Un seul cœur (dimanche 30 juillet)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Ces textes (plutôt que ce texte) font suite à ceux de dimanche dernier : c’est la fin de la section des paraboles de l’évangile de Matthieu. Je les ai déjà commenté deux fois, Ton coeur est un trésor, et Des acteurs, des objets et des moyens. Je suis frappé, cette année, par le jeu de l’unité et des multiplicités dans ces paraboles.

Dans la première parabole, l’homme possède une multiplicité de choses, mais il les vend toutes pour un seul champ, et surtout un seul trésor. Et le royaume est ce trésor qui vaut tout. Il vaut tout, et aussi il coûte tout : pas possible de l’acquérir en plus du reste, on a soit le royaume, soit autre chose. Et en même temps on ne l’achète pas : on achète le champ -lui aussi unique-, mais pas le trésor. Ce trésor relève d’une gratuité qui dépasse, ou qui est à côté de, tout ce qu’on pourrait en offrir.

Il y a comme cela des richesses uniques, qui valent tout et mieux que tout. On les appelle « richesse », mais dans le fond c’est bien improprement : je pense qu’on veut surtout dire que c’est précieux, mais pas chiffrable ou dénombrable. Ce à quoi, ou ceux à qui, on s’attache. Ces amours, ou ces causes, infiniment précieux et pour lesquels on lâche tout. Je voudrais d’ailleurs remarquer que si le début de la parabole raconte une histoire avec le temps du récit, la conclusion « il achète ce champ » est au présent ! Comme si ce n’était jamais fini, comme si c’était une condition ou une réalité permanente, indépassable. Le champ, pas plus que le trésor, ne sont jamais acquis, ils sont en permanence « en cours d’acquisition ».

Dans la deuxième parabole, le négociant possède de multiples choses, y compris des perles, mais il vend tout pour une. Les conclusions pourraient être les mêmes que pour la parabole précédente, celle du trésor dans le champ, mais la différence est tout de même intéressante : il a déjà des perles, mais pas celle-là en particulier, qui les vaut toutes. Il ne s’agit pas non plus d’un certain hasard, ou du fruit d’une quête d’autre chose (si l’homme glanait dans le champ) : en trouvant cette perle, unique, c’est bien cela qu’il cherchait, mais jamais il n’en avait trouvé à ce point correspondant à son désir. Autrement dit la quête de l’unique peut se faire sous le voile de la multiplicité, à condition qu’une fois rencontré, cet unique emporte tout et devienne là encore l’objet d’une acquisition permanente, jamais achevée (« et il achète la perle« , au présent).

Dans la troisième parabole, un seul filet, et de multiples poissons. Multiples, au point qu’il faut les trier, en garder certains, en rejeter d’autres. Il y a des poissons impropres à la consommation sans doute, il y en a d’invendables, peut-être. Il peut aussi y en avoir de trop petits ou trop jeunes, et il faut préserver l’avenir. Mais c’est un même filet qui a été jeté dans la mer et qui a recueilli tout cela. Et là encore, ce filet est ce à quoi est comparé le royaume, c’est lui l’unique. C’est ce grâce à quoi le multiple apparaît, grâce à quoi il est recueilli. Ce n’est plus ici l’objet de la quête, mais l’instrument de la quête.

Dernière parabole : un seul maître et un seul trésor, mais on en tire « du neuf avec de l’ancien« , donc de multiples choses. Comme dans la parabole du filet, l’unique est ce à partir de quoi le multiple est établi, ou hors de quoi il apparaît.

En fait, à envisager les choses sous cet angle, ces paraboles me paraissent parler des conditions d’après lesquelles on se construit un coeur indivis. Unifier son cœur, c’est l’attacher à un seul trésor, mais c’est aussi à partir de lui s’ouvrir à la diversité et au multiple. Unifier son cœur, c’est le fruit d’une recherche, et dans cette quête, on peut trouver ce que l’on n’attendait pas, comme on peut trouver ce que l’on cherchait : dans les deux cas, c’est ce que l’on trouve qui unifie le cœur au sens et à la condition où cet « objet » aimé ou désiré devient l’objet d’un renoncement permanent (la vente de tout) et d’une acquisition sans cesse recherchée. La cause qui nous paraît mériter tous nos efforts, la personne que nous cherchons à aimer, tout cela demande de notre part une réévaluation de tout, une réorientation de tout, un renoncement certain, et aussi une recherche permanente car ce n’est jamais acquis. Il me semble qu’agir ainsi, c’est le royaume.

