Dimanche 24 septembre : premiers, derniers…

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Nous avançons dans l’évangile selon s.Matthieu au chapitre 20, en sautant allègrement par dessus le chapitre 19. Il n’y était question que de mariage, de célibat, d’enfants et du rapport à l’argent : toutes choses qui ont sans doute été jugées de peu d’importance…

Quoiqu’il en soit, nous écoutons de nouveau cette semaine une parabole, une « fiction ». Je réemploie cette expression, parce qu’elle nous permet de nous ressouvenir aussi du but de toute fiction : nous faire prendre un petit écart avec ce que nous ne voyons pas pour cause de trop grande proximité. La « fiction » est celle dite des « Ouvriers de la onzième heure ». Je ne suis pas sûr qu’elle soit ainsi bien nommée, car le personnage principal, à l’évidence, c’est l’homme qui sort tout au long du jour pour embaucher des ouvriers, puis assure leur rémunération.

Le but de la parabole est facile à découvrir (même s’il n’est pas si facile que cela à comprendre) : mais là encore, le découpage des textes c’est un peu « Massacre à la tronçonneuse »! Manque le verset qui précède immédiatement notre parabole, lequel dit : « Or beaucoup seront premiers derniers et derniers premiers« . De nouveau, le verset qui clôt notre parabole dit : « Ainsi seront les derniers, premiers et les premiers, derniers« . Et au beau milieu de la parabole : « Appelle les ouvriers et rend-leur le salaire en commençant par les derniers jusqu’aux premiers« . Si on a la chance de voir tout cela, on comprend sans peine que le but de la parabole est d’illustrer cette vérité énoncée, ou plutôt de la donner à voir alors qu’elle nous échappe par sa trop grande proximité. Mais ce que cela veut dire, c’est une autre histoire. Il va nous falloir creuser la parabole…

Je me propose d’attacher le regard au personnage principal et de le suivre dans ses activités. Ce personnage est décrit d’abord comme un [anthrôpos oikodespotès]. L'[oikos] c’est la maison, la maisonnée, la propriété. Un [despotès], c’est un maître de maisonnée, en particulier celui qui commande aux esclaves, c’est un maître absolu, tout puissant. Il s’agit donc ici d’un homme qui a tout pouvoir sur des personnes, sur une propriété et sur des biens. La même expression est utilisée vers la fin de l’histoire : c’est encore contre l'[oikodespotès] que récriminent les ouvriers payés en dernier. Au milieu, pourtant, c’est  [ho kurios tou ampelônos], « le seigneur du vignoble » qui s’adresse à l'[épitropos], « à l’intendant ou l’administrateur« , pour organiser la paye. Qui est qui ? Difficile à dire. Car rien n’empêche que le [kurios], « LE seigneur » (c’est le seul qui soit doté d’un article défini) ait confié tout pouvoir à UN homme qualifié tantôt d'[oikodespotès] -quand il embauche avec autorité-, tantôt d'[épitropos] -quand il obéit à son tour au propriétaire- (ni l’un ni l’autre n’ont d’article défini)… Je ne sais pas trancher. La traduction liturgique a opté pour l’identification du seigneur avec l’homme qui a tout pouvoir, au prix d’un infidélité : elle fait dire au recruteur : « Allez à ma vigne », quand il dit simplement : « Allez dans la vigne« . Avec une bonne tronçonneuse et un bon pinceau… Mais je m’égare.

Que fait notre homme avec tout pouvoir ? Il sort « en même temps que point le jour » [hama prôï] pour « engager » des ouvriers. Le verbe [misthoô] est utilisé sous la forme [misthôsasthai] : c’est un infinitif aoriste à la voix moyenne. Il exprime ainsi la forme achevée d’une action (engager, embaucher) -cela, c’est l’aoriste infinitif-, mais en insistant sur l’implication du sujet dans cette action -cela, c’est la voix moyenne (inconnue de la grammaire française)-. Autrement dit, notre homme s’implique personnellement beaucoup dans l’embauche, au point que la chose est tout-à-fait accomplie. Ce n’est pas un DRH qui organise des plans d’embauche ou des plans sociaux, mais bien un homme qui établit lui-même des relations personnelles, avec l’art et la manière.

Son implication est remarquable : voilà que non content d’être sorti aux premières lueurs, il ressort encore à la troisième heure (vers neuf heures), puis encore la sixième et la neuvième heure, et finalement encore à la onzième (soit vers dix-sept heures). Curieux : le verbe « embaucher » employé dès le début n’était-il pas dans une forme exprimant que l’action est achevée ? Mais si ! Autrement dit, l’homme ne sort pas parce qu’il manque d’ouvriers, il a déjà le nombre suffisant. Alors quel est son but ? Un but aujourd’hui inimaginable : il compte tout simplement donner du travail à ceux qui n’en ont pas !!! Foin de la rentabilité, de la « compétitivité », adieu Gattaz : bienvenue à une tout autre conception de l’entreprise, non plus moyen de profits mais communauté humaine.

Car ceux qu’il a trouvé à la troisième heure étaient [argous], littéralement : « qui ne font pas, qui n’ont pas à s’occuper« , bref : « chômeurs« . Il donne du travail aux chômeurs. Et inlassablement, il ressort sur l'[agora], « la place publique« , et envoie travailler dans son vignoble ceux qui n’ont pas de travail. Et ce, jusqu’à la fin du jour, même quand la journée de travail est pratiquement achevée. Aux derniers, il pose une question : « Pourquoi êtes vous restés [holèn tèn hèméran], the whole day, la journée entière, [argoi]chômeurs ? » Vous me connaissez pourtant ! Pourquoi n’êtes-vous pas venus me trouver ? Et moi, pourquoi ne vous ai-je pas vus ? On sent qu’il y a chez cet homme comme une détresse, il a failli passer à côté de son objectif principal.

On ne sait pas bien ce qu’on pu faire les derniers, le temps d’aller jusque sur le lieu de travail et de se faire donner une place précise avec le matériel adéquat. L’objectif n’est pas de « faire du chiffre », c’est évident.  C’est de faire vivre et sans mettre en dépendance, mais avec dignité. Chacun aura travaillé, chacun aura gagné de quoi vivre aujourd’hui. L’homme qui a tout pouvoir, comme il le dira à la fin, fait « ce qu’il veut dans les choses qui sont siennes« , or [egô agates eimi], « je suis bon« . Voilà ce qui le motive, ce qui le meut, sa bonté. Pas de paternalisme pour autant, chacun est recruté pour travailler et rigoureusement salarié pour une journée de travail. En matière de travail, on sait qu’une heure commencée est due : et si c’était juste l’échelle qui changeait ? Si une journée commencée était due ? Car c’est bien la journée qu’il faut vivre, et non une heure seulement… Quelle leçon de justice.

L’humanité du recruteur se montre encore autrement : avec les premiers, on s’est accordé, [sumfônèsas] sur un salaire d’ « un denier pour la journée« . Il y a une une vraie « concertation » (qui évoque le concert) puisqu’on s’est « accordé » (toujours la musique), ce que le grec dit avec un mot devenu chez nous la symphonie : les voix sonnent ensemble. Le montant, un denier, est classique pour une journée, mais ici, il fait l’objet d’un accord préalable : ce n’est pas le recruteur qui a imposé le montant du salaire sans discussion.

Il en va pourtant différemment, avec un suspense croissant, au long de la journée : les ouvriers des troisième, sixième et neuvième heures sont envoyés travailler, « et à cette condition ce qui est juste je donnerai à vous« . Pas de concertation, mais une promesse de rétribution : cela, c’est acquis. Mais le montant n’est pas précisé, s’y substitue une invitation à faire confiance au sens de la justice. La justice de qui : de l’employeur ou des ouvriers ? Ce n’est pas dit, mais cela sous-entend que la concertation peut avoir lieu à ce moment-là, puisque la justice est une des choses sur quoi on doit pouvoir s’entendre. C’est rassurant, mais il y a tout de même place pour une petite inquiétude.

C’est pire pour les tous derniers : peut-être parce qu’il fallait aller vite ? ils n’avaient pas encore travaillé… En tous cas, ils sont envoyés directement avec ces simples mots : « Allez vous aussi au vignoble. » Pas question de salaire. Pour eux, l’inquiétude n’est sûrement pas petite : que va-t-il se passer ? Comment vont-ils être traités ? Ils ont travaillé si peu, et sans contrat presque, du moins sans la clause concernant la rétribution. Cela n’a pas échappé au Seigneur du vignoble. Il ordonne à l’intendant : « Convoque les ouvriers et rend leur (mais le verbe [apodidômi] signifie aussi « expliquer ») le salaire commençant depuis les derniers jusqu’aux premiers« . La machine à remonter le temps. Les premiers à recevoir ce qu’ils ont gagné  ne sont pas ceux qui ont travaillé le plus longtemps, mais sont ceux qui ont le plus fait confiance : peut-être ceux qui dans le fond ont été le plus semblables à l’employeur dans son implication à embaucher ? Ils se sont eux aussi personnellement impliqués dans ce travail, ils ont osé un rapport à leur tour plus personnel. Mais ils n’ont pas gagné plus : le travail du jour nourrit pour le jour. Pas de misère ni de précarité, pas d’opulence non plus : le juste nécessaire. Et l’on voit ici poindre une vraie égalité des salaires, qui ne provoque pas d’écarts grandissants entre riches et pauvres, écart depuis longtemps dénoncé par les Prophètes comme une vraie infidélité.

Sait-on mieux, pour finir, ce que veut dire cette histoire de derniers et de premiers ? Ce n’est pas une simple inversion des hiérarchies sociales, où les esclaves deviendraient maîtres et les maîtres esclaves. Qu’est-ce que cela changerait, au fond ? C’est plutôt une inversion des valeurs, des critères. A tous, la dignité du travail et le gain d’une vie correcte. Et à ceux qui ont la plus grande fragilité, le secours le plus prompt. A quand ces ordonnances-là ?!

Dimanche 17 septembre : laisse aller !

Lire le texte de l’évangile sur le site de l’AELF

Dans la suite immédiate du passage de dimanche dernier, Matthieu nous livre un approfondissement, sous la forme d’une question de Pierre. La première expérience d’une vie communautaire selon l’évangile, dans les premiers temps chrétiens, a montré que l’unanimité des cœurs était toute relative, que le portrait idyllique dressé de son côté par Luc à la fin du récit du jour de la Pentecôte (« Ils étaient persévérants dans l’enseignement des Apôtres et la communion, la fraction du pain et les prières. Accomplie dans toute âme la crainte, nombreux les prodiges et les signes par les Apôtres accomplis.Or tous les croyants étaient égaux et ayant tout en commun, et ils vendaient les possessions et les biens et les partageaient entre tous selon les besoins de chacun; chaque jour, d’un seul cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple et rompaient le pain dans leurs maisons, ils prenaient leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur, ils louaient Dieu et trouvaient grâce devant tout le peuple. Et le Seigneur multipliait ceux qui étaient sauvés chaque jour en cela même. » Act.2,42-47), que ce portrait, donc, relevait plus d’un horizon du croyant que d’une réalité vécue.

Se posait donc la question : que faire, si cette fois c’est ton frère, un membre de la communauté, qui fait fausse route ? C’est ce dont il a été question dimanche dernier. Mais il y a en quelque sorte un sous-cas, dont Matthieu traite maintenant à travers une petite mise en scène. Ce sous-cas, c’est lorsque je suis cette fois victime des errements d’un autre membre de la communauté, d’un frère : « Alors s’approchant Pierre lui dit : ‘Seigneur, combien de fois fautera envers moi mon frère et je lui remettrai ? Jusqu’à sept fois ? » Il est clair que cette fois, le cas envisagé est bien quand c’est [eis eme], « envers moi » qu’il y a faute de celui qui est néanmoins [ho adelfos mou], littéralement « le frère de moi« . Mais avec l’adverbe interrogatif [posakis], « combien de fois« , Pierre situe d’emblée sa question du côté de la limite. Autrement dit, quand mon frère commet une faute, si j’en suis témoin, quelqu’un en est la victime. Et quelle est ma réaction spécifique de victime ? N’y a-t-il pas un moment, un seuil, à partir duquel l’attitude change, ou peut changer, ou peut-être même doit changer ?

