Un souffleur opportun : dimanche 16 juin.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voici encore dans le fameux « discours-testament » de l’évangile de Jean où, décidément, nous aurons été « de-ci de-là, pareil[s] à la feuille morte ».

     Nous sommes maintenant plutôt du côté de la fin de ce discours, presque au terme d’un long monologue de Jésus dans lequel il a, après une célèbre allégorie de la vigne, renouvelé son unique commandement de l’amour mutuel, inspiré de son propre amour pour les disciples. Puis, il leur a parlé d’eux-mêmes, de leur qualité de disciple : qu’ils sont plutôt ses amis que ses serviteurs, qu’il les envoie, qu’ils éprouveront dans le monde les mêmes difficultés et oppositions que lui-même a éprouvées mais que l’autre paraclet leur donnera de témoigner. Et puis il insiste sur ces difficultés, sur la nécessaire venue de l’esprit pour les affronter et sur celle, conséquente, de son propre départ. Et c’est à la suite de ces affirmations que sont placées les paroles que nous entendons aujourd’hui.

Mon modeste commentaire :

     « J’ai encore beaucoup à vous dire… » Encore, en plus : plus le temps se fait court, plus l’échéance fatale est proche, plus la suite dramatique se précise, plus abondantes les choses qu’on voudrait encore dire. Cet « encore » dit à la fois la pression du temps qui se contracte et la conscience d’une surabondance à communiquer. C’est toujours après coup qu’on se réveille, qu’on regrette de ne pas avoir dit les mots qu’on aurait voulu. Si nous savions profiter de l’instant présent, dans toute son intensité, pour dire à ceux qu’on aime tout ce que l’on voudrait avoir dit… Ma femme m’a fait remarquer l’autre jour que certains liaient le nom de « présent », donné au temps que nous vivons, à l’idée de « cadeau » : le temps-présent, le temps-cadeau. C’est magnifique !

     Dans ce présent, donc, beaucoup de choses à dire : [légoo], c’est bien dire, avec le sous-entendu de signifier. Ce n’est pas seulement parler, car on peut parler pour ne rien dire : il ne s’agit pas du tout de continuer d’occuper l’espace de la relation par peur du silence, mais bien d’avoir encore de nombreuses chose à communiquer. Du reste, c’est bien à vous, envers vous, qu’apparaît cette urgence en même temps que ce sentiment de brièveté. Et ce vous, ce sont dans le texte les disciples, mais pour Jean qui écrit, ce sont aussi bien les lecteurs : nous. Ils sont bien brefs, ces évangiles, pour prétendre faire la révolution. L’auteur conclura d’ailleurs son œuvre en disant qu’ « il y a encore beaucoup (encore « beaucoup ») d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les écrivait une à une, j’imagine que le monde entier ne contiendrait pas les livres qui en seraient écrits. »  Et pourtant il a fait des choix, il n’en a raconté que quelques unes. Il n’a pas voulu inonder le lecteur, il a voulu l’introduire, le mettre en présence du Maître. Et de même ce dernier : il a encore beaucoup à dire, mais il a fait ses choix et donné l’essentiel, de sorte que sa mission soit achevée.

     Il donne aussi une autre raison, qui tient aux disciples eux-mêmes : « …mais vous ne pouvez porter pour l’instant. » Il y a une impuissance des disciples devant ce que lui voudrait encore dire, impuissance qui n’est cependant que temporaire : [arti] veut dire tout-à-l’heure ou à présent ou encore pour le moment. Le sens fondamental de ce mot est en fait justement, précisément : on peut le traduire avec la nuance de temps, ce que j’ai choisi, mais on pourrait dire aussi plus radicalement : « …mais vous ne pouvez précisément pas porter. » Alors l’impuissance des disciples apparaîtrait comme tenant à ce qu’ils sont, à une faiblesse qui est leur de toutes façons. C’est le début de la phrase suivante, « Néanmoins lorsque… » qui pousse à cette nuance de temps, car il semble que deux temps soient distingués, « pour le moment » d’un côté et « lorsque » de l’autre. Et cela dégage un évènement à venir comme apportant une vraie nouveauté.

     Mais quelle est cette faiblesse des disciples ? Car la phrase a un côté bizarre, « vous ne pouvez porter« … porter quoi ? Les choses qui seraient encore à dire sont-elles jugées insupportables par les disciples ? [bastadzéïn] signifie fondamentalement mettre en mouvement : d’où parfois lever ou porter. Mais porter se dit aussi et proprement [féréïn] et soulever [araï] ; c’est vraiment l’idée de soupeser, avec une idée d’évaluation. On va [bastadzéïn] un arc pesant pour juger si on pourra s’en servir, ou une pierre, ou encore la main d’un ami que l’on serre. Parfois même, le mot a le sens de soupeser dans son esprit. Une fois affiné le sens de ce mot, qu’apparaît-il ? Je comprends la phrase comme signifiant : je vous ai dit désormais l’essentiel, tout ce qui est nécessaire. Je voudrais aller plus loin, vous en dire plus, mais dans l’état actuel des choses vous n’en mesureriez pas l’importance ou la valeur, soit que ces choses exigent que vous franchissiez une étape, soit que votre trouble actuel vous empêche d’accorder à ces choses l’attention qu’elles méritent. Car n’oublions pas que ces paroles viennent dans le discours à la suite de l’insistance de Jésus sur son départ et sur les difficultés qui attendent les disciples.

     Voilà une vérité crue qui peut nous secouer : faut-il donc comprendre que nous-mêmes, lorsque nous sommes troublés, inquiets, devant des difficultés, ne trouvons plus le chemin d’être disciples ? Que lorsque nous avons le sentiment d’être seuls, délaissés, que Jésus nous a quitté, il n’y a plus rien à faire ? Qu’il est vain alors, dans cet état intérieur, de chercher à vivre en disciple ? Quelle détresse alors sera la nôtre dans les temps que nous traversons, où les difficultés sont sans nombre (mais y a-t-il une époque où elles ne l’aient pas été ?)… Mais non, et voilà justement où tourner nos regards : « Néanmoins lorsque viendra celui-là, l’esprit de la vérité, il vous guidera dans la vérité entière; … » Il y a une venue annoncée, celle d’un tiers, dont il a déjà été question quatre fois auparavant. Cette fois-ci, il n’est pas nommé comme l’autre paraclet, mais directement comme « l’esprit de la vérité » (expression dont nous avons déjà vu le sens d’esprit de la filiation), et pour cause : « il vous guidera dans la vérité entière » ! Sa venue induit cette nouveauté pour les disciples. [hodèguèoo], c’est conduire sur la route, guider mais aussi rendre accessible, frayer un chemin. Le mot vient de [hodos], le chemin, la route, la voie, la méthode, et de [agoo], mener, conduire, diriger, élever, amener à, emmener, pousser plus loin.

     Cette action de l’esprit ne va pas être orientée en direction de la filiation, mais bien dans cet univers de la filiation, et même dans tout cet univers. Car cet univers de la filiation est justement ce que la parole de Jésus a décrit et présenté, et cela est achevé. Il est désormais tout entier, il constitue la « vérité entière ». Mais comment s’y mouvoir, par où commencer, comment progresser, comment trouver les moyens de vivre en fils dans telle ou telle situation, dans telle ou telle difficulté, c’est cela qu’ignorent les disciples à présent. Eh bien il sera le guide, tracera pour chacun un chemin, mènera sur une route dans cet univers pour devenir fils. Il suggèrera, orientera, amènera à, parfois poussera (les décisions importantes ne sont jamais faciles !). Autrement dit, la mission de l’esprit est consciemment subjective : il ne révèle rien, il n’ajoute rien à ce que Jésus a dit. Mais il fait entrer chacun, par un chemin adapté, choisi, personnalisé, dans cet être-fils que Jésus a rendu accessible à tous.

     Une petite précision en passant : j’écris sans cesse « être fils » et jamais « être fille ». Ce n’est pas que cela soit réservé aux garçons ! Mais c’est la nature bien particulière de ce qui nous est proposé qui contraint à cette manière de s’exprimer, qui n’est pas contrairement aux apparences « non-inclusive ». Jésus ne nous propose pas d’être chacun de son côté fils ou fille, il nous invite à être le fils unique qu’il est, unique-engendré (comme dit le prologue). Non à sa place, mais bien « en lui ». Donc, que nous soyons homme ou femme, nous sommes invités à devenir Fils, au singulier absolu (dieu est unique) et en absence de genre (dieu n’est pas sexué). Il est venu être ce fils « dans la chair », dans l’histoire et l’existence humaine, l’esprit viendra nous apprendre à l’être à notre tour : par un chemin unique et adapté (et en ce sens nous serons tous différemment Fils), mais bien à être Fils (et en ce sens nous sommes tous et chacun  l’unique Fils).

     C’est bien d’ailleurs le sens de l’explication qui suit : « il ne parlera en effet pas à son propre sujet… » ce n’est pas l’objet de sa mission. On peut remarquer que tous ceux qui ont eu une expérience de l’esprit soulignent à quel point l’esprit lui-même reste mystérieux, obscur. Il ne vient pas ajouter quoique ce soit aux paroles de Jésus et ne le fait dans aucune de nos vies. Le verbe qui dit son mode de communication est particulier : [laléoo], c’est parler, au sens fondamental de faire entendre des sons, éventuellement inarticulés : ce peuvent être des sons d’instrument de musique (par exemple), ou encore des babils d’enfant (et babiller est un sens attesté de ce verbe). On le traduit par parler quand on ne veut pas se focaliser sur le sens de ce qui est dit mais sur le phénomène de la parole. Ce mot fait donc bien contraste avec le dire de Jésus qui, lui, porte précisément sur ce sens. Mais cela nous fait aussi entrevoir que la « voix » de l’esprit ne va pas être si facile à entendre, à comprendre. Il ne vient pas « dire » distinctement, il œuvre à l’obscur et nous guidant par des sons, il attire notre attention intérieure, il peut gronder pour nous pousser, etc.

Roublev Trinité
L’esprit est le personnage de droite. Par son attitude il vient vers nous. Par l’inclinaison de sa tête il épouse le mouvement du fils qui est au centre, tourné vers son père. Derrière lui, le rocher rappelle que c’est à partir de lui qu’on se tient pour se tourner vers le dieu.

     « il ne parlera en effet pas à son propre sujet, mais tout ce qu’il entendra il dira, et les choses qui viennent il reviendra vous annoncer. » L’esprit va se situer en nous (la première promesse, rappelons-nous, c’est « alors, il sera en vous« ) comme celui à qui les paroles de Jésus s’adressent. Il va les recueillir sans erreur, sans omission, sans rien en laisser tomber, et les répéter, les redire. Il va produire les sons intérieurs qui font résonner ces paroles, au bon moment, dans les circonstances adéquates. Il va se faire maître-écoutant pour qu’en chaque situation de notre vie, si nous lui prêtons attention, nous soient redites les paroles qui en ce moment nous permettent de devenir fils. On voit que pour le disciple se dessinent deux aspects fondamentaux : fréquentation assidue des paroles de Jésus et sensibilité, docilité, constante à l’esprit qui nous habite. L’esprit vient, et il y a aussi des choses qui viennent : je les interprète dans le même sens, non comme une révélation secrète des évènements à venir dans notre vie (je crois qu’il y a là un démenti évident de l’expérience après deux mille ans !!!) : bye bye les apprentis « prophètes de l’esprit », mais plutôt comme le rappel opportun justement de ces choses que Jésus a encore à dire. A nous de fréquenter l’évangile pour nourrir notre mémoire des paroles, des faits, des attitudes de Jésus telles que dans les évangiles. A l’esprit de faire venir ces choses au moment opportun.

     « Celui-là me glorifiera, parce que du mien il prendra et reviendra vous annoncer. Tout ce qu’a le père est mien : c’est pourquoi je dis que du mien il prend et reviendra vous dire. » C’est bien dans l’expérience d’être Fils que l’esprit nous fait entrer : ce qu’il redit au bon moment au cœur du disciple c’est justement du trésor de celui de Jésus, trésor qui est précisément sa relation à son père, en laquelle ils ont tout en partage. L’esprit nous fait entrer au cœur même de la relation du Fils et de son père. Quelle impensable merveille ! A son écoute, certes difficile mais toujours accessible, nous pouvons réellement être Fils dans tout ce qui fait notre vie à chacun. Pas besoin de créer des circonstances ou des situations spéciales pour vivre l’évangile : c’est l’esprit qui fait de chaque instant une opportunité et une étape d’un chemin.

De quoi être soufflé ! / Pentecôte : dimanche 9 juin.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Retour en arrière et texte composé : le pire de ce que peuvent faire les auteurs du lectionnaire ! Je me demande vraiment ce qu’on cherche à faire dans l’esprit des gens. Mais c’est ainsi, prenons néanmoins ce qu’on nous donne et tâchons de nous rappeler qu’une parole qui nous est adressée est, toujours et quelles qu’en soient les circonstances, un cadeau.

     Le passage d’aujourd’hui est donc à nouveau dans le long discours-testament qui suit chez Jean le lavement des pieds (et qu’à tort, on appelle souvent « discours après la Cène » : il n’y a pas chez Jean de « dernière Cène »). Il est dans la première partie de celui-ci, tiré d’une partie de la réponse faite à Philippe, et reproduit une partie de la réponse faite à Jude. Je n’aime vraiment pas cette manière de faire, on peut à ce compte faire dire ce que l’on veut à un texte !

     Pour ce qui est de notre commentaire, en tous cas, j’ai déjà commenté il y a peu le début de cette réponse à Jude (Parole donnée : dimanche 26 mai.), qui est le corps de notre texte, et en faisant référence à ce qui est le début de notre texte. Je me contenterai donc d’un mot sur les deux derniers versets, que j’avais laissés je crois un peu inexplorés.

Mon modeste commentaire :

     « Ces choses, je vous [les] ai dites en demeurant auprès de vous;… » Ces choses, ce sont tous les contenus de cette fameuse « parole » qu’il laisse à ses disciples. Autant les mots qu’il vient de proférer, quant à la participation à sa propre relation filiale instaurée pour les disciples, que l’enseignement dans son ensemble, celui qu’il a progressivement construit tant par ses mots que par son agir, sa manière d’être, son mode de réfléchir et de raisonner, l’ordre des priorités qu’il a manifestées. C’est tout cela que contient finalement « la parole » que garde le vrai disciple. Il s’est manifesté, non tant en lui-même que dans sa relation à son père : il a manifesté ce qu’est d’être fils, il leur a appris ( et nous a appris) ce qu’est d’être fils.

     Le temps verbal employé pour « dire« , « parler » apporte une précision d’importance. Il s’agit d’un parfait, employé pour signifier un état acquis ou un achèvement. Le sens est « je suis dans la situation de quelqu’un qui a dit« . Autrement dit, la mission est achevée, elle est arrivée à son terme. Entendons : il n’y a plus rien à ajouter. C’est la conscience claire que, pour que nous devenions des fils, vivions en fils, nous comportions en fils, sentions en fils, réagissions en fils, etc. tout est à disposition : il n’y a qu’à puiser. Cet ensemble achevé comprend ce qui, dans l’ordre du récit, est encore à venir, à savoir la mort et la résurrection de Jésus. Il faut en effet garder en tête que tout ce discours-testament est motivé, provoqué, par la sortie de Judas malgré les appels à changer de projet, sortie énoncée aussitôt comme entraînant irréversiblement l’arrestation, puis la mort et la résurrection de Jésus : « Maintenant le fils de l’homme est glorifié…« . Autre aspect des choses : il n’y a plus rien à ajouter, certes, mais dans ce qui relève de la mission de Jésus, que la filiation devienne pour nous participative. Ainsi, tout ce qu’il est bon de connaître ou de comprendre en ce sens se trouve dans la vie, les actes et les mots de Jésus. Cela ne signifie pas que tout ce qui est à comprendre, toutes les questions humaines, aient leur réponse dans l’évangile ! Ce serait là une interprétation totalitaire , à laquelle le zèle mal éclairé de bien des zélateurs religieux a hélas cédé.

     Donc, « je suis dans la situation de vous avoir désormais dit ces choses…« , dans une « post-révélation, « … en restant auprès de vous; » : [ménoo], c’est être fixe, stable, sédentaire, c’est tenir bon, c’est habiter. Le mode de communication de « ces choses« , c’est-à-dire de l’entrée dans la filiation, est presque l’osmose. En restant de manière prolongée avec les disciples, en formant avec eux une communauté de vie, la chose s’est communiquée, révélée. Les mots ne sont vraiment pas tout. Parce qu’il y a aussi des choses qui sont au-delà des mots, qui relèvent de l’inexprimable, ou bien que les mots, avec leur ambiguïté ou leur polysémie, ne peuvent porter seuls : ils ne prennent leur charge de signification que comme commentaire de ce qu’un acte ou un mode d’être apporte silencieusement. Creuser l’évangile, c’est aussi regarder Jésus en silence, le regarder en détail.