Mais aussi, unifier son cœur, c’est, à partir de cette recherche, recueillir et accueillir toute la diversité du monde, sans nécessairement garder tout (car on a désormais un critère souverain de tri), et c’est aussi tirer du fond de soi une diversité étonnante, déjà connue ou novatrice, mais venant toujours du même fonds. Aimer d’un cœur indivis, d’un seul cœur, c’est acquérir le royaume.

Une leçon de discernement (dimanche 23 juillet)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Nous avons déjà rencontré ce passage de l’évangile de Matthieu, qui fait corps avec celui de la semaine dernière. J’ai essayé la première fois de m’y attacher à ce qui est commun aux trois paraboles, autour de l’idée générale de croissance, tout ce qui grandit…, et la deuxième fois d’y relever quelques traits du royaume multi-décrit : incompréhensible, impliqué dans le monde, modeste dans ses commencements, faut y aller ! Cette fois-ci, je voudrais m’attacher à l’acteur ou l’actrice principal(e).

Je commence par les deux paraboles insérées dans la plus longue, celle qui reçoit une explication : je le fais parce que, sur le modèle de la précédente, celle du semeur, c’est une clé d’interprétation de la grande qui est insérée au milieu de celle-ci. Premier élément, dans la parabole du grain de moutarde, l’acteur… est à peine évoqué ! Il est mentionné dans une subordonnée relative au grain de moutarde, « qu’un homme a prise puis semée dans son champ. ». Ce sera sa seule mention, et c’est la première leçon : ce n’est pas lui qui prend le plus de place dans l’histoire ! Ou plutôt, car on pourrait croire à me lire qu’il est inutile, il n’intervient qu’une fois et cela suffit. L’acteur est décisif, mais il n’agit qu’une fois ; après, « cela se débrouille ».

Mais nous apprenons aussi autre chose, c’est que tout ressemble à une action plutôt involontaire : rare sont ceux qui sèment un champ de moutarde ! On a plutôt l’impression que le semeur, toujours « sorti pour semer », a pris, dans l’ensemble du grain qu’il va semer (orge, seigle, épeautre…), une graine de moutarde. L’étonnement, et pour lui le premier, est que c’est justement cette graine, la plus petite parmi les potagères (ce pour quoi il ne l’a pas vue), qui ressort la plus grande ! Il ne s’agit pas d’une « mauvaise herbe », peut-être a-t-il aussi parmi ses champs un champ de moutarde, mais c’est ici un élément hétérogène, et pourtant la plus grande réussite… L’acteur aura donc cumulé une réussite « prévue », celle du champ ensemencé comme prévu, et une réussite non recherchée et pourtant plus spectaculaire. Réussite ambiguë puisqu’elle-même faite d’éléments hétérogènes, les « oiseaux du ciel » venant faire leur nid (je ne sais pas très bien comment étant donnée la souplesse du plant de moutarde) dans ses branches. Peut-être que, du point de vue de l’acteur, la parabole dit d’une part que les plus grandes réussites ne sont pas forcément celles que l’on a recherchées, d’autre part qu’une réussite spectaculaire occulte une réussite de fond (celle du champ ensemencé)… ?

Dans la parabole du levain, l’acteur est… une actrice. Homme ou femme, acteur ou actrice, aussi bien l’un que l’autre peuvent être acteurs du royaume. Du climat professionnel, on a aussi glissé au climat domestique : là aussi peut grandir le royaume. Là encore, l’actrice n’est nommée que dans une subordonnée relative, accentuant l’effet d’action unique, initiale, décisive. « … du levain, qu’une femme a pris puis enfoui dans trois mesures de farine de froment jusqu’au point où la totalité de celle-ci ait levé. »

Cette fois, l’action est-elle volontaire ou non ? À y regarder de près, rien ne permet de trancher. Rien ne ressemble plus à de la farine de froment qu’un levain de farine de froment : la fermentation commencée fait de toute farine levée un levain. Ainsi la femme a pu avoir l’intention de faire lever sa farine et y introduire volontairement le levain, et alors elle est contente de voir sa farine levée, comme elle a pu juste vouloir rassembler et stocker sa farine, y mêler par erreur de la farine fermentée, et alors elle est surprise de voir toute sa farine levée !

