Dimanche 22 avril : se laisser connaître et connaître à son tour.

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     Nous retournons dans l’évangile de s.Jean. Et cette fois-ci, avant les événements de la passion et de la résurrection : nous ne sommes plus dans les récits de rencontres du Ressuscité, mais nous sommes invités à nous souvenir des paroles, de ce que Jésus avait dit « avant ». Dans le fond, nous partageons quelque chose de l’expérience des disciples : Luc insistait la semaine dernière sur la place, dans l’expérience pascale, de ce souvenir de « ce que Jésus avait dit ». Nous voilà maintenant, donc, avec des paroles prêtées à Jésus par s.Jean, et qu’il est le seul à nous rapporter.

     Jean situe ces paroles parmi les actes de Jésus au temple ou à proximité, avant de quitter Jérusalem et de se rendre « au-delà du Jourdain ». Il y a eu, juste avant les paroles dont sont tirées celles d’aujourd’hui, l’épisode de l’aveugle-né, qui a révélé dans leur radicalité les deux attitudes irréconciliables de Jésus et des responsables religieux, lui pour guérir, accueillir et révéler, eux pour questionner, exclure et réserver. Maintenant, Jésus prend l’initiative d’une parole qui augmente encore le contraste et dont l’effet sera qu’on va chercher à le lapider -si bien qu’il devra fuir ! Cette parole est d’abord une parabole, celle des voleurs et du berger : mais comme elle n’est pas comprise, il s’identifie dans un premier temps à la porte -ce qui est fort étonnant-, dans un deuxième temps au berger -c’est notre épisode-.

     « Je suis le berger, le bon. » On pourrait traduire « C’est moi le berger, le bon. », ce qui serait grammaticalement très juste, mais on s’est plu aussi à noter, chez s.Jean, une grande propension à mettre les mots [égô éïmi], « Je suis », dans la bouche de Jésus. Cela revient très souvent. Plutôt qu’une volonté de se définir ou de s’identifier, il faut sans doute y voir un rapprochement avec l’interprétation du nom divin donnée au troisième chapitre de l’Exode, dans la scène du buisson ardent. Le nom de « Yahvé » y est rapproché de « Je suis » en hébreu, pour expliquer (si l’on peut dire !) le nom divin : Je suis « Je suis », ou encore Je suis celui qui est, ou encore Je suis qui je suis… Discrètement mais efficacement, Jean nous rappelle à chaque fois ce qu’il écrivait dans son prologue : la Parole depuis le commencement auprès de Dieu s’est faite chair pour nous le révéler.

     Cette fois, il est le berger, après avoir été « la porte » : le berger, et non aucun des voleurs ou des bandits précédemment évoqués. Le mot [poïmèn] évoque aussi bien un pâtre qu’un berger, un bouvier ou un pasteur. C’est un mot qui peut aussi désigner le dirigeant, le chef ou le guide spirituel. C’est un titre royal ou divin, également, dans la Bible comme dans l’Ancien Orient. Mais Jésus ne se contente pas, dans l’explication de sa parabole initiale, de s’identifier au personnage du berger, il ajoute une précision : [ho kalos]. Voilà un adjectif qui a une palette de significations assez large : c’est beau, noble, honnête, honorable, pur, naturel, parfait, achevé, accompli, convenable… Il ne s’agit pas du « bon », au sens où l’on assure ne pas s’être trompé : je suggère que le lecteur prenne ici le temps d’accoler chacun de ces sens possibles, et dont aucun n’exclut les autres, au titre de berger, et considère Jésus sous ce jour. Il verra alors s’esquisser en son esprit ou son cœur une grande densité de pensées, de souvenirs et de sentiments. Dans la suite, je m’en tiendrai à « beau », non parce qu’il a ma préférence mais par refus de choisir, parce qu’il est le premier de la liste tout simplement. Et peut-être pour inviter les courageux à refaire cette liste autant de fois que l’occasion s’en présentera.

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     « Le berger, le beau, son souffle il [le] pose en faveur de ses bêtes ; » une explication est donnée à cette somme de qualificatifs : beau, noble, honnête, honorable, pur, naturel, parfait, achevé, accompli, convenable, est le berger ou le guide qui engage sa vie. En fait de vie, il s’agit du mot [psukhè], qui a donné nos psychologues et notre psychisme : le mot désigne d’abord le souffle, l’haleine, dans ce qu’ils ont l’un ou l’autre de vital, on peut le traduire par l’âme (anima) si on entend par là ce qui distingue l’animal du végétal ou du minéral. Par suite, [psukhè] peut désigner aussi la vie, mais même la personne ou l’être cher. Ce que le beau berger engage, c’est le souffle qui le fait unique : ce qui fait de lui un vivant mais aussi ce qu’il insuffle à d’autres, et sa puissance d’entraînement, et tout ce qui le fait unique. Je dis qu’il engage : cette fois, c’est le verbe [tithèmi], poser, placer, mettre à une place appropriée, et encore déposer, mettre de côté, réserver, donner en garde. L’idée ici est plutôt de gager que d’engager : le beau berger réserve son souffle et tout ce qui fait sa vie à ses bêtes. Notre verbe a encore d’autres sens : mettre dans telle situation ou dans tel état (le beau berger se mettrait dans certaines situations pour ses bêtes), ou poser en principe, admettre, accepter, regarder comme (le beau berger ferait de sa vie le principe de celle de ses bêtes, ou accepterait que sa vie passe par tel ou tel événement à cause d’elles), ou encore établir, produire, créer, provoquer, fixer, déterminer (c’est cette fois beaucoup plus actif : le beau berger fait ceci ou cela de sa vie, par égard pour ses bêtes). On ne voit pas en tout cela le sens exclusif de mourir : bien sûr, le risque pour sa vie est inclus dans plusieurs des nuances de sens précédents, mais il s’agit avant tout de vivre ! Et tous ceux dont la vie est menée au profit de quelqu’un ou d’autres personnes saisiront la nuance, et elle est d’importance. Rien de morbide ici, mais un beau berger dont la vie s’adapte, se modifie, se décide, se module, [upér tôn probatôn] : sur, au profit de « ce qui marche en avant », bétail, petit bétail, troupeau, etc. Ce qui compte, c’est la vie de ses bêtes : sa vie à lui, il l’adaptera. Exactement ce que fait la maman qui s’est enfin servie une assiettée, mais qui prend finalement son enfant qui ne voulait pas manger sur ses genoux et lui donne sa propre part -que l’enfant juge évidemment bien meilleure…

     « le serviteur à gages (n’étant donc pas le berger, à qui les bêtes ne sont pas en propre) voit le loup venir et abandonne les bêtes et fuit -et le loup les enlève de force et les disperse-, parce qu’il est serviteur à gage et les bêtes ne lui importent pas. » Un nouveau contraste sert à mieux faire comprendre. Il n’est plus question de voleur ou de bandit, mais de celui qui accomplit un travail pour un [mistos], une récompense ou un salaire. Celui-là est appelé un [mistotos] : il n’est pas le berger, parce que les bêtes ne sont pas son bien propre. Il n’a pas cette relation bien particulière qui pose les vies en dépendance mutuelle : mutuelle, car si le berger veille sur la vie des bêtes, ce sont ses bêtes qui font de lui un berger ! L’ouvrier pris à gage veut avant tout « gagner sa vie », comme on dit : il travaille pour le [mistos] qui assure sa propre subsistance. Bien sûr, il fait bien son travail, avec conscience et compétence. Mais il y a une situation limite qui fait la différence, c’est quand les vies de tous sont menacées. Celui qu’on a embauché sauve alors la sienne en s’enfuyant, et il fera bien ! Il n’est pas payé pour mourir ! Entre la vie d’animaux et une vie humaine, le choix est évident. Et celui qui parle ne lui fait là aucun reproche, chacun son rôle. Mais cette situation révèle la relation et l’attitude particulière du beau berger avec ses brebis : lui prend soin des bêtes, elles comptent pour lui, il s’en soucie. Et il frémit au mal que le loup fait à tout le troupeau : certaines bêtes, il les [harpadzéï] (mot qui donne le Harpagon de l’Avare), les enlève de force, s’en saisit à la hâte, et tout le reste du troupeau, il le [skopidzéï], le disperse (si j’osais, je dirais : il l’explose ! Car ce verbe fait directement allusion à une machine de jet de gros calibre…). Pour certaines, la vie leur a été ôtée directement par le loup, pour les autres, leur vie est gravement menacée car elles ne savent pas se conduire hors du troupeau. Elles vont se perdre, mourir de faim ou de soif, tomber dans un ravin,… Le berger est l’homme qui ne peut laisser faire cela, il affrontera le loup au péril de sa vie.

       Mais ceci est une situation limite, et le discours reprend son fil, en ajoutant à la proposition principale. Ce discours est construit comme des vagues successives qui gagnent sur la plage : maintenant, nous avons présent à l’esprit tout ce qui est inclus dans les simples mots « Je suis le berger, le beau,… », et nous sommes habités par une question : qu’est-ce que c’est que cette relation si particulière et incomparable entre le berger et ses bêtes ? « Je suis le berger, le beau, et je connais les miennes et les miennes me connaissent, comme me connaît le père et moi je connais le père, et je pose ma vie au profit de mes bêtes. » Voilà une insertion nouvelle, dans ce que nous avons déjà entendu, comme un approfondissement et une explication de la question qui est  apparue. Les bêtes sont devenues les miennes, comme en écho au fait qu’elles sont le « bien propre, particulier, personnel » du berger. Et cette appropriation est mutuelle, elle est affaire de connaissance. Le verbe [guinôskô] signifie d’abord apprendre à connaître, il désigne fondamentalement un processus. Il y a une progression continue dans la relation du berger et de ses bêtes, et pour lui comme pour elles. Mais il y a une origine, une initiative, dans cette relation : c’est premièrement le berger qui apprend à connaître ses bêtes, et deuxièmement, par voie de conséquence, les bêtes qui apprennent à connaître leur berger. D’abord se laisser connaître, puis grâce à cela connaître à son tour. Mais [guinôskô] a encore d’autres nuances de sens, qui toutes développent ce qui se passe dans ce processus continuel. [guinôskô], c’est se rendre compte : il y a prise de conscience. [guinôskô], c’est reconnaître : il y a identification, place donnée, gratitude. [guinôskô], c’est se faire une opinion, juger : il y a appréciation. [guinôskô], c’est penser : il y a ouverture, cheminement intérieur. [guinôskô], c’est encore décider, résoudre : il y a résolution, détermination. Dans le côtoiement habituel et l’interdépendance vitale du berger et de ses bêtes, se construit tout un processus de transformation de chacun. Jésus nous l’affirme : sa vie n’est plus la même depuis qu’il apprend à nous connaître ! Et de même pour nous, notre vie ne sera plus la même si…

     Une telle relation est unique, on l’aura bien compris. Elle est unique, et pourtant elle a un parallèle : la relation de Jésus avec son père. Rien de moins. A ceci près que, dans ce dernier cas, l’initiative appartient au père : c’est d’abord lui qui « connaît ». La relation Jésus-les siennes reproduit la relation père-Jésus, dans ce sens-là. Cette connexion entre les deux relations a une double conséquence : d’une part, nous découvrons à quel point apprendre à connaître Jésus, c’est apprendre à connaître le père ; d’autre part, nous réalisons quel privilège est celui d’être des « siennes ». Mais ici naît justement un malaise : et les autres ? Puisque le beau berger n’accepte pas la dispersion mortifère provoquée par les attaques du loup, les siennes qui apprennent à le connaître peuvent-elles l’accepter ?

     La réponse suit immédiatement : « Et j’ai d’autres bêtes qui ne sont pas de cet espace-ci, et il faut que j’entraîne celle-là aussi et elles entendront ma voix et elles seront un troupeau, un berger. » Il dit « J’ai » : le verbe [ékhô] signifie d’abord porter. Déjà, il les porte en lui. Et le verbe signifie aussi retenir, tenir, avoir, posséder. Pour celles qui sont (ou pensent être) « les siennes », il y a une révélation : « les siennes » ne sont pas « les seules » ! Il y en a d’autres, « qui ne sont pas de cet espace-ci ». [aoulè], c’est tout espace à l’air libre, la cour d’une maison, la demeure. Il faut consentir à ce qu’il y en ait d’autres, qui ont d’autres repères. Il faut consentir à ce qu’un processus d’apprentissage et de connaissance mutuelle se fasse aussi entre le berger et ces autres. Il faut consentir à ce que la résultante soit (forcément) différente de ce que « nous » expérimentons. Ces autres, Jésus veut (il faut, [déï]) les mener, les conduire, les guider, les mener avec soi, les mener jusqu’à…, les emmener, les porter, les entraîner, les pousser devant soi : autant de sens du verbe [agô]. Pour ce faire, le berger va faire  résonner sa [fônè] : c’est-à-dire le son, la voix, mais aussi la faculté de parler, mais aussi le cri, mais encore le chant, mais enfin le langage et la langue. A quoi ces autres sont-ils sensibles ? Là aussi, ils sont différents, légitimement. Le berger fera des essais, il apprendra à les connaître, il découvrira à quoi elles sont sensibles. L’horizon ultime, c’est un seul ([mia]) troupeau paissant et un seul berger. Mais attention : il  n’a pas dit qu’il intégrerait les autres au premier troupeau. Peut-être même sera-ce l’inverse ? On ne sait pas : silence sur cette partie du processus. Prêtons l’oreille, soyons ouverts et disponibles à la transformation, au changement. Une transposition particulière (d’autres sont possibles) : « l’Eglise » ne va pas rester nécessairement immuable quand d’autres devraient la rejoindre et s’y intégrer ; c’est peut-être elle au contraire qui devra profondément se transformer…

     Et Jésus finit cette partie de son discours en affirmant sa liberté souveraine : « C’est à travers tout cela que le père m’aime parce que moi, je dispose ma vie, afin de pouvoir à nouveau la prendre-en-main. Personne ne s’en saisit mais moi je la dispose de moi-même. J’ai la liberté d’en disposer, et j’ai la liberté de la prendre à nouveau, j’en ai reçu l’ordre de mon père. » Comme tout chez lui, cette liberté ([éxousia] : pouvoir de faire, liberté, faculté) vient de son père. Et qu’il en use, le fait aimer du père. Et cette liberté consiste dans son rapport à sa vie, dans l’établissement engageant pour sa vie d’une relation mutuelle avec « les siennes » et désormais « les autres ». Dans cette relation, il y a l’adaptation constante de sa vie (le [tithèmi] déjà explicité) et il y a [palin’] –en sens inverse, à rebours, au contraire, mais aussi à son tour, de nouveau– un [labô] : c’est prendre dans ses mains, saisir, découvrir, prendre avec soi, prendre possession, atteindre, parvenir, recevoir, recueillir. C’est un pouvoir actif, dans tous les cas. Le berger certes adapte sa vie à ses bêtes et entre en dépendance mutuelle avec elles. Mais aussi, il les conduit quelque part, il reste maître. Il garde sa vie en main.

     La relecture après Pâques de ce passage fait interpréter trop vite et de manière trop restrictive : j’ai le pouvoir de donner ma vie et le pouvoir de la reprendre. Comprenez : j’ai le pouvoir de mourir sur la croix et de ressusciter. Ce n’est évidemment pas faux, mais c’est aller trop vite à la situation extrême et dans le fond inimitable. Bien d’autres choses sont dites sur un processus en jeu tous les jours, et qui peuvent nous faire réfléchir nous aussi sur l’équilibre, et l’harmonie, à construire entre engagement et liberté.

Dimanche 15 avril : voir comme un aveugle.

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     Et nous voilà aujourd’hui dans l’univers, encore différent, de Luc. Cela donne un peu le tournis, mais c’est ainsi. Gardons simplement présent à l’esprit que nous ne sommes ni dans l’univers de Marc, ni dans celui de Jean, et qu’il faut nous garder de confondre ces univers.

      Nous sommes dans le dernier chapitre de l’évangile de Luc, à la jointure de son œuvre en deux tomes que constituent « l’Evangile » et « les Actes des Apôtres ». Luc développe une vision de l’histoire, il a cette préoccupation, et la Passion, la Résurrection ainsi que la montée au ciel de Jésus en constituent le sommet, c’est pourquoi ces trois évènements constituent la charnière de ses deux livres. Et nous sommes précisément dans les moments charnières, à la fin du Tome 1 (le Tome 2 reprend certains de ces évènements). Dans un premier temps, « les femmes » (Luc ne précise pas) viennent au tombeau, constatent l’absence du corps de Jésus et deux hommes « en habit d’éclair » leur annoncent son « réveil » en leur rappelant qu’il le leur avait dit : revenant, elles l’annoncent « aux Onze et aux autres » qui ne les croient pas. Pierre est tout de même allé voir mais est resté perplexe. Dans un deuxième temps, deux disciples quittant Jérusalem déçus font sur le chemin d’Emmaüs la rencontre du Ressuscité : ils reviennent à Jérusalem pour le dire aux Onze, lesquels les accueillent en leur disant qu’il est apparu aussi à Simon. Dans un troisième temps, Jésus leur apparaît à tous, se fait reconnaître d’eux et leur donne mission, tout en leur disant d’attendre « la puissance d’en-haut« . Dans un quatrième et dernier temps, Jésus les entraîne jusqu’à Béthanie et est emporté au ciel devant eux. Notre épisode d’aujourd’hui est, comme souvent, assez mal coupé : il commence à la fin du deuxième temps, et s’arrête juste avant la fin du troisième (la recommandation d’attendre la « puissance d’en-haut« ). Je laisse donc tomber le début du passage qui nous est donné, raccommodage malhabile, et commence avec le v.36.