     Jean n’écrit pas d’abord pour ceux qui ont vécu tous ces moments, au contraire : il écrit pour ceux qui n’ont pas eu la chance, la grâce, de les vivre eux-mêmes. Et précisément, il leur dévoile autre chose, qu’ils ne sont pas « ceux qui n’ont pas la grâce… ». Si aujourd’hui nous recevons son témoignage, si nous nous exerçons aujourd’hui, deux mille ans plus tard, à recueillir aussi « toutes ces choses« , nous découvrons qu’il « reste auprès de [nous] » Comme il vient de le dire à peine plus haut, si quelqu’un l’aime, il garde « toutes ces choses » et par là même, Jésus en personne « reste auprès de [lui]« . Et là, pour nous autres, c’est une joie, une joie immense, une joie incommensurable qui nous envahit, qui nous transfigure, la joie de vivre cette cohabitation même.

Vézelay - Pentecôte (1)

     La révélation de Jésus est donc totale, achevée. « Le paraclet cependant, l’esprit, le saint, celui que le père envoie en mon nom, celui-là vous enseignera toutes les choses et vous rappellera toutes les choses que je vous ai dites. » Ce deuxième moment dans la prise de parole de Jésus comporte deux temps, l’un qui précise qui est un autre, l’autre qui détaille la mission de celui-ci par rapport à la sienne propre. Car, comme nous le laissions entendre la fois précédente, si tout est dit, tout peut aussi s’oublier, se déliter, se perdre ou perdre avec le temps son authenticité : n’est-ce pas exactement ce qui nous fait mal quand nous comparons l’évangile avec la vie de l’Eglise aujourd’hui ? Il y a des chose que nous retrouvons, mais il n’y a pas que cela, hélas. Sommes-nous donc condamnés à ne plus avoir d’accès total à « toutes ces choses, à l’évangile de la filiation, par le simple fait du temps qui passe ? Car même si chacun d’entre nous est invité à « garder [sa] parole« , comment en retrouver le sens authentique ? Nous disions à peine plus haut que les mots ne prennent souvent leur charge de signification que comme commentaires d’un acte ou d’un mode d’être : mais lorsque l’on ne vit pas ce moment, lorsqu’on n’est plus dans le même contexte historique, ni de culture, ni d’élan, ni d’attentes d’alors, comment ne pas faire fausse route, ou du moins ne pas édulcorer, passer à côté de bien des profondeurs ?

     C’est à ce moment que Jean, dans le discours qu’il met dans la bouche de Jésus,  évoque un autre personnage dont il a parlé peu auparavant, le paraclet. Il en avait parlé la première fois comme « l’autre paraclet« , comme celui qui, au moment où Jésus quitte la scène et ne peut plus jouer son rôle de défenseur, de protecteur, de conseiller, va tenir à son tour ce même rôle. Il en avait parlé comme « l’esprit de la vérité« , c’est-à-dire l’esprit même de la filiation. En effet, dès son prologue, Jean parle de ce que les disciples ont, grâce au fait qu’elle se soit faite chair, contemplé de la Parole, [ho logos], « qui lui vient du père comme unique-engendré plein de la grâce de la vérité » (Jn.1,14). Si l’on médite ces mots, on comprend vite que cette « grâce de la vérité » consiste exactement dans sa qualité de fils unique-engendré, aussi dénommée « vérité » parce qu’elle est rendue accessible du fait de la chair, d’être vécue dans la chair. C’est l’étape nouvelle et ultime du plan de dieu : « la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont advenues par Jésus Christ. » (Jn.1,17). Il avait précisé que les disciples connaissaient (sans le savoir) ce paraclet, contrairement aux autres, précisément à cause de leur qualité de disciple : croyant en Jésus, vivant avec lui, ils avaient été témoins de ce qu’est selon lui être fils, de la différence que cela institue entre sa manière de vivre et celle d’autres. La nouveauté promise était que cet esprit de filiation ne serait plus seulement « auprès [d’eux] » en étant en Jésus mais « en [eux]« .

     Ici, il est toujours appelé paraclet, évoquant ainsi la prolongation par lui d’un aspect de la mission de Jésus, l’assistance dans la relation au monde des disciples et notamment face à l’incompréhension ou l’accusation à tort (je précise « accusation à tort », parce qu’il apparaît que des disciples, ou prétendus tels, oublient nettement qu’ils peuvent aussi hélas être accusés à raison…). Mais ensuite, il est appelé simplement « l’esprit« , sans autre précision : [pnéouma], c’est le souffle du vent ou de la faveur, pas un souffle léger (ce serait alors le mot [pnoè]) mais bien un souffle puissant, éventuellement violent, comme le vent qui souffle sur une mer démontée qu’évoquent les premiers versets de la Genèse. Le mot désigne aussi l’expiration, le souffle vital (comme celui qui passe par les naseaux du taureau furieux), la force de la respiration (quand quelqu’un est « hors d’haleine »), ou encore l’exhalaison d’un parfum puissant. On voit que dans tous les cas, l’idée de force, de puissance, de ce qui entraîne irrésistiblement vers autre chose ou change les choses, est présent. Ce paraclet vient entraîner les disciples dans sa force et changer les choses.

     Il l’appelle aussi « le saint » : [haguios], dans l’univers religieux des Grecs, évoque ce qui appartient aux dieux ou à leur monde; dans l’univers Juif, qui est évidemment le nôtre ici, le mot hébreu [kadosh] évoque ce qui est à part, ce qui ne fait nombre avec rien, ce qui est inconfusible avec quoi que ce soit d’autre : dieu seul est saint, parce que dieu seul ne fait nombre avec aucune de ses créatures. C’est au point que lui donner un nom est suspect, parce que nommer une chose, c’est vouloir la distinguer d’autres, mais ici il n’y a rien d’avec quoi il faille le distinguer. Ainsi donc, ce paraclet n’est ni une créature, ni même une énergie divine, une puissance, mais il est bien l’à-part-de-tout lui-même. Ce paraclet vient habiter les disciples de la présence même du dieu.

     Enfin il est « celui que le père envoie en mon nom » : en mon nom pourrait bien vouloir dire « de ma part« , « à ma demande« . Je vous l’enverrai bien moi-même, mais c’est le père qui l’envoie en fait, en mon nom cependant. Il vient de lui, il vient de ma part aussi. Ce paraclet est fruit de communion, d’entente parfaite. Nulle concurrence entre sa mission et celle de Jésus, au contraire : sa mission à lui est dans le prolongement même de la mission de Jésus, au point que c’est de la part de Jésus lui-même que le père, qui a envoyé Jésus, l’envoie à son tour. Pour Jésus, être envoyé n’est pas être ailleurs, pour un temps loin du père qui l’envoie : c’est être dans la chair (voilà pour la nouveauté) ce qu’il ne cesse être dès l’origine, fils du père, expression du père, tout entier tourné vers lui. Ainsi pour ce paraclet, il sera dans les disciples ce qu’il ne cesse d’être, fruit de communion du père et de son fils. Esprit de la filiation, il est aussi l’esprit de l’accord parfait, de la concorde totale.

     Celui-là, donc, n’inaugure pas un « troisième âge », un âge « post-Jésus ». Jésus dit que « les choses« , il les a dites ([laléoo]), et cela c’est fini, au double sens d’achevé et de complet. L’esprit, lui, va tout [didaskoo] : c’est enseigner, instruire, apprendre à quelqu’un à faire quelque chose. C’est aussi le rôle du metteur en scène : sur la base d’un texte qu’il n’a pas écrit, il rend celui-ci actuel et vivant en dirigeant de nombreux acteurs. Ainsi, la mission de l’esprit ne se substitue pas à celle de Jésus, au contraire : elle fait intérioriser, actualiser à chaque moment du temps, tout ce que Jésus a fait et dit, elle permet à la filiation de s’accomplir en chacun dans ses conditions de temps, d’espace, de culture, d’histoire personnelle, etc. La chose est presque redite deux fois : [hupomimnèskoo], c’est faire ressouvenir, mettre dans l’esprit. L’action de l’esprit va consister en cette mise-dans-l’esprit, qui n’est pas un simple rappel mais bien l’instillation dans l’esprit des choses faites et dites par Jésus (sous entendu : au moment opportun). Autrement dit, la garantie d’une interprétation authentiquement conforme, d’après les conditions dans lesquelles les paroles, les actes, les attitudes, ont été posées par Jésus. Puissions-nous accueillir un tel hôte avec l’ouverture et la disponibilité qui conviennent ! De cela dépend notre authenticité de disciples, mais aussi une action et un témoignage à la hauteur de ce que le monde d’aujourd’hui nécessite.

Je demande : dimanche 2 juin.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

      Nous sommes maintenant à la toute fin des discours. Le long discours-testament est terminé, il a été suivi d’une longue prière de Jésus, que Jean présente comme prononcée à haute voix devant ses disciples, comme si après leur avoir parlé à eux, il s’adressait maintenant à son père. Cela fait évidemment contraste avec ce qui est dit de la prière de Jésus dans les trois autres évangiles : là, la prière de Jésus est faite à l’écart, et l’on n’en connaît rien. Mais lorsqu’il enseigne à ses disciples à prier, et leur donne le « Notre Père », il y a deux versions différentes de cette formulation, mais elles ont en commun d’être des formules ramassées, brèves, qui font précisément contraste (c’est Matthieu qui le souligne) avec ce qu’enseignent les rabbins. Cette forme permet à Jean de re-situer dans un seul mouvement toute la mission de Jésus, comme il l’a fait très brièvement en introduisant solennellement l’épisode du lavement des pieds : « … sachant que le père lui a tout remis dans les mains, et que de dieu il sort et vers dieu il va…. « 

     On peut distinguer plusieurs temps dans cette prière finale : un premier temps (vv.1-5) où il n’est question que de la relation de Jésus et de son père dans le cadre de sa mission, un deuxième (vv.6-19) où il prie en faveur des « hommes que tu as tiré du monde pour me les donner« , autrement dit ceux qui sont déjà ses disciples associés à sa mission, un troisième temps enfin (vv.20-26) où il prie « pour ceux qui croient en moi à cause de leur parole » : c’est ce dernier temps, final, qui nous est donné aujourd’hui.

Mon modeste commentaire :

     « Je ne demande pourtant pas seulement au sujet de ceux-là, mais aussi au sujet de ceux qui croient, moyennant leur parole, en moi… » Jean n’emploie pas le verbe « prier », mais bien le verbe qui signifie « interroger, demander » : il s’agit clairement d’une demande. Voilà qui nous rejoint, avec toutes les questions que cela pose. La demande adressée au dieu est assez spontanée dans les cœurs humains : mais est-elle légitime, et à quelles conditions ? Les demandes, en effet, ne risquent-elles pas d’être une forme de caprice ? N’y aurait-il pas un mode assez infantile de demander, comme l’expression sans filtre d’un désir dont on sait trop l’appétit illimité ? L’appétit de toute-puissance de l’être humain ne risque-t-il pas de se déployer à travers une justification religieuse, c’est-à-dire au fond l’instinct le plus bas justifié par un motif placé le plus haut ?

Mains Dürer

     Je remarque d’abord que s’il a commencé par « demander » pour certains en particulier, il demande maintenant et finalement pour tous : car « ceux qui croient, moyennant leur parole, en moi« , ce sont par destination tous les êtres humains. Il laisse à certains sa parole au moment de mourir, précisément parce que tous ne l’ont pas reçue : mais le but reste qu’elle parvienne à tous, et la distinction entre les premiers et les seconds n’est que temporaire, elle n’a aucun sens à terme. Autrement dit, demander ne peut se faire qu’élargi à tous. Je peux demander quelque chose pour quelqu’un, ou quelques uns, à condition de demander aussi pour tous. Voilà qui ouvre le cœur et résiste à faire des catégories, à dresser des barrières, entre les êtres humains. Donc, une demande pour certains, une demande particulière, n’est légitime qu’expressément située dans une demande pour tous, universelle. Et même la demande particulière n’est légitime qu’au profit de tous : comment tous les êtres humains bénéficieront-ils de la demande particulière que j’ai envie de faire ? Tant que je n’ai pas trouvé la réponse, ma demande n’est pas légitime…

     Je remarque ensuite que la demande s’inscrit dans la mission : elle en anticipe en quelque sorte le terme. La mission reçue est la norme de la demande. Autrement dit, c’est en adhérant à la volonté d’un autre, celui qui donne la mission, donc en se désappropriant de sa volonté propre (en tant qu’elle est différente), que la demande est légitime. On ne demande pas ce qu’on veut, mais en adhérant à ce qu’un autre veut. C’est un véritable processus de conversion. Un processus, dis-je, parce qu’il faut commencer par faire la vérité sur soi. En ce qui me concerne, en tous cas, je m’aperçois que je ne suis pas spontanément adhérant à la volonté du père. J’ai ma volonté propre, mes propres désirs, et si je veux ne pas être pris à leur piège, je dois commencer par les avouer, par les dire. Et je me vois obligé, pour être vrai, de commencer par avouer ce que je voudrais bien, moi, afin de le comparer à ce que l’évangile avance, puis de mettre consciemment de côté certains désirs, d’en reformuler voire compléter ou reformer certains autres, afin que la demande légitime devienne norme de mon désir et non l’inverse.

     Cela se retrouve dans la suite du texte : que demande-t-il ? Deux choses précédées chacune de la conjonction [ina], qui indique plutôt la conséquence, le but : « que tous soient un -comme toi, père, en moi, et moi en toi : qu’eux soient aussi en nous-, que le monde croie que toi, tu m’as envoyé. » Que le monde croie, c’est le but ultime. Mais c’est d’être un qui est demandé en premier. Et cette « unité » est décrite : ce n’est pas une fusion ou une absorption, c’est une inclusion mutuelle. Le modèle en est la relation de Jésus et son père : ainsi les êtres humains seront-ils dans cette même relation avec les deux. Le texte de la semaine dernière annonçait que celui qui garderait la parole de Jésus se verrait devenir le domicile du père et de Jésus, voilà qu’à terme cela doit être effectif pour chaque être humain, avec la réciproque : Jésus et son père deviennent le domicile de tous les hommes. Une unité par échange et mutualisation de l’intime : car établir sa résidence chez quelqu’un, qu’est-ce d’autre que d’avoir la disposition des lieux, des choses, etc. ? Ce n’est pas en être le propriétaire, mais c’est en avoir l’usage plénier et constant; et cela est réciproque, ce qui est bien extraordinaire ! Les différences sont bien conservées, préservées, dans ce modèle d’union ; mais il n’y a pas pour autant de séparations entre les personnes, au prix d’une forme de désappropriation de l’usage.

     Qu’est-ce que cela veut dire, en pratique ? J’entends là, pour ma part, une nouvelle forme de relations à chercher et à construire. Ce qui me fait différent des autres, ce qui m’est propre, ce qui me désigne comme personne, comme unique : c’est justement cela qui fait l’objet d’un partage, d’un échange, d’une mise à disposition des autres. Ce sont des manières de ressentir les choses, des points de vue, des expériences : tout cela est fait pour être proposé –non pas imposé– de sorte que qui veut puisse s’en saisir. Cela veut dire aussi qu’il n’y a pas de prise de pouvoir, mais une sorte de co-édification de chacun. On devine qu’une telle école d’unité ne puisse se jouer qu’à l’échelle des familles, des communautés « de base », avec un nombre de personnes qui le permette. Mais on voit aussi que l’évangélisation de la prière (de demande), dont j’ai d’abord parlé, inclut une évangélisation des relations.

     A ce sujet, je voudrais m’attarder si j’y parviens, sur un dernier point. Je n’aurai pas tout commenté, mais qui peut tout commenter ? Sa demande, Jésus l’adresse à quelqu’un à qui il donne le nom de « père ». Il choisit de lui donner ce nom, de l’appeler de ce nom. Ce choix n’est pas anodin. Car qu’est-ce qu’un « père » ? Question profonde et mystérieuse. Nous pouvons tous répondre à partir de notre expérience, et pourtant nous avons tous une réticence à le faire : que ce soit à partir du père que nous avons eu, ou à partir du père que nous essayons d’être (j’inclus l’un et l’autre sexe dans cet essai : je suis sûr qu’il y a une manière féminine d’être père). Nous avons une réticence, parce que nous sentons toujours que notre expérience comprend des « déchets », des éléments qu’il faudrait corriger. Il me semble que nous avons en fait un sentiment inné, mais obscur, de ce qu’est un père… Et que c’est à partir de cela que nous incluons ou non ce qui, de notre expérience, appartient ou non à ce qu’est, à ce que devrait être, un père.