Un indice tout de même : le texte grec dit qu’elle enfouit du levain dans trois [saton] de farine. Il s’agit d’une unité de mesure hébraïque qui équivaut à 1,5 modius romain, lequel vaut 8,63 litres. Elle a donc fait lever près de 40 litres de farine de froment, environ 21 kg de farine. Chacun jugera s’il voit là plutôt une opération choisie ou plutôt une erreur spectaculaire, je penche pour cette deuxième solution mais il n’y a rien de décisif. Et c’est surtout cela que j’observe : le volontaire et l’involontaire sont trop mêlés, inséparables.

Venons-en maintenant à la parabole principale, celle qui sert de cadre par son ampleur et par son explication. Il me semble que tout ce que nous venons de mettre en lumière sous l’angle des « acteurs » l’éclaire quelque peu, parce qu’il s’agit bien d’une parabole du « mélange », de l’entremêlement. Cette fois l’acteur est lui-même l’objet de la parabole, « comparable au royaume des cieux est un homme qui sème du bon grain dans son champ. », et l’explication y voit « le fils de l’homme » semant « les fils du royaume » dans « le monde ». Mais il y a cette fois aussi un acteur secondaire, « son ennemi », qui sème autre chose. Il est bien secondaire, car il n’apparaît qu’une fois, même si son action à lui est l’élément déclencheur de la parabole, celui qui change la situation de départ et oblige à s’orienter vers une nouvelle situation.

Le champ se retrouve mêlé, comme celui avec le grain de moutarde, comme les 21 kg de farine de froment. On comprend dès lors l’étonnement mais surtout le questionnement des observateurs, les « serviteurs » du maître (l’explication ne parle pas d’eux). Il pourrait s’agir d’un autre grain pris par hasard par le maître, et qui va surprendre par son développement spectaculaire, il pourrait s’agir d’un élément hétérogène transformant, d’un catalyseur. Mais l’acteur principal, « le maître », est aussi maître en discernement : il voit tout de suite qu’il ne s’agit pas d’une action de sa part, qu’elle soit volontaire ou involontaire. Et sans doute parce qu’aucun des deux critères mis en lumière par les deux petites paraboles n’est réalisé. Ce qui grandit là, certes grandit, mais ni ne grandit de façon plus spectaculaire que l’ensemble du champ (comme le ferait un grain de moutarde), ni ne porte l’ensemble du champ à une croissance spectaculaire (comme le ferait un levain dans une pâte).

Et pour l’heure, il faudra se contenter de ce discernement, car l’acteur interdit toute intervention, pour ne pas risquer de compromettre sa propre action. Il sera temps, à la moisson, d’arracher ce qui vient d’un autre. En attendant, la croissance du « bon grain », des « fils du royaume », ne peut être empêchée par le « mauvais grain ». Le maître ne perd jamais sa maîtrise de la situation. Et de fait, les chercheurs s’aperçoivent aujourd’hui que les plantes cultivées sans pesticide, c’est-à-dire qui grandissent en même temps que celles non souhaitées, sont binent plus vigoureuses !!!

Il me semble qu’à travers cet ensemble de paraboles, c’est notre regard qui est éduqué : à voir ce qui grandit, a en distinguer l’origine, à ne pas restreindre le royaume à un « lieu » qui lui serait « réservé » (l’église ?), à ne pas non plus confondre le lieu où est semé le royaume (le monde) avec celui-ci … Oui il y a du « bien » qui grandit, les foules sont toujours une moisson. Oui aussi, il y a du mal qui grandit, de façon simultanée, mais cela ne doit pas faire peur. Plutôt, il faut avoir patience, confiance dans le maître qui est garant de la bonne croissance, et ne pas vouloir se précipiter à faire les « justiciers », ce qui ne nous revient pas. Supporter le mal avec patience, ne pas craindre de le voir un peu partout, rester éveillé au contraire. Mais fondamentalement faire confiance au maître.

