Le Vigilant (dimanche 20 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous sautons loin en avant dans l’évangile de Luc, en raison de la fête du Christ-Roi. C’est tout un symbole, ce me semble, que de ne pas suivre l’évangile tel qu’il est pour une célébration avec un tel titre ! Mais le texte que nous avons en la circonstance, celui pour l’année C (celle qui suit plus ou moins l’évangile de Luc), est lui-même un remède, je l’ai déjà commenté dans son ensemble Dans le royaume.

Je reviens sur cette fête du Christ-Roi : elle est instituée par Pie XI en 1925, c’est donc une fête qui n’a pas cent ans, une fête qui est très « jeune » encore. Du reste, la réforme liturgique de 1969 en a changé l’intitulé en « Christ-Roi de l’univers », cherchant à donner une dimension plutôt cosmique que politique à ce titre. Mais les mots ont un côté têtu et on ne débarrasse pas le mot « roi » si facilement de sa dimension politique !

Quand Pie XI, dans l’encyclique Quas Primas, institue la fête, c’est dans le but avoué de mettre en lumière l’idée que les nations devraient obéir aux lois du Christ. Le Christ aurait-il donc édicté des lois ? La chose surprendra aisément un lecteur même naïf de l’évangile : à l’égard de la Loi, Jésus est plutôt distancié ! Il ne cesse de mettre en garde contre un recours excessif à celle-ci. Il ne remet pas en cause la Loi que lui objectent sans cesse les responsables religieux, mais il montre bien que le problème est ailleurs, dans les cœurs : ce sont des cœurs qui la reçoivent ou pas, qui l’interprètent justement ou pas, qui s’en servent pour condamner ou pour sauver, pour faire vivre ou pour tuer.

Le contexte historique de la création de la fête est fort éclairant. Depuis 1870, depuis l’invasion par le général Cadorna des Etats Pontificaux et l’instauration de Rome comme capitale du royaume de l’Italie unifiée, le pape se considère comme « prisonnier du Vatican ». Il a perdu ses états, il n’est plus à la tête d’un état indépendant, il a… perdu son pouvoir. De manière contemporaine, l’Eglise a réuni le premier concile du Vatican, qui va déclarer l’infaillibilité pontificale le 18 juillet 1870 (c’est formellement avant l’invasion des Etats Pontificaux, mais celle-ci était à l’évidence « dans les tuyaux ») : habile manœuvre qui place l’autorité du pape par-delà et au-dessus de celle de tous les souverains de la terre. Bismarck, qui luttera contre cette nouvelle prétention, reconnaîtra en même temps l’habileté et la grande intelligence de la manœuvre.

Ainsi donc, l’instauration de la fête du Christ-Roi célèbre en filigrane l’autorité de celui -le pape- qui se dit seul habilité à énoncer les « lois du Christ ». Il s’agit au fond d’une prise de pouvoir universel, en la faisant légitimer par le Christ. Sans l’avoir beaucoup consulté, puisque l’évangile n’est pas facile à tirer en ce sens !!! Et le texte de ce jour en est un remarquable exemple. Mais pourquoi m’attardé-je sur ce sujet, puisque ce n’est pas l’évangile ? Mais c’est qu’il me semble que l’évangile, justement, demeure une véritable puissance de transformation, de réforme, de changement. Et au moment où, acculée de toute part, l’Eglise commence à s’interroger sur d’éventuelles réformes, au moment où il devient évident que ses responsables abusent bien souvent de leur autorité, il me paraît fort opportun de revenir à l’évangile. Peut-être d’ailleurs que bien des dérives lamentables dont nous entendons parler, et dont certaines et certains sont victimes, n’auraient jamais existé si les autorités avaient su se garder du pouvoir, si les fidèles ne le leur avait pas si complaisamment abandonné.

Beato Angelico, Crocifissione con i santi (1441), fresque 550 x 950, Convento San Marco, Florence

Et dans notre texte, le « peuple » regarde ; et sous son regard s’ouvrent d’abord trois fausses pistes, et Luc nous invite nettement à prendre ce point de vue du peuple, à nous situer résolument dans ce « peuple de dieu » qui cherche comment être et agir. La première fausse piste est celle des autorités religieuses qui persiflent : « d’une part les chefs, qui disent : « Il en a tiré d’autres : qu’il s’en tire lui-même, si lui est le messie de dieu, l’élu ! » Jésus s’est prétendu « sauveur » des autres, mais il est incapable de se « sauver » lui le premier. Sa crucifixion est pour ceux-là la preuve de son imposture, preuve qui devrait suffire à convaincre le peuple. Ces autorités disent par contrecoup leur propre conception de leur rôle : et c’est d’user d’un pouvoir dominateur, qui ne se laisse pas réduire, et qui se sert dans les faits soi-même avant les autres.

La deuxième fausse piste est celle des soldats romains qui s’amusent : « D’autre part, se jouent de lui les soldats qui s’approchent, qui lui présentent du vinaigre et qui disent : si toi tu es le roi des Juifs, tire t’en toi-même ! » Le pouvoir royal est celui de la force, et face à lui ce prétendu roi-là n’est qu’un pantin dérisoire. Sa crucifixion est pour ceux-là la preuve de sa défaite et de son impuissance. Et eux disent leur conception du pouvoir : est roi qui sait s’imposer et prendre pour lui la force, et spécialement la force brutale, et qui se rit des autres.

La troisième fausse piste est celle de l’écriteau : « D’autre part encore, il y avait une inscription au-dessus de lui : le roi des Juifs, celui-ci. » C’est la pire. Elle établit comme motif de condamnation la revendication par Jésus de ce titre de roi. Or les évangiles insistent pour montrer toute la méfiance de Jésus à l’égard du titre de Messie (c’est-à-dire « roi consacré, légitime descendant de David »), et son effort constant pour ne pas l’assumer, son interdiction faite aux disciples de parler de lui de cette manière, son insistance pour « corriger le tir » en revendiquant au contraire la figure du serviteur souffrant.

Donc Jésus n’est pas roi, il ne veut pas de ce titre. On croit lui faire honneur en le lui attribuant, mais j’ai bien peur que ce soit surtout à nous-mêmes que nous fassions plaisir. Si notre « chef » est roi, nous le sommes bien un peu nous-mêmes, n’est-ce pas ? Et devant toutes ces impostures, Jésus ne dit rien. Il nous laisse non seulement prendre les fausses pistes, mais encore il laisse dire le pire à son sujet en sa présence. Il manifeste totalement ce dont nous parlions la semaine passée, son [hupomonè] : il ne se résigne pas, comme le lui reproche au fond l’un des deux malfaiteurs condamnés, mais il reste éveillé et attentif à la moindre occasion d’apporter un secours. Et c’est ce que fait voir son unique prise de parole du passage, sa réponse à l’autre malfaiteur qui se tourne vers lui avec un tout autre esprit : immédiatement, celui-ci reçoit une présence, un réconfort, l’établissement d’une alliance définitive.

Pas de roi, donc, avec toutes mes excuses pour ceux que cela peut froisser. Pas de roi, mais un vigilant qui le reste jusque dans les moments ultimes, la manifestation d’un cœur tout entier tourné vers les autres et qui s’est, pour ce qui est de sa propre destinée, entièrement remis entre les mains de son père. Il me semble que lire ce passage comme l’illustration la plus forte de cette vigilance, comme la mise en lumière du modèle que constitue Jésus précisément dans l’épreuve -et quelle épreuve !-, est encore la meilleure lecture.

Sur le qui-vive (dimanche 13 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte, sous le titre S’attacher à une vie forte et fragile. On pourra se reporter à ce commentaire pour la mise en contexte et le sens général : il faut en effet, en l’abordant, se rappeler que le texte d’aujourd’hui est fort éloigné de celui de dimanche dernier dans l’évangile de Luc, et aussi être conscient que ce texte, déjà difficile par lui-même, est ici coupé de toute sa deuxième partie (que l’on n’aura pas, pas même la semaine prochaine !), qui lui donne pourtant tout son sens. Si on voulait conduire les gens à faire des mauvaises interprétations, on ne s’y prendrait pas mieux. Donc, je recommande cette petite lecture supplémentaire.

Mais cette fois-ci, je voudrais m’attarder à la dernière phrase de notre passage : [én tè hupomonè humoon ktèsasthé tas psukhas humoon]. L’AELF traduit : « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie.« , j’avais proposé : « Dans votre endurance vous posséderez vos âmes. » La phrase a tout d’une sentence, elle a un ton proverbial, elle est faite pour être retenue et marquer la mémoire. C’est une sorte de mantra. Ceci me pousse à bien la cerner, car ce que l’on inscrit dans sa mémoire comme une règle d’action ou comme une référence d’interprétation pour les évènements qui nous arrivent, il convient d’en avoir une bonne intelligence. Faute de quoi, on risque de mal orienter sa vie.

