pose à l’issue de cette petite histoire inintéressante, sans émotion,  trop caricaturale pour être agréable. « Qui parmi les deux a fait la volonté du Père ? » Cela ressemble aux questions posées à la télévision, tellement évidentes qu’on a à peine envie de répondre ! « Que font les souris quand le chat est parti ? Pour ‘elles dansent’, tapez 1, pour ‘elles jouent à la belote’, tapez 2 ! ». Mais pourquoi Jésus se lance-t-il dans une telle question ? A quoi joue-t-il avec ses interlocuteurs ?

Rappelons d’abord que si ses interlocuteurs étaient vraiment pointilleux, ils pourraient répondre « Aucun ». Car chez aucun des deux enfants il n’y a eu de parfaite correspondance entre la parole adressée et leur réponse. Pourtant, ils répondent instantanément « le premier« . C’est donc que même pour eux, une évidence s’impose : l’issue seule compte, quels que soient les méandres et les courbes par lesquels passe la psychologie humaine. Rappelons ensuite que notre épisode fait suite à une question de Jésus à ses interlocuteurs, grands-prêtres et anciens, restée sans réponse : « Le baptême de Jean, d’où était-il : du ciel ou des hommes ? » Or cette absence, noyée dans un « nous ne savons pas« , était par calcul, c’est de la vraie dissimulation. Ici, Jésus obtient d’eux une réponse instantanée, spontanée. Ils en sont donc capables ! Jésus a obtenu d’eux une ouverture spontanée, sans calcul. Ils ne voulaient pas avouer l’évidence devant le baptême de Jean, ils viennent de l’avouer devant la petite historiette réduite à l’essentiel. Et c’est justement de Jean qu’il va leur reparler immédiatement :

« Amen je vous dis que… » , c’est une révélation qui leur est faite, solennelle. « Les [telônai] et les [pornai] vous [proagousin] dans le royaume des cieux. » Les [telônai], ce sont les fermiers publics, ceux qui perçoivent les impôts, les publicains. De quoi s’agit-il ? Quand l’Empire romain conquiert militairement une région, il la soumet à un très lourd tribut financier, et pour être sûr d’être payé, il confie à certains -qu’on appelle publicains- cette charge qui s’achète. Le publicain verse au Trésor impérial la somme annuelle attendue, et a le droit de se rembourser sur l’habitant par tous les moyens, en mobilisant au besoin la force publique, l’armée romaine. Un des plus vieux partenariats public-privé du monde… Le publicain est donc perçu comme traître à sa patrie, collaborateur de l’occupant, s’enrichissant personnellement grâce à l’occupant sur le dos et parfois au prix de la vie de ceux qu’il trahit. Pensons aux « collabos » dénoncés en 1945…

Les [pornai], ce sont les prostituées, de [pernèmi] qui veut dire vendre (parce qu’elles étaient initialement des esclaves, des « vendues »). Ce ne sont pas des « travailleuses du sexe », ce sont des malheureuses réduites en esclavage et déchues de leur humanité sans aucun pouvoir de révolte contre ceux qui les « utilisent ». On voit que publicains comme prostituées sont socialement les personnes les plus réprouvées. Eh bien, déclare solennellement Jésus aux grands-prêtres et aux anciens -donc parmi les personnes au contraire les plus respectables-, ces rebuts de la société vous [proagousin]. [proagô], c’est mener en avant, faire avancer, mettre en lumière, promouvoir, élever en réputation. C’est aussi marcher avant, au sens d’être supérieur à : et c’est souvent ainsi que l’on traduit, ceux-là « vous précèdent dans le royaume des cieux« . Mais qu’est-ce que cette préséance signifierait ? Du reste, cette deuxième famille de sens ne vaut que lorsque [proagô] est intransitif, ce qui n’est pas le cas ici, « ils vous [proagousin] ». Je trouve que « mettre en lumière » fait ici beaucoup plus de sens, étant donné ce qui précède. Les publicains et les prostituées jettent sur vous une lumière redoutable, ils vous font apparaître tels que vous êtes selon le royaume des cieux, en avançant dans ([eis]) le royaume des cieux.

« Il est venu en effet, Jean, vers vous ou chez vous dans la voie de la justice« , c’est-à-dire irréprochablement selon la Loi. Vous n’aviez rien à lui reprocher, vous ne pouviez rien lui reprocher. « Et vous ne l’avez pas cru, les publicains cependant et les prostituées l’ont cru; » c’est un fait. Mais quel rapport avec la petite historiette des deux enfants ? Jusque-là, cette histoire ne semble jouer qu’un rôle, celui d’avoir provoqué enfin un aveu spontané de ces responsables dissimulateurs et calculateurs. « Vous cependant en voyant, vous ne vous êtes pas repentis après pour le croire« . Les mots sont ceux employés dans la première histoire concernant le premier ! « après cependant se repentant » Ce n’est pas un hasard. Ainsi, le premier enfant a fait la volonté du père, dans l’histoire, au prix d’un changement d’avis postérieur à sa première réponse. Le reproche que Jésus fait aux responsables, c’est de dire qu’ils font la volonté de Dieu, alors qu’ils en restent au « je ne veux pas« , sans changer d’avis, alors même que les rebuts de la société changent d’avis -sans peut-être parvenir à changer de vie ?…

Que retenir de tout cela ? Il me semble que cela nous prévient contre la recherche d’être « juste », « irréprochable ». La recherche de « faire la volonté de Dieu ». il a le dos large, Dieu ! On lui en mis des choses sur le dos, en disant que c’était sa volonté !… Mais c’est au nom de cette préoccupation, qui les place au sommet de la considération de tous, que les grands-prêtres et les anciens passent à côté de Jean. Lequel Jean sera lui-même pris de cours devant Jésus, au point de lui envoyer demander « es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » C’est dire si le chemin est long jusqu’à Jésus. Jésus ne veut pas qu’on « fasse la volonté de Dieu », il veut juste qu’on croie. Ou plutôt, il dit que la volonté de Dieu, c’est que l’on croie. Ceux qui sont ravagés par la vie, ceux qui peut-être font le mal, réalisent plus facilement que c’est d’abord ce mouvement du cœur, ce consentement de l’intelligence, cette adhérence, cette adhésion de la volonté, qui sont toujours à portée et mettent en chemin vers le royaume. Les endurcis, ce ne sont pas les parias ou les criminels, ce sont ceux qui croient être justes. Alors appuyons-nous sur notre expérience du mal, subi ou bien même commis, pour nous ouvrir à la foi. Renonçons à être des « justes ». Il suffit de [metamelô], changer d’avis.