     « Or [pendant qu’] ils parlaient de toutes ces choses, lui-même se tient au milieu d’eux et leur dit : paix à vous. » La mention de la circonstance est loin d’être anodine : les « Onze et ceux d’avec eux » sont en train d’échanger les témoignages avec les deux qui reviennent de la route d’Emmaüs, ils parlent de Jésus ressuscité, et c’est alors qu’il se tient au milieu d’eux. Le verbe [istèmi], que nous avons déjà rencontré, signifie se placer debout, se tenir debout, se dresser, demeurer : l’idée de Luc est lumineuse, il suffit de parler de Jésus, d’être rassemblés à cause de lui, pour qu’il soit là en personne, vivant, debout (et non plus couché, comme une fois mort). Et ce n’est pas par un quelconque « pouvoir » des disciples, mais tout simplement parce que c’est dans ce rassemblement et dans cette parole échangée qu’il demeure. Les disciples ont vu cette apparition, mais c’est pour que le lecteur sache que pour lui aussi, la réalité est la même, y compris s’il ne voit rien. C’est là une des leçons constantes de Luc dans ses récits d’apparition, particulièrement identifiable dans le récit précédent à l’auberge sur le chemin d’Emmaüs : au moment-même où « ils le reconnurent« , il « disparut à leurs regards« . Les apparitions n’ont qu’un temps, elles ont une portée pédagogique, elles visent à enseigner aux disciples à reconnaître la présence du Ressuscité dans l’invisible. Or la reconnaissance de cette présence est source de paix, « paix à vous !« .

    Néanmoins, cette apparition ne provoque apparemment pas la paix ! « Mais terrifiés et devenant épouvantés il [leur] semble voir un esprit. » Le premier mot dit vraiment être frappé d’effroi, être terrifié, voire être frappé de démence ou d’une folie passionnelle, le deuxième mot interdit sans doute ce tout dernier sens en orientant vers la peur qui envahit. D’où vient une peur pareille ? C’est qu’ils pensent avoir le spectacle d’un [pnéouma], d’un souffle, d’une ombre, d’un vent. Le mot est inattendu, il ne paraît jamais dans la littérature classique pour désigner le fantôme d’un mort (même si, dans la tradition biblique, le [shéol], les enfers, est le lieu des ombres). En revanche, dans la traduction grecque de l’Ancien Testament, le mot désigne parfois les mauvais esprits, les démons. Cela laisse penser que, quoiqu’ils fussent en train de parler de Jésus, aucun des disciples ne le reconnaît quand sa présence devient apparente. C’est un fait récurrent : il semble que le Ressuscité n’ait pas la même apparence, sa reconnaissance n’est jamais spontanée. Les cinq sens ne suffisent plus, ou peut-être ne sont plus adaptés.

     Duccio apparition aux apôtres« Et il leur dit : de quoi êtes-vous troublés et quelles réflexion monte dans votre cœur ? Voyez à mes mains et mes pieds que c’est moi-même; tâtez-moi et voyez, qu’un esprit n’a ni chair ni os comme vous constatez que j’en ai. Et en disant cela il leur montre les mains et les pieds. » Il commence par dénoncer les deux obstacles qui empêchent cette reconnaissance. D’une part, il y a le trouble, l’agitation, le bouillonnement, l’inquiétude, l’excitation que dénoncent le verbe [tarassô]; d’autre part il y a les « pensées », la discussion intérieure interminable qui monte, qui enfle, qui envahit tout l’espace du cœur. Voilà deux dimensions fort importantes : s’agiter en tout sens, ne se reposer sur rien, mais aussi se laisser envahir par des raisonnements sans fin, tout cela empêche la simplicité du regard. Car Jésus invite par deux fois à un regard : voyez ! Voyez en réalité, là où il vous semblait voir. Dépassez les apparences. Il est si vrai que, bien souvent, nous ne voyons que ce qui alimente nos agitations ou nos a priori. Mais il convient de laisser cela, et de voir vraiment. Les mains et les pieds (ce qu’il fait, où il va…) vont permettre de l’entendre dire [égô éïmi], « je suis » (ou « c’est moi« ). Mais il faut encore [psèlafaô], tâter, tâtonner, chercher à tâtons comme dans l’obscurité, pour voir : « voir« , désormais, c’est comme dans le noir et l’inévidence, et c’est avec un toucher léger et doux, qui effleure, c’est partiel, c’est une recherche continue. Le toucher, c’est le sens qui réclame la plus grande proximité. On voit comme un aveugle. Mais on peut constater la chair et les os, on peut démentir grâce à cela les ténèbres de l’imaginaire qui causaient la peur.

     « Comme ils sont incrédules à cause de la joie et qu’ils s’étonnent il leur dit : avez-vous quelque chose à manger par ici ? Ils lui remettent une part de poisson rôti; et le prenant il mange en face d’eux. » Les disciples ne sont toujours pas « croyants » : Luc nous indique le but recherché. C’est un chemin de foi, et le « sens » adapté pour reconnaître le Ressuscité c’est la foi. Elle s’apparente à ce toucher de l’aveugle. Mais voilà un obstacle inattendu à son éveil, c’est la joie, [khara], au sens de ce qui réjouit le cœur. Il y a une joie qui est fruit de la foi, mais il y en a une qui en gêne l’efflorescence, c’est celle qui s’accompagne d’étonnement ou d’émerveillement. Le « merveilleux », c’est ce que l’on sait n’être pas réel mais que l’on accepte un moment  : les princesses, les fées, les sorcières, les elfes, les dragons, etc. C’est réjouissant, mais éphémère et fabriqué de toute pièce. Or telle n’est pas la joie qui vient de la foi : celle-ci n’est pas une joie que l’on se fait à soi-même. Alors il passe par le repas. Pas seulement le repas, mais l’échange : les disciples remettent à leur interlocuteur quelque chose : il faut bien qu’il y ait quelqu’un en face, pour le prendre. Et de fait, c’est « en face d’eux » qu’il mange. Le premier but poursuivi ici, c’est le constat qu’il y a bien « un autre » qui a reçu ce que je lui ai remis, que je n’ai plus, et dont lui fait usage. Et c’est aussi une allusion pour le lecteur à un autre repas, celui qui réunit encore les croyants et autour duquel les deux voyageurs d’Emmaüs ont reconnu celui qui leur parlait. Ainsi, toute la première étape de ce récit décrit le chemin vers la foi : un tâtonnement d’aveugle qui passe outre les préoccupations, les actions diverses qui « nous occupent » (au double sens de prendre notre temps et de nous envahir, de faire de nous une « zone occupée »), qui passe outre les raisonnements  sans fin, qui passe outre le  « ça me fait plaisir d’y croire » ou le « j’y crois parce que j’en ai besoin » (qui sont des joies que je me donne), un tâtonnement  qui en vient au constat de la proximité à le toucher d’un autre qui est là, debout, « au milieu » de nous.

     Mais il y a une deuxième étape : « Il dit encore à leur adresse : ‘Voici mes paroles que j’ai dites à votre adresse étant encore avec vous, qu’il faut que soient accomplies toutes les choses qui ont été écrites dans la loi de Moïse et les prophètes et les psaumes à mon sujet’. Alors il leur ouvre l’esprit à la fréquentation des écritures. » Il y a eu le cheminement pour le reconnaître comme le vis-à-vis. Maintenant, il y a un retour sur ses paroles et sur le sens des Ecritures. Les « hommes vêtus d’éclair » au tombeau se sont référés aux Ecritures, de même encore il y a eu référence aux Ecritures dans l’auberge sur le chemin d’Emmaüs, et de nouveau ici, il y a cette étape, décidément structurelle. L’attention portée aux Ecritures est au cœur de la vie de celui qui croit au Ressuscité. La porte en est ce que Jésus a dit, et c’est en l’écoutant se référer lui-même aux Ecritures que se construit cette expérience, et c’est cela que Jésus rapporte d’abord : « voici mes paroles« . tout commence avec un processus de mémoire. Et ce qu’il disait , c’est un « il faut« , [déï], ce qu’il voulait c’est que « soient accomplies » toutes les choses écrites. [plèroô], c’est remplir, féconder, rassasier, compléter, accomplir, réaliser. Les choses « écrites à son sujet », et que donc lui seul peut discerner, il fallait qu’elles soient remplies -comme on remplit une mission-, qu’elles soient fécondées -comme on rend la vie possible-, qu’elles soient complétées -comme on fait ce qui manque encore pour faire bonne mesure-, qu’elles soient réalisées -comme on réalise un rêve ou un projet-.

      Mais il ne suffit pas à Jésus d’être seul à discerner ces fameuses choses. Même si lui seul les a discernées avant coup, pour les accomplir, il veut que ses disciples aient avec lui une communauté de regard. Alors « il leur ouvre l’esprit » : l’esprit, c’est le [nouss], la faculté de pensée, l’intelligence, la sagacité. Cet esprit, il l’ouvre : le verbe [dianoïgô] signifie ouvrir, entrouvrir et même disséquer, et aussi ouvrir de façon à faire communiquer. Il crée dans l’esprit de ses disciples une ouverture grâce à laquelle cet esprit peut être pénétré, mais aussi grâce à laquelle ce qu’il a dans son propre esprit et ce qu’eux-mêmes ont dans l’esprit peut circuler. C’est une véritable communauté de pensée. Cela est encore plus souligné par le mot d’après, souvent pauvrement traduit par « l’intelligence des écritures ». Le mot [suniénaï] est l’infinitif de [sunéïmi] (littéralement, si l’on décompose le mot, « je suis avec« ) qui signifie aller ou venir ensemble, se rassembler, se réunir, s’unir par le mariage, se resserrer, se condenser, entrer en conjonction. L’idée est bien que, par cette action de Jésus, les disciples, lui-même et les Ecritures ne soient plus qu’une seule pensée.

      Luc donne un résumé, ou peut-être seulement la conclusion, de ce que dit alors Jésus : « Et il leur dit : ‘Ainsi il a été écrit que le christ souffre et se relève des morts au troisième jour, et que soit proclamé en son nom la conversion dans la rémission des péchés dans toutes les nations en commençant par Jérusalem; vous êtes témoins de ces choses. Et voici, moi j’envoie la promesse de mon père sur vous : vous donc restez assis dans la ville jusqu’à quand vous revêtirez la puissance d’en-haut. » Les points capitaux, selon Luc, sont que celui à qui Dieu a donné l’onction (le « christ ») souffre, se relève d’entre les morts, que la conversion -qui consiste dans le fait de ne plus être emprisonné des péchés- est proclamée partout dans le monde. On ne sait pas bien si l’inclusion des disciples comme témoins fait partie de ces points capitaux, ou s’ils sont témoins que ces point sont capitaux : les deux sont possibles. Et ils peuvent être vrais simultanément, une explication n’est pas exclusive de l’autre : ce serait même bien beau que Jésus fasse voir à chaque disciple comment l’Ecriture le concerne lui-même, en même temps qu’il lui fasse voir comment elle  le concerne lui Jésus.

     On peut être un peu déçu que Luc, une fois de plus, ne rapporte pas la totalité du discours de Jésus : s’il y en a bien un de capital, c’est celui-là !! Mais ce n’est pas la peine, justement. Jésus, selon Luc, est toujours là, dans la communauté des croyants, invisible. Il continue d’opérer cette ouverture et cette communication des esprits avec le sien. Au point de recevoir du père, d’en-haut, l’onction même qui fait de Jésus : le Christ. Par tout ce cheminement que Luc nous a décrit, le disciple devient vraiment croyant, et le croyant devient christ, chrétien. Tâtonner, chercher, pour découvrir Jésus présent dans l’invisible, proche à le toucher; puis entrer grâce à lui en communauté de pensée.

Dimanche 8 avril : se jeter en lui.

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     Le passage d’aujourd’hui, huit jours après Pâques, est le même tous les ans : tiré de l’évangile selon s. Jean, il rapporte en un seul récit l’apparition de Jésus ressuscité à ses disciples le soir même de Pâques et le don qu’il leur fait alors de l’Esprit saint (Jean situe ce don le soir même de Pâques, alors que Luc le situe cinquante jours plus tard : cela lui permet de faire ressortir le lien étroit de cet évènement avec la mort et la résurrection de Jésus); et Jean rapporte dans la continuité du même récit une seconde apparition de Jésus ressuscité à ses disciples huit jours plus tard, le personnage de Thomas, ou Didyme, faisant le lien entre ces deux moments, soit par son absence, soit au contraire par sa présence.

     Il se trouve que j’ai commenté la première partie de ce récit l’an passé (Dimanche 23 avril : ouverture.), je vais donc m’attacher plutôt à la seconde partie cette fois-ci. Je laisserai toutefois de côté les deux derniers versets, qui sont la première conclusion générale de tout l’évangile de Jean (le texte de cet évangile s’est vu rajouter un appendice, au bord de la mer de Galilée, avec le célèbre « Pierre, m’aimes-tu ? », doté d’une seconde conclusion). Je m’attacherai probablement à ces versets l’an prochain, si Dieu me prête vie…!

     Ainsi donc, venons-en à la deuxième partie de notre récit et au personnage emblématique de celle-ci, l’apôtre Thomas. « Thomas cependant, un d’entre les Douze, dit « Didyme », n’était pas parmi eux lorsque vint Jésus. » Après une première partie de récit montrant le rapport de Jésus ressuscité avec une communauté (celle des Douze), Jean donne, si l’on ose dire, un « coup de projecteur » sur le rapport personnel avec celui-ci, et par un moyen tout simple : un de la communauté était absent. La communauté dont il fait partie a bien été visitée par le Ressuscité et la relation avec lui, inaugurée. Mais toute la relation avec le Ressuscité ne se réduit pas à l’appartenance à la communauté, il faut aussi un relation personnelle à Jésus. On voit que pour Jean, les deux sont nécessaires : une relation médiate et une relation immédiate. Notons toutefois que Jean présente ces deux relations à Jésus dans l’ordre inverse dans lequel, probablement, nous les présenterions spontanément aujourd’hui : pour nous, la relation individuelle prime -et même parfois efface- la relation par d’autres, alors que pour Jean, la relation par d’autres -et singulièrement par la communauté croyante- est première. Cela dit, intéressons-nous donc maintenant à cette relation individuelle, et c’est la figure de Thomas qui va nous permettre de mieux comprendre cette seconde relation.

     Et qui est-il, ce Thomas ? Jean nous dit que son surnom était « Didyme » : [didumos] est un adjectif qui veut dire double, au sens où l’on fait une chose des deux mains par exemple (comme l’anglais both). C’est tout de même un bien curieux surnom ! Dans certains cas, le mot signifie jumeau : est-ce parce qu’il avait un jumeau, qu’il était lui-même le jumeau d’un autre ? C’est possible. En ce cas, il serait un symbole particulièrement fort de la fraternité. Sa première apparition dans l’évangile de Jean est tardive : alors que Jésus, à la mort de son ami Lazare, décide finalement de se rendre en Judée chez celui-ci malgré les recherches dont il est l’objet de la part des chefs, c’est Thomas qui s’écrie : »Allons nous aussi pour mourir avec lui ! » Il y a chez cet homme un bel élan, il veut suivre Jésus jusqu’au bout au prix de sa vie. Il est mentionné une deuxième fois lorsqu’après le lavement des pieds Jésus parle de s’en aller, c’est lui qui fait observer : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment saurions-nous le chemin ? » et obtient la célèbre réponse : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie. » On voit que le même élan n’a pas quitté Thomas, mais il a besoin d’indications, le langage de Jésus reste pour lui obscur -ce qui n’enlève rien, d’ailleurs, à l’attachement qu’il a pour lui ! Ce sont les deux seuls moments où Thomas intervient avant celui qui nous occupe à présent. Dans les deux cas, il a été question de la foi : Jésus s’est réjoui de n’avoir pas été là avant la mort de Lazare « afin que vous croyiez« , il annonce son départ en demandant « vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » Thomas est à chaque fois le premier à intervenir : on peut dire que Jean fait de lui dans son écrit un personnage inaugural sur le chemin de la foi.

     Et que se passe-t-il donc alors pour Thomas ? « Les autres disciples lui disent donc : ‘nous avons vu le seigneur’. Le « avons vu » est un parfait : l’action est accomplie, achevée. C’est un fait entièrement accompli. Et celui qu’ils ont vu, ils le qualifient de [kurios], seigneur : c’est un mot qui a une connotation royale, parce qu’il suppose les pleins pouvoirs, et qui est bien souvent employé à cette époque pour désigner la divinité. Le message des autres, leur témoignage, n’est pas qu’un simple rapport de faits, c’est aussi une confession : celui que nous avons vu a désormais tous les pouvoirs. Comment va réagir l’individu plein d’élan à l’égard de Jésus, devant ce témoignage de la communauté ? « Mais lui leur dit : ‘Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous et ne lance pas mon doigt dans la marque des clous et ne lance pas ma main dans son côté, je ne croirai pas. » La réaction est aussi forte qu’on pouvait l’attendre du personnage, avec son côté suprême et violent. Pour lui trois faits futurs vont induire (ou non) un dernier fait futur : il croira.