La parole du royaume (dimanche 16 juillet)

le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Ce passage d’aujourd’hui, fortement distant dans le texte des précédents, a déjà été rencontré deux fois. La première fois, j’ai tenté une réflexion sur le « parler en paraboles » de Jésus, eux et nous ; la deuxième, j’ai essayé de porter mes regards sur « celui qui sème », sa manière, ses motivations, combien de semeurs..?. Cette fois-ci. Je voudrais m’intéresser un peu au grain.

Première surprise, ce mot si présent dans la traduction n’apparaît pas dans le texte ! Il n’y a que des pronoms, sans référent. Le texte porte : « Et dans son semer, certaines tombèrent près du chemin…, d’autres…., d’autres…, d’autres… » Nous avons affaire à une réalité mystérieuse, désignée sans être nommée. Ce n’est que le contexte qui nous fait inférer qu’il s’agit de grain, mais le locuteur a laissé un voile.

Alors « certaines » quoi ? L’explication de la parabole dira « la parole du royaume » ou, plus succinctement ensuite « la parole ». Il me semble que le silence de la parabole nous dit une première chose, c’est que cette « parole du royaume » n’a pas de forme exclusive. Elle est semée, mais sans qu’aucune forme a priori ne lui soit réservée. Elle est donc à la fois extraordinairement répandue, immensément variée… et dans le même temps pas si aisée à reconnaître ou identifier. Il n’est pas possible de la réduire à une « bonne parole » quelconque, ou à une citation, la « parole du royaume » sera tout ce qui l’exprime d’une manière ou d’une autre. Peut-être même ne peut-elle être « identifiée » : la remarque peut choquer (et rappelons-nous qu’un des sens du parler en parabole est de provoquer un choc), mais c’est nous qui sommes dans une époque qui cherche toujours l’identité, qui contrôle les identité, qui veut savoir préalablement qui on est. Mais ici, on juge plutôt l’arbre à ses fruits : pas d’identité préalable, pas de « patte blanche », il faut attendre de voir ce qui résulte.

C’est peut-être le moment de se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, Jésus a vu dans les foules, souffrant physiquement et moralement, une « moisson » : parce qu’il a vu en elles les fruits de tant de ces semences … que lui-même ne prétend pas y avoir mises ! C’est dire si la « parole du royaume » est mystérieuse…

On voit ensuite que cette « parole du royaume » est répandue partout : elle est semée, répandue à profusion et sans condition préalable, sans regard pour son efficace ou non. C’est le règne de la gratuité absolue. Il n’y a pas ceux qui seraient dignes de cette parole et ceux qui n’en seraient pas dignes : elle est répandue dans toutes les vies, dans tous les champs du monde, dans toutes les conditions d’existence.

Si elle est semée -car pour prendre on-ne-sait quelle forme, elle est toujours semée-, c’est qu’elle doit mourir et laisser grandir autre chose. La parole est donnée dans une certaine forme, mais ce qu’elle va devenir n’aura pas cette forme. Or il s’agira toujours d’un processus de vie : ce qui nous fait vivre et grandir est « parole du royaume ». Voilà, on juge l’arbre à ses fruits ! Mais n’ayons pas peur que cette parole reçue n’engendre pas quelque chose de semblable à soi ! Du moment que nous sommes plus vivants ! Et n’en voulons pas non plus à ceux à qui nous avons cru lancer une parole du royaume, si elle ne germe pas comme nous l’avions imaginé, si d’autres n’en vivent pas comme nous le pensions.

Enfin, la parabole rend plutôt optimiste quand à son effet, il suffit de regarder l’étendue des champs à cette époque-ci pour s’en convaincre. Les fruits de la parole du royaume sont nombreux : cent, soixante ou trente pour un : beau rendement, pour l’époque en tous cas ! Et ces fruits, le mot très générique [karpos] en grec (donc pas les fruits des « fruits et légumes ») ne sont pas plus décrits que ce qui est semé : même ouverture, même liberté, même imprévisibilité. Ce sera peut-être une surprise, y compris pour celle, celui où ceux qui auront reçu et accueilli cette parole.

