Le regard et l’action : dimanche 22 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Pour situer le texte :

     Voici notre deuxième météorite johannique. Après sa rencontre avec la Samaritaine, Jésus est reparti au bout de deux jours pour la Galilée. Puis un saut : Jésus monte à Jérusalem « pour une fête », sans qu’on sache laquelle ni combien de temps après (Jean ne cherche pas vraiment une continuité chronologique, il « pique » certains faits et les place dans un cadre général), là il guérit un paralysé à la piscine de Béthesda : polémique, c’était un sabbat. Plus tard, départ pour « l’autre côté de la mer de Galilée« , multiplication des pains, et grand discours sur le pain de vie le lendemain, discours qui s’achève aussi en polémique. Circulation en Galilée par crainte d’aller en Judée, mais finalement, montée en Judée, en cachette, pour la Fête des Tentes : au milieu de la fête, discours au Temple, et à la fin de la fête, grand appel de Jésus en public. Jésus se retire au mont de Oliviers, puis revient au Temple : épisode de la femme adultère.

     C’est à la suite de cet épisode que la polémique avec les Pharisiens connaît un nouveau développement (en fait, la polémique grandit tout au long de l’évangile de Jean). Parce que Jésus dit « C’est moi la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » (Jn.8,12). C’est à la suite de cette polémique que ses adversaires « ramassent des pierres pour les jeter sur lui. Jésus se cache et sort du Temple. » (Jn.8,59) Des pierres, parce qu’on l’accuse de blasphème. Notre épisode d’aujourd’hui commence immédiatement après celui-ci.

Mon modeste commentaire :

       Ce texte est très long. J’en ai déjà fait un commentaire assez général, quoique sous un angle restreint, il y a trois ans (déjà !) (Dimanche 26 mars : « Maintenant vous dîtes que nous voyons, votre péché demeure ».). C’est un texte qui s’articule en plusieurs parties : d’abord un aveuglé-né est guéri (vv.1-7), s’ensuit le trouble de ses amis et connaissances (vv.8-12). Ce trouble les conduit à emmener l’ex-aveugle aux pharisiens, qui l’interrogent (vv.13-17). Devant l’extraordinaire de la situation, ils interrogent aussi ses parents (vv.18-23), puis à nouveau l’intéressé, mais la discussion s’envenime  et ils le jettent dehors (vv.24-34). C’est alors, épilogue, que l’ex-aveugle rencontre à nouveau Jésus et le voit pour la première fois (vv.35.41). Je voudrais cette année me contenter de commenter la première section, la guérison.

     « Et en passant à proximité, il voit un humain aveugle de naissance. » Le « et » suggère clairement l’enchaînement avec ce qui précède, c’est-à-dire qu’il a échappé de peu à la lapidation. Il s’est déclaré « lumière du monde« , c’est-à-dire apte à éclairer le monde tout entier, ce qui a fait réagir les pharisiens, qui tiennent être dépositaires de l’Ecriture, apte à éclairer le monde. La polémique enfle à propos d’autorité interprétative : selon les pharisiens, Jésus ne tire que de lui-même son autorité pour interpréter l’Ecriture ; selon Jésus, son autorité est reçue de son Père. Voilà qui incline la polémique sur la question des origines (un point qui va se révéler capital). Les pharisiens revendiquent d’être fils d’Abraham, et à travers lui de Dieu : autrement dit, ils disent qu’ils sont choisis par Dieu en Abraham (puisque Dieu a béni Abraham et sa descendance tout entière), qu’ils sont adoptés par lui.  L’authenticité et la légitimité sont donc de leur côté. Mais Jésus revendique d’être fils de Dieu d’une autre manière, unique, si bien qu’il est LE fils, en un sens exclusif. Et il contre-attaque même avec violence en accusant les pharisiens d’être fils du diable !

     C’est donc dans un mouvement d’évitement qu’il passe à proximité d’une détresse, d’une personne en détresse. C’est magnifique : alors même qu’il protège sa vie, il voit un malheureux et c’est cela qui l’arrête. Voilà qui offre un magnifique exemple, alors même que nous sommes si nombreux à être invités à protéger nos vies et celles des autres. Cela pourrait conduire au repli sur soi, à la méfiance, à l’enfermement : mais non, l’autre demeure la priorité, quel que soit le coût d’une telle priorité. Il voit, il regarde, il observe, il se représente –toutes traductions possibles– cet être humain (c’est le mot général [anthroopos] qui est employé ici) : par les yeux, cet être vient à l’habiter tout entier. Et c’et peut-être tout être humain, et c’est peut-être le genre humain, qui est suggéré ici, tant est étonnant l’usage de ce mot général pour un individu particulier et même isolé.

     Et le contraste est posé en peu de mots : cette personne, il la voit. Mais l’inverse n’est pas vrai. Et l’inverse est même impossible. Il est en détresse, et il voit un autre que lui. Cet autre est en détresse aussi, et cette détresse est justement de ne rien voir : ni lui-même, ni nul autre. La réciprocité est impossible. Et cette situation est [ék guénétèès], elle d’origine, dès le départ, elle est telle « dès la naissance« . Voilà la question de l’origine qui ressurgit, alors même qu’elle est au cœur de la polémique qui vient de conduire à la mise en danger de mort de Jésus. On voit que Jean n’a pas construit son récit par hasard : celui qui vient de revendiquer d’être la « lumière du monde » de par son origine jette un regard de compassion sur ceux qu’il vient éclairer : dès l’origine, ils n’ont pas accès à cette lumière. Est-ce une dramatisation exagérée ? Il me semble que, si nous avons bien une lumière, celle de notre intelligence, –lumière dont trop souvent nous négligeons de nous servir vraiment–, celle-ci est bien souvent défaillante tout de même : on « ne voit pas » ce qui est sous notre nez, on « ne voit pas » l’autre qui est en détresse, on « ne voit pas » le point de vue de l’autre, on « ne voit pas » ce qu’il faut faire pour sortir de telle situation, on « ne voit pas » en quoi telle chose nous concerne…

     « Et l’interrogent ses disciples en disant : rabbi, qui a péché, celui-ci ou ses parents, en sorte qu’aveugle il ait été engendré ? » Les disciples non plus « ne voient pas ». Ils interrogent, pour savoir, justement. Mais ils ne voient pas qu’ils ne voient pas, leur question est un reflet de l’aveuglement général : elle les révèle bien plus eux-mêmes qu’elle ne révèle leur envie de comprendre. Tout de suite, ils parlent de péché. Et ils cherchent le coupable. Une chose ne va pas : « c’est la faute à qui ? ». Quel réflexe aveugle ! Car est-ce bien la question ? A supposer qu’on sache la cause, cela changerait-il la conséquence ? La détresse de cet homme serait-elle moindre ? C’est le réflexe du jugement, de la condamnation. On cherche un coupable. Forcément, on va en trouver un : puisqu’il en faut un. Mais c’est une logique de mort. Et elle est si fréquente dans nos réflexes ! Si facilement, nous cherchons un coupable ! Autre décalage : l’aveuglement est une conséquence génétique, comme un mécanisme connu. La différence est ténue mais elle est significative, elle tient en grec à une seule lettre. [guénésis] c’est la question de l’origine, de la création, de l’acte de devenir. [guénnaoo], avec deux « n », c’est l’acte d’enfanter, la génération. Dans la phrase précédente, quand Jésus le voit, l’homme est aveugle « dès le principe », un peu comme ces animaux qui naissent aveugles et dont les yeux s’ouvrent progressivement. Pour les disciples, il est aveugle par transmission, l’aveuglement est son patrimoine génétique, c’est dans son ADN. Ce n’est pas le même regard porté sur l’homme. La logique de « qui la faute ? » aveugle totalement, et empêche la compassion qui guérit.

     « Jésus répond : «ni lui n’a péché ni ses parents, mais au contraire [c’est] en sorte que soient manifestées les œuvres du dieu en lui. Le démenti est catégorique : il n’est pas question de mêler du péché à cette histoire : ni pour l’intéressé, ni pour ses parents. Ce n’est ni « la faute » de l’individu, ni « la faute » de la société : là n’est tout simplement pas la question. Sans doute y a-t-il dans notre manière de réfléchir une confusion, quand nous parlons de « la question du mal », et cherchons des rapports entre des maux qui sont cosmiques et un mal qui est moral. Bien sûr, dès que l’homme est touché, nous faisons le rapprochement, parce que nous ne pouvons plus rester indifférents. Qu’une immense vague de vingt mètres de haut vienne, à la suite d’un séisme sous-marin, balayer une côte, nous ne nommons pas cela un mal, mais un phénomène naturel. Mais si cette vague fait en serait-ce qu’une seule victime humaine, si sur cette côte il y avait une femme qui passait et qui a été emportée, alors cela devient un mal –et à raison. Qu’une petite cellule au grand pouvoir d’adaptation passe d’un organisme à l’autre, cela n’est rien d’autre qu’un phénomène naturel : mais que cette cellule provoque de la fièvre et même la mort chez ne serait-ce qu’un seul être humain, et cela devient un mal –et à raison. Et dans les deux cas, nous sommes portés à « moraliser », à chercher des responsabilités, à chercher qui accuser… Il est vrai que, face à des calamités, notre responsabilité humaine s’engage, et là il y a à réfléchir à nos actes, à les adapter, à les mesurer. Sans doute aussi sommes tous toujours déroutés par le caractère aveugle des calamités, par leur manière de frapper l’humanité : nous avons tellement besoin d’être choisis, d’être aimés !…

     La manière dont finit la phrase est à remarquer, « …mais au contraire [c’est] en sorte que soient manifestées les œuvres du dieu en lui. » C’est comme si une autre raison (c’est la même conjonction [ina], afin que, de sorte que) était donnée, une raison contraire ([alla] est un mais au contraire, un « mais » d’opposition). Ainsi, au « de sorte qu’aveugle il ait été engendré« , s’oppose un « de sorte que soient manifestées les œuvres du dieu en lui. » Là où les disciples « voyaient » une conséquence accomplie, close, achevée, il faut voir au contraire une ouverture, une potentialité, un inachèvement. C’est une révolution complète dans la manière d’envisager les maux qui nous frappent : ils sont là pour révéler des choses, ils s’offrent comme une opportunité redoutable mais réelle, comme un appel. Ainsi les envisagent les personnes qui s’engagent de toutes leurs forces pour combattre, pour sauver les autres, pour soigner, pour porter secours, que sais-je encore. Il ne s’agit pas de re-qualifier les calamités, mais d’oser les prendre à bras le corps et d’y faire malgré tout grandir notre humanité. La question n’est pas de considérer les choses de loin pour porter sur elles un jugement, qu’il soit moral ou philosophique, mais plutôt de vivre les choses, d’y révéler ce que nous sommes. Et toujours, toujours, de changer notre regard sur ceux qui sont frappés : là est décidément la fin de l’aveuglement.

     Il faut que je vous fasse les œuvres de qui m’a envoyé comme il fait jour : vient la nuit lorsque nul ne peut agir. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.» Une réflexion de Jésus sur sa propre mission, mais aussi une insistance sur l’appel à l’action. le mot [ergon], œuvre, action, apparaît avec insistance, on pourrait traduire « Il faut que j’agisse les actions de qui m’a envoyé comme il fait jour : vient la nuit lorsque nul ne peut agir. » Les principes qu’il énonce, il se les applique avant tout à lui-même. Et ce sont des principes impérieux, il faut ! Devant la misère, devant le mal qui frappe, il faut agir. Et cette urgence vient de la misère elle-même, à n’en pas douter, mais aussi d’une condition de temps : on peut agir « de jour », on ne peut pas « de nuit ». Je trouve cela plutôt énigmatique : il y a des choses qui se font tout de même la nuit. Est-ce une allusion à la situation de cet aveugle, pour qui c’est toujours la nuit ? Une manière alors de dire que l’injonction d’agir est d’autant plus forte à ceux qui ne sont pas frappés, parce que ce qui le sont sont souvent réduits à l’impuissance, à l’inaction ? Possible, j’avoue que je ne sais pas… La dernière phrase laisse néanmoins penser que pour Jean (qui écrit), tant qu’on est avec Jésus (ou tant qu’il est avec nous, ce qui revient un peu au même), on peut agir, il fait jour. Peut-être une manière de dire que, même réduit à l’inaction par l’obscurité et l’aveuglement, il y a une lumière qui nous éclaire sur ce que nous pouvons malgré tout faire, apporter. Car on constate, souvent avec émerveillement, quand on essaye d’apporter quelque chose à ceux qui sont frappés par un mal, qu’ils peuvent eux aussi apporter beaucoup et parfois plus…

     Ces choses dites, il crache sur le sol et fait de la boue avec le crachat et lui étale la boue sur les yeux… L’action en question est étonnante et inattendue. De la salive, de l’humidité qui sort de la bouche. Un symbole de mépris, aussi, souvent. Ce qui, chez l’homme, sert à entamer le processus de digestion. Recette magique ? Je ne crois pas. Mais de la salive, nous en avons tous. Mais il ne l’use pas à faire des discours, à dire des choses à l’aveugle. Rien pour lui « expliquer » comment il faudrait qu’il prenne sa situation, rien pour lui dire « ça ira bien, tu verras, tu vas t’en sortir ». Non, la salive ne lui sert pas à faire des mots à peu de frais. Elle lui sert à faire de la boue avec le sol. Le mot que je traduis par « boue« , en grec [pèèlos], signifie aussi bien  toute matière liquide épaisse : la boue, la fange, la lie de vin. C’est aussi l’argile, la glaise, et chez beaucoup d’auteurs la matière dont l’homme est formé ! Car ce n’est pas que dans le deuxième récit de la Genèse que l’homme est fait avec de la terre humide, c’est un lieu commun dans l’antiquité. Et ensuite, cette matière fangeuse, cette argile, il l’étale, il l’applique sur les yeux : le verbe évoque ce que l’on fait avec un onguent, une crème, une pommade. C’est bien un geste de guérison, fait avec les moyens du bord, et néanmoins avec une portée symbolique très forte : comme si le modelage initial n’avait pas été fini, comme si la main mythique de celui qui a fait l’homme n’avait pas tout-à-fait achevé son œuvre, son action, justement. L’action de l’homme sur l’homme, à la portée de tous, est une action qui achève de faire de nous des humains. Ouvrir les yeux, rendre la vue, enseigner à voir (car cet homme n’a encore jamais vu), c’est construire l’homme, continue de le créer.

     et lui dit : «debout, va [te] laver dans la piscine de Siloé (qui veut dire envoyé)». L’usage de la salive pour parler n’intervient qu’après, et pour inviter à l’action aussi ! Il y a dans ce passage une vigueur, une force, une jeunesse assez extraordinaires. Je ne peux m’empêcher de penser encore une fois au personnage d’Angelo, dans Le hussard sur le toit, qui ne cesse d’agir tout au long de l’épidémie de choléra, et qui fait contraste par sa liberté, sa compassion et sa force avec tous ceux qui se laissent écraser par la calamité et les ordres. J’ai traduit l’ordre [hupagé] par deux mots, « debout, va !« , mot à mot c’est « porte-toi« , « transporte-toi« . Il ne s’agit jamais de « tout faire » pour quelqu’un qui ne pourrait « rien faire » : mais ce que l’homme frappé peut faire, il faut qu’il le fasse. Il faut qu’il se mette lui-même en action, autant qu’il peut. L’action est communicative : celui qui secourt en a l’initiative, mais pas l’exclusive. Remettre l’homme debout, c’est justement l’inviter à l’action en sa propre faveur, et bientôt en faveur des autres, car on a toujours quelque chose à apporter. L’invitation est à l’action de laver. C’est étonnant : il étale une boue de fortune sur les yeux, là où est le mal, d’un homme, et invite celui-ci à se débarrasser au plus vite de ce qu’il vient de faire. Comme si l’action de l’un devait remplacer l’action de l’autre. J’ai fait quelque chose pour toi, fais toi aussi pour toi-même, et même le contraire ! La « piscine« , c’est le « bain« . On comprend aisément que les lecteurs y aient vu une allusion au baptême, qui signifie plonger.

Sant'Angelo in Formis, Cieco nato, 1070
Guérison de l’Aveuglé-né, fresque (1070), basilique de Sant-Angelo in Formis.                              C’est le même homme, avec la même posture, qui est tantôt se laissant faire, tantôt faisant lui-même. Et cette symétrie suggère que le Christ est lui aussi le même, sous la forme de la fontaine et de la vasque. Les disciples, au regard défiant, de l’autre côté ont tout simplement disparus : voyant, l’homme en est délivré.

     Il s’en va donc et se lave et il va voyant. » L’homme joue le jeu. On se rend compte à ce point du récit qu’il a parfaitement accepté tout ce qui lui arrive, tout ce qu’on lui fait. Il n’a rien demandé, il n’a pas dit un mot jusqu’à présent, il a accepté qu’on parle de lui devant lui, sans protester quand il s’agissait de le soupçonner, sans se réjouir quand les soupçons étaient écartés. Il est resté entièrement passif. Passif, d’ailleurs, au point que j’abuse un peu en disant qu’il a accepté, car accepter c’est tout de même agir. Mais à ce point, quand il s’en va et se lave, on peut légitimement dire qu’il accepte et qu’il agit. Remarquons que c’est une injonction d’éloignement qui lui est faite : s’en aller. Jésus ne dit que très rarement « viens« , il ne dit jamais « arrive« , il dit très souvent « va« . L’homme donc s’écarte de qui lui a fait quelque chose. C’est comme pour une naissance, il faut qu’il y ait séparation. Comment va-t-il à la fameuse « piscine » ? Comme un aveugle sans doute, avec ses propres modes de circulation, à son rythme, peut-être en étant parfois aidé, mais avant tout comme quelqu’un qui est responsable de lui-même. Ce qui compte, c’est d’aller : il fait usage de la liberté qu’il a, avec les modalités de celle-ci dues à sa condition. Arrivé, il « se lave« , la voix moyenne du verbe, en grec, indique l’implication de l’agent dans l’action. En français, cela fait souvent passer le verbe d’une forme simple à une forme pronominale : il s’agit surtout de souligner que l’homme prend vraiment en charge l’action qui lui est indiquée, c’est lui qui fait désormais, et il se débarrasse de cette boue qu’il a sur le visage, et du crachat qu’elle contient. Et  quand il s’est impliqué dans l’action, il va toujours, mais cette fois-ci « en voyant« . Tout à la fois, l’homme a été guéri de son aveuglement et s’est guéri de son aveuglement. Les deux à la fois. Passer à l’action change tout.

Êtres de désir : dimanche 15 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Il se passe maintenant quelque chose de massif : nous étions en compagnie de Matthieu et de son témoignage, malmené certes mais tout de même nous étions avec lui. Voilà que pour trois semaines nous changeons de planète, ou plutôt voilà que trois grosses météorites, fragments de la même planète, nous tombent dessus ! Trois passages de l’évangile de saint Jean. L’explication n’est pas dans les textes eux-mêmes, ni même dans l’histoire ou le mystère de Jésus : il s’agit d’une trace médiévale de la préparation au baptême des adultes. Les médiévaux, dans la construction de la liturgie, ont déployé la célébration du baptême sur l’ensemble du temps du carême, donc de la préparation à Pâques (où ont lieu les baptêmes, traditionnellement). Plusieurs dimanches qui précèdent se sont vus érigés en célébration de « scrutins » (l’idée est celle de l’élection, du choix) déployant chacun un aspect de ce que la théologie médiévale du baptême mettait en avant. Et un texte d’évangile a été à chaque fois placé comme illustration de cet aspect du baptême. Ce sont ces trois évangiles, tous pris chez Jean, que nous allons trouver aujourd’hui et les deux semaines prochaines.

     Le texte d’aujourd’hui se situe, dans l’évangile de Jean, lors de l’un des nombreux aller-retours de Jésus entre la Judée et la Galilée (les trois autres témoignages sont plutôt construits autour de l’idée d’une grande montée à Jérusalem qui se finit par la passion, la mort et la résurrection). Il s’agit néanmoins, chez Jean, plus d’un rythme que d’un vrai récit : ici, précédemment, Jésus a eu tout un entretien de nuit avec Nicodème, mais où la chose se passe, difficile de le savoir. On imagine que c’était en Judée, peut-être même à Jérusalem qui sait ? On le déduit du fait qu’il nous est dit maintenant que Jésus préfère quitter la Judée parce que le bruit court qu’il fait plus de disciples que Jean-Baptiste, et que ce bruit est parvenu aux oreilles des Pharisiens. Sans doute se sent-il menacé par eux de ce fait, et préfère-t-il s’éloigner dans la « zone grise » de la Galilée, plus éloignée des centres du pouvoir. Or pour s’y rendre, il doit traverser la Samarie, et le texte qui nous est donné se situe à ce moment, dans la traversé de la Samarie.