    Au fond, il faudrait sans doute élargir les données de notre expérience. J’ai la conviction que nous avons toujours eu plusieurs pères. Je veux dire : il y a plusieurs personnes qui ont joué ce rôle pour nous. Pas forcément longtemps, pas forcément explicitement, mais à y réfléchir, nous avons toujours eu plusieurs pères. Peut-être le sentons-nous aussi quand nous sommes aussi père, ou nous efforçons de l’être : il apparaît alors que d’autres jouent aussi pour nos enfants quelque chose de ce rôle. Il me semble encore que ce rôle est par nature obscur, ou plutôt dans l’ombre. Un peu comme la nuit : que l’on ne voit pas mais grâce à laquelle seule on voit les étoiles. Le père, c’est celui qui rend des choses possibles –mais pas celui qui les fait. Le père, c’est celui dont le silence admiratif offre d’être et même y invite –mais qui ne sait pas qui on est. Le père, c’est celui qui doit absolument  être là, mais pour qu’on puisse souhaiter à toute force sa disparition (ce qui ne veut pas dire : sa mort !). Le père, c’est celui dont rien ne prouve qu’il est bien le père, celui qu’on choisit –et justement, c’était bien lui !

     Je ne sais pas si tout ce que je dis là est bien clair, peut-être que je ne parviens pas à être clair, ou bien peut-être que cela ne peut pas être clair quoiqu’on fasse. Mais il me semble que cette relation faite de choix, d’inévidence, de présence-absence, de multiplicité, donne une résonance différente à ce mot que choisit Jésus comme le vis-à-vis de sa prière et de sa demande. C’est comme s’il pouvait oser exprimer le fond de son cœur et de son désir, le fond de son amour et de son engagement, aller jusqu’à l’extrême de ce qu’il est et porte en lui, en s’adressant à un « père ». Un père qui ne répond pas. Un père qui le laisse accomplir ce qui est né dans son cœur et découvre avec émerveillement la merveille qu’il est. Un père qui ne le « protégera » pas, qui ne le « défendra » pas, qui le laissera aller au bout. Et c’est peut-être le dernier mot de la demande, de la prière de demande : qu’elle soit couplée à son propre engagement, à l’engagement total de soi. Peut-être qu’on ne demande réellement pas avec ses mots, mais avec l’élan et l’engagement de sa vie et de son sang et de sa chair. Ces demandes-là ne sont pas des caprices, ni des manifestations de toute-puissances : elles sont le cri d’un amour.

Parole donnée : dimanche 26 mai.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà maintenant dans ce fameux long discours-testament composé par Jean, où Jésus dit ces choses que l’on voudrait avoir dites avant de ne plus se revoir, conscient que désormais le temps est court et qu’il est pour peu de temps encore avec ses disciples. Il répond aussi tour à tour aux uns et aux autres qui l’interrogent, étonnés de ce qu’il leur dit.

     Il a commencé par recommander de ne pas se troubler, assurant qu’il leur préparait une place pour qu’ils soient avec lui. Le premier à l’interroger est Thomas, qui s’estime ignorant du chemin pour aller où il est. Réponse : il est lui-même le chemin. Le deuxième est Philippe, qui lui demande de leur montrer le père. Réponse : le père et lui sont un, qui l’a vu a vu le père. Suit une première promesse  d’un autre paraclet, l’esprit de vérité, à eux donné parce que le monde ne peut le recevoir. Le troisième à l’interroger est Jude, et  voici la question qu’il pose : « Seigneur, qu’est-il arrivé pour que tu doives te manifester à nous et non au monde ? » C’est la réponse à cette question que nous avons cette fois-ci, à quoi s’ajoute l’initiative d’une promesse de paix. Suivra une nouvelle affirmation que le temps est compté et que l’issue fatale est imminente, et un appel non suivi d’effet à s’en aller.

Mon modeste commentaire :

     Arrêtons-nous un instant sur la question, pour bien saisir la réponse qui lui est faite. Jude demande précisément : « Seigneur, qu’est-il survenu que tu sois sur le point de (hésites à, diffères de, tarde à) te faire voir clairement à nous et pas au monde ? » On voit que plusieurs options sont possibles, parce que le verbe [melloo] peut signifier être sur le point de, mais aussi hésiter àtarder à ou différer de. Dans cette question, ce n’est pas tout-à-fait la même chose. Il y a certes un retard dans tous les cas, mais il est motivé très différemment. C’est l’interprétation que, par sa question, Jude donne de ce qui a été dit précédemment : « Celui qui m’aime sera aimé de mon père, et moi je l’aimerai et je me ferai voir clairement à lui. » Cette vision claire sera possible parce que les disciples auront reçu l’autre paraclet, l’esprit de vérité, « que le monde ne peut recevoir par ce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas. Vous, vous le connaissez : il demeure auprès de vous, mais alors il sera en vous. » Et la conséquence de ce don, sera justement le prolongement de cette différence entre « le monde » et les disciples : « Encore un peu et le monde ne me verra plus, mais vous vous me verrez […]« .

     Jésus a été depuis maintenant longtemps avec ses disciples, il a été pour eux un paraclet : c’est à la fois un défenseur, un avocat, un assistant, un conseiller… Etymologiquement, c’est celui qui est auprès de ([para-]) celui qui est assigné en justice ([klètos]). Le contexte de ce mot est clairement judiciaire, lié aux procès. En se désignant implicitement ainsi (puisqu’il parle d’un autre paraclet), Jésus rappelle aux disciples que, tant qu’il a été avec eux, il est celui-là même qui les a conseillé et assisté dans le mauvais procès qu’on leur faisait de le suivre, de l’écouter, et plus encore de collaborer avec lui. Il leur a évité les ennuis. Evidemment, avec son arrestation imminente et sa disparition, ils vont se trouver seuls face à ce mauvais procès : mais il va leur donner « un autre paraclet« , quelqu’un qui remplira auprès d’eux le même rôle. En fait, les disciples connaissent cet autre paraclet, parce qu’il est auprès d’eux depuis le début : c’est l’esprit qui est avec Jésus, « esprit de vérité » c’est-à-dire de filiation (pardon de pas m’expliquer sur ce rapprochement, qui est très solide, mais il faudrait un article à lui seul pour l’établir !). Le monde ne le connaît pas, lui, précisément parce qu’il ne reconnaît pas en Jésus le fils. La nouveauté, c’est que cet esprit sera désormais dans les disciples. Et du coup, il les établira eux aussi dans une relation filiale avec le père, augmentant en quelque manière la différence entre le monde et les disciples.

     On comprend du coup l’étonnement de Jude, il est double. D’une part, il pouvait penser que si Jésus est le Messie, c’est-à-dire l’authentique descendant attendu de David, celui qui doit rétablir la domination du dieu sur son peuple Israël et du même coup la domination du peuple d’Israël sur les autres peuples du monde (telle est l’idéologie à ce sujet), il faudrait bien qu’à un moment tous aient une vision claire de cela pour consentir à sa royauté et adhérer à son pouvoir. Mais, premier étonnement, Jésus semble prolonger et même consentir définitivement à sa méconnaissance par le monde, par ceux qui ne sont pas ses disciples. D’autre part, il semble que, certes pourvus d’un autre conseiller et défenseur, les disciples doivent se retrouver eux-mêmes dans une certaine confrontation avec le monde, avec ceux qui ne croient pas à la filiation de Jésus, ce qui promet de n’être pas très confortable ni reposant… Alors son désarroi s’exprime : mais qu’est-il survenu, pour que la situation soit désormais celle-là ?

     La réponse est centrée avant tout sur la parole : « Si quelqu’un m’aime il aura la garde  de ma parole, et mon père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous ferons séjour chez lui. » [tèrèoo], c’est avoir la garde de, veiller sur. Cela peut-être aussi observer, guetter, épier, ou encore pratiquer l’observance de, pratiquer, garder (comme on garde un secret). On voit que l’amour envers Jésus se traduit par cette attitude de conservation active , cette manière de traduire dans sa vie, la « parole« . Le mot [logos], rappelons-le nous urgemment, est celui que Jean emploie dès le prologue de son évangile pour désigner celui qui, dès l’origine avec le dieu et trouvé vers lui, se fait chair afin d’être pour nous l’exégèse, l’explication, de ce dieu que nul n’a jamais vu. Ce mot grec recouvre à la fois; la parole, la pensée, la raison. Ainsi, si Jésus est lui-même toute la pensée du père et toute son expression, il a lui aussi un [logos] que les disciples gardent, pratiquent, observent, sur lequel ils veillent comme sur le plus précieux des trésors et des secrets.

Annonciation Nicolas Poussin

     Il semble que l’on soit loin d’une réponse à la question de Jude. Mais sans doute cette réponse est-elle impossible sans cet approfondissement, sans aller plus loin sur ce qu’est  être  disciple. Ainsi donc, si tel est le disciple, il sera aimé du père : c’est bien la relation filiale vécue par Jésus avec le dieu qui est reportée sur le disciple. Mieux : Jésus et son père vont venir vers celui-ci, comme depuis toujours le [logos] est vers le dieu. Et ils « feront séjour » chez lui. Le mot [monè] signifie un séjour durable, non pas un bref passage. Il s’agit de rester, il s’agit d’établir là sa demeure pour n’en plus partir. Donc le disciple qui a reçu l’esprit de filiation en lui, et qui vit dans cette dimension concrète d’amour vis-à-vis de Jésus consistant à veiller et mettre en œuvre dans sa vie la parole, la pensée, de celui-ci, se trouve habité non seulement de l’esprit de filiation, mais du fils même et aussi du père de celui-ci. L’attitude envers la parole de Jésus est déterminante, discriminante : « Celui qui ne m’aime pas ne garde pas ma parole. » Il est possible d’avoir bien reçu l’esprit de filiation, et pourtant de ne pas garder la parole de Jésus.

      La parole est une réalité merveilleuse. C’est à la fois une pensée et l’expression d’une pensée. C’est une expression pour d’autres et l’expression pour soi-même. Pas de mémoire sans parole. Pas de pensée sans parole. Pas de relation sans parole : car il ne s’agit pas d’abord de mots, il s’agit de ce qui vient d’un esprit et va à un autre esprit. Il y a des paroles qui n’ont pas de mots. La parole est expression de soi, elle est entrée dans l’intime d’un être. Le pouvoir de la parole est immense. Proférer une parole, même dans son propre esprit, c’est susciter un autre, un vis-à-vis. On peut considérer une parole, revenir dessus, l’affiner, la peaufiner. Une parole se façonne. Elle a une vie propre : une fois proférée, elle se regarde, se contemple, on la découvre autre, plus profonde, plus variée qu’on n’aurait cru. Reçue par quelqu’un d’autre, elle trouve d’autres résonances, elle se révèle vaste et multiple. Quelle merveille que celle d’être capable de la parole ! Et que ne nous est-il pas confié, quand la parole nous est confiée…

     Comment une telle merveille est-elle possible ? C’est que « La parole que vous entendez n’est pas mienne, mais de mon envoyeur le père. » Les paroles de Jésus, dans le fond, sont la parole du père qu’est Jésus lui-même. Venu être au milieu de nous, dans la chair, le fils du père, il enseigne par elle à être ce qu’il est, fils du père. Veiller sur sa parole, c’est devenir comme lui, c’est devenir lui. Sans confusion, c’est entrer en lui dans la même et unique relation filiale qu’il a avec l’unique père. On commence à entrevoir la réponse à Jude. Le non-accueil fait par certains aux paroles de Jésus rend impossible pour eux, tant qu’ils ne les ont pas accueillies, l’entrée dans cette relation filiale. Elle va pourtant continuer de leur être proposée à travers les disciples, tout aussi authentique. Veiller sur la parole, n’est donc pas seulement une opération intimiste du disciple, c’est une opération de conservation au profit de ceux qui pourraient plus tard s’ouvrir à cette parole et à cette relation. Ainsi, « ce qui est advenu » pour qu’il se fasse voir clairement aux disciples et non pas au monde, c’est justement la résistance de plusieurs. Le but reste d’apparaître clairement, de manière éclatante, au monde entier, mais à travers tous.

     La mission devient du même coup redoutable : comment garder cette parole sans la falsifier, sans la changer ? Nos mémoires sont si défaillantes… Les quatre évangiles, j’ai bien dit quatre, ne sont-ils pas le signe que dès la première génération on n’est plus tout-à-fait d’accord sur ce que Jésus a dit ? Qu’il n’est pas possible de garder cette parole sans la transformer ? « Ces chose, je vous les ai dites en demeurant chez vous. Mais le paraclet, l’esprit saint, celui que le père enverra en mon nom, celui-là vous enseignera tout et il vous remémorera tout ce que je vous ai dit. » Ce paraclet ne sera pas qu’un conseiller et défenseur dans le mauvais procès qui se perpétuera entre croyants et anti-Jésus. Il est précisément celui qui garantit l’authenticité, la conformité à la pensée de Jésus. Je dis la pensée : les quatre évangiles, qui sont quatre témoignages, sont sans aucun doute d’authentiques témoignages. Nul doute que ceux qui les ont écrits ont reçus eux aussi l’esprit saint en eux. Mais justement : ce n’est pas une lettre, des mots ([rhémata] en grec) qu’il s’agit de garder, mais une parole, une pensée, un [logos] : avec ces quatre témoignages et le même esprit saint, le disciple peut lui aussi penser et vivre en Jésus, en fils du père. Il faut lire, mais il faut cette écoute intérieure. Il faut d’abord cette écoute intérieure.

      L’Esprit n’est pas donné à certains mais pas à d’autres. Il est donné à tous les disciples. Et c’est l’écoute de cet Esprit qui est la condition première d’entrée dans la relation de filiation avec le père. Ce n’est pas le tout : il faut encore la détermination personnelle à conformer sa vie au seul fils, en gardant sa parole c’est-à-dire en la traduisant dans sa vie. Et le sens ultime de cette écoute accompagnée de cette recherche déterminée, c’est de continuer à proposer au monde, à ceux qui ne se sont pas encore ouverts à la possibilité de la relation filiale avec le père, cette relation même. On n’est pas disciple pour soi. Autre conséquence importante : il n’y a de communauté de disciples qu’à l’écoute de l’Esprit, mais de l’Esprit donné à chacun. Une communauté où seuls certains sont dépositaires de l’esprit, ou l’on « reçu en plénitude » (c’est-à-dire avec les plumes !!!), n’est pas une communauté apte à garder [sa] parole : c’est au contraire l’humble reconnaissance que tous ont reçu l’esprit, et que chacun se met d’abord à l’écoute intérieure de celui qu’il a reçu, qui  fonde une communauté où la place de chacun est nécessaire pour que tous restent dans la « plénitude » de l’Esprit.

Prendre sur soi la mort de l’autre : dimanche 19 mai.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Pour situer le texte :

     La seconde partie de l’évangile de Jean, appelée parfois le « Livre de la Gloire », s’ouvre solennellement par l’épisode du lavement des pieds, en un premier triptyque : Jésus lave les pieds de ses disciples, un dialogue avec Pierre suite à son refus, enfin une recommandation à se laver les pieds les uns les uns les autres suivant cet exemple. Vient ensuite un deuxième triptyque, qu’on pourrait dire de la trahison : Judas sort malgré sa reconnaissance, Jésus annonce que la fin est désormais achevée et recommande à ses disciples se s’aimer les uns les autres, Pierre se voit annoncer son reniement. Vient ensuite un long discours-testament, avant la sortie au jardin des Oliviers…

     Le passage qui nous est donné aujourd’hui est le panneau central de ce second triptyque, amputé il est vrai d’un phrase en son milieu, qu’il nous faudra bien rétablir pour ne pas trahir le sens (même si la trahison est le thème du triptyque !!!).