La réponse mise dans la bouche de Jésus : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois mais jusqu’à soixante-dix fois sept. » Voilà une surprenante comptabilité ! Pourquoi ce compte de sept dans la bouche de Pierre, pourquoi celui de soixante-dix fois sept dans celle de Jésus ? Je me demande s’il n’y aurait pas un rapport avec une référence plus ancienne : la Genèse rapporte que lorsqu’après le meurtre de son frère, Caïn fut voué par Dieu à une vie errante, il se plaignit à ce dernier d’une disproportion de sa peine, qui faisait de lui une cible pour quiconque : « le premier venu me tuera ! » Dieu le protégea donc par un signe et une menace : « Si quelqu’un tue Caïn, on le vengera sept fois » (Gn.4,15). On voit l’idée : après le premier meurtre, il s’agit d’éviter la prolifération du mal. Or à peine plus loin, c’est Lamek qui dit : « J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. C’est que Caïn est vengé sept fois, mais Lamek soixante dix-sept fois ! » (Gn.4,23-24). La barrière n’a pas fonctionné, le mal prolifère. La loi du Talion (« œil pour œil, dent pour dent« ) aura cette visée limitative.

On retrouve presque les mêmes nombres, sept et soixante dix-sept d’un côté, sept et soixante-dix fois sept de l’autre. Peut-être bien que l’esprit de la réponse mise dans la bouche de Jésus, c’est la prolifération du bien, cette fois ! Pour que la communauté soit germe d’une humanité renouvelée, il faut non seulement que le mal n’y prolifère pas, mais encore que le bien y prolifère. Le bien, sous la forme du verbe employé par Pierre « et je lui remettrai« , [afèsô autô]. Le verbe [afièmi] signifie d’abord laisser aller : jeter (un javelot), laisser échapper (des larmes, une parole, une colère), lâcher, renvoyer, acquitter, laisser libre, permettre… C’est l’idée de ce qui n’est plus retenu par un nœud, une limite ou une entrave quelconque.

Voilà qui éclaire encore mieux la perspective visée par la communauté primitive : ne pas garder les liens fondés sur la faute. Il y a les liens dans lesquels se trouve mon frère parce que, coupable envers moi, il est en dette à mon égard. Il m’a manqué en quelque chose, il doit compenser ce manque, payer en quelque manière. Qui peut défaire ces liens ? Moi seul. Et que veut dire laisse aller ces liens ? C’est quand je renonce à lui demander des comptes, je renonce à compter. Or c’est là l’attitude contradictoire de Pierre débusquée par Jésus : « jusqu’à sept fois« , ce n’est pas délier le frère : je compte encore ! Mais le nombre extravagant avancé par Jésus oblige en pratique à ne plus compter, car la tenue du compte n’est plus possible.

Mais il n’y a pas que ces liens-là : je peux m’apercevoir que de mon côté, je tiens à retenir (pardon pour la redondance, volontaire!) mon frère dans ce dû à mon égard. Et si je retiens mon frère dans les liens comptables de mon exigence de victime, je me lie du même coup moi aussi à lui, et je reste en dépendance. Le laisser aller, c’est reconquérir ma propre liberté. Elle a un coût, puisque j’y perds tout le remboursement de ce qui m’est dû ! C’est un coût qui peut être très élevé, et que je ne remets vraiment et pleinement qu’à la mesure de la conscience que j’en ai :  si je remets une dette que j’ai mal évaluée, je serai porté à exiger plus tard le paiement non comptabilisé. Le mot de compte est bien venu ici : comme on dit, « allez, ça ne compte plus ». Et « ça », c’est à la fois le dommage et moi la victime.

Il me semble que c’est tout le sens de la petite (grande ?) parabole qui illustre immédiatement le propos : un homme qui a une dette de dix mille talents. Un talent, c’est deux années de travail : chacun adaptera pour lui-même, mais qu’importe, ce sont de toutes façons vingt mille années de travail, c’est-à-dire que nul ne vivra assez pour s’acquitter d’une telle dette ! Cet homme demande pourtant au roi de patienter, pour qu’il lui rembourse. Le roi est « remué jusqu’aux entrailles » par une telle demande, on devine que l’inconscience de son serviteur en même temps que sa bonne volonté soient émouvantes ! Et le roi « laisse aller sa créance« . Pourtant, ce même serviteur exige le remboursement de cent deniers, soient cent jours de travail, de la part d’un « co-serviteur« , immédiatement après, et surtout refuse à celui-ci la patience, pourtant bien plus réaliste, qui lui a été demandée : il le fait même jeter en prison ! La conclusion : impossible à rembourser est la dette envers le Père du ciel, et pourtant il renonce à tout remboursement. De même, et a fortiori, renonçons « de tout notre cœur » à tout remboursement de la part de notre frère.

Tout cela est bel et bon, mais il ne faudrait pas pour autant être naïf : est-ce que l’on peut vraiment tout « laisser aller » ? Est-ce que toute dette, tout dommage dont je suis victime, est rémissible ? Je ne parle pas ici de volonté, mais bien de pouvoir : n’y a-t-il pas des blessures que je voudrais bien, à la limite, « pardonner » (c’est d’ailleurs souvent plus compliqué que cela : je veux et je ne veux pas tout à la fois…), mais que je n’arrive pas à « pardonner » ? Je reprends maintenant ce vocabulaire du « pardon », que j’ai soigneusement évité jusqu’à présent, parce que lui aussi entraîne beaucoup de choses dans certaines consciences, à cause de l’éducation notamment. Y a-t-il de telles blessures ? Bien sûr qu’il y en a ! Alors que faire ? Sommes-nous alors de mauvais disciples de l’évangile ? Serons-nous jetés dans la géhenne de feu parce que nous n’aurons pas « pardonné de tout notre cœur » ?

Il arrive que je défasse l’amarre d’une barque, et que pourtant elle ne bouge pas. Il arrive que je libère mes yeux et mon cœur et que pourtant les larmes ne coulent pas. Ce qui compte, c’est que le nœud soit défait, c’est le sens du verbe [afièmi]. Ainsi, qu’importe si je n’arrive pas : ce qui compte c’est que je voudrais, ce qui compte c’est de partir et non d’arriver. Jésus dit toujours « va ! », jamais il ne dit « arrive ». Et peut-être que je vais buter durant toute ma vie sur le même obstacle, peut-être que c’est la même et unique faute dont je suis victime à laquelle je vais être confronté « soixante-dix fois sept fois« . Si je veux m’en libérer, il n’y a pas d’autre chemin que de faire le compte de la dette que je voudrais bien remettre. Et peut-être cette dette est-elle incommensurable. Et je ferai alors le chemin d’une évaluation des dégâts causés,  et chaque fois que j’en verrai de nouveaux, je me ferai à chaque fois l’injustice de renoncer à tout remboursement, avant tout pour conquérir ma propre liberté. C’est injuste. Mais c’est ma liberté, et ma liberté c’est ma vie.

Il faut méditer cette réalité : ma liberté, c’est ma vie. Aucun des êtres humains que nous sommes ne peut vivre durablement sans prendre une autonomie croissante. Lorsque je suis victime, lorsque quelqu’un m’a blessé de manière telle que je ne pourrai jamais l’oublier, c’est précisément ma vie qui est blessée : je suis atteint dans mon identité, quelque part dans la substance de mon âme. Un des aspects de cette blessure, c’est de chercher à m’envahir, à me réduire à cette blessure qui agirait alors comme un trou noir. L’obsession en moi de l’auteur de cette blessure, c’est un des effets, dans le fond, de cette blessure. Mais le chemin de la vie, le choix de vivre, c’est sortir de cette prison : « laisser aller » son chemin, laisser sortir de ma préoccupation constante cette personne, c’est construire ma vie autour d’autre chose que cette blessure, c’est briser les murs de la prison. Il est significatif que, dans la parabole, le serviteur qui refuse la remise de dette soit jeté en prison. Car c’est l’effet même de ce refus. Alors choisissons la vie !

Dimanche 10 septembre : quand il y a faute…

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Nous sautons jusqu’au chapitre 18 de l’évangile selon s.Matthieu. Est-ce un effet du saut, difficile à mesurer ? Nous atterrissons en plein milieu du chapitre et, autant le dire tout de suite, il n’y aura pas de retour en arrière cette fois : bye bye les quatorze premiers versets… Je ne saurais trop vous encourager à aller les lire tout de même. Matthieu ne les a pas mis là pour rien.

Ce chapitre dix-huit est souvent appelé « chapitre ecclésiastique » : il y est beaucoup question des rapports entre les membres de la communauté, de la vie en communauté. Sans doute aussi ce chapitre est-il surtout le reflet ou la rétro projection de la vie de la première communauté chrétienne, au temps où Matthieu écrit. Il met ainsi dans la bouche de Jésus les solutions que les chrétiens ont apporté à un certain nombre de problèmes dans leurs communautés -en essayant, bien sûr, de s’appuyer sur leur foi en Jésus. Ces premières communautés étaient faites essentiellement de familles juives ayant choisies « la Voie », guidées par les chefs de famille et visitées par des prédicateurs itinérants.  Cette structure n’était pas sans contrainte, on l’a déjà vu, notamment pour ce qui concerne la décision personnelle de croire et la liberté vis-à-vis de sa famille de sang (cf. Dimanche 2 juillet : famille chrétienne ?). Mais cette structure n’est pas encore réglée par un clergé, en tous cas sûrement pas au sens moderne.

Quel est le problème présent ? [Ean dé amartèsè ho adelfos sou] : « Et si se trompe ton frère« … Certains manuscrits écrivent [amartèsè eis se] : « commet une faute à ton égard« . C’est restreindre le problème. Quelle est la bonne leçon ? Difficile de choisir, il faut sans doute envisager les deux. Le verbe [amartanô] employé seul a un sens assez large : il signifie manquer le but, se tromper de chemin, avoir une fausse opinion, ne pas obtenir, négliger, faillir. On voit qu’il peut s’agir de nombreux univers, celui de la pratique, celui de la pensée, celui des relations. La précision en revanche [amartanô eis (tina)] a nécessairement le sens de commettre une faute envers quelqu’un, ici envers soi. Dans les deux cas, le verbe est toujours au subjonctif aoriste (pardon pour la cuistrerie !!!), c’est à dire qu’on est dans le domaine du possible (subjonctif) mais aussi de la vérité générale (aoriste) : « Et bon, maintenant, que faire dans le cas où se trompe…« . Que faire en effet, mais suivant la leçon retenue je ne suis pas tout-à-fait dans la même situation : dans le premier cas, je suis témoin, dans le deuxième je suis victime. Le problème n’est pas le même.

Mais il y a tout de même un point commun, et c’est justement ce qui pose le nouveau problème. Et l’auteur vise bien cela avant tout, en ayant placé ces mots-là en dernier dans sa langue originelle : [… ho adelfos sou] : « le frère tien« , « le frère qui est tien« . C’est là ce qui fait problème. La communauté est sensée être idéale, on est sensé s’y trouver « parmi les parfaits » (cf.1Cor.2,6). La communauté devrait être le contexte différent, celui où règne la charité, celui où la suite de Jésus assure la droiture, la justesse, la rectitude de vie. Est-ce le cas ? Manifestement non. Et il faut envisager ce cas blessant : et si le « fautif » n’est pas n’importe qui mais « ton frère« . Dans le contexte primitif que nous avons décrit, ce frère est autant le membre de la même famille, que l’égal (c’est un peu le sens général de l’expression dans la bible), ou encore que celui qui a le même Père selon l’évangile. Le cas est blessant parce qu’il blesse en fait la communauté entière dans son appel à être le germe de l’humanité renouvelée.