Mon modeste commentaire :

     « Il arrive donc dans une ville de Samarie appelée Sychar proche du domaine qu’avait donné Jacob à son fils de Joseph. Là était en effet la source de Jacob. » Sychar est, selon toute vraisemblance, la Sichem de la Bible, une ville assez proche de la Naplouse d’aujourd’hui, en plein territoire palestinien. Cela fait un contact entre la situation d’alors et celle d’aujourd’hui : autant les Samaritains étaient rejetés par les Juifs d’alors, autant les Palestiniens par nombre d’Israéliens d’aujourd’hui (les raisons sont toutefois bien différentes, et l’histoire aussi). Mais le Juif Jésus est bien là, dans cette ville.

     Jean rappelle que nous sommes à proximité d’un domaine donné par le patriarche Jacob à son fils Joseph : la Genèse rapporte bien que Jacob a acheté un champ à Sichem pour cent pièces d’argent (Gn.33,19) et qu’il y a élevé un autel au dieu El, elle rapporte aussi que Sichem est pillée par deux des fils de Jacob pour une sombre histoire matrimoniale, et aussi que c’est là que toute la tribu Jacob enfouit ses « dieux étrangers » avant de monter à Béthel sacrifier à El. Sichem est encore le lieu où Joseph vient chercher ses frères, « où sont mes frères ? » : mais il les trouve plus loin, et c’est plus loin, à Dotane, qu’ils le jettent dans une citerne avant de le vendre à des caravaniers. Enfin, Sichem est donnée par Jacob à Joseph avant de mourir (Gn.48,22), et est d’ailleurs présentée comme une colline. Mais il n’est pas question de source : sans doute s’agit-il d’une tradition juive ? En tous cas, nous ne voyons pas bien la portée que peut avoir cette précision, faute de … sources !

     L’image de la source est néanmoins une image très forte. Dans la Genèse, c’est plutôt Isaac qui est le spécialiste du forage des puits. Origène, un grand auteur du III° siècle, commente ainsi la chose : « Quiconque d’entre nous administre la parole de dieu creuse un puits et cherche de l’eau vive dont il puisse réconforter ses auditeurs. Si donc je me mets moi aussi à expliquer les paroles des anciens, si j’y cherche un sens spirituel, si j’essaye d’enlever le voile de la loi et de montrer que ce qui est écrit a un sens allégorique, pour ma part je creuse des puits […] Ne cessons jamais de creuser des puits d’eau vive. Et en expliquant tantôt de l’ancien, tantôt du nouveau, rendons-nous semblables à ce scribe de l’Evangile dont le Seigneur a dit qu’il tire de ses trésors des choses nouvelles et des choses anciennes. » Mais en fait, Origène voit surtout dans Isaac une figure de Jésus, celui qui fait vraiment accéder aux secrets du dieu, et surtout celui qui nous apprend à creuser, à chercher : « Il a donc ouvert les puits et nous a appris à ne pas chercher Dieu dans un lieu déterminé, mais à reconnaître que « sur toute la terre un sacrifice est offert à son nom ». C’est maintenant en effet « le temps où les vrais adorateurs adorent le Père », non plus à Jérusalem ni sur le mont Garizim, « mais en esprit et en vérité ». Dieu n’habite donc pas dans un lieu ni sur la terre, il habite dans le cœur. Tu cherches la demeure de Dieu ? Un cœur pur, voilà sa demeure. » Et de ce fait, c’est en chaque être humain qu’un puits peut être creusé pour accéder à la source : « Remarque qu’il se trouve aussi que chacune de nos âmes contient un puits d’eau vive, il y a enfouis en elle un certain sens céleste et l’image de Dieu. […] Maintenant qu’est venu notre Isaac, accueillons sa venue et creusons nos puits ; rejetons-en la terre, purifions-les de toute ordure, de toute pensée fangeuse et terrestre : nous trouverons en eux l’eau vive, cette eau dont le Seigneur dit « Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive couleront de son sein. » […] Car il est là, le Verbe de Dieu, et son opération actuelle est d’écarter la terre de chacune de vos âmes et d’ouvrir ta souche. Il est en toi, en effet, et ne vient pas du dehors, comme aussi « le royaume de Dieu est en toi. » (ORIGENE, Homélies sur la Genèse, XIII, Sources Chrétiennes 7bis, © Cerf, 1985)

     « Jésus donc, fatigué par le voyage, était assis tel que, à la source ; c’était environ la sixième heure. » Jésus est fatigué, ou lassé, ou encore dégoûté (le mot a les trois significations), par le voyage. Se rendre ainsi en peu de temps de Judée en Galilée ne se fait pas sans effort; et Jésus ne manque pas d’éprouver ce que tout un chacun éprouverait en pareille situation, la situation somme toute d’un réfugié, contraint à fuir un pouvoir qui le menace. La fatigue ou autre est même grande : l’adjectif est en fait une forme verbale du parfait, elle indique une mesure comble, accomplie. Bref : ras-le-bol, au sens fort. Il s’est assis à la source : le mot indique bien un jaillissement d’eau vive, même si elle est profonde, car la suite va nous apprendre qu’il faut aller la puiser au fond d’un puits. Nous connaissons plus les puits qui font accéder à une nappe phréatique, d’eau stagnante donc. Mais là, il s’agit bien d’une source, mais cachée dans la profondeur de la terre. Il ne s’est pas changé, il ne s’est pas apprêté, il s’est juste posé là comme il était. En plus, nous sommes au milieu de la journée : on peut imaginer la soif qui l’étreint et de par la chaleur, et de par la fatigue. Et on peut imaginer encore plus alors la frustration d’être à la source mais de ne pas pouvoir boire, n’étant pas équipé ! Avoir soif, avoir très soif, à côté d’une source… C’est presque le supplice de Tantale.

     « Vient une femme de la Samarie pour puiser de l’eau. » Voilà la situation tout-à-fait établie. Lui est seul, fatigué, assoiffé et sans moyen. Vient une femme –qui, dans l’esprit du temps, ne devrait pas, seule, s’approcher d’un homme seul–, issue de la Samarie –qu’un Juif ne devrait pas fréquenter ; encore moins un maître d’enseignement : mais cela s’étend aussi au fait qu’elle soit une femme–, mais qui est équipée de ce qu’il faut pour puiser. En pareille situation, quoiqu’avec moins de raisons les séparant, s’était déjà trouvé Eliézer, le serviteur d’Abraham, envoyé par celui-ci pour trouver une épouse à Isaac son fils. Eliézer s’était posté près du puits et avait résolu que la femme qu’il solliciterait pour lui donner à boire et qui accepterait, non seulement pour lui-même mais aussi pour ses chameaux, serait celle à laquelle il s’intéresserait. C’est que ce moyen créait d’emblée une rare sélection : a priori, elles n’écouteraient ni un homme ni un étranger. Et quand il demande à boire à Rebecca, « Elle répondit : « Bois, mon seigneur. » Et, de la main, elle s’empressa d’abaisser la cruche pour lui donner à boire. Quand elle eut fini de lui donner à boire, elle dit : « Pour tes chameaux aussi, j’irai puiser jusqu’à ce qu’ils aient bu à satiété. » Elle s’empressa de vider la cruche dans l’abreuvoir et courut de nouveau chercher de l’eau au puits. Elle puisa ainsi pour tous les chameaux. » (Gn.24,18-20).

Drouet - Christ et Samaritaine
Gervais DROUET, Le Christ et la Samaritaine, 1655, 98 cm, pierre, taille directe. Toulouse, Musée des Augustins. Il se fait moindre en exprimant son désir, mais déjà tout entier il est source et son vêtement semble déjà ruisseler. Elle a déjà le regard qui se perd, à la recherche de son désir qui n’est qu’à la mesure de celui qui l’a faite.

     « Jésus lui dit : «donne-moi à boire.» Ses disciples en effet l’avaient laissé pour la ville afin d’acheter de la nourriture. » C’est lui qui prend l’initiative. Et il le fait par une demande, il ose dire ce qui lui manque, avouer sa soif. Il exprime son désir. Et il le fait non d’une manière très générale, à la cantonade,  mais bien en s’adressant à cette femme en particulier. Au-delà de toutes les préventions et de toutes les barrières. C’est magnifique ! Oser adresser à un(e) autre son désir profond, vital. En général, plus c’est profond, moins on ose le dire, même se le dire à soi-même : il y a quelque chose de brutal à formuler ce genre de choses, quelque chose d’inconvenant. Peut-être aussi qu’on sent l’aspect capital de telles demandes, être repoussé c’est mourir, en quelque mesure. Il y a ainsi des désirs qui sont si essentiels qu’on préfère les taire plutôt que se voir mal accueillis. Cette soif est mise en contraste avec la phase qui suit : les disciples sont partis acheter de la nourriture. D’une part, ils « l’avaient laissé« , ils ont préféré la quête de nourriture à sa compagnie (ils auraient pu se répartir…). D’autre part, ce qu’ils vont chercher ne pourrait répondre au désir de Jésus : c’est de la nourriture, non à boire, qu’ils vont chercher. Et puis ils vont acheter, faire le marché. Jésus demande un don, c’est aussi d’une gratuité qu’il a soif. Les trois petits mots (donne, à-moi, boire : littéralement) disent autant le désir de gratuité que la nature personnelle de la demande ainsi que la soif.

     « Lui dit donc la femme, la Samaritaine : «Comment toi, qui es Juif, peux-tu demander à boire à moi, qui suis une femme samaritaine ?!» Les Juifs en effet n’ont pas de relation avec les Samaritains. » Jésus est fraîchement reçu. Il se dévoilait, il prenait un risque : mal lui en a pris. Il y a de l’étonnement chez cette femme, sans doute aussi de la prévention : l’absence de relation est à double sens, on ne franchit jamais simplement les barrières sociales. Reste que Jésus reste avec sa soif ardente, reste aussi qu’il s’est exposé et se voit pour le moment opposer un refus. « Jésus répond et lui dit : «Si tu te représentais le présent du dieu et qui est celui qui te dit : ‹donne-moi à boire›, toi tu lui demanderais et à toi il donnerait de l’eau vive». » La fin de la phrase est assez claire : si la situation était inverse, je n’aurais pas hésité un seul instant : à ta demande, je te donnerais à boire, sans hésiter, sans tergiverser. Mais comment la situation serait-elle inversée ? N’est-ce pas une hypothèse irréelle, impossible, une pure supposition ? Eh bien non : c’est juste l’effet d’une ignorance : « si tu te représentais… » Le verbe [éïdoo], c’est d’abord voir de ses yeux, examiner. C’est quand ce verbe est au parfait (ce qui est le cas ici) qu’il prend aussi le sens de savoir, être instruit de, mais aussi sentir. Cette femme de Samarie ne voit pas, elle ne sent pas les choses, elle ignore ce qui est devant elle.

     Et qu’est-ce qui est devant elle ? La façon dont Jésus formule les choses laisse entendre comment lui-même les comprend. Lui, en présence d’une autre personne, la voit comme un cadeau, un présent, un don du dieu. Et c’est cela qui ouvre, et c’est cela qui fait oser la confiance, et c’est cela qui fait se livrer. Car si nous devions prendre l’initiative, si nous devions toujours faire l’effort de nous ouvrir, de nous découvrir, de nous livrer, sans doute n’y arriverions-nous jamais, ou si rarement. Mais si tu vois l’autre comme un don, comme un cadeau du ciel alors non seulement tu oses à cause de celui qui te fait cadeau, mais même ta situation n’est plus la même, ce n’est plus toi qui as l’initiative. Tu ne fais plus que répondre à un autre qui, lui, a osé. Jésus livre ici un secret précieux : comment lui-même a osé s’ouvrir à l’inconnu (en général), et à l’inconnue (en particulier). Et si, évidemment, son interlocutrice était dans la même disposition d’esprit, sans doute aurait-elle été la première à demander, à s’ouvrir.

     Un seul hic : comment aurait-il pu, sans outillage adéquat, lui donner … de l’eau vive ! La femme remarque immédiatement cela, et on la devine avec l’air un peu amusé, peut-être même le sourire un peu narquois. Mine de rien, il est toujours flatteur de s’entendre dire qu’on a besoin de vous, et du coup tentant de faire sentir que c’est bien le cas, d’insister sur sa propre supériorité : « seigneur, tu n’as même pas de seau et le puits est profond : d’où as-tu donc l’eau, la vive ? Tu serais donc plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné le puits, et qui en a bu, ainsi que ses fils et ses bêtes ?« . Le « seigneur« , c’est un « monsieur« , tout simplement. Mais on voit bien le ton qui tourne à l’ironie? Allons donc, mon bon monsieur, ne joue pas à ça avec moi ! Comment irais-tu la prendre, ton eau ? Tu n’as rien, pas de seau, pas d’écope, rien. Et tu ne vas pas descendre dans le puits ! Jacob, le patriarche lui-même, avait des moyens et il a dû faire creuser pour en arriver à l’eau, à la source enfouie. Et toi, tu y arriverais sans moyen ? Allons !… Voilà un dialogue fort mal engagé. Quand vient le ton de l’ironie, vient une distance qui n’est pas près de se réduire.

     Mais en effet, elle a bien visé, et c’est ce que Jésus relève. Elle a repéré qu’il n’était peut-être pas question que de cette eau-ci. Il poursuit : « Quiconque boit de cette eau-ci aura soif de nouveau ; celui en revanche qui boit l’eau que moi je lui donnerai, n’aura plus soif dans l’éternité, au contraire : l’eau que je lui donnerai adviendra en lui source d’eau s’élançant en vie éternelle. » Cette fois-ci, il est bien clair qu’il y a deux eaux différentes, celle-ci, qui est au fond du puits, et celle-là, une autre, dont l’appellation est à l’évidence métaphorique. La grande différence est d’abord par l’expérience qu’on en fait : l’une, celle des profondeurs de la terre, n’étanche pas définitivement la soif, il faut en reprendre, y retourner. Autrement dit, la soif reste toujours la plus forte, c’est toujours elle qui revient. Le désir n’est pas rassasié par ce qui vient des profondeurs de la terre, il se révèle indéfini. Notre soif est symbole de notre désir profond que rien ne vient combler.

     En revanche, il y a une autre eau, que lui promet, et qui a un pouvoir étonnant : elle est plus grande que le désir et l’absorbe tout entier. Voilà une mise au point étonnante et très originale. Le bouddhisme a bien une doctrine du désir : c’est que, constatant que rien ne le comble, il est source de souffrance. Et le mieux est de le faire taire, de ne plus l’éprouver, de ne plus rien désirer. L’évangile de Jean dit tout autre chose : le désir, c’est l’homme. Nous sommes chacun un être de désir, le nier c’est nous nier nous-mêmes. Mais reconnaître nos désirs, mettre des mots sur eux, vivre avec eux même insatisfait, c’est se révéler à nous-mêmes, comme dire nos désirs c’est se révéler aux autres. Surtout, surtout, ne pas les nier : rester des assoiffés, garder la bouche ouverte, attendre ce qui étanchera vraiment notre soif, le désirer de tout notre être. Le désir fera grandir l’être, et plus grand il sera, de plus il sera comblé et rassasié. Nous somme comme de grandes outres de cuir, le désir tire sur la peau et agrandit l’outre, mais une eau existe qui la remplira. Quelle promesse !

     J’ai traduit très « solennellement » [aïoone] par « éternité » : en réalité, le mot, s’il prend ce sens parfois en philosophie, désigne avant tout la durée de la vie, que ce soit une durée individuelle (alors on dirait : « toute une vie« ) ou collective (alors on dirait : « une ère, un siècle, un âge« ). Ainsi, ce n’est pas « plus tard » que l’on aura plus soif (on comprend parfois, fort mal soit dit ne passant, l’éternité) : c’est dès maintenant, c’est aujourd’hui mais à jamais. Comment cela ? Parce que le désir devient lui-même source de vie. Ça, c’est une révolution, ou une révélation. Oser vivre ses désirs, ne pas les taire, ne pas non plus les tromper en croyant les combler à peu de frais (car on peut boire à bien des sources : mais l’effet est toujours le même, toujours soif), c’est en vivre, et ce pour toute une vie. Si tu oses être un être de désir, ton désir devient ta propre nourriture, ce qui te fait vivre, et non seulement toi mais ceux qui sont autour de toi. Parce qu’alors tu vis dans une direction, tu t’élances, tu bondis : c’est le sens du verbe [allomaï], souvent traduit jaillir, mais qui veut dire clairement sauter, bondir, s’élancer. Le désir profond qui est en nous est l’élan de toute une vie. Et non seulement un élan individuel, mais un élan pour tous, une force d’entraînement à nulle autre pareille. Lecteur, quel est ton désir ? Fais-en ton élan, dégage-toi des rassasiements faciles et trompeurs, cherche-le, nomme-le, ose en vivre. De quoi as-tu soif ? C’est là qu’est ta vie.

     🙂 Si c’est de la fin du texte, je m’en occuperai une autre année, promis ! 🙂

Des représentations à la réalité : dimanche 8 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Maintenant, un prodigieux bond en avant, puisque nous voilà emportés au beau milieu de l’évangile de Matthieu ! Une étape décisive a été franchie avec la décapitation de Jean Baptiste. Jésus a tenté de se retirer dans un lieu désert, mais une foule considérable l’y a rejoint, foule qu’il a fallu nourrir. Retour, controverse avec les pharisiens autour de la question de la pureté, nouvelle tentative de retrait dans l’ancienne Phénicie, du côté de Tyr et Sidon : demande de guérison d’une mère étrangère pour sa fille, bientôt suivie à nouveau par une foule nombreuse, guérisons, nouvelle multiplication des pains. Et nouvelle controverse avec des pharisiens et sadducéens qui demandent « un signe ».

     Toujours aux frontières, mais du côté de Césarée de Philippe cette fois (c’est-à-dire qu’il opère depuis la côte une sorte de grand arc vers l’est et un peu vers le sud), Jésus en vient à demander à ses disciples comment ils parlent de lui. Pierre ayant fait une belle déclaration qu’il est le Messie, il le loue pour sa foi mais récuse en même temps un tel titre et recommande qu’on ne s’en serve pas : et il commence à annoncer sa passion (ce qui est antinomique avec le titre glorieux de Messie). Et parce que Pierre n’accepte pas une telle annonce, soit qu’elle lui paraisse du pessimisme, soit qu’elle lui semble d’une modestie mal placée, Jésus le reprend vertement et ouvertement. Et d’insister : il convient, non de lui dicter sa conduite mais de le suivre, et qui plus est : le suivre en « prenant sa croix ».

     C’est suite à cet épisode-là que vient le récit qui nous est donné aujourd’hui.

Mon modeste commentaire :

     « Et après six jours Jésus prend Pierre et Jacques et Jean son frère et les fait monter dans une montagne élevée à part. » Après six jours… délai étonnant : pourquoi Matthieu met-il ce délai dans sa narration ? En mettant ce délai, il fait à la fois une séparation et un lien avec ce qui précède. Une séparation, parce qu’il y a tout de même six jours de distance, nous ne sommes pas dans la suite immédiate, nous ne sommes pas dans un enchaînement. Mais un lien, parce que justement le délai se fait bien par rapport à ce qui précède, c’est l’événement suivant dans la narration. Or on se souvient que, dans l’épisode précédent, Jésus a annoncé pour la première fois qu’il « doit s’en aller à Jérusalem et beaucoup souffrir des anciens, grands-prêtres et scribes, et être tué et, le troisième jour, se relever. » Et Pierre l’a pris à part pour le « rabrouer« , ce qui est tout de même un reproche vigoureux, suite à quoi il s’est fait remettre vertement à sa place. Comme quoi, le message a du mal à passer, message qu’il n’est pas un « messie glorieux », que sa mission et son style sont tout autres.

     Mais peut-être est-ce là précisément le lien et la distinction entre nos deux épisodes, marqué par ce « après six jours » : Pierre en particulier (mais pas seulement) veut du glorieux et bloque sur une annonce tout-à-fait opposée. Et bien cela se médite. Et le fruit de cette méditation est peut-être de passer par un biais pour lui faire entendre la même chose. Tu veux de la gloire ? Tu vas en avoir. Mais tu vas mieux comprendre de quelle nature elle est, en quoi elle consiste. Je vais te prendre, Pierre, toi et les autres, par où tu attends, et t’emmener par ce chemin vers ce à quoi tu ne t’attends pas. Il me semble que cette manière de comprendre le texte est soulignée par le verbe employé par Matthieu : c’est le même verbe que nous avons trouvé la semaine dernière pour le « transport » à Jérusalem, qui signifie à la fois « prendre avec soi » et « recevoir« . Il me semble que Matthieu nous dit que six jours après, en prenant concrètement avec lui Pierre, Jacques et Jean sur la montagne, il les « reçoit » pour ce qu’ils sont, où ils en sont, il les prend comme ils sont, et il va les « faire monter » dans une montagne très haute (la montagne, lieu traditionnel de la rencontre du dieu). Et le [kat’idiane], « à part » ou « en particulier« , peut avoir cette nuance-là, que c’est avec la préoccupation de chacun, du cheminement particulier de chacun, qu’il prend cette initiative.