Mon modeste commentaire :

     « Quand donc il est sorti… » : la parole qui va être prononcée est  une conséquence de la sortie de Judas. Jésus s’est troublé, après ce bel épisode du lavement des pieds, traitement dont tous ont bénéficié de sa part. Il s’est troublé parce que « un de vous me livrera« . Bien sûr, les disciples n’ont pas considéré son état d’âme, mais ce sont centrés sur eux-mêmes : de qui s’agit-il ? S’allongeant sur la poitrine du maître, à l’instigation de Pierre, « le disciple que Jésus aimait » lui a posé directement la question, et celui-ci n’a pas refusé de répondre, au contraire : il a donné à Judas une bouchée trempée, et lui a dit : « Ce que tu fais, fais-le vite« . Une parole qui reste obscure pour tous, mais pas pour Judas, qui s’est su découvert. Il a eu à ce moment un vrai choix à faire, renoncer sans avoir à porter d’opprobre aux yeux des autres (puisqu’ils ne savaient pas), ou bien persévérer dans sa trahison. Celle-ci est déterminante dans l’arrestation de Jésus : quand il est avec la foule, les responsables craignent l’émeute s’ils l’arrêtent; mais quand il se retire, les responsables ne savent pas où le trouver. Seuls les Douze savent où, étant avec lui. Judas a choisi : il « sort aussitôt. C’était la nuit.« 

     Alors les jeux sont faits. Nul ne peut plus arrêter le processus qui est lancé, et c’est le sens du « Maintenant » solennel qui ouvre ces paroles. Et quelles sont ces paroles ? « Maintenant il est glorifié, le fils de l’homme, et dieu est glorifié en lui. Si le dieu est glorifié en lui,  et le dieu le glorifiera en lui, et tout de suite il le glorifiera. » Il y a de quoi se perdre un peu dans ces aller-retours. « glorifier« , c’est le verbe [doxadzoo] qui signifie d’abord « avoir une opinion, croire, penser, juger« , mais aussi « se figurer, supposer, s’imaginer« , et enfin « glorifier, célébrer« . Il y a donc dans ce mot grec une base à partir de laquelle se déploie une sorte de double sens : la base, c’est celle de ce qu’on pense de quelqu’un. Le double sens, c’est ce qui en résulte : soit on pense du bien et on célèbre la personne, soit on pense plutôt du mal, et on la juge, on s’imagine des choses à son sujet. Au résultat, ce n’est pas du tout la même chose ! Et Jean emploie à dessein ce mot avec son ambiguïté, mais c’est un cauchemar pour le traducteur. Je dis qu’il l’emploie à dessein, parce que le schéma de Jean est que l’élévation de Jésus commence sur la croix : c’est sur la croix qu’il est élevé de terre, et cette élévation va jusqu’au ciel. Et ainsi, la réalité défie les apparences, elle leur est même contraire.

     Cela veut dire qu’il faudrait donner deux traductions en parallèle. La première  : « Maintenant, il est jugé le fils de l’homme, et dieu est jugé en lui. Si le dieu est jugé en lui, et le dieu le jugera en lui, et tout de suite il le jugera. » La seconde, celle qu’on a déjà lue. Et la forme passive employée au début permet d’autant plus cela, parce qu’elle laisse ouverte la question de savoir qui fait l’action. A la suite de la sortie de Judas, devant l’avancée inexorable de sa trahison, le fils de l’homme est le jouet des opinions des responsables religieux et des puissants. Il le sait, et le dit. Ce qu’il ajoute et dévoile, c’est que si grande est sa proximité avec le dieu, si fidèles son action et sa matière d’être, que c’est dieu même qui devient le jouet de leurs opinions, de ce qu’ils croient savoir. Trahir le frère, se saisir de lui par le biais de ce qu’on suppose à son sujet, c’est se saisir du dieu et le balloter au gré de ce qu’on pense.

     Mais cela a deux conséquences, énoncées au futur cette fois, et jointes l’une à l’autre par des « et » insistants. Le dieu, lui, le jugera « en lui » : ce deuxième pronom est souvent, dans les traductions, rapporté à ce même « dieu« , mais je ne vois pas trop pourquoi, sinon pour faire « miroir » avec ce qui a été dit précédemment. Il me semble plutôt que le sens est que l’opinion (si l’on peut dire) du dieu à l’égard du fils de l’homme repose, elle, non sur les apparences mais sur ce qu’est celui-ci en lui-même, en réalité. Et les conséquences de ce « jugement » seront immédiates, elle se produiront tout de suite. Si ce que pensent les responsables religieux va conduire Jésus à la mort, ce que « pense » le dieu va le conduire à la vie, et sans tarder. Mort et résurrection sont déjà posées. Ils vont l’élever (sur la croix), mais il va l’élever plus haut encore (auprès de lui).

     Et le maître s’adresse maintenant expressément à ses disciples (et c’est là que je dois rajouter ce qui a été ôté du texte dans le lectionnaire) : « Petits enfants, je suis encore [pour] peu avec vous. Vous me chercherez, et de même que j’ai dit aux Juifs qu’où je vais vous ne pouvez aller, de même à vous je [le] dis à présent. » Jésus avait dit cela (Jn.7,33) aux responsables qui lui envoyaient des gardes pour l’arrêter, lors de cette fameuse Fête des Tentes. Ils le cherchaient, mais pour l’arrêter. Les mots prennent maintenant un sens différent, du fait qu’ils sont adressés aux disciples, avec un accent de tendresse inédit dans l’évangile de Jean. « Enfants« , c’est un mot qui dit le lien du sang, ou le lien affectif très fort. Ici, c’est en plus un diminutif. Comme un aîné ou un ancien qui aurait encore beaucoup de choses à dire ou à apprendre à ceux qu’il conduit, le maître n’est pas tant inquiet pour lui-même que pour ceux qu’il laisse. Le temps est désormais compté, c’est ce qui va expliquer le long discours-testament qui va suivre sous peu. Surtout, les disciples vont être désorientés.

     Cette désorientation reviendra plusieurs fois dans le discours-testament, et de fait elle revient dans la vie du disciple d’aujourd’hui. Comment ne pas être décontenancé par bien des évènements ? Que ce soient les comportements des responsables religieux, qui peut-être encore aujourd’hui cherchent à imposer leurs vues sur Jésus (ou sur tout autre, d’ailleurs : ce n’est pas un privilège des Eglises chrétiennes, hélas !), ou encore masquent  par son invocation des comportements forts répréhensibles,  ou encore par la manière dont certains se saisissent de Jésus pour justifier leurs prises de positions publiques, ou leurs actions, ou leurs combats…. Quand on ne se reconnaît pas dans « ce Jésus-là » ou cet autre, on peut être tenté de le quitter lui. Parce qu’il est bien légitime de penser que soi-même, on s’est forgé un Jésus qui « nous va », mais qui n’est peut-être pas plus authentique. Le texte d’aujourd’hui nous fait voir comment nous sommes regardés dans ce désarroi : avec une tendresse infinie. Les disciples vivent encore une expérience de la mort de Jésus, quand il leur est enlevé par ceux qui imposent « ce qu’ils pensent » de Jésus, qu’ils le cherchent, et qu’ils ne le trouvent pas.

     Comment s’y retrouver alors ? Comment ne pas perdre le nord ? « C’est un commandement neuf que je vous donne : que vous vous aimiez les uns les autres, de même que je vous ai aimé que de même vous vous aimiez les uns les autres. » Le cap à garder, c’est le frère. Ce commandement est neuf, parce qu’il n’est pas dans les « commandements » répertoriés jusqu’à présent. Et pour cause : il porte une référence à Jésus lui-même ! « Aimez-vous les uns les autres », Socrate l’avait déjà dit à sa manière. Mais « comme je vous ai aimé« , cela personne ne l’avait ni dit ni écrit.

     La forme de ce commandement rappelle immanquablement celle qui a suivi le lavement des pieds : « Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le seigneur et le maître, vous aussi, vous devez les uns les autres vous laver les pieds. » (Jn.13,14). Pour bien comprendre,  il faut avoir à l’esprit que le repas de la Pâque était précédé depuis plusieurs jours par des purifications et bains rituels, la seule chose qui reste à purifier une fois entré dans la salle (et pour cause, il faut bien s’y rendre !), ce sont les pieds. Or les pieds foulent la poussière, et dans ces cultures qui ne connaissent pas la vie microbienne, la poussière est le véhicule de la mort. C’est là la punition du serpent au premier jardin : « de la poussière du sol tu te nourriras. » Laver les pieds, c’est normalement une tâche que l’on assigne à l’esclave auquel on tient le moins : il risque la mort en s’exposant à la poussière, il peut la prendre sur lui. C’est cela qu’a fait « le seigneur et le maître« , il a pris sur lui la mort attaché aux pieds de ses disciples. On comprend les dénégations de Pierre. C’est cela, c’est cette mesure, ou plutôt cette démesure, en laquelle consiste le « comme je vous ai aimés. »

Angers, Lavemetn des pieds

     Une autre chose est surprenante dans ce commandement, c’est la position de la réciprocité. On pourrait attendre : « comme j’ai fait pour vous, faites pour moi. » C’est ce qu’appelle normalement un tel début. Mais non : comme j’ai fait pour vous, faites-le les uns pour les autres. En les appelant « enfants« , il a posé une référence d’amour qui est filiale plutôt que conjugale. Et là, il n’y a pas de réciprocité, il y a une continuité. On n’aime pas ses parents comme ils nous ont aimés, c’est impossible. Ils nous ont donnés la vie, nous ne pouvons la leur donner en retour. Et même s’ils nous ont plus ou bien aimés par ailleurs, ils restent ceux par lesquels la vie s’est posée et éveillée en nous, sans retour. Lorsqu’on a des enfants, on sait aussi que ce qu’on donne n’est pas payé de retour ; et peut-être faut-il d’ailleurs, parfois, se redire qu’être payé de retour n’est pas l’ordre des choses, quand on est tenté de l’attendre voire de l’exiger. La joie des parents vient de ce que les enfants donnent à leur tour, mais à d’autres, à un conjoint, à des enfants, à leurs amis… Il en va de même ici : il ne demande pas d’être aimé, il demande que l’on se tourne les uns vers les autres.

     C’est une magnifique « échappée ». Tant de fois dans l’histoire, on aura tué le frère « par amour de Jésus » ! Mais c’est exactement le contraire qui est ici commandé. C’est la mort de tout fanatisme, on ne peut rien exiger « par amour de Jésus ». Mais c’est l’amour du frère qui est au contraire la règle, ce frère si concret, si visible, si incontournable… et pourtant si contourné. Ce frère réfugié, ce frère sans abri, ce frère laissé pour compte, ce frère maltraité, ce frère proscrit. Et aussi ce frère qui m’encombre, ce frère qui me dérange, ce frère importun, ce frère que j’ai bien envie d’envoyer… ailleurs. Et c’est là la proclamation qui étend l’évangile, non par des mots mais par une imitation reportée : « En cela tous connaîtront que c’est de moi que vous êtes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » Pas d’autre signe. Pas de moins exigeant. Car la mesure de cet amour neuf, c’est bien celui du lavement des pieds, de la prise sur soi de la mort de l’autre.

Feuille de route du responsable : dimanche 12 mai.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes toujours avec Jean, mais cette fois dans le corps de son évangile. Nous sommes même dans la première grande partie de cet évangile, parfois appelé les « Livre des Signes », qui commence après le Prologue et s’arrête avant le lavement des pieds.

     Plus précisément, nous sommes arrivés à Jérusalem, lors de la grande fête de pèlerinage appelée Fête des Tentes, Soukkôt, (en septembre) : Jésus y est venu, mais discrètement car il craint une arrestation. C’est au lendemain de la célébration (qui dure huit jours) qu’a eu lieu l’épisode de la « femme adultère », suite à quoi les échanges se font de plus en plus vifs et violents avec les responsables, et même avec « ceux qui ont cru en lui« , notamment au sujet de celui qu’il nomme son père, et dont il dénie à ces mêmes responsables d’avoir une connaissance juste. Il échappe de peu à la lapidation (Jn.8,59). La guérison d’un aveugle de naissance est l’occasion d’une nouvelle polémique, à cause de l’accueil qu’il a fait à un homme réputé « pécheur » du fait du handicap qui le frappe : Jésus développe son point de vue à partir du thème du berger. Le temps passe, nous restons toujours à Jérusalem mais à la Fête de la Dédicace, Hanoukka (en décembre) : les responsables l’interrogent à brûle pourpoint sur son identité messianique : sa réponse aboutit à une même tentative de lapidation –pour blasphème, comme pour la première– (Jn.10,31), avant qu’il se retire au-delà du Jourdain pour échapper à l’arrestation. Le climat est donc extrêmement tendu, Jésus risque sa vie en défendant son point de vue.

     Notre petit passage d’aujourd’hui est justement une partie, la dernière, de la réponse faite par Jésus à la question des responsables religieux. Il marche dans le portique de Salomon, une colonnade couverte adossée à la partie orientale du Temple, donnant sur l’esplanade. L’hiver (notre cas ici, pour la fête de Hanoukka), la vie religieuse se passe plus dans cette colonnade que sur l’esplanade, pour des raisons météorologiques ou climatiques. Les responsables l’encerclent (le mot veut dire entourer, mais comporte la nuance de cerner) pour lui dire : « Si tu es le messie, dis-nous avec liberté !« . La réponse fuse : « Je vous ai dit, et vous ne croyez pas; les œuvres que moi je fais au nom de mon père, celles-là témoignent en ma faveur. Mais vous, vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas issu des brebis à moi. » La suite de la réponse, c’est notre texte.

Mon modeste commentaire :

     Jésus vient de déclarer aux responsables religieux qui l’assaillent et le pressent qu’ils ne sont pas issus « des brebis à moi« . Le voilà qui en dit plus maintenant, et positivement, sur « ses brebis à lui », sur ce qui les décrit. J’y vois quatre traits descriptifs, articulés par des « et » ([kaï]), les deux premiers traits étant eux-mêmes articulés chacun par un [kagoo], contraction de [kaï égoo], c’est-à-dire « et moi« . Cela nous donne alors : « Les brebis à moi écoutent ma voix, et moi je les connais,  et me suivent, et moi je leur donne la vie éternelle, et jamais ne sont détruites dans l’éternité, et  quelqu’un ne les ravit pas hors de ma main.« 

     Peut-être faut-il commencer par une remarque : en le faisant parler de son bétail, ou petit bétail, ou brebis et moutons, Jean pose Jésus comme le berger. Il lui a d’ailleurs fait revendiquer ce titre à la suite de la polémique sur l’aveugle de naissance. Cela n’a rien d’original ! Le berger est un titre royal classique dans l’ancien Orient : le Pharaon est le berger de son peuple (qui est appelé « le troupeau de Rê »), et ses deux sceptres le symbolisent. Du côté assyrien, le berger-roi est un des titres qui fait du roi le représentant du dieu sur terre. David, le roi modèle, celui dont le messie doit être le successeur, est berger quand il devient roi. Dans tous ces cas, Berger est aussi un titre divin : j’ai tendance à penser que c’est à cause de sa dévolution aux rois que le titre glisse vers la divinité, pour qu’il apparaisse précisément comme un titre de délégation donné par la divinité au roi.

     Toujours est-il que ce titre a un aspect fort intéressant, et qui n’échappe sans doute à personne à ces époques où la vie pastorale anime le quotidien de chacun. C’est que, dans un troupeau, on se demande toujours qui gouverne qui. Est-ce le berger qui dirige les moutons, ou sont-ce plutôt les moutons qui dirigent le berger ? Car il apparaît très clairement que l’avancée du troupeau est un compromis permanent entre ces deux entités. Un berger ne marche pas « à la tête » de ses moutons, il les suit, il se tient un peu à l’écart. Il a pour lui la prévision, la connaissance éventuelle de ce qu’on ne voit pas de là où l’on se trouve, donc la possibilité d’influencer le troupeau pour qu’il aille un peu plus loin, un peu plus haut, un peu plus vers la gauche, là où lui sait que les moutons vont s’arrêter et trouver herbe à leur goût. Son rôle est décisif pour franchir certains seuils : une barrière, une rivière, un pont, une barre rocheuse… Mais pour le reste, les moutons vont où bon leur semble, avec qui bon leur semble : spontanément à plusieurs, mais bien souvent en groupes un peu dispersés. Et s’il n’y a pas de danger, le berger laisse faire.

berger brebis

     Le modèle du berger a bien souvent servi, il est dans l’Eglise catholique le cœur de la justification du pouvoir des clercs. Là, on brandit l’expression « pouvoir pastoral » comme si elle garantissait son caractère évangélique, mais non : c’est un aspect de tout pouvoir ! Il joue aussi en politique, sans être nécessairement nommé. Il se justifie souvent d’un rôle d’unité : « il faut rassembler », entend-on souvent. Cette unité, ce rassemblement, ont certes des vertus : on voit bien qu’un troupeau trop dispersé, disloqué, s’avère plus difficile à défendre. Néanmoins, d’avoir à rassembler ou à faire l’unité justifie bien souvent la mainmise de qui rassemble, et c’est bien cela qui apparaît aussi : un chef met la main sur le troupeau.  On comprend alors aussi que certains « moutons » ou « groupes de moutons » cherchent à échapper à cette mainmise, car elle peut imposer sa loi, qui peut être le bien du chef (ou des puissants) avant d’être le bien des moutons. C’est bien sûr avec un risque, une mise en danger, puisque la dispersion expose plus au danger. Ainsi donc, ce qui est peut-être plus original, c’est la manière dont Jésus décrit sa relation avec ses brebis et ses moutons, la manière par conséquent dont il décrit son rôle de berger. Il s’agit, soyons clair, de mode de gouvernement. Cela veut dire que ce qui est décrit ici peut nous aider à mieux réfléchir l’exercice de nos responsabilités vis-à-vis d’un groupe quel qu’il soit : famille, association, entreprise, groupe, classe, etc.; mais aussi nous aider à prendre de la distance avec nos responsables pour nous situer mieux vis-à-vis d’eux.