Cette pluralité de sens ne doit pas nous désorienter dans notre lecture actuelle : elle est au contraire très ouvrante. Cela veut dire que nous pouvons affronter avec cette lecture, en la méditant, bien des problèmes qui peuvent être les nôtres : conflits dans la famille, conflits ou difficultés avec des collègues ou des voisins ou des amis, conflits ou dissensions dans la communauté croyante à laquelle nous appartenons… Ces conflits peuvent être pratiques, intellectuels ou de relation. Nous sommes invités à y réfléchir que nous en soyons seulement témoins, ou que nous nous en sentions victime. Bref : la palette est large.

Alors, d’après Matthieu, que faut-il faire en pareil cas ? [hupage elenxon auton], littéralement « prends à part l’accusé lui-même« , [metaxu sou kai autou monou.], « entre toi et lui tout seul« . On voit l’insistance : c’est d’abord par une entrevue face à face, seul à seul. Il s’agit de mettre la parole entre les deux. C’est très cohérent avec le passage d’après, que nous avons aujourd’hui pour finir : « Là où deux ou trois se rassemblent en mon nom, je suis là, au milieu d’eux« . Deux qui se parlent, à part mais mûs par la foi, même si c’est pour un affrontement difficile, ces deux sont assurés de la présence secrète et mystérieuse de la Parole faite chair, justement là où ils tentent de mettre des paroles pour rétablir l’unité.

C’est fort beau, mais je me demande si, dans le cas où je suis victime, cela est réaliste et même possible ! Puis-je affronter seul à seul la personne dont je sens qu’elle m’a blessée ? En tous cas, ce ne pourrait être qu’au terme d’un véritable cheminement intérieur, et sûrement pas dans la précipitation. On a trop cherché à dire aux « bons chrétiens » qu’ils doivent pardonner (sous entendu : tout de suite) : c’est parfois inhumain. Et faux. Car un vrai pardon est un chemin intérieur, coûteux et souvent long. Or il me semble que pour parler seul à seul avec la personne dont je suis victime, ce chemin est présupposé.

Bon, mais dans le cas où je ne suis que témoin ? Ce passage ne livre-t-il pas mon « frère » à l’outrance de mes jugements et de mes appréciations, peut-être bien erronées ? Mon frère s’est-il effectivement trompé, ou bien est-ce seulement à mes propres yeux ? N’est-il pas seulement différent de moi ? Ce passage ne risque-t-il pas de me conforter dans ma confortable position de juge des autres ? Le danger est bien réel, et il est même terrible, quand on y pense. Pour le prévenir, Catherine de Sienne met deux conditions à mon intervention auprès du « frère ». La première : ce n’est à moi d’intervenir que si je suis témoin de sa faute de manière répétée. Voilà qui me gardera de tout mauvais zèle : si je risque toujours d’être juge, au moins je ne serai pas procureur ! Deuxième condition : je ne suis prêt à dire quelque chose à mon frère que lorsque, au terme d’un cheminement personnel, j’ai pris conscience que je suis comptable du même reproche que lui. Voilà qui change tout : j’interviens non pas comme un juge, mais comme un frère partageant la même misère. Ce n’est pas l’évangile certes, puisque c’est Catherine de Sienne, mais je trouve cela très fin et plutôt dans le même esprit.

Si « ça marche », « tu auras gagné ton frère« . Et si cela ne fonctionne pas ? « S’il n’entend pas » ? La procédure continue par étape, cette fois-ci en prenant avec soi « un ou deux« . Cela est construit en référence au livre du Deutéronome (Dt.19,15) auquel il est fait plutôt clairement référence. Notons que cela fait référence à deux ou trois témoins, ce qui semble aller dans le sens du texte sans [eis se], « contre toi« . Et si ça ne marche toujours pas ? « Dis-le à l’Eglise« . La démarche progressive a ceci de touchant qu’elle ne rend pas tout de suite publique la faute de l’autre : celle-ci est au contraire maintenue secrète autant qu’il est possible, sans doute pour ne pas détruire la réputation du frère, de lui permettre de changer le plus facilement possible et sans trop de dommage.

On ne peut s’empêcher tout de même aujourd’hui de réfléchir la validité de cette procédure progressive, lorsqu’on a en tête des horreurs comme les cas de pédophilie chez les prêtres : ce n’est évidemment pas visé par le texte, puisque la communauté d’alors ne connaît pas cette organisation (ni son poids !). Mais notre lecture est bien aujourd’hui, et elle appelle la même distance ! Remarquons d’abord que, dès le tête à tête initial, le témoin ne reste pas sans rien faire. Et en effet, s’il reste sans rien faire, de témoin il devient complice. Il est comptable de la même faute (pour ceux qui ont la patience, il faut relire aussi Ez.3,17-21 : je suis persuadé que ceux qui ont inventé cette procédure rapportée par Matthieu avaient aussi ce texte en tête. En toutes lettres, « Si tu ne l’avertis pas, lui mourra de sa faute, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang. »). Remarquons ensuite que cette procédure ne « protège » pas le coupable par le secret, car cette procédure est connue aussi du coupable. Il y a un véritable dévoiement du secret quand il permet la prolifération de la faute. Le pansement sur la blessure la protège, mais après désinfection et pour qu’elle guérisse; un pansement sans désinfection provoque une gangrène ! Mais surtout, je crois que c’est le contexte social qui n’est plus le même : la justice expéditive et manipulée, à l’époque de l’empire romain, n’est pas  du tout celle d’aujourd’hui dans nos démocraties -même si celle-ci n’est pas parfaite non plus. Le recours ultime à la communauté entière était sensée garantir une procédure plus équitable que celle dans laquelle on pouvait tomber aux mains de la justice civile d’alors : aujourd’hui c’est le contraire, l’Eglise est loin d’être équipée et apte à des procédures de justice. L’ [ekklèsia], c’est d’abord l’assemblée du peuple, et il faut peut-être s’en souvenir opportunément…

Juste un mot pour finir. Le passage s’achève avec une formule de révélation : « Amen, je vous dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel« . D’une part, c’est dire à tous ce qui est dit ailleurs aux seuls apôtres. Comme quoi il n’y a pas de « pouvoir réservé », ou alors c’est un abus de l’évangile. D’autre part, on peut prendre bien sûr cette formule comme l’énoncé d’un pouvoir, mais dans quel esprit ? Si l’on se méfie de tout pouvoir, comme l’évangile nous y invite souvent, il faut plutôt recevoir cette formule avec crainte, comme un avertissement : attention à ce que vous allez faire, dans vos rapports les uns avec les autres, car vous détenez un pouvoir redoutable ! Quand vous liez ou déliez, ce n’est pas sans conséquence ! Autrement dit, soyez très prudent avec ce genre de procédure et dans les cas de conflits ou d’oppositions, c’est un terrain miné et dont les conséquences peuvent porter jusqu’au ciel…

 

 

 

Dimanche 3 septembre : aller derrière Jésus.

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Le passage d’aujourd’hui fait directement suite à celui de dimanche dernier : il faut lire les deux l’un à la suite de l’autre, et à vrai dire il eût mieux valu ne pas les séparer ! Mais enfin, cela nous permet d’y revenir.

Donc, après l’initiative d’une promesse à Pierre, Jésus « donne des ordres précis » [diastellô] à ses disciples pour qu’ils ne disent pas qu’il est le Messie, ou le Christ, bref : celui qui a reçu l’Onction divine. Ce titre redoutable, à cause du levier politique qu’il constitue, Jésus prend bien soin de l’éviter depuis le début, et il entend bien continuer à l’éviter. Car forcément, cela diviserait le peuple, comme toutes les revendications politiques. Néanmoins, comme nous l’avons vu, Simon-renommé-Pierre a répondu à Jésus que s’il lui attribuait bien la qualité d’Oint, donc du sauveur attendu pour ce monde-ci et ce temps-ci de par son engagement présent, il lui attribuait aussi la qualité de « fils de Dieu-vivant », ce qui rejoint la titulature revendiquée par Jésus lui-même de « fils de l’homme » : une origine céleste, une puissance qui n’est pas de ce monde.

Ces deux aspects  étaient analysés comme antinomiques, exclusifs l’un de l’autre : pourtant, l’expérience de Simon et des disciples est bien que Jésus les combine de fait. Et c’est sans doute pourquoi Jésus trouve la porte ouverte pour ajouter un nouvel aspect à son annonce, en joignant à ces deux figures déjà nommées une troisième, celle du Serviteur, ou Serviteur souffrant. « Et à partir de là il commence (c’est vraiment une étape), Jésus présente ([deiknuein] : fait apparaître, rend visible, met sous les yeux) à ses disciples qu’il faut ([déi] : c’est incontournable et nécessaire) que lui s’en aille dans Jérusalem et souffre de nombreuses choses de la part des anciens et des prêtres et des scribes et qu’il soit tué et au troisième jour qu’il se réveille. »

Qu’il s’en aille est une expression à double sens : elle signifie partir de quelque part ([aperchomaï]) et peut vouloir signifier mourir. Cela est évidemment renforcé ici, car l’endroit d’où il doit partir pour aller à Jérusalem, c’est bien de cette région de Césarée de Philippe, au Nord-Est de la Galilée. Mais il n’est pas question de « ici », il est bien question de Jérusalem, précédé de la particule [eis], qui signifie « dans » avec une nuance dynamique, ce dans quoi on entre. Qu’il s’en aille dans Jérusalem peut donc signifier aller jusqu’à Jérusalem, mais aussi mourir à Jérusalem. Le reste de l’annonce, brutale pour les disciples, le confirme d’ailleurs sans ambiguïté. Qui plus est, cette mort se fera avec toutes les autorités religieuses légitimes contre lui : ceux qui gouvernent le peuple au nom de Dieu, ceux qui assurent le culte et ceux qui interprètent légitimement la parole de Dieu. Et ces autorités, ne l’oublions pas, sont légitimes aux yeux de Jésus et de ses disciples, jamais on  n’entrevoit le contraire ! C’est d’ailleurs pourquoi Jésus voudrait tellement, jusqu’à les bousculer, les faire changer d’avis à son sujet et au sujet de son message. Reste la dernière partie de l’annonce, énigmatique pour ses auditeurs : qu’au troisième jour il se réveille

Ainsi, pour les disciples, immédiatement après un épisode exaltant de déclaration des « titres de gloire » de Jésus, c’est la douche froide, la perspective de l’opprobre, de l’abandon total par tous, de l’échec final, de la mort. Pas de « happy end », pas de Walt Disney. Et surtout, aucun effet final ni de l’engagement concret de Jésus dans la transformation de ce monde, ni de la manifestation de sa puissance céleste. Qu’est-ce que cela veut dire ??? Alors Pierre « prenant avec soi » Jésus, « commence à le blâmer… » [proslambanô] c’est prendre avec soi, mais ce préfixe [pros] peut avoir la nuance de « en face » ou même « contre », « opposé à  » : Pierre prend Jésus en quelque sorte sous sa protection, mais aussi veut l’affronter. Et exactement comme Jésus « commence » à annoncer ce « awful end », Pierre « commence » à le blâmer, c’est le même mot réemployé dans la même forme ! Il y a une opposition entre les deux sur la nouvelle étape, sur ce qui commence. « D’une manière favorable, Seigneur ! Ne vas-tu pas cesser [de dire] ces choses à ton sujet ?! » En d’autres termes : arrête de broyer du noir, ce n’est pas le moment ! On sent Pierre agacé, en même temps qu’autorisé par de très récentes promesses à protéger Jésus de lui-même…