     Je commencerai bien par ce dernier point : on fait souvent de Thomas l’emblème de l’incrédulité. Rien de plus étranger au message de Jean ! Son personnage ne manifeste à aucun moment qu’il refuse de croire : au contraire, il énonce les conditions de sa foi. Pour lui, croire veut dire : voir et lancer et son doigt et sa main. Pour le lecteur, il s’agit plutôt d’entendre ici les conditions de l’authenticité de la foi dans le Ressuscité : il n’y a pas de foi authentique à moins de… Du coup, il nous faut retourner vers le détail de ce qu’énonce le personnage de Thomas : il ne s’agit pas du délire irréalisable de quelqu’un qui met des conditions impossibles à une chose qu’il ne veut pas faire, il s’agit d’actes que chacun doit pouvoir faire, mutatis mutandis, pour accéder à une foi authentique. Deux verbes sont employés, [éïdô] et [ballô]. [éïdô], c’est voir (de ses yeux), observer, examiner, se représenter, se figurer en esprit. Le mot évoque tout un processus qui va du constat, approfondi,  avec ses propres yeux jusqu’à l’intériorisation conceptuelle: tout un processus de connaissance des sens à l’esprit. Il y a donc, dans l’acte de croire, une première action qui engage les sens dans un examen actif jusqu’à imprégner l’esprit. [ballô], c’est d’abord lancer, jeter, renverser, faire ou laisser tomber, rejeter, bannir ; c’est encore frapper (à distance) : le mot évoque cette fois une action qui part de soi vers l’autre et dont n’est pas absente une certaine violence -ou, en tous cas, un élan fort, comme on jette ses bras autour d’une personne que l’on a une immense joie à retrouver. Il y a, dans l’acte de foi, un engagement de soi qui inclut toute son énergie.

     Ces actes de la foi, le personnage de Jean veut les accomplir à l’égard du corps physique de Jésus, et avec son propre corps. On peut se demander : comment Thomas sait-il que le corps du Ressuscité porte toujours les marques de la Passion et de la mort ? Car le message des autres n’a pas compris cela. A moins que le « nous avons vu » (le même verbe, notons-le, que celui que Thomas veut assumer à titre individuel : le constat intériorisé de la communauté fonde le témoignage de celle-ci, mais ne suffit pas à l’individu qui veut croire, il doit précisément l’intérioriser personnellement), à moins donc que ce « vu » n’implique une description. Mais sur le fond, on peut penser aussi que ces marques de mort sont celles qui identifient, pour Thomas, celui qu’il était prêt à suivre précisément jusqu’à la mort. Et il vient aussi d’expérimenter cruellement que sa propre réalité n’était pas à la hauteur de ses espérances, qu’il n’avait pas été capable de faire ce qu’il prétendait.

     Quoiqu’il en soit, Thomas veut se déterminer par rapport aux marques. [tupos] est le mot écrit par Jean : il s’agit d’abord d’un coup, puis de la marque imprimée par un coup, l’empreinte, la trace de blessure, la trace de pas, l’empreinte de monnaie, le caractère gravé, le travail en relief, l’image ou la représentation. Il s’agit aussi plus généralement de la forme : la figure, le modelé, la forme d’expression, le type, l’esquisse, l’ébauche. Comme souvent, Jean est poète, il choisit des mots dont les significations forment entre elles des jeux de miroir et créent par là une profondeur de sens. Les clous ont laissé des marques, des blessures profondes et traversantes. Mais elles sont aussi image et représentation… du don de soi, sans doute. Thomas veut voir et toucher celui-qui-a-donné-sa-vie-pour-moi, et il veut le toucher précisément dans ce qui représente ce don de soi. Au point que le mouvement qu’il veut imprimer à son doigt est celui du clou lui-même, comme le suggère le verbe [ballô]. Non seulement le doigt, mais la main tout entière : Thomas veut l’enfoncer comme la lance, dans le [pléoura] (mot qui donne notre « pleurésie ») : la côte, le côté, le flanc. Le même qui a été ouvert après la mort de Jésus par le coup de grâce du soldat. Le mot qui désigne aussi cette partie d’Adam à partir de laquelle Yahvé a formé un nouvel être, faisant un homme et une femme. Croire, pour Thomas, c’est s’engager physiquement jusqu’à entrer physiquement dans celui auquel il croit, en qui il croit. Il croit, s’il croit dans, [éïs], « en entrant dans« . Croire, c’est entrer personnellement dans le corps même de celui-qui-a-donné-sa-vie-pour-moi. Ceci ouvre sur une nouvelle question : où trouverai-je ce corps, pour y entrer ? Jésus a donné plusieurs réponses : dans le pain eucharistié, dans sa parole, dans les « deux ou trois réunis en [son] nom », dans « les plus petits d’entre les miens »…

     Mais continuons notre lecture. « Et après huit jours, de nouveau ses disciples étaient  à l’intérieur et Thomas parmi eux. » La situation inverse de la précédente, si l’on peut dire : une chose n’a pas changé : ils sont toujours [ésô], à l’intérieur, ils ne sortent pas. « Advient Jésus les portes closes et il est en place au milieu et il dit : ‘paix à vous’. » Comme la première fois, pas plus les portes closes que le renfermement ne sont un obstacle pour le Ressuscité : il se-tient-dressé (le verbe [istèmi] : se tenir debout, se dresser, être érigé, demeurer, être à demeure). Le lieu ou demeure le Ressuscité, c’est là : il n’entre pas, en fait : il est là. Le temps de l’aoriste, employé ici, montre l’action dans son aspect intemporel, et dans son antériorité par rapport à l’autre action exprimée. Les disciples étaient à l’intérieur, c’est un état caractérisé par la durée. Mais Jésus se tient, avant (ou indépendamment) qu’ils ne soient venus à l’intérieur. L’insistance est même forte, [éïs to mésson], il surgit dans ce qui constitue leur intermédiaire, il est entre eux. S’il y a un « nous », un groupe, une communauté, c’est parce qu’il est là, c’est lui leur « milieu », autant leur milieu de vie que celui qui fait le lien entre eux. Il est source de paix.

   L'incrédulité de S. Thomas

     « Puis il dit à Thomas : ‘porte ton doigt ici (ou : de cette manière) et vois mes mains et porte ta main et jette dans mon côté, et ne devient pas non-croyant mais croyant. » Pour preuve que ce « au milieu de la communauté » est bien son lieu désormais, il a parfaitement entendu les mots précédents de Thomas. Thomas n’était pas avec les autres, mais lui, Jésus, y était. Et il reprend les deux mots employés par Thomas, ainsi que le but exprimé par celui-ci : tu as compris que croire exigeait ces actes ? Me voici, fais-les. Mais il ajoute un autre verbe, [férô] : c’est porter, comme on porte une charge, comme on porte quelqu’un, comme on porte avec soi, ou sur soi, ou en soi; c’est encore porter d’un lieu à un autre, transporter, conduire, déplacer, apporter, rapporter. L’invitation de Jésus implique une sorte de responsabilité. Notons aussi que l’impératif [féré], ici employé, a aussi le sens de Eh bien! ou Allons ! : On pourrait donc traduire encore plus fortement « Ton doigt ici ! et vois mes mains. Et ta main ! et enfonce-la dans mon côté… » Le doigt va servir à voir : comprenons qu’il s’agit d’un constat de tous les sens, comme on dit « on va bien voir ». Ces actes de la foi, Jésus les confirme, les prend à son compte.

     « Thomas répond et lui dit : ‘le seigneur de moi et le dieu de moi’. C’est une allégeance totale, la confession que celui-là a tout pouvoir sur moi-même, et qu’à lui revient toute ma puissance d’adoration. Traduire comme cela est un peu forcé, j’en demande bien pardon, mais il me semble que « mon« , aussi juste cela soit-il, entraîne immanquablement l’idée d’une possession, d’une prise pour soi. Tandis qu’ici, il s’agit plutôt d’une extase, d’un hommage total de soi et de toutes ses puissances. Et Jean met finalement dans la bouche de Jésus la conclusion de cet épisode : « Jésus lui dit : ‘Parce que tu m’as vu tu as cru ? Bienheureux ceux qui ne voyant pas croient tout de même. » Le témoignage de la communauté était celui du constat « nous avons vu« . Thomas a réclamé de voir lui-même. En effet, cela conduit à croire. Mais cette étape du « voir » peut être omise, Jésus déclare même heureux ou bienheureux ceux qui, sans cette étape, croient. Autrement dit, l’essentiel est dans l’élan de l’être concret (et même physique) vers le corps du Ressuscité. Croyant, nous dit Jean, est celui ou celle qui s’engage concrètement et physiquement dans le corps du Ressuscité, où qu’il se trouve, quelle que soit la manière dont il est principalement identifié. Bienheureux ceux qui entrent dans les pauvres par leurs blessures, bienheureux ceux qui entrent dans la communauté par ses blessures, dans la parole, dans le pain consacré, bienheureux… quand c’est par élan vers le Ressuscité.

Dimanche 1er avril (Pâques) : Tout neuf !

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

    Nous voilà cette semaine tout-à-fait au bout de la dernière partie du témoignage de Marc, au bout de cette partie dont nous avons commenté le début la semaine dernière. Il s’agit de la conclusion de tout l’évangile de Marc, et cette conclusion est surprenante. Elle est même si surprenante, que le lectionnaire -ceux qui en ont fait la distribution des textes, à vrai dire- a renoncé au tout dernier verset de l’évangile : sur le plan de l’authenticité, cela aussi est surprenant ! Nous n’avons donc que les versets 1 à 7 de ce seizième chapitre, alors que le texte en compte 8. Disons tout de même que la surprise n’est pas d’aujourd’hui : d’autres versets, (9-20) ont été rajoutés de longue date, tant les tout premiers lecteurs ont été surpris de cette manière qu’a eu Marc de finir son témoignage. Laissons-nous donc surprendre à notre tour.

     « Et le sabbat s’étant écoulé Marie la Magdaléenne et Marie de Jacques et Salomé achetèrent au marché des aromates afin d’aller l’oindre. » Le Sabbat, c’est le jour où le repos est de précepte, aucun travail pénible, aucune œuvre servile : il ne faut rien faire. C’est en témoignage de ce « septième jour » où « Le septième jour, Dieu avait achevé l’œuvre qu’il avait faite. Il se reposa, le septième jour, de toute l’œuvre qu’il avait faite. » (Gn.2,2). Pourtant, à y regarder de près, ce « repos » n’est pas un « rien faire » : il s’agit surtout d’un nouvel agir de Dieu qui n’est pas du même ordre que ce qui précède. Le « septième jour », Dieu fait autre chose que ce qui constitue ce monde-ci, il fait une œuvre qui est au-delà de la création. Et c’est bien ce à quoi nous ouvre ce surprenant récit, à quelque chose qui n’est pas de cette création-ci.

     Bien sûr, il s’agit plus précisément ici du Sabbat qui suit la mort de Jésus. Celui-ci est mort la veille du sabbat, ou plutôt à strictement parler sa mort à provoqué le début du sabbat. En effet, les jours chez les Juifs commencent avec la tombée de la nuit et vont jusqu’au soir suivant. Or, pendant la crucifixion,  « la sixième heure arrivée, des ténèbres survinrent par-dessus toute la terre jusqu’à la neuvième » : on peut dire que le sabbat était dans les faits commencé. Il s’est écoulé et sitôt que cela a été possible, trois femmes dont Marc nous donne les noms, sont « allées au marché » : [agoradzô], c’est aller à l’agora, la place publique, c’est aussi aller au marché et par voie de conséquence c’est aussi faire son marché, acheter au marché. Le sabbat s’achevant à la tombée du soir comme on l’a déjà dit, elles ont dû aller vite faire leur marché dès le samedi soir, dans le petit intervalle avant la nuit. Qu’ont elles acheté ? [arômata], ce sont des plantes aromatiques. Marc précise le but : « afin d’aller l’oindre« . Le verbe [aleifô] (ici au futur : elles oindront, mais pas en sortant du marché) signifie graisser, oindre, frotter d’huile (en particulier pour préparer à la lutte), enduire. Par suite, il signifie aussi préparer et même encourager. La coutume juive n’est pas de pratiquer l’embaumement (c’est plutôt égyptien) : Jean parle de myrrhe et d’aloès, mais je trouve que ce sont des indications si proches d’un psaume (évoquant des noces royales : « la myrrhe et l’aloès parfument ton vêtement« ) que ç’en est suspect. Nos femmes n’ont pas l’intention d’aller, comme en Egypte, donner au mort une apparence « éternelle », elles veulent sans doute juste aller laver le corps, avec de l’eau et des huiles végétales. L’enterrement précipité n’a permis que la mise dans un linceul. Notons que Jésus n’est pas nommé : là encore, c’est « lui », celui qui habite les esprits et les préoccupations.

      Qui sont ces trois femmes ? Marc mentionne Marie la Magdaléenne juste un peu avant : avec « Marie de Joset« , elle regarde quand on met Jésus au tombeau. Un peu auparavant, une fois Jésus mort, il la mentionne en compagnie de « Marie de Jacques-le-petit et mère de Joset, et Salomé » : elle se tiennent à distance et regardent, « quand il était dans la Galilée, elles le suivaient et le servaient« . Le trio pourrait bien être le même, à condition d’admettre que Marie de Jacques, Marie de Jacques-le-petit et mère de Joset et Marie de Joset sont la même personne (mais en cette matière d’identification des personnages, il ne faut aller trop vite !). Quand Jésus était revenu à Nazareth, ses compatriotes  s’étaient indignés à son sujet, voyant en lui : « le fils de Marie, un frère de Jacques, Joset, Juda, Simon » (Mc.6,3). Un frère, dans la parentalité d’alors et dans cette culture, recouvre aussi le cousinage : la « Marie de Jacques » peut donc, suivant les interprétations qu’on voudra faire, être la propre mère de Jésus, ou bien la mère d’un de ses cousins, c’est assez difficile à débrouiller. Il me semble simplement que si c’était la mère de Jésus lui-même, Marc l’appellerait plutôt ainsi à la fin de son évangile, plutôt que « Marie de Jacques« . Et puis il est assez difficile de savoir si le « de » indique plutôt « la mère de… » ou « la femme de… » Quoiqu’il en soit, nos renseignements sont assez minces, mais ils doivent nous suffire à comprendre puisque Marc s’en est contenté. Nos trois femmes apparaissent surtout à la fin de l’évangile, elles en sont au plan littéraire de nouveaux personnages. Parmi elles, l’une est de la parenté de Jésus. Ce que nous avons besoin de savoir, c’est que « quand il était dans la Galilée« , c’est-à-dire dès le début de l’aventure, depuis les origines, « elles le suivaient et le servaient. » Elles ont participé à toute l’aventure du début à la fin. Les personnages sont nouveaux, les personnes ne sont pas nouvelles. Pourquoi Marc n’en a-t-il jamais parlé ? Trois raisons me viennent à l’esprit : d’abord Marc a pris un parti de sobriété, ensuite les femmes ne pouvaient dans la loi juive rendre témoignage, enfin il marque avec force, grâce à ce choix, que ce qui commence ici est nouveau. Et le signe de cette nouveauté, c’est la place donnée aux femmes…

     « Et au petit matin, le premier après le sabbat, elles vont sur le tombeau le soleil une fois levé. » Nouveau jour : le « petit matin », c’est la même expression que Marc a employée au tout début de son évangile quand Jésus est sorti prier seul dans le désert, depuis Capharnaüm. Le moment où il était sorti vers son père, pour le retrouver. A ce moment-là, sans attendre -autrement dit, à la première occasion-, les femmes vont sur le [mnèméïon]. Le mot dit d’abord le souvenir, il dit, ensuite seulement, un signe pour rappeler, un monument commémoratif, une urne ou un tombeau. L’acte de mémoire, l’acte de se souvenir, c’est représenter, c’est rendre présent ce qui ne l’est plus (parce que c’est passé). Les femmes se rendent donc là avec un but pratique qu’on a déjà dit, mais aussi dans un esprit particulier, celui de rappeler déjà à leur présent ce qui est désormais, et définitivement, passé. Marc ajoute une précision apparemment inutile, « le soleil une fois levé« , car il vient de dire « au petit matin« ; [anatellô], c’est faire se lever, faire apparaître, faire jaillir (le préverbe [ana-] indique toujours un mouvement du bas vers le haut). Il est à l’aoriste, qui marque une action antérieure à l’action principale : les femmes se rendent au tombeau au petit matin, mais le soleil, lui, a déjà jailli. On devine que le soleil n’est pas seulement ici celui qui brille sur le jour d’ici-bas : avec discrétion, Marc suggère un contraste entre celles qui vont, au lever du jour de cette création (le premier, celui de la création de la lumière), faire un effort de rappel dans leur présent d’un passé révolu, et ce jour nouveau, qui n’est pas de cette création-ci, mais dont le jaillissement a précédé.