D’abord un contexte, qu’il faut rappeler : car cette phrase n’est pas énoncée d’emblée, elle intervient après tout un développement qui lui fait comme un écrin, un arrière-plan où elle prend son sens. Le contexte tient à l’évocation de la destruction du temple : pour ceux qui entendent Jésus évoquer celle-ci, c’est une immense émotion et l’intuition qu’il s’agit du signe avant-coureur immédiat de la fin du monde. Et tout le travail de Jésus est de dissocier chez ses auditeurs l’idée de catastrophe de celle de « fin du monde ». Oui, il y a des catastrophes en ce monde, oui il y a des guerres, oui les croyants ne sont pas épargnés ; mais non ce n’est pas la fin du monde, non ces éléments ne constituent pas des signes, non la foi ne « protège » pas des catastrophes. Dans un tel contexte, notre sentence apparaît bien comme une manière d’affronter les difficultés, les souffrances, les catastrophes qui nous arrivent.

Le sujet de la phrase est [vous], mais qui est ce [vous] ? Le discours est produit à l’adresse de tout un chacun, Luc précise au début de notre texte que les destinataires sont ceux qui admiraient le temple. Il ne s’agit donc pas des seuls disciples, autrement dit le conseil est adressé à qui veut l’entendre, il a une portée avant tout personnelle, il ne vise pas spécialement au témoignage. C’est un conseil au bénéfice de chacun pour aborder et vivre au mieux les difficultés, parfois immenses, de la vie.

Mais que s’agit-il de faire, avant tout ? [ktèsasthé tas psukhas humoon], « vous garderez votre vie » ou « vous posséderez vos âmes.« . [ktèsasthé] est en effet l’impératif aoriste du verbe [ktaomaï], au pluriel. On l’a traduit par un futur, mais en fait l’aoriste est ici une sorte d’intemporel, une vérité générale. C’est ainsi que l’on « garde sa vie« , c’est ainsi que l’on « possède son âme« . Mais quel est au juste le sens de ce verbe ? Son premier sens est posséder ou acquérir, gagner pour soi. On peut [ktaomaï] des richesses, mais on peut aussi [ktaomaï] des amis : on voit qu’il ne s’agit pas systématiquement d’acheter, mais gagner est peut-être le sens le plus proche (sauf qu’il ne s’agit pas de gagner une compétition, c’est vraiment gagner pour soi : gagner sa vie, gagner la faveur, gagner l’estime, mais aussi s’attirer des ennuis…).

Ici, c’est [tas psukhas humoon] que l’on gagne pour soi, littéralement les âmes de vous, vos âmes. Il s’agit originellement du souffle de la vie, d’où l’âme en tant qu’elle est principe de vie. Le mot peut désigner la vie elle-même (avoir la vie sauve, lutter pour sa vie vont employer le terme [psukhè]), ou encore l’âme par distinction d’avec le corps, quelque chose comme l’intelligence ou le cœur. Dans notre cas, il ne s’agit pas de « gagner sa vie » au sens de « gagner l’argent qui permet de vivre » : le grec emploie alors le mot de [bios], non celui de [psukhè]. Mais on commence à entrevoir qu’il s’agit de gagner à son profit le principe même de sa vie.

Je remets cela dans le contexte. Dans les circonstances dramatiques où ma vie est menacée, où perdre la vie est possible, il est ici question d’échapper à cette emprise des évènements, d’avoir la capacité de reprendre l’initiative. Ma vie n’est plus sujette ni aux catastrophes, ni aux difficultés ni aux souffrances, elle dépend de moi-même, elle est mienne tout entière. Et l’on comprend alors qu’il ne s’agit pas seulement de ma vie au sens physique, même si cette dimension-là est bel et bien incluse, mais qu’il s’agit de tout ce qui fait de moi un vivant. Ce qui me fait tel que je suis, ce qui est constitutif de mon « je ». L’enjeu de ce proverbe, c’est ni plus ni moins que d’échapper à la dépendance des circonstances pour devenir, ou continuer de devenir, qui je suis. Etre moi-même, quelles que soient les circonstances, ne pas être réduit, ne pas être amoindri, décomposé, vaincu par elles. « Qu’importe l’étroitesse de la porte, ou combien de châtiments porte le rouleau, je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme. » (Henley)

Maintenant, comment en arriver là ? [én tè hupomonè humoon] dit le proverbe. Dans votre [hupomonè]. Votre [hupomonè] vous gagnera votre vie : c’est à la portée de chacun, c’est un ressort intérieur, c’est aussi personnel et à portée que l’est sa propre vie. Mais qu’est donc cette [hupomonè] qui apparaît décisive ? A l’origine, le verbe [menoo] signifie tenir bon, ne pas changer. Déjà associé au préverbe [hupo-] (qui porte l’idée générale de sous), il signifie alors rester en arrière ou attendre : c’est tenir bon par une forme de retrait, c’est ne pas engager le combat bille-en-tête mais garder le sens du temps, de l’opportunité. Le « sous » est alors une infériorité en intensité, une intensité tenue en réserve, une retenue avant le moment où toute l’intensité sera libérée.

De ce verbe [ménoo] va dériver un nom d’action, je dis bien d’action, [monèè], le « fait de rester », la « permanence ». C’est la véritable origine du mot « monastère », le lieu où l’on reste malgré tout, la fidélité traduite en géographie (par erreur, beaucoup font dériver « monastère » de [monos], seul : on voit vite à quelle contorsions pseudo-spirituelles cette fausse étymologie conduit, quand le monastère n’a jamais été un ermitage !). Et là, le préfixe [hupo-] va amener l’action de résister, tout-à-fait dans l’esprit décrit ci-dessus : cette retenue qui observe les temps, qui choisit le moment de libérer toute l’intensité de son énergie. Cela n’a rien à voir avec la résignation, qui est une forme de dépression, une absence d’énergie, une absence de « colère » ou de « gniaque », qui est le hérisson qui se met en boule ou la tortue qui rentre dans sa carapace, repliés sur eux-mêmes et espérant au mieux de la matérialité de leurs moyens.

La [hupomonè] est guerrière, le soldat est caché derrière son abri mais prêt à bondir dès qu’il aura perçu le bon moment, et alors il se livrera avec audace, il prendra tous les risques mais bien calculés. C’est la vraie prudence, que Thomas d’Aquin définit comme la vertu qui fait « oser, dans la sagesse de l’Esprit saint« . Alors, si j’ai bien compris le proverbe que nous livre Luc en le mettant dans la bouche de Jésus, et qui est le conseil donné par lui ou en son nom dans les situations de menaces, nous ne resterons nous mêmes, mieux : nous le deviendrons un peu plus, si les catastrophes ou les souffrances sont pour nous l’occasion d’exercer notre véritable prudence, c’est-à-dire de prendre des risques réels mais sages, soupesés, réfléchis. « C’est en restant sur le qui-vive que vous adviendrez à vous-mêmes ».

Et le qui-vive pour quoi ? je dirais : pour aimer. Pour saisir la moindre occasion d’aimer, dans des circonstances qui portent au repli sur soi.

Vivants ! (dimanche 6 novembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le texte qui nous est donné aujourd’hui intervient beaucoup plus loin que celui de la semaine passée dans l’évangile de Luc, et dans un tout autre contexte. On trouvera une remise en contexte dans le commentaire précédent que j’ai tenté d’en faire, La résurrection et l’amour.

Pour l’heure, je suis frappé par la dernière affirmation mise par Luc dans la bouche de Jésus, affirmation qui ferme la bouche à tous les polémistes qui viennent ou sont venus le provoquer. Il dit en effet : « Que les morts se réveillent, Moïse également l’a indiqué à propos du buisson, où il dit ‘le seigneur dieu d’Abraham et dieu d’Isaac et dieu de Jacob’. Or il n’est pas dieu des morts mais des vivants, tous en effet vivent pour lui. » Pour Luc, ce qui ferme la bouche des adversaires, c’est surtout l’autorité incontestable dans l’interprétation des écritures que manifeste Jésus ici. Il se réfère à un passage du Livre de l’Exode, un moment bien connu de tous, et il en tire une conclusion en interprétant ce passage par un principe incontesté.

Le passage bien connu, désigné ici d’une façon un peu elliptique (littéralement, « à propos de l’épine » !), c’est celui dit du Buisson ardent. Moïse, en difficulté avec Pharaon suite à l’assassinat d’un Egyptien qui maltraitait un Hébreu, a fui au désert. Embauché comme berger, il garde les troupeaux de son désormais beau-père Jéthro, et c’est au cours de cette activité qu’il est saisi par un phénomène étrange, un buisson qui paraît brûler sans se consumer. Et c’est là que le dieu des Hébreux se révèle à lui et l’envoie en mission pour libérer son peuple.