Et Pierre se prend un retour violent, à la mesure de la promesse qu’il a reçue ! Jésus se retourne, il lui tourne le dos ! De sorte que Pierre soit dans son dos, derrière lui; et il lui dit justement : [hupagé opisô mou], « viens derrière moi » avec le verbe [hupagô], venir sous, placer sous le joug, mettre à l’abri. En l’appelant la première fois, il avait dit [deute opisô mou], « venez derrière moi » (Mt.4,19) avec le verbe [deuô] qui a la nuance d’être soumis, inférieur. Autrement dit, Jésus rappelle à Pierre sa condition initiale de disciple, avec cette fois (le joug) la nuance de la contrainte. Et après avoir changé son nom de Simon en Roche, il le change cette fois de Simon en Satan ! Matthieu nous invite à rapprocher cette scène de celle des trois tentations, initiales parce que permanentes durant tout le ministère public de Jésus, à rapprocher le rôle de Pierre de celui de Satan-le-tentateur ! Comme on passe vite de Pierre à Satan, dès lors qu’on oublie d’être d’abord disciple…

Et Jésus approfondit cette condition de disciple, et là cela nous concerne tous : « si quelqu’un veut aller [opisô mou], derrière moi… » autrement dit, si l’on veut être disciple. Le verbe aller est d’ailleurs à l’aoriste : vous savez, ce temps spécial du grec qui est celui de la vérité générale. Jésus énonce quelque chose qui vaut à travers tous les temps et toutes les situations. Vue l’erreur, la méprise, qui est celle de Simon (celui-ci est toujours exemplaire, dans n’importe quelle direction !!!), il faut préciser les bases de ce qu’est « aller derrière Jésus ». Eh bien il y a trois conditions : 1° [aparnèsasthô eauton], et 2° [aratô ton stauron autou] et 3° [akoloutheitô moi].

1° [aparnèsasthô eauton] : [aparneomai], c’est repousser ou nier. [eauton], c’est soi-même. On ne peut pas se repousser, ça n’a pas de sens : il faut bien vivre avec soi tel que l’on est -et ce n’est pas si simple, n’est-ce pas ? La première condition pour être disciple est donc une condition intellectuelle qui  consiste en une négation, en un reniement. Qu’est-ce que cela peut bien être ? On connaît le reniement de Pierre, encore lui ! Celui là n’a pas bonne presse et n’est pas cité en exemple à suivre. Du reste, Pierre ne s’est pas renié lui-même, mais a renié Jésus ! Mais il y a un autre reniement, qu’on oublie parfois, et qui est au début de l’évangile de Jean : c’est celui de Jean-Baptiste. Quand les autorités envoient des délégués depuis Jérusalem pour enquêter à son sujet, ceux-ci lui demandent  : « qui es-tu ? » Alors, « il déclare, et il ne nie pas, il déclare : Moi, je ne suis pas le messie. » (Jn.1,20) Voilà la déclaration négative qui n’est pas reniement de Jésus (il ne nie pas) mais reniement de soi : « Je ne suis pas le messie« . Voilà ce qui est demandé au disciple, fondamentalement et constamment, pour aller derrière Jésus : vivre dans cette affirmation intellectuelle constante qu’il n’est pas le sauveur, qu’un autre a l’initiative. C’est énorme. C’est renoncer à se prendre pour le sauveur, renoncer aussi à se faire « son Jésus à soi ». C’est renoncer à le « prendre sous son aile » pour lui indiquer ce qu’il devrait faire (et combien de fois notre prière la plus intime ne consiste-t-elle pas à suggérer à Jésus ce qu’il devrait faire ?…)

2° [aratô ton stauron autou] : [airô] c’est lever, soulever, mais aussi enlever, charger. [to stauros autou], c’est « sa traverse de condamné« . On sait que les poteaux de condamnations étaient  fixes, c’est la traverse qui en faisait une croix, traverse sur laquelle on fixait les condamnés au bord des routes, traverses que ceux-ci portaient. Jésus n’a pas dit encore qu’il allait mourir crucifié. Pourtant il indique à celui qui va derrière lui de charger sur soi une traverse : non pas celle de Jésus, mais bien la sienne propre. Il me semble que cela veut dire que nous avons tous quelque chose qui nous condamne nous aussi aux yeux des autres. On marche avec cela quand on vient derrière Jésus. Ce n’est pas une gloire, pas même une gloriole. Prendre sa traverse, ce n’est sans doute pas afficher un autocollant à l’arrière de sa voiture pour se revendiquer chrétien : il y a peut-être ici beaucoup à reprendre sur certaines attitudes contemporaines qui se veulent des « témoignages »… Prendre sa traverse, c’est peut-être marcher et vivre en assumant ce que l’on est, y compris ce que d’autres n’apprécient pas : non pas se faire valoir, mais s’accepter.

3° [akoloutheitô moi] : [akolouthéô], c’est faire route avec, c’est accompagner avec la nuance de suivre (donc, c’est l’autre qui décide où ou par où on va), c’est suivre par l’intelligence, se laisser guider, c’est encore suivre l’exemple.. Voilà en troisième condition le thème de l’imitation de Jésus. Faire comme lui, dans la pratique comme dans la manière de penser, cherche à se conformer en profondeur. Quel programme…

Dimanche 27 août : entre engagement et vision.

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Dimanche dernier, Jésus était « hors-frontières » : suite à cet épisode avec la femme « cananéenne« , il revient au bord du lac de Galilée pour de nombreuses guérisons auxquelles font suite une seconde multiplication des pains. S’ensuit une nouvelle dispute avec les pharisiens et les sadducéens, deux partis habituellement opposés, qui réclament « un signe du ciel » : net refus de Jésus, et le voilà parti au Nord-Est cette fois, dans la région de Césarée de Philippe, où a lieu l’épisode d’aujourd’hui.

Jésus interroge ses disciples : « Qui disent les hommes être le fils de l’homme ? » ou plus élégamment : « Qui les hommes disent-ils qu’est le fils de l’homme ? » Jésus parle-t-il en général, ou bien interroge-t-il à son propre sujet ? Car l’expression « fils de l’homme« , il l’emploie à son propre sujet depuis le début de son ministère, et d’une manière fort originale.

Cette expression, il faut le savoir, a une histoire et précède Jésus. Si elle désigne sans doute à l’origine un être humain, engendré par un autre être humain (autrement dit, quelqu’un qui est d’entre les hommes), elle est surtout reprise par un type de littérature religieuse assez tardif et qu’on appelle l’apocalyptique. Dans un contexte où la voix des prophète semble s’être tue mais où Israël ne renaît pas vraiment après l’exil, vivote en quelque sorte sans existence souveraine, la réflexion va bon train sur la manière dont Dieu va « sauver » son peuple. Une des voies imaginées pour ce « salut de Dieu » sera le messianisme, qui attend le salut sur le terrain de l’engagement et du combat politique : un « fils de David », un chef assumant l’héritage et les promesses royales, viendra et redonnera sa grandeur à la nation. Une autre voie sera l’apocalyptique, qui attend le salut en se désengageant au contraire du terrain de l’histoire : un être puissant et descendant du ciel, le « fils de l’homme », arrivera soudainement, puissant et tout équipé, pour accomplir un salut divin qui est « autre chose », qui établit un « ailleurs que ce monde ». L’expression « fils de l’homme » est donc de sens ambigu, dans la mesure où elle est plutôt issue d’un courant d’anticipation, mais aussi dans la mesure où elle s’accompagne d’une sorte d’idéalisme et d’une vision assez négative du monde tel qu’il est, auquel il faudrait échapper….

On voit l’actualité de chacune de ces tendances, en matière religieuse -toutes religions confondue, d’ailleurs ! La conviction religieuse peut devenir le moteur d’une action certes bien concrète, d’un engagement certes effectif et auprès des hommes, mais sur un mode activiste, selon des plans et des calculs, avec une lutte de pouvoir. Mais la conviction religieuse peut aussi s’afficher totalement désincarnée, avec des grands principes inapplicables et une vision très négative de tout ce qui est tenté ou vécu concrètement. Dans les deux cas, on peut aboutir au fanatisme le plus intransigeant, alors qu’un grand et large horizon, tempéré par les compromissions concrètes auxquelles  s’oblige sa construction en ce monde tel qu’il est, avec les gens tels qu’ils sont, garde du fanatisme.

Jésus reprend cette expression de « fils de l’homme » : c’est sans doute un des traits les plus authentiques de sa prédication, car nul après lui ne lui applique ce titre, on ne le trouve que dans les évangiles et dans la bouche même de Jésus. Ici, même Pierre répondant à Jésus n’ose utiliser la formule. Mais Jésus la reprend d’une façon déconcertante : s’il l’associe, dans le témoignage de Matthieu, à un contexte de toute-puissance (« pour que vous sachiez que le fils de l’homme a pouvoir sur la terre [sous-entendu : comme il l’a dans le ciel] de remettre les péchés« , dit-il lors de la guérison du paralytique passé par le toit, ou encore « le fils de l’homme est seigneur du sabbat« ), il l’associe aussi à un contexte de faiblesse : « le fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête« , ou à un contexte d’engagement dans ce monde-ci : « le semeur de la belle semence, c’est le fils de l’homme« . Ce qui montre que Jésus met dans ce titre d’autres choses que ce que certains courants de pensée y ont mis. Il parle bien aussi d’un « Royaume des cieux« , mais qui semble établi ou inauguré justement sur la terre, au contraire de ce qu’on attendrait : un royaume oui, mais là-haut, où il faudrait s’échapper…

Mais que demande-t-il alors à ses disciples ? Ce que les hommes disent de lui, sous-entendu : quels retours avez-vous sur l’originalité de mon message ? Fait-il une enquête de communication ? Ou bien veut-il plutôt faire un point de l’usage dans l’opinion de ce titre ? En tous cas, au témoignage des disciples, le « fils de l’homme » c’est plutôt « Jean le Baptiste, pour d’autres Elie, pour d’autres encore Jérémie ou l’un des prophètes« . Pas Jésus. Que pharisiens et sadducéens réunis lui aient demandé un « signe venant du ciel » aurait pu montrer que sa reprise de ce titre commençait à trouver écho, du coup les responsables voudraient une petite démonstration de ses armes. Mais non, ce n’est pas ça.

Jésus sonde alors les disciples eux-mêmes : « Et vous, vous dites moi être qui ? » Il ne leur demande pas ce qu’ils pensent, mais ce qu’ils disent; Que diffusent-ils ? Quelles sont les convictions qu’ils répandent, quant à eux, car forcément on leur parle à eux aussi, dans toutes ces foules. Pierre répond : [su ei ho christos ho uios tou théou tou dzôntos], « tu es l’oint le fils du Dieu-le-vivant« . Cette expression, de « l’oint« , c’est celle de l’autre courant, c’est lui dire qu’il est le « fils de David », celui qu’on attend sur le terrain pratique et politique. Mais il y joint aussi une autre origine, directement en Dieu. Autrement dit, Pierre fait une sorte de mix des deux courants. Il a entrevu la puissance toute divine avec laquelle Jésus parle et agit, mais il a vu aussi que la transformation est concrète, que l’ambition est pour maintenant et pour ce monde, pour le faire autrement.