Tout juste nous sont données trois indications sur les conditions d’après lesquelles ce fruit est porté : pas près du chemin, pas au milieu de la terre pierre peu profonde, pas au milieu des épines (ou des acanthes ? C’est le même mot !). Le chemin, c’est ce que l’on suit pour aller quelque part, c’est par où l’on passe habituellement : peut-être les semences du royaume ne peuvent-elles nous faire grandir quand nous sommes déjà déterminés à quelque chose, ou là où nous vivons sur nos habitudes ? Pas assez de terre, pas assez de profondeur : là, c’est plus explicite pour nous : là où nous vivons de superficialité, d’apparences, d’image, cette nouveauté-là sera brûlée par les feux de la rampe. Les épines enfin, ou les chardons, ou même les vastes acanthes, on ceci de particulier qu’elles poussent vite : c’est pour cela qu’elles étouffent autre chose, et ce qui nous adviendrait du royaume sous des formes aussi variées qu’inattendues n’aurait aucune chance devant le spectaculaire ou le souci du rapide. Cela me fait penser qu’il faut patience, absence d’ostentation et inattendu pour que « ce qui est semé » ait sa chance. Et alors quelle profusion !!

S’émerveiller et se solidariser (dimanche 9 juillet)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Ce texte apparaît plus loin que ceux précédemment lus, le discours aux Douze fini et un épisode long tournant autour de la personne et du ministère de Jean-Baptiste achevé. immédiatement avant notre passage, Matthieu a placé une fulmination « contre les villes où tant de miracles ont été faits, parce qu’elle ne se sont pas converties. » Dans un premier commentaire, Père et fils, je m’étais attaché à la première partie de notre passage. Dans un deuxième commentaire, Solidarité et dépossession, j’avais commenté plutôt la deuxième partie en la rapprochant de l’épisode du baptême.

Je dois dire qu’en ayant repéré que cette section de l’évangile de Matthieu dépend d’un nouveau regard de Jésus sur les foules, sur les souffrances physiques et morales dans lesquelles elles se trouvent, mais aussi où ils les considère comme une « moisson« , comme porteuses de tant de fruits qu’il n’est que temps de recueillir, ces paroles résonnent différemment, avec l’un et l’autre aspect de ce regard.

Peut-être est-ce pour cette raison que Matthieu a placé ici ce passage qui a tout d’un aérolithe. En ce sens, le « en ce temps-là« , où il ne s’agit pas du temps au sens de la chronologie, mais bien d’un [kaïros], d’un « temps favorable« , d’une occasion, d’une convenance. En fait, il convient bien que Jésus, dans ce « moment » de son ministère et de son rapport aux foules, lance ce cri de louange du père et d’appel aux foules.

Il voit dans les foules une moisson, et le fruit ici nommé est l’accueil d’une révélation. Un accueil qui est comparable à celui que fait un [nèpios], littéralement un enfant encore incapable de parler. La comparaison reviendra : « Si vous ne redevenez comme les petits-enfants, point n’entrerez dans le royaume des cieux ! » (Mt.18,3) et encore « Laissez les petit-enfants et ne les empêchez pas de venir à moi : car c’est à leurs pareils qu’est le royaume des cieux. » (Mt.19,14). Il ne s’agit pas de faire de l’infantilisme ni d’être puéril. C’est une question de confiance. Le tout-petit enfant sourit à qui lui est familier, et il s’abandonne entièrement aux bras qu’il reconnaît. Je ne veux pas dire qu’il n’ait jamais ses bouderies ou ses refus, mais la confiance n’est jamais remise en question, quand au contraire le visage étranger, aussi bonnes soient ses intentions, ne suscite que la méfiance.