     Premier trait descriptif, donc, « Les brebis à moi écoutent ma voix, et moi je les connais… » La [foonè], c’est la voix au sens d’une voix claire et forte, c’est encore la faculté de parler ou le droit de parler, ce peut être un cri (au sens du cri de guerre, ou du cri sur le marché : donc toujours porteur d’un message), ce peut être encore la voix dans le chant. Mais ce peut être aussi un langage, une manière de s’exprimer, un idiome particulier. Le berger ou le responsable authentique a une voix qui lui est propre, reconnaissable : c’est une manière d’être clair, un langage propre, une musique dans la voix, un chant (avec ce qu’il y a de charme, d’en-chant-ement). Il y a une injonction dans la voix : non pas au sens qui intime des ordres, mais au sens du chant, qui donne envie de danser, qui soulève, qui donne envie de faire des choses. C’est ainsi que la voix fait se mouvoir des animaux. Et puis c’est aussi le type de langage tenu : on ne dit pas lequel, ici, mais nous voilà en alerte. Le responsable ne dit pas n’importe quoi, il tient un certain langage, choisit son « niveau de langage », c’est-à-dire ce langage qui établit justement la relation entre tel et tel.

     Cette voix est entendue ou écoutée par les brebis, c’est ainsi qu’elles sont siennes. [akouoo], c’est d’abord entendre : entendre quelqu’un ou quelque chose, mais aussi entendre dire, ou bien être auditeur ou disciple, c’est apprendre, c’est comprendre. Et non seulement entendre, mais aussi prêter l’oreille, écouter, et même exaucer ou obéir à. On voit que l’oreille est ouverte jusque dans sa plus grande profondeur, c’est l’accord de l’être qui est visé, la vaste correspondance avec tout ce que l’oreille a perçu dans la voix de l’autre. L’environnement ne produit jamais un silence total dans lequel seule une voix résonnerait. Vouloir d’ailleurs créer de telles conditions, c’est vouloir créer une secte. Ici, on voit que le berger compte simplement sur les aspects suffisamment caractéristiques de sa voix, il n’y aura pas de forcing de sa part. Ce sont les moutons qui font la différence, ce sont leurs oreilles qui discernent au milieu de tous les sons environnants cette voix à laquelle ils veulent correspondre.

     Au fond, le berger prend l’initiative de la relation en faisant résonner son chant, et les moutons fondent cette relation en choisissant ce chant parmi les sons qui les environnent. Dès lors, la relation est constituée, et l’alchimie peut opérer : « …et moi je les connais… » [guig’nooskoo], c’est d’abord et avant tout apprendre à connaître ; et c’est aussi se rendre compte (comprendre, discerner, prendre une décision). L’écoute fait des moutons des « disciples », mais… c’est le berger qui apprend !! Il ne vient pas avec un « programme » immuable et préétabli. Ou si c’est le cas, il doit être prêt à le modifier, et en profondeur, peut-être même à l’abandonner totalement. En apprenant à connaître ses brebis, il se rend compte de leurs besoins, de leurs attentes, de leurs limites. Et en fonction de cela, il comprend, il se fait une opinion, il prend des décisions. Il conduit, mais il se laisse conduire, c’est un échange profond qui mobilise chacun dans ce qu’il est. Soit dit en passant, on voit qu’il n’y a pas de « mauvaise brebis » qui ne voudrait pas faire ce qu’on lui dit : il n’y a que de mauvais bergers, qui n’ont pas bien compris, pas pris les bonnes décisions.

     Deuxième trait descriptif, «  …elles me suivent, et moi je leur donne la vie éternelle,… » [akolouthéoo], c’est d’abord faire route avec, accompagner, suivre. Par suite, le verbe signifie aussi suivre par l’intelligence, se laisser conduire ou diriger, se modeler sur, être conséquent avec, et même être analogue ou semblable à. C’est le verbe typique du disciple. Mais on voit jusqu’à quelle profondeur va cette suite : un chef, c’est quelqu’un qu’on ne fait pas que suivre en traînant les pieds (même si cela arrive parfois), c’est quelqu’un qu’on cherche à comprendre, c’est quelqu’un envers qui on s’accorde une certaine docilité quand on ne comprend pas encore, c’est quelqu’un que l’on observe parce que ce qu’il fait est aussi une parole, c’est quelqu’un à qui on est heureux de ressembler. Il saute aux yeux que cette profondeur d’engagement repose sur la confiance, une confiance choisie, délibérée, nourrie. Cela, c’est une gratuité pour le berger, et le cœur du berger ne peut qu’être établi dans la reconnaissance et l’émerveillement devant ce que lui donnent ses brebis. Elles lui confient, en fait, leur vie !

     On comprend qu’en échange le berger la leur donne aussi : « et moi je leur donne la vie éternelle,… » [aïoonios], c’est éternel, ou perpétuel, ou séculaire. En fait, l’adjectif dérive du nom [aïoone] qui dit avant tout une durée coextensive à la vie. Le berger ne donne pas une vie pour plus tard : maintenant, je vais vous en faire baver, mais vous verrez quand vous serez morts, ce sera merveilleux !… Non, il avoue son objectif : que ses brebis vivent. Et pas que de temps en temps : qu’elles vivent à chaque instant de leur vie, qu’elles soient des vivantes dont l’énergie et la ressource vitale soient coextensive à tous les instants qui font la durée de leur vie. La [dzooè], c’est la vie qui bouge, avec les moyens, le style et  le genre de vie, la qualité de vie. Je ne crois pas qu’on parle ici de confort, mais plutôt de se sentir vivant. La mission du chef, du berger, du responsable, c’est de faire en sorte que tous les instants de la vie soient des instants vivants, des instants qui font vivre et qui donnent la vie. Il ne considère que leur vie, il n’est pas en peine de préserver je-ne-sais-quelle institution ou organisation qui serait un bien encore supérieur : non, il n’est rien au-delà du bien et de la vie de ses brebis. 

     Troisième trait descriptif, « … jamais elles ne sont perdues dans la durée de leur vie…« . Ce trait apparaît comme une conséquence du trait précédent, une sorte d’insistance. [apollumi], à la voix moyenne comme ici, c’est être arraché de pour sa perte, périr. C’est aussi se laisser corrompre. C’est encore se perdre, s’évanouir, s’échapper. Ce sont des possibilités : des brebis malheureuses, des personnes insatisfaites, veulent se disloquer, se déprendre de ce troupeau et surtout de ce berger. Le chef doit apprendre à se remettre en cause, lui et non trente-six choses. Les brebis pourraient se voir leur vie arrachée, victimes d’un prédateur (que dire, si c’est le berger qui se fait prédateur… !). Le berger ne les aura pas défendues, ce qui était sa première mission. Elles peuvent aussi voir leur vie peu à peu se corrompre, c’est-à-dire ne plus être des vivantes qui vivent à plein et donnent la vie. Le berger ne les aura pas nourries, il ne les aura pas laissées vivre, aller, choisir elles-mêmes ce qui leur semblait bon. Il les aura trop contraintes et leurs vies se seront corrompues, amoindries, gangrénées.  Elles peuvent aussi se perdre ou s’échapper, réaction passive ou active de celles qui ne veulent plus être là. Le berger n’aura pas nourri les ressorts qui les font vivre, qui leur donnent envie. Mais ce berger-ci apprend constamment de ses brebis, pour qu’à aucun moment de leur vie avec lui, elles ne risquent aucune de ces trois issues. C’est dire son attention et sa capacité de remise en cause, sa désappropriation.

     Quatrième trait descriptif enfin, « … quelqu’un ne les ravit pas hors de ma main.« [harpadzoo], c’est enlever de force, ravir ; c’est aussi saisir à la hâte, s’emparer, saisir violemment. Le mot a donné le nom d’Harpagon : on voit l’idée ! Pourtant, ce que je trouve la plus intéressant ici, c’est ce qui est dit de la main. Pour bien des responsables, disais-je en commençant, le fait de rassembler justifie de mettre la main sur le troupeau. Mais ici, on ne voit pas une main sur, on voit plutôt une main ouverte, sous ! Sont dans sa main celles qui le veulent. Si elles veulent partir, elles le peuvent : se sont les ressources de son intelligence des personnes, la justesse de sa compréhension et de ses décisions qui doivent les retenir, pas une main qui se ferme. En revanche, cette main ouverte est suffisamment forte pour défendre contre toute violence qui forcerait une brebis à quitter, contre son gré. Il y a toujours une violence dans un pouvoir : comment s’exerce-t-elle, sur qui et dans quelle occasion, c’est cela la question.

     Et cette main ouverte, où la trouve-t-on ? L’image qui me vient, c’est quand on apprend à nager. La main est dessous, elle soutient pendant l’apprentissage. C’est d’ailleurs tout un art : soutenir assez, car sinon l’enfant se noie, mais ne pas soutenir trop, sans quoi jamais l’enfant n’apprend les sensations et ne découvre comment flotter puis nager. C’est un art paternel. Une force, mais pour aider à se tenir sans elle. Et on retrouvera cette main en-dessous avec les agneaux, avec les brebis malades, etc. Une force pour les faibles, pour les faiblesses.

     Il y a en tout ceci une description idéale et modélisante du responsable selon l’évangile de Jean. Quels sont les ressorts de ce berger, quelles sont ses motivations pour un tel art d’être ? Il le dit après : « Mon père, qui me les a données, est plus grand que tout, et nul ne peut ravir hors de la main du père. Moi et le père sommes un. » Les brebis sont un cadeau, il les considère sans cesse comme un cadeau reçu de celui avec lequel il est uni par un lieu d’amour sans pareil. Cadeau de l’aimé. Dans le secret du cœur du berger, il y a ce regard. Pour nous aussi, de qui recevons-nous ceux et celles qui nous sont donnés, confiés ? Et il imite la manière d’aimer de son père, ce que suggère la dernière référence avec les mêmes mots qu’il a employés pour lui-même. L’amour des brebis n’a qu’un au-delà, mais qui le fonde, c’est l’amour mutuel.

Faire du nouveau : dimanche 5 mai.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

    Le texte qui nous est donné aujourd’hui, toujours tiré de l’évangile de Jean, est tiré de l’appendice à l’évangile. Il semble que cet ensemble n’ait pas fait partie du premier jet, mais qu’il ait été rajouté un peu plus tard : c’est l’histoire commune à bien des écrits, modifiés dès leur deuxième édition. Dans le volet central du triptyque du matin de la résurrection, Jean nous présentait Pierre et « le disciple que Jésus aimait ». Les voici de nouveau situés en acteurs principaux, et tour à tour situés comme disciples ayant mission de Jésus.

     Mais ce n’est pas l’ensemble du texte de l’appendice qui nous est donné : nous avons la scène inaugurale, sur le lac et au bord du lac, puis nous avons le fameux dialogue entre Jésus et Pierre. Nous feront défaut le dialogue au sujet du « disciple que Jésus aimait » et la nouvelle conclusion.

Mon modeste commentaire :

     « Après ces choses, Jésus rend manifeste lui-même de nouveau aux disciples à la mer de Tibériade; et il se rend manifeste de la manière que voici. » L’auteur a bien conscience de rajouter des éléments, il ne veut rien corriger, il veut ajouter. Le récit qu’il va nous faire a un but de clarification avoué : [fanérôoo] est un verbe qui signifie rendre clair, manifeste, évident, montrer clairement, ou encore faire connaître, rendre notoire ou célèbre. Le contexte ne s’apparente pas tant au deuxième sens, celui de la notoriété, mais appelle plutôt le premier, celui de l’évidence. C’est d’ailleurs sur cette évidence que va se refermer ce premier temps : « Or aucun des disciples ne se risque à mener l’enquête à son sujet : toi qui es-tu ? , sachant que c’est le seigneur. […] Cela faisait déjà trois fois que Jésus se rendait manifeste aux disciples réveillé des morts. » C’est la clarté de l’évidence qui est soulignée. Une évidence telle qu’elle décourage (il y a une nuance de peur, ou d’intimidation, dans le fait de ne pas oser) toute enquête.

     C’est là aussi une manière pour l’auteur de mettre en contraste ou de situer le témoignage reçu par les auditeurs ou les lecteurs : qu’on ne cherche pas des preuves au sens où en demanderait une enquête policière ou une conclusion scientifique. Mais il parle d’une certitude comme on peut en avoir dans le domaine des relations humaines : des choses qui ne se prouvent pas, mais qui sont néanmoins solides. L’amour, par exemple, est de ces réalités : on ne peut pas prouver à quelqu’un qu’on l’aime; on peut lui donner des signes, ou on peut en recevoir des signes, mais ce ne sont jamais des preuves. Tout repose avant tout sur la confiance, cette mystérieuse intuition qui va du cœur au cœur et qui fonde pourtant nos vies. C’est aussi pourquoi une confiance trompée est si dévastatrice : elle atteint au cœur, elle atteint la vie même. Car ces signes peuvent être fabriqués, avec l’intention inavouée de créer cette confiance chez l’autre. Ici aussi, donc, le lecteur est invité clairement à la confiance, du moins à se situer dans ce registre-là au moins pour comprendre le type de message que lui transmet consciemment l’auteur.

     Cette nouvelle mise en évidence est accordée aux disciples : comme pour l’épisode précédent, avec ou sans Thomas, il s’agit du groupe des disciples sans autre précision. Il peut y avoir certains des Douze, mais pas forcément tous, et pas forcément seulement  ceux-là. Le témoignage appartient collectivement au groupe des disciples, pas exclusivement aux Douze. Ceux-là sont néanmoins des disciples repérables, et ils sont en général nommés quand l’un ou l’autre d’entre eux se trouve présent. C’est le cas ici : « Ils étaient de même Simon Pierre, et Thomas le surnommé Didyme, et Nathanaël celui de Cana de Galilée, et ceux de Zébédée, et d’autres de ses disciples au nombre de deux. » Il y a dans cette énumération comme un retour aux origines. Au début de l’évangile de Jean, ce sont justement deux disciples de Jean-Baptiste à qui celui-ci désigne « l’agneau de dieu » et qui se mettent à le suivre. Puis c’est Simon Pierre qui lui est amené, enfin c’est Nathanaël qui, avec ses doutes, vient voir qui est celui dont Philippe lui parle avec enthousiasme. On ne nous dit d’ailleurs pas que Nathanaël soit de Cana, mais l’épisode inaugural de Cana, le premier « signe« , suit immédiatement.

     Thomas vient, au contraire, d’être mis particulièrement en avant dans l’épisode qui précède (celui de la semaine dernière). Quant à « ceux de Zébédée« , ils ne sont jamais nommés ainsi dans l’évangile de Jean ! Ils le sont en revanche dans un autre épisode inaugural, une autre pêche miraculeuse, dans l’évangile de Luc : un des rares moments où ce dernier nomme Pierre « Simon Pierre ». Tout se passe donc comme si notre auteur voulait faire une allusion aux commencements, comme si les disciples, quels qu’ils soient, connus ou moins connus, des Douze ou pas des Douze (Nathanaël ne fait pas partie des Douze, semble-t-il), étaient ramenés au point de départ. L’adjectif [homos] va dans ce sens : semblable, pareil, ou encore le même pour tous, commun. L’auteur aurait pu employer le verbe [sunéïmi] s’il avait voulu souligner le simple fait de se trouver ensemble; ici, il laisse un peu entrevoir qu’ils sont dans le même état. Pour moi (vous n’êtes pas obligé de me suivre), ils ont un peu l’impression qu’un épisode passionnant s’est achevé, qu’une parenthèse enchantée s’est refermée. Voilà, c’était extraordinaire, on a vécu des moments passionnants comme si tout allait changer, et puis ça s’est mal fini, dans l’échec et l’humiliation (pourtant on y avait cru !), et puis il s’est réveillé des morts mais bon, l’aventure est tout de même terminée, à quoi bon tout ça…?