     « Et il est métamorphosé devant eux, et brille sa face comme le soleil, ses vêtements quant à eux deviennent blancs comme la lumière. » Il n’est affirmé nulle part dans le texte de Matthieu que cette transformation ait lieu en haut de la montagne, ce peut-être aussi bien durant la montée. Car ce qui compte, c’est qu’ils soient en phase ascendante. L’enchaînement rapide, presque brutal, de Matthieu donne cette impression. C’est tout de suite qu’ils voient cette métamorphose, et ce n’est que le début de leur voyage. La [morphè], c’est la figure, l’espèce : ce n’est pas qu’un contour, une extériorité, mais la spécification d’un être par ce qu’on en perçoit. Quand on dit à quelqu’un : « Ah ! Tu m’as l’air en forme ! », ce n’est pas d’une description des contours de sa silhouette qu’il s’agit (« En forme de quoi ? » pourrait-on répondre plaisamment), mais de la perception à certains signes d’une bonne santé générale, d’un allant, d’un dynamisme profond. C’est cela qui est changé dans la « métamorphose » : les signes sont donnés de l’état profond.

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Lewis BOWMAN, la Transfiguration. Nos yeux sont saturés de lumière, à peine reconnaît-on des formes. Bientôt la nuit va envahir les yeux et c’est par la foi seule que se rencontrera le vrai Jésus, au-delà de toute représentation.

     Dans « La Métamorphose » de Franz Kafka, « En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. […] » Et le lecteur va vite comprendre qu’en fait, Gregor Samsa donne désormais les signes de ce qu’il est devenu dans une société qui l’a déshumanisé, il refuse maintenant de tout son être de se plier à ce qu’on a fait de lui, et il révèle par là la cruauté du monde technicien et matérialiste qui ne jure plus que par l’avoir. La métamorphose de Jésus, elle, révèle son être tout lumineux, « brille son [prossoopone] comme le soleil« , c’est-à-dire ce que l’on présente lorsqu’on rencontre quelqu’un : sa face, son endroit, ce que l’on offre à l’autre et qu’il a face à soi. Voilà la gloire messianique attendue par Pierre et les autres, et même plus encore. Le soleil, source de chaleur et de lumière, condition incontournable de la vie, aspiration de tous les êtres qui poussent vers lui : voilà ce qu’offre le maître à ses disciples. Qui plus est, cette lumière est communicative, « ses vêtements quant à eux deviennent blancs comme la lumière« . Ce messie attendu, ce fils de l’homme espéré, les voilà tous deux un seul être céleste, rayonnant, redoutable, incomparable. C’est d’autant plus lui qu’il a manifestement ce pouvoir transformant attendu, ce qu’il touche (ou qui le touche) reçoit la vertu même dont il est la source.

     « Et voici qu’apparaît à eux Moïse et Elie qui conversent avec lui. » Nouvelle étape, il n’est pas seul. Dans l’éblouissement de soleil et de lumière, dans cette clarté aveuglante, leurs yeux aperçoivent deux « monstres sacrés », les personnalités fondatrices de leur pratique religieuse et de leur univers spirituel. Le verbe [laléoo], employé ici, a certes la signification de parler avec, de converser, mais il sous-entend fondamentalement le son, en son sens propre et premier c’est même prononcer des sons inarticulés. On comprend donc que les trois disciples font non seulement une expérience visuelle, celle d’une lumière aveuglante –et c’est dire justement qu’ils ne voient pas grand-chose !–, mais aussi une expérience auditive, au départ sans doute peu distincte, mais qui le devient et rend témoin d’une conversation.

Notons une chose au passage : Matthieu est tout de même un écrivain de grande qualité, il nous fait changer insensiblement de point de vue. Nous étions jusqu’à la phrase précédente au point de vue de Jésus, de ce qu’il décide, de ce qu’il fait, et nous voilà maintenant sans presque nous en rendre compte du côté des disciples, de l’expérience qu’ils font. Ils constatent, et le lecteur avec eux, que Jésus est tout-à-fait comme ils le désiraient,  plein de gloire et de lumière, mais que du coup ils ne le voient plus, leurs yeux en sont saturés. Ils n’en meurent pas comme Sémélé, qui voulait voir son amant Zeus tel qu’il est en réalité chez les dieux, et qui s’en trouve foudroyée, mais leurs pauvres yeux confirment, par la compagnie qu’ils lui voient maintenant, le statut exceptionnel de celui qu’il suivent. Cependant la réalité les contraint à changer de sens pour continuer de percevoir, ils doivent passer sur l’ouïe, s’appuyer sur ce qu’ils entendent plus que sur ce qu’ils voient. C’est ce qui ouvre à la foi, qui « vient de ce qu’on entend« .

     « Or proposant, Pierre dit à Jésus : seigneur, il est bon que nous soyons ici ; si tu veux je ferai ici trois tentes, pour toi une et pour Moïse une et pour Elie une. » Dans ce contexte Pierre, à la parole souvent prompte, fait une offre. Sa prise de parole révèle une ambiguïté. « Il est bon que nous soyons ici« , c’est à la fois : « Tu en as de la chance de nous avoir, je suis l’homme de la situation, regarde un peu ce que je peux faire pour toi et eux, en serviteur zélé », et en même temps c’est : « Hmm ! Quel bonheur d’être là, d’assister à cela, d’être dans le secret d’une telle grandeur ! ». Pierre est prêt à être le serviteur, ici, c’est une bonne manière d’assurer sa place et de participer à ce moment hors du temps et qu’il souhaite manifestement sans limite. Dresser les tentes, c’est arrêter la marche : c’est ce que les Hébreux faisaient au désert quand ils faisaient étape, c’est ce que les Juifs d’alors et d’aujourd’hui commémorent lors de la Fête des Tentes, la Pentecôte (c’est-à-dire cinquante jours après la Pâque). Et toujours on dressait au milieu du camp la fameuse Tente de la Rencontre, celle où Moïse rencontrait et parlait « bouche à bouche » (littéralement) avec le dieu, exactement comme fera après Elie sur la montagne de l’Horeb. Pierre, peut-être, se verrait bien en Josué, ne quittant pas la Tente.

     « Lui parlant encore, voici qu’une nuée lumineuse les obombre, et voici une voix hors de la nuée qui dit : celui-ci c’est mon fils, le chéri, que j’approuve : écoutez-le. » Pierre voudrait arrêter le temps, arrêter l’expérience, rester toujours à ce qui correspond si bien à tout ce qu’il a espéré, à ce qui lui a fait faire des reproches appuyés à Jésus qui se laissait aller à annoncer que tout cela finirait mal. Mais la montée continue, on n’est pas au sommet encore de cette montagne, de cette rencontre. Il parle encore, il n’a pas le temps de finir de dire ce qu’il veut, que déjà « une nuée lumineuse les obombre » tous. La nuée lumineuse, c’est celle qui guidait le peuple hébreu à sa sortie d’Égypte, c’est celle qui s’est intercalée entre l’armée égyptienne et le peuple, le temps que s’ouvre la mer, c’est celle qui les a guidé jusqu’à la montagne de la Rencontre. La signification est clairement pascale, il s’agit de sortir d’un pays d’esclavage et d’aller à la rencontre du dieu qui les conduit. Esclave d’une représentation ? Or le peuple jamais n’était entré dans la nuée, seul Moïse a fait cette expérience en montant sur la montagne, vers ce sommet plein d’éclairs qui faisait peur à tous : lui est entré dans la nuée.

     Cette nuée était lumineuse, elle était ombre épaisse le jour et colonne de feu la nuit. Dans la lumière environnante, elle apparaissait épaisse, obscure, mystérieuse. Mais dans la ténèbre environnante, elle apparaissait lumineuse, flamboyante. Pierre ne voyait déjà plus celui qu’il suivait parce qu’il était déjà aussi aveuglant que le soleil, maintenant il ne voit plus rien du tout, les disciples ne se voient plus les uns les autres. Comme dit Homère dans l’Odyssée, « la nuit tombe du ciel« . Ils avaient commencé d’entendre, voici qu’ils n’ont plus que l’ouïe à leur disposition. L’absence de vision les délivre de toute représentation, de l’esclavage de l’imagination en la matière. Et justement c’est une voix qui se fait entendre maintenant, une voix qui sort de la nuée. Et ce que dit la voix, c’est mot pour mot, sans en rien changer, ni un iota ni un accent, ce qu’a dit au baptême de Jésus la voix qui sortait du ciel (Solidarité à tout va : dimanche 12 janvier.).

     Ces paroles étaient une confirmation du choix de Jésus, non de se faire grand et apparent, non de réaliser avec ostentation et puissance sa mission, mais de se faire humble et solidaire de tous, de rejoindre le dernier de tous, de rejoindre le dernier des pécheurs. Voici donc la confirmation renouvelée à l’oreille des disciples : ils entendent, comme jamais on entend, dans la terreur et l’obscurité totale, le ciel effacer toutes les représentations qu’ils ont dans l’esprit et l’imaginaire, dans l’espoir et l’attente, et n’imprimer QUE ce choix de Jésus de la solidarité totale avec les pécheurs, quel qu’en soit le prix. C’est à ce prix que, encore et toujours, le ciel reconnaît Jésus pour son fils authentique, « c’est bien mon fils, celui-là, pour faire une chose pareille ». Un père s’émerveille des trouvailles et des initiatives de son fils, et trouve sa joie dans l’évidence que celui-là a dans le cœur ce que lui-même a dans le cœur. Et pour nous aussi, encore aujourd’hui, rejoindre Jésus sera toujours partir de là, de son choix fondateur. Et faire ce choix avec lui.

     Mais il y a aussi un ajout, une coda : l’injonction « écoutez-le« . Cela, c’est pour les disciples. Vous avez faits maintenant l’expérience de son authenticité divine, céleste. Vous vous êtes vus confirmer que c’est bien en faisant ce qu’il fait qu’il est authentique image du père, fidèle à sa mission reçue du ciel. Non en se séparant ou se distinguant des autres hommes, mais bien en les rejoignant, sans se préserver en rien, sans se mettre à l’abri, sans garder la moindre réserve. Il est trop ce qu’il est pour perdre rien à ce jeu. Mais ce qu’il ne faut pas perdre, ce n’est pas soi : ce sont les hommes. Ceux-là, il ne faut pas les perdre. Alors écoutez-le ! En lui je vous dis tout, et après lui je n’ai plus rien à vous dire. La parole qu’il est, épuise totalement tout le message que j’ai à vous faire entendre. Videz-vous de vos représentations, de vos images, de vos exigences à son égard. Suivez-le, écoutez-le, laissez-le vous redessiner tout entier. Vous non plus, ne cherchez pas à vous distinguer des autres hommes, ne cherchez pas des rites ou des pratiques qui vous mettent à part, ne cherchez pas des luttes ou des oppositions qui vous situent toujours comme si vous étiez en dehors du monde. Montres-vous au contraire solidaires, compréhensifs, unifiants. Ne cherchez pas à vous préserver, mais « tout à tous« , non pas en maîtres qui savent et qui dictent, mais en disciples qui écoutent et qui apprennent.

     Exigence terrible, absolue, effrayante : « Et en entendant les disciples tombent sur leur face et ont terriblement peur. » Le fait de tomber sur sa face, sans force, c’est la réaction classique, biblique, de qui est en présence du dieu : il ne peut tenir sur ses pieds, il s’effondre. C’est le dieu qui doit le relever, sans quoi il reste sans force. Matthieu a une manière particulière de le dire : tout-à-l’heure ils voyaient la « face » de Jésus (que pourtant ils suivaient…!), maintenant ils tombent sur la leur. C’est leur apparence, leur contenance qui s’effondre, ce qu’ils présentent dans une rencontre. La rencontre du dieu dans la nuée a fait se dissoudre leur image, celle qu’il donnent d’eux-mêmes. Ils sont en quelque sorte dans la nudité de leur être, sans calculer leur apparence, sans plus pouvoir maîtriser leur image. Et en même temps, ils en sont délivrés. Se joue déjà pour eux ce qui se rejouera à Jérusalem, quand la sombre nuée les prendra tous sous son ombre (« Depuis la sixième heure, une ténèbre survient sur toute la terre… » Mt.27,45) et que pas un n’aura le courage de se tenir là car dès avant, dans la nuit de Gethsémani, ils se seront enfuis (« Alors les disciples, tous, le laissent et fuient. » Mt.26,56).

     Mais pas plus ici que là l’expérience ne s’arrête à ce stade. « Et Jésus s’approche et les touchant dit : levez-vous et n’ayez pas peur. » Désormais, c’est le sens du toucher qui est le moyen adapté, celui de la plus grande proximité, là où la vue était celui de la plus grande distance. Jésus est dans le mouvement même de celui qui se fait proche et solidaire : pour eux aussi il est celui qui se tient tout proche, qui vient au contact. De la vue et de la représentation, ils sont passés à la foi et à l’ouïe : les voilà maintenant dans la présence et le contact. Et son ordre cette fois les relève, les réveille, les ressuscite (c’est le même mot), en même temps qu’il les délivre de toute peur. Au fond, tant qu’ils tenaient à la représentation qui était la leur, ils avaient des raisons d’avoir peur : peur qu’on la leur enlève, peur d’en être frustré. Mais à présent, ils n’ont plus rien à perdre, ils ont juste à s’ouvrir à ce qui leur est donné, au Jésus véritable et à sa manière de mener sa mission, pour la faire leur.

     « Or levant leurs yeux, ils ne virent personne sinon Jésus même, seul. Et descendant de la montagne, Jésus leur ordonne en disant : ne dites à personne la vision jusqu’à ce que le fils de l’homme se lève d’entre les morts. » L’effet de cette expérience, c’est qu’ils voient Jésus, tel qu’il est, et qu’ils ne voient plus que lui. Ils le voient sans leurs a priori, sans leur pré-interprétation du personnage ou de son rôle. Et désormais l’expérience s’achève, ils « débarquent » de la montagne et de tout ce qu’elle représente, du lieu initiatique où Jésus les a fait évoluer. Retour dans la « vraie vie ». Et premier ordre : ne pas parler de cette expérience. Comme précédemment il leur avait commandé de « ne dire à personne qu’il est le messie » (Mt.16,20). Les autres non plus, il ne faut pas les conduire sur de fausses pistes, mais les accoutumer à accueillir au plus près d’eux celui qui se fait proche, qui se fait solidaire, qui a choisi de n’être jamais séparés de nous.

Rester libre de la fascination : dimanche 1er mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous sommes toujours dans le témoignage de Matthieu, mais voilà ce témoignage encore malmené : nous effectuons un retour en arrière. Nous retournons dans la première partie de l’évangile, celle des débuts. Nous avons eu l’apparition et la prédication du Baptiste (Refaire chanter sa vie : dimanche 8 décembre.), nous avons eu le baptême de Jésus par ce même Jean-Baptiste (Solidarité à tout va : dimanche 12 janvier.), nous avons maintenant le retrait de Jésus au désert, jusqu’à l’arrestation du Baptiste où il prendra sa suite dans son ministère de prédication, sans pour autant mettre ses pas dans ceux du précurseur (Un groupe orienté et ouvert : dimanche 26 janvier.). 

Mon modeste commentaire :

     « Alors Jésus est conduit en haut dans le désert par l’esprit pour être éprouvé par le diviseur » Cet « alors » fait immédiatement suite à la déclaration de la voix venant des cieux, au moment où Jésus remonte hors de l’eau du Jourdain : « Celui-ci c’est mon fils, le chéri, que j’approuve. » Ainsi la forme passive du verbe qui suit, qui laisse entendre que c’est le dieu qui fait l’action, introduit une continuité dans l’initiative divine. La voix venue du ciel approuve le choix de solidarité entière de Jésus, revendiqué pour cela-même comme fils digne et chéri, comme vraie image de son père. Son choix n’est pas celui d’un membre du groupe qui cherche à s’en extraire, à se situer à part : bien au contraire, assumant paisiblement et librement sa différence d’être sans péché, il fait tout pour se plonger dans le groupe des humains et être le plus proche possible de chacun des pécheurs. Et cette même voix le « conduit en haut« . [anagoo], c’est bien conduire, et le préverbe [ana-] peut signifier « de bas en haut » ou « en arrière, à nouveau ». Le deuxième sens semble à exclure, Matthieu ne nous ayant parlé antérieurement à aucun moment d’un passage au désert.  L’idée est donc l’autre, celle du mouvement de bas en haut. On est déjà dans un mouvement pascal : Jésus est descendu jusqu’au lieu le plus bas du monde à ciel ouvert, il est descendu dans les eaux, il est descendu, lui qui est sans péché, au milieu des pécheurs pour être solidaire de tous. La voix le conduit de bas en haut, le caché est élevé aux regards de tous, le chéri est attiré sur le cœur de qui le chérit. Et quand il est soulevé, élevé, c’est tous les êtres humains qui le sont, du fait de sa solidarité entière avec eux tous.

     Avec ce sens du préverbe [ana-], notre verbe [anagoo] a des sens dérivés. Il peut vouloir dire faire monter, gagner le large (la profondeur), gagner l’intérieur (des terres), déployer ; il peut vouloir dire lever, élever ; il peut vouloir dire élever, construire. Il me semble que tout cela éclaire un peu aussi ce qui se passe, c’est pourquoi je m’y attarde un peu, au seuil de notre passage. Le désert va être le lieu pour se déployer, pour gagner le large c’est-à-dire quitter la sûreté d’un port pour l’aventure de la haute mer. Le désert va être le lieu pour se construire, pour bâtir une œuvre. Et cela va se faire par le biais d’un affrontement, ce qui apparaît très clairement dans la construction de la phrase grecque. Pardonne-moi lecteur si je te fais peur, mais il suffit d’observer, c’est très visuel : [anèèkhthèè… hupo tou pnéoumatos péïrasthèènaï hupo tou diabolou.] On a les deux verbes [anèèkhthèè] (c’est-à-dire [anagoo] conjugué) et [péïrasthèènaï] (c’est-à-dire [péïradzoo] à l’infinitif), et chacun de ces verbes suivi d’un complément d’agent introduit par [hupo], c’est-à-dire… « par« . Ainsi, on a deux acteurs, [tou pnéoumatos], l’esprit, et [tou diabolou], le diviseur. Ils s’affrontent « dans » Jésus, cela se passe en lui, c’est une réalité intérieure. Le deuxième agent est littéralement celui-qui-désunit ou celui-qui-inspire -la-haine, celui-qui-inspire-l’envie, ou encore le calomniateur. De toutes façons, avec le préfixe [dia-], il y a l’idée de séparation, de divergence, de disjonction. On comprend du coup que le premier agent est au contraire celui de son inspiration profonde, celui qui l’a conduit déjà à son choix de solidarité entière et gratuite.

     Je trouve très intéressant de constater qu’à travers cette confrontation, chez la même personne (Jésus), de deux agents, il y a croissance. Car la confrontation ne se fait pas au même niveau, un verbe est actif, l’autre est à l’infinitif. Cela signifie que la véritable action qui résulte de cette confrontation, c’est la conduite au large, le déploiement, la croissance. Les deux agents ne sont pas au même niveau, l’action de l’un englobe ou coiffe l’action de l’autre. Le diviseur ou tentateur va [péïradzoo] c’est-à-dire inviter à essayer, chercher à séduire, éprouver. Mais c’est justement cela qui édifie, qui fait prendre sa vraie dimension à la personne. Autrement dit, sans confrontation il n’y a pas de croissance, sans confrontation il n’y a pas d’œuvre digne de ce nom. C’est une approche différente de ce que l’on a coutume d’appeler la « tentation » : il s’agit de batailles intérieures, en soi-même, et souvent avec soi-même. Il s’agit d’affronter en soi un agent déviant, divisant, infléchissant, pour suivre avec plus de force l’esprit qui nous anime. La « tentation » est une dynamique que nous portons en nous et qui tend à nous désunir, à nous disjoindre de notre inspiration profonde. Que la confrontation avec cette tendance disjonctive nous fasse grandir ne veut pas dire qu’il faille rechercher cette mise à l’épreuve : ce serait témérité. Qui peut savoir s’il est en cet instant assez fort pour affronter telle déviance ? Mais lorsque l’affrontement se présente, et nécessairement il se présente lorsque nous passons à l’action ou à la mise en oeuvre de notre projet profond, il convient de ne pas s’y dérober, mais sans doute de se replonger plus fort dans l’esprit de fond par lequel on désire être conduit.

     Matthieu, comme Luc, détaille cet affrontement sous la forme de trois confrontations spécifiques, dont les deux dernières ne sont pas dans le même ordre d’ailleurs. La première « mise à l’épreuve », celle de transformer des pierres en pain, je l’ai déjà abordée l’an passé, à partir du texte de Luc (De quoi avons-nous faim ? : dimanche 10 mars.). C’est certes un autre auteur et une autre perspective, mais tout de même, je voudrais varier les plaisirs, et je vais m’attacher cette année à la deuxième.