Or ce dieu se révèle à lui d’emblée comme le « dieu d’Abraham et dieu d’Isaac et dieu de Jacob » : et c’est ainsi aussi qu’il lui recommande de se présenter aux Hébreux auquel il envoie Moïse. C’est un nom de fidélité, clairement, car il associe ces noms en disant « le dieu de vos pères« . C’est un nom qui dit : j’ai été avec vos pères, je suis maintenant avec vous. Quand Moïse lui en demande plus, il répond par le mystère, « Je suis qui je suis« . Mais il invite à conclure de la fidélité passée accordée aux pères, à la fidélité présente accordée aux fils. Voilà la référence que Luc met dans la bouche de Jésus (la formulation « Moïse l’indique… il dit… » ne doit pas troubler : on disait à cette époque que le Pentateuque avait été écrit par Moïse lui-même).

A cette référence, un principe s’ajoute : « Or il n’est pas dieu des morts mais des vivants, tous en effet vivent pour lui. » Ce principe est manifestement partagé par tous les interlocuteurs, sinon il n’aurait pas de force probante. C’est un principe clair, ce dieu est le dieu des vivants et pas des morts. Dans bien des mythologies, il y a un (ou des) dieu des morts ; mais ici à l’évidence, ce dieu, en se révélant et en envoyant Moïse s’occuper des Hébreux actuellement vivants et opprimés, a le souci des vivants, et le souci qu’ils vivent. Son « nom de fidélité » clame qu’il veut s’occuper à leur tour des vivants d’aujourd’hui comme il s’est occupé en leur temps des vivants d’hier. On peut traduire la fin de la phrase de deux manières, « …tous en effet vivent pour lui » ou « …tous en effet vivent par lui« , le datif [aoutoo] autorise les deux. Faut-il choisir ? Pas sûr. Mais on constate que « par lui » reste mieux dans la note de la démonstration : il s’occupe de tous et les fait vivre.

Maintenant, ce qui me frappe et m’étonne, c’est que la démonstration mise dans la bouche de Jésus et qui confond ses contradicteurs, est une démonstration « que les morts se réveillent« , autrement dit dans le contexte de l’épisode, qu’il y a bien une résurrection des morts. Et cela est étonnant : car cela signifie que Abraham, Isaac et Jacob ne sont pas pris ici comme ceux qui, alors qu’ils étaient vivants, bénéficiaient de l’attention providentielle et privilégiée du dieu des Hébreux, du dieu fidèle. Ils sont pris comme ceux qui sont actuellement vivants ! Le dieu n’est pas « le dieu autrefois d’Abraham », mais « le dieu en ce moment d’Abraham » : la démonstration n’en est pas une si on ne comprend pas les choses comme cela.

Ainsi, le dieu vivant qui s’est occupé des vivants reste ce qu’il est une fois ceux-ci disparus. Il leur a communiqué la vie, il continue de la leur communiquer ! Et Abraham, Isaac et Jacob sont morts pour nous, mais pour leur dieu ils continuent de bénéficier de sa vie, car lui reste ce qu’il est, dieu des vivants, dieu qui vit et qui donne la vie. Et mon étonnement se redouble, car alors on peut comprendre que la résurrection des morts n’est pas pour plus tard, mais qu’elle est actuellement à l’œuvre. C’est comme s’il y avait une différence de point de vue ou de perception : nous percevons Abraham, Isaac, Jacob et tous nos défunts leur suite comme morts, c’est notre point de vue. Mais pour le dieu fidèle, ils reçoivent toujours de lui la vie. Ils sont plus vivants que nous ne le percevons. Ils sont réellement vivants, déjà « éveillés », et c’est nous qui sommes dans l’attente de le percevoir clairement, ouvertement !

Dans le fond, Paul dit-il autre chose quand il affirme : « Vous êtes morts en effet et votre vie est cachée avec le Christ dans le dieu. » (Col.3,3) ? Si l’on compare vie à vie, celle que nous percevons ici et celle que le dieu communique et que nous ne percevons pas encore, il n’y a pas photo : celle-ci est « mort » comparée à celle-là. Mais celle-ci est perceptible, quand celle-là demeure cachée dans le mystère du « Je suis qui je suis« . On n’en saura pas plus, mais déjà on peut frémir et tressaillir d’avance, tant cette vie-ci est belle. Si elle est si belle, qu’est donc l’autre, celle que déjà nous communique le dieu fidèle mais que nous ne percevons pas encore ? Qu’est-elle pour qu’en comparaison celle-ci soit dite « mort » ?

Il me semble que Luc nous dit que la résurrection n’est pas pour plus tard : elle est un travail déjà commencé, déjà à l’œuvre dans nos existence, même si c’est caché. Et cette perspective nous soulève déjà, nous sommes travaillés au plus profond par la vie communiquée par le dieu fidèle, par le dieu de vie qui rend vivant. Quelle merveille !

Inverser le flux (dimanche 30 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

J’ai déjà commenté ce texte fort connu en son entier ici : La promptitude et la joie. Mais ce qui me frappe cette fois-ci, c’est la réaction de Zachée.

Car ce petit malin s’entend dire du haut de son arbre : « Zachée, descend vite, aujourd’hui en effet dans ta maison il me faut demeurer ! », et il décide en conséquence de donner aux pauvres la moitié de ses biens, et de rendre par ailleurs à ceux à qui il a fait du tort quatre fois plus. C’est énorme ! Mais quel rapport et quelle proportion peut-il bien y avoir entre le mot initial et les décisions que prend Zachée ? Comment est-il conduit à un choix apparemment aussi extravagant ?

Partons de là, partons de ce que décide notre [Dzakkaïos], « le juste ». Zachée est un homme d’argent, un homme d’affaires, un homme qui a les pieds sur terre quand il s’agit de biens. C’est un publicain, et même un « archipublicain », quelqu’un qui a su se faire de vraies rentes sur le système des impôts. Pour lui, un sou est un sou. Le métier qu’il exerce suppose qu’il était déjà riche pour commencer (car il faut pouvoir acheter cette charge), et il a accru ses biens dans des proportions considérables, Rome exigeant toujours des peuples vaincus et soumis des contributions -en fait, des tributs- considérables. Si, comme le laisse deviner son titre (inconnu par ailleurs) d’archipublicain, il a su décliner son propre office en autant de petits offices moyennant un intéressement, il sait investir, et ses biens propres, ses « moyens de subsistance » [huparkhontoï] ne sont pas qu:en espèces sonnantes et trébuchantes.

Alors quand il affirme qu’il donne la moitié de ses biens aux pauvres, c’est à n’en pas douter un ensemble considérable ! Je remarque qu’en toute rigueur, il dit : « ma moitié des biens », et non la moitié de mes biens. Si cela veut dire en fait qu’il est personnellement propriétaire de la moitié des biens qu’il gère (l’autre moitié appartenant au trésor de l’empire, comme le manteau de Saint-Martin), cela veut même dire qu’il donne tout ce qu’il a ! Quoiqu’il en soit, ce n’est pas là la pointe, me semble-t-il : mais le fait qu’il donne. Il a pris, maintenant il donne. Il a appauvri, maintenant il enrichit. Le flux s’inverse.

Et quand il dit que, s’il a fait du tort à quelqu’un, s’il a porté de fausses accusations dont il a tiré bénéfice (soit qu’il ait ainsi contraint à payer, soit qu’il ait pu faire chanter), il va lui rendre quatre fois ce qu’il a pris, c’est la même inversion, c’est le même renversement. C’est même plus qu’un renversement, puisque le flux a pris en s’inversant une intensité bien supérieure !

Peut-être ceci est-il un indice de ce qui s’est joué pour lui dans le « descend, il faut » : un inversion, un renversement. Il était mal considéré (et pas sans raison) et soudain il a été considéré. Il était rejeté (et pas sans raison) et soudain il se découvrait désiré. Il n’était pas fréquentable (et pas sans raison) et soudain le maître voulait demeurer chez lui, y rester pour toujours, que la maison de Zachée devienne aussi sa maison.

Nous ne mesurons pas comment un mouvement qui vient du cœur peut changer les choses. Nous n’imaginons pas à quel point un élan sincère vers quelqu’un de déconsidéré (et peut-être pas sans raison) peut tout changer.

Se laisser modeler (dimanche 23 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Luc a mis bout à bout deux histoires pour illustrer le même propos, à savoir que le royaume est « à l’intérieur de vous« .

La première de ces histoires, celle d’un juge sans justice qui finit par rendre justice à une veuve qui crie vers lui, tirait la conséquence qu’il faut demander et crier son désir plutôt que de se résigner à une situation qui fait souffrir, et c’est cela même qui fait advenir le royaume, tant du fond de celui ou celle qui crie que du fond de ceux que ce cri fait réagir : nous l’avons lue la semaine dernière.

La seconde en tire une autre conclusion, elle est adressée spécialement « à l’adresse de certains convaincus d’être eux-mêmes justes et ne faisant aucun cas de ceux qui restent. » C’est l’histoire d’un pharisien et d’un publicain qui montent en même temps au Temple pour prier. J’en ai fait déjà un commentaire, Ouverture en mineur. Je voudrais cette fois-ci, pour l’explorer à nouveaux frais, suivre la piste ouverte la semaine passée à propos du « juste », de la [dikè].