     Je me retrouve, je nous retrouve, dans cet état d’esprit. On vient de fêter Pâques, il est ressuscité : génial ! Super ! Et puis quoi ? Qu’est-ce que cela change ? Depuis deux mille ans, qu’y a-t-il de différent sur terre ? Le monde est-il plus beau ? Les hommes ont-ils changés ? Le message selon lequel tout est différent désormais a-t-il transformé le monde ? … Lourdes questions. Ne sont-ce pas là d’ailleurs les objections parmi les plus efficaces opposées aujourd’hui au témoignage chrétien ? Depuis si longtemps, vous nous annoncez la nouveauté, le renouvellement :  et qu’y a-t-il de changé ? Et nous voilà au même « lieu » que les disciples d’alors : la résurrection, est-elle la fermeture de la parenthèse, ou bien est-elle effectivement l’ouverture à un monde autre ?

     « Simon Pierre leur dit : je me retire pêcher. Ils lui disent : nous venons nous aussi avec toi. »  [hupagoo], c’est bien s’éloigner discrètement, se retirer sans bruit, se retirer pas à pas. Le choix de Simon est fait : il revient à son activité première. Jean ne dit jamais qu’il était pêcheur, mais Pierre était déjà connu. Et n’oublions pas que Jean écrit sans doute en dernier. Simon retourne à son « anonymat », et cette réaction entraîne les autres. Il retourne à ses habitudes, à ce qu’il sait faire, à ce qu’il maîtrise. La tentation majeure des disciples : en rester à ce que l’on a toujours fait, à ce que l’on sait faire. Ne plus innover. Ne plus se risquer. « Ils sortent (de toute cette histoire ?) et montent dans le bateau de pêche et dans cette nuit particulière ne prennent rien. » Les voilà dans la nuit : comme Jean l’a noté pour Judas, une fois pris la bouchée que Jésus lui tendait et que « Satan [soit entré] en lui » : « il sortit : dehors il faisait nuit« . Mais ce retour aux activités antérieures, ce retour à ce que l’on a toujours fait, est stérile.

     On observe la même chose aujourd’hui : face au délitement inexorable de l’Eglise « officielle », visible, la même tentation ressurgit. Faire ce qu’on a toujours fait. Surtout ne rien faire de nouveau, ne rien changer. Et même, résister à toutes forces à ceux qui voudraient changer quelque chose : quand c’est la crise, ce n’est pas le moment de changer ! Et face à cela, un cri, peut-être pas poussé par la majorité (encore que…), mais un cri néanmoins bien audible : il faut du neuf ! Il faut changer les choses ! Je vois des prêtres, récents, tentés de « faire comme autrefois », quand « ça marchait ». Et l’on revient à la liturgie antérieure, et l’on reprend le pouvoir en éloignant les femmes, les laïcs en général. Et l’on veut ré-instaurer une Eglise enseignante et une Eglise enseignée. Et l’on se refait un entre-soi où l’on se conforte. Mais cela est stérile, « et dans cette nuit particulière, ils ne prennent rien. » Ce n’est pas le chemin de la vie nouvelle.

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     « Or le matin déjà survenu, Jésus se tient sur le rivage, toutefois les disciples ne savent pas que c’est Jésus. » On est à la fin de la nuit, littéralement quand il est très tôt. Ils sont dans la mer, il est sur le rivage, un mot formé à partir du mot « vagues ». Il se tient là où meurent les vagues, et toute l’agitation de la mer. Mais ils ne savent pas qui c’est. Il faut une initiative de sa part, c’est encore lui qui « rend manifeste » sa présence, comme annoncé au début du récit. Et il le fait en engageant avec eux un dialogue :

     « Enfants, vous n’avez pas de quoi manger ?

 – Non !

– Jetez le filet du côté droit du bateau, et vous trouverez !« 

Il s’intéressent à ce qu’ils sont en train de faire, à ce qu’ils ont décidé de faire. Comme sur le chemin d’Emmaüs (encore chez Luc !), il s’intéresse à la discussion qu’ont entre eux les deux disciples et s’éloigne avec eux de Jérusalem. Il les appelle « enfants » : c’est un mot qui souligne le lien de parenté, mais qui peut vouloir dire aussi « Petits ! », ou bien souligner leur ignorance, ou encore le fait qu’ils soient serviteurs. Il leur donne un conseil précis, de loin, mais comme s’il était tout près et qu’il voyait où sont les bans de poisson. Leur participation au dialogue a été plutôt laconique : elle a néanmoins été bien réelle. C’est une amorce de nouveau contact : au moins ils ne sont pas restés muets, fermés.

     Mieux, ils font ce qu’il dit : « Ils jettent donc, et plus la force de tirer eux-mêmes à cause de la pléthore de poissons. » Le contraste est violent, le succès immédiat. La leçon aussi : s’ils font ce qu’ils faisaient avant ou ce qu’ils croient savoir faire, ils n’obtiennent rien. S’ils font ce qu’il leur dit, c’est le succès garanti. C’est même un succès qui les dépasse, qui les met en danger : le bateau doit tanguer sous la charge. L’expérience est bouleversante : « Ce disciple-là qu’aimait Jésus dit à Pierre : c’est le seigneur ! Simon Pierre, donc, entendant que c’est le seigneur, se ceignit d’un vêtement -car il était nu- et se jeta lui-même dans la mer, mais les autres disciples viennent en bateau, car ils n’étaient pas loin de la terre mais à environ deux cent coudées, hâlant le filet des poissons. » L’amour fait reconnaître celui qu’on n’attendait plus. Et Pierre se ceint lui-même (la chose est à noter, car dans son dialogue avec Jésus, il va être question de se ceindre soi-même, ou de se faire ceindre par un autre) et se jette à la mer. Il avait jeté le filet, il se jette lui-même. Ils sont à environ quatre-vingt-dix mètres du rivage, mais il faut tout de même les faire.

     Surtout, les priorités ont changé : qu’importent les poissons, qu’importe que les autres aient à se débrouiller tous les cinq sans lui, pour amener le bateau et draguer les poissons dans ce filet qui pend dans l’eau sans qu’on puisse le remonter à bord, mettant en danger permanent le bateau. Ce qui compte, c’est de rejoindre « le seigneur » au plus vite. Il est bien vain, du reste, ce long effort pour ramener les poissons : il y a déjà tout ce qu’il faut, un brasier de charbon avec du pain et du menu fretin. [anthrakia] c’est un four à charbon, un brasier de charbon. Le participe joint précise qu’il est à l’horizontale. Jésus a fait un barbecue sur la plage ! Chère lectrice, cher lecteur, la prochaine fois que tu feras un barbecue, pense à la résurrection ! Et Jésus appelle à la participation : aux disciples d’apporter un peu de ce qu’ils ont pris aussi. C’est à un partage qu’il les convie, et leur part est importante aussi. Un échange où chacun apporte quelque chose.

     Il est à noter pourtant que Jésus seul apporte du pain. Et c’est comme le signe central que l’auteur laisse à son lecteur : au milieu de la conclusion du présent récit, entre « ils savent que c’est le seigneur » et « Cela faisait déjà trois fois que Jésus se rendait manifeste aux disciples réveillé des morts« , il insère : « Vient Jésus, et il prend le pain et le leur donne, et le menu fretin de même. » Dans son long discours après le lavement des pieds, il leur a promis bien des fois que, s’il s’en va, il revient les prendre. Maintenant, il vient. Il est celui qui vient. Il n’est pas celui qui a toujours été là, celui de comme d’habitude : il est celui-là même qui vient, qui est nouveau, qui fait du nouveau. Il est l’inattendu. Et le pain qu’il « prend et leur donne », allusion transparente au pain de vie (Dimanche 12 août : le pain de la vie), est au centre de ce régime nouveau où il se tient, et où le disciple est appelé à se tenir.

     Je ne vais pas continuer encore, je ne vais hélas pas commenter cette fois-ci ce passage que j’aime pourtant entre tous du « M’aimes-tu ? ». J’ai déjà été trop long. Promis, je ne ferai que cela la prochaine fois que revient ce texte. Mais il me semble lire dans ce texte toute la force où se tiennent les disciples de la résurrection : c’est dans la nouveauté. Le christianisme est devenu au fil du temps une énorme machine, lourde, pleine de défauts. Mais une chose a toujours été sa force, c’est sa capacité à innover, à expérimenter. Et c’est la force de la résurrection. La capacité à innover, à faire du neuf, à ne pas retourner à ce que l’osait faire, ou à ce que l’on toujours fait : c’est cela le chemin. Il me semble que les disciples doivent innover. Même si la barque doit tanguer à cause des déséquilibres provoqués par la nouveauté et ses fruits. Pas attendre cela des Douze ou de leurs successeurs : il y en aura certainement dans le groupe des disciples novateurs, mais tout ne vient pas d’eux. Ils doivent seulement attester que le Christ est bien ressuscité, pas construire les nouveautés d’aujourd’hui : cela appartient à tous les disciples. Alors innovons, recevons de lui le pain de vie (pas forcément sous la forme du rituel où l’on fait comme on a toujours fait) et jetons-nous à l’eau, rejoignons le rivage où il se tient, car il vient, il vient toujours, il est celui qui vient.

Faire signe : dimanche 28 avril.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le texte d’évangile d’aujourd’hui est le même tous les ans pour ce dimanche après Pâques (ou « 2° dimanche de Pâques », si l’on suit la dénomination de la liturgie). L’évangile de Jean se conclut comme les autres par l’événement de la résurrection, c’est-à-dire qu’il suggère précisément qu’il y a moins une conclusion qu’une ouverture ou une nouvelle introduction ! Jean construit cette ouverture en deux grands panneaux, d’abord un triptyque puis un diptyque, et enfin une conclusion (un long appendice et une nouvelle conclusion y ont été adjoints par après, ce que nous avons comme « chapitre 21 »). Le triptyque a comme volet central la course au tombeau de Pierre et du « disciple que Jésus aimait », il est encadré à gauche par le volet de la découverte par Marie la Magdaléenne du tombeau ouvert, et à droite par le volet de la rencontre de celle-ci avec le Ressuscité. Le diptyque a comme volet gauche la rencontre du Ressuscité avec les disciples sans Thomas et le don à eux de l’esprit saint, et comme volet droit la rencontre du même avec les disciples mais cette fois avec Thomas. Suit une brève conclusion.

     Le texte d’aujourd’hui est constitué du diptyque et de la brève conclusion. Comme j’ai commenté le premier volet du diptyque il y a deux ans et le deuxième volet l’année dernière, je vais cette fois et conformément à ma promesse de l’an passé m’occuper de la seule conclusion.

Mon modeste commentaire :

     Nous n’avons semble-t-il que deux petites phrases, mais elles sont denses, comme pour toute conclusion qui se respecte. Elles concentrent de nombreux mots-clés de l’évangile de Jean. Remarquons d’abord que ces deux phrases s’articulent en une construction grecque très classique grâce à un [mén…. dé… ], qui peut marquer une opposition de deux propositions (« certes….., cependant… »), mais aussi les deux aspects d’un tout ou d’une réalité, voire le renforcement par une seconde proposition d’un aspect de la première. Ici, c’est manifestement la notion de signe qui est au centre.

     [sèméion] est un mot qui désigne le signe comme marque distinctive, ce à quoi on reconnaît quelqu’un ou quelque chose, mais aussi l’indice, ou la preuve, ou le présage ; c’est aussi la borne ou le drapeau. Le mot désigne aussi un signal pour faire quelque chose. Ces sens ne sont pas à confondre, et d’autant moins qu’il y a manifestement entre Jésus et les autres, notamment les Pharisiens mais peut-être même les disciples, une divergence de sens à donner à ce mot, divergence qui conditionne l’interprétation que l’on va donner à sa mission : c’est dire s’il s’agit d’un thème majeur !

     Le thème reste d’une grande actualité. Dans un monde compliqué, apte à désorienter, nombreuses sont les personnes qui cherchent des signes pour se diriger. Et par voie de conséquence, nombreux sont ceux qui prétendent voir et interpréter des signes, bon moyen pour manipuler des gens désorientés. Je lis par exemple qu’à propos de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le cardinal Sarah déclare : « Cet incendie est un appel de Dieu pour retrouver son amour. Par ces brasiers apocalyptiques, Dieu a voulu attirer l’attention des hommes pour qu’ils puissent retrouver la foi de leurs ancêtres. […] Il faut parfois le feu pour nous ouvrir au ciel. » Torquemada n’aurait pas mieux conclu ! Mais, si on voulait y voir un signe, on pouvait aussi dire que la maison-Eglise brûle, et justement par son sommet… J’ai également été frappé d’entendre le recteur de Notre-Dame déclarer : « Dieu merci, la façade a été sauvée, sinon c’est tout l’édifice qui s’effondrait ! » Signe aussi de ce que certains cherchent à sauver ? On voit bien que, lorsqu’on s’engage dans cette direction, toutes les manipulations sont possibles.

     Il faut dire que le monde de la religion est étroitement lié à celui du « signe ». Toutes les religions antiques comportent un volet de lecture et d’interprétation des signes. Il y a des devins, des oracles, des haruspices, etc. Il y a aussi des rites, qui sont toujours des signes. La religion chrétienne n’a pas échappé à la règle, en avançant dans le temps. Le grand âge historique de la liturgie est aussi la grande nuit de la spiritualité chrétienne : les VI°-VIII° siècles, sans vraiment se dégager de l’influence de la religion romaine et se contentant souvent de s’y substituer, ont multiplié les rites, en rétablissant de nombreux issus directement de l’Ancien Testament (qu’on aurait pu croire abolis !). Le contexte occidental de cette époque est alors très crédule, tout y est signe (d’où les ordalies…). Et c’est d’ailleurs à l’issue de cette période que certains vont chercher, non pas à se défaire de tous ces signes, mais à y mettre de l’ordre, à dégager certains signes qui auraient plus de valeur que d’autres. Et va apparaître le septénaire sacramentel ! Les « signes sacrés » deviennent au XII° siècle les pivots de la vie religieuse « authentique ».

     « Authentique »… Mais Jésus est-il venu « faire du religieux » ? C’est toute la question ! Quand les Pharisiens lui demandent un « signe », il refuse justement de leur en donner. Dans l’évangile de Jean, puisque nous y sommes, c’est quand il a chassé les marchands et renversé les tables des changeurs qu’on lui demande : « Quel signe nous donnes-tu pour faire ces choses ? » Manifestement, pour les responsables religieux, tout ce qui vient d’être fait ne constitue pas un « signe ». Ils associent le « signe » au verbe [déiknumi], montrer, faire voir. Mais juste avant, Jean a conclu l’épisode de Cana comme étant le premier des « signes », en l’associant au verbe [poïéoo], faire, confectionner, créer, être efficace, composer

     Et c’est encore le cas ici-même, dans notre conclusion : « Certes encore beaucoup d’autres signes a fait Jésus en face de ses disciples,… ». Comme si on avait d’un côté une attention à ce qui apparaît, de l’autre à l’efficacité ou à la nouveauté qui en résulte. Cela est capital ! Ainsi par exemple à propos des fameux « sacrements » : le « signe » selon Jésus, selon l’évangile, est-il dans le rite célébré ? Ou bien dans le changement et la nouveauté de vie ? Peut-être ne faut-il pas opposer ces deux choses, je veux bien : mais alors où met-on l’accent ? Et j’ai bien peur que depuis très longtemps, l’accent soit sur le rite. Et la chose s’est encore accentuée au XVI° siècle, quand on a porté l’attention sur les conditions de validité du rite. On a fini par faire comme si vivre tel ou tel rite « bien fait » était efficace de soi… sans qu’il soit plus question de foi, de conversion, de nouveauté de vie. Ah si, pardon : le jansénisme a posé que tous ces changements de vie étaient… la condition pour recevoir le signe ! C’est le monde à l’envers…

     Je ne peux m’empêcher d’ajouter encore une réflexion, mais portant plutôt sur l’actualité. Tout rite met en scène un pouvoir, et tout pouvoir se met en scène dans des rites. Cela permet d’assigner à chacun sa place et par là d’asseoir sa légitimité. Les « signes » du pouvoir d’aujourd’hui sont plutôt publicitaires : le pouvoir politique assure sa communication sur ce mode-là, mais surtout le vrai pouvoir d’aujourd’hui, celui de l’argent, maintient son emprise à travers ses « marques ». Il ne cherche pas tant à vendre (encore que…), qu’à rester dans sa position de référence. C’est à mon avis ce qui se cache derrière la promptitude récente des grandes fortunes à donner des sommes faramineuses pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris. Certains (et j’en suis !) souhaitaient la même promptitude et les mêmes sommes en faveur des Misérables, mais le « signe » n’est alors plus du tout le même, et ce pouvoir aurait besoin d’une autre ritualisation (qui n’est pas impossible, d’ailleurs). A l’inverse, le pouvoir ecclésiastique s’est lui habitué à des « signes » sensés être « sacramentels », c’est-à-dire efficaces de soi. Du coup, quand il est sous la pression d’effectuer des changements en raison de scandales, il pense souvent qu’une bonne mise en scène de repentance publique va suffire, va être efficace… et ne comprend pas que le peuple attende des décisions d’un tout autre genre !