     « Alors il le reçoit, le dysinpirateur, dans la ville sainte et le dresse au pinacle du temple et lui dit : si tu es fils de dieu, jette-toi en bas ; il est en effet écrit que «à ses anges il ordonnera à ton sujet et sur leurs mains ils te soulèveront, pour que ton pied ne heurte contre une pierre.» » Cette fois, j’ai traduit [diabolos] d’une drôle de manière, dysinspirateur. Mais il me semble que là est l’action de cet agent : tordre, fausser, l’inspiration profonde. Et voilà toute une mise en scène que Matthieu dessine : l’accueil dans la ville sainte. [paralambanoo], le verbe initial, peut être justement traduit par prendre avec soi. Mais le sens de recevoir ou d’accueillir est aussi très attesté, et cela me paraît plus cohérent avec bien des épisodes de la vie de Jésus. Car, entendons-nous bien : quand les évangélistes nous racontent les « tentations » au début de la mission de Jésus, ce n’est pas pour les y cantonner. Tenté une fois sérieusement, et après hop ! Tout va bien. Ce ne serait pas vraiment l’expérience commune. Non : ces tentations sont en fait sans cesse à l’œuvre, l’agent déviant cherche toujours à faire dévier, et justement dans l’action. C’est là qu’on risque d’être le moins vigilant, justement parce qu’on est emporté par l’action : il est si difficile de garder les yeux sur la fin, sur le but, surtout lorsque l’atteindre est plus difficile, demande des détours, fait entrer dans les détails. Je fais déjà souvent l’expérience de ne plus me rappeler ce que je voulais faire alors que j’était parti pour faire quelque chose, de me retrouver dans une pièce de la maison, habité par une pensée venue en m’y rendant, et de me demander : au fait, pourquoi suis-je venu là ? La vieillesse, sans doute, fait son chemin… Alors a fortiori, quand il s’agit de ne pas perdre de vue le but profond de son action ou de sa vie : je me sens mal armé !!!

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Ilya REPIN, La Tentation du Christ, Huile sur toile 47×60.  Au bord du précipice, dans une sorte de flou, le Christ se voit peut-être lui-même sautant spectaculairement, dans une atmosphère crépusculaire. Mais non, il préfère le soleil levant d’une réserve discrète, être comme tout le monde. Et le spectaculaire lui apparaît comme de la fumée.

     Bon, mais toi, lecteur ou lectrice jeune et vigoureux (vigoureuse), tu n’es sans doute pas aussi démuni(e), et je m’en réjouis ! Je reviens à Jésus que je n’aurai pas dû quitter, pour constater que la manière d’être accueilli dans la ville sainte sera en effet une de ses préoccupations. Il n’ira pas tout de suite à Jérusalem, seulement au terme de son ministère, et justement pour en trouver le terme. Il aura un soin particulier de son entrée dans les lieux, en organisant son arrivée « humble et monté sur un ânon », et non pas en se mettant au pinacle. Se présenter à la fois comme le rassembleur de tous, et au milieu de tous, sera un défi. Provoquer une manifestation de tout le peuple qui accueille son roi, sans pour autant se présenter comme un prince ; appeler à une manifestation de tout le peuple dans l’espoir de faire basculer les responsables et les réunir tous ainsi, sans pour autant quitter sa place de membre du peuple, soumis à ces mêmes responsables légitimes. Quel défi insensé ! Mais aussi, chaque fois que Jésus sera « reçu« , chez des pharisiens ou des chefs, ce sera toujours avec la même ambiguïté : la fréquentation des puissants est toujours un défi pour qui veut rester dans l’esprit qui l’anime. On rentre dans une zone floue, où l’influence des puissants est, précisément, puissante. Les puissants, c’est tout un esprit, c’est un univers, c’est une logique et une manière d’envisager le monde. Ils lui demandent « un signe » pour l’accréditer, signe de puissance bien entendu, pour la cooptation. Ils dialoguent avec lui mais à partir de leur point de vue, avec leur manière d’envisager les choses, de voir le monde et les autres humains. Ils ont l’habitude d’être au pinacle, et de faire du spectaculaire : les puissants sont toujours satisfaits de montrer leur puissance –et ils ne supportent pas, par ailleurs, d’en dévoiler les limites.

    Le dysinspirateur met Jésus en situation et l’encourage avec les mots de l’Ecriture. Il cite, justement, le Psaume quatre-vingt-onze. C’est une étape ultérieure à la dysinspiration précédente, repoussée justement en citant l’Ecriture. Comme quoi, « accomplir » l’Ecriture peut être aussi source de déviance ! Voilà qui n’est pas rassurant… Où l’on découvre que le recours à l’Ecriture n’est pas une panacée, n’est pas une garantie de vérité, que l’on peut se fourvoyer grandement en s’appuyant sur l’Ecriture. Mais le dysinspirateur n’a pas choisi n’importe quel passage : pris isolément, il s’agit d’une invitation à un geste spectaculaire, à un geste fou, surhumain. Le dieu fera ce qu’il faut pour protéger son élu, son chéri : n’a-t-il pas dit que tu étais son chéri ? Donc il te protègera, te gardera. Vas-y, aie confiance en lui, lance-toi ! Il ne peut rien t’arriver, tu peux braver la mort ! Voilà : la tentation du spectaculaire, sous les dehors de la foi. Faire des choses qui se voient, aujourd’hui on dirait : faire de la com’. Rassembler les hommes autour d’un spectacle, autour d’une capacité extraordinaire, d’un geste merveilleux. Ou d’une manière d’être qui défie l’humanité commune (ainsi, je pense, du célibat de règle chez les prêtres de l’Eglise latine). Ce merveilleux est même magique : il contraint dieu à l’action, à donner des ordres à ses anges pour protéger son chéri. Au fond, c’est se montrer comme ayant un pouvoir sur dieu même -ce qui est bien l’affirmation de la magie. Et cette capacité surhumaine ouvre enfin à braver la mort…

     Comme Jésus se gardera de tout cela ! Descendre au milieu des hommes, c’est ce qu’il veut faire, pour se faire solidaire de tous. Mais descendre en sautant, c’est s’écraser à terre. Le spectaculaire est à l’opposé de la solidarité par amour. Seuls un silence et un anonymat de trente ans auront garanti le succès initial de cette solidarité pleine et entière : toute manifestation l’aurait classé à part. Il ne descendra pas même de la croix quand on le lui criera. Braver la mort, jamais il ne le fera. Les évangiles ne cessent de montrer comme il se dérobe, comme il se cache, comme il cherchera à éviter la confrontation, l’arrestation. Toujours il se gardera du geste spectaculaire : les signes qu’il fait, pour nombreux qu’ils soient, ont tous déjà été faits par des prophètes, et c’est d’ailleurs une des raisons pourquoi les pharisiens lui en réclament toujours un autre, parce qu’ils voudraient du jamais vu pour les convaincre. Souvent même il prend à part ceux qu’il va guérir, ou il recommande le silence, ou bien il réduit le nombre de témoins. Il ne veut pas être suivi ou écouté à cause de cela. Il ne veut pas asservir les foules, les hypnotiser par du spectaculaire, les manipuler avec de la communication. Ce serait si facile, pourtant, si efficace ! Apparemment du moins… Et puis, jamais il n’accomplit le moindre geste sous forme d’un défi, d’un appel fait au dieu à intervenir pour montrer, départager, rendre justice, arbitrer. Quelle fausse idée de la foi que l’extraordinaire ! Quel contresens total que de mettre la foi dans le défi à la vie ordinaire, quand elle est toute dans cette vie ordinaire, pour donner de la découvrir comme une chose extraordinaire.

     C’est la réponse tranquille qu’il fait à cette fausse piste : « Il est encore écrit : tu n’éprouveras pas le seigneur ton dieu. » C’est le même verbe, [péïradzoo], mais augmenté du préverbe [ek-] : l’idée est celle de la mise à l’épreuve, mais qui pousse dans ses retranchements, qui fait sortir, [ek-], de sa position, de ses choix. C’est bien cohérent avec le psaume tout entier, qui commence par les mots « Quand tu te tiens à l’ombre du Puissant.. » : ce psaume, remis dans son contexte, n’invite pas du tout à l’extraordinaire, il invite au contraire à se « cacher », à se tenir dans l’ombre du dieu. Il invite plutôt à reconnaître depuis cette position retranchée et anti-spectaculaire l’extraordinaire du dieu, de son action en faveur de celui qu’il aime, et dont ce dernier pourrait ne pas se rendre compte du tout, à défaut de se situer de cette manière. Il me semble que ce texte m’invite à vérifier la qualité de ma présence auprès de ceux que je côtoie, discrète et efficace, ou au contraire tapageuse, ostentatoire et vaine. Il m’invite à me demander comment j’emploie le pouvoir que j’ai, les capacités qui sont les miennes, si je cherche à me montrer fort ou si je peux être faible avec les faibles, simplement être là, aimant et encourageant… Il m’invite encore à me demander si je me laisse moi-même éblouir et mener par le bout du nez par de l’extraordinaire, présent ou promis, si je me laisse fasciner par des « personnalités », ou si je sais rester libre, et si je fais l’effort de chercher où on va me (nous) mener, sans confondre confiance accordée et démission de l’esprit…

     Je te livre, cher lecteur, pour finir, la suite de la Légende du Grand Inquisiteur, dont j’avais donné une partie l’année dernière avec le récit par s.Luc des « tentations ». Je rappelle le contexte de ce merveilleux écrit de Dostoïevski : Ivan Karamazov, l’athée, a inventé une légende pour montrer les raisons de son athéisme à son petit frère Aliocha. Il s’agit d’un retour de Jésus dans l’Espagne catholique du XVI° ou du XVII° siècle. Jésus ne dit rien, mais il refait des guérisons et du bien, et nombreux sont ceux qui l’ont reconnu, c’est pourquoi le Grand Inquisiteur l’a fait arrêter et jeter en prison. Cet agent de l’Eglise Catholique vient rendre visite à Jésus dans sa prison, et se révèle agent de l’Adversaire, il reproche à Jésus son manque de discernement dans son oeuvre, qu’il a fallu par la suite corriger. A travers ce texte, Dostoïevski nous donne à entendre le point de vue du Diviseur, dans les tentations qu’il a produites, et son entreprise à lui pour asservir le monde. Il montre ainsi l’opposition toujours en jeu à travers le monde entre les forces de la libération et de salut d’une part, et celles de l’oppression qui flatte d’autre part. En filigrane, il montre aussi quel combat l’homme doit mener pour la liberté et la foi, mais aussi l’extraordinaire estime de l’homme de la part de dieu, dans la proposition qu’il lui fait. Voici ce qu’il dit à partir du texte d’aujourd’hui.

     « L’Esprit terrible et profond t’avait transporté sur le pinacle du Temple et t’avait dit : «Veux-tu savoir si tu es le fils de Dieu ? Jette-toi en bas, car il est écrit que les anges le soutiendront et le porteront, il ne se fera aucune blessure, tu sauras alors si tu es le fils de Dieu et tu prouveras ainsi ta foi en ton Père.» Mais tu as repoussé cette proposition, tu ne t’es pas précipité. Tu montras alors une fierté sublime, divine, mais les hommes, race faible et révoltée, ne sont pas des dieux ! Tu savais qu’en faisant un pas, un geste pour te précipiter, tu aurais tenté le seigneur et perdu la foi en lui. Tu te serais brisé sur cette terre que tu venais sauver, à la grande joie du tentateur. Mais y en a-t-il beaucoup comme toi ? Peux-tu admettre un instant que les hommes auraient la force d’endurer une semblable tentation ? Est-ce le propre de la nature humaine de repousser le miracle, et dans les moments graves de la vie, devant les questions capitales et douloureuses, de s’en tenir à la libre décision du cœur ?  Oh ! Tu savais que ta fermeté serait relatée dans les Ecritures, traverserait les âges, atteindrait les régions les plus lointaines, et tu espérais que, suivant ton exemple, l’homme se contenterait de Dieu, sans recourir au miracle. Mais tu ignorais que l’homme repousse Dieu au moment où il repousse le miracle, car c’est surtout le miracle qu’il cherche. Et comme il ne saurait s’en passer, il s’en forge de nouveaux, les siens propres, il s’inclinera devant les prodiges d’un magicien, les sortilèges d’une sorcière, fût-il même un révolté, un hérétique, un impie avéré. Tu n’es pas descendu de la croix, quand on se moquait de toi et qu’on te criait, par dérision : « Descend de la croix, et nous croirons en toi. » Tu ne l’as pas fait, car de nouveau tu n’as pas voulu asservir l’homme par un miracle ; tu désirais une foi qui fût libre non point inspirée par le merveilleux. Il te fallait son libre amour, et non les serviles transports d’un esclave terrifié. Là encore, tu te faisais une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves, bien qu’ils aient été créés rebelles. Vois et juge, après quinze siècles révolus ; qui as-tu élevé jusqu’à toi ? Je le jure, l’homme est plus faible et plus vil que tu ne pensais. Peut-il, peut-il accomplir la même chose que toi ?  La grande estime que tu avais pour lui a fait tort à la pitié. Tu as trop exigé de lui, toi pourtant qui l’aimais plus que toi-même ! […] Nous avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le miracle, le mystère, l’autorité. Et les hommes se sont réjouis d’être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés de ce don funeste qui leur causait de tels tourments. » (Fédor DOSTOÏEVSKI, Les Frères Karamazov, Livre V, chapitre 5. © Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, pp.276-278)

A la mesure du père : dimanche 23 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Notre texte d’aujourd’hui est, ô joie, la suite de celui de la semaine dernière. Nous continuons la lecture de ces application particulières du « dépassement » de la Loi mosaïque commandé par l’énoncé des Béatitudes. Cette fois, ce sont les deux dernières applications particulières.

Mon modeste commentaire :

     L’avant-dernière application, donc, porte sur ce que l’on appelle la « loi du talion » : « Vous avez entendu qu’il a été dit : œil pour œil et dent pour dent. » Le « Il a été dit » est ce que l’on appelle un « passif divin », assez fréquent chez Matthieu : par respect et vénération pour le nom divin, on prend une forme passive qui évite de le prononcer ou de l’écrire. Mais la formule est claire. Et cette parole doit avoir été entendue, c’est-à-dire accueillie et vécue. Maintenant, qu’est-ce donc que cette fameuse « loi du talion » qui aujourd’hui nous choque plutôt ?

     Car en effet, on pourrait y entendre l’injonction de la vengeance : on t’a pris un œil, prend un œil ; on t’a cassé une dent, casse une dent. C’est en fait une loi qui a une origine extra-biblique, on la trouve déjà dans le Code d’Hammurabi. Dans les Ecritures, on la retrouve trois fois, dans les Livres de l’Exode (Ex.21,23-25), du Lévitique (Lv.24,17-22) et du Deutéronome (Dt.19,15-21). Dans le premier cas, la règle s’applique à partir d’un certain degré de violence ; dans le deuxième, la règle devient plus générale et même universelle, visant nettement la proportionnalité entre dommage causé et punition subie ; dans le Deutéronome enfin, cette loi intervient dans le contexte d’une enquête judiciaire précise et approfondie, dans laquelle la crainte de la fausse accusation prédomine : mais elle intervient comme la punition rigoureuse dès lors que la culpabilité est avérée. Ajoutons que, dans l’ordonnancement final des textes de la Torah, cette loi intervient dans la régulation d’une prolifération du mal marquée depuis Caïn et Abel, et notamment par la formule de Lamech : « Lamek dit à ses femmes : « Ada et Silla, entendez ma voix, épouses de Lamek, écoutez ma parole : Pour une blessure, j’ai tué un homme ; pour une meurtrissure, un enfant. Caïn sera vengé sept fois, et Lamek, soixante-dix-sept fois ! » » (Gn.4,23-24). On comprend alors que cette loi a une fonction sociale assez évidente, celle d’un état intermédiaire entre vengeance individuelle et judiciarisation des conflits. Elle pose une limite à l’extension de la violence, mais concède en même temps sa perpétuation. En un certain sens, cette « Loi du Talion » est toujours en vigueur dans les mentalités : bien des élèves me disent que c’est le repère que leur ont donné leurs parents pour se « défendre » au collège ! Et combien il est commun de chercher dans le recours à la Justice une vengeance légale…

     Quel est donc ici la « surabondance de justice » exigée au nom des Béatitudes ? « Or moi je vous dis de ne pas vous dresser-contre pour le mal ; mais qui te frappe sur la joue droite, tourne vers lui aussi l’autre ; et à qui veut te traîner en justice et prendre ton vêtement de dessous, laisse-lui aussi le vêtement de dessus ; et celui qui te contraint à un mille, va avec lui deux ! A qui te demande, donne ! Et de qui veut t’emprunter ne te détourne pas ! » Voilà une toute autre approche des choses. On n’est plus ici dans le compromis entre violence désirée et violence tolérée, mais dans la non-violence. La première phrase l’énonce clairement : le verbe [anthisthèmi] veut dire mot-à-mot se dresser, se tenir droit ([histèmi]) mais face à, contre, vis-à-vis de ([anti-]). Je l’interprète comme un refus de cette violence, qu’elle soit légale ou pas. Dès lors qu’il s’agit de se dresser contre, il y a mauvaise piste. Parce que l’autre n’est pas un objet de violence –serait-il lui-même violent ! L’esprit des Béatitudes exige de se situer tout autrement qu’en esprit de rivalité, et même si l’autre s’y tient lui-même.

     La rivalité est ici vue tout-à-fait comme la décrit un René Girard (cf. Des choses cachées depuis la fondation du monde), une rivalité mimétique. La violence, dans le fond, naît de l’envie, de la volonté de posséder ce que l’autre a, ou est. C’est un cercle infernal, un cercle vicieux qu’il faut choisir de briser : le cycle de la violence ne prendra jamais fin si quelqu’un ne choisit pas, à un moment, de tomber à genoux pour y  mettre fin en refusant de prolonger indéfiniment. C’est extrêmement exigeant, et ceux qui ont mis en œuvre ce programme, comme les indépendantistes suivant Ghandi, comme ceux qui réclamaient l’application à tous indifféremment des droits civiques à la suite de Martin Luther King, comme les militants obéissant à un Nelson Mendela, ceux-là savent que le refus de la violence ne la fait pas cesser immédiatement, bien au contraire : souvent les forces qui les affrontent redoublent au contraire de violence, peut-être parce que ceux-là sentent une force, une détermination chez leurs adversaires, détermination qu’ils voudraient posséder (rivalité mimétique) mais qu’ils ne cessent au contraire de perdre un peu plus à chaque instant.

     L’exemple de l’autre joue tendue est devenu classique (avec son lot de plaisanteries, évidemment : que se passe-t-il si l’adversaire commence par la joue gauche ? Que se passe-t-il une fois que les deux joues ont été frappées ?…), les autres exemples font peut-être plus réfléchir. La tunique, ou « vêtement de dessous« , est ce qui tient immédiatement au corps, c’est le vêtement que l’on garde en toute circonstance. Et le vêtement est lié à la dignité d’une personne. Le manteau, ou « vêtement de dessus« , est plus lié aux circonstances, on ne le porte qu’en certaines occasions. L’idée est que celui qui est prêt à faire procès pour atteindre à ma dignité « ordinaire », c’est-à-dire fondamentale, je peux aller jusqu’à lui laisser celle qui est exceptionnelle, par laquelle je suis éventuellement perçu au-delà du cercle de ceux qui me côtoient. C’est la réputation large. Quelle exigence de n’y pas tenir ! Ou plutôt : de ne pas la retenir, de ne pas se battre pour ! De même, la contrainte ou réquisition : je pense à ceux aujourd’hui dans le monde hospitalier ou du secours aux personnes à qui une violence d’Etat est faite, et qui se déclarent en grève mais il ne se passe rien parce qu’ils sont requis, réquisitionnés, et du coup rien n’apparaît, et la violence perdure. Eh bien, l’esprit des Béatitudes leur demande de faire encore plus que ce qui est requis !! De faire le double !! Drôle de combat social : mais justement, il s’agit de vaincre ce cycle de la violence, de vaincre non l’adversaire mais la violence elle-même. J’avoue que je me sens bien incapable de faire des choses pareilles, mais on perçoit qu’il y aurait au bout quelque chose de différent…

     Dernière application : « Vous avez entendu qu’il a été dit : tu aimeras ton proche et tu détesteras ton ennemi » On ne trouve nulle part un tel précepte dans les Ecritures, formulé de cette manière en tous cas. Et pourtant, c’est souvent l’esprit : ton voisin, ton proche (par le sang, par les convictions, par toute sorte de point de vue), tu l’aimeras. Mais qui te déteste, tu le détesteras. Et ici, la distinction dans le fond repose sur la ressemblance, me semble-t-il. Celui qui m’est proche, me ressemble en quelque manière. Le précepte grec « Qui se ressemble, s’assemble » va dans le même sens. Au fond, dans ceux que j’aime, c’est moi que j’aime : ce qui m’est proche, ce qui m’est semblable. Mon amour va spontanément à ce qui est mien. Et au contraire, ce qui est différent me repousse, m’apparaît comme un danger, une menace.