Jésus va réagir avec ampleur à cette courte déclaration. Et on comprend bien l’insistance de Matthieu, tant cet équilibre est toujours à reprendre chez les croyants : entre origine et visée profonde, mais aussi engagement concret et transformation de ce monde-ci, où s’inaugure le Royaume. L’équilibre entre engagement et vision, là est le cœur de l’aveu de Simon, ce qui fonde l’authentique position du disciple. Jésus entend l’action du Père dans ce trait de son disciple : voilà, le message se construit, Pierre a compris qu’il fallait « tenir les deux bouts de la chaîne » (comme dira Bossuet). Le Père a eu l’initiative de lancer le ministère public de Jésus en faisant entendre sa voix au baptême : il a cette nouvelle initiative de relancer ce ministère. Et Jésus va pouvoir commencer à annoncer sa passion et sa mort, qui n’entrent ni dans la figure du « messie-fils de David », ni dans celle du « fils de l’homme ».

Mais Jésus ne se contente pas de reconnaître dans les paroles de Pierre une initiative de son Père, il prend lui-même une initiative. « Et moi,  de mon côté, je dis que tu es pierre, cailloux, rocher, et pas seulement Simon fils de Ionas, comme moi je suis l’Oint fils du Dieu Vivant et pas seulement Jésus. Il y a deux mots, en grec, pour la pierre : [ho lithos], qui donne nos lithographies, désigne les pierres et les cailloux : de taille, tombale, précieuse, toutes les pierres. Et puis [hè pétra], qui désigne plutôt la roche, le rocher : quelque chose qui est en place et réputé inamovible, sur quoi on peut s’appuyer ou construire. Simon est cette [pétra] que Jésus l’architecte cherchait pour appuyer son édifice. [Kai épi tautè tè pétra], et sur cette roche-là, [oikodomèsô mou tèn ékklèsian], voilà des mots qu’il faut aussi explorer un peu.

[oikodoméô], c’est bâtir une maison, mais aussi édifier ou construire, y compris en un sens plus abstrait ou moral. L’ [oikos], c’est la maison au sens des personnes qui y vivent de manière stable, et des moyens pour y vivre. Jésus veut fonder sur Simon, et ce qu’il vient de déclarer, un édifice pour qu’y vivent des gens de manière stable. Il le fera plus tard, car le verbe est au futur. Il le fera lui-même, car c’est bien lui qui va édifier. Ce qu’il va édifier sera sien : [mou], de moi, à moi. Ce sera une [ékklèsia] : il s’agit d’une assemblée du peuple par convocation. Dans le monde grec, dans la constitution athénienne par exemple, l’ékklèsia est l’assemblée de la totalité du [dèmos], du peuple, dans laquelle on désigne les délégués qui vont siéger au Conseil des Cinq Cents. Dans la bible grecque, on a repris ce mot pour traduire les assemblées cultuelles, en hébreu [Qahal Yahvé]. La nuance est celle non du point de convergence, de ce pour quoi ou autour de quoi on se rassemble, mais de la diversité des points d’origine : on vient de partout. Comme dans telle enseigne de restauration, « venez comme vous êtes ».

Je vais m’arrêter là dans ce trop long commentaire, il y aurait comme toujours tellement à approfondir ! Mais notre réflexion peut se prolonger sur ces bases pour l’ékklèsia, –l’Eglise. Elle appartient à Jésus, elle est faite par lui, pas maintenant mais plus tard (quand ?), elle rassemble d’où qu’elles viennent des personnes sur la roche de cette déclaration de Simon. Et cette déclaration de Simon se garde du double péril des intransigeances éthérées et des jeux de pouvoirs. Le vrai disciple de Jésus, comme un funambule, avance entre deux abîmes : celui des jeux de pouvoirs et celui des intransigeances désincarnées. Et pour la véritable « Eglise » de Jésus, il en va de même.

Dimanche 20 août : que faire des limites ?

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Après l’episode de la tempête fantomatique, Jésus arrive, d’après Matthieu, à Gennésareth. Là, reconnu, il se voit environné de « tous ceux qui vont mal » qui cherchent à toucher la tresse de son vêtement -et ceux qui y parviennent retrouvent la santé ! C’est une sorte d’émeute, au fond. Manifestement cela dérange, mais pas pour les raisons que l’on pourrait croire : trouble à l’ordre public, ou bien plutôt risque de superstition collective. Non, des Pharisiens et des scribes se déplacent depuis Jérusalem, mais pour avoir une discussion sur la Loi et les préceptes, sur les pratiques légales auxquelles ils tiennent et que Jésus relativise. Chacun ses priorités : soulager les souffrances ou bien être conforme…

Cette discussion tourne à l’incompréhension, et pour en sortir, Jésus « se retire du côté de Tyr et de Sidon« . Ces deux villes sont bien réelles, mais elles ne sont pas du tout voisines ! Le propos de Matthieu, manifestement pas géographique, est alors peut-être de nous parler tout simplement d’une excursion de Jésus « à l’étranger », ce que confirme le verbe employé et traduit ci-dessus par « se retire » : [anechôrèsen]. La [chôra], c’est le pays autour d’une ville, le territoire de cette ville où sont les champs et les ressources agricoles ou minières. Jésus en sort, il s’aventure sur un autre terrain.

« Et voici une femme cananéenne… » : le mot peut surprendre ! Il y a belle lurette qu’on ne parle plus de cananéens. Avec ce mot, nous sommes ramenés aux traditions des origines, celles des patriarches et d’Abraham en particulier, qui parcourt le pays des cananéens et vit en leur compagnie, ou celles de l’exode avec l’injonction cette fois de chasser les cananéens et de conquérir leurs terres. Cette femme -mais pourquoi une femme ? Si quelqu’un a une idée…- cette femme donc, apparait emblématique de celles et ceux qui ne sont pas du peuple de la Loi. Matthieu anticipe, dans le ministère de Jésus lui-même, ce qui sera la mission des disciples : « Allez, apprenez aux nations à être disciples, …« . Cette mission va leur poser de nombreuses questions, notamment celle de l’entrée dans la communauté de non-Juifs, et Matthieu écrit dans  ce contexte, quand la question se pose de manière brûlante.

Cette rencontre se fait « sur le terrain » de la femme, mais celle-ci aussi a fait mouvement, et même exactement le même type de mouvement que Jésus. Le passage commence par [Kai exelthôn ekeithen ho Ièsous], « Et étant sorti de là Jésus…« ; et pour la femme : [gunè Kananaia], « une femme cananéenne » [apo tôn horiôn ekeinôn exelthousa], « hors des frontières étant sortie« . Les terminaisons changent pour les accords grammaticaux, mais ce sont les mêmes mots. Ils sont même inversés, l’un en debut de phrase l’autre en fin, comme pour accentuer l’effet de rencontre, de marche de chacun à l’encontre de l’autre. La femme aussi a quitté ses frontières. Comme quoi, il ne se passe souvent des choses dans notre vie que lorsque nous osons quitter nos frontières…

Et cette femme crie : « Aie pitié de moi, seigneur fils de David ; ma fille est salement démonisée ! »  A lire ce cri, on dirait que cette pauvre femme essaye de passer par toutes les portes à la fois ! Elle implore la pitié, elle implore pour elle (« de moi« ), mais finalement pour sa fille ; elle appelle Jésus « seigneur« , ce qui est un titre de suzeraineté, et peut-être même pour elle un titre divin, mais elle l’appelle aussi « fils de David« , ce qui le désigne comme le messie attendu…par Israël : autant dire que ce titre n’a aucun sens pour elle qui n’est justement pas d’Israël. Je reste avec l’impression d’une femme qui n’a fait qu’entendre parler de Jésus mais qui ne sait absolument pas comment on l’aborde, qui ne connaît pas le « mode d’emploi »; mais tenaillée par le mal non identifié de sa fille, elle est prête à tout, elle joue son va-tout.

Jésus « ne lui répond pas une parole« . Pas de parole, mais des actes. La parole, c’est pour un peuple particulier -peuple chez qui il veut d’ailleurs réveiller le sens de la diffuser au lieu de s’en gargariser. Les disciples sont venus là, eux, pour avoir la paix. Guéris-la, renvoie-la, mais qu’elle nous fiche la paix ! Admirable intercession, qui devrait faire réfléchir les disciples de Jésus sur leur compassion. On croirait entendre ceux qui ne veulent pas d’un « geste de paix » dans la liturgie « parce que ça déconcentre » : mais en fait, cela décentre, et on ne perd rien à la syllabe manquante, bien au contraire! Bien pire : on croirait entendre ceux qui trouvent que les réfugiés, les sans-papiers, les sans-abri, etc…. font trop de bruit. C’est vrai quoi : prions pour eux, mais après qu’ils s’en aillent de chez nous et nous laissent tranquilles ! Mais qui « sort des ses frontières » renonce à « être tranquille »…

Ce que dit Jésus aux disciples est plus étonnant. « Je n’ai pas été envoyé, sinon vers les brebis, les perdues de la maisonnée d’Israël« . Jésus dit-il que là, il n’est pas en mission ? Pourtant il est venu là de lui-même. C’est tout-à-fait intéressant, cette attention de Jésus aux limites de sa mission. Ce sont d’autres frontières, moins conventionnelles. Nul n’est envoyé sans limites, même lui ! Et Jésus est avant tout en attitude de réponse obéissante, de correspondance parfaite, avec son Père. Le succès de sa mission n’est pas dans le déploiement de sa puissance, l’établissement de son pouvoir : ça, c’est la tentation initiale et continue de recevoir (et de qui !) toutes les nations de la terre. Non, le succès ne viendra pas de lui-même mais de son Père qui l’envoie, et Jésus veut pour cela s’en tenir aux limites de cette mission, pour y correspondre exactement et en tout point -quitte à interpréter aussi largement que possible la désignation de ces limites : tant que ça tient, il peut y aller.

Si ça se trouve, Jésus est lui-même torturé par la demande de cette femme : que faut-il faire ? C’est autrement pressant que de savoir s’il faut ou non se laver les mains avant de manger -querelle sur laquelle les pharisiens l’ont entrepris, et qui l’a fait partir ici, à l’étranger. Comment résister à cette femme, au mal qui atteint sa fille -et atteint donc aussi sa mère, torturée par son impuissance ? Mais comment concilier cela avec les limites de sa mission ? S’il n’est plus dans la correspondance parfaite avec son Père, comment établirait-il le monde dans cette correspondance parfaite ? Mais comment le respect de nos limites peut-il bénéficier à tous ? Je crois qu’en disant ce qu’il dit aux disciples, Jésus leur pose une question, leur demande un avis ou un conseil. Mais rien, à son tour il ne reçoit pas une parole….

La femme, pratique, dans l’urgence, ne s’embarrasse plus de chercher à entrer par toutes les portes. Elle y va direct, plus de tentative de séduction : « seigneur, secours-moi« , autant dire « Au secours ! » Réponse : « Il n’est pas beau de prendre la nourriture des enfants et de la jeter aux chiots« . Plus question de brebis, c’est un langage pour Israël. Il est question de chiens. Il n’y a pas de chiens de compagnie à cette époque : certains en possèdent pour la chasse, mais pour la plupart ce sont des bêtes errantes et de mauvaise réputation. Alors certes, les chiots comme les enfants sont des petits, mais la différence ne fait pas question : c’est un peu différent aujourd’hui, ou la différence homme-animal est plus interrogée, mais dans le contexte évangélique, c’est l’évidence.

Avec des mots qui nous choquent, Jésus essaye sans doute de faire comprendre à la femme le conflit où il est. Nous, cela nous choque. Mais la femme a un trait de génie : elle accepte ce rapport, de ne pas être comptée parmi les « enfants ». Elle veut juste les miettes, si les enfants en font tomber. Bref, elle se situe comme chiot domestique : une innovation pour l’époque, pour le moins une rareté ! Mais elle a résolu le conflit de Jésus : elle est dans la maison d’Israël, pas comme enfant certes, pas du fait de son origine, donc, mais dedans tout de même. Jésus n’attendait que cela, il pourrait lui dire comme il dira à Pierre : « bienheureux es-tu, car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux ». Jésus sait accepter les paroles des autres comme des révélations de son Père.