     Mais non, Jésus n’est pas venu fonder une religion. Il est venu être Fils dans la chair, de manière à rendre possible aux hommes une vie de fils dans cette même chair, être ainsi pour tous chemin vers son Père. Il s’agit plutôt pour lui de « faire signe », de provoquer et même créer le changement de vie. Et c’est bien pour que cet appel demeure vivant que Jean écrit son évangile. « Certes encore beaucoup d’autres signes a fait Jésus en face de ses disciples, qui ne sont pas écrits dans ce livre ; ceux-là cependant y sont écrits afin que vous croyiez que Jésus est le Christ le fils du dieu, et afin qu’en croyant vous ayez la vie en son nom ». Le but de ce « faire signe » de Jésus, c’est d’inaugurer chez chacun de nous une vie de croyant, une vie de foi. D’abord une foi : que nous le reconnaissions bien comme celui qui était promis, et comme plus que promis : le fils lui-même. Ensuite une vie, la vraie vie, par la foi. Pas un vivotement étriqué et apeuré, mais une vraie vie déployée, avec des sensations pleinement éveillées, des sentiments conscients, une mémoire ouverte par la gratitude, une intelligence en éveil par l’émerveillement, une liberté qui ose l’engagement.

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     Il me semble qu’on pourrait dire que cela est pleinement réalisé si nous sommes nous-mêmes des « signes », faits par Jésus, provoquant et appelant d’autres à cette vie de fils. Alors sortons de tous ces faux signes, de ces recherches de signes, et osons nous engager dans l’inévidence d’une vie de foi, où il faut chercher son chemin, assumer sa responsabilité dans les choix que nul ne peut nous dicter, et fabriquer avec lui le « signe » de notre vie de fils.

Étonnons-nous : dimanche 21 avril (Pâques).

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer l’évangile :

     L’évangile de la nuit (pour ceux qui voudraient un mot sur l’évangile du jour, le même chaque année, je peux vous renvoyer ici) n’est que le début de la conclusion de l’évangile de Luc. A vrai dire, conclusion n’est peut-être pas le mot : il faut se rappeler que l’œuvre de Luc est en deux tomes, et que ce dernier chapitre de l’évangile est aussi une sorte de transition vers le deuxième tome. On peut aussi le voir comme l’apogée de l’œuvre entière, avec les deux premiers chapitres des Actes des Apôtres.. C’est dire si les approches peuvent être nombreuses.

     Dans ce dernier chapitre donc, on a six temps successifs. D’abord, des femmes viennent au tombeau qu’elles trouvent ouvert; ensuite elles reviennent rendre compte de cela aux Onze sans être crues; mais troisièmement, deux disciples qui quittent Jérusalem découvrent Jésus qui marche avec eux et, du coup reviennent eux aussi le dire aux Onze; ceux -ci, quatrièmement, leur disent aussi qu’il est apparu à Simon; et voilà que cinquièmement lui-même apparaît au milieu d’eux tous, leur parle, leur dévoile les Ecritures et les constitue témoins; enfin il les conduit vers Béthanie et est enlevé au ciel devant eux. Tout cela est situé par Luc, dans son évangile, le même jour. C’est dire si c’est bien, pour lui, l’ensemble de ces récits qui décrit l’évènement de la résurrection.

     Ce sont pourtant les deux seuls premiers temps qui nous sont donnés en cette occasion : autrement dit, soyons conscients que nous n’avons pas tout de l’évènement selon que Luc l’envisage. Nous n’en avons même que le constat « en creux » : rien n’est plus comme avant, on ne trouve pas Jésus où on venait le chercher.

Mon modeste commentaire :

     « Or au premier [moment] d’après le sabbat, à l’aube profonde, elles viennent au tombeau en portant les aromates préparées. » Elles, ce sont les femmes « venues avec lui depuis la Galilée » sur le regard et l’activité desquelles Luc a clôt son récit de la mort de Jésus. On n’a pas leur nom (pas encore), on sait qu’elles « suivent de près« , qu’elles « observent le tombeau et comment on a mis son corps« , enfin qu’à leur retour, elles « préparent aromates et parfums » puis observent le repos sabbatique. Ce sont les seules qui ont osé rester à proximité, car « tous ceux qui le connaissaient se tenaient à distance« , même une fois mort. Le seul homme qui a approché ce corps, selon Luc, c’est un Joseph, qui l’a dépendu puis enseveli. Un Joseph au début de la vie de Jésus, un autre à la fin, celui dans l’ombre duquel il a grandi, celui qui l’a remis dans l’ombre du tombeau. La boucle est bouclée.

     Des femmes il est question ici ou là dans l’évangile de Luc, un peu plus qu’ailleurs : certaines sont nommées, quand le ministère de Jésus devient franchement itinérant et que les Douze y sont associés. Il y a alors en itinérance avec lui les Douze et plusieurs femmes « nombreuses, qui les servaient de leurs biens » (Lc.8,3). Mais maintenant, les Douze ont lâché eux aussi. Seules demeurent les femmes, celles auxquelles on n’a pas vraiment prêté attention et qui pourtant remplissent toutes les conditions qui seront posées pour trouver un remplaçant à Judas : les avoir accompagnés pendant tout le ministère de Jésus, depuis son baptême par Jean (au passage, ce n’est le cas d’aucun des Onze !!) jusqu’à sa mort. Une fois mort, il ne reste plus qu’elles, et sans peur d’être emportées dans la même folie meurtrière elles continuent leur service, jusqu’au bout. La nuit étant tombée, le sabbat s’est achevé : sitôt qu’elles le peuvent, au premier semblant de clarté, les voilà debout, au tombeau (plus exactement, au mémorial« , au lieu où l’on se souvient). Le soin apporté aux cadavres fait partie de cette œuvre de charité désignée par « ensevelir les morts » : il ne s’agit pas seulement de leur donner une sépulture –ce qui est tout de même l’essentiel !– mais aussi que cette sépulture soit digne, qu’elle comporte les soins dus à tout corps d’être humain. Voilà donc nos discrètes et charitables héroïnes en route.

     « Elles trouvent cependant la pierre roulée depuis le sépulcre, rentrant pourtant elles ne trouvent pas le corps du seigneur Jésus. » Elles trouvent et elles ne trouvent pas. Dans les deux cas, c’est la surprise. Elles trouvent la pierre déjà roulée, poussée de côté, ce qui eût été pour elles un vrai problème pour pénétrer dans le tombeau et donner au cadavre les soins habituels. Peut-être ont-elles été devancées ? Mais voilà qu’en entrant, cette fois elles ne trouvent pas le corps. Hypothèse précédente invalidée : que peut-il donc s’être passé ? « Et il arrive dans leur perplexité à ce sujet que voici en plus deux hommes se placent au-dessus d’elles en vêtement étincelant. » La perplexité est en fait un « non-savoir » : c’est parce qu’elles ne savent pas qu’un événement supplémentaire survient. Elles ne sont pas parties bille en tête sur une explication qu’elles se sont données, elles sont restées ouvertes à l’inconnu, et c’est pourquoi l’inespéré peut les atteindre. C’est peut-être la première leçon de ce matin-là : quand la charité, quand l’amour, sont tenus en échec, ne pas se fermer comme une huitre par une explication tout faite, mais rester dans le non-savoir…

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     Face à elles, « deux hommes » : Luc affectionne beaucoup ce chiffre, qu’il a manié tout au long de son évangile. Les Douze ont été envoyés deux par deux, les soixante-douze ont été envoyés deux par deux : c’est pour lui la condition de l’authenticité du témoignage. Et de fait, être deux contraint à s’accorder, à se déposséder aussi. Les femmes reçoivent donc un témoignage. Nul n’est témoin premier de la résurrection : dès le début, c’est une message reçu, auquel on croit –ou pas. Ces deux hommes en « vêtement d’éclair » les [éfistèmi], mot à mot « être-sur » d’où placer au-dessus, placer auprès de, établir, s’asseoir sur. Les deux témoins les regardent d’au-dessus, sont plus grands qu’elles ou situés plus en hauteur. La parole qu’ils vont dire vient clairement d’en-haut; peut-être aussi que cela montre que, dans leur surprise, cela leur « tombe dessus » !!

     Ces femmes sont pourtant courageuses, puisque seules elles n’ont pas craint de braver le danger de se laisser connaître par les autorités comme suivantes de Jésus. « Envahies par la peur et inclinant leur face vers la terre, ils disent à leur adresse : Que cherchez-vous le vivant parmi les morts ? … » Voilà dès le début la violence du message : on était sensé savoir ! Cela va revenir constamment chez Luc : il était possible de comprendre avant. Alors le message a la nuance du reproche : que faites-vous là ? Comment ne savez-vous pas que cela ne sert à rien ? Pourquoi vous mettez-vous en situation d’échec ? Vous vouliez montrer votre amour à quelqu’un, mais vous le supposez mort, lui le vivant ! Vous vouliez à la fois lui montrer votre amour et le traiter comme un mort ! Et de fait, quelle autre leçon que celle de ce matin-ci : comme si facilement, dans notre façon d’aimer, se glisse un goût de mort ! Mais la façon d’aimer est entièrement renouvelée, elle devient autre quand elle envisage l’autre avant tout comme un vivant.

    Mais vient la véritable annonce : « Il n’est pas ici, mais il s’est réveillé, » ou il s’est levé. Autrement dit, nul n’est intervenu dans cette histoire : s’il n’est pas ici, c’est bien parce que lui-même a quitté ces lieux. Et s’il a quitté ces lieux, c’est parce qu’il a quitté aussi son état de mort. On ne peut pas être plus clair. Le comment, en revanche, n’est pas le moins du monde abordé ! En revanche, tout de suite, il est fait appel aux souvenirs : « … souvenez-vous comme il vous a parlé, étant encore en Galilée, disant : le fils de l’homme, il faut qu’il soit livré aux mains des hommes pécheurs et qu’il soit crucifié et que le troisième jour il se dresse. » L’évènement n’est intelligible, ne prend sens, que relié à ce qui a précédé, relié aux paroles de Jésus. Le statut de cet évènement est d’être absolument nouveau mais accessible seulement par la mobilisation de la mémoire activant la parole reçue. Et cette parole disait une nécessité impérieuse, celle d’un drame, celle d’un échec. Les adversaires ne pouvaient être vaincus que par leur victoire : leur force s’est en quelque sorte entièrement épuisée et exténuée. Il n’y a plus de ressource de mort contre le vivant. La traditionnelle prose de Pâques le dit à sa manière:  « Mors et vita duello conflixere mirando, dux vitae mortuus regnat vivus » : La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux, le chef de la vie, mort, règne vivant. « Et elles se souviennent de ses mots. » : voilà, la parole redite, la mémoire revient, elles entrent dans l’univers de celui qu’elles cherchent désormais dans ses paroles et non parmi les morts. Ce que nous essayons nous-mêmes de faire, cher lecteur, chaque fois que nous explorons les évangiles comme en ce moment. Nous n’y entrons pas comme en un sépulcre, comme en un monument à sa mémoire, mais comme en un recueil donnant accès à son univers pour le retrouver dans notre monde, aujourd’hui.

     Bien, mais que faire maintenant ? On imagine un mélange de joie profonde, immense, une volonté de le partager, car une joie ne vit qu’à cette condition d’être partagée. « Et retournées du tombeau elles annoncent toutes ces choses aux Onze et à tous les autres. C’étaient donc Marie Madeleine et Jeanne et Marie (celle de Jacques) et les autres avec elles. » « Retournées » a un sens à la fois local (elles s’en reviennent) et moral (elles ont changé totalement). Elles restent à tout jamais les retournées du tombeau : celles qui y ont été retournées, renversées, transformées. Par le fait d’une absence, d’un étonnement auquel elles se sont ouvertes, d’une parole de Jésus qui leur a été rappelée. C’est maintenant que Luc donne leurs noms : la nouveauté commence son chemin par ces femmes. Et elles vont trouver les autres. Je me demande bien si les choses se seraient passées de la même manière dans l’autre sens, mais j’ai bien peur que les hommes ne se seraient pas donné la peine d’aller le dire aux femmes… Purement gratuit, me direz-vous ? Ma foi, à l’aune de vingt siècles, ce n’est peut-être pas si gratuit que cela. Et peut-être, les évangiles étant unanimes à ce sujet, serait-il temps de laisser aux femmes leur rôle pour que s’établisse enfin la nouveauté tant espérée.

     « Elles disaient ces choses aux apôtres, et cela leur apparaissait en face comme du radotage, ces mots, et ils ne les croyaient pas. » Les femmes avaient bougé, elles étaient mues par leur amour, elles étaient sorties de chez elles : elles sont restées ouvertes à l’étonnement, et elles ont reçu la parole qui les a fait entrer dans la nouveauté de vie du vivant. Les hommes, les Onze et les autres, n’ont pas bougé, on est venu à eux, et ils ne s’ouvrent pas. Quelle actualité : il me semble qu’on en est toujours là ! Il y aurait tant de nouveautés à inaugurer, à mettre en place aujourd’hui ! Mais les Onze et leurs successeurs restent en place et ne bougent pas et ne croient pas le message des femmes, des mères, des religieuses, etc. Même la mauvaise surprise des révélations fracassantes sur les agissements de certains ne les fait pas bouger.

     « Tout de même Pierre se dressant court au tombeau et se penchant regarde les linges, seuls, et revient chez lui s’étonnant de ce qui est arrivé. » Pierre est bien seul, comme aujourd’hui il est bien seul. Tout de même il se dresse : c’est le même mot que celui utilisé par Jésus pour dire ce qui arrive au fils de l’homme après avoir été tué. Il court, il bouge, comme les femmes ont bougé. Il voit un détail qui ne nous avait pas été donné jusqu’à présent : les linges, seuls. Celui qui n’est plus là n’a pas été emporté par des voleurs de cadavres : tous les attributs de la mort sont restés. Et maintenant, Pierre s’étonne à son tour. Il entre dans la disposition nécessaire à la nouveauté. On apprendra un peu plus tard qu’ « il est apparu à Simon« . S’étonner, c’est le maître mot. Et dans l’étonnement, envisager l’autre comme un vivant. Mais tout cela ne fait que le porche de l’expérience de la résurrection : celle-ci se révèle, dans les récits qui suivent, avant tout comme un rencontre.

Décisive offrande de soi : dimanche 14 avril

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Comme il en va pour les autres évangiles, le texte de Luc converge tout entier vers ses derniers chapitres, dont les récits sont sans proportion avec les autres tant ils sont détaillés et leur avancée lente. On dirait que chaque seconde en est notée. Notre texte d’aujourd’hui reproduit deux chapitres entiers (ou presque, il manque le début !!!), ce qui est beaucoup trop volumineux pour moi : je vais me contenter du début.

     Il faut tout de même re-situer ce début, puisque comme je l’ai signalé à l’instant, les compilateurs du lectionnaire ont fait sauter les treize premiers versets du long récit de la Passion. Le récit de Luc commence donc avec l’approche de la fête de la Pâque (« des pains sans levain« ) et l’entente entre Judas et les prêtres. Puis, le jour même où la fête commence, Pierre et Jean sont envoyés pour préparer la Pâque, avec bien des recommandations sur ce qu’ils vont trouver et comment ils devront faire : on sent que Jésus prépare lui-même cette Pâque, mais par personnes interposées. Troisième temps, ils se mettent à table pour manger et célébrer cette Pâque : c’est ici le début du texte que nous avons, et c’est sur ce début que je me propose de m’arrêter cette année.