Placez le tout-petit, à l’âge où il ne sait pas encore parler, sur quelque chose d’un peu élevé (restez prudent !) et tendez-lui les bras : il s’y jette dans un éclat de rire. Refaites l’expérience quand il a grandi un peu et qu’il sait user des mots : il vous sourit et vous signifie de vous rapprocher un peu. La confiance n’est plus la même. Pourquoi ? L’expérience lui a montré qu’il peut tomber, il est désormais plus précautionneux, et déjà la confiance qu’il vous fait ne balance plus tout-à-fait la crainte qui nait en lui. Ré-apprendre à faire confiance « comme un enfant » exige beaucoup plus : cela exige un choix, un choix qui fait passer en second sa propre expérience de la vie, derrière le choix premier de faire confiance à quelqu’un. C’est un choix très conscient du risque, où l’on se déprend de sa propre réaction devant le risque pour la confier à un autre. C’est confier sa vie.

Mais dans ces foules, manifestement, Jésus voit des personnes qui sont ainsi, qui ont fait ce pas Qui sont là pour cette raison. Et c’est une « moisson » qui l’émerveille, et c’est une louange à son père qui suscite de tels changements, de telles ouvertures.

Et il y a aussi ce regard sur les souffrances de cette foule, sur « vous tous qui êtes dégoûtés et êtes chargés d’un fardeau« . Le mot pour « charger d’un fardeau » fait partie du vocabulaire de la marine, c’est la charge d’un navire ! Les ressorts du moral sont cassés, la saturation physique est totale. Ce qu’il propose, c’est une autre charge, prendre son joug, s’atteler avec lui. Un poids de plus ? Mais non, il s’agit de porter avec lui, c’est-à-dire au contraire de se décharger sur lui.

Il me semble que cela vient compléter encore ce que nous avons déjà recueilli dans notre approche des autres : voir en eux la confiance dont ils sont capables, s’en émerveiller. Mais aussi s’offrir à la solidarité, porter avec eux les poids qui les écrasent. Nous sommes invités à dire comme lui, émerveillés devant la confiance réfléchie dont certains sont capables : « Je te confesse père, seigneur du ciel et de la terre, parce que tu caches ces choses à sages et intelligents et les révèle à enfants en bas-âge. Oui, père : parce que ça t’es venu comme ça ! » ; nous sommes invités à nous proposer à ceux qui souffrent : « Venez à moi, vous qui êtes dégoûtés et écrasés par la charge » et je porterai avec vous.

Celui qui reçoit (dimanche 2 juillet)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous avons déjà rencontré ce texte. La première fois, je me suis attaché à en dégager la dimension familiale, puisqu’il y est beaucoup question des membres de la famille, Famille chrétienne ?. C’est d’autant plus vrai si on remet ce texte à la suite de ce qui en a été coupé, qui précède immédiatement (qu’on se reporte pour cela au début de ce commentaire-là). La deuxième fois, je me suis étonné que Jésus puisse dire que certains ne seraient « pas dignes de lui », Avoir du poids : il est en général d’un tel accueil, si attentif à relever la dignité de chacun ! Cette fois-ci, je voudrais m’attacher à la deuxième partie de notre texte d’aujourd’hui, et qui est peut-être bien un « dit » indépendant.

Le verbe [dékhômaï] est très présent dans cette partie du texte, ce qui fait contraste avec la première partie où il ne se trouve pas du tout. C’est un verbe riche de sens : il signifie 1° recevoir (d’où aussi accepter, ce qui apporte une nuance volontaire, prendre, au sens où l’on prend ce que l’on vous donne, et encore recueillir), 2° recevoir favorablement (d’où aussi accueillir, approuver et même obéir à), 3° accepter au sens de subir, souffrir que, supporter, se résigner à, 4° prendre sur soi, se charger, 5° recevoir dans son esprit (comprendre, juger) et 6° recevoir de pied ferme (soutenir, attendre). On voit qu’il y a toujours l’idée de recevoir, mais celle-ci est déclinée de bien des manières, avec plus ou moins de profondeur (depuis supporter physiquement voire même se défendre contre, jusqu’à accueillir au fond de soi), avec plus ou moins de bienveillance (depuis se résigner à accueillir avec joie), avec plus ou moins de conséquences (depuis souffrir que à obéir ou prendre en charge). Ainsi, avec l’usage ce verbe, la question du cœur avec lequel on reçoit reste entière….