     Nous atteignons peut-être ici les derniers replis où se cachent les ressorts des divisions. Car il y a un hiatus dans l’énoncé fait par Matthieu d’un principe fort appliqué comme s’il était de précepte, alors qu’il n’est nulle part écrit : et ce hiatus repose en ceci que l’amour va au proche, c’est-à-dire qu’il y a un lien conscient entre proximité et amour, mais que la haine naît de la haine. On attendrait un parallèle : tu aimeras ton proche, et tu haïras qui t’es éloigné. Mais on a un deuxième membre sans raison : tu haïras qui … tu hais ! Si on mettais au premier membre : tu aimeras qui tu aimes, on verrait tout de suite qu’on ne dit rien, qu’on tourne en rond. Et justement, la haine tourne en rond, sans raison, sinon une fausse justification de l’ordre inverse. Tout est bancal dans ce précepte. Il n’y a pas plus de raison d’aimer dans la proximité, qu’il n’y a en soi de raison de détester.

     Il me semble que c’est ce qu’il faut comprendre avant tout. « Or moi je vous dis : aimez vos détestés et priez pour ceux qui vous font violence, en sorte de devenir fils de votre père dans les cieux, qui fait lever son soleil sur mauvais et bons et pleuvoir sur justes et injustes. » Qui descend en lui-même et réfléchit aux motifs de sa haine ou de sa détestation, quand elle porte sur d’autres êtres humains, en trouvera peut-être, ou peut-être pas. Qui ne trouve pas de motifs, peut plus facilement changer et s’ouvrir, grâce à cette seule prise de conscience. Qui trouve des motifs, et de sérieux, qui trouve des blessures jamais refermées et toujours vives, qui font toujours souffrir, celui-là ou celle-là est plus en peine : car celui-là ou celle-là aimerait tant ne plus souffrir, être débarrassé des motifs de sa haine.

     Or justement, Matthieu propose à celles-là ou ceux-là de dire ce désir, de le porter devant le dieu : le mot traduit par « priez« , [proséoukhomaï] est d’abord le verbe [séoukhomaï] qui est affirmer, demander, et la forme moyenne en [-omaï] dit l’implication personnelle de l’actant. On demande avec tout ce qu’on est, on demande avec sa vie. Et cette demande est [pros-], c’est-à-dire adressée, reportée vers. A défaut de pouvoir aimer qui te poursuit encore, qui te fait encore violence, ne serait-ce que par les conséquences toujours actuelles de ta souffrance, tu peux dire à un autre ton désir d’être délivré de cette souffrance, en même temps que cette souffrance elle-même. Et dire cette souffrance est le début d’une délivrance : avec l’aide d’un autre, peut-être d’abord dans le secret d’une prière mais –c’est un sens essentiel du mot [séoukhomaï]– formulée, avec des mots, et puis un jour avec un vis-à-vis, qui aidera à préciser ces mots, à aller plus loin, à prendre conscience plus clairement de la violence faite et de ses conséquences toujours actuelles (c’est-à-dire actives). Et le chemin ne s’achève pas là, Matthieu dit [hupér], en faveur de celui qui te fait violence ! Ces mots vont conduire, non pas à excuser, mais à comprendre, peut-être à avoir pitié ou compassion de celui qui me fait violence. Et c’est une forme de délivrance, une libération « par le haut », qui fait devenir fils d’un père « dans les cieux« , sans compromission mauvaise ici-bas.

     Je suis très méfiant vis-à-vis de la traduction « priez pour ceux qui vous persécutent« . D’une part, elle risque de nourrir une paranoïa ! Je suis « persécuté », donc je suis un juste (première erreur) et même je suis un saint parce que je prie pour celui qui me persécute. Par ailleurs, celui qui, peut-être, m’appelle à un changement légitime, je le rejette en l’appelant « persécuteur », et je me prive ainsi d’une quelconque possibilité de changer (deuxième erreur). Cette manière de se situer est hélas fort courante chez bien des personnes qui se croient « religieuses » ou « pieuses » : quel piège terrible.

     Si j’ai bien compris, le fameux « amour des ennemis » ne consiste pas du tout à 1) se trouver un ennemi et 2) se montrer héroïque ! C’est bien plutôt découvrir qu’on n’a pas d’ennemi sinon dans sa tête, ou chercher un chemin de vie quand on est toujours aux prises avec quelqu’un qui vous fait du mal, que ce soit effectif ou que ce soit par l’effet de conséquences ineffaçables. Au total, c’est s’ouvrir à l’universel, c’est s’ouvrir à tous, être le « frère universel » auquel François d’Assise tendait de toutes ses forces. « Si en effet vous aimez ceux qui vous aiment, quel salaire avez-vous ? Est-ce que les publicains aussi ne font pas de même ? Et si vous accueillez seulement vos frères, que faites-vous au-delà ? Est-ce que ceux des nations aussi ne font pas de même ? Soyez donc, vous, parfaits comme votre père céleste est parfait. » Le seul modèle, c’est le père céleste. Le seul. L’esprit des Béatitudes, c’est l’esprit du père : c’est adopter vis-à-vis des autres le comportement de ceux qui ont le même père les uns par rapport aux autres. De ceux qui se savent aimés, et qui savent les autres aimés, chacun au-delà de toute mesure, et qui peuvent redéborder au-delà de toute mesure.

Rembrandt - Le Fils prodigue

La loi de la vie : dimanche 16 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Cette première grande suite de paroles de Jésus que nous offre Matthieu, sous la forme d’un grand discours appelé communément « Sermon sur la Montagne », a commencé avec ce magnifique poème des Béatitudes : celles-ci sont posées comme une charte du Royaume des Cieux, comme l’énoncé d’une Loi nouvelle, les Dix Nouvelles Paroles.

     Elles sont aussitôt suivies d’une adresse aux disciples, qualifiant leur mission et leur rôle de disciple quant à cette charte et sa diffusion dans le monde : c’était notre texte de la semaine dernière (Révéler les saveurs : dimanche 9 février.).

     Vient ensuite une mise en situation de cette Loi Nouvelle par rapport à la Loi déjà connue, ainsi qu’aux Prophètes (vv.17-19), et une série de conséquences de ce rapport « d’accomplissement » dans la pratique de chacun. Cette série, après un principe général (v.20), va être rythmée par une sorte de refrain, « Vous avez entendu… or moi je vous dis…« . Cela permet de distinguer nettement une parole à propos du meurtre et de la colère (vv.21-26), une à propos de l’adultère et du désir (vv.27-30), une à propos de répudiation et d’adultère (vv.31-32), une à propos de serment et de parole tenue (vv.33-37), une à propos de vengeance et d’endurance (vv.38-42), une enfin  à propos de haine ou d’amour des ennemis (vv.43-48), où la conclusion fait en même temps office de conclusion générale de toute la série. Après, on change encore de propos pour aborder la question du paraître dans la recherche d’une vie juste.

     Notre texte d’aujourd’hui fait heureusement suite à celui de la semaine passée, mais il a une découpe un peu curieuse : il prend le premier temps du rapport entre l’ancien et le nouveau, puis il entame la série des conséquences jusqu’à celle qui porte sur les serments et la parole tenue, inclusivement. Le reste est gardé pour la semaine suivante. C’est un peu arbitraire, mais après tout ce n’est pas si mal, ne soyons pas trop difficiles.

Mon modeste commentaire :

    « Ne me regardez pas comme venu abolir la loi ou les prophètes : je ne suis pas venu abolir mais réaliser. Amen, en effet, je vous dis : jusqu’à ce que le ciel et la terre passent, il n’y aura pas un iota ni un accent qui passe de la loi, jusqu’à ce que toutes choses n’adviennent » Les paroles inaugurales de Jésus, les Béatitudes, dites en haut de la montagne et constituées de dix paroles (huit béatitudes, plus une neuvième qui peut aussi bien être décomposée en deux avec le « réjouissez-vous« ), ressemblent à l’évidence à l’énoncé d’une loi nouvelle, dont les disciples sont immédiatement institués témoins et messagers -comme il en était du Peuple alors.  La question du rapport avec cette première Loi, et notamment avec les Dix Paroles (Ex.20,2-17) écrites sur deux tables de pierre et données en haut de la montagne, se pose immédiatement et Matthieu l’aborde sans attendre.

     Et sous sa plume, Jésus a à cœur de lever tout de suite une ambiguïté, celle du pur remplacement. Il ne faut pas imaginer (le verbe [nomidzoo] signifie avoir en usage ou soumettre à des usages, mais aussi  regarder quelqu’un comme, tenir pour, croire, penser, juger) qu’il soit venu abolir la loi ou les prophètes. Cette dernière locution est proverbiale, elle veut englober l’ensemble des textes fondateurs du peuple juif (à noter au passage : il manque alors les « écrits ». Mais je ne vais pas suivre cette fois-ci cette piste pour m’interroger : trop de lièvres à la fois). Le verbe [kataluoo], en revanche, a plus d’un sens. Il peut signifier dissoudre au sens de détruire, renverser, supprimer, ou abolir, il peut encore signifier laisser aller, congédier ou licencier, ou encore faire cesser, mettre fin, terminer. Une autre famille de sens inviterait à le traduire par délier ou détacher, mais ce n’est manifestement pas opportun. Donc, d’après Matthieu, la loi et les prophètes ne sont pas supprimés, ils ne sont pas non plus mis au rancart, on n’y met pas fin. Alors où se trouve la nouveauté ? Car comment deux lois, deux régimes législatifs, pourraient-ils coexister ? Si l’on est sous la V° république, on n’est plus sous la IV° ; si l’on est sous la République, on n’est plus sous la Monarchie ; si l’on est en droit français, on n’est plus en droit anglo-saxon, etc.

     C’est là qu’est introduit un autre mot, pas si simple à comprendre, le verbe [plèrôoo]. Il peut signifier fondamentalement deux choses. Il peut vouloir dire remplirau sens de faire plein, ou d’équiper, au sens aussi de féconder ou engrosser, au sens encore de bourrer, de rassasier, ou de satisfaire. Il peut aussi vouloir dire compléter,  au sens d’accomplir, de réaliser une œuvre, mais aussi d’accomplir ou d’atteindre une période de temps. On voit que le sens va être difficile à déterminer en partant du seul mot : les paroles qui suivront vont d’ailleurs illustrer et orienter la compréhension, il nous faudra donc y revenir. Car la loi et les prophètes peuvent être présentés comme une sorte d’enveloppe vide qu’il faudrait remplir : ils ne seraient qu’un contenant sans valeur en soi, mais indispensable pour ne rien perdre du contenu d’une parole neuve et seule valable : on traduira remplir. Ils peuvent être aussi envisagés comme valables mais stériles, attendant une parole autre mais compatible pour en être fécondés : et alors c’est d’eux, la loi et les prophètes, que naîtraient la nouveauté : on traduira féconder. Ils peuvent encore être envisagés comme seuls valables, mais en quelque sorte inaccessibles : inaccomplis au sens où personne jusque-là n’a pu les vivre entièrement, comme c’était attendu : on traduira satisfaire. Mais si l’on privilégie la seconde famille de sens, la loi et les prophètes peuvent être entendus comme un programme incomplet et auquel il manquait une parole qui va enfin rendre possible l’œuvre qu’ils décrivaient déjà sans la mettre à portée, sans qu’on puisse la comprendre : on traduira compléter. Ils peuvent encore être entendus comme la description complète d’un programme de vie théorique, mais que personne n’avait encore pris au sérieux ou pris dans son ensemble, ce dont nous aurions désormais le tableau avec la vie de Jésus : on traduira réaliser. Ils peuvent enfin être entendus comme décrivant une période qui vaut pour elle-même, qui vaut par exemple comme préparation, mais qui parvient désormais à son terme pour laisser place à une nouvelle période de temps : on traduira dépasser.

     Les nuances qu’on vient de voir ont des conséquences immenses, suivant qu’on les prend toutes (car on peut aussi prendre tout), ou qu’on en choisit certaines et qu’on en laisse d’autres. Car le type d’influence qu’on laisse à ce que les chrétiens appellent désormais l’Ancien Testament, la place qu’on lui accorde, le niveau d’autorité qu’on lui reconnaît, change beaucoup de choses dans la vie chrétienne, dans la foi chrétienne, et dans l’assemblée chrétienne. Il est un fait que les tout-premiers chrétiens étaient des Juifs qui vivaient et continuaient leur pratique. Mais ceux qui leur ont immédiatement succédés n’accordaient pas du tout la même importance à ce patrimoine qui n’était pas le leur, et c’est une des raisons des tensions très fortes entre Paul et les autres, parce que ceux qu’il initie au Christ ne font pas appel à cet Ancien Testament, à la loi ni aux prophètes. Et cette tendance va même dominer massivement jusqu’à la fin de l’Antiquité Tardive : non qu’on ne lise pas la loi et les prophètes, mais c’est surtout pour célébrer le triomphe de la nouveauté chrétienne, autrement dit le dépassement opéré par le Christ. En revanche, avec la chute du monde romain occidental, une vraie rupture culturelle va avoir lieu, et se traduire pour les chrétiens par une véritable invasion d’Ancien Testament : dans la liturgie, dans la prédication, dans la pratique, dans les institutions, dans la morale, etc. Il faut dire que bien des choses y rejoignaient la culture et les mentalités des peuples dits « barbares », qui maintenant installaient en Occident leur hégémonie.

     Matthieu ne pouvait voir si loin, bien sûr, mais nous pouvons mesurer historiquement le poids parfois parasite de la loi et des prophètes sur l’authenticité de l’évangile. Et nous voyons aussi avec le temps passé comme il est difficile de bien comprendre ces mêmes évangiles si on ne les met pas en perspective avec la loi et les prophètes : comme on n’entend bien la note de la corde du violoncelle que grâce à la caisse de résonance formée par son bois. Donc question cruciale, qui n’est pas moins que celle de la nouveauté chrétienne, de sa continuité ou non –ou jusqu’à quel point–, avec ce dont elle hérite. « Tu ne tueras point » reste un repère fondateur pour la vie du disciple, comme d’ailleurs pour tout être humain ; mais l’interdiction de manger du porc ou du lièvre n’est plus de mise, comme l’injonction de mettre à mort quiconque maudira son père ou sa mère. Et on voit bien que dans l’actualité la plus brûlante, par exemple dans le débat à propos des personnes homosexuelles, ceux qui les rejettent s’appuient (de manière bien souvent erronée, d’ailleurs) sur des préceptes d’Ancien Testament…

     Le texte de Matthieu insiste : il associe la durée du ciel et de la terre avec la durée de la loi : « Amen, en effet, je vous dis : jusqu’à ce que le ciel et la terre passent, il n’y aura pas un iota ni un accent qui passe de la loi, jusqu’à ce que toutes choses n’adviennent« . Le iota, l’accent, ce sont des motifs d’écriture grecque, rien à voir avec l’hébreu ni même l’araméen. On voit à qui s’adresse Matthieu. Remarquons aussi qu’il emploie deux fois le verbe que j’ai traduit par passer. Il s’agit du verbe [parerkhomaï], qui peut signifier passer à côté ou devant (en anglais, go by),  ou bien passer outre, s’écouler, ou encore dépasser, surpasser, ou bien encore transgresser, enfreindre, ou passer à côté, omettre, ne pas tenir compte de, ou enfin passer auprès, échapper. L’idée est toujours celle du mouvement dans la proximité immédiate. Ainsi dans notre phrase, une structure se dessine qui l’éclaire : un cadre est formé par deux « jusqu’à ce que.. » qui se répondent, et ce cadre a un lien avec ce qu’il encadre par le réemploi de [parerkhomaï]. La loi (et les prophètes, je suppose) ne seront dépassés, ou surpassés, que lorsque le ciel et la terre le seront –c’est-à-dire cette première création : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre » (Gn.1,1)–. Et ceci n’est possible que par une nouvelle création, lorsque « toutes choses » adviendront. La formule est vague, elle est souvent interprétée comme signifiant : tout ce qui est dit dans la loi et les prophètes. Mais rien n’oblige à la prendre en ce sens précis, elle peut aussi bien signifier pour Matthieu : toutes ces choses que vous, lecteurs, savez un peu déjà et que je vous raconte dans mon récit ; toutes ces choses si nouvelles, justement, et notamment la passion, la mort et la résurrection du Christ.

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Fresque du Jugement dernier, Chapelle Saint-Sylvestre, église « dei Quatro Santi Coronati », Rome (1247). L’ange à gauche roule le ciel ancien comme un parchemin, pendant que celui de droite annonce à la trompette un ciel nouveau et une nouvelle terre. Le Christ siège en majesté, la croix du supplice, désormais vide, comme un sceptre. Les instruments de sa passion l’entourent, et il présente au spectateur ses plaies : voici la vie nouvelle, donnée amoureusement et gratuitement, et qui dépasse la justice de la loi au nom de laquelle j’ai été condamné.

     Ainsi alors, le sens de ces paroles de Jésus serait : je ne suis pas venu faire autre chose que ce que la loi et les prophètes annoncent et préparent. Rien de ce qui s’y trouve, et qui dessine comme une promesse, ne sera laissé. C’est même sur la base de la loi que je serai moi-même condamné, comme annoncé par les prophètes si vous savez les lire. Mais dès lors que je serai mort et ressuscité, s’établiront un ciel nouveau et une nouvelle terre, la création entière sera renouvelée, et alors ces éléments n’auront plus cours, ils laisseront place à de nouveaux repères. Les béatitudes que je viens d’énoncer sont la charte de cette vie nouvelle qui animera le ciel nouveau et la nouvelle terre. Or de cette vie il est bon dès à présent de remplir votre pratique de la loi. La loi pour la loi est vide de sens et de portée, mais la loi comme une gangue remplie d’un esprit nouveau est pleine de sens.

     Je voudrais ajouter deux remarques encore. La première, que l’association des Dix Paroles avec ce ciel et cette terre, bref avec le cosmos, fait de ce décalogue une sorte de loi « écologique » : il y a dans l’univers des lois que découvrent les scientifiques, comme la loi de l’attraction universelle, ou celle de l’expansion de l’univers, ou celle de la conservation de l’énergie. Eh bien, c’est comme si Matthieu faisait du décalogue une loi de ce genre, un énoncé à portée universelle qui dévoile les conditions dans lesquelles la vie humaine, sociale, est en ce monde possible. Ce faisant, Matthieu sort du caractère distinctif de la loi pour le peuple de dieu : ce n’est plus une exclusive, ce n’est plus un motif de séparation mais plutôt d’unité. Cela change le regard : le disciple n’apporte pas une nouveauté inconnue dont il a seul le privilège, il scrute plutôt chez tous les traces de ce dont il a simplement une formulation repère mais qui est peut-être mieux vécu ailleurs.

     La deuxième remarque : si l’on compare les Dix Paroles avec les Béatitudes, on s’aperçoit qu’elles n’ont en quelque sorte pas le même rythme, leur « motif » n’est pas le même. La première des Dix Paroles est une affirmation (que l’on oublie toujours, mais qui est fondamentale pour le sens), « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage. » Puis, tous les préceptes sont formulés d’une manière doublement négative, signifiant : puisque moi je suis ton dieu, il est impossible que toi tu te fasses d’autres dieux ; puisque moi je suis ton dieu, il est impossible que toi tu tues ton prochain, etc. Le « motif » est un miroir, la traduction sous ce ciel et sur cette terre de la sainteté du dieu, par un certain nombre d’abstentions. Ce qui fait la vie elle-même est laissé à la liberté de chacun, on dit juste d’éviter ce qui la rend impossible. On bride ou on oriente la puissance qui pourrait abuser. Pour les Béatitudes en revanche, le « motif » est celui du bonheur : bienheureux, bienheureux…! Ce sont des situations concrètes de vie qui sont saisies, et généralement des situations où la vie est atteinte et menacée. Le motif est celui d’un chemin de bonheur aboutissant au dieu lui-même, et cela même dans les situations où l’on est victime d’abus ! Le point de vue a changé, il s’est renversé.

     « Celui donc qui s’affranchirait du plus petit de ces commandements et enseignerait cela aux hommes, serait proclamé le plus petit dans le royaume des cieux ; celui en revanche qui le pratiquera et enseignera, celui-ci sera proclamé grand dans le royaume des cieux. » S’affranchir de la première loi n’empêche pas d’entrer dans le royaume des cieux, mais ce n’est pas la grande porte. En revanche, construire sur cette base une existence fait entrer par la grande porte. Mais, soyons bien d’accord : dans tous les cas cela ne suffit pas pour entrer dans le royaume des cieux, c’est bien l’adoption et l’intégration dans sa vie des béatitudes qui conduit à ce royaume. Alors comment cela fonctionne-t-il ? Matthieu énonce d’abord un principe général, et puis après il étudiera plusieurs situations particulières.