Il lui dit : « Ô femme, ta foi est grande« , ce qui est beaucoup mieux que le « microcroyant ! » adressé à Pierre dans la tempête fantomatique. « Qu’il t’arrive comme tu veux« . Il lui abandonne même la réalisation, il libère la puissance du Père en elle. Et c’est elle, c’est sa volonté, qui guérit sa fille. Et les disciples n’auront pas à se méfier des demandes « hors cadre » de ceux qui ne sont apparemment pas « du peuple ». Du moment qu’ils font mouvement vers Jésus, et que eux se situent « de la maisonnée « . Sortir des limites un peu toutes faites, s’affranchir des conventions, mais aussi intégrer et approfondir, peut-être resituer, les limites plus intérieures et vitales…

Dimanche 13 août : illusions.

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Nouveau retour en arrière dans le texte de s.Matthieu. Jésus, qui enseignait les foules dans le lieu désert où elles l’avaient suivi, n’a pas voulu les renvoyer quand il s’est agi de manger : en faisant distribuer par ses disciples les cinq pains et deux poissons au fur et à mesure qu’il les leur donnait, il a nourri « cinq mille hommes, sans compter femmes et enfants« , soient vingt ou vingt-cinq mille personnes.

« Aussitôt, il oblige les disciples à monter dans la barque et à le précéder de l’autre côté, pendant que lui renverrait les foules. » C’est sans délai. Le signe était on ne peut plus  discret dans sa réalisation, sans la moindre ostentation et avec l’intermédiaire protecteur des disciples, mais le résultat est tout de même impossible à cacher, et forcément lesdites foules vont s’en apercevoir. Peut-être, comme le suggère s.Jean, Jésus craint-il qu’elles ne se saisissent de lui pour le faire roi ? En tous cas, Jésus éloigne au plus vite les témoins-clés et se charge de renvoyer les foules.

Il y a place ici pour l’étonnement : quelques lignes plus haut, les disciples avaient suggéré à Jésus de renvoyer les foules, et il avait répondu que ce n’était « pas nécessaire » ! Pourquoi pense-t-il maintenant le contraire ? Peut-être parce que le motif est différent… Les disciples voulaient qu’ils « s’en aillent dans les villages, s’acheter des aliments. » Mauvaise raison : « donnez-leur vous à manger« . Maintenant, les foules ont été rassasiées dans leur cœur (par ses paroles) et leur corps (par le pain et les poissons). Maintenant il est temps qu’elles partent. Manifestement Jésus n’est pas là pour attirer à soi, mais pour faire vivre, et vivre c’est aller. Alors il faut repartir à la vie, repartir dans la vie.

En va-t-il de même pour les disciples ? Je n’en suis pas sûr. Si Jésus est venu en ce lieu, c’est suite à l’annonce du meurtre du Baptiste, probablement pour se mettre à l’abri d’Hérode. Bon, les foules l’y avaient précédé : il n’a pas voulu s’en détourner, mais il faut sans doute trouver un nouvel abri. On sent, dans le « il les oblige« , que les disciples n’ont pas envie de partir sans lui. Peut-être tout simplement pas envie d’être séparés de lui : ce qu’ils viennent de voir est tellement exceptionnel ! Mais il doivent « monter dans la barque et [proagein auton eis to peran] ». [proagô], c’est mener en avant, faire avancer, produire au grand jour; c’est aussi faire avancer, promouvoir, élever en puissance ou en dignité; enfin, c’est être supérieur à, se distinguer plus que, et c’est même élever (des enfants). On voit que traduire « le précéder« , c’est un peu une solution de facilité : il s’agit plutôt ici d’une mission, celle de le promouvoir, de le faire connaître. Et cela, [eis to peran], au-delà, dans le pays d’en face. Comme en terre inconnue….

On voit que Jésus n’est pas du tout dans l’euphorie du succès, même si la foule est sans doute la plus grande qu’il ait jamais réunie. Il n’a d’ailleurs rien fait expressément pour la réunir : disons plutôt la foule la plus grande face à laquelle il se soit trouvé. Pas d’euphorie donc, et Jésus se retrouve seul, sur la montagne. Il prie. Retrouver la paix après la cohue, retrouver son Père après la foule. « Le soir venu, il se trouve seul, [monos](qui donne moine), qui pourrait aussi bien vouloir dire un ou unique. Effet de la prière : apprendre à être seul, c’est-à-dire unique, mais aussi réunifier la personne, tant la présence aux autres fait courir le risque (seulement le risque, ce n’est pas une fatalité) de la dispersion.

Cette sérénité fait contraste avec la situation des disciples : au même instant, donc le soir venu, « la barque est déjà à de nombreux stades de la terre. » Celle qu’ils ont quittée ? Signe qu’ils avancent dans ce que Jésus leur a ordonné. Celle qu’ils doivent atteindre ? Signe alors qu’accomplir la mission reçue est loin d’être facile ! Et en effet, ils sont [basanidzomenon hupo tôn kumatôn]. [basanidzô], c’est essayer avec la pierre de touche, éprouver, vérifier; c’est même mettre à la question ou torturer ! Voilà les disciples à la torture, sur le [kuma], c’est-à-dire sur ce qui s’enfle : le flot, la vague, mais aussi le germe voire l’embryon ! Les disciples torturés par ce qui prend de l’ampleur, que ce soit sous l’effet du déchaînement des éléments, ou par les conséquences toutes naturelles de la vie ! « Car le vent était contraire. » Une mission reçue, mais difficile ; la torture de choses non maîtrisées qui prennent de l’ampleur ; les circonstances qui paraissent contraires : mais que fait le bon Dieu ??!!

On évoque souvent ici les difficultés de la mission. D’accord, mais sont-elles bien ce que l’on croit ? Viennent-elles bien de ce que l’on imagine ? Y a-t-il vraiment des vents contraires qui s’opposent à la mission reçue ? Et si cet épisode était là pour guérir les disciples d’une peur de la vie ? Si le contraste entre la sérénité de Jésus et la mise à la torture de ses disciples permettait à ces derniers d’apprendre la paix, mais aussi à se mettre à leur place, à envisager l’inconnu avec sérénité ? Car enfin, quand lui-même vient vers eux, ils le prennent pour un fantôme ! Car enfin, quand lui-même monte dans la barque, il n’y a plus de vent ! Où était le fantôme : Jésus ? Ou le vent ?

Servir Jésus, c’est un beau projet. « Me voici, envoie-moi ! » dit le prophète Isaïe. Tant qu’il est là, pas de problème. Mais quand il n’est plus visible, quand, envoyé, on le quitte en quelque manière, quand on se lance, le risque est de prendre les vessies pour des lanternes ! Prendre peur devant l’ampleur de la vie et les mouvements du monde, s’en faire des fantômes -au point de ne plus voir dans le monde rencontré Jésus qui vient à nous. Ne soyons donc pas des « microcroyants« , mais recevons avec paix les mouvements et les évolutions du monde : c’est Jésus qui vient à nous. « Confiance, je suis. »

Dimanche 6 août : éblouis ou éclairés ?

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Le rythme des fêtes du calendrier romain nous fait sauter du chapitre treize au chapitre dix-sept de l’évangile selon s.Matthieu. C’est que ce dimanche tombe le six août, fête de la Transfiguration : nous avons déjà rencontré cet épisode en carême, dans le contexte de la montée de Jésus vers sa Pâque (cf. Dimanche 12 mars Métamorphose !). Nous le retrouvons maintenant hors de ce contexte, ce qui va nous permettre d’être paradoxalement plus attentifs au contexte évangélique dans lequel Matthieu situe cet épisode.

Nous sommes en Galilée. C’est une région « peu sûre » pour les religieux puristes. Est-ce encore tout-à-fait Israël ? Dès le début Jésus s’y retire, d’après Matthieu, après l’arrestation du Baptiste qui constitue une menace. Et Matthieu cite Isaïe (Is.8,23-9,1) : « […], Galilée des étrangers. Le peuple assis dans les ténèbres voit une grande lumière ! Et les assis dans le pays et l’ombre de la mort, pour eux se lève une lumière. » Ainsi cette région est un pays de l’ombre, une région certes anciennement appartenant aux « douze tribus », mais d’où les Juifs se sont un peu (pas complètement) retirés au profit de nombreux « étrangers ». Du coup, le jeu des influences a sans doute amené à moins de « purisme » religieux. C’est là pourtant que Jésus commence à porter la lumière. Il se situe sur les frontières.

Selon Matthieu, donc, Jésus est dans le nord de la Galilée, à vrai dire il en est même sorti par le nord-ouest et s’est retiré du côté de Tyr et de Sidon, puis il est revenu à la Mer de Galilée où il a fait de nombreuses guérisons et multiplié les pains pour la deuxième fois. S’en est suivie une dispute avec les pharisiens à propos des signes et Jésus s’est à nouveau retiré mais au nord-est, vers Césarée. Là a lieu la fameuse confession de foi de Pierre, la première annonce de la passion et le rabrouement du même Pierre qui n’y croit pas.

Et c’est le sixième jour après cette confession-réprimande qu’a lieu la métamorphose dont il est question aujourd’hui. Elle apparaît donc bien comme une insistance dans l’annonce de la passion, mais aussi comme l’ultime lumière jetée sur la Galilée, pays des ténèbres et à l’ombre de la mort. C’est du reste à peine plus tard (Mt.19,1) que Jésus se rend en Judée. L’épisode de la « Transfiguration » représente à la fois le sommet et la fin d’une époque dans le ministère public de Jésus. Mais il est aussi un trait d’union puisqu’il concerne indéniablement la nouvelle époque de ce ministère, marquée par la Pâque de Jésus.

L’épisode de la métamorphose est unique, et tout-à-fait extraordinaire. Jésus est plutôt un homme de l’ordinaire : oui il fait des signes, mais ces signes ne sont jamais dévastateurs, surhumains. C’est pourquoi d’ailleurs les pharisiens lui réclament un signe : ceux qu’ils ont vu ne sont pas décisifs, ils ont été faits par d’autres aussi, ils ne révèlent pas un « Goldorak » venu d’ailleurs. Et Jésus tient à rester dans ce registre du signe parlant-mais-pas-dévastateur, de l’homme ordinaire, il résiste à la tentation constante de « se jeter du haut du temple », par exemple. Alors cette métamorphose est étonnante. Jésus en parait conscient, qui ne la fait voir qu’à trois privilégiés. Mais alors, pourquoi ce « signe » pas comme les autres ? Jésus cèderait-il à la tentation ?

Deux traits sont soulignés dans cette métamorphose de Jésus : « et sa face resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. » Le [prosôpon] de Jésus, c’est en effet la face, la figure; du coup c’est aussi l’aspect, l’air qu’on a ou qu’on prend : bref, c’est l’apparence. Le mot désigne même les masques de théâtre dans l’antiquité : on sait qu’ils représentaient un sentiment ou une émotion. Ce [prosôpon] de Jésus change, et ses disciples vont tomber sur leur [prosôpon] ! Jésus change le mode sous lequel il paraît -comme le soleil !-, et ses disciples n’osent plus paraître. Si lui sur-paraît, eux dis-paraissent.

C’est comme une magnifique réponse, par l’absurde, à l’objection de Pierre (un des trois privilégiés) à l’annonce par Jésus de sa passion et de sa mort : tu ne veux pas que je paraisse comme l’homme des souffances, comme un parmi d’autres, comme un homme qui partage tout ce qui fait un homme ? Comme une lumière qu’on peut éteindre ? Mais vois, si je parais autrement ! Le but est-il de précipiter chacun à terre dans la terreur et la prosternation ? Non, je suis venu relever ceux « qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort« , pas pour les enfoncer un peu plus.