Notre texte est donc : « Qui vous reçoit me reçoit moi, et qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé. Qui reçoit un prophète en son nom de prophète prendra une récompense de prophète, et qui reçoit un juste en son nom de juste prendra une récompense de juste. Et celui qui donnerait à boire à un seul de ces petits -une seule coupe d’eau froide- en son nom de disciple, amen je vous dis, il ne perdrait pas sa récompense.« 

La première phrase énonce pour leur hôte les conséquences de l’accueil des Douze. Je dois dire que rien, dans le texte de Matthieu, ne permet de savoir si les Douze partent à douze, ou par petits groupes, ou chacun de son côté. On ne sait même pas, du reste, s’ils partent ! Ils sont certes nommément sélectionnés, mais une fois son adresse terminée, on sait juste que Jésus s’en va, on ne sait pas ce que font les Douze… Est-ce à dire que Jésus entend désormais ne plus être accueilli seul chez qui le recevra, mais toujours avec eux ? L’intention de Matthieu serait alors de montrer les Douze commencent ici leur itinérance avec Jésus, de manière systématique : il aurait jusqu’à présent appelé des disciples, mais sans attendre qu’ils le suivent à chaque pas, à chaque instant : simplement qu’ils s’attachent à sa parole. Maintenant, il veut aussi qu’ils s’attachent physiquement à ses pas.

Toujours est-il que pour qui les reçoit, le sens de ce « recevoir » est énoncé : au-delà d’ouvrir sa porte à un groupe, il s’agit de recevoir Jésus, et au-delà de recevoir Jésus, il s’agit de recevoir qui l’a lui-même envoyé. Expression remarquable : si c’est la première fois que Jésus donne mission à quiconque, c’est aussi la première fois qu’il dit avoir lui-même été envoyé ! Et il ne dit pas par qui. Mais cet énoncé vaut avant tout par le parallèle qu’il établit, avec à l’arrière plan la notion de « schaliah », un envoyé « qui, par rapport à celui qui l’a envoyé, doit être considéré -les rabbins le répètent sans cesse- comme un autre lui-même. Celui qui envoie est si bien censé être dans celui qu’il envoie que ce que fait celui-ci sera considéré comme une action propre du premier. » (cf. L. BOUYER, Dictionnaire théologique, s.v. « Apôtre »). Ainsi de recevoir les Douze, ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qu’ils disent. Jésus est lui-même un « schaliah », et les Douze sont à leur tour « schaliah » de Jésus.

A priori, il s’agit, pour celui qui reçoit, de recevoir un collectif. Comme on l’a vu plus haut, en analysant le verbe [dékhômaï], la question des motivations n’est pas abordée : que celui qui reçoit le fasse avec joie ou regret, qu’il le fasse sur la défensive ou avec tout l’accueil dont il est capable, qu’il le fasse très ponctuellement ou avec des effets durables sur sa vie, cela n’est pas mis en avant, du moins dans cette phrase-ci. C’est pourquoi je trouve que la traduction « accueillir » est un peu abusive, parce qu’elle met l’accent sur les dispositions intérieures de celui qui reçoit, or ce n’est pas (encore) ce qui est abordé à ce stade. Nous en sommes encore au seul fait : recevoir les Douze, c’est recevoir Jésus et c’est recevoir celui qui envoie Jésus.

Ce sont les phrases suivantes qui entrent dans la question des motivations. « Qui reçoit un prophète en son nom de prophète prendra une récompense de prophète… ». La formule [éïs onoma prophètou], littéralement « en son nom de prophète » n’est pas très rigoureuse dans sa forme, le grec classique dit pour « appeler quelqu’un (ou quelque chose) par son nom » : [ex onomatos kaléïn]. Il est vrai qu’à l’époque de la rédaction des évangiles, le grec, parlé partout autour de la Méditerranée, y est tranquillement déformé (comme aujourd’hui l’anglais dans le monde), et les particules (adverbes, prépositions…), si riches et si précises en grec, y deviennent interchangeables. Il ne faut donc peut-être pas se formaliser que le [ex] suivi du génitif, « à partir de » soit devenu un [éïs] suivi de l’accusatif, « dans, en entrant dans« . On comprend que le sens est « recevoir un prophète parce que c’est un prophète », autrement dit -car le prophète est celui qui a reçu mission de donner le point de vue du dieu sur les choses- recevoir telle personne parce qu’on a conscience qu’elle va donner le point de vue du dieu et que c’est cela que l’on désire. Cette fois, la motivation est évidente.