     Le principe général est le suivant : « Je vous dis en effet que si ne surabonde pas de vous la justice par rapport à la plupart des scribes et pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. » Il s’agit de déborder, d’aller au-delà de la mesure. C’est cet excès qui est la condition d’entrée dans le royaume. Voilà un couple tout sauf ordinaire : qui dit justice dit habituellement mesure, juste milieu, équilibre. Et voilà que la justice dont il s’agit désormais n’est pas dans le juste équilibre mais dans l’excès, dans le débordement. Il ne s’agit pas d’un excès de légalisme, car comme dit  l’adage traditionnel du droit romain, « summum ius  summa iniuria » : le droit à tout prix et jusqu’au bout aboutit à l’injustice la plus grande. Non, il s’agit cette fois non seulement de ne pas rendre la vie impossible mais d’œuvrer de toute son énergie à donner la vie.

     Le premier cas proposé permet de mieux comprendre –et je m’arrêterai là pour cette fois. « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : tu ne tueras pas, celui qui tuerait sera traduit en jugement. Or moi je vous dis que tout être qui se met en colère contre son frère sera traduit en jugement ; celui qui traitera son frère de racaille, sera traduit devant le Sanhédrin ; celui qui le traitera de fou, sera traduit dans la géhenne de feu… » L’abstention de meurtre fait évidemment partie des conditions en dehors desquelles la vie n’est pas possible. Mais surabonder de justice consiste à questionner même la colère. La colère est une chose positive : elle est ce ressort intérieur par lequel je ne me laisse pas résoudre à ce qui empêche ma propre vie, par lequel ma vie s’augmente pour dépasser un obstacle. Mais justement, l’autre, le frère, ne peut pas être considéré comme un obstacle à la vie : la colère contre un autre se trompe d’adresse. Lorsqu’elle conduit à mépriser l’autre (« racaille ») ou à le mettre hors-jeu (« fou »), elle détruit la vie, au lieu de se battre pour elle.  Et c’est pourquoi cette parole s’achève sur une invitation urgente à la réconciliation en ce monde. Finalement, ce qui permet de concilier et d’accorder comme il faut les deux lois, l’ancienne et la nouvelle, c’est la vie et le service de la vie.

Révéler les saveurs : dimanche 9 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Retour à l’univers de Matthieu : ces voyages interstellaires ont quelque chose de fatiguant !

     Nous étions, chez Matthieu, dans les premiers actes de Jésus, son baptême, son passage au désert, la suite de Jean-Baptiste qu’il prend après l’arrestation de celui-ci, et l’appel des quatre premiers disciples –des frères. Cet épisode actif est conclu par un sommaire assez général, qu’on ne nous a pas fait l’honneur de nous donner.

     Dans une alternance fréquente chez Matthieu, après ce premier regroupement d’actions, nous trouvons un long regroupement de paroles. Ce regroupement prend la forme d’un long discours, souvent appelé « Sermon sur la montagne » : il est en effet encadré par une petite mise en scène, où d’une part Jésus monte sur la montagne et s’y assoit pour enseigner (Mt.5,1-2), et où d’autre part il achève son enseignement et descend de la montagne (Mt.7,28-8,1). Ce discours reconstruit s’ouvre solennellement par un poème, frappant dans sa forme et son rythme comme dans son contenu, poème appelé communément « les béatitudes » (Mt.5,3-12). C’est à ce poème que fait suite notre texte d’aujourd’hui.

Mon modeste commentaire :

     « Vous êtes le sel de la terre : or si le « sel » devient fou, en quoi sera-t-il rassemblé ? Il n’a encore de force en rien sinon à être jeté dehors pour être piétiné par les hommes. » Qui est ce « vous » ? La mise en scène du discours par Matthieu est ainsi rédigée : « Voyant les foules, il monte sur la montagne. Il s’assoit. Ses disciples s’approchent lui. Il ouvre la bouche et les enseigne en disant :… » Il y a donc trois personnages, Jésus (« il« ), ses disciples et les foules. Ainsi, quand « il » « les » enseigne, c’est Jésus qui enseigne l’un des deux autres. Lequel des deux ? S’adresse-t-il aux foules, ou bien exclusivement aux disciples ? Je penche pour les disciples, et cela pour deux raisons : d’une part, c’est le personnage le plus proche du pronom ici en cause, le dernier nommé. Normalement, un pronom ne « saute pas par-dessus » un personnage sans que cela soit précisé. D’autre part, il n’est nulle part précisé que les foules, qui occasionnent sa montée sur la montagne, l’y suivent. En revanche, des disciples, Matthieu nous dit qu’ils s’approchent une fois qu’il s’est assis. Logiquement, c’est donc à eux qu’il s’adresse. Cette adresse aux disciples n’est cependant  pas tout-à-fait exclusive. En effet, c’est bien parce que toutes ces foules sont en vue qu’il est monté sur la montagne et qu’il parle aux disciples. Autrement dit, ce qui est dit aux disciples leur est dit en vue des foules, au bénéfice des foules, pour elles ou à cause d’elles.

     Cette précision n’est pas de petite importance. Elle veut dire que l’affirmation « Vous êtes le sel de la terre » n’est pas un absolu, mais en quelque sorte une mission. Il s’agit bien d’une métaphore. Les disciples sont du « sel » relativement aux foules qui sont « la terre« . Etonnante métaphore, dans la mesure où l’image antique qui vient à l’esprit lorsqu’on associe sel et terre, c’est celle des Romains semant du sel sur la terre de Carthage détruite, pour être sûrs que rien ne puisse repousser !!! Gageons que ce n’est pas ici le sens souhaité de la métaphore… Je connais trois usages au sel dans cette région du monde et à cette époque : un usage de dégustation, un de conservation et un de construction. Dans la dégustation, le sel sert à révéler la saveur de ce à quoi il est uni. Cela suppose que le sel ne reste pas seul mais que, dans une proportion où il reste très minoritaire, il soit mêlé à toutes sortes de choses, les cuisiniers le savent bien. En ce cas, les disciples sont cette minorité que l’on adjoint à tous et qui a pour mission de révéler ce que tous portent ou sont.  Dans la conservation, le sel, en quantité importante, agit en pénétrant les aliments de sorte que la proportion d’eau y diminue et que du coup ils puissent durer sans pourrir. En ce cas, les disciples, nombreux, sont là pour permettre que durent et ne se corrompent pas les hommes. Dans la construction, c’est moins connu, le sel est employé pour l’édification des fours : on le mêle à la terre afin de rendre l’argile de la voûte du four plus solide et plus résistant à la chaleur. En ce cas, les disciples jouent au milieu des hommes un rôle d’unité, dans la mesure où ils se mêlent à tous.

     On voit qu’on a plusieurs pistes. Mais le texte lui-même nous guide, et la métaphore est poursuivie, avec des verbes à double-sens : « or si le « sel » devient fou, en quoi sera-t-il rassemblé ? »  Le premier verbe, le verbe [mooraïnoo], signifie être hébété, être sot, être fou, éventuellement devenir fou. Un nom de la même racine, [mooros], signifie, émoussé, fade, insensé : on voit que Matthieu joue sur les mots pour appliquer au sel un verbe qui normalement ne le concerne pas, mais dont tout le monde verra qu’il vise à filer la métaphore. La condition non souhaitée ici est que la force du sel s’émousse, que le sel s’affadisse, mais aussi que les disciples deviennent insensés, qu’ils perdent la sagesse unique qui leur est donnée par les paroles qu’ils entendent, les Béatitudes qui viennent d’être prononcées. Que se passerait-il alors ? Le deuxième verbe, le verbe [alidzoo], a deux sens distincts : il peut vouloir dire saler ou nourrir avec des aliments salés, il peut vouloir dire rassembler. On voit que, là encore, le mot est choisi avec soin pour filer la métaphore : si le sel (au sens propre) s’affadit, dans quoi le plongerait-on pour le saler ? Rien ne peut lui rendre ce qu’il a à charge de donner lui-même ! De même, si les disciples cessent de porter l’originalité des béatitudes, d’en être eux-mêmes transformés, en quoi seraient-ils rassemblés ? Ils n’ont plus ce qui fait d’eux un groupe, celui des disciples, et ils n’ont plus ce pouvoir de rassembler l’humanité entière en se mêlant à elle ! Ils sont « sans force » ou « sans influence » (les deux traductions sont possibles), ils ne servent à rien, ils ne méritent que d’être piétinés. Et on observe qu’en effet, quand le monde ne reconnaît plus dans les disciples l’esprit des béatitudes, il les piétine, il les foule aux pieds. C’était dit d’avance. Et en ce cas, la question revient aux disciples, seuls en cause, et non à ceux qui les piétinent parce qu’ils n’apportent plus rien : il faut d’urgence revenir aux béatitudes !!

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     Une deuxième métaphore suit : la lumière du monde. Il faudrait suivre la même démarche : on s’apercevrait alors que les éléments sont presque les mêmes ! La lumière est faite pour révéler ce qu’elle éclaire, elle favorise l’action des hommes et leurs rencontres, etc. La vraie différence, me semble-t-il, entre ces deux métaphores, c’est que le sel agit en devenant presque indiscernable, alors que la lumière agit en se posant toujours sans confusion. Un souci familial me fait arrêter là, mais cher lecteur, tu poursuivra bien ton chemin tout seul ! Et peut-être même feras-tu, dans les commentaires, partager à d’autres ta réflexion ? Ce serait un beau cadeau…

Expérience de parents : dimanche 2 février.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Encore un changement de planète ! Chandeleur (ou « Fête de la Présentation » pour l’Occident chrétien, « Fête de la Rencontre » pour l’Orient chrétien) oblige, nous est offert cette semaine un texte de… (roulement de tambour : and the winner is…) saint Luc. Et qui plus est, retour dans les « évangiles de l’enfance », puisque ce texte vient de cette partie-là de l’évangile de Luc.

       Dans cette première partie de l’évangile de Luc, nous sommes après la naissance de Jésus : il y a eu d’abord le récit de cette naissance elle-même (Lc.2,1-7), puis le récit de l’annonce aux bergers, la nuit-même de la naissance (Lc.2,8-20). Suit le récit de la circoncision, huit jours plus tard (Lc.2,21), le récit de la purification, ou présentation au temple, quarante jours plus tard (Lc.2,22-40) et enfin un récit de pèlerinage au temple à douze ans (Lc.2,41-52). On voit que, dans la construction de Luc, le temps peu à peu se dilate. C’est le récit de la purification qui est notre texte d’aujourd’hui.

     Ce récit lui-même se développe en quatre temps : d’abord une présentation de la démarche religieuse des parents avec leur nouveau-né (vv.22-24); ensuite un évènement inattendu : le vieillard Syméon intervient avec une dimension prophétique (vv.25-35); puis c’est une prophétesse, Anne, qui intervient au sujet de l’enfant (vv.36-38); enfin, une petite conclusion généraliste (vv.39-40). Ce récit est long et vaste, je voudrais m’attacher cette fois à suivre le point de vue des parents : un choix très partiel, un point de vue spécifique, mais c’est une manière d’entrer dans ce récit (et qui n’exclut pas d’autres approches !).

Mon modeste commentaire :

     « Et quand sont accomplis les jours de leur purification selon la loi de Moïse, ils le font monter à Jérusalem pour le mettre à disposition du seigneur, comme il est écrit dans la loi du seigneur que tout mâle ouvrant la matrice sera appelé saint pour le seigneur, et pour donner en sacrifice selon ce qui est dit dans la loi du seigneur, une paire de tourterelles ou deux poussins de colombes. » Voilà un contexte précis et fourni, où s’entremêlent des dispositions et prescriptions légales d’une part, et un projet particulier d’autre part.

     Le contexte légal est d’abord celui de la purification : le Livre du Lévitique (12,6-8) s’exprime ainsi :  » L’Éternel parla à Moïse en ces termes : « Parle ainsi aux enfants d’Israël : lorsqu’une femme, ayant conçu, enfantera un mâle, elle sera impure durant sept jours, comme lorsqu’elle est isolée à cause de sa souffrance. Au huitième jour, on circoncira l’excroissance de l’enfant. Puis, trente-trois jours durant, la femme restera dans le sang de purification : elle ne touchera à rien de consacré, elle n’entrera point dans le saint lieu, que les jours de sa purification ne soient accomplis. Si c’est une fille qu’elle met au monde, elle sera impure deux semaines, comme lors de son isolement; puis, durant soixante-six jours, elle restera dans le sang de purification. Quand sera accompli le temps de sa purification, pour un garçon ou pour une fille, elle apportera un agneau d’un an comme holocauste, et une jeune colombe ou une tourterelle comme expiatoire, à l’entrée de la Tente d’assignation, et les remettra au pontife. Celui-ci les offrira devant le Seigneur, fera expiation pour elle, et elle sera purifiée du flux de son sang. Telle est la règle de la femme qui enfante, qu’il s’agisse d’un garçon ou qu’il s’agisse d’une fille. Si ses moyens ne lui permettent pas d’offrir un agneau, elle prendra deux tourterelles ou deux jeunes colombes, l’une pour holocauste, l’autre pour expiatoire; et le pontife fera expiation pour elle, et elle sera purifiée. » Pardon pour cette citation un peu longue et, il faut bien le dire, austère. Peut-être même choquante pour nos oreilles d’aujourd’hui. Mais cela nous donne le contexte. Il s’agit de dispositions légales concernant la pureté rituelle : l’idée de fond, on le voit, est qu’une naissance rend « impure » la femme qui a donné naissance, et que cette « impureté » est liée au « sang » dans lequel se fait la naissance. Il y a donc ici un rituel très archaïque dans lequel le sang, la vue du sang, le fait que le sang coule, provoque l’effroi. Et le sang doit être racheté par le sang : d’où des sacrifices (sanglants) pour mettre fin à cette « impureté ». Notons aussi un autre archaïsme : « l’impureté » contractée par la mise au monde d’une fille est double de celle contractée par la mise au monde d’un garçon !

     (nb: il y a aussi, avec la mention du « mâle premier-né », une allusion à l’Exode : le rituel archaïque et agraire de l’offrande des prémices s’est augmenté d’une signification liée à la libération d’Egypte, on peut aller voir Ex.13. Mais je ne vais pas m’en occuper cette fois-ci, j’avoue que cela fait trop…)

     Peut-on essayer de comprendre ce que dit ce rituel archaïque ? Il me semble que l’importance centrale donnée au sang est un indice fort. Le sang est toujours signe de la vie. L’expérience de tous -toujours valable- autour de la naissance est que l’apparition de la vie, si elle est un événement majeur et qui dépasse tout le monde, se fait dans une frontière entre la vie et la mort : ce moment fondateur de la naissance met précisément en péril la vie, celle de l’enfant comme celle de la mère. C’est un paradoxe déconcertant et constant. C’est d’ailleurs une des questions qui est au cœur de celui qui écrit dans la Genèse le récit de la première faute : il ne s’explique pas comment il se fait que donner la vie puisse entraîner la mort, d’où le trop fameux « tu enfanteras avec douleur » (dont on a lamentablement tiré bien des conséquences fausses, aussi archaïques parfois que ces récits fondateurs). En fait, cet auteur cherche la cause ou la raison de ce paradoxe déconcertant, que la vie soit dans son apparition même menacée voire conditionnée par la mort.

     Mais pourquoi alors le sang rend-il rituellement « impur » ? Rituellement, c’est-à-dire symboliquement. Faisons un détour : c’est le cas aussi pour la nourriture : après le déluge, il est prescrit à Noé, dans le redémarrage de l’univers à une vie nouvelle, de « ne pas manger la chair avec le sang » : le sang est le signe de la vie qui n’appartient qu’à dieu. Or cette prescription, qui conclut en quelque sorte le cycle du déluge, vient porter un remède d’ordre symbolique à ce qui a été la cause du déluge, à savoir chez l’homme la confusion avec dieu (ou les dieux) : les hommes et les dieux sont retournés par des unions sexuelles à la confusion, alors que toute l’oeuvre de création est séparation et mise à part. On trouvera tout cela en Gn.6,1-8. Fin du détour, éclairant j’espère : ne pas manger la chair avec le sang, c’est symboliquement ne pas confondre les hommes (la chair) et les dieux (le sang).

     L’impureté rituelle est constituée par le fait ou le risque de ne pas tenir sa place, symboliquement, devant le dieu : la naissance se fait « dans le sang » (il coule), elle consiste aussi à produire au jour un être « de son sang ». Mais la sang est la vie sur laquelle le dieu seul a pouvoir. A lui la vie, à lui le don de la vie, à lui le pouvoir de l’enlever. L’homme ne peut usurper ce rôle. Le sens du rituel serait alors une proclamation que le dieu seul est l’auteur de la vie. Outre les forts et indéniables a priori dépréciatifs vis-à-vis des femmes, il y aurait alors un sens supplémentaire à la mesure double donnée en cas de naissance d’une fille : donner vie à un être humain qui pourra à son tour donner vie est un risque de  confusion double ! L’être humain pourrait se croire encore plus origine de la vie. Il me semble que ce rituel de la « purification » a pour but d’affirmer symboliquement : ce n’est pas d’abord toi qui a donné la vie, c’est d’abord le dieu. La personne humaine est mise en « quarantaine » (c’est le cas de le dire !), peut-être (pour ce qui est de la durée) jusqu’à ce que soit écarté tout risque de mort liée à l’accouchement, mais (pour ce qui est de la symbolique) le temps aussi que soit écarté tout risque de confusion entre l’auteur de la vie et l’être humain.

     Dans notre texte, il faut remarquer alors un élément bien extraordinaire : « …quand sont accomplis les jours de leur purification… », les parents se montrent ici solidaires, ce qui n’est pas du tout le cas dans le Lévitique où la femme seule est concernée. Il me semble que Luc a ici une vision moins archaïque, ou en tous cas montre une belle unité des parents. Ils se considèrent ensemble atteints par l’interdit religieux, symbolique. Et si ce que j’ai dit auparavant est juste, ils se considèrent ensemble comme devant être remis à leur place : ils ne sont pas les premiers auteurs de la vie de leur enfant, de la vie de Jésus. Ils veulent en faire l’aveu. Ils veulent se reconnaître ensemble petits devant la vie et l’enfant qui leur sont confiés. Il me semble qu’ici, tous les parents peuvent se sentir concernés : c’est un projet merveilleux et grandiose que d’être parents, mais combien petits sommes-nous devant la vie, devant une vie. Et combien il faut s’ouvrir au mystère d’un être que l’on « connaît comme si on l’avait fait », mais dont aussi on ignore tout, dont on découvre au fur et à mesure les goûts, les envies, le caractère, puis un jour les projets, les aspirations, les priorités, et dont on ne peut à jamais que soupçonner les inspirations profondes. Et puis les parents ne sont-ils pas les mieux placés pour savoir que l’enfant aussi les fait naître, en les faisant advenir à leur statut de père ou de mère ? Ne sont-ils pas les mieux placés pour constater ces nouvelles régions du cœur ouvertes en eux par l’arrivée de ce petit être entièrement dépendant ? Ne sont-ils pas les mieux placés pour éprouver la nouveauté dans leur relation même apportée par une naissance, lorsqu’ils se découvrent l’un l’autre comme père et comme mère ? Oui, il me semble que ce texte nous appelle à renouveler, nous parents, cet aveu que nos enfants ne sont pas nôtres, qu’ils viennent « d’ailleurs », qu’il y a en tout cela quelque chose qui est tellement plus grand que nous.

     Par ailleurs, dans ce contexte fortement ritualisé, Luc mentionne un projet particulier des parents : « …ils le font monter à Jérusalem pour le mettre à disposition du seigneur… » Ce projet particulier n’est pas inclus dans le rite de la purification. Mais tout le texte de Luc va se construire autour : on ne verra pas de prêtre, on ne verra pas le sacrifice. Mais on va suivre les parents dans leur projet particulier. Ils « conduisent vers le haut » leur enfant : c’est ce que veut dire le verbe [anagoo]. C’est un beau projet : conduire son enfant « vers le haut », élever, au premier sens du terme. Ils vont le faire entrer dans Jérusalem (ce que dit la préposition), mais il y a une destination précise et particulière dans ce voyage, exprimée par le verbe [paristèmi] et que j’ai traduit par mettre à disposition. [paristèmi], c’est établir auprès, mettre à la disposition de,  offrir, comparer, faire comparaître, mettre sous les yeux. L’idée fondamentale est de placer debout, fixer [istèmi] à côté ou chez [para-] quelqu’un. Ici, les parents vont placer leur enfant « chez » ou « à côté » du seigneur : c’est à la fois lui trouver une place, faire de lui un familier, l’établir dans une relation durable et spéciale, attirer sur lui l’attention. Peut-être veulent-ils le « consacrer ». Dans le fond, dans leur demande de baptême pour leur enfant, beaucoup de parents ont cette démarche-là, à la fois vague et déterminée. Il y a ici, sous-jacente, la question de l’avenir de l’enfant. Les parents ont cette préoccupation à titre personnel, non rituel. Ainsi donc, ce voyage à Jérusalem concerne tout le monde : pour les parents d’abord, il y a une démarche légale et rituelle pour faire l’aveu de n’être pas l’origine première de la vie de leur enfant, et pour l’enfant ensuite, il y a une démarche des parents pour le mettre sans tarder dans la proximité du dieu.