Nous avions la semaine dernière un juge sans [diké], un juge qui ouvertement n’avait aucun égard pour les règles et les coutumes. Sa situation était en quelque sorte revendiquée, assumée. Cette fois-ci, la parabole est dite « à l’adresse de certains convaincus d’être eux-mêmes [ dikaioï ]« , c’est-à-dire observants des règles. Le Pharisien qui monte au temple est le type de ceux-ci : il considère d’ailleurs que c’est « le reste des hommes » qui est constitué, entre autres, de [adikoï], semblables à notre juge de la première parabole. Pour lui, le monde est binaire : il y a ceux qui observent les règles et les coutumes, grâce à qui la vie ensemble est possible (et il est de ceux-là) ; et il y a les autres, « le reste« , ceux qui n’observent aucune règle et avec qui il n’est donc pas possible de vivre.

La conclusion de la parabole énonce pourtant un tout autre point de vue : « il descend, cet autre, justifié dans sa maison, inversement au premier« . C’est une double surprise. Première surprise, évidente : les rôles sont inversés. Ce n’est pas celui qui est « convaincu d’être [dikaïos] » qui revient chez lui « justifié », mais « l’autre« , celui qui fait partie du « reste« , avec lequel le premier estimait impossible de vivre. Deuxième surprise, moins évidente mais plus profonde, plus renversante : il est question d’être « justifié », [dédikaïooménôs]. Arrêtons-nous un peu sur ce mot.

Sa racine est toujours [dikè], c’est toujours la même idée des règles de la vie ensemble, d’un niveau très horizontal de la justice. Mais l’augment initial [de-] indique une chose réalisée, un aboutissement, une chose parvenue à son terme. Et la terminaison [-ooménôs] indique un processus, le résultat d’un ouvrage. On a exactement la même construction dans l’adresse de l’ange à Marie au début de l’évangile de Luc, il lui dit : « Salut, [kékharitooménè]« , où le radical est [kharis], la grâce, la gratuité, le charme, où l’augment initial indique l’achèvement et la perfection d’une réalité, et où la terminaison [-ooménè] (au féminin) indique un processus. Appelée ainsi, Marie est « celle-qui-est-modelée-par-la-gratuité-jusqu’au-bout ». De même ici, le publicain est « celui-qui-est-modelé-par-la-justice-jusqu’au-bout ».

Pourquoi dis-je qu’il y a là une surprise plus profonde et plus renversante ? Mais c’est qu’être « juste », [dikaïos], n’existe pas, sinon dans l’esprit du Pharisien ! Il n’y a pas de juste, il n’y a que des « justifiés ». Autrement dit, c’est l’œuvre d’un autre de nous rendre justes, nous ne le sommes d’aucune manière, et sûrement pas par nous-mêmes. De plus, il s’agit du terme d’un processus, c’est toute la vie dans sa durée qui est engagée dans ce sens, car il est évident que notre vie concrète, telle qu’elle se déroule, est bien le terrain en lequel se fait ce modelage par la justice.

Adam a été, selon l’image magnifique de Gn.2, modelé : et de même que nous ne sommes pas aussi humains au début de notre vie qu’à la fin (pourvu bien sûr que nous ayons opté pour l’humanité, et non pour l’inhumain), que nous gagnons en humanité, que l’humanité est le terme d’une processus, de même aussi, nous devenons plus justes au long de notre vie. Et si nous gagnons en humanité, c’est le fruit d’une coopération : les autres contribuent à nous modeler, soit par leur influence positive, soit à leur corps défendant. Les évènements que nous traversons contribuent à nous modeler, soit qu’ils nous portent, soit qu »ils révèlent le meilleur de nous-mêmes; et tout cela n’est vrai que parce que nous-mêmes cherchons cela, consentons à cela, coopérons à notre propre modelage. Et l’homme de foi dira que dans ce modelage, ultimement, c’est le dieu qui nous façonne à son image, avec une main extérieure au vase et dont la pression va vers l’intérieur, avec l’autre main intérieure au vase et dont la pression pousse vers l’extérieur : que ce soit dans les autres, dans les évènements ou ne nous, il est là et il opère lui aussi.

Ainsi donc, c’est une surprise : les choses ne sont pas du tout ce que le Pharisien croyait qu’elles étaient. Que nous apprend donc cette parabole sur la prière ? Car les deux montaient au temple (au même temple !) pour prier… Il me semble que celui qui est convaincu d’être juste, à cause de cette conviction, est tout rempli de choses toute faites, il ne laisse aucune place à la nouveauté, à l’action d’un autre. Il se paye un peu de mots et chante sa propre louange devant le dieu. L’autre est tout vide, comme la sandale du prodigue dans le tableau magnifique de Rembrandt : il n’est pas centré sur sa valeur, il supplie seulement (on retrouve le « cri » de la veuve) et attend d’un autre la décision d’être accepté, attend qu’on lui ouvre la porte. Ne considérant aucun « droit » qu’il aurait, il mendie sa place. C’est peut-être pour cela que le modelage en lui peut s’accomplir. Pourvu que nous gardions cette attitude profonde tout au long de notre pauvre existence…

Et dans cette ouverture, dans ce « vide » de soi, le royaume peut advenir, de l’intérieur. Car il est « à l’intérieur de vous« , et c’est de là qu’il advient.

Faut gueuler ! (dimanche 16 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte a été précédemment commenté sous le titre Aller puiser à l’intérieur. J’ai essayé alors de le remettre dans son contexte, et je crois important de redire qu’il est un des « contes » rapportés par Luc dont le but est de commenter l’affirmation centrale faite aux Pharisiens que le Royaume du dieu est « dans l’intérieur de vous« . Je voudrais cette fois-ci envisager les choses à partir de la notion de justice, qui est fortement présente dans ce « conte ».

Heinrich Füllmaurer, Mômpelgarder Altar (ou Rétable de Montbéliard, détail), Polyptyque huile sur bois (vers 1540), Kunsthistorichen Museum, Wien.

Ce sont d’abord une série de mots qui me frappent, tous construits autour de la racine [dikè] : la veuve clame « [ekdikèson]-moi« , ce à quoi le juge finit par se rendre, « je vais la [ekdikèsoo]« . Dans la morale de l’histoire, « le dieu ne fera-t-il pas la [ekdikèsin] de ses choisis ? », oui, « il leur fera la [ekdikèsin], et vite ! » Voilà un mot qui revient tout de même quatre fois… Mais notre veuve réclame aussi « vis-à-vis de mon [antidikou]« . Et au début de la morale, le juge est dit [adikias]. Cette racine n’apparaît donc pas moins de six fois dans un passage somme toute assez bref : on peut parler d’insistance. Et le juge ? Lui, c’est le mot [kritès] qui est employé pour le désigner, tout-à-fait différent.

Qu’est-ce donc que cette [dikè] ? Il s’agit bien de justice, mais il s’agit d’abord de la règle, de l’usage. C’est à partir de là que l’on est conduit à la notion de justice, mais vue d’une manière avant tout humaine. La justice avec un caractère transcendant, celle qui implique les dieux, c’est la [thémis]. Il s’agit donc avant tout de la manière dont nous vivons collectivement, des règles que nous nous donnons pour un vivre ensemble, pour que la vie soit possible, pour qu’il y ait place pour tous. Le contraire de la [dikè], c’est la [bia], la violence. Cette justice-là n’a pas forcément de repères en-dehors du groupe des hommes qu’elle régit, elle est un ensemble de règles qui rendent possibles la vie ensemble, dussent-elles choquer des humains qui ne font pas partie de ce groupe-là. Dans ce contexte-là, commettre une injustice, c’est briser la bonne harmonie qui satisfait tout le monde, et rétablir la justice, c’est rétablir la vie collective comme elle a toujours été ici.

Que notre juge soit qualifié ici de [a-dikos], où le « a- » est privatif, est stupéfiant : son rôle est de rétablir la règle ou l’usage, mais voilà que lui n’a aucune règle ou n’observe aucun usage ! Par ailleurs, le [anti-dikos], c’est celui qui s’oppose à moi dans les usages ou les règles, autrement dit mon adversaire juridique. Mais si je parle de lui comme [anti-dikos], c’est que j’estime m’être bien conformé aux usages, et que je l’accuse lui du contraire. C’est ce que sous-entend la veuve, en l’appelant ainsi. Elle dit à quelqu’un qui n’a tout simplement ni règle ni usage qu’un autre a été à son endroit à l’encontre des règles et des usages. C’est parler turc à un sourd (et l’on comprend ici que mon turc est très pauvre…).

Et que demande-t-elle au juge ? [ek-dikéoo], c’est bien (re)poser la règle, (ré-)énoncer l’usage, mais augmenté de l’idée de « tirer hors de », [ek-] : ce sera donc, soit l’action qui fait sortir de la règle, « commettre une injustice« , soit l’action de la rétablir, « poursuivre » ou « punir d’une sentence« . On comprend aisément que c’est cette deuxième famille de sens que la veuve réclame et finit par obtenir.