     Du reste, les femmes sont tout à leurs préoccupations : « Et elles se disaient l’une à l’autre : qui nous fera rouler la pierre depuis la porte du monument ? » En effet, il ne s’agit pas d’une William-Adolphe_Bouguereau_(1825-1905)_-_Le_saintes_femmes_au_tombeau_(1890)_img_2mince affaire. « Et levant les yeux elles observent qu’a été roulée la pierre : elle était en effet particulièrement grande. » Premier étonnement, et qui n’est pas le dernier. On imagine le trouble, les questions au cœur de ces femmes, les inquiétudes, les suppositions. Marc a choisi résolument de nous faire prendre le point de vue de ces femmes. Ce qu’il a à nous dire ne s’explique pas, ne se raisonne pas : il faut prendre son parti d’une expérience partagée. « Et une fois pénétrée dans le monument, elles voient un jeune homme siégeant du côté droit enveloppé d’un habit brillant, et elles sont dans la stupeur. » La surprise est grande, mais elles vont de l’avant et entrent : la préposition [éïs], qui marque un mouvement pour aller dans, revient deux fois, comme préverbe et comme préposition. Et que voient-elles ? Un [néaniskos], un jeune homme ou bien un serviteur (le latin puer a lui aussi ces deux sens) qui siège : il n’est pas seulement assis, mais son attitude est plutôt celle de l’autorité. Il n’a pas un vêtement, [stolis], mais plutôt un équipement, [stolè] : la nuance est d’importance, car le mot est plutôt martial, il évoque d’ordinaire l’équipement du soldat. Et cet équipement est brillant, éclatant. On pourrait bien sûr traduire par « vêtement blanc« , mais on ne voit pas bien alors ce qui effrayerait les femmes. Mais si elles sont face à un personnage dans la force de sa jeunesse, à l’allure pleine d’autorité et qui est plutôt équipé pour mener une bataille, il y a de quoi être saisi de stupeur.

     Que se passe-t-il alors ? « Or il leur dit : ne soyez pas dans la stupeur : c’est Jésus que vous cherchez, le Nazarénien, le crucifié. Il a été réveillé, il n’est pas ici; voici le lieu où il avait été posé. Mais retirez-vous, dîtes à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède dans la Galilée : là vous le verrez comme il vous a dit. » Ce jeune homme a de quoi faire encore plus peur : il sait exactement ce qu’elles éprouvent, employant exactement le mot qui décrit leur sentiment. Et non seulement cela, mais il sait pourquoi elles sont venues. Enfin, ce dernier point est il est vrai assez évident. Tout de même, se faire énoncer avec une telle exactitude par un inconnu plutôt intimidant ce que l’on éprouve et les raisons de sa présence ! Il y a de quoi être très impressionné… Pourtant, il n’y a pas qu’un simple énoncé dans les paroles du jeune inconnu resplendissant, il y a aussi un remède, une porte de sortie. Car ces femmes ont franchi une porte, celle du tombeau ouvert, et il les invite à franchir aussi résolument un autre genre de porte, à entrer dans une nouveauté. Pour ne pas rester dans la stupeur, il faut revenir à son premier élan : c’est Jésus que vous cherchez. Donc, continuez à chercher, remettez-vous dans votre recherche première, c’est elle qui vous fera franchir sûrement la porte redoutable.

     Vous cherchez Jésus, « le Nazarénien, le crucifié« , celui avec lequel vous avez été depuis Nazareth jusqu’à la crucifixion. Vous l’avez toujours suivi, du début à la fin, suivez-le encore. Il est pour toujours le Nazarénien, pour toujours le crucifié. Mais voici la nouveauté : « il a été réveillé, il n’est pas ici« . Le verbe [égéïrô], dans son usage intransitif (qui est le cas ici, pas de complément, la chose est dite absolument), signifie s’éveiller. Dans l’autre usage, qu’on se rappellera à cause des échos nécessaires pour qui use d’une langue, il signifie aussi faire lever, ériger, dresser, mettre debout, bâtir. Ce verbe est à l’aoriste passif : c’est un autre qui a fait l’action, et celle-ci constitue un fait brut, antérieur. Désormais, il est le Nazarénien, le crucifié ET le réveillé. Et pourtant, ce fait brut n’est pas tout-à-fait dans la continuité des précédents, car « il n’est pas ici », on ne le trouve plus là où elles sont venues le chercher, ni parmi les morts, ni parmi les souvenirs. Le chercher n’est plus affaire de mémoire, il ne s’agit plus de rendre présent celui qui est révolu. Ici, en grec, s’écrit [hôdé]; mais ce qui est fort intéressant, c’est que le même mot est aussi bien un adverbe de lieu et un adverbe de manière, signifiant alors ainsi, de cette manière, dans l’état où on est, à ce point. Et l’on voit que les deux sens se rejoignent : il n’est pas ainsi, il n’est plus de cette manière. Qu’y a-t-il ici ? Il n’y a plus que le lieu, le [topos] (qui est aussi bien le lieu-commun), où « il avait été posé » : cette dernière action a été entièrement accomplie, elle est entièrement révolue. On n’est plus dans le régime du cadavre déposé. Et le lieu de Jésus n’est plus ce lieu-là.

     Après ces constats, changement, contraste, opposition, « Mais« . Et deux ordres qui orientent pour entrer résolument dans cette nouveauté constatée : [hupagété], retirez-vous ! Le verbe, dans son usage intransitif encore, signifie s’éloigner discrètement, se retirer sans bruit, se retirer pas à  pas. Mais il signifie aussi s’avancer peu à peu, suivre son chemin tranquillement, vivre sans souci. On peut donc y voir un double sens, un sens immédiat, celui de ne pas rester là. Ça ne sert plus à rien : circulez, il n’y a rien à voir ! Mais aussi un sens plus durable : n’en restez pas là, avancez tranquillement. Toujours cette nouveauté absolue dans laquelle entrer. Deuxième ordre, [éïpate], dîtes. Il faut parler. Pas à n’importe qui, les femmes sont chargées d’un message nominatif pour ses disciples et Pierre. Donc pour nous, si nous sommes ses disciples. Le message ? « Il vous [proagô] en Galilée. » Le verbe cette fois est transitif, il signifie alors mener en avant, faire avancer, prolonger, produire, promouvoir, élever en dignité, pousser à. Il ne s’agit pas tellement de « précéder », d’y être en premier, il s’agit de se montrer moteur. Et la préposition employée aussitôt après n’est pas simplement « à » ou « dans », mais toujours notre [éïs] qui implique l’idée d’un mouvement de pénétration. Les disciples et Pierre sont avertis que Jésus-le-Réveillé les mène plus avant dans la Galilée, le lieu où tout à commencé, le lieu de sa prédication, le lieu des frontières entre Israël et « les nations ». « Là vous le verrez, comme il vous a dit. » Les femmes ont pénétré [éïs] le monument pour voir Jésus mort, les disciples sont poussés [éïs] la Galilée pour voir Jésus dans sa nouvelle réalité, outre les jours de cette création.

      Ici s’arrête le texte du jour, mais ici ne s’arrête pas Marc pour achever cette conclusion, pour mettre le dernier mot à son évangile -avant qu’une autre main ne vienne ajouter encore une récapitulation générale. Et que note Marc pour finir ? « Et ressorties elles s’enfuient du monument. Car un tremblement les avait saisies ainsi qu’un égarement; et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur. » On peut dire que ce n’est pas l’obéissance stricte aux ordres qu’elles viennent de recevoir ! C’est même tout le contraire, et quasiment point par point : elles ne se retirent pas discrètement, elles ne disent rien. Elles sont prises par un [tromos], qui donne notre trauma, notre traumatisme, et qui a en effet ce sens en décrivant plus concrètement le tremblement de la peur (mais un tremblement fort, c’est le même mot qui est employé pour le tremblement de terre); et elles sont prises encore par une [ekstasis], qui donne notre extase mais signifie d’abord être hors de soi, perdre l’esprit. Seule la peur domine. Pourquoi Marc finit-il sur une telle note ? J’y vois deux raisons, on les partagera ou non. Première raison : les choses se sont bien passées comme cela. La peur suscitée par l’intervention de la tout-puissance, classique dans les Ecritures, atteste que c’est bien Dieu qui a agi. Deuxième raison : ce nouveau fait n’est pas un racontar, une invention. Celles qui auraient dû le transmettre ne l’ont pas fait. Si le fait est venu jusqu’à nous, ce n’est pas le fait d’un plan établi entre quelques comploteurs, et les nouveaux acteurs de la nouvelle réalité ne sont pas meilleurs que ceux de l’ancienne. Il y avait ceux qui se sont enfuis à l’arrestation de Jésus -et même, chez Marc, un jeune homme (déjà) qui préfère s’enfuir tout nu que se faire prendre avec le seul drap qui l’habille-; il y aura ceux qui se sont enfuis à l’annonce de la nouvelle réalité de Jésus. C’est décidément par une autre puissance que celle des témoins que vit l’évangile.

     Et puis il y a peut-être une troisième raison. Le titre de l’ouvrage de Marc est « Commencement de l’évangile Jésus-Christ fils de Dieu. » Et bien voilà, le commencement est fini, et c’est ici qu’il finit et avec cette peur qu’il finit. Maintenant que nous sommes dans un nouvel ouvrage en train de s’écrire, ce n’est plus ainsi. Tout est neuf.

Dimanche 25 mars : saisir les moments uniques.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Je me propose cette fois-ci d’aborder le récit de la Passion d’après le témoignage de Marc. Mais il est beaucoup trop long pour un seul article, deux chapitres entiers : aussi me contenterai-je d’en aborder le début, et… je continuerai la suite une autre année !

    C’est en effet par une dernière partie d’un seul tenant que Marc  conclut son témoignage, dernière partie qui porte sur la Passion de Jésus et l’annonce de sa résurrection. C’est un vaste ensemble particulièrement bien charpenté, et on dirait vraiment que tout l’évangile de Marc est une vaste introduction à cet ensemble-là : tout est posé préalablement, de sorte que le lecteur perçoive à chaque ligne, à chaque événement, des échos et du sens, pourvu qu’il ait lu ce qui précède. L’unité que je me propose d’explorer est la première que nous rencontrons, dans ce que nous pourrions appeler « la préparation » : au centre, il y a un récit que l’on nomme traditionnellement l’Onction à Béthanie, et qui est sinistrement encadré par le complot d’une part, la proposition de services par Judas d’autre part. Dès l’abord, Marc nous montre des causes de la Passion de Jésus qui tiennent à ses ennemis -elle est la rencontre d’un meurtre et d’une trahison-, mais elle a aussi un autre aspect, plus intérieur, que Jésus enseigne au disciple à envisager.

     « C’était donc la Pâque et les azymes dans deux jours, » Marc situe les évènements dans la proximité de cette double commémoraison. En fait, il s’agit d’une seule fête, Pessah : la dédoubler, c’est prendre l’occasion de rappeler d’une part la mémoire qu’on y fait de la sortie d’Egypte : une fête de la liberté, de la sortie de l’esclavage, mais aussi de la constitution en un peuple des Hébreux; de rappeler d’autre part l’origine agricole de cette fête archaïque : une fête du printemps et du renouveau, une fête où l’on détruit tous les ferments et levains anciens (le pain azyme, matzot, c’est le pain sans levain) et où l’on s’émerveille de leur reconstitution -croit-on- à partir de rien (on ne soupçonne pas, à cette époque, l’existence de micro-organismes). C’est une des trois plus grandes fêtes juives, une fête de pèlerinage. Dans ce contexte de fête, de liberté et de renouveau, « les grands-prêtres et les scribes cherchaient comment en l’arrêtant par ruse ils le feraient mourir. » Le contraste est violent : ce n’est ni festif, ni libérateur, ni renouvelant ! Ces deux classes de personnes, a priori les plus éminentes et les plus respectées dans l’ordre religieux, cherchent. [Dzètéô], c’est chercher, chercher quelqu’un, chercher à obtenir, mais aussi regretter, désirer. Il s’agit d’un recherche urgente, qui prend les moyens, qui est animée de l’intérieur.

     Et ce qui anime ceux-là, c’est un « comment faire ? » : la décision d’arrêter quelqu’un est déjà prise, celle d’en venir à le faire mourir aussi. Seul manque le moyen : c’est au point que celui qu’ils visent n’est même pas nommé (c’est la traduction officielle qui le rajoute), il est devenu « il », l’autre, celui dont il faut se débarrasser, celui dont la disparition obsède. Il faut trouver la « ruse » : [dolos], c’est d’abord une amorce, ce qui engendre tout un processus. Par suite, le mot désigne aussi tout objet servant à tromper, un piège, une ruse, un artifice. On est prêt à tout pour parvenir à ses fins. Mais pourquoi faut-il un artifice ? Ils ont pour eux l’autorité, avec qui faut-il donc ruser ? « Ils disaient en effet : pas lors de la fête, pour ne pas qu’il y ait trouble du peuple. » C’est étonnamment le peuple qu’ils craignent ! Qu’est-ce à dire, sinon qu’ils craignent en fait pour leur autorité-même ? Car au fond, il n’y a d’autorité que consentie : si le peuple, le [laos] (qui donne « laïc »), ne reconnaît plus leur autorité, ils n’en ont tout simplement plus ! Ils ont senti l’écueil : ce qu’ils veulent faire est contraire à la volonté du peuple qu’ils gouvernent, et ils craignent son [thorubos] : il s’agit d’un bruit confus, du tumulte d’une assemblée en vue d’une approbation ou d’une désapprobation, d’une démonstration bruyante. La stratégie des autorités religieuses est bien souvent celle-là : agir dans le secret, à l’insu du peuple qu’elles gouvernent, pour éviter les réactions qui rendraient leur action impossible. Le peuple ne réagira plus de la même façon devant un fait accompli. Voilà le premier côté du cadre, sinistre, sombre et malveillant, qui entoure l’image principale que Marc nous donne à regarder.

      Pendant ce temps, que se passe-t-il ? « Et lui se trouvant dans Béthanie dans la maison de Simon le lépreux, étendu à table … » Marc ne nomme toujours pas Jésus, pas pour la même raison cependant : maintenant, on sait bien que c’est de lui qu’il s’agit. Mais l’usage du même procédé forme justement un contraste saisissant. Le même qui occupe les pensées de ses ennemis jusqu’à l’obsession, celui-là occupe les pensées de ceux qui l’aiment. Pas besoin là non plus de le nommer, c’est « lui ». Il n’est pas dans la foule, il est à quelque distance, plutôt courte semble-t-il, de Jérusalem, à Béthanie, chez un particulier dont on ne sait rien d’autre, Simon le Lépreux. On ne sait rien de lui, mais ce n’est pas nécessaire : grâce à tout ce qui précède, le lecteur sait bien ce que fait Jésus en présence d’un lépreux, et le contraste continue de se construire dans son esprit. Pendant que les chefs religieux trament de noirs desseins à son égard, Jésus ne se cache pas, mais continue de faire du bien, d’ouvrir à la vie, de guérir, de rencontrer des personnes. Il est dans la paix d’une rencontre, étendu à table, comme on faisait en ce temps-là.

     Et c’est dans ce contexte plutôt tranquille qu’advient un petit événement, que Marc nous conte avec son pittoresque habituel. « …vient une femme portant un alabastre d’huile de nard authentique couteux, une fois brisé l’alabastre elle le répand sur sa tête. » Les mots de Marc, à son habitude, sont précis et choisis. L’alabastre est un type de vase antique utilisé pour la conservation et l’utilisation des parfums ou des huiles de soin corporel. Le corps en est étroit et allongé, le col encore plus, de manière à ne laisser échapper qu’une faible quantité de liquide, voire de délivrer un goutte à goutte. A l’embouchure, la lèvre est évasée et plate pou800px-Alabastron_Louvre_CA1920r permettre l’application sur la peau. Le principe même de ce contenant, c’est donc plutôt la conservation et l’usage très mesuré d’une denrée précieuse et rare. Dans cet alabastre se trouve en effet un [muron’], mot qui désigne un parfum liquide, une huile ou une essence parfumée. Dans l’antiquité, on sait que les huiles, végétales surtout, ont la propriété de fixer les odeurs. Marc précise : ce parfum liquide est un parfum de [nardos], de nard. Il s’agit d’une plante de la même famille que la Valériane aux propriétés sédatives ou narcotiques : dans l’antiquité, ce parfum est réputé luxueux, à cause de son odeur forte et entêtante qu’on mêle à certains encens, parce qu’aussi la plante vient d’Inde, du Népal ou même de Chine. Ce parfum de nard n’est pas à prendre au sens générique, il est [pistikès], authentique, et [polutélous], qui exige de grandes dépenses, coûteux. Notre femme vient donc avec un produit réellement luxueux, dont l’usage normal est réservé et mesuré à la goutte près.

     Or que fait elle ? Elle brise le contenant, elle le broie (le mot évoque l’idée de choses qui se frottent ou s’entrechoquent) et en renverse le contenu sur la tête de Jésus. Le verbe [katakhéô] signifie fondamentalement verser de haut en bas. Il veut dire par suite répandre sur, faire descendre, ou encore renverser. On comprend dès lors que, renversé sur la tête, l’ensemble de cette huile parfumée est lentement descendue sur l’ensemble du corps de la personne, du haut jusqu’en bas. Le geste évoque immanquablement le souvenir des onctions sacerdotales ou royales, où une corne d’huile est versée sur la tête de celui qu’elle consacre, sinon qu’à présent, ce n’est pas qu’une corne, contenant déjà sérieux, mais bien tout un alabastre. Et puis il y a ce geste de briser, ce geste de l’irrémédiable, ce geste sans retour. Le liquide entièrement répandu. « Comme l’eau répandue à terre et qu’on ne peut recueillir, Dieu ne ressuscite pas les morts« , trouve-t-on dans l’Ancien Testament. C’est vraiment très étonnant, le geste de cette femme, qu’est-ce qui a bien pu lui passer par l’esprit ? Qu’est-ce qui a bien pu l’inspirer ?