De fait, il y a de quoi avoir peur, il y a de quoi être écrasés ! La face devient soleil, le vêtement lumière. En ces jours de canicule répétée, nous faisons une petite mais sérieuse expérience de ce que le soleil peut avoir d’écrasant. Sortez un peu, un jour de canicule, et allez fixer le soleil ! Non, n’y allez pas, c’est trop dangereux. Mais on ressent bien que ni l’oeil ni le corps ne supportent, qu’il faut vite revenir s’asseoir à l’ombre… s’asseoir à l’ombre, comme en Galilée… Et peut-être bien que Jésus montre que c’est ce qui se passerait : un Jésus-soleil, phantasme de ses « fans », renverrait les hommes à l’ombre de la mort.

La peur aussi est très forte : à l’audition de la « voix », les disciples n’ont pas seulement peur. [efobèthèsan sfodra] : « ils eurent peur très fort« . La voix a désigné Jésus comme « mon fils l’aimé en lequel je me plaît« , et elle a enjoint : « écoutez-le ! Et écoutant« , les disciples sont jetés face contre terre, leur [prosôpon] disparaît. A vrai dire, je me rends compte que c’est très curieux et paradoxal : l’insoutenable lumière, les disciples semblent la soutenir; mais l’écoute dans la ténèbre (de la nuée) les précipite et leur fait perdre toute contenance ! C’est très inattendu, on aurait pu croire que c’était le remède au contraire. Alors que se passe-t-il ?

Peut-être bien l’un ne va pas sans l’autre. Peut-être bien que la vision fantastique trouve son complément substantiel dans cette voix de ténèbres. En redescendant de la montagne, Jésus lui-même parle de l’ensemble de l’évènement, vision puis audition, comme d’un [horama], d’un spectacle. L’apparence céleste, si douce à Pierre, a aussi un contenu céleste et autrement redoutable : assumer d’être le fils aimé en lequel le père se plaît. Or c’est cela même qui entraîne la passion et la mort : parce que le rejet d’un dieu Père entraîne la condamnation de son fils.

Mais Jésus n’est pas là pour jeter les hommes à terre. Il s’approche, les touche de la main et leur dit : « [egerthète] », réveillez-vous, ressuscitez, mettez-vous debout ». Et « n’ayez pas peur« . Ne vous laissez pas prendre au piège des apparences, au piège de l’image que vous vous faites de moi : elle vous empêche de prendre votre propre place. N’ayez pas peur de l’homme que je suis, ne cherchez pas à faire de moi quelqu’un qui n’est au fond pas comme les autres, du moins plus différent que nous ne le sommes chacun. Mais croyant, mettez-vous debout. Tenez votre face, faites-la resplendir de ce que vous êtes. La lumière que j’ai choisi d’apporter à votre diversité est faite pour vous éclairer et rendre possibles votre relèvement et votre marche, non pour vous éblouir et vous paralyser. Votre foi ne doit pas faire de vous des papillons qui se brûlent les ailes, mais des oiseaux qui s’envolent libres avec le lever du soleil.

Dimanche 30 juillet : ton cœur est un trésor.

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Nous continuons la lecture cursive du chapitre 13 de l’évangile selon s.Matthieu. Cette fois, ce ne sont pas moins de quatre paraboles qui nous sont données : trois portent sur le royaume des cieux, la quatrième sur le disciple du royaume. Ce qui montre une chose, c’est qu’on peut être disciple du royaume !

La chose est inattendue. Dans la quatrième parabole, un [grammateus] peut devenir[mathèteutheis tè basileia tôn ouranôn]. Un [grammateus], c’est un scribe, un greffier. Chez les Juifs de l’époque de Jésus, il s’agit généralement d’un savant lettré, ayant souvent un rôle d’interprète de la Loi : après la mise en sommeil de la royauté et du sacerdoce,  après l’exil, c’est un nouveau rôle qui s’est développé dans le peuple Juif (pour en savoir plus). Dans les évangiles, les scribes sont plutôt opposés à Jésus, mais comme le sont les pharisiens : c’est-à-dire qu’ils sont de la tendance qui lui est la plus proche et à qui il s’adresse volontiers, mais qui résiste à nombre de ses interprétations et orientations. [mathèteuô] est un verbe signifiant enseigner :  il est ici au participe aoriste passif, c’est-à-dire qu’il prend le sens de recevoir des leçons, avec un aspect intemporel. Bref, le scribe s’est ouvert aux leçons, mais aux leçons du royaume des cieux : voilà la surprise ! Le royaume des cieux n’est pas qu’objet d’enseignement, il est lui-même activement enseignant.

Mais revenons aux trois premières paraboles. Le royaume des cieux est semblable à trois différents objets : à un [thèsaurô], à un [anthrôpô] et à une [sagènè]. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette réalité du royaume ne se laisse pas aisément enfermer, qu’elle puise pour être décrite dans tous les aspects de la réalité, les personnes, les choses, les activités. Si nous voulons bien nous souvenir encore une fois que la fiction -et les paraboles, rappelez-vous, sont des fictions- a pour fonction de nous faire voir ce qui est trop proche pour être vu, on a une idée de cette proximité multiforme du royaume !

Une petite précision intermédiaire : je parle sans cesse de royaume, mais il faut avoir en tête que la traduction est peut-être trompeuse. L’hébreu comme le français connaissent trois termes, royautérègne et royaume, là où le grec -comme le latin d’ailleurs- n’en connaissent qu’un seul, [basileia] ou regnum. Du coup, il faudrait toujours se demander comment traduire ce mot du grec : royauté pour désigner la qualité qui affecte une personne, règne pour désigner l’exercice d’une fonction, ou royaume pour désigner le domaine en lequel s’exerce la qualité. Il est d’ailleurs probable que cette traduction doive se déterminer au coup par coup, en fonction du contexte et du sens, et non pas une bonne fois pour toutes. Mais j’invite chacun à relire lentement chaque parabole, chaque mini-fiction, en choisissant tour à tour l’une puis l’autre de ces traductions possibles : cela ouvre à de nouvelles réflexions !

Je reviens à la première des comparaisons. Un [thèsauros], c’est un dépôt, d’argent ou de choses précieuses -éventuellement même immatérielles; mais cela peut-être aussi le lieu où l’on dépose. Le « trésor« , avec le double sens qu’il a du bien précieux ou du lieu où il est gardé, est une bonne traduction. Bien sûr, il y a ici un côté merveilleux, mystérieux aussi. Un trésor, c’est ce qu’on ôte à la vue de tous, mais qu’on révèle à qui l’on choisit. C’est aussi une réalité très subjective : le trésor de l’un ne sera peut-être que de peu de valeur pour l’autre. Les « trésors » des tout-petits sont souvent émouvants dans leur valeur dérisoire pour les grands. Le royaume est donc comparé à une réalité qui compte aux yeux de certains, et qui ne se fait pas voir à tous. Le trésor revient dans la dernière parabole : le scribe enseigné par le royaume est comparé à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf avec de l’ancien.

Mais, dans notre parabole, ce trésor est un trésor qui-a-été-caché. Par qui ? On ne sait pas, mais c’est antérieur et le fruit de l’action d’un autre. Où cela ? Dans le champ. Pas seulement un champ, mais bien le champ : une espèce d’évidence. Vous savez bien : le champ ! Peut-être s’agit-il du champ dont il a déjà été question : celui où le bon grain s’est trouvé mêlé à la zizanie, celui où s’est trouvée semée la graine de moutarde.

Il s’en passe des choses dans ce champ ! L’homme va de surprise en surprise. D’abord, il sème des choses et, un bon moment après, y voit surgir d’autres choses, à coup sûr non souhaitables et non souhaitées; ensuite, il voit surgir ce qu’il a peut-être choisi d’y semer de différent dans le même mouvement, et doit choisir s’il le conserve ou non; et voilà maintenant que ce qu’il y découvre n’a plus rien à voir avec son activité, avec ce qu’il a semé : c’est le fruit de l’action d’un autre. Quelqu’un a caché quelque chose dans le champ. Mais le champ n’est pas à lui ! Evidemment, puisqu’il va sur ces entrefaites en faire l’acquisition. Que faisait-il dans ce champ alors ? Quelqu’activité répréhensible ? Ou alors, c’est un pauvre qui glanait : il était dans son droit, dans un champ qui n’était pas à lui, parce que fort démuni il glanait. J’aime assez cette idée.

Cela fait immanquablement penser à l’histoire de Ruth et Booz (des ancêtres de Jésus, d’après Matthieu) : Ruth est devenue très pauvre à cause de son veuvage, mais elle a choisi de rester fidèle à sa belle-mère dans la famine qui sévit. Revenues à Bethléem ( = la-maison-du-pain), Ruth va glaner pour elles deux. Booz, à qui le champ appartient, décide de bien la traiter, et il donne même discrètement des ordres pour qu’on laisse un peu plus au sol. Finalement, Booz épouse Ruth et ils ont un enfant, Obed, le grand père du roi David. Voilà une femme qui a trouvé un trésor dans le champ : ce qu’un autre y laissait pour cela, et elle y a trouvé cet autre lui-même, plus grand trésor encore, qu’elle épouse ! Cela fait penser que c’est le propriétaire du champ qui a caché le trésor. Justement pour qu’il soit trouvé. Et parce qu’il sait bien que, précieux pour lui, ce l’est aussi pour ce pauvre qui glane. Et c’est peut-être encore de ce trésor-là que ce maître tire du neuf avec de l’ancien…?

Dans notre parabole, que fait l’homme qui trouve le trésor qui-a-été-cachéA partir de sa joie (autrement dit, la joie de cette découverte est la source de tout), il [hupagei] : c’est le mot que Jésus emploie chez s.Jean pour parler de sa mort comme d’une « mise à l’abri » chez son père (cf. Dimanche 14 mai : aller vers le Père.) J’ai longtemps pensé, à cause des traductions, que l’homme remettait le trésor dans le trou où il l’avait trouvé : c’était un peu étrange ! Mais non, ce n’est pas le verbe « cacher », [kruptein], qui est employé : il le met à l’abri, en lieu sûr. Donc l’homme le met à l’abri, et il vend tout autant qu’il a et il achète-au-marché ce champ-là. Le trésor vaut pour lui plus que tout, sa possession est plus importante que tout ce qui a précédé, il vaut même d’acheter le champ : on comprend que cet homme est droit, qu’il veut avoir une possession tout-à-fait légale, et qu’il en prend tous les moyens. Si mon hypothèse du glanage tient, il avait sans doute peu à vendre, mais il n’a littéralement rien gardé.

Remarquez, la deuxième parabole ne change que ce détail-là : cette fois c’est un homme-voyageant-pour-affaires, en d’autres termes un négociant. Lui aussi vend tout autant qu’il a : et il a sans doute beaucoup plus. Mais la valeur subjective de la découverte joue de la même manière. Fort intéressant, le royaume était comparé au trésor, il l’est maintenant à celui qui le découvre. Comme si le royaume était une réalité contagieuse, pas extérieure. La royaume, c’est ce que l’on découvre et qui vaut tout, mais c’est aussi celui qui est capable d’en faire son tout. Et au bout du compte, c’est une seine, cet immense filet qui ramasse tout au point qu’il faut faire le tri après. Au début, on achète le champ pour avoir le trésor, à la fin on ramasse tout et après on fait le tri en rejetant ce qu’on ne voulait pas. Mais c’est une pêche -comme il y en aura chez s.Luc à l’origine de l’appel des premiers disciples, comme il y en aura chez s.Jean pour réveiller l’appel initial chez les disciples dispersés.