Pour accomplir cette action, il y a un personnage, une fonction, tout-à-fait approprié, c’est le [dikastès]. Pourtant, Luc n’a pas choisi ce nom pour le juge, mais celui de [kritès] : cette fois, c’est l’idée de [krinoo], « séparer, trier, choisir, trancher, décider« . Ce juge-là n’est pas seulement quelqu’un dont la fonction est de dire ou redire la règle, il est là pour trancher, et quand on tranche on sépare. Il met en [krisis], en crise, c’est-à-dire que l’effet de son action est de mettre les gens et les valeurs en jeu sur la sellette, pour qu’une action décisive soit entreprise, une action qui change la situation.

Et maintenant que nous avons dit tout cela, que voyons-nous ? Nous voyons une veuve qui éprouve au fond d’elle-même un sentiment d’injustice, la conviction que quelqu’un a dérogé à la règle ou à l’usage et lui a ainsi fait du tort. Est-ce le cas ? L’histoire ne le dit pas ! Mais parce qu’il y a « à l’intérieur d’elle » cette conviction et ce sentiment, elle en appelle incessamment au juge. Que voyons-nous d’autre ? Un homme dont la fonction est de trancher, mais qui quant à lui se moque des règles et des usages. Pourtant, ennuyé par les appels incessants de la veuve, il va trouver « à l’intérieur de lui-même » des ressources non-éteintes pour poursuivre l’injustice. On ne nous dit pas que sa vie en sera changée, qu’il revient à lui-même et reconsidère son existence : non. Mais on nous dit que quelque indifférent qu’il soit aux règles et aux usages, il a toujours « à l’intérieur de lui-même » de quoi exercer sa fonction de telle manière que justice soit rendue.

Au fond, c’est l’œuvre de la veuve. Persévérante et obéissante à ce qu’elle avait « à l’intérieur d’elle-même », elle a obtenu qu’un autre puise à nouveau « à l’intérieur de lui-même » ce qu’il était peut-être le premier surpris d’y trouver ! Or « il leur dit une parabole sur ce qu’il faut toujours demander et ne pas rester dans une situation pénible » : qu’est-ce donc que cette demande ou cette prière incessante ? On voit qu’elle ne relève pas de l’obsession, mais en quelque sorte de l’obéissance : elle obéit à cette voix intérieure qui est peut-être même le cri de sa chair et de son sang.

Si « le royaume est à l’intérieur de vous », l’obéissance à ce cri intérieur est obéissance au royaume, action qui fait advenir le royaume. Quand ton cri intérieur se fait persévérant et constant parce que tu ne consens pas à entrer ou t’installer dans une « situation pénible » (c’est cela, [engkakéïn], souvent platement traduit par « ne pas se décourager« ), tu obéis au royaume, tu fais advenir le royaume. Et ton cri le fait advenir non seulement en toi-même mais en tous ceux auxquels tu lances ce cri, tirant de leur intérieur le royaume, fût-ce à leur insu. La prière n’est pas une formulation polie ou policée, savamment calculée ou énoncée pour rendre acceptable une demande mesurée ou proportionnée. Mais la prière est un cri qui défonce les oreilles, qui dérange, qui incommode, qui insupporte (et peut-être même celle qui pousse le cri !). Ce faisant pourtant, elle est avènement du royaume, accouchement dans le sang, les cris (et peut-être la douleur). Et quel bel enfant espéré -et dont on ne connaît pas encore le visage !

La veuve crie seule ici : mais « le royaume est à l’intérieur de vous« , et ce « vous » peut être un collectif. Ce sont tous les cris qui valent, du moment qu’ils viennent du profond de soi -jusqu’à être informulables. Et ces cris obtiennent de tous le meilleur. Conclusion : « faut gueuler » !!

Sa vie dans ses mains (dimanche 9 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On trouvera ici un premier commentaire de ce texte, A la source de l’émerveillement, où j’ai essayé notamment de bien faire comprendre la condition des lépreux. Je voudrais m’arrêter cette fois sur la manière dont, ici, Jésus guérit.

Car en fait, il ne guérit pas.

Regardons de près notre texte : il se rend à Jérusalem en passant en plein milieu de la Samarie et de la Galilée. La Galilée étant plus éloignée de Jérusalem que la Samarie, l’ordre des mots de Luc laisse penser qu’il prend son temps et qu’il est loin d’emprunter la ligne droite. Son but est plutôt de passer dans un maximum de lieux, de villages. Or c’est justement à l’abord de l’un d’entre eux que dix hommes l’interceptent. Ils ne viennent pas du village, la Loi l’interdit à leur condition de lépreux. Ils ne s’approchent pas non plus, ils n’en ont pas plus le droit.

Ils crient, et leurs mots sont vagues : « Jésus, Maître, aie pitié de nous ! » Ils demandent la pitié : ce n’est pas très précis. La pitié est ce sentiment d’affliction que l’on éprouve pour les maux et les souffrances d’autrui, et qui porte à les soulager. La compassion, pour être réelle, n’est pas forcément suivie d’action : il arrive que, saisi de pitié, on ne puisse rien. On n’en est pas moins sincèrement ému. Mais la vraie pitié est une émotion forte : si une action est possible, la pitié en sera le moteur, et sans grand délai.

J’ai dit que leur demande n’était pas très précise : au vrai, il faut sans doute le voir autrement. Ils ne se lancent pas dans une explication de leur condition : elle est par trop évidente. Que servirait d’expliquer ? Ils ne formulent pas non plus un résultat précis, et ce n’est pas rien : ils ne disent pas, par exemple, « Maître, guéris-nous ! » ou « Débarrasse-nous de notre lèpre ». Soit qu’ils aient perdu l’espoir que quiconque puisse la moindre chose à cet égard, soit qu’ils aient fait ce chemin intérieur de se déprendre d’une visée quelconque, ils s’offrent à l’émotion d’un autre et à ce que cette émotion provoquera chez lui, à l’action quelle qu’elle soit à laquelle cette émotion l’entraînera. C’est un vrai saut dans l’inconnu : l’autre peut ne s’ouvrir à aucune émotion, il peut aussi être très ému et pourtant ne rien pouvoir, il peut être entraîné par l’émotion à une action qui ne correspond ni aux besoins ni aux désirs profonds de ceux qui émeuvent… Tout est possible.

Que se passe-t-il ici ? Il les voit et leur dit : « faites le déplacement et présentez-vous vous-mêmes aux prêtres ! » De deux choses l’une : soit il s’agit de faire constater la maladie, soit il s’agit de faire constater la guérison. Car dans le premier cas, on va voir le prêtre : « Quand un homme aura sur la peau une tumeur, une inflammation ou une pustule, qui soit une tache de lèpre, on l’amènera au prêtre Aaron ou à l’un des prêtres ses fils. Le prêtre examinera la tache sur la peau de l’homme. Si à l’endroit malade le poil est devenu blanc, et que la tache va en profondeur dans la peau, c’est bien un cas de lèpre. L’ayant examiné, le prêtre déclarera l’homme impur. » (Lv.13,2-3) ; mais dans le deuxième cas aussi, on va voir le prêtre : « Voici la loi relative au lépreux au moment de sa purification. On le conduira au prêtre, et le prêtre sortira du camp. Si le prêtre, l’ayant examiné, constate que sa tache de lèpre est guérie, il ordonnera de prendre, pour l’homme à purifier, deux oiseaux vivants qui soient purs, du bois de cèdre, du cramoisi éclatant et de l’hysope…(suit la description -un peu pénible pour nous- du rituel de purification) » (Lv.14,2-4).

Que fait donc le Maître sollicité ? Rien d’autre que ce que prescrit la Loi, et sans qu’on sache si c’est pour qu’ils soient bien « en règle », officiellement déclarés « impurs », ou pour constater leur guérison. Aucun signe ne venant corroborer la seconde hypothèse, il y a fort à parier que nos suppliants entendent durement cette recommandation comme manifestant la première intention, être bien en règle, être des lépreux « déclarés ». Le Maître ne contrevient à la Loi que sur un point : dans les deux cas, ce sont d’autres qui devraient les amener ou les présenter au prêtre. Lui insiste pour qu’ils se présentent « eux-mêmes« . Soit qu’il ne veuille ou ne puisse se déplacer lui-même, soit qu’il veuille expressément les confier à eux-mêmes.