     Les réactions autour d’elle sont nombreuses en tous cas, et l’on peut bien imaginer que cela ne laisse personne indifférent : dans la paix du déjeuner, c’est comme un coup de tonnerre. Le « coup de pistolet dans un concert », cher à Stendhal. « Il y en avait qui bouillonnaient ([aganaktéô], c’est s’emporter, bouillonner, fermenter, s’indigner, s’irriter) à son endroit : ‘pourquoi faire, cette perte d’huile parfumée ? Car on aurait pu négocier l’huile parfumée plus de trois cent deniers (trois cent jours de travail : à chacun de faire son calcul !) et faire don aux pauvres !’ Et ils frémissent contre elle. » Une réaction de colère des proches, de colère et d’incompréhension. De colère, parce que d’incompréhension. L’huile précieuse, pour tous, est perdue, irrémédiablement. Et chacun de chercher par contrecoup l’utilité d’un tel produit. En soi, il est perçu comme inutile; mais il a une valeur marchande, et une fois réalisé, l’argent qu’on en retire, lui, peut être utile pour aider des nécessiteux. Quel sens peut avoir de briser et répandre ce qu’il y a de plus précieux ?

     Mais Jésus n’est pas de leur avis, Jésus qui a pris une belle douche et parfaitement inattendue, et qui ne s’impatiente pas un instant. « Mais Jésus dit : laissez-la, pourquoi la tracasser ? Elle a œuvré une belle œuvre en moi. » Une belle œuvre. Avec insistance. Jésus, dont le nom apparaît enfin, pour la première fois, Jésus « canonise » en quelque sorte son geste, à cause du rapport avec lui. En n’importe qui, il n’en aurait pas été de même, mais « en lui« , cette œuvre trouve sa beauté. « Car toujours vous aurez des pauvres avec vous, et quand vous voudrez vous pourrez leur faire du bien, alors que moi pas toujours vous ne m’avez. » Cette femme a saisi le caractère absolument unique de Jésus : il ne fait pas nombre, avec personne. Et sa présence appelle un acte unique aussi, avec l’urgence de ce qui ne se représentera pas. C’est fort, cette déclaration : la beauté d’un acte, c’est son caractère unique. Cette femme a eu ce sens de l’instant, du moment à ne pas laisser passer. Il y a de ces moments dans nos vies, qu’il ne faut pas laisser passer. Ils n’entrent pas dans une « échelle de valeur » ou une « échelle de priorité », parce qu’ils sont justement uniques. Il faut savoir les saisir. Ce moment de grâce ou quelqu’un est prêt à ouvrir son cœur, ce moment où un nourrisson sourit pour la première fois, ce regard prolongé qui dit un amour, un soutien, ce sont des moments qu’on ne peut pas compter avec les autres. Il faut être là. Il ne faut pas se défendre contre ces moments-là, et il y a peut-être un discret reproche de Jésus à ceux qui s’indignent : cette pensée pour les pauvres, très générale au fond (« les pauvres », qui sont-ils ?), cette pensée n’est-elle pas un peu opportuniste ? Est-elle une vraie préoccupation ? Des pauvres, si tu en cherches, soit tranquille : il y en a. Si tu vas les trouver, c’est une autre question…

     Mais tout cela tient à un malentendu, à une incompréhension, alors Jésus explique : « Ce qu’elle avait, elle a fait : elle a pré-embaumé mon corps pour l’ensevelissement. » Le précieux, c’est Jésus. Comme l’alabastre, lui aussi sera brisé; comme l’huile parfumée, sa vie répandue à terre. Est-ce que ce sera inutile ? Est-ce qu’il aura mieux valu le vendre -comme fera Judas ? Il y a une parenté entre son geste et la destinée que Jésus sait prochaine. Et devant cette destinée, on peut réagir avec colère, bouillonnement, on peut s’élever ou s’indigner contre les complots des grands-prêtres et des scribes. Mais on peut aussi juste épouser cette destinée, comme l’huile qui couvre le corps, y adhérer. On peut juste lui donner sans retour ce qu’on a de plus précieux, à lui qui est le plus précieux. C’est une autre manière d’aborder et de vivre cette extrémité. Quel vase briseras-tu pour lui ? Quel parfum de luxe répandras-tu sur lui ? Car sa mort est un de ces moments qui ne font pas nombre, qu’il ne faut pas rater. Et inversement, dans chacun de ces moments qui ne font pas nombre et que tu t’efforces de ne pas rater, c’est sa mort que tu ne rates pas non plus. Quand tu renonces à cette activité que tu attendais depuis longtemps pour être avec ce petit bout-de-chou, c’est un vase que tu brises, un parfum précieux que tu répands. « Amen, je vous dis, partout où sera clamé l’évangile, dans le monde entier, ce que elle a fait on le dira aussi, en mémoire d’elle. » Par ce geste simple mais étonnant, cette femme partage la même universalité que Jésus, participe de la même mémoire. Ce geste symbolique est aussi symbolique de la manière pour le disciple de s’associer à la passion de son seigneur.

       Nous voilà arrivé à l’autre bord du cadre, et nous retrouvons la noirceur du début. « Et Judas Iscariote, celui d’entre les Douze, s’en va vers les grands-prêtres, afin de le leur livrer. Et eux en entendant se réjouissent et promettent de lui donner de l’argent. Et il cherchait comment le livrer au bon moment. » On ne sait pas pourquoi Judas fait ainsi. L’argent, c’est une idée des grands-prêtres, qui naît de leur joie devant la « bonne » surprise. On sait juste qu’il est du cercle des très proches, et que sans cela il n’y avait pas moyen d’arrêter Jésus, parce qu’il était soit avec toute la foule -qu’ils craignent-, soit on ne sait où avec ses intimes. Ce sera donc pendant la fête, si on peut agir à l’écart de la foule. Et tant pis pour la fête. Et Judas « cherche » lui aussi, comme eux, il est gagné par la même obsession. Et il attend « [éoukaïros], le moment heureux », cruel paradoxe.

Dimanche 18 mars : une attraction universelle.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous voilà beaucoup plus loin dans l’evangile selon s.Jean : presque au bout du « livre des signes », juste avant que ne commence le « livre de la gloire » où Jean raconte et médite sur tout ce qui va de la dernière cène à la résurrection. Juste avant notre passage d’aujourd’hui, six jours avant la Pâque, Jésus s’est arrêté à Béthanie, près de Jérusalem, chez ses amis Marthe, Marie et Lazare : Marie a d’ailleurs eu un geste étonnant en versant un parfum précieux en grande quantité sur les pieds de Jésus et en les essuyant avec ses cheveux. Le lendemain, cinq jours avant la Pâque donc, Jésus est rentré dans Jérusalem assis sur un petit âne, aux acclamations de la foule. A chacune de ces étapes, les Grands-Prêtres, puis les Pharisiens, en veulent de plus en plus à Jésus et la décision de le tuer lui et Lazare (à cause de la résurrection duquel nombreux sont ceux qui adhèrent à Jésus) est déjà prise.

     « Or il y avait certains Grecs parmi ceux qui étaient montés afin d’adorer pendant la fête. » C’est la première apparition de Grecs dans l’évangile de Jean : des non-Juifs sympathisants, sans doute prosélytes, qui ont fait un acte fort en se rendant comme les Juifs au Temple de Jérusalem pour la fête de la Pâque. Cette mention fait directement écho à la plainte des Pharisiens dont l’énoncé précède immédiatement : « …Voici que le monde va derrière lui ! » Comme souvent, Jean écrit des formules à double sens, montrant que les adversaires de Jésus lui rendent malgré eux témoignage. Ici, les Pharisiens se plaignent que « tout le monde », autrement dit « n’importe qui », suit Jésus qui les entraîne « n’importe où » en dehors des bonnes voies. Mais ce qu’ils disent sans s’en rendre compte, c’est que « le monde entier », tous les hommes -et plus seulement le peuple Juif- sont entraînés par Jésus. Les Grecs qui veulent s’adresser à Jésus, pour la première fois, en sont un signe.

     « Ceux-ci donc abordent Philippe de Béthsaïde en Galilée et lui font une demande en disant : ‘Seigneur, nous voulons voir [le] Jésus« . Philippe est un nom grec, « celui qui aime les chevaux » : ils passent par un intermédiaire, avec lequel ils pensent avoir quelque chose en commun. Ils essayent de susciter sa bienveillance en l’appelant ‘seigneur’ (ce qui se trouve encore dans ‘monsieur’, ‘mon seigneur’, après tout !) et leur demande résonne avec beaucoup de force. « Nous voulons« , la demande est claire et déterminée, « voir Jésus » : on comprend qu’il ne s’agit pas d’une vue de loin, ce qui est à la portée de tous tant Jésus parle aux foules. Il s’agit plutôt d’une rencontre personnelle, d’un échange de paroles, d’un entretien. Tout cet ensemble donne de précieuses indications sur la manière de faire une demande : détermination du cœur, choix d’une médiation appropriée, expression claire, demande de quelque chose de grand. « Advient Philippe et il [le] dit à André (encore un nom grec !), advient André et Philippe et ils [le ] disent à Jésus. » C’est toute une chaîne qui se construit et qui aboutit : Jésus est mis au courant de la demande. Que va-t-il répondre ? Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ?

     « Mais Jésus leur répond, disant : elle est venue l’heure où sera glorifié le fils de l’homme. » Il n’entend pas cette demande comme une simple requête à laquelle accéder ou non. Il entend cette requête comme un signal. Dans le même évangile, au début du « livre des signes », une autre requête lui avait été adressée, qui avait provoqué chez lui la même référence, une requête qui n’était pas sous forme de demande ou de question, mais sous forme du simple exposé d’une détresse, lors de noces, à Cana en Galilée : « Ils n’ont plus de vin. – Femme, avait-il répondu, qu’y a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue. » Il discernait dans cette requête, à cause de ce qu’il y avait entre lui et celle qui demandait, un ébranlement profond, le début de l’accomplissement de sa mission. En réponse à cette requête, il allait faire son premier signe, celui qui le ferait connaître, celui aussi qui ferait de ce jour « le premier jour du reste de sa vie ». Là commencerait aussi la partition des hommes, entre ceux qui allaient « croire en lui » et ceux qui ne croiraient pas. L' »heure« , c’est le scellement dans le temps du dessein éternel du Père. A Cana commence sa mise en œuvre. Maintenant, « elle est venue« .

     C’est « l’heure où sera glorifié le fils de l’homme » : rappelons-nous le passage lu la semaine passée. Le fils de l’homme, c’est l’envoyé de Dieu qui « descend » du ciel, raison pour laquelle il sait, seul, comment y monter, comment tracer aux hommes une route vers le Père. Et cette route consiste à « être élevé » comme le serpent sur une hampe dans le désert, entre ciel et terre, autant qu’à « être exalté » jusqu’au ciel. Le verbe « être glorifié » dit la même chose : il s’agit cette fois avant tout de l’exaltation jusqu’à Dieu, mais Jean l’emploie toujours en rapport à la destinée tragique de la mise en croix, à cette mort entre ciel et terre. Jean voit dans la mort de Jésus le début de l’élan de sa glorification jusqu’à Dieu. En hébreu (Jean est instruit !), la gloire se dit [kabôd], c’est un mot qui a la même racine que le « poids ». Et le poids, c’est très mystérieux : demandez donc à un vrai physicien de le définir ! Ce n’est pas la masse, non : le poids c’est quelque chose à l’intérieur même d’un être, qui l’entraîne dans une direction, qui donne prise à une attraction. La « gloire de Dieu », c’est son « poids » dans les choses, cette force qui entraîne tout à lui. Si le fils de l’homme est « glorifié« , c’est qu’il est irrésistiblement entraîné à Dieu par un « poids » intérieur, inhérent; c’est qu’il va prendre tout son « poids » dans l’univers, non pas d’une pesanteur qui va l’écraser à terre, mais qui va l’entraîner jusqu’au ciel. Jésus ne meurt pas lapidé, jeté à terre et recouvert de pierres (comme l’aurait voulu la loi juive étant donné l’accusation), mais élevé entre ciel et terre (selon la sentence romaine).

     Et Jésus sait que cela va maintenant se produire, parce que des Grecs, des non-Juifs, veulent le voir. Le verbe est au futur, « sera glorifié« , mais c’est un futur immédiat et l’heure « est venue » : extraordinaire tension entre ces deux temps verbaux, l’accomplissement achevé d’une part, le futur de l’autre. Jésus sait, et Jésus révèle, comme le montre la formule solennelle par laquelle Jean introduit les grandes révélations : « Amen, amen, je vous [le] verbalise, si la graine de blé tombée dans la terre ne meurt pas, elle demeure seule; mais si elle meurt, elle porte un fruit immense. » J’ai traduit « verbalise » pour faire le lien entre la Parole du prologue de l’évangile (le [Logos]) et le fait de dire pour révéler ([léguéïn]). Pardon si c’est un peu inhabituel, mais verbaliser, c’est bien mettre des mots sur une réalité déjà présente, et c’est bien de cela qu’il s’agit. Avec la comparaison du grain de blé, Jésus parle de lui-même, en parabole : il est venu [éïs tèn guèn], « entrant dans la terre ». Il faut aller au bout, maintenant, et y mourir, afin de porter fruit. La demande des Grecs est le signe de cette universalité qui pointe, Jésus la lit comme un signe à lui adressé. Le « fruit immense » relève de l’universalité, du monde entier. Il le dit un peu plus loin : « Et moi, quand j’aurai été élevé hors de terre, j’attirerai tous vers moi. » Le « poids » de celui qui est tombé en terre sera tel, qu’il ne sera pas que son propre poids, il sera le poids du monde entier, de tous les hommes. Ce sont tous les hommes qu’il entraîne dans son élévation-exaltation.

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     « Celui qui aime son âme (ou sa vie) la perd, et celui qui hait sa vie dans ce monde-ci la garde dans la vie éternelle. Si c’est moi que quelqu’un sert, c’est moi qu’il suit, et où je suis là-même mon serviteur sera; si quelqu’un me sert, le père l’honorera. » Voilà pour le disciple : d’abord une sentence générale qui vaut pour tous, pour Jésus comme pour les autres, énoncée sous la forme d’une antithèse violente, assez typiquement juive, où les contrastes sont poussés au maximum : aimer, haïr; perdre, garder; ce monde, la vie éternelle. La formule « dans la vie éternelle« , c’est [éïs dzôèn aïônion], la même forme que celle employée pour dire que le fils de l’homme est venu « dans la terre« . Avec la même dynamique par laquelle il est venu « dans la terre« , vient l’heure d’entrer « dans la vie éternelle« . Mais paradoxalement, entrer dans la vie que rien ne limite, passe par la mort. Et puis ensuite, il y a une sentence, plutôt pour le disciple, avec la thématique du service qui revient trois fois. Jésus doit passer d’abord, lui seul ouvre la voie, lui seul trace le chemin. Mais être serviteur de Jésus va consister à le suivre, à passer après lui et être dans le même lieu. Le même chemin de mort et d’élévation. Le même abandon à l’action exclusive du père.

     Je ne vais pas plus loin, cette fois-ci. Mais il me semble que l’essentiel est bien là. Les passifs verbaux employés par Jésus font bien comprendre qu’il n’est plus temps d’agir, mais de laisser le père agir. C’est tout l’enjeu pour nous aussi, c’est toute la mesure de la qualité du disciple, laisser agir un autre, quelles que soient les circonstances ou les chemins de la vie.

Dimanche 11 mars : chercher à croire

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Le passage d’aujourd’hui se situe un peu plus loin que celui de la semaine dernière, toujours dans l’évangile selon s.Jean. La semaine dernière, Jésus arrivait à Jérusalem pour fêter la Pâque. A partir de Jn.3,22, il en repartira avec ses disciples, pour se poser ailleurs mais toujours en Judée. Ici, nous sommes pendant la fête à Jérusalem, ce que nous précise le petit passage final que nous n’avons pas commenté la semaine dernière (et pour cause).

     Ce qui se passe pendant la fête, Jean nous le raconte en plusieurs temps : d’abord par une considération générale portant sur une certaine dissymétrie entre Jésus et ses interlocuteurs (Jn.2,23-25). Ensuite vient la rencontre avec Nicodème et le premier dialogue avec lui (Jn.3,1-8) : il y est question notamment de renaître. Enfin, une nouvelle question de Nicodème provoque une longue réponse de Jésus, commençant par une question un brin ironique et continuant sur un ton de révélation. C’est cela qu’est notre passage d’aujourd’hui, à cela près que ce passage devrait commencer au v.11 pour garder au texte sa cohérence. Et c’est là que nous allons donc commencer, si vous le voulez bien.

     Jésus commence par une formule solennelle, une formule de révélation : « Amen, amen, je te dis… » : Amen est une formule hébraïque d’attestation ou de ratification. Quant au mot « je dis« , ce n’est pas le simple [éïpon], « je dis« , utilisé dans les dialogues ou de manière générale, mais le verbe [légô], celui qui est de la même racine que [logos], le Verbe ou la Parole, sur qui est centré le prologue de cet évangile. Nous sommes invités par Jean à référer les paroles qui vont suivre à celui qui « était dès le commencement auprès de Dieu« , à celui qui « s’est fait chair« , à celui qui nous fait l’exégèse de ce Dieu que « nul n’a jamais vu« . Les mots qui suivent prennent d’emblée une tout autre portée.