     Mais voici de l’inattendu : « et dans l’introduction par les parents de l’enfant Jésus pour lui faire selon la coutume de la loi à son sujet, le [vieillard Syméon] le prend dans le creux de ses bras et bénit dieu et dit… » Dans le moment même où les parents vont faire ce qu’ils ont prévu se produit de l’imprévu. Je n’arrive pas bien à savoir ce qu’est cette fameuse coutume dont parle Luc ici : peut-être une consécration d’enfant ? Il y en a d’autres dans l’Ecriture… En tous cas, c’est au moment où les parents font entrer leur enfant qu’un vieux bonhomme se saisit de lui et le prend dans le creux de ses bras. Luc a présenté Syméon dans les phrases qui précèdent (et que je n’ai pas reproduites), donc il n’est pas totalement inconnu pour le lecteur. Mais il faut se représenter le point de vue des parents ! Je ne sais pas quelle mère consentirait de bon cœur qu’on arrache de ses bras son nouveau-né de quarante jours ! J’en connais plus d’une qui se ferait panthère noire ! Il y a tant de proches indélicats qui « prennent » ainsi un tout petit des bras de sa mère, alors qu’elle seule peut décider quand et à qui elle veut le confier. Les deux, la mère et l’enfant, sont très fusionnels et c’est heureux ! Et là, ce n’est pas un proche, c’est un vieil inconnu.

     Pourtant, il n’y a pas de bataille. Il me semble que, pour Luc, la démarche projetée par les parents est en train de se faire, mais non « selon la coutume », d’une manière au contraire fort inaccoutumée. C’est comme si les parents étaient ouverts à cela, qu’il y avait en eux une disposition à remettre leur enfant au dieu, et comprenaient presque immédiatement que cela s’accomplissait. Ils voient dans un vieillard inconnu (ou en tous cas, Luc le voit) le signe du dieu auprès duquel ils voulaient remettre leur enfant. Si l’on voit les choses ainsi, le « creux des bras » est une image magnifique : pour les lecteurs de Luc, dans le monde hellénisé et romanisé, le geste de prendre l’enfant dans ses bras, voire de le soulever, c’est le geste même de l’acceptation du père et de la prise pour sien d’un enfant.

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Beato Angelico, « La Présentation au Temple » (1440), fresque 171 x 116, couvent San Marco, Florence. Les parents surpris se voient soudain face à leur enfant, qui est dans les bras d’un vieillard comme dans ceux de dieu le père. Et l’espace autour de la mère, devant comme derrière elle, prend soudain la forme d’une épée, et ses mains sont vides devant les flammes du « feu sacré ». Et l’enfant paraît être la source de lumière de l’image.

     Les mots de Syméon sont très forts : il parle de cet enfant en terme de « salut« , de « lumière en vue d’une révélation aux [autres] nations« et de « gloire du peuple d’Israël« . Voilà qui renvoie à des perspectives qui dépassent, et de beaucoup, l’instant présent et les personnes présentes : l’enfant, dans les paroles de Syméon, prend une dimension centrale dans l’histoire du salut et l’unité du monde ! « Et ils étaient, son père et sa mère, en train de s’étonner à propos de ce qui était formulé à son sujet. » On les comprend ! Le verbe [taoumadzoo] signifie s’étonner, admirer : l’étonnement n’est pas à mauvaise part, il ne provoque pas chez les parents de réticence. Je ne pense pas non plus que le propos de Luc soit de nous montrer des parents se rengorgeant : non, il s’agit bien d’admiration. Ils sont ouverts au mystère de leur enfant, c’est même dans cette ouverture qu’ils accomplissent toute cette démarche. Du coup, ils sont prêts à entendre ces vocables qui les dépassent.

     Mais Syméon se tourne vers eux dans leur étonnement admiratif et les bénit comme il a béni précédemment le dieu en s’adressant à lui (le verbe est exactement le même), et il s’adresse à eux maintenant. Il leur annonce que leur enfant est un « signe de contestation« . Et, codicille, il dit à sa mère « ton âme sera transpercée par une épée. » L’enfant est « posé » comme signe : le verbe qui commande cette expression, [kéïmaï], signifie bien sûr être placé, être établi, être dans tel état, mais en général c’est lorsqu’il est employé à propos d’une chose. Lorsque c’est en parlant d’une personne, le verbe signifie plutôt être étendu immobile, être au repos, être mourant, être mort, être délaissé, être inactif, être dans le malheur. Sinistre présage, soudain ! Nous voilà apparemment loin du salut et de la lumière.

     La phrase mise dans la bouche de Syméon à partir de ce verbe est en deux temps : « Voici que celui-ci (l’enfant) est étendu là (1°) en [éïs] chute et résurrection de beaucoup en Israël et (2°) en [éïs] signe de contestation. » On peut penser qu’il s’agit de deux énoncés qui se complètent, qui s’ajoutent, mais il me semble que le grec aurait alors employé, comme il le fait très facilement, un [mèn…dé…], « d’une part… d’autre part…« . Je pense plutôt qu’il faut voir ici deux énoncés parallèles, en miroir, de la même chose. Deux manières d’énoncer la même réalité. Ainsi, s’il est signe de contestation, c’est précisément parce qu’il provoque chute et résurrection de beaucoup. Le signe ([sèméione]), c’est la marque distinctivela preuve, le présage, la marque de reconnaissance, ou le signe pour faire quelque chose. L’autre mot, [antilégoo], c’est contredire, être en désaccord, opposer une parole ou un argument, répliquer, contester. Ainsi, pour cet enfant, la marque distinctive, ce qui le rendra différent de tous, c’est une parole de contre-pied et d’opposition, un « non ».  Et cela atteindra sa mère elle-même, dont l’âme sera littéralement traversée ou séparée par une épée. Voilà de l’inattendu dans l’inattendu.

      Pour les parents, et la mère en particulier, c’est l’annonce d’un déchirement profond et terrible. Oui cet enfant sera fort et unique, mais qui dit être unique dit être seul : à un certain moment, nul ne pourra l’accompagner, nul ne pourra plus être avec lui. Quand il sera étendu là, immobile, mort, délaissé, il ira seul un chemin que nul ne sait, il affrontera seul un combat que nul ne peut. Et sa mère même, dans un immense déchirement, ne pourra le suivre dans ce chemin unique. Ici aussi, me semble-t-il, même si ce n’est pas aussi dramatique et absolu, il y a une expérience forte de parents : laisser aller son chemin à l’enfant, au prix de déchirements intérieurs. Quand les enfants partent, quand ils affrontent leur vie, celle-ci ne les épargne pas : et quelle mère, quelle père, ne voudrait pouvoir épargner son enfant ? Mais c’est le prix de leur grandeur que d’être uniques, non seulement uniques chacun pour leurs parents, mais uniques en eux-mêmes, et donc aussi seuls dans une certaine mesure. Etre seul n’est pas être isolé, certes. C’est même très différent. Mais tout de même, c’est être seul. Dans le fond, remettre son enfant au dieu, c’est l’ouvrir à des perspectives de vie qui dépassent complètement les parents, à l’inattendu et à la grandeur d’une destinée, à ne pas être dans la pure reproduction de ce qu’ont été les parents (salut, lumière…), mais c’est aussi assumer les déchirements et les souffrances qui naîtront de cet itinéraire unique (l’épée).

     Au terme de cet épisode, voilà toute la famille qui s’en retourne à Nazareth, « dans leur ville« . Et l’enfant « croissait et se fortifiait rempli de sagesse et la grâce du dieu était sur lui. » Les parents rentrent avec lui dans la grisaille du quotidien où se construit, sans qu’on le sache, sans qu’on le voie, cette étonnante destinée qui a été, prophétiquement et de manière contrastée, évoquée dans le temple. Les parents sont venus avouer leur petitesse devant la mission et la vie qui leur est confiée, ils sont venus remettre leur enfant dans la proximité du dieu, et l’avenir se construit maintenant avec eux et par eux, mais pas seulement. Le « savoir« , la « sagesse« , ce sont eux qui la transmettent, l’éveillent, la nourrissent. Eux et ceux qu’ils choisissent ou mandatent pour cela. A eux de rester fidèles à leur propos, de garder en tête ce qu’ils ont d’abord voulu pour leur enfant et de rester dans l’ouverture à son mystère, pour qu’il advienne à lui-même et au monde. Mais la « grâce » ou la « joie » du dieu, c’est ce dernier qui la donne et qui œuvre. Et voilà les parents dans une constante expérience de responsabilité et de dépossession.

Un groupe orienté et ouvert : dimanche 26 janvier.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Retour à l’évangile de Matthieu. Sitôt après l’épisode du baptême de Jésus, que nous avons suivi il y a quinze jours (Solidarité à tout va : dimanche 12 janvier.), se place celui du passage au désert, qui est gardé pour le début du carême –ce qui n’en fait pas moins violence au texte et à sa logique.

     Notre texte d’aujourd’hui vient immédiatement après : il suppose donc ce passage par le désert, là où selon Matthieu a aussi commencé le ministère de Jean. Mais ce temps sera encore pour Jésus un temps de silence (et de jeûne), augmentant encore le contraste avec Jean-Baptiste, augmentant encore la mise en évidence de son approche très différente du ministère prophétique, augmentant encore la volonté affirmée de se situer avec et au milieu de tous, plutôt que face à tous. Pas étonnant du coup que Matthieu ait choisi de concentrer là aussi les tentations qui assailliront Jésus durant son ministère.

     Mais, puisqu’on nous renvoie ce texte à plus tard, supposons-le, gardons ces quelques éléments en tête, et abordons la suite.

Mon modeste commentaire :

     « Or ayant entendu que Jean a été livré, il retourne en Galilée ; et quittant Nazareth, il vient habiter à Capharnaüm du bord de mer aux frontières de Zabulon et de Nephtali : … » En tout ce début d’évangile, le ministère de Jésus se situe par rapport à celui de Jean : Jean l’annonce, Jean quoique décontenancé le baptise, comme Jean il va au désert. Et pourtant, en tout cela il se distingue de Jean : il n’est pas le grand juge annoncé par Jean, il se met résolument du côté des pécheurs et, se faisant l’un d’entre eux (sauf à pécher comme eux), il ne prêche pas au désert mais reste en silence. Matthieu nous montre un Jésus conscient que Jean lui prépare la route, mais attendant patiemment son tour. Et voilà que Jean est [paradidoomi], c’est-à-dire transmis, remis, livré, confié : on apprendra par la suite qu’il est au cachot, prisonnier d’Hérode, et Matthieu nous contera sa mort. Le mot de Matthieu est un double sens : du point de vue civil, Jean a été livré, c’est-à-dire arrêté. Mais du point de vue de sa mission, Jean a été en quelque sorte transmis, c’est-à-dire que sa mission passe à Jésus.

     Dès lors, la réaction de Jésus est aussi à double sens, ou à double profondeur. Elle  est formulée par Matthieu avec le verbe [anakhooréoo] qui signifie aller en arrière : retourner, reculer, se retirer, s’éloigner. Jésus était parti au désert sitôt baptisé : pas besoin d’aller loin pour trouver le désert depuis le lieu où Jean baptisait, à l’embouchure du Jourdain dans la Mer Morte, il suffit de traverser vers l’Est et voilà le désert. En allant plein Est, on arrive même assez vite au Mont Nebo, où Moïse semble-t-il avait pu contempler toute la Terre Promise avant de mourir. Mais justement, on ne reste pas très éloigné de la zone où Jean opère. Ainsi donc là aussi, du point de vue civil, une menace plane sur les proches de Jean qui vient d’être arrêté, et Jésus en ce sens se retire, il quitte cette région en bordure de la Judée, des centres du pouvoir. C’est ce schéma que Matthieu avait déjà suivi dans son « évangile de l’enfance » : menacé par le pouvoir politique d’Hérode, il s’était retrouvé à Nazareth. Mais du point de vue de sa mission, il retourne en Galilée, où il veut débuter sa propre mission, au milieu des plus éloignés, des plus bas, des plus « petits ».

     L’unité des deux points de vue se fait par la réduction du premier au second, Jésus « laisse tomber » (littéralement) Nazareth : son retour en Galilée n’est pas d’abord une mise à l’abri, un retour à l’anonymat originel, mais le top-départ de sa mission à lui. C’est son tour, maintenant. En fait il quitte Nazareth mais pas au sens où sa mission part de là. Plutôt, il part de là pour que sa mission puisse commencer. Elle va commencer ailleurs. L’épisode Nazareth est désormais clos. Il vient maintenant à Capharnaüm, plus au nord que Nazareth, sur la rive Nord-Ouest de la Mer de Galilée. C’est un village de pêcheurs qui comptait environ mille sept-cents personnes à l’époque et dont le nom signifierait « le village du consolateur ». Il est aussi situé sur une route commerciale très ancienne, du début de l’Âge du Bronze semble-t-il, reliant le nord de l’Egypte à la Phénicie et appelée par les Romains Via Maris, « la route de la mer« . Poste de Douane et petite garnison romaine commandée par un centurion. Qui dit poste de douane dit frontière : on est bien encore à l’Ouest du Jourdain, mais on est tout au Nord de la Galilée, juste avant de changer de juridiction, d’où des taxes à payer pour franchir cette frontière avec des marchandises (en plus des taxes sur la pêche, produit local). Jésus ne peut pas, tout en restant en Israël, être plus loin de la capitale. Il a reçu le baptême des pécheurs au lieu le plus bas du monde, il commence son ministère au lieu le plus éloigné de Jérusalem.

      « …afin que soit accompli le mot par l’intermédiaire d’Isaïe le prophète qui dit « Terre de Zabulon et Terre de Nephtali, chemin de la mer, au-delà du Jourdain, Galilée des autres-peuples,  le peuple qui est assis dans les ténèbres voit une lumière, une grande, et pour ceux qui sont assis dans la région et l’ombre de la mort, pour eux une lumière se lève. » Matthieu aime montrer régulièrement que l’Ecriture s’accomplit. Mais ce que nous avons dit précédemment montre que sa citation est un peu bancale en l’occurence : à Capharnaüm, nous sommes bien dans l’ancien territoire de la tribu de Nephtali (à  l’époque, plus personne ne parle des tribus d’Israël, elles ne jouent plus aucun rôle), mais rien à voir avec Zabulon. Nazareth en revanche pourrait avoir été dans le territoire de Zabulon (avec un décalage dans le temps : les tribus ne comptent déjà plus quand Nazareth apparaît). Le chemin de la mer, c’est sans doute la route commerciale (déjà chez Isaïe). Au-delà du Jourdain, cela ne correspond pas du tout, puisque nous sommes encore en-deça, à l’Ouest. Galilée des autres-peuples, cela, oui, c’est avéré : l’hébreu des Ecritures distingue clairement <am>, le peuple choisi et les <gohîm>, les nations, les peuples qui ne sont pas le peuple choisi. La distinction vaut toujours aujourd’hui entre les Juifs authentiques et les « goï ».

     Or la Galilée est religieusement suspecte : non seulement elle est traversée de nombreuses routes commerciales et militaires et voit donc circuler bien des « goï », mais en plus –et plus gravement– les Juifs de Galilée sont suspects de s’être mêlés, mélangés, avec eux, de s’être en quelque sorte dilués. Sont-ils encore bien des Juifs ? Mais c’est là pourtant que Jésus choisi de faire se lever la lumière. Il porte d’emblée notre attention sur les confins, il invite à son imitation à porter nos regards et notre attention au-delà de l’immédiat, de ceux qui nous ressemblent. Il est un fait qu’aujourd’hui, cet entre-soi s’augmente avec les réseaux sociaux : un clic, et nous voilà débarrassés de pensées dérangeantes. Mais le « salut » commence avec ce qui nous fait sortir de soi, ce qui nous mène dans un ailleurs, dans cette ouverture de cœur à écouter et rencontrer ce qui est différent. Il me semble que ce choix délibéré de Jésus de commencer par ceux qui sont loin, qui sont suspects, qui sont « dans l’ombre », nous invite aussi à un vaste retour sur notre histoire collective (ou ecclésiale) : comment est-il possible que des disciples du Christ aient pu cautionner l’esclavage ? Comment est-il possible qu’ils aient soutenu tant d’inégalités dans les sociétés du monde, se soient satisfaits ou aient profité de la domination des riches ? Comment est-il possible qu’ils aient avalisé le Code Noir ? Comment est-il possible qu’ils aient participé à tant de maltraitances ou de confiscations ? L’évangile ne conduisait pas là, au contraire (et n’y conduit toujours pas !) : alors il faut reconnaître que c’est dans notre pratique collective, que quelque chose conduit à tout cela en dépit de cet évangile sensé nous guider et transformer le monde ! Il serait bon de le nommer, et de s’en défaire.

     « Dès lors Jésus commence à clamer et à parler : « convertissez-vous : le royaume des cieux s’est en effet fait tout proche. » Voilà des mots qui disent clairement tout ce que nous avons entrevu précédemment. Nous voilà au commencement, le verbe [arkhoo] dit clairement être le premier ou faire en premier ou faire pour la première fois. Pour la première fois en effet, il parle et clame. Ce qu’il dit, en revanche, c’est mot à mot ce qui résumait le message de Jean-Baptiste (cf. Mt.3,2) : la succession est évidente, le flambeau est repris. Je me permets, pour ceux qui veulent, de renvoyer à ce que j’ai déjà écrit sur ce message-là (c’est le deuxième paragraphe du commentaire de Refaire chanter sa vie : dimanche 8 décembre.).

     Et puis nous voilà dans un autre épisode narratif :  » Or en circulant au bord de la Mer de Galilée, il voit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André son frère, qui jettent un épervier dans la mer : il étaient en effet pêcheurs. » Notre Jésus déambule le long de la mer, le verbe évoque un va-et-vient, éventuellement en discutant (c’est le mot même qui était retenu par les grecs pour parler de l’école de philosophie d’Aristote, où l’on parlait en marchant). Qu’il voie des pêcheurs n’a rien d’étonnant : on est au bord de la mer, et c’est l’activité principale à Capharnaüm. Mais Matthieu semble insister sur le fait qu’il s’agit de frères, le mot revient deux fois et la deuxième de façon tout-à-fait inutile sinon pour insister. Ils ont donc entre eux un lien de fraternité, et aussi ils sont en pleine activité, ils « jettent le filet« . J’ai écris l’épervier ci-dessus : à vrai dire, le mot [amphiblèstrone] évoque un filet encerclant (le préfixe [amphi-]…), ce qui désignerait plutôt un filet maillant encerclant : le filet entoure les poissons qui se prennent dans ses mailles. C’est une différence avec la senne, qui prend les poissons par en-dessous, et l’épervier, que l’on jette sur les poissons. Mais c’est plutôt l’épervier qui se jette, alors…

     « Et il leur dit : venez derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Il était de pratique courante que les « rabbis », les enseignants, regroupent des disciples. Plus important le rabbi, plus restreint le groupe. Mais en général, c’étaient les disciples qui demandaient à se former et à faire partie du groupe : ici, Jésus a l’initiative, et il l’a dès le début de son ministère, c’est la première chose qu’il fait à vrai dire. D’autre part, il appelle alors qu’il est ambulant, non alors qu’il est établi quelque part : c’est qu’il appelle à un partage de vie, à une vie commune. Mais cette vie commune n’est pas celle d’un groupe « à égalité », on vient « derrière [lui]« , c’est lui qui mène et conduit, c’est lui que l’on imite. D’emblée la proclamation de Jésus se présente moins comme des mots à assimiler que comme un style de vie à imiter, un compagnonnage à vivre. Le cœur de ce qu’il va enseigner, c’est à vivre avec lui et comme lui. Mais ce n’est pas pour autant à faire un groupe fermé : la curieuse et un peu opaque expression « pêcheurs d’hommes » le montre. Qui pêche se fait prédateur du poisson : s’agit-il de cela ? Evidemment non. Mais l’expression combine une activité déjà pratiquée par ceux qui sont appelés, « pêcheurs« , et un but nouveau, les « hommes« . Je comprends cette expression comme voulant dire : ce que vous faites, ou savez faire, vous allez désormais apprendre à le faire au bénéfice de tous. Autrement dit, ce groupe n’est pas tourné vers soi-même, il est ouvert sur tous, il vise à tourner chacun et le groupe entier vers tous les hommes. Vous êtes pêcheurs, vous le serez toujours mais autrement, vous serez les pêcheurs pour les hommes, de tous les hommes. On voit dès l’abord un équilibre capital entre la vie des disciples entre eux et avec Jésus, et cette vie pour tous : l’un ne peut aller sans l’autre, dès le premier appel.