« Or il advint dans leur [hupagéïn] qu’ils furent purifiés », c’est-à-dire ici guéris. [hupagoo], c’est d’abord l’idée de conduire, mener (agoo) en-dessous (hupo-), de mettre une bête sous le joug et de la conduire ainsi. Dans sa forme intransitive, comme ici, le verbe peut signifier se retirer, s’éloigner discrètement, s’avancer peu à peu. Il s’agit d’une action en cours, mais Luc ne la décrit qu’à peine, il l’ébauche. Ils sont loin d’avoir « fait le déplacement » comme commandé, ils sont en train de bouger, sans qu’un œil extérieur puisse discerner s’ils se mettent néanmoins en train vers Jérusalem et le prêtre comme commandé, ou s’ils se retirent déçus pour aller ailleurs, chez eux ou vers un autre village… Pour maintenir ce flou, je traduirais bien : « Or il advint dans leur partance qu’ils furent purifiés« .

La suite est bien connue : l’un se rend compte qu’il est guéri, fait demi-tour et revient à grand bruit et à grande louange se prosterner devant Jésus. Et l’on découvre alors de la bouche de celui-ci que les dix ont été guéris. A l’adresse de celui qui est revenu, il dit seulement : « lève-toi et fais le déplacement (le même mot que dans l’ordre initial), ta foi t’a sauvé« , ce qu’on pourrait tout aussi justement traduire : « … c’est ta foi qui t’a sauvé« . Il révèle ce qui s’est vraiment passé -mais n’est-il pas venu pour révéler ?- et confirme ce que nous disions en commençant : il n’a rien fait. Cette fois-ci, il est bien certain que renvoyer l’homme pour « faire le déplacement« , c’est bien l’envoyer faire constater sa guérison. Mais cette guérison, qui l’a opérée ?

Jésus, ce me semble, insiste sur le rôle capital de la foi. Il ne dit pas qu’elle a, seule, tout réalisé, il ne dit pas que l’homme s’est guéri tout seul : mais il focalise l’attention sur ce qui appartenait à cet homme. Il fallait qu’il obéisse à la Loi, sans savoir les intentions de celui qui le lui rappelait. Il fallait qu’il ose aller se présenter lui-même, prendre le risque, donc, de se faire renvoyer, mais parce qu’il obéissait là à l’inflexion particulière que Jésus donnait à la Loi. Il fallait qu’il bouge, qu’il commence au moins, concrètement, à bouger. Cette ouverture à l’inconnu et cette bonne volonté mobilisatrice ont suffi. Elles ont vaincu le désespoir qui était peut-être derrière le « aie pitié » informe, et elles ont ouvert l’homme à une guérison (qui vient sans doute du dieu : l’action de grâce envers le dieu est nettement encouragée, et même attendue). Ces dix hommes ont vraiment eu leur vie dans leurs mains, et ils l’ont plus encore désormais. C’est une vraie résurrection.

Coup de chiffon sur le miroir (dimanche 2 octobre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le précédent commentaire du passage entier, Quand on commande, m’a permis de faire ressortir l’avertissement qui est donné à ceux qui sont placés comme responsables : avertissement qui interdit de se prévaloir d’un service spécial pour se situer comme supérieur. J’avoue que, dans le contexte synodal d’aujourd’hui ou une porte est peut-être ouverte à l’Eglise catholique pour se ré-inventer, il y a ici une piste fort intéressante et fructueuse qui inviterait les évêques et tous les fidèles chrétiens (car il s’agit d’un changement de mentalité chez tous) à distinguer nettement « ministère de l’évêque » (et donc des prêtres et diacres, qui y participent) et « pouvoir de gouvernement ». Les deux choses sont à présent, et depuis de longs siècles, entièrement confondues.

Mais je voudrais m’attarder aujourd’hui sur une expression récurrente chez Luc, à l’énoncé d’une parabole : c’est la formule [Tis ex humoon], « Qui d’entre vous…?« . Elle paraît anodine, mais il me semble à la considérer qu’elle est tout sauf cela. Nous l’avons rencontrée déjà par exemple à l’introduction de la parabole des cent brebis. Mais elle revient aussi, par exemple quand il est question de tirer une bête ou son propre enfant d’un puits le jour du sabbat. Qui d’entre vous ne ferait pas ceci ou cela ? Qui d’entre vous ne réagirait-il pas ainsi ?

Bien sûr, le premier rôle de cette formulation introductive est d’universaliser : nous sommes tous d’accord sur ce point, nous partons d’un consensus évident pour en tirer des conséquences qui devraient s’imposer à tous et devenir communes. Mais c’est justement cela que je trouve inévident et frappant aujourd’hui !

Car notre texte dit précisément : « Or qui d’entre vous ayant un esclave en train de labourer ou de faire paître [des bêtes],… » Mais nul d’entre nous n’a d’esclave !!! Et le reste de la parabole se fonde entièrement sur le fait qu’il y a consensus dans la manière de traiter l’esclave : quand il revient du travail qu’on lui a assigné aux champs, il est bien normal, n’est-ce pas, qu’il tienne encore son rôle d’esclave dans l’enclos domestique, qu’il serve encore son maître à table (ce qui veut dire monter des bûches, mettre le feu en route, aller chercher des victuailles, faire la cuisine, servir le repas, débarrasser, faire la plonge, ranger, etc.) avant même de manger lui-même. Pourtant cet esclave n’a pas ménagé ses efforts, sans doute : il a effectué des travaux de force, il s’est beaucoup dépensé, et sa nourriture est plus que légitime. Mais elle est retardée notablement, et cela…fait consensus !

Il y a quelques années, j’aurais dit qu’un tel texte s’inscrit dans la réalité sociale d’alors, et n’a pas peu contribué avec d’autres à faire changer celle-ci. Je pense que c’est toujours vrai, mais c’est un peu « botter en touche ». Car ces paroles du maître se veulent intemporelles : non pas au sens où elles ne connaîtraient pas l’influence des temps et des lieux où elles furent prononcées, mais au sens où leur influence veut être toujours actuelle, au sens où leur portée veut s’appliquer à tous les temps. Alors, y a-t-il quelque chose de valable pour tous les temps et toutes les situations dans ce « qui d’entre vous..?« 

Je pense que oui. Le maître trouve un consensus dans le cœur de ceux qui assument une situation à nos yeux condamnable et c’est cela-même qui me frappe ! Nous aurions tendance à penser et à dire qu’il n’y a pas grand-chose à sauver dans le cœur d’esclavagistes. Mais lui ne dit pas cela, il trouve au contraire des repères toujours valables même en ceux-là. Il trouve des mouvements, des réflexes, des attitudes, qui valent pour tous les temps.

Il me semble que c’est cela, la « bonne nouvelle » incluse dans « qui d’entre vous..? » : quelle que soit la noirceur de notre cœur, quelles que soient les habitudes contractées par nos mauvaises pratiques ou nos mauvais choix, il y a toujours suffisamment pour que de bonnes pratiques ou de justes pensées puissent renaître. Rien n’est jamais perdu. C’est en quelque sorte la structure du cœur et de la pensée qui demeurent solides, qui ne sont pas atteintes par nos errances quelque terrible qu’elles puissent être. Il y a en l’homme, quel qu’il soit et où qu’il en soit, quelque chose qui est toujours apte à trouver écho à la voix du dieu -ou à la voie du dieu.

La création d’Adam, Cathédrale de Chartres. Le deuxième visage, celui d’Adam, est un pur reflet du premier, celui du Christ.

C’est peut-être bien cela, « l’image de dieu » : « Dieu créa l’homme à son image ; c’est à l’image de Dieu qu’il le créa. Mâle et femelle furent créés à la fois. » (Gn.1,27) Cet acte créateur, qui est dit de la personne humaine exclusivement et qui concerne aussi bien la femme que l’homme, est aussi l’effet d’un acte unique : « Dieu dit: « Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance,… « , ce qui diffère beaucoup des injonctions qui ont précédé, du type « Que la lumière soit !« . Le dieu n’a pas créé l’homme dans une injonction mais dans une réflexion : quoi d’étonnant à ce qu’une réflexion produise un miroir, produise une image ? Il a réfléchit, il s’est réfléchi, et voici l’être humain. Et maintenant, il apparaît que le miroir peut bien être empoussiéré, peut bien être vieilli et terni, il reste structurellement apte à ce reflet. Cette image est comme réactivée dans ce « qui d’entre vous..?« .

Comme elle est belle, cette créature jamais obsolète qu’est la personne humaine. Et qu’il est bon ce créateur, toujours actif à redonner à son miroir sa fonction de le refléter.

Si loin, si proche (dimanche 25 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

On connaît bien, croit-on du moins, cette parabole parfois nommée « du pauvre Lazare » ou encore « Lazare et le mauvais riche ». J’en ai déjà donné un commentaire sous le titre Le bouché, et ses débouchés. J’avoue qu’en le relisant, je n’ai pas grand chose à ajouter… Ce que je voudrais approfondir cette fois-ci, c’est le message adressé aux Pharisiens.

Car il s’agit bien d’un message aux Pharisiens, de manière spécifique. La semaine dernière en effet, nous avions une parabole adressée aux disciples, qui mettait en relief l’aspect révélateur et engageant de notre usage des biens matériels, augmentée de quelques avis se concluant par la formule lapidaire : « Vous ne pouvez pas servir à la fois le dieu et l’argent ». Mais parmi les disciples, ou du moins à portée de voix, se trouvent aussi manifestement des Pharisiens : on a déjà vu que le message de Jésus sur l’intériorité, sur l’inscription de la Loi dans le cœur, était proche du leur.