     Ces mots qui suivent immédiatement insistent d’ailleurs sur l’autorité avec laquelle Jésus parle : « Amen, amen, je te dis que [c’est] ce que nous savons [dont] nous parlons et ce que nous avons vu [dont] nous rendons témoignage, et notre témoignage vous ne le recevez pas. » Qui est ce « nous » ? Car Jésus est seul avec Nicodème… Mais sans doute Jean met-il dans la bouche de Jésus des mots qui englobent tous ceux qui adhèrent à Jésus avec lui. C’est une hypothèse, en tous cas. Jésus « sait » (au présent), il « a vu » (au parfait : ça y est, c’est fait, c’est entièrement accompli). Et avec lui, tous ceux qui lui appartiennent. Le [Logos] « était au commencement avec Dieu« , c’est cela qu’il sait et a vu. Les disciples sont depuis le commencement avec Jésus, c’est cela qu’ils savent et ont vu. Jean emploiera cette même formule après avoir rapporté que, du côté ouvert de Jésus mort en croix , coulent du sang et de l’eau : « Celui qui a vu rend témoignage…« . Et ce que savent les disciples en ayant vu Jésus est si semblable à ce que sait Jésus en ayant vu Dieu, qu’un « nous » est possible. Formidable profondeur de l’expérience du disciple de Jésus !

     Mais le problème, c’est le décalage entre ceux qui savent grâce à ce qu’ils ont vu, et ceux qui entendent leur témoignage : le témoignage n’est pas reçu. C’est la vraie question, plus vraie que celle posée par Nicodème : « comment cela peut-il se faire ? » Pour Dieu, tout est possible, le comment n’est pas une question. Mais si le témoignage n’est pas reçu, Dieu lui-même n’y peut rien. Voilà la vraie question : comment est-il possible qu’on ne reçoive pas le témoignage, quand il est authentique ? Et cette difficulté du croyant qui témoigne, Jésus l’a vécue aussi, (et les versets 2,23-25 qui finissaient le passage de la semaine passée, et qui commencent en fait notre section, ces versets en témoignent), et il poursuit en disant « Je ». Et par le biais de ce décalage, Jean aborde le thème de la foi, qui est un thème majeur de son évangile.

     « Si je vous dis [éïpon] ce qui concerne la terre et vous ne croyez pas, comment, dans le cas où je vous dis ce qui concerne le ciel, croirez-vous ? » Il y a là un argument a fortiori : dans la foi, il y a une progressivité. Dans son premier dialogue avec Nicodème, Jésus a parlé de renaître de l’eau et de l’esprit, et il appelle cela [ta épiguéïa], les choses qui sont sur [épi] la terre [guè]. Or ce qu’il a à dire va plus loin, il voudrait dire aussi [ta épourania], les choses qui sont sur [ép’] le ciel [ouranos]. On voit ici que croire ne consiste pas à « comprendre », au sens de faire le tour d’une chose, de la maîtriser par son esprit et sa raison : cela consiste à donner crédit à une parole autorisée, à accueillir en son esprit et en sa vie une réalité trop grande pour y être contenue. Si, ayant plongé ta main dans l’océan, tu la refermes, tu n’auras pas saisi l’océan; mais si tu ouvres ta main, tu t’ouvres à l’océan tout entier : c’est cela, croire. Dès lors, tout repose sur la qualité autorisée (ou non) de la parole à laquelle on donne crédit, sur son autorité. Alors d’où vient l’autorité de Jésus quand il parle ? « et personne n’est [déjà] monté dans le ciel sinon celui qui depuis le ciel descend, le fils de l’homme. » Pour dire les choses du ciel, il faut en venir, il faut lui appartenir et en venir. C’est cela même qu’est le « Fils de l’homme ». Le fils de l’homme, c’est le nom donné par tout un courant de l’ancien judaïsme à une figure de salut, un personnage dont on attend qu’il descende du ciel tout équipé pour réaliser le salut de Dieu pour son peuple. Jésus revendique cette appellation, d’une manière qui étonne car il ne ressemble en rien à un « Goldorak », il n’est apparemment pas un « être de lumière » indestructible et redoutable. Mais il prétend bien, c’est très clair ici, venir « du ciel ».

     Or il ne prétend pas seulement venir du ciel, dans ces mots qui précèdent : il prétend aussi y monter, et même y être déjà monté : la forme verbale est celle d’un parfait, qui montre une action réalisée, accomplie entièrement. L’autorité qu’il revendique, c’est non seulement de savoir parler des « choses du ciel » parce qu’il en vient, mais c’est encore de savoir comment on y va concrètement, d’en tracer le chemin. Et comment donc en trace-t-il le chemin ? « Et de même que Moïse a élevé le serpent dans le désert, de même faut-il que soit élevé le fils de l’homme, afin que tout croyant en lui ait la vie éternelle. » Il s’agit de monter, en effet : le verbe employé, [hupsoô], signifie élever, dresser, relever, améliorer, exalter, ou encore glorifier. Il est à la voix active dans le premier membre de phrase, à la voix passive dans le second. Ces mots, ces sens possibles, ont tous en commun l’idée d’une progression de bas en haut, parfois en un sens très figuré. Jean paraît l’avoir choisi à dessein, parce qu’il permet de lier des choses a priori difficiles à relier. Ainsi, ce serpent dans le désert, Moïse l’a plutôt dressé en haut d’un mat. Mais le fils de l’homme, on attend plutôt qu’il soit exalté ou glorifié au ciel. Au désert, les Hébreux étaient punis de leurs péchés par la morsure mortelle de serpents, ils mourraient des suites de leurs péchés : Moïse met en haut d’un mat, au vu est au su de tous où qu’ils soient, un serpent en bronze, le signe même de ce qui donne la mort. Mais si on le regarde, on conserve la vie. Un signe de mort qui donne la vie. Un signe qui ne monte pas au ciel, mais qui est seulement dressé entre ciel et terre. Quel rapport entre ce signe et le chemin jusqu’au ciel que va tracer le fils de l’homme ?

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     Il y a un rapport dans les effets : l’Hébreu qui regardait le serpent conservait la vie. Ici,  « tout croyant en lui [aura] la vie éternelle. » Là où il fallait voir, il faut maintenant croire. Croire, c’est une nouvelle façon de voir. Ou encore, c’est la transposition dans la relation à Jésus du sens de la vue. Et le croyant, en effet, sait bien : Jésus a été lui aussi dressé en haut d’un mat. Il a été lui aussi placé comme un signe de mort, comme la conséquence des péchés -mais pas des siens propres. Et voilà pourquoi la vue ne suffit pas. Celui qui voit seulement pourrait ne voir en Jésus dressé sur la croix qu’un mourant, et avec lui une belle promesse qui meurt aussi. Celui qui croit voit dans l’élévation de Jésus en croix le début, dans un seul mouvement, de son exaltation. Aller au ciel, pour le fils de l’homme qu’est Jésus, c’est d’abord être dressé de terre sur la croix et continuer dans le même mouvement jusqu’à Dieu. Et le sens passif du verbe s’éclaire : qui « élève » le fils de l’homme ? Les hommes qui le condamnent le dressent sur la croix; Dieu l’exalte jusqu’à lui. Voilà le chemin. Et l’explication, la clé, suit immédiatement : « Dieu en effet a aimé à ce point le monde que de donner le fils unique-engendré, afin que tout croyant entrant-en lui ne meure pas mais qu’il ait la vie éternelle. » Si c’est bien jusqu’à Dieu, jusqu’au ciel, que va le fils de l’homme par la croix, c’est parce que c’est bien de Dieu qu’il vient, et c’est le choix de Dieu de donner son fils, son unique, celui qu’il aime. De donner le plus aimé pour le moins aimant.

     Et le but est répété, mais un peu développé : si l’on superpose les deux propositions, on a « afin que tout croyant entrant-en lui ne meure pas mais qu’il ait la vie éternelle. » Avoir la vie éternelle n’est pas un simple « plus » : l’alternative est de mourir (le verbe [apollumi] signifie être arraché pour sa perte, être perdu, mourir, se perdre). L’enjeu de croire n’est rien de moins que vivre ou mourir ! Et quand on dit « vivre », c’est vraiment vivre : Jean parle de vie éternelle, une vie que plus rien ne vient limiter, une vie dont la mort, quelle qu’en soit la forme, est totalement exclue. Voilà qui est énorme. Une autre variante : dans la première proposition, il s’agissait de croire [én aoutô], « dans lui« , comme le lieu où l’on se tient pour faire une action. Dans la seconde, il s’agit de croire [éïs aouton], « en lui« , comme la réalité dans laquelle on entre en croyant. Croire, c’est à la fois se situer dans une nouvelle réalité, et entrer dans cette réalité toujours plus profondément. C’est un état et une dynamique. On n’a jamais fini de devenir croyant. Tout à la fois on croit et on cherche à croire, on apprend à croire.

     Mais voici qu’est développée cette alternative vie ou mort qui est au cœur du choix de croire ou non, et qui est massive : « Dieu en effet n’a pas envoyé son fils au monde afin qu’il juge le monde, mais afin que soit sauvé le monde à travers lui. » La vie est liée au salut : du fait de la forme passive du verbe, celui qui sauve n’est pas nommé, mais c’est un « passif théologique », c’est Dieu qui sauve. La mort, elle, est liée au jugement. Pour bien comprendre ici, il faut revenir à un schéma bien présent dans l’Ancien Testament, schéma sur lequel sont construits bien des grands textes, un schéma en quatre temps : 1) Dieu a l’initiative d’un don à l’homme, 2) l’homme fait mauvais usage du don de Dieu (= péché), 3) Dieu laisse l’homme aux conséquences de ses mauvais choix (= jugement), 4) Dieu prend une nouvelle initiative pour tirer l’homme de ce mauvais pas (= salut). Dans notre phrase, Dieu n’a pas envoyé son fils pour l’étape 3, mais pour l’étape 4. Et le salut, la vie, sera redonnée [di’ aoutou], « par lui« , « à travers lui« . Le fils devient moyen de salut. Mais avez-vous remarqué le glissement ? L’autre terme à changé : ce n’est plus tel homme, croyant ou non, c’est le [kosmos], « le monde » ! Vaste et englobant est le projet de Dieu, c’est magnifique ! Mais aussi, grande est la mission du croyant : à travers ton choix de croire, c’est la vie du monde qui se joue. C’est le salut du monde. Le croyant n’est pas le sauveur, il ne faut pas se tromper de rôle. Mais croire étend le salut, ouvre une nouvelle fenêtre de celui-ci au monde entier, et pas seulement à l’ensemble des humains, mais à tout ce qui compose l’univers, les bêtes, les plantes, etc. (c’est le sens de [kosmos]). La vie peut irriguer le monde un peu plus, un peu mieux, quand un homme, un, s’ouvre au témoignage de celui qui vient du ciel.

     Conclusion : « Le croyant entrant-en lui on ne le juge pas, le non-croyant est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru dans le nom de l’unique-engendré fils de Dieu. » Dieu a le choix de juger ou de sauver : il a choisi de sauver. De son côté, le choix est fait, il est total, il est assumé jusqu’au bout, il en a payé le prix. L’homme aussi est devant un choix. Le choix de croire ou pas s’identifie en quelque sorte avec le couple salut ou jugement. Croire, c’est s’ouvrir à la vie. Mais refuser de croire (je pense qu’il faut ici mettre l’accent sur le choix volontaire et persistant d’une attitude ou de l’autre) c’est se condamner soi-même, c’est se laisser soi-même aux conséquences du mauvais choix. Jean est très radical, il n’entre pas dans la psychologie, ce n’est pas son propos. Nous savons bien, nous autres, que les difficultés avec la foi peuvent provenir de bien des choses, peuvent avoir bien des raisons -et parfois le scandale causé par des gens qui se sont dit croyants mais ont agi en contradiction avec cela. Jean ne nie pas ces choses, mais ce n’est pas de cela qu’il parle : il veut nous faire entendre en profondeur quel bienfait se cache dans le choix de croire, et la contraposée sert surtout, je crois, à mettre en valeur ce choix, comme le noir de la nuit met en valeur les étoiles. Jean s’étend encore sur ce jugement : « Or ceci est le jugement : que la lumière est venue au monde et les hommes ont aimé les ténèbres plutôt que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises. » Refuser la lumière (rappelez-vous, c’est la question du début : comment peut-on refuser le témoignage ??), ce serait par préférence, et parce qu’on préfèrerait faire le mal. « Car celui qui pratique le mal hait la lumière et il n’advient pas vers la lumière pour que ne soient pas répertoriées ses œuvres. » Il faut reconnaître que quand on sait qu’on fait mal, on cherche à se cacher. « Mais celui qui fait la vérité vient vers la lumière, afin que soient manifestées ses œuvres parce qu’en Dieu elles ont été accomplies. » Faire la vérité, même reconnaître qu’on a mal fait et en faire le détail, sans détour et avec justesse, c’est agir en Dieu. Et cet agir, c’est la racine de la foi, c’est commencer de croire. Faisons la lumière.

Dimanche 4 mars : faisons place nette.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous quittons durablement l’évangile de Marc pour celui de Jean : c’est un double effet du cycle liturgique de Pâques et de la brièveté de l’évangile de Marc. C’est donc un autre univers dans lequel nous allons entrer, même si nous n’y aurons que peu de lecture suivie. Le passage qui nous est proposé aujourd’hui se trouve dans la première grande partie de l’évangile de Jean (« livre des signes ») : après un prologue destiné à rester dans la mémoire de lecteur, suivi d’une première journée de Jésus où l’on passe du Baptiste à Jésus et ses premiers disciples pour aboutir aux noces de Cana, nous voilà à notre récit, dans de nouvelles circonstances. La fin du passage qui nous est donné cette fois, à partir de « Pendant qu’il était à Jérusalem… », appartient en fait au récit suivant, l’entrevue avec Nicodème. Aussi ne m’en occuperai-je pas.

    « Et proche était la Pâque des Juifs, et (le) Jésus monta dans Jérusalem. » La Pâque, et les fêtes religieuses en général, rythment le témoignage de Jean : là où les autres témoignages sont souvent construits géographiquement comme une lente et unique montée vers Jérusalem, lieu du mystère pascal, Jean nous montre Jésus montant à Jérusalem puis en repartant tout au long de son ministère. Il mène la vie de beaucoup de juifs pieux de cette époque. Mais c’est ici la première fois que Jean mentionne cette montée -montée qui a un double sens, hiérarchique (comme on « monte à la capitale ») et géographique (Jérusalem est située à environ 745 m d’altitude)-, et elle prend du coup une portée symbolique forte, exemplaire du rapport entretenu par Jésus avec le Temple.

     « Et il trouve dans le temple les vendeurs de bœufs et de petit bétail et de colombes et les changeurs de monnaie siégeant, et faisant un fouet à partir de joncs il [les] expulse tous  hors du temple ainsi que le petit bétail et les bœufs, et des banquiers il éparpille la monnaie et renverse les comptoirs, et à ceux qui vendent les colombes il dit : ‘enlevez ces choses d’ici (ou : à partir de maintenant) ! Ne rendez pas la maison de mon père une maison de commerce. » Voilà un geste fort, spectaculaire, que Jean rend plus dramatique encore du fait de la fabrication par Jésus d’un instrument adéquat, un « fouet » fait à partir de [skhoïnos] : ce sont à la base des joncs ou des objets fabriqués en jonc, et notamment des palissades de jardin, des berceaux, des corbeilles, des nattes ou des cordes. Des palissades de jardin… Y a-t-il un lien avec les premiers parents chassés du jardin, comme le suggère El Greco dans sa représentation de la scène, par le biais d’un petit médaillon en haut à gauche ? Jésus est là au milieu, il chasse ceux qui sont à sa droite, pendant que deux groupes l’observent à sa gauche : en bas, le groupe admiratif de ses disciples, en haut le groupe dubitatif des opposants. Tout-à-fait notre scène. Ces deux groupes ont perçu l’un et l’autre qu’il s’agit d’un geste « prophétique », d’une action qui est en fait une parole, une proclamation; et c’est d’ailleurs par rapport à l’autorité de cette parole qu’ils s’opposent. Voyons donc cela de plus près.

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Domínikos Theotokópoulos, dit EL GRECO, La purification du Temple (v.1600), huile sur toile 106 x 130, National Gallery, Londres

     Que trouve Jésus ? « les vendeurs de bœufs et de petit bétail et de colombes et les changeurs de monnaie siégeant ». Le temple est un lieu central dans la vie politique et religieuse du peuple Juif (les deux dimensions ne sont pas vraiment distinctes), les croyants y viennent, notamment pour offrir des sacrifices. Or ces sacrifices sont ceux dont on voit la prescription dans les livres de l’Exode, du Lévitique ou du Deutéronome. Les bœufs et le petit bétail sont les bêtes normalement offertes, les colombes sont souvent la solution de substitution pour les plus pauvres : est-ce pour cela que Jésus semble traiter un peu différemment ceux qui vendent les colombes ? Il ne les chasse pas sans mot dire, comme les autres, mais c’est à eux qu’il adresse une parole. Et les changeurs de monnaie ? C’est qu’on vient de partout au temple de Jérusalem, même de la diaspora, c’est-à-dire des communautés juives établies ailleurs dans le monde : il faut bien alors changer sa monnaie pour acquérir les bêtes destinées aux sacrifices. Le mot employé, [kerma], désigne d’ailleurs la petite monnaie : il s’agit vraiment de permettre des transactions précises, sans se faire voler.