     « Et eux aussitôt laissant là les filets le suivent. » Ils partent avec leur compétence, mais ils laissent les instruments où ils sont. La promptitude est magnifique : il fallait que Jésus ait un magnétisme bien particulier pour obtenir une réponse aussi immédiate !

Ghirlandaio, Vocation des premiers apôtres, Chapelle Sixtine, Rome, 1481
Ghirlandaio, Vocation des premiers apôtres, Fresque, Chapelle Sixtine, Rome, 1481. A l’arrière plan à gauche, Jésus appelle Pierre et André. Ceux-ci, au premier plan au centre, ayant tout laissé, fixent leur regards vers lui. A l’arrière plan à droite, Jésus appelle Jacques et Jean. Tout ceci entouré de la foule des hommes au bénéfice de laquelle tout cela arrive. Et une immense perspective s’ouvre vers le fond, comme un fleuve qui a pris là sa source.

     « Et de là il avance, il voit deux autres frères, Jacques –celui de Zébédée– et Jean son frère, dans le bateau avec Zébédée leur père, qui réparent leurs filets, et il les appelle. Et eux aussitôt laissant le bateau et leur père le suivent. » Bis repetita : encore deux frères. Décidément, il me semble que cette insistance chez Matthieu montre à quel point le projet de Jésus c’est que ceux qui le suivent soient des frères. C’est un pari : les premiers frères de l’Ecriture sont Caïn et Abel, on ne peut pas dire que l’exemple soit encourageant !! Mais il y a ce pari de changer ce ressort de l’humanité, de transformer la rivalité qui naît de la proximité en un modèle de relation universelle. Quand on voit que la « fraternité » est devenue maintenant plutôt un référentiel pour dire la solidarité entre les hommes, on peut dire que l’opération a plutôt réussi, et justement au-delà des « frontières » des chrétiens.

     « Et il circulait dans la Galilée entière en enseignant dans leurs synagogues et en clamant l’évangile du royaume et en guérissant toute maladie et toute faiblesse dans le peuple. » Ce n’est qu’une fois que ces quatre premiers sont avec lui, qu’une fois qu’un groupe est constitué, que Jésus lui-même quitte les bords de la Mer de Galilée et Capharnaüm pour circuler (le verbe [périagoo] évoque l’idée d’aller en faisant des cercles, de faire le tour) dans la totalité de cette région des confins et du clair-obscur, dans cette « zone grise » d’Israël. Son action se déroule d’emblée selon trois axes : enseignement, proclamation et guérison. L’enseignement se fait dans les assemblées cultuelles, à l’intérieur, sous le mode du commentaire des Ecritures. La proclamation se fait à l’extérieur, et consiste (c’est le sens du mot « évangile » d’après Isaïe) dans l’annonce par des mots et des actions de la survenue commencée d’une nouveauté attendue et espérée. La guérison consiste dans le remède porté soit aux maladies, soit aux autres formes de faiblesse (le mot [malakia] évoque la mollesse, l’absence de dynamisme ou de force, le manque d’énergie ou la faiblesse de constitution) : redonner vigueur, redonner leurs moyens aux gens, redonner du punch et de l’élan vital.

     Au total, on voit que le nouveauté du ministère de Jésus, comparé à celui du Baptiste, est renversante. Il commence par les plus éloignés, les plus suspects, les moins « bien » ou « corrects ». Il va au plus loin. Et il y va avec le souci de faire école, lui-même entouré pour n’être pas seul et pour montrer par la circulation d’un élan vital, d’une fraternité, le germe de ce dont il annonce la présence. Le groupe dont il fait partie et qui le suit est précisément constitué : il me semble que ses trois dimensions (fraternité dans les relations, référence à Jésus, ouverture vers les autres) constituent de bons repères pour évaluer la santé des groupes que nous formons, et juger de leur « ecclésialité » (si l’on peut dire !). Et les trois aspects qui décrivent son ministère collectif –ou mieux : pluriel !– (déploiement des Ecritures et de leur sens à ceux qui s’y réfèrent, manifestation à tous par des actes d’une nouveauté désormais présente, nouveau souffle donné à la vie de chacun) donnent de beaux objectifs pour évaluer nos actions ou nos motivations.

L’inattendu : dimanche 19 janvier.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte

     Nous étions depuis quelques temps avec Matthieu, voilà que nous changeons totalement d’univers : le lectionnaire nous donne aujourd’hui un texte de l’évangile de Jean. Sa perspective est très, très différente des trois autres : moins un témoignage qu’une réflexion, son œuvre procède par choix précis de certains moments qu’il creuse longuement et organise entre eux, notamment selon des aller-retours à Jérusalem pour diverses fêtes religieuses. La dimension conflictuelle avec les autorités religieuses est très fortement présente chez Jean, presque constante.

     Après un célèbre Prologue qu’il faudrait apprendre par cœur et garder sans cesse à l’esprit en lisant son évangile, Jean nous donne d’abord une « première semaine de Jésus ». Premier jour : Jean le Baptiste témoigne devant des prêtres et des lévites envoyés de Jérusalem pour l’interroger sur son activité. Deuxième jour : Jean le Baptiste désigne clairement Jésus comme celui en vue de qui s’est déroulé son propre ministère, parce qu’il a vu l’esprit descendre et demeurer sur lui. Troisième jour : Jean désigne cette fois Jésus à deux de ses disciples, qui le suivent et restent la journée avec lui ; le soir, l’un des deux, André, amène son frère Simon à Jésus, qui lui donne le nom de Pierre. Quatrième jour : Jésus part vers la Galilée et appelle Philippe à sa suite, lequel trouve Nathanaël qui, après un bref dialogue, reconnaît en Jésus le « fils de dieu » et le « roi d’Israël« . Enfin trois jours plus tard, donc le septième jour, il y a une noce à Cana, où Jésus et ses disciples sont invités, sans doute parce que lui est fils de Marie, et où il effectue son premier « signe« .

     Le texte qui nous est donné dans cet ensemble, c’est celui qui correspond au  deuxième jour. Il faut donc bien entendre que le baptême de Jésus a déjà eu lieu –et Jean a choisi de ne pas le raconter lui-même, mais de laisser son personnage y faire allusion comme à une chose pour lui accomplie et pour son lecteur déjà connue–. D’autre part, Jean a déclaré aux envoyés des responsables soupçonneux, que son ministère de baptiseur et d’annonceur prenait sens dans un autre, plus grand que lui. Le jour d’après, Jean va répéter les mêmes mots initiaux à ses deux disciples, qui vont du coup le quitter pour suivre Jésus. On est donc, dans la construction de Jean, dans une étape nette de présentation de Jésus « en soi », avant qu’il ne prenne la suite du Baptiste.

Mon modeste commentaire :

     « Le lendemain, il regarde Jésus qui vient vers lui et il dit : voici l’agneau de dieu qui lève le péché du monde. »… « Le lendemain« , nous savons donc dans quelle progression le comprendre. Au jour un, Jean parlait de Jésus aux envoyés des responsables soupçonneux, et en parlait comme du but de son ministère à lui. Comme au jour un de la Genèse apparaît la lumière et sont mis à part lumière et ténèbres : Jean rend « témoignage à la lumière » et la montre à part de ceux qui déjà tendent à rester dans les ténèbres. Au jour deux, aujourd’hui donc, il le « regarde qui vient vers lui« , il se situe dans une rencontre, et va lui rendre un témoignage ferme dont il ne va plus varier et qu’il va au contraire étayer. Comme au jour deux de la Genèse apparaît le firmament (c’est-à-dire la chose ferme : dans la cosmologie biblique antique, une sorte de rideau dur, comme un « ciel d’airain », percé de légers trous, grâce auxquels la pluie peut tomber des eaux qui sont maintenues fermement au-dessus du ciel et auquel sont fixés –un peu plus tard– les astres et les étoiles) : le ferme témoignage de Jean va créer l’espace dans lequel Jésus va se mouvoir et faire apparaître un monde nouveau.

     Notons-le, « il regarde Jésus qui vient vers lui » : c’est Jésus qui vient, Jean, lui, l’attend et le regarde. Celui qui est doué de mouvement et de vie, c’est l’autre, celui qui vient. Et la première vision de Jésus qui nous soit donnée dans l’évangile de Jean, c’est « celui qui vient« , celui qui est attendu, mais aussi celui qui a et aura toujours l’initiative. Notre position de croyant, à nous lecteurs de cet évangile, placés sur l’épaule du Baptiste, est décrite d’emblée comme ceux qui voient venir à eux les initiatives de Jésus. Notre vie est réponse, elle n’est que réponse : le premier cri, le premier appel, n’est pas nôtre. C’est parce que nous avons été cherchés, parce que nous avons été trouvés, que nous sommes vivants. Et la parole est encore au Baptiste, elle est encore au croyant : Jésus ne dit rien, lui qui est pourtant le Verbe. Mais cette parole est elle-même une réponse, la réponse à l’initiative en acte d’un autre. La première invitation qui nous est faite, la première pause que tu peux faire ici, lecteur, c’est une invitation à regarder et nommer les initiatives qui, dans ta vie, ont fait de toi un vivant et appelé de ta part une réponse…

     Quelle parole Jean dit-il ? Il commence par une affirmation très originale, et qui pourtant, d’avoir été ressassée et introduite dans la liturgie des chrétiens, nous passe presque inaperçue ! « Voici l’agneau de dieu qui lève le péché du monde. » Quelle désignation étrange ! D’où vient-elle ? C’est fort difficile et très discuté. Cette désignation d’agneau, je lui vois principalement deux références. La première référence, c’est à l’Exode : lorsque les Hébreux doivent quitter l’Egypte, il leur est prescrit de manger un agneau par maison, et de n’en rien laisser pas même les os. Ils devront d’autre part marquer de son sang leurs portes : ainsi seront-ils épargnés lorsque l’exterminateur passera dans toute l’Egypte afin de faire mourir les Premier-Nés. Le signe est celui d’une offrande totale grâce à laquelle la vie est conservée à la famille. La deuxième référence est à Isaïe (au « 2° Isaïe », puisqu’on a rassemblé dans le même livre plusieurs groupes d’oracles, d’époques et de perspectives bien différentes), particulièrement au salut qu’il esquisse en la figure du Serviteur : « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. » (Is.53,7). Je vais m’attarder un peu sur cette figure du Serviteur qui me paraît ici centrale. Ce que je vais dire sera peut-être un peu compliqué : n’hésitez pas à sauter les deux paragraphes suivants si c’est trop ardu !

     Le problème de fond, dans la pensée religieuse biblique, c’est le décalage entre une promesse d’Alliance, effective et irréversible du point de vue du don de dieu, et sa réalisation historique avec un peuple pécheur, c’est-à-dire qui concrètement ne vit pas en communion avec son dieu. Plus simplement peut-être, dieu a bien offert sa vie, son amour, sa fidélité, mais le peuple n’accueille pas durablement ce don, ne vit pas en conformité avec lui. La figure de David s’est peu à peu construite comme celle du roi idéal… et pourtant infidèle lui aussi ! Mais il fait émerger une première figure de « salut » (c’est-à-dire de réalisation historique parfaite de l’alliance, de la communion de tous avec dieu), l’attente d’un « nouveau David » ou « Messie ». Ce « messianisme » tend à évoluer vers un mouvement en attente d’une figure politique qui, « au nom de dieu », établira le peuple dans la parfaite communion avec dieu. Le salut passe par un engagement et un combat ici et maintenant pour établir une donne politique selon cet idéal (cette approche existe toujours, aussi bien en Israël que chez nous !!). Un certain dépit devant les résultats de cette attente fait émerger une autre ligne d’attente, assez radicalement distincte, celle de l’apocalyptique. Non, décidément il n’y a rien à attendre d’un combat en ce monde, tout est pourri, personne n’est à la hauteur : le salut viendra plutôt d’une figure « d’un autre monde », un « fils de l’homme », intervenant ici brièvement et enlevant de ce monde ceux qu’elle voudra sauver. Selon cette approche, l’alliance ne peut pas être réalisée historiquement puisque l’histoire n’est qu’un histoire de péché et d’infidélité : il faut sortir du monde pour être « sauvé » (cette approche aussi existe toujours, qui désespère  de tout, conteste tout et ne s’engage jamais dans rien).

     La figure du « Serviteur de Yahvé » est une intuition très originale du seul « 2° Isaïe » (même si on peut retracer l’avènement de cette intuition à travers les prophètes, bien sûr) : ce « serviteur » est peut-être un petit groupe restreint, peut-être une seule personne, la chose est discutée. Il s’agit en tous cas d’un être qui, d’une fidélité parfaite à dieu en ce monde-ci comme il est, témoigne authentiquement de lui et fait retentir sa parole avec la plus grande authenticité. Mais il s’agit aussi d’un être qui, à cause même de cela, est aussi dans une solidarité parfaite avec tous les hommes, dans leur histoire de souffrance et de mort conséquente aux désordres entraînés par les péchés des hommes : et à cause de cela, cet être témoigne aussi authentiquement des hommes devant dieu. Cela, c’est un complément très original ! Corollaire terrible : l’authenticité parfaite de son témoignage de dieu devant les hommes fait que se reportent sur lui tous les refus ou rejets de dieu, le condamnant à mort. D’où ce passage déjà cité : « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. » Le Serviteur continue de s’offrir aux hommes autant que dieu s’offre à eux continûment, il accepte de subir lui-même tout leur rejet de dieu, qui le condamne à cause même de l’authenticité de son témoignage, il subit avec patience d’être réduit à rien de sorte que se brise sur lui l’opposition historique à dieu, elle meurt avec lui. Néanmoins, le prophète ne sait pas comment concilier le fait que son « Serviteur » doive mourir, et le fait qu’il doive être vivant pour jouer son rôle à jamais, pour tous les hommes de tous les temps…

     Ce qui me fait penser que l’expression « agneau de dieu » vient d’Isaïe, c’est justement le fait que Jean l’évangéliste la mette dans la bouche de Jean-Baptiste. Les premiers chrétiens ont été frappés du contraste entre le Baptiste et Jésus (et nous l’avons retrouvé chez Matthieu la semaine dernière), notamment par ce fait que Jean-Baptiste commence par prêcher et Jésus par se taire. Et aussi par le fait que Jean-Baptise commence par annoncer la venue d’un grand « tri », d’un grand jugement qui sépare les justes des pécheurs, alors que Jésus, en recevant le baptême de Jean, choisit la solidarité avec tous, avec les pécheurs, jusqu’au dernier. Cela en fait une figure de « l’agneau qui n’ouvre pas la bouche« , du Serviteur parfait représentant du dieu devant les hommes et parfait représentant des hommes devant le dieu. Et Jean qui a inauguré son évangile en nous annonçant le Verbe, la Parole faite chair, nous montre d’emblée celui qui ne dit rien, qui sort de l’anonymat dans le silence après avoir grandit dans le silence. Le Verbe se tait : c’est cela aussi l’humilité de dieu, le « style » du Serviteur. Nous sommes si pressés de dire, de parler. Notre époque se veut celle de la communication : tout le monde veut parler, personne n’écoute. Lui, silencieusement, se fait tout écoute. « Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute » (Is.50,4). Encore un des chants du Serviteur…

     L’identification avec le Serviteur est renforcée par la précision qui suit, qu’il « lève le péché du monde » : le verbe [aïroo], c’est bien lever, soulever, c’est lever pour apporter ou emporter, c’est enlever, supprimer, détruire, c’est aussi nier, réfuter ou bien encore élever, exalter, grandir ou enfin mettre hors de soi. On pense à la figure du « bouc émissaire » qui emporte au désert tous les péchés du peuple invoqués sur lui. Ici, péché est au singulier, sans doute pour en signifier la totalité, totalité redoublée par l’expression « du monde » : ce n’est pas seulement le peuple particulier, c’est l’humanité entière, c’est le cosmos tout entier qui bénéficie de ce ministère universel. Oui, par la bouche de Jean-Baptiste, Jean l’évangéliste désigne Jésus comme le Serviteur.

     Mais le Baptiste n’arrête pas là son discours : « C’est lui à propos duquel moi j’ai dit : derrière moi vient un homme qui devant moi est advenu, parce qu’avant moi il était… » C’est la reprise mot pour mot du Prologue de l’évangile (Jn.1,15). Aux envoyés de Jérusalem, Jean n’a redit que le début, avec toujours les mêmes mots : « derrière moi [est] celui qui vient« . Dans l’ordre chronologique, Jésus vient après Jean. Mais Jean est dépassé par lui, Jesus advient « devant Jean« , il prend plus de place désormais que lui et va le remplacer. Et cela, parce qu’ « avant moi il était« , c’est-à-dire que c’est en vue de sa venue que celle de Jean s’est faite. Le but, la fin, est toujours la cause des causes. La fin est déterminée en premier, avant toutes choses, et ensuite les moyens pour y parvenir : Jean se définit lui-même comme un « moyen », comme un intermédiaire conduisant vers l’autre qui est Celui qui vient, celui qui est préparé depuis toujours.

     « Et moi je ne l’avais pas visualisé, mais afin qu’il soit manifesté à Israël à travers cela, je suis venu baptisant dans l’eau. » Jean dit clairement sa propre surprise : j’ai traduit [éïdoo] par visualiser, parce qu’il s’agit avant tout de voir (de ses propres yeux), mais aussi d’observer et encore de se figurer, se représenter. Jean savait qu’il préparait quelqu’un, il savait que celui q’iil préparait était celui qui était depuis toujours attendu, mais il n’imaginait pas que celui-là serait ainsi, il ne se l’était pas figuré ainsi. Sans doute sommes-nous invités avec lui à reconnaître celui qui n’est pas semblable à nous, à nos représentations. Qui est autre chose encore que ce que nos attentes et nos désirs construisent. Cela veut dire qu’il y a en Jésus quelque chose d’attendu, mais aussi quelque chose de déroutant et d’inattendu, et même aussi -cela fait partie de l’inattendu- quelque chose de décevant ! Il ne faut pas avoir peur de cela, si comme Jean-Baptiste nous savons néanmoins l’accueillir et lui faire place.

     Et Jean reprend encore son témoignage de manière plus synthétique et ramassée, mais comme la marée qui monte il ajoute encore une chose :  » Et Jean témoigne en disant : « J’ai contemplé l’esprit qui descendait comme une colombe, du ciel, et qui demeurait sur lui. Et moi, je ne le visualisait pas, mais celui qui m’a donné mission de baptiser en eau, celui-là m’a dit : Sur qui tu verras l’esprit qui descend,  et sur qui il demeure, c’est lui qui baptise en esprit saint. Et moi j’ai vu et j’ai témoigné que c’est lui le fils de Dieu. » Chez Matthieu, la vision de l’esprit venant se poser comme un vol de colombe est réservée à Jésus. Chez Jean, c’est le signe donné au Baptiste. Le mot que j’ai traduit « contempler » veut dire aussi examiner  : à ce signe, le Baptiste a pu vérifier ce que lui avait dit son intuition profonde, son inspiration divine, celle qui est à la base de sa mission.

Le baptême du Christ, Athos, Karyès
Le Baptême du Christ, Mont Athos. Pendant que le Christ tend les mains vers ceux qui sont au plus bas et qu’il veut rejoindre dans les eaux de la mort, le Baptiste surpris contemple l’Esprit qui demeure sur lui. Et le monde est comme un immense calice en lequel le Serviteur descend pour le boire jusqu’à la lie.

     Il est venu préparer quelqu’un sur qui l’esprit va descendre, mais aussi demeurer. C’est aussi là une référence à Isaïe (au « 1° Isaïe » cette fois !) : la figure attendue ne sera pas seulement, comme d’autres, touchée par l’esprit de dieu, animée par lui, mais « sur lui reposera l’esprit du seigneur » (Is.11,2). C’est très différent de tous les autres. Et du fait que sur lui repose et demeure à jamais l’esprit du dieu, il peut aussi y plonger les autres. Il me semble que, dans notre vie, un certain esprit nous anime, parfois même plusieurs, entre lesquels nos âmes se déchirent un peu, ou sont en tension : qui peut dire que sa vie est totalement unifiée, qu’un seul élan le porte ? Mais Jésus est ainsi, porté par un seul élan : Serviteur, il est tout en communion, aussi bien avec le dieu qu’avec tous les hommes, et assume toutes les conséquences concrètes et historiques de cela. De lui nous pouvons apprendre à vivre dans un seul esprit, dans un seul souffle. Lui sait nous plonger dans un esprit unique, unifier notre vie, la ramasser dans un seul élan.