Cette fois pourtant, cette parole sur l’argent (les biens matériels en général) provoque chez eux une réaction de défiance, et Luc ajoute à la suite, et immédiatement avant notre texte : « (14) Quand ils entendaient tout cela, les pharisiens, eux qui aimaient l’argent, tournaient Jésus en dérision. (15) Il leur dit alors : « Vous, vous êtes de ceux qui se font passer pour justes aux yeux des gens, mais Dieu connaît vos cœurs ; en effet, ce qui est prestigieux pour les gens est une chose abominable aux yeux de Dieu. (16) La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean le Baptiste ; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé, et chacun met toute sa force pour y entrer. (17) Il est plus facile au ciel et à la terre de disparaître qu’à un seul petit trait de la Loi de tomber. (18Tout homme qui renvoie sa femme et en épouse une autre commet un adultère ; et celui qui épouse une femme renvoyée par son mari commet un adultère. (19) Il y avait un homme qui était riche, qui était vêtu de pourpre et de byssus… »

On voit dans cet ensemble (que le lectionnaire ne nous donne pas) que les versets (16), (17) et (18) semblent indépendants : le (16) porte sur la nouveauté établie à partir de Jean-Baptiste, le (17) sur la pérennité de la Loi, le (18) sur la pérennité des liens du mariage. Dans l’abondante matière recueillie par Luc au cours de son enquête, comme il le dit au début de son évangile, ces trois « dits » sans rapport évident les uns avec les autres ont été placés là par lui, et mériteraient pour cela chacun un examen indépendant. Mais pour notre propos, qui est de bien établir le contexte dans lequel nous nous trouvons avec notre parabole, on peut tout simplement les extraire, et celui-ci paraît alors plus clairement. On a d’abord une réaction des Pharisiens aux propos de Jésus sur l’argent, « Quand ils entendaient tout cela, les pharisiens, eux qui aimaient l’argent, tournaient Jésus en dérision.« , ensuite une première réaction verbale de Jésus, « Il leur dit alors : « Vous, vous êtes de ceux qui se font passer pour justes aux yeux des gens, mais Dieu connaît vos cœurs ; en effet, ce qui est prestigieux pour les gens est une chose abominable aux yeux de Dieu.« , suivie enfin d’une parabole illustrative, « Il y avait un homme qui était riche, qui était vêtu de pourpre et de byssus… », notre parabole.

Fiodor Bronnikov, Lazare dans l’entrée de l’homme riche (1886), Huile sur toile, Galerie d’Art Régionale, Tver (Russie). Le riche est loin de Lazare, inaccessible. Et l’esclave qui porte de l’eau dans cette immense gouffre ne trempera même pas son doigt pour lui adoucir la langue…

Voilà qui éclaire plus nettement la portée de notre parabole. Car d’abord, chez les Pharisiens, c’est l’amour de l’argent qui fait tourner Jésus en dérision. Par cette attitude et malgré eux, ils confirment la conclusion précédente, « vous ne pouvez pas servir à la fois le dieu et l’argent« . Mais il y a changement de point de vue, et Luc nous met maintenant du côté de ceux qui aiment l’argent plus que le service du dieu. Voilà qui invite manifestement à une explication supplémentaire. Car si (c’est notre texte de la semaine dernière) l’usage des biens matériels apparaît comme une première étape, décisive, dans l’apprentissage de la place de disciple, à condition d’entendre et de comprendre que ces biens, justement, sont peu au regard de ce qui est promis mais révèlent néanmoins le cœur de ceux qui en font usage, comment les choses se passent-elles pour ceux qui accordent plus d’importance aux biens matériels ?

Autrement dit, si les Pharisiens sont dans l’état d’esprit où ils pensent que les biens (l’argent) ne sont pas don du dieu mais choses qu’ils se sont acquis eux-mêmes, dans l’état d’esprit aussi où ils accordent une plus grande valeur aux biens et à l’argent qu’au service du dieu, tout en étant persuadés du contraire, y a-t-il pour eux une voie de conversion ? Car c’est bien là leur situation : « Vous, vous êtes de ceux qui se font passer pour justes aux yeux des gens, mais Dieu connaît vos cœurs« . Le dieu connaît leur cœur : mais eux, comment pourraient-ils le connaître aussi, de sorte qu’ils changent leur cœur ?

Et ici intervient maintenant notre parabole, qui est tout entière un programme constitué pour la conversion du cœur des Pharisiens, et de tous ceux qui situeraient mal l’échelle des valeurs. Et c’est ici aussi qu’elle nous rejoint, car peut-être nous aussi situons-nous mal l’échelle des valeurs ? Cette question ne peut pas être prise à la légère, parce qu’elle est objectivement difficile. En effet, si nous avons bien lu et bien compris le message de la semaine passée, l’argent et les biens sont situés comme peu importants au regard du service du dieu, et pourtant il ne sont pas d’importance nulle puisqu’ils sont le lieu ou nous apprenons d’abord à être disciple, avant que nous soit confié plus. C’est donc qu’il ne faut ni surévaluer la place de l’argent, ni non plus la sous-évaluer : équilibre difficile ! Si nous avions quelques repères, ce ne serait peut-être pas si mal…

Quels repères nous donne donc la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare ? L’homme riche est sans aucun doute celui auquel les Pharisiens (et nous) sont invités à s’identifier : « un homme était riche, il s’habillait de pourpre et de byssus, faisant chaque jour réjouissance, magnifiquement. » Les symboles de la réussite chers à ceux qui aiment l’argent sont tous réunis : richesse, apparence, opulence et situation sociale. Et c’est là ce qui est « prestigieux pour les gens« . Mais quel est le point de vue du dieu sur cette situation ? C’est la mort de cet homme riche qui le fait comprendre, en faisant passer de l’autre côté du miroir.

« Dans l’Hadès, il lève ses yeux, alors qu’il est soumis à la question, et aperçoit Abraham au loin et Lazare dans son sein. » Qu’y a-t-il de semblable et de différent dans la situation de l’homme riche, de l’autre côté du miroir ? Comme avant, il aperçoit Abraham de loin : Abraham était une lointaine justification de sa vie, lui qui se faisait « passer pour juste« , à présent il est bien là et au loin. Comme avant, l’homme riche n’a aucune considération pour Lazare : il ne le voyait même pas, alors que ce dernier était dans son atrium, dans le portail de sa maison, maintenant il ne s’adresse qu’à Abraham, qu’il estime être un interlocuteur approprié (entre puissants…), mais n’évoque Lazare qu’au service d’Abraham et de lui-même. Comme avant, « un gouffre immense est établi » qui empêche de passer de lui à Lazare ou inversement : la forme passive du verbe invite à se demander qui a établi ce gouffre. On pourrait penser que c’est une disposition divine, mais la comparaison précédente nous fait au contraire bien voir que ce gouffre a bien été établi par l’homme riche lui-même durant sa vie : ne voyant même pas Lazare, il ne voyait pas non plus le gouffre qui apparaît à présent.

Et quelles sont les différences ? J’en vois deux. La première est une inversion :  « Enfant, souviens-toi que tu as pris tes bonnes choses dans ta vie, et semblablement Lazare de mauvaises ; maintenant cependant lui est ici consolé, et toi à l’inverse tu souffres. » Rappelons-nous que dans cette histoire, la « mort » des personnages n’intervient que pour nous faire changer de point de vue, passer du point de vue de l’homme riche à celui du dieu. Ainsi, l’homme riche, de son point de vue, vit dans les plaisirs et l’abondance, il « prend les bonnes choses de la vie » selon son échelle de valeurs. Mais selon une autre échelle de valeurs, celle du du dieu, il est en fait « soumis à la question« , c’est-à-dire que sa vie est mise en jeu pour lui faire avouer quelque chose. Et quoi ?

La deuxième différence, c’est un aveu : « oh non, père Abraham, vient vers eux de chez les morts, ils changeront d’état d’esprit« . Le Pharisien, durant sa vie, jamais ne dirait qu’Abraham, Moïse ou les Prophètes sont de peu de poids, qu’il lui faut un autre témoignage. Autrement dit, jamais il n’eût avoué pendant sa vie que les autorités dont il se réclame sur le plan religieux sont en fait impuissantes à régler sa propre vie. Il affirme le contraire ! Et c’est peut-être cela, l’aveu que la torture, la mise à la question, lui arrache : la reconnaissance que l’échelle de valeurs dont il se pare comme défenseur de la religion authentique n’est pas son échelle de valeurs véritable, qu’elle n’est qu’un paravent qui cache la place principale donnée à l’argent et ses facilités. Or c’est cet aveu, ou cette prise de conscience, qui pourrait être le début d’un véritable changement.