     Mais où tout cela se trouve-t-il ? Ce temple est celui qui a été reconstruit après le retour d’exil, entre 536 et 515 av. J.-C., puis massivement agrandi et étendu par Hérode le Grand, essentiellement entre 19 et 12 av. J.-C. (mais les travaux ne seront vraiment terminés qu’en 63 ap. J.-C. … sept ans avant d’être rasé par les armées de Titus !). Son périmètre est alors d’environ 1,5 km. Il est fait principalement d’un immense parvis entouré de murailles extérieures doublées intérieurement d’un péristyle, au centre duquel se trouve un sanctuaire, lui-même constitué d’un petit parvis donnant sur un grand édifice cubique.

Jérusalem - Second temple, maquette
Maquette du Second Temple, Musée d’Israël, Jérusalem

Dans notre texte, Jean utilise plusieurs mots pour désigner le temple. Il y a d’abord [hiéron], deux fois dans les versets dont nous nous occupons, il y a encore « maison de mon père », dans la bouche de Jésus, il y aura encore [naos] dans la discussion qui va suivre. [to hiéron], c’est le lieu consacré ; [ho naos], c’est l’habitation d’un dieu, souvent la partie intérieure d’un temple, d’un [hiéron], où se trouve éventuellement la statue du dieu dans le monde antique. Dans notre texte, [hiéron] désigne probablement l’ensemble de notre édifice, quand [naos] désigne sans doute soit l’ensemble de sa partie centrale, soit plus probablement le seul édifice cubique fermé.

     Le geste de Jésus est de chasser hors de « l’enceinte sacrée » tous ceux qui rendent possible l’accomplissement des rites sacrificiels. Et l’explication, brève, qu’il en donne s’appuie sur deux affirmations : la première, l’injonction d’avoir à enlever « ces choses« , sans exception, [entéouthén] c’est-à-dire à partir d’ici ou à partir de maintenant. Que l’on choisisse le sens local ou le sens temporel, il y a une séparation nette, entre deux lieux ou entre un avant et un après. Donc, première affirmation, celle d’une coupure. Deuxième affirmation, l’opposition entre « maison de mon père » et « maison de commerce« . On traduit parfois par « maison de trafic« , mais « trafic » désigne plutôt un commerce illégal, et du coup le sens se trouve déplacé : « si le commerce est légal, d’accord, mais là ce n’est pas le cas. » Or, d’une part ce commerce n’avait rien d’illégal puisqu’il facilitait le rituel (comme la vente des cierges à Lourdes !!!), d’autre part le mot [émporios] désigne simplement la place de commerce, le marché. Et c’est tout bonnement le commerce qui n’a pas sa place dans l’enceinte, aussi légal soit-il. Le commerce est un type de relation basé sur la transaction : donnant, donnant. La « maison de mon père » est gouvernée par un autre type de relation, la relation filiale ou paternelle. Elle est basée sur la gratuité. On dirait bien que Jésus ne rétablit pas la pureté d’une ritualité, mais bien qu’il évacue désormais tout sacrifice, tous ces rites qui n’ont plus lieu d’être ! Le rapport avec le père, dans sa maison, est un rapport du cœur, comme il le dira à la Samaritaine : « Elle vient l’heure où vous n’adorerez le Père ni sur ce mont ni à Jérusalem […] Elle vient l’heure, et c’est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car ce sont de tels adorateurs que recherche le Père. »  Les rites sont des activités humaines, au même titre que le commerce, pas moins dignes, mais pas plus. Plus rares, plus simplifiés seront les rites, comme l’esplanade sans tous ces acteurs, plus le cœur aura sa place et plus le Père pourra être rejoint.

      On comprend les réactions des auditeurs ! Voilà qui vient troubler le déroulement acquis de la vie religieuse, et au nom d’une nouvelle dénomination de son centre le plus sacré. Pour les disciples, « Ses disciples se remémorèrent qu’il est écrit : le zèle de ta maison me dévorera » : l’admiration qu’ils vouent à Jésus appelle en eux comme en écho le passage du psaume 69,10 , ce passage constitue comme une explication du geste dont ils sont témoins, l’autorité de l’Ecriture justifie à leurs yeux ce geste difficile à comprendre. Ils voient d’abord en Jésus celui qui brûle d’etablir une authenticité. Pour d’autres, en revanche, il en va autrement. « Les Juifs réagissent donc et lui disent : quel signe nous fais-tu voir que tu établis cela ?« . Ses opposants reprennent ses mots : Jésus avait ordonné d’enlever [taouta], « ces choses« , en retour il lui est demandé par un signe d’établir qu’il peut accomplir [taouta], « ces choses« . Jésus avait interdit de [poiéô] « faire » de la maison de son père une maison de commerce, en retour il lui est demandé compte de ce que lui [poiéô], « fait » ! Rappelons que ce verbe signifie « faire », mais au sens de fabriquer, de construire, d’édifier, de créer, de produire, d’engendrer (etc.) Je ne l’ai pas traduit deux fois de la même manière, parce qu’il me semble que Jésus reproche aux occupants qu’il chasse de construire par leur activité une maison qui n’est pas celle qu’il souhaite. Ses opposants lui reprochent à lui, par son geste à la portée clairement symbolique, de porter atteinte à, de détruire, une institution qu’ils tiennent pour sacrée.

     Il est peut-être temps de se rappeler le sens du temple. L’initiative en revient à David, d’après la tradition scripturaire, et l’édification à son fils Salomon. Quand David s’est ouvert au prophète Nathan de ce désir de « bâtir une maison pour Yahvé« , Nathan lui a dans un second temps rapporté une dénégation de la part de Yahvé : c’est lui, Yahvé, à qui appartiennent les initiatives, et c’est lui qui bâtira à David une maison, une dynastie, en lui donnant un descendant avec lequel il aura une relation paternelle-filiale. Cette relation paternelle ou filiale, celle que veut maintenant instaurer Jésus, est dès le départ l’alternative divine au temple. Le temple repose donc d’abord sur une initiative humaine, dont le but est l’organisation du culte et le rassemblement du peuple, son unité autour d’un seul sanctuaire. Mais on ne fait rien pour Dieu, c’est lui qui fait pour nous.

     Salomon fera tout de même cet édifice, et priera Yahvé d’y habiter. Yahvé consentira, en donnant un signe d’expulsion, là déjà : une nuée surviendra pendant les sacrifices rituels (oui, les sacrifices : des bœufs, des agneaux… que chassera Jésus), d’une épaisseur telle que nul, pas même le grand prêtre, pas même le roi, ne pourra rester dans le temple. Dieu est trop grand pour ce que font les hommes, il excède tout ce qui est créé. Du coup, dans sa magnifique prière consécratoire, Salomon demandera simplement, dans un anthropomorphisme  transparent et magnifique, que les oreilles de Yahvé-trop-grand soient dans le temple, pour que lorsqu’un homme où qu’il soit se tourne vers le temple, Yahvé l’entende et que de là-haut dans le ciel il agisse. Il est clair ainsi que l’activité dans le temple est celle des hommes qui recherchent Dieu, non celle de Dieu. Et les actes rituels sont clairement étiquetés comme des actes humains, non divins. Ce n’est pas là les dévaloriser, mais leur donner leur juste place. Appeler ces actes « sacrés » est un écran de fumée. Le « sacré » est une catégorie humaine, ce sont les hommes qui décrètent ce qui est sacré ou non. Mais Dieu n’entre pas dans nos catégories, pas plus qu’il ne tient dans le temple.

      Que répond Jésus à cette demande de signe, qui est une demande d’intervention incontestablement divine et qui s’impose -qui ne demande pas la foi, en particulier- ? « Jésus répond et leur dit : détruisez ce [naos]-là et en trois jours je l’érigerai. » Pas de signe maintenant, mais un plus tard, au futur, et sous condition. Vous frémissez parce que vous estimez tout cela intouchable, sacré ? Le plus sacré n’est-il pas le [naos], dans lequel se trouve le Saint des Saints ? Eh bien détruisez-le ! Cette injonction rappelle que cet édifice est bel et bien humain, qu’il a déjà été détruit une fois et pillé plusieurs. Pour les lecteurs de Jean, qui écrit après 70, il rappelle cette cruelle vérité qu’il a encore été détruit et rasé, une seconde fois ! Cette injonction fait aussi comprendre aux opposants, plus discrètement il est vrai, qu’à eux revient l’œuvre de destruction, qu’en s’en tenant à l’inchangé, en refusant le retour aux sources que Jésus indique, ils ne construisent pas mais détruisent. Lui, Jésus, [poiéô], construit, et de nouveau il dressera, édifiera. Eux détruisent. Réaction immédiate, le tournant en dérision: « Les Juifs dirent donc : Ce [naos]-là a été bâti en quarante-six ans, et toi, en trois jours, tu l’érigeras ?! » Jésus ne répond pas, l’altercation se finit là.

     Vue depuis après les années 70, la réponse s’impose : le lecteur, l’auditeur, sait ce qui a été détruit, et ce qui s’est dressé au troisième jour. Et c’est Jean, comme en voix off, qui poursuit de son commentaire : « Mais celui-là parlait au sujet du [naos] de son corps. Lorsque donc il a été érigé d’entre les morts, ses disciples se remémorèrent qu’il l’avait dit, et ils crurent l’écriture et la parole que Jésus avait dite.« 

     Il me semble que nous voilà invités clairement, nous aussi, à ré-évaluer nos pratiques rituelles. A faire place nette. A ne pas entrer dans un « commerce », ni entre hommes ni avec le dieu. Esprit et vérité sont le [naos] où le dieu habite et où il est rencontré. Le rencontrer, vivre avec lui dans la gratuité d’un fils avec son père, est le seul but, et non obtenir je ne sais quoi de lui. Le « temple », les rites, ne sont pas un but en soi : ils sont des activités humaines dont le premier sens est de travailler à l’union des hommes entre eux. C’est pourquoi, lorsqu’ils sont exclusifs, ils perdent leur sens.

     Et nos constructions humaines, alors : n’ont-elles aucun sens ? Si bien sûr, elles ont beaucoup de sens dès lors qu’elles visent avant tout à l’unité des hommes. Et cela embrasse toutes nos activités (ou presque) : tout ce qui est famille, tout ce qui est entraide, tout ce qui est travail professionnel, tout ce qui est relations amicales, tout cela construit le temple. Tout ce qui construit l’unité (l’union, en fait) est un lieu où Dieu consent à être rejoint. L’union est d’ailleurs le fruit de l’Eucharistie. Il est vrai que le temple peut être détruit, nos œuvres humaines sont marquées par l’éphémère. Et d’ailleurs, parfois, c’est nous qui le détruisons. Mais il vaut par son édification, par le travail et l’effort accompli pour l’édifier. Et tout cela n’est pas vain, mais sera relevé lorsque toute la créature participera à la fulgurance du relèvement de la Parole faite chair, lorsqu’au dernier jour toute la créature sera relevée. Alors, la splendeur du temple apparaîtra, le temple de tout ce que les hommes auront tissé, pour leur part, de l’union des hommes entre eux. Simplement, il ne faut pas confondre : si nous confondons, nous sacralisons des choses que nous faisons, et par là même nous divisons, c’est-à-dire que nous détruisons le temple.

Dimanche 25 février : accepter d’être unique.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Nous voilà toujours avec Marc, mais -Carême oblige- bien plus loin dans son récit. Le texte d’aujourd’hui peut être trouvé dans une cinquième partie de l’évangile selon s.Marc, après une quatrième partie où Jésus enseigne et guérit, et avant une sixième où Jésus se trouve à Jérusalem (précédant immédiatement sa Passion). Dans cette cinquième  partie, Jésus s’efforce d’instruire plus profondément ses disciples et notamment de les préparer à sa Passion, de les mettre eux-mêmes en lien avec elle. Pour mener à bien cette instruction des disciples, il commence par un temps de manifestation de soi à eux où il expose comment et à quelles conditions le suivre, exposé qui est encadré d’une part par la révélation qu’il est bien le Messie, d’autre part par l’épisode d’aujourd’hui, autre révélation.

Transfiguration

     Les « Et » rythment l’épisode d’aujourd’hui, comme si l’écrivain avait trop à dire. « Et après six jours« , non pas le sixième jour, qui rappelle celui de la création des vivants, bêtes et hommes, ainsi que de leur bénédiction, mais  bien après, donc un jour qui rappelle celui postérieur du « repos », celui d’une nouvelle action de Dieu ultérieure à la création, « et après six jours Jésus se charge de Pierre et de Jacques et de Jean… » : le verbe qui désigne l’action de Jésus, [paralambanô], signifie d’abord prendre avec soi au sens où l’on prend femme, où l’on prend compagne ou auxiliaire. Il a aussi le sens de recevoir, d’accueillir, de donner l’hospitalité, mais aussi recevoir de quelqu’un une chose ou une idée, d’où le sens d’apprendre; enfin ce peut être prendre sur soi, prendre en charge, et même s’emparer de. La proximité est déjà de mise, dans le style de vie du Rabbi Jésus avec ses disciples, mais il y a ici comme une surenchère, comme une étape supplémentaire. Ces trois-là sont associés à un enseignement plus profond : ils ont été déjà choisis pour entrer avec Jésus chez Jaïre, le chef de synagogue à la fille duquel il a rendu la vie, et ils seront encore choisis pour venir à part sur une autre colline, à Géthsémani.

    Cette fois-ci que se passe-t-il ? « …et il les porte-en-haut dans une montagne élevée en particulier seuls. » La montagne apparaît ici, elle réapparaîtra en fin de récit comme ce dont on sort. C’est d’ailleurs fort étonnant, car la montagne est présentée ici comme un lieu comparable à la mer : on y entre, on en sort. C’est un véritable espace, ce que confirmeront ceux qui la fréquentent. Aller en montagne (et celle-ci est élevée), ce n’est pas une expérience superficielle : c’est respirer autrement, c’est envisager la vie autrement, c’est compter avec d’autres repères (le dénivelé et le temps, et non plus la distance), c’est faire aussi une expérience visuelle incomparable (pour autant qu’il fasse beau) ou se trouver dans un milieu très dangereux (pour autant qu’il fasse mauvais ou nuit). C’est dans ce milieu autre que Jésus « entraîne » ses trois disciples. Le verbe employé, [anaférô], signifie à la base porter, avec un mouvement du bas vers le haut : c’est faire monter, c’est transporter, c’est amener en haut, c’est relever, se remettre, c’est prendre sur soi (encore !) et même offrir en sacrifice. On voit qu’ « entraîner » est malheureux : le mot évoquerait l’idée d’une exhortation, d’une motivation pour que les trois agissent, l’idée de « prendre par la main ». Mais non, c’est bien Jésus qui fait tout ici, qui « soulève et porte », peut-être pas au plan physique mais certainement au plan moral.

     Il y a comme un saut qualitatif dans l’expérience qu’il va faire faire à ces trois : parfois on tient par la main l’enfant qui apprend à marcher et on avance à son pas, parfois on le prend dans ses bras pour franchir un obstacle hors de ses capacités. C’est ce qui se passe ici, les trois sont entraînés dans une expérience dont ils sont incapables laissés à leurs propres moyens, une expérience au-delà de la création, une expérience dans un espace autre. Il les prend « en privé« , c’est-à-dire qu’il les fait entrer dans une intimité nouvelle avec lui, et il les prend [monous], « seuls« , pour une expérience dont l’issue sera qu’ils le verront [monon], « seul« . Ils sont pris dans ce qu’ils ont d’unique, pour être ouverts à ce qu’il a d’unique. C’est sans doute la seule manière de supporter que son itinéraire soit unique, …et qu’il faille un jour le laisser « seul » dans sa Passion. Je dis « unique » parce que la solitude dont il est question ici n’a rien à voir avec l’isolement, et la meilleure preuve en est qu’ils sont seuls au pluriel ! Il me semble donc qu’avec ce texte, Jésus apprend à ses disciples à quel point il est unique, et leur apprend du même coup, à eux, à nous aussi peut-être, à être uniques : expérience dérangeante parce qu’elle fait quitter les repères des ressemblances de groupe, mais expérience qui rend fort et qui enseigne à donner ce que nous avons d’unique et d’irremplaçable.

     Et quelle est cette fameuse expérience ? On peut se douter, après tout ce que nous venons de voir, qu’elle ne sera pas facile à partager ni même formuler ! « Et il fut métamorphosé en avant d’eux,… » Le verbe est bien à la voix passive, Jésus subit cette action, c’est un autre qui l’accomplit. Et les trois en sont témoins comme d’un fait accompli, ils ne sont pas témoins d’un processus qui s’accomplit progressivement en leur présence. Il s’agit du passage d’une forme à une autre, de la prise de la forme d’après. Forme ? Il ne s’agit pas de l’apparence revêtue, que le grec nomme [skhèma] (et qui donne notre « schéma »), il s’agit de ce qui donne réalité, consistance, organisation à un être : il en reste, dans notre langue, l’expression « être en forme », qui dit bien être pleinement soi-même, être en pleine possession de soi. Jésus passe en son être plénier, il donne de l’expérimenter en son être même, ultime. Et il est « métamorphosé [emprosthén aoutôn], en avant d’eux« . [emprosthén] peut obéir à l’idée de temps ou de lieu. Suivi du génitif, comme c’est le cas ici, la préposition signifie en avant de quelque chose ou de préférence à quelque chose, ou encore avant quelque chose ou quelqu’un. Cette observation peut nous aider à nous détacher un peu des représentations, nombreuses, qui s’imposent à notre imaginaire. Jésus n’est pas face aux trois : il est en avant d’eux.  Peut-être marche-t-il en premier et les trois le voient-ils de dos. Peut-être encore est-il au milieu d’eux, et cela lui arrive-t-il de préférence à eux, à lui plutôt qu’à eux. Peut-être encore, avec eux, cela arrive-t-il à Jésus avant eux, avant que cela ne leur arrive aussi. Il me semble que tout fait deviner que l’évènement est transformant aussi pour celui qui en est témoin. Percevoir comment quelqu’un est unique enseigne à être unique, à se connaître et s’accepter comme tel.