Mon modeste commentaire :

     « Et quand l’heure fut advenue, il se-couche-à-table, et les douze apôtres avec lui. » L’heure pourrait être simplement celle du soir : on sait que chez les Juifs, le nouveau jour commence le soir (comme le répète le « refrain » du premier récit de la création : « Il y eut un soir, il y eut un matin.. »). Aussi faut-il attendre que le soleil se souche pour que la fête soit vraiment commencée et donc la célébrer. Le contexte construit par Luc présente un autre écho : le préalable de la trahison et Judas, de son entente avec les prêtres et les scribes, donne un sens sinistre à cette « heure » : c’est l’heure fatidique, celle où tout va se jouer, se nouer. L’heure du drame. La Pâque est avant tout une célébration domestique, elle se vit en famille, dans la maison; elle évoque le salut, elle commémore le fait que Dieu ait épargné les premiers-nés des Hébreux, que Dieu ait tiré tout son peuple de l’esclavage et de la main de Pharaon. Or celle-ci va précipiter la mort de Jésus. Luc choisit dans le même sens, pour indiquer l’action de passer à table, un verbe, [anapiptoo], qui signifie d’abord tomber de bas en haut, ou encore en arrière, ou bien s’écrouler, tomber. Il signifie aussi se coucher à la renverse, et par suite se coucher à table puisque la coutume est alors de manger coucher.

     On saisit le double sens volontaire de Luc, qui nous raconte les faits bruts avec un langage à double-sens, ou plutôt un langage qui convient mieux au sens profond de tout l’événement qu’à l’action précise qui est accomplie. D’une part, après le coucher du soleil, Jésus et les Douze prennent place à table pour manger la Pâque; d’autre part, quand arrive l’heure de l’affrontement suprême entre Jésus et ses adversaires, Jésus tombe et ses apôtres avec lui. Il est essentiel de saisir d’entrée que le récit dans lequel nous entrons est celui d’un renversement, d’une chute. C’est une tragédie : la chronique d’une chute annoncée et contre laquelle nul ne peut rien. Ce qui est au coeur de l’évangile de Luc, c’est un raté, une mort, une défaite.

     « Et il dit à leur adresse : ‘Avec passion j’ai désiré manger cette pâque-ci avec vous avant que je souffre; je vous dis en effet que je n’en mangerai plus jamais jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume du dieu. » Le lecteur a bien compris (pour peu qu’il ait commencé le récit là où Luc le commence) que Jésus a tout préparé pour cette Pâque, même si c’était par l’entremise de Pierre et Jean : il leur a détaillé tout ce qu’ils devaient faire. Il n’a jamais procédé ainsi au travers de tout ce qui a précédé dans l’évangile. Voilà maintenant le ressort de cet empressement : « Avec désir j’ai désiré… » (c’est la même racine dans les deux mots), ou « avec passion… » (ce qui est le sens habituel de cette formule). Il y a une sorte d’urgence, un ressort profond qui pousse Jésus, le soulève, l’entraîne. Plus forte que les événements qui se trament. Bien sûr qu’un drame se noue, bien sûr que l’affrontement croissant avec les autorités religieuses va bientôt connaître son dénouement dramatique. Il le sait, il l’a déjà, et par trois fois, annoncé aux siens qui ne voulaient pas le comprendre. Mais il y a plus fort que cela, plus impérieux, plus violent : une passion intérieure de partager quelque chose, une Pâque. Quelle Pâque ? Celle-ci, littéralement « avant mon souffrir« . Qu’est-ce à dire ? Je le comprends comme voulant dire : avant que je ne sois emporté par les vagues de la souffrance et que je ne puisse plus parler, ou dire exactement ce que je voudrais. Avant que je ne sois privé de ma liberté, avant que je ne puisse plus communiquer avec vous. Viennent les heures où ni vous ni moi ne pourrons plus rien, les heures qui nous emporteront,nous sépareront, nous détruiront. Avant celles-ci, il est temps de vivre ce qu’on voudrait avoir vécu, il est temps de se dire ce qu’on voudrait avoir dit.

     Le temps du définitif est commencé. La raison alléguée le dit, avec un certain mystère : quand la Pâque sera « accomplie dans le royaume du dieu« . La Pâque est vue ici comme un signe, elle est rapportée à ce qu’elle signifie. Pour des oreilles juives, ce n’est pas une surprise : c’est bien une des dimensions clairement évoquées dans les mots que le rituel de la Pâque déploie. Elle a ce sens d’une célébration dans l’attente de l’accomplissement ultime des promesses. Et Jésus dit que c’est pour lui la dernière fois avant cet accomplissement, avant la réalisation des promesses du dieu, des promesses qui portent tout le peuple dont Jésus n’a cessé de chercher à réveiller la vocation. Il va insister sur ce thème, en recevant une coupe. Pendant le rituel de la Pâque, plusieurs coupes circulent des uns aux autres, trois en tout. A chacune sont associés des mots et une signification précis. Après avoir reçu celle qui est sans doute la deuxième, qui circule après les questions rituelles posées au plus ancien par le plus jeune sur le pourquoi de tout cela, Jésus prononce bien les mots prévus (« ayant rendu grâce« ), mais ajoute encore ce « plus jamais », « …jusqu’à ce que le royaume du dieu soit venu.« 

     Je voudrais faire remarquer qu’il n’est pas si simple, dans les récits évangéliques, de retrouver la trace des rituels sous-jacents : c’est dire si Jésus (et ses disciples) y accordent peu d’importance. Ou plutôt, il n’accorde pas d’importance à leur ritualité, aux processus qui feraient que la fête a été « bien célébrée »; mais il leur accorde assez d’importance pour les célébrer et leur donner du sens. Nous ne sommes pas le moins du monde, avec Jésus, dans la ritualité, mais nous sommes bien dans l’élan vers le sens, vers l’accomplissement. Le rite n’est qu’un langage : ce qui compte, ce n’est pas la manière dont on l’articule, mais bien ce qu’il dit; c’est le message qu’il fait passer, et de qui à qui. Et là, Jésus va faire une chose qu’il n’a jamais faite, et c’est d’instituer un nouveau rite, c’est-à-dire de faire une chose inédite dans le cadre d’un rite ET de lui donner un sens.

     Le rite de la Pâque est centré sur l’agneau pascal : or jamais, dans ces ultimes récits où la Pâque est célébrée, il n’en est question dans les évangiles. Mais Jésus va mettre en valeur le pain, ce pain azyme (sans levain) qui se mange avec les herbes amères. C’est peut-être le substrat le plus ancien du rituel agricole de cette primitive fête de printemps : pas de levain, on les élimine tous, et on s’émerveille de les voir se recréer spontanément, de voir la vie renaître d’elle-même (aucune conscience, avant notre XIX° siècle, de la vie microbienne). Et ainsi l’on célèbre la vie, la vie qui renaît plus forte que tout, la vie qui est jaillissement spontané. Le pain azyme est signe de la vie qui renaît.

     « Et prenant le pain dont-il-a-été-rendu-grâce il rompt et leur donne en disant : ceci est mon corps, celui pour vous donné; ceci faites-le à ma mémoire. » Les bénédictions, les actions de grâce prévues, ont été prononcées, Jésus ne les remplace pas. mais le geste qu’il fait, les verbes actifs employés, ce sont [klaoo] et [didoomi]. [klaoo], c’est briserromprecasser, ou encore courber, infléchir. Le geste fait avec ce pain-béni, c’est d’abord de casser, de mettre en morceaux. Le second immédiatement après, c’est de donner, faire don, remettre, livrer. D’abord une violence, ensuite une gratuité. Dans ce contexte même où la violence se prépare, où il le sait, où il l’assume, mais aussi dans cette bulle de liberté qu’il se préserve avec les siens, où il fait encore ce qu’il veut, Jésus, avec un objet symbolique qui signifie la vie renaissante, reproduit symboliquement la violence mais aussi l’offrande gratuite. Ce n’est pas vraiment un geste de partage, car lui-même n’en prend pas ! Il manifeste la vie brisée, mais la vie donnée. Anticipant sur la violence qui va lui être faite, il la dépasse (justement parce qu’il l’anticipe) en lui donnant le sens du don total.

     Ses mots le disent. « Ceci« , ne désigne pas seulement le pain : pain est masculin, en grec, et si le pronom voulait le désigner, il serait au masculin. Mais il est au neutre, [touto], ce qui veut dire que c’est « tout cela », « la chose faite » qui est désignée. Donc ce pain-béni brisé et donné, cela est « le corps mien« , moi dans ma réalité concrète, constatable, touchable. Moi, l’être de chair et de sang qui vous parle et à qui vous parlez, qui vit avec vous et avec qui vous vivez, qui éprouve des sentiments à votre égard et  à l’égard duquel vous en éprouvez. Cette personne concrète et accessible, dans la violence subie et le don choisi, c’est moi. « le pour vous donné » : insistance et complément. Le don à vous, comme le geste l’a manifesté, mais aussi le don pour vous. Au double sens de don à votre place et de don en votre faveur. La conscience du don libre et total est vaste, dans les mots de Jésus. Au point qu’elle échappe : pourquoi faudrait-il donc que quelqu’un se substitue aux Douze (et au-delà, à tous) ? Comment le don de la vie d’un seul, et surtout la mort de celui avec lequel on voudrait être à jamais, peut-il être en notre faveur ? Il y a deux attitudes, face à ces question profondes. Soit on ne les comprend pas et on les laisse de côté; soit on les tient pour des portes ouvertes précieuses à cause de celui qui les dit au moment où il se livre, au moment où il dit ce qu’il voudrait ne pas avoir manqué de dire, et on cherche… Qui sait ce que tu vas trouver ?

     Mais il ne dit pas que cela, il ajoute encore autre chose : « ceci, faites-le à ma mémoire.« [anamnèsis], c’est l’action de rappeler à la mémoire : la mémoire n’est pas ici un « espace de stockage », comme notre monde numérique nous y habitue. Elle n’est pas non plus ici une « faculté » de réminiscence. Mais il s’agit bien d’un acte intérieur par lequel nous maintenons vivant un évènement, une réalité, une personne. Il faut se rappeler que l’oubli est considéré dans toute l’antiquité comme la véritable mort. Celui qui fonde ce geste, montre comment il veut avant tout rester vivant pour les siens. Combiné avec la préposition [éïs], qui suggère plutôt un mouvement, on comprend vraiment que ce « faire » est destiné à faire entrer celui qui l’accomplira dans la présence vivante de Jésus. Cette injonction de « faire » est donnée à tous les destinataires du don, du pain. Ce n’est pas, non, l’institution d’une classe de personnes à qui ce « faire » est réservé, rien chez Luc ne laisse entendre cela. Ou alors tout est réservé aux seuls Douze, y compris le don du pain…!

     Mais « faire » quoi ? Encore une fois, [touto], exactement le même pronom neutre qui a déjà été employé. Je le comprend comme scandant un deuxième temps à propos du geste accompli et surtout de sa signification. Jésus fait un geste où le signe de la vie renaissante est brisé et offert. Ensuite, dans un premier temps, il s’approprie ce geste : cette vie renaissante, brisée mais avant tout offerte, c’est lui; et ce qui lui est propre, c’est que cette offrande ultime soit en place et en faveur des destinataires du don (et là, c’est inimitable). Dans un deuxième temps, il invite les destinataires du don à s’approprier aussi ce geste, à être eux-mêmes vies brisées mais avant tout offertes (car, rappelons-nous le début de l’épisode, « il tombe et les Douze apôtres avec lui« ) : c’est par là même qu’ils entreront dans sa présence vivante, dans sa vie renaissante. Cela peut prendre tant de formes : concrètement, il nous arrive si facilement de dire que nous sommes « rongés » ou « mangés » par d’autres ! Cela peut-être à notre corps défendant, ou alors –et là vient la vraie imitation– de manière pleinement consentie, avec un désir passionné de se donner.

     Comprendre cela est tellement essentiel ! Il a désiré avec passion faire passer cet ultime message avant que tout soit fini. Nous risquons de passer à côté, pour peu que nous soyons de « bons chrétiens », parce que nous sommes conditionnés à ne voir là que l’institution de « la messe ». Mais de nouveau rite il n’est pas question –du moins pas essentiellement ni principalement. L’attention de Jésus n’a jamais été aux rites. Et celle de ses premiers disciples pas vraiment non plus : la meilleure preuve, c’est que les formulations et les récits de ce moment capital ne sont pas en tous points identiques dans les trois évangiles (Jean ne le raconte même pas) et chez Paul. La formulation de « la messe » est trompeuse en ce qu’elle est, elle, absolument identique à chaque fois, quelle que soit la « prière eucharistique » utilisée ! Et puis sur les chrétiens, et en particulier sur les catholiques, pèse un poids millénaire de ritualité où l’on s’est attaché au signe pour lui-même, aux conditions de sa réalisation… au point d’oublier bien trop souvent le but visé, la finalité. Ce que nous dit ce texte de Luc, c’est que ce n’est pas une célébration, quelle que solennelle qu’elle soit,  qui nous fait entrer dans la vie du Maître, mais bien l’accomplissement d’une vie dans la même dynamique d’offrande libre dépassant car orientant tout ce qui est subi. « L’Eucharistie » se vit à chaque instant, un vrai disciple fait de sa vie une « messe ». Je n’aime pas la phrase que je viens d’écrire, parce que les repères sont inversés. Je n’aurais même pas voulu évoquer le rite : le voilà, le poids du temps et de ses progressives dérives.

     Le texte continue : « Et de même la coupe après avoir mangé, en disant : ‹cette coupe, nouvelle alliance en mon sang, épanché pour vous. Sauf que voici la main de celui qui me livre, avec moi, sur la table ! Et le fils de l’homme est conduit selon ce qui est marqué; sauf que malheur à cet homme-là par qui il est livré.› » La coupe dont il est question, c’est la troisième et dernière, celle qui circule une fois le repas fini et celle dont la bénédiction évoque le plus ouvertement l’espérance de l’accomplissement des promesses. La « nouvelle alliance » y est précisément évoquée, celle annoncée par Jérémie, celle supposée par les prophètes en général. La première alliance avait été conclue par une effusion de sang : un rite modèle de Moïse, au pied du Sinaï (Ex.24). Le sang, signe de la vie, était d’abord répandu pour moitié sur l’autel, signe du dieu : le dieu engage sa vie, l’offre en partage. Puis, après lecture des paroles de l’alliance reçues sur la montagne et acceptation du peuple, le même sang était aspergé sur le peuple, signe que le don par le dieu de sa propre vie devenait communion de vie avec le peuple, moyennant l’engagement de celui-ci à vivre les paroles données. Alliance conclue, mais alliance toujours brisée et trahie du côté du peuple, toujours offerte du côté du dieu. Le drame de l’histoire, c’est qu’elle est histoire de l’inaccomplissement factuel, historique, de cette alliance conclue mais rompue et trahie.

     Ici, Jésus met son propre sang, sa propre vie, comme vie dans laquelle être en communion : la communion dans laquelle il est, lui, avec le dieu, communion qui va se sceller par sa fidélité jusqu’à la mort, est communion offerte pour un peuple. C’est redire autrement, mais avec une ampleur immense, qui ré-assume toute l’histoire d’Israël, ce qu’il a déjà dit. Mais cette fois, la dimension dramatique est plus marquée, avec les deux « sauf que« . La communion de vie, le partage de valeur, que marque normalement le fait de manger ensemble, est déjà trahi par une main qui partage ce repas. Il faut prendre la mesure de cette affirmation très claire ici : Jésus n’ouvre pas la « chasse aux sorcière », comme vont immédiatement le comprendre les Douze (« c’est qui, le traître ? »). Il affirme que l’offrande qu’il fait librement de lui-même est faite dans le contexte d’une trahison, et qu’elle le sera toujours. La trahison est historique, elle est même native. Nul n’est « digne » de ce don (et partant, le refuser à certains au titre qu’ils en seraient « indignes » n’est pas possible !), car la trahison est possible et même effective de la part de tous. Dans un instant, à celui qui va protester de son indéfectible fidélité, Jésus va annoncer son reniement. Son triple reniement. Et nous le voyons encore aujourd’hui, avec une ampleur qui fait mal. Mais nous sommes tous « indignes » de ce don, qui pourtant nous est fait. L’abandon par Jésus de sa propre vie va jusqu’à la confier à des traîtres : qui dira la gratuité d’un tel amour ? Je m’arrête là, je ne vais même pas au bout du passage dans le même lieu, c’est déjà bien long. La suite une autre année, si dieu nous prête vie !

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