Des critères se dégagent-ils, en fin de compte, pour constituer un itinéraire de conversion ? Oui, et le message de Luc est frappant pour un chrétien, qui a bien appris que la résurrection est la base de toute sa foi et l’objet premier de son annonce. Or ici, Luc dit : « ils n’obéiront à aucun qui ressusciterait des morts. » Non, les critères sont deux. En premier lieu Lazare, en second lieu Moïse et les Prophètes. D’abord il faut voir Lazare, il faut considérer Lazare. Il me faut ouvrir les yeux sur Lazare qui est à ma porte : où est ma porte ? Quels sont les lieux que je fréquente, dont j’entre et je sors, et qui se trouve là à cette entrée et cette sortie, de manière récurrente ? Qui est si proche de fait, et si loin de mes yeux et de mon attention ? Or c’est seulement si je vois Lazare, si je considère Lazare, si j’estime Lazare, si je partage un peu avec Lazare, que Moïse et les Prophètes deviendront pour moi porteurs de sens, et pourront réajuster l’échelle de valeurs de ma vie. Lazare a le pouvoir de me remettre à ma vraie place : il est urgent de le trouver.

L’enjeu de la gestion (dimanche 18 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Notre texte, qui fait directement suite à celui de la semaine dernière dans l’évangile de Luc, est toujours étonnant. J’en ai déjà tenté un commentaire : Accueillir et comprendre à tout prix. Mais à vrai dire, il joint des ensembles qui, une fois de plus, n’ont peut-être pas grand chose en commun à l’origine, et Luc a comme d’autres tenté d’organiser une matière abondante mais un peu en fouillis.

Je suis particulièrement étonné cette année par l’enchaînement qu’il réalise entre une parabole qu’on pourrait appeler « de l’intendant réfléchi » et une autre parole qui apparaît presque contradictoire à propos de l’usage de l’argent et du rôle de celui-ci pour éprouver notre fiabilité : « Qui est fiable dans ce-qui-vaut-peu, dans ce-qui-vaut-beaucoup est aussi fiable , et qui est injuste dans ce-qui-vaut-peu, dans ce qui vaut beaucoup est aussi injuste. Si donc dans le Mamon injuste vous ne commencez à être fiables, qui vous confiera le véritable ? Et si dans ce qui est à un autre vous ne commencez à être fiable, ce qui vous est propre qui vous le donnera ?« 

Cette dernière parole est placée par Luc après la parabole, de sorte qu’elle apparaît un peu comme sa conclusion -quoique la parabole ait déjà sa conclusion. Elle semble comme une autre conséquence que l’on tire de la même parabole. Et pourtant, dans cette « parabole de l’intendant réfléchi », ce dernier n’apparaît pas très fiable, puisque c’est la raison pour laquelle son maître lui demande des comptes et s’apprête à le renvoyer !! Alors quel est le rapport ? N’y a-t-il pas là une flagrante contradiction ? Luc ne se montre-t-il pas particulièrement malhabile à enchaîner ainsi des paroles, peut-être sous prétexte qu’elles parlent d’argent, quand à l’examen elle paraissent contradictoires ?

Considérons d’abord cette parole comme indépendante, ce qu’elle était peut-être à l’origine. Que veut-elle dire ? Il me semble qu’elle parle d’abord d’éprouver la fiabilité des personnes : il est sage de commencer par confier à une personne que l’on veut éprouver des choses de moindre importance, et suivant ce qu’elle va révéler d’elle, on lui confiera (ou pas) des choses de plus grande importance. C’est presque du bon sens. Intéressante est l’opposition fiable/injuste : se montrer [pistos], « digne de foi, de confiance« , c’est une relation positive avec celui qui mandate, une relation ouverte. Le mandant a l’initiative d’accorder sa confiance, et le mandaté fait effort pour mériter confiance. Se montrer [adikos], « injuste« , c’est plutôt une relation avec les autres, ceux au service de qui la mission est confiée. Ils peuvent être lésés par l’action et les pratiques du mandaté: celles-ci peuvent les mettre dans la gêne, créer une insécurité grave, voire précipiter leur situation dans la misère.

Cela fait voir que la relation n’est jamais une relation fermée, à deux, limitée à un face à face : il y a trois partenaires au moins (et le troisième est un collectif). Fiable est celui qui répond à la confiance que son maître lui a faite, parce qu’il fait ce que le maître attend au bénéfice des autres. Injuste est celui qui ne poursuit pas cet objectif du bénéfice des autres, et par conséquent le maître lui retire sa confiance. Nous commençons à retrouver tout-à-fait notre parabole. Des on-dits ont fait penser au maître que son intendant n’était pas fiable, mais la réaction de ce dernier est tellement au bénéfice des autres (et au sien en même temps, mais après tout ce n’est pas contradictoire, au contraire : l’évangile dit bien « tu aimeras ton prochain comme toi-même ») que le maître fait au contraire l’éloge de son intendant.

Et cela nous permet de mieux entendre la deuxième partie de la parole sur laquelle je me concentre aujourd’hui. Le « Mamon injuste« , c’est l’argent. Mamon est le dieu des richesses chez les Syriens : c’est le Ploutos des Grecs. Pourquoi injuste ? Peut-être parce qu’il est si inégalement réparti entre les hommes ?… En tous cas, il est question d’être fiable, pour commencer, avec le Mamon injuste : l’usage que nous faisons de la richesse est ce commencement, ce lieu où nous sommes éprouvés pour commencer. Comment allons-nous nous comporter avec l’argent, comment allons-nous nous situer dans cette relation à trois : le Maître, nous-mêmes et les autres ?

Cette manière de poser la question est en vérité une remise en cause profonde. L’argent n’est pas d’abord quelque chose que nous avons gagné, mais nous sommes invités à le considérer comme un bien de peu, tout de même confié à nous par le maître. Et l’usage que nous allons en faire, s’il cherche le bénéfice des autres, nous vaudra d’être considérés fiables. Dans le cas contraire, pas besoin de réclamer plus. La gestion financière, la gestion des biens, n’est pas une chose simple. Il y a ceux qui en sont les destinataires principaux, dont nous-mêmes en général, mais il y a aussi tous ceux qui en sont aussi les destinataires occasionnels, et la liste n’en est jamais établie une fois pour toutes ! Un juste équilibre de son usage entre toutes ces personnes n’est pas chose simple. Pour autant, une gestion injuste tombe souvent assez facilement sous le jugement commun, soit par dilapidation, soit par avarice, soit par négligence, soit par dissimulation… Je n’ai sûrement pas pensé à tout.

Il me semble au fond que s’il est ici question d’argent, il est question à travers lui de toute la dimension matérielle de notre vie. L’argent, c’est l’échange : c’est le moyen inventé pour dépasser le troc et donner plus de liberté aux échanges, et dans le temps, et dans l’objet. Grâce à l’argent, je ne sui pas tenu d’échanger les œufs que j’ai maintenant contre des pommes de terre que l’autre a maintenant. Mais la gestion de l’argent, c’est la gestion de toute la dimension matérielle de la vie, c’est-à-dire aussi tout ce qui lui donne sa réalité. Il est bien beau de prétendre qu’on aime quelqu’un, quand on ne va pas jusqu’à s’engager concrètement, réellement, donc financièrement, à son endroit. Tout ne se résume pas à cela, bien sûr : mais la dimension matérielle est loin d’être négligeable, au contraire même. Parce que nous sommes des êtres de chair et de sang. Et parce que les richesse sont limitées, donner de son bien revient souvent à se priver soi-même, à renoncer à quelque chose.

La « chute » de la parole que nous observons de plus près est aussi très intéressante, et se remarque d’autant plus qu’elle fait littérairement une rupture remarquable. A la fin, on n’a plus le verbe « confier » mais bien « donner ». Parce qu’il est question de ce qui ultimement nous est « propre », ce qui est nôtre. Jusqu’à présent, rien n’a été nôtre. Mais au bout du processus, ce qui nous est confié, ce que le maître veut nous confier, c’est ce qui nous est propre. C’est si précieux qu’il ne veut pas nous le donner d’emblée. Il attend. Nous sommes si précieux à ses yeux, qu’il hésite à nous confier à nous-mêmes ce qui pourtant nous est propre. Mais il veut le faire.

L’usage des biens n’est que le début d’une histoire, d’une histoire d’amour, dont le terme est la réception de ce qui est vraiment nôtre. Je ne peux penser qu’à ce « Nom nouveau que nul ne connaît sinon celui qui le reçoit« , notre être véritable, que le dieu travaille tout au long de notre vie à nous révéler, à nous confier. Nous ne savons pas qui nous sommes en réalité, lui le sait. Mais il travaille à nous dévoiler, à nous révéler la merveille de notre être profond. Ce travail de révélation commence déjà à l’occasion de la gestion des biens, de ce qu’elle révèle de nous dans notre rapport au dieu, aux autres et à nous-mêmes. Il y a là une bien belle histoire en jeu !