Alors voilà : dans notre proximité, il y a des choses, des personnes, des activités. Dans tout cela, il y a le royaume. Dans tout cela, il y a ce qui mérite qu’on vende tout, TOUT. Parce que ce sont les seules choses qui comptent. Quelles sont pour moi ces seules choses qui comptent, celles qui valent tout ? Ou ces personnes ? Ou ces activités ? Valent-elles vraiment que je vende tout pour elles ? Si je suis en train de « vendre » un de ces éléments, en vue de quoi le fais-je ? Mais si cela vaut bien tout, j’ai peut-être touché, trouvé, le royaume… Je me dis que Jésus parle beaucoup du royaume, mais il ne dit pas ce que c’est de manière définie, délimitée : peut-être nous trace-t-il simplement un chemin de bonheur, de béatitude (Bienheureux…, bienheureux…), en nous apprenant à revenir à notre cœur, à l’écouter, et à le suivre comme ce cœur original et unique que le Père a créé. Si tu suis ton cœur, ton vieux cœur, avec la confiance que c’est ton Père qui l’a fait ainsi et qui t’y parle, tu seras neuf, tu tireras de ce trésor du neuf avec de l’ancien.

Dimanche 23 juillet : tout ce qui grandit…

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Nous suivons la série des paraboles d’après Matthieu, notre témoin. Ici, le schéma d’écriture est encore le même que la semaine dernière : une fiction et son explication, séparées par autre chose. La semaine dernière, au milieu de la parabole du semeur et de son explication, cette partie centrale était consacrée à la question du « pourquoi » des paraboles. Cette semaine, la partie centrale est constituée de deux fictions plus courtes. Puisqu’elles sont au centre, il me semble qu’il faut procéder de la même façon : se concentrer d’abord sur elles, puis une fois instruit, en venir à la parabole « cadre ».

Les deux paraboles commencent exactement par les mêmes mots : [homoia estin hè basileia tôn ouranôn], semblable est le royaume des cieux à… : l’intention est claire, il s’agit de nous faire faire ce pas de côté pour mieux saisir une réalité si proche, mais aussi pour réagir à elle, et cette réalité est le royaume des cieux. C’est tout-à-fait cohérent avec la proclamation inaugurale de Jésus : « Le royaume des cieux est tout proche ! ». Si proche, qu’on ne le voit pas.

Première comparaison, un [kokkô sinapeôs], une graine de sénevé ou de moutarde. Le sénevé, de la famille des brassicacées, est tout simplement de la moutarde, potagère ou sauvage. La sauvage est située dans les « mauvaises herbes », la potagère est fourragère mais aussi très mellifère. Elle fleurit de mai à septembre et atteint jusqu’à quatre-vingt centimètres de hauteur. C’est une plante annuelle : elle ne revient que grâce aux graines. Celles-ci sont plusieurs dans une cosse.

Sinapis_arvensis_s_IP0310010Cette graine, un homme la prend et la « jette dans son champ. » Le verbe employé, [espeiren], signifie aussi bien semer que répandre ou disséminer. L’homme l’a-t-il fait exprès, à dessein ? Ou bien cette graine était-elle mêlée à d’autres, plus grandes justement, que l’homme voulait semer ? La question reste entière, et peut-être vaut-elle justement à titre de question permanente. Car la plante qui provient de cette petite graine, plus petite en tous cas que « les autres« , peut être de bon usage ou bien traitée en « mauvaise herbe », c’est selon. Seule en décide l’intention du semeur. Mais une fois devenue grande, cette plante dépasse les autres, elle « devient un arbre, de sorte que viennent les oiseaux du ciel et ils nichent dans ses branches. »

Voilà une assertion qui a de quoi surprendre, pour une plante qui atteint certes quatre-vingt centimètres, mais pas cinq mètres, pas plus qu’elle ne fait du bois en sorte de supporter une nidification ! Jésus a-t-il mal vu ? Mais non : il cite. Il cite un prophète, mais il y a le choix, et le sens va être là encore indécidable. Si l’on se réfère à Ezéchiel (17,23), le roi de Babylone sera puni pour avoir outrepassé la mission punitive que Dieu lui avait donnée à l’égard de l’Israël infidèle; en raison de quoi, ce même Dieu va châtier le roi de Babylone, mais va replanter lui-même un rameau (le peuple renouvelé, bien sûr) qui deviendra un grand arbre sur lequel les oiseaux viendront nicher, et tous sauront que c’est lui, Dieu, qui abaisse et qui élève. Mais si l’on se réfère à Daniel (4,9), c’est Nabuchodonosor lui-même, roi de Babylone, qui, dans un songe, se trouve comparé à un arbre immense et puissant , dans les branches duquel nichent les oiseaux du ciel : il sera certes châtié pour l’orgueil qui lui en naît, mais c’est lui qui « repoussera » après son châtiment, et les oiseaux reviendront nicher dans ses branches. La conclusion est toutefois identique : c’est Dieu seul qui abaisse et qui élève.

Ainsi donc, la grande taille atteinte par la plante à la petite graine manifeste surtout que Dieu seul abaisse ou élève. Mais on ne saura pas si ce qui a grandi est « mauvaise herbe » ou « plante potagère », si c’est « le peuple de Dieu » ou « le roi de Babylone » ! Pas plus qu’on ne saura si l’homme qui a semé cette graine voulait le faire ou non : on sait seulement qu’il l’a fait.

C’est donc cela, le royaume : au milieu de tes activités, une chose plus insignifiante que tu sèmes comme le reste. Elle devient plus haute que le reste. Tu n’y es pour rien. Mais te voilà face à un choix : tu la gardes, et en fais une plante potagère ? Ou tu arraches la plante réputée « mauvaise herbe » ? Ce que tu ne vois pas, pourtant, c’est que c’est Dieu qui a donné à cette graine une telle croissance. Tu le vois si peu, que Jésus est obligé d’attirer ton attention par une exagération manifeste (comment ça, un arbre ?!) qui cache une citation. Alors, qu’est-ce qui grandit mieux que les autres choses, dans mes activités habituelles ? Qu’est-ce qui prend une ampleur inattendue -la question n’est pas que je l’aie souhaitée ou non- ? Et si j’y voyais le doigt de Dieu ? Si c’était Dieu qui m’amenait à donner par exemple plus de temps à cela qu’à ceci ? Poser la question n’est pas y répondre : mais la question vaut d’être posée…

Bon, il y a une autre comparaison centrale : le royaume des cieux est semblable à un levain. Un levain, c’est une pâte fermentée : qui s’y essaye s’en amuse un peu, on dirait que cela fonctionne par contamination. Une fois qu’une pâte a levé, il suffit d’en garder un peu pour servir de levain dans la prochaine pâte. Cette fois, alors qu’un homme avait pris la graine, c’est une femme qui prend le levain et qui « le cache dans trois mesures de farine jusqu’à ce que tout soit levé« , ce que nous venons de décrire. Toute la pâte est devenue levain, puisqu’elle a levé. Et cette fois, on comprend que c’est plutôt volontaire, la femme ayant apparemment fait son calcul de proportions précis. Apparemment : mais la « mesure » hébraïque, le [séah], correspond à environ quinze litres : quarante-cinq litres de farine levée, soit entre vingt-deux et vingt-trois kilos, c’est tout de même une quantité impressionnante, en tous cas qui excède largement les besoins d’une maisonnée ! Alors, est-ce une erreur ? Ou bien quelles sont les intentions de cette femme ? Voulait-elle vraiment « cacher » aux regards ce levain, est-elle elle-même surprise et même épouvantée du résultat ? Croyait-elle qu’il n’aurait pas un tel pouvoir sur une telle quantité ? Cela rappelle le coup de fil affolé d’un boulanger à l’évêché : un prêtre, qui perdait un peu l’esprit, était entré dans sa boutique et avait consacré toute sa boulangerie !!

Mais que ne voit-on pas, au milieu de toutes ces questions, là aussi sans réponse ? C’est l’incroyable pouvoir du levain ! On peut cacher une petite quantité, en proportion du moins, dans une quantité astronomique de farine : bientôt tout sera transformé -et transformant, ne l’oublions pas. Il me semble que là encore, notre regard est invité à s’attarder sur les réalités en croissance, même bien au-delà de nos besoins à nous.  La fiction peut ici devenir « politique » : il y a des transformations chez les hommes, je veux dire dans l’humanité, qui occasionnent des changements profonds. On peut ne pas les voir, parce qu’elles sont lentes, à l’échelle de la fermentation. Mais elles n’en sont pas moins puissantes. Par exemple la conscience de la sauvegarde de la planète. Par exemple le refus de la peine de mort. Par exemple la première place donnée aux enfants. Je ne veux pas dire que ces choses soient désormais acquises : je dis seulement que des mouvements profonds ont fait changer massivement les mentalités à ces égards, avec des échelles de temps variables mais toujours longues. Parfois très longues, même : regardez, il y a ici-même une parabole avec un homme, une parabole avec une femme. Combien de temps faudra-t-il avant que tous traitent hommes et femmes avec autant d’égards ? (Et surtout dans les milieux où l’on commente cette parabole, ajouté-je avec malice !!).

En fait, ces deux paraboles ont en commun que l’homme comme la femme sont dépassés : les changements excèdent l’action ou l’influence de tel ou tel. Voilà une étonnante porte d’entrée pour leur actualité. Nous sommes nous aussi, dans les vies que nous menons, dépassés. Faut-il s’en plaindre ? Ces paraboles ne nous invitent-elles pas, en tous cas, à considérer ce qui se passe, ce qui grandit, malgré tout ? A considérer justement ce qui nous dépasse, plutôt qu’à nous en plaindre ? On dit : « je suis dépassé ». Par quoi ? « Ah ! Par tout ! » Ce n’est pas une réponse. Dis-moi précisément par quoi, dis-moi la graine de moutarde, dis-moi le levain. Là tu verras peut-être se dessiner le royaume…

Bon, et la parabole-cadre, alors ? Celle dite « du bon grain et de l’ivraie »… C’est une parabole difficile, ou plutôt c’est une réalité difficile. Elle commence comme la première des deux petites, mais l’homme qui a semé (du grain, peut-être mêlé de moutardes ?) dort et, pendant son sommeil, son ennemi vient et sème-par-dessus [dzidzania] : de la mauvaise herbe ou de l’ivraie. Cela donnera notre « zizanie ». Et il la sème au-dessus, au milieu du blé [ana meson tou sitou]. Au début, c’est caché, comme le levain dans les vingt-deux kilos de farine. Et puis quand on voit grandir ce qu’on attendait, on voit aussi grandir ce dont on ne veut pas…

Alors il ne suffit pas de regarder ce qui grandit pour voir le royaume ? On risque même de voir son contraire ? Eh bien oui… Je ne vous attristerai pas en parlant de pédophilie dans l’Eglise, mais le mot suffit à illustrer. Il suffit aussi à montrer qu’il ne faut jamais confondre l’Eglise et le Royaume. Et là aussi, mais dans un autre sens, on est dépassé. Le royaume en croissance peut être pollué, sérieusement. Il ne faut pas l’ignorer, il faut s’en indigner. Et faire dès le début, intellectuellement au moins, la part des choses. Mais peut-on rester sans réaction ? Bien sûr que non. Mais il ne faut pas se cacher la difficulté, le risque d’arracher du bon avec la mauvaise herbe. Que c’est difficile ! Essayons d’abord de nous entraîner aux deux « petites » paraboles, à regarder ce qui grandit et nous dépasse, à le nommer précisément. Et puis ne perdons ni le sens de l’admiration, ni celui de l’indignation : c’est le même. Et puis ? Et puis faisons confiance en l’Esprit saint qui est en nous, qui est en l’autre aussi : les réactions de chacun sont respectables et peut-être indicatives. Apprenons les uns des autres comment agir et réagir.