     Je ne cesse d’écrire « cela arrive », mais qu’arrive-t-il ? Encore une fois, la description ne peut qu’être difficile, voire impossible. Mais Marc emploie quatre fois le verbe [éguénéto], « il advint » : ce sont d’abord les vêtements de Jésus, qui se mettent à briller de manière extrêmement éclatante, « aucun foulon sur la terre n’est capable de faire briller ainsi » précise Marc. Le métier du foulon, c’est de frapper, malaxer et teindre la matière textile de manière à l’affiner, la feutrer, l’imperméabiliser ou la finir. Pourquoi Marc se donne-t-il la peine de joindre ce mauvais slogan pour lessive ? Je crois que c’est le « sur la terre » que retient Marc. Le vêtement, c’est la dignité : la dignité qui est ici manifestée est de celles dont on n’a pas idée sur terre. Il y a une dignité en Jésus, et il se manifestera ensuite une dignité en chacun, dont aucun d’entre nous n’a idée. Quelle est la mesure de ta dignité ? De ma dignité ?

     C’est ensuite un évènement qui fait peur, à Pierre du moins : « car il ne savait que répondre, car il advint qu’ils avaient peur« . Peur de quoi ? « Et leur furent montrés Elie avec Moïse et ils étaient en train de parler-ensemble à Jésus. » Le verbe principal est toujours passif : les trois voient quelque chose, non à cause de la capacité de leurs yeux, mais parce qu’un autre agit de manière à leur dévoiler un spectacle. Et ce spectacle leur fait peur : dans la tradition judaïque, Elie et Moïse sont les plus grands prophètes, ce sont des [shaliah], des ministres plénipotentiaires à qui il a été donné d’agir au nom de Yahvé, au point d’engager celui-ci inconditionnellement. En voir un, voir les deux, et les voir converser avec Jésus comme d’égal à égal : il y a de quoi être troublés ! Ils croyaient être quatre, eux trois et Jésus au milieu d’eux (ou peut-être un peu en avant), et voilà qu’ils sont en fait six, dont trois qui dépassent largement les trois autres. Et qui mènent entre eux une conversation en présence de laquelle ils se sentent soudain plus qu’intimidés. Pierre essaye bien de dire quelque chose, de « proposer un choix » (littéralement), mais c’est manifestement pour se donner une contenance. Le dévoilement du dialogue intérieur de Jésus, la manifestation des interlocuteurs profonds de notre être, peut faire peur mais est essentielle à ce que nous avons d’unique. A qui parles-tu ? Quelles sont tes questions ?

     Le troisième évènement : « et advint une nuée les recouvrant« . Il y a une lumière éclatante, étincelante, mais il y a aussi une obscurité, un mystère profond et recouvrant, une ombre qui s’étend depuis quelqu’un par dessus ceux ou celles qui l’entourent, les enveloppe à leur tour. De quel mystère est-ce que tu m’enveloppes ? De quel inconnu est-ce que je t’enveloppe ?

     Le quatrième événement : « et advint une voix sortant de la nuée : celui-ci, c’est le fils-de-moi le bien-aimé, écoutez-le ». De cette épaisseur inconnue qui enveloppe Jésus et, à partir de lui, ceux qui l’entourent, advient une [fônè], une voix, un droit de parler, un cri, un chant, un son, un langage propre. Comme ce cri, cette voix, ce langage de Dieu qui fait être les choses, qui les convoque à l’existence. Du mystère de notre être propre surgit un chant unique qui fait être ceux qui nous entourent, non pas absolument, mais selon un mode unique, une voix qui lance les autres dans la vie comme la voix du père a lancé Jésus à son baptême : les mots sont les mêmes, rigoureusement. Sauf la fin : le triplement de déclaration d’amour « celui que j’approuve« , devient une injonction : »écoutez-le« . Peut-être parce que celui qui nous a créé de rien, par son seul cri, par son seul chant, par la seule puissance de sa parole, veut aussi que nous continuions à accéder à l’être, que nous continuions à être créés, mais par les autres, par ceux qui nous entourent. Ecouter l’autre, c’est peut-être bien, en profondeur, se laisser créer à travers lui, en recevant le chant de son mystère. Magnifique expérience transformante : oui Jésus passe là le premier, mais non point le seul, et ce que nous expérimentons grâce à lui est ce que nous pouvons vivre à notre tour, et faire vivre à d’autres. Plus que jamais, devenir unique, ce n’est pas s’isoler mais au contraire jouer tout notre rôle dans le concert de la création.

 

dimanche 18 février : guetter les signes d’amour.

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

     Carême oblige, le lectionnaire interrompt la lecture continue heureusement entamée de l’évangile selon s.Marc. Nous faisons cette fois un léger retour en arrière, dans la toute première partie de cet écrit, avant cette section que nous avons tout juste finie donnant un aperçu général de l’activité de Jésus. Dans ce prologue, nous avions d’abord un titre, ensuite une mise en scène de Jean-Baptiste (que nous avons tous deux lus et commentés pendant l’Avent Dimanche 10 décembre : et si on commençait ?), et enfin l’entrée en scène de Jésus lui-même.

     Jésus entre en scène en trois temps : d’abord par son baptême, puis par un temps au désert, enfin par le début de son ministère en Galilée. Notre texte d’aujourd’hui comprend ces deux derniers temps : le passage au désert et le début du ministère en Galilée. Mais ce dernier temps a déjà été lu et commenté il y a peu ( Dimanche 21 janvier : changer d’attitude, se confier en l’action décisive de Dieu.), aussi n’y reviendrai-je pas. Et je vais m’attacher aujourd’hui au seul passage au désert, deux petits versets fort originaux.

     Fort originaux en effet, car nous sommes plus ou moins habitués, à propos du passage au désert de Jésus après son baptême, aux récits détaillés des tentations. Mais ici, rien de tel, nous sommes dans une tout autre perspective, Marc voit les choses différemment. Première étape de ce carême : accepter de voir les choses différemment.

      « Et aussitôt l’esprit l’expulse dans le désert. » Ce début abrupt rattache le temps du désert à ce qui précède immédiatement : « Et aussitôt, comme [Jésus] remontait de l’eau, il vit les cieux déchirés et l’esprit comme une colombe descendre en lui, et une voix advint depuis les cieux : « Tu es le fils [qui est] mien, le bien-aimé, [celui] en lequel je me suis complu« . Les évènements ont un rythme, chez Marc. Et le rythme est ici fortement marqué : Jésus remonte de l’eau où il a été baptisé et aussitôt il se passe tout cela, et dans le même rythme aussitôt il va au désert. Aller au désert est une suite immédiate, logique, du baptême. Du reste, Jésus ne va pas au désert, c’est l’esprit qui l’y mène. Et quel esprit ? Celui-là même qui est descendu en lui visiblement, comme une colombe. J’ai failli écrire « sous la forme d’une colombe », à cause des nombreuses représentations que j’ai en tête, où le volatile descend en piqué vers la tête de Jésus. Mais Marc ne dit pas cela : « comme un colombe » peut qualifier en effet la forme prise par l’esprit pour être visible, mais peut qualifier aussi la manière de descendre. Et les colombes font rarement du  vol en piqué, ce qui est plutôt agressif, elles descendent plutôt dans un grand frou-frou d’ailes afin de se poser en douceur. D’autre part, l’esprit descend « en lui », [éis aouton], la préposition [éis] signifiant « dans » avec une idée de mouvement, de pénétration. C’est avec une grande douceur que l’esprit descend depuis le ciel jusqu’en Jésus, représentant ainsi les paroles d’une tout aussi grande douceur qui lui sont dites, celles d’un père qui revendique publiquement cet homme comme son fils, comme sien, comme aimé, comme celui qu’il approuve (ou juge bon, ou dont il est satisfait).

     Pourtant le verbe employé pour cette nouvelle action de l’esprit ne paraît pas cette fois pleine de douceur : « Et aussitôt l’esprit l’expulse« , [ekballéi]. C’est le mot qui va être employé plus loin pour désigner l’action de Jésus vis-à-vis des [daïmonia], rien de moins !  Jésus est positivement lancé à l’extérieur, expulsé. Comment comprendre un terme pareil ? Il me semble que ce mot insiste avant tout sur le changement total qui se produit pour Jésus à ce moment de sa vie : du fait de son baptême, du fait de cette déclaration d’amour publique de son père et de la descente en lui de l’esprit de son père, rien ne sera plus comme avant. La vie de Jésus est désormais aussi publique que cette déclaration d’amour. Un amour aussi fort que celui dont il est aimé -mieux : l’amour même dont il est aimé- l’habite désormais, et le pousse hors de lui-même, hors des conditions précédentes de sa vie. La douceur d’amour qui est en Jésus le conduit désormais à sortir, avec la violence propre à un amour fort et puissant.

     Et comme l’esprit est descendu [éis aouton], l’esprit l’expulse depuis les profondeurs de lui-même [éis ton érèmon], « dans le désert« . L’usage de la même préposition [éis] n’est pas un hasard, elle établit un parallèle. L’amour dont Jésus est aimé a pénétré en lui jusqu’en ses profondeurs. Pour aimer en retour, Jésus pénètre au désert jusqu’en ses profondeurs. C’est comme si, dans l’interprétation de Marc, le désert était l’image du père, à qui Jésus veut donner autant d’amour qu’il en a reçu, car l’amour aspire à l’égalité. Il se trouve, pour corroborer cette interprétation, que la prochaine fois que nous entendrons parler du désert dans l’évangile de Marc, c’est (nous l’avons vu il y a peu) lorsque Jésus s’échappe au petit matin de la maison de Simon, pour un moment d’intimité où il prie, « dans un lieu désert« , [éis érèmon topon]. Le désert est bien le symbole de la rencontre avec son père, du don de soi à son père.

     A ce point, je ne sais pas qui a eu la chance de bénéficier d’une telle preuve de confiance et d’amour de ses parents, dans sa vie : heureux ceux-là ! Et pourvu alors que cela les conduise à vouloir aimer autant qu’ils sont aimés. Le temps qui s’ouvre est sans  doute destiné à renouveler ce choix. Pour tous les parents, c’est sans doute un temps pour chercher comment donner à ses enfants le meilleur départ dans leur vie, en leur donnant les fondations d’une déclaration d’amour en paroles et en actes (autrement, l’un devient le démenti de l’autre, c’est pire !). Il n’est jamais trop tard pour cela, même à la fin de notre vie, nos enfants en ont besoin. Pour tous les baptisés, c’est peut-être un temps pour redécouvrir dans le baptême l’acte fondateur d’un amour gratuit et rechercher comment faire de sa vie une réponse proportionnée. Pour ceux et celles qui n’ont pas eu la chance de telles fondations dans leur vie, c’est peut-être l’occasion de se laisser expulser des habitudes de vie ou de pensée nées de cette absence cruelle, pour partir à la rencontre du seul vrai père…

     La description par Marc de ce temps au désert se fait en deux temps. C’est son interprétation, bien sûr, comme il en va pour tous les évangélistes : par définition, aucun témoin n’y était, et chacun comprend à sa manière, suivant l’image qu’il se fait de Jésus, le contenu de ce moment fondateur. Encore une fois, nous n’avons aucun accès immédiat à Jésus par les évangiles, mais nous avons le privilège de pas moins de quatre témoignages, quatre points de vue subjectifs, entre lesquels construire notre propre expérience. Quand on pense que deux yeux nous suffisent pour que notre vision ait du relief, qu’en serait-il avec quatre paire d’yeux !!! Mais, au risque de me répéter, je souligne encore l’importance de lire chaque témoignage pour lui-même, avec sa personnalité propre et le Jésus qu’il dessine, sans vouloir réduire cela à un galimatias unique et sans saveur, où nous n’aurions pas plus d’espace que dans la vision d’un cyclope.

     Deux temps, donc, que Marc indique par le même début « Et il était« , [kaï èn]. « Et il était dans le désert quarante jours éprouvé par l’adversaire, et il était avec les bêtes et les anges le servaient. » Le passage en ce désert a deux dimensions énoncées l’une après l’autre.

Moretto da Brescia

     Première dimension, « dans le désert quarante jours éprouvé par l’adversaire« . Ce n’est qu’ici que Marc évoque les fameux quarante jours : ce chiffre est celui des années passées par le peuple au désert entre la sortie d’Egypte et l’entrée en Terre promise; c’est ce même chiffre que l’on retrouve, en jours cette fois, dans l’histoire du prophète Elie lorsqu’il retourne à l’Horeb, au lieu fondateur de l’alliance qu’il défend, pour la rencontre avec Yahvé. Or le désert, dans la vision des prophètes qui nourrit la foi juive, la religion de Jésus et la pensée de Marc, c’est un moment fondateur : et c’est un moment à trois dimensions. C’est d’abord le temps des fiançailles, « Je vais te conduire au désert, et je parlerai à ton cœur, et tu me répondra comme aux jours de ta jeunesse » (Os.2,16-17). C’est aussi le temps de la providence où Dieu pourvoit à tous les besoins de son peuple, sans qu’il manque de rien, sans non plus qu’il soit comblé -c’est-à-dire obstrué. Car contrairement à un vocabulaire trop courant aujourd’hui, Dieu ne comble personne en cette vie, ce serait empêcher quelqu’un de progresser et de grandir : attention à l’obésité spirituelle. Enfin, le désert est le temps de l’épreuve : le mot « tenter », en hébreu, signifie littéralement « voyager à travers ». Et tout au long de ce temps au désert, Dieu « voyage à travers » son peuple, il découvre la réalité de son cœur, les élans et aussi les scléroses de ce cœur. Et dans ce même temps, le peuple fait ce qui est absolument interdit, il veut lui aussi « voyager à travers » Dieu, le « tenter », ce qui est méconnaître la dissymétrie fondamentale de la relation de l’homme à Dieu. C’est Dieu qui élève à l’égalité avec lui, par le don de sa vie et de sa communion, ce n’est pas l’homme qui s’élève lui-même à cette égalité, ce qui est justement rejeter cette vie donnée et briser cette communion. Ainsi Jésus revit-il ce temps fondateur où l’égalité est vécue dans une réponse « aussitôt« , une réponse sans délai, mais une réponse seconde à l’amour premier et originel de son père. Il peut être [péiradzoménos], essayé, tenté, éprouvé, objet de tentatives de séduction, de la part de l’adversaire, du [satan] : son cœur reste à sa juste place, dans la réponse -et la réponse totale. Le désert, donc : un temps et un lieu pour se garder des initiatives intempestives et déréglées, mais un temps pour rester éveillé à toutes les manifestations d’amour et n’en laisser aucune sans réponse. Voilà un beau programme pour nos yeux et notre attention.

     Deuxième dimension, « avec les bêtes, et les anges le servaient. » « avec« , [hupo], c’est au milieu, parmi, mais cela peut aussi signifier en communauté avec, d’accord avec. Les [thèriôn], ce sont les bêtes au sens de bête féroce, ou bête sauvage (c’est la même racine que le verbe chasser), mais ce sont aussi les reptiles en général et les serpents en particulier ; enfin, ce sont aussi les bêtes par opposition avec les hommes. Marc revient aux origines, avant même qu’il y ait un peuple, avant le choix d’Abraham, aux tout débuts de l’humanité. Jésus est au désert comme Adam en Eden, dans un accord primordial de tous les vivants créés. Jésus est montré comme un nouvel Adam : dès son baptême, habité par l’esprit donné par son père, l’homme retrouve son statut originel, il est tel qu’il a été voulu et créé. Mais dans le jardin d’Eden, l’homme cultive la terre ?  » Le Seigneur Dieu prit l’homme et le conduisit dans le jardin d’Éden pour qu’il le travaille et le garde. » (Gn.2,15) Au désert, cela n’est pas possible. Mais ici, « les anges le servaient » : [dièkonoun], c’est faire office de serviteur, fournir, procurer, servir quelque chose. Voilà l’office qu’accomplissent les anges : ils pourvoient aux besoins de Jésus dans ce désert. Marc ne parle pas de jeûne, ce n’est pas du tout son idée. Il montre même une communauté plus vaste encore des vivants : les êtres spirituels comme les êtres corporels sont tous autour de Jésus, dans une vaste harmonie universelle. Ainsi, le temps du désert, c’est aussi un temps pour retrouver l’harmonie, un temps de retour aux origines, peut-être un temps pour accueillir de manière renouvelée ce cosmos en lequel nous avons été placés, y vivre, y respirer, y trouver la source de l’admiration et d’une sortie de soi dans l’action de grâce.