Et du fait de cette motivation, des conséquences sont également énoncées : celui qui agit ainsi avec de telles motivations « …une récompense de prophète il prendra. » Je sais que le lectionnaire traduit « il recevra« , mais ce n’est plus le verbe [dékhômaï] qui est employé -et ce ne peut-être qu’à dessein, vu la fréquence avec laquelle il est employé immédiatement avant, et encore au début de cette même phrase !- : c’est ici le verbe [lambanoo]. Ce verbe signifie d’abord prendre : saisir ou s’emparer, mais aussi surprendre, trouver, ou encore adopter, mais aussi amener, emmener, ou assumer ou occuper ou comprendre et même concevoir ! Il signifie aussi recevoir, mais toujours avec une nuance active, et fondamentalement il s’agit de prendre des mains de quelqu’un et à partir de là éprouver, retirer ou recevoir en échange. Ici, avec cette idée du salaire (et non pas « récompense », qui reste inattendue), [misthôs], on peut bien sûr adopter la traduction « recevoir » mais il s’agit précisément d’un échange : le salaire n’est pas un don mais un dû, étant la contrepartie du travail. Le don premier, c’est ce qui précisément mérite salaire : c’est l’action déjà accomplie.

Ainsi donc, à celui qui a reçu un prophète parce que c’est un prophète, il sera versé un salaire de prophète. Voire, le salaire du prophète : je crois que j’aime encore mieux cette solution. On ne sait pas ce qu’est un « salaire de prophète », ce n’est décrit à aucun moment, mais le prophète est celui qui porte un message, et le fait que ce message soit reçu contribue à l’accomplissement de sa mission par le prophète. Il ne paraît que trop juste que celui qui reçoit le prophète, qui reçoit sa parole, qui l’entend et cherche à obéir, reçoive lui aussi le salaire du prophète. En tous cas, les exemples dans l’Ecriture de prophètes mal reçus par les détenteurs du pouvoir sont nombreux, et les prophètes le payent souvent de leur vie. On pourrait trouver juste que ceux qui ont payés les prophètes d’un tel salaire le reçoivent eux aussi en partage ! Cette idée ne me plaît pas, à vrai dire, mais elle fait ressortir a contrario la justesse du cas précédent.

Le même raisonnement est répété pour un « juste » : «  »Qui reçoit un juste en son nom de juste prendra un salaire de juste… » Nous ne sommes plus ici devant un porteur de parole, mais devant une droiture de vie, une conformité réelle et perceptible à l’exigeante loi évangélique. Jésus a appelé à une justice supérieure à celle des pharisiens et des scribes, c’était l’objet du « discours sur la montagne » de la section précédente de l’évangile de Matthieu. Là encore, on ne sait pas quel est le « salaire » du juste, mais on entend que la motivation qui fait recevoir un juste parce qu’il a été identifié comme tel, parce que sa vie suscite admiration et peut-être même imitation, cette motivation entraîne aussi contrepartie.

Enfin, « celui qui donnerait à boire à un seul de ces petits -une seule coupe d’eau froide- en son nom de disciple, amen je vous dis, il ne perdrait pas son salaire. » On dirait qu’on arrive au bout d’une gradation inversée : le prophète porte un titre et exerce une fonction qui ne manque de prestige ; le juste, c’est normalement tout un chacun, mais tous savent qu’ils tendent vers la justice en obéissant au prophète, et aussi que tous ne sont pas justes. Enfin le disciple, c’est seulement celui qui tend vers la justice, qui l’espère, mais il est en apprentissage. L’action de recevoir est elle aussi en gradation inversée : recevoir un prophète (prestigieux aussi), recevoir un juste (peu fréquent mais plus banal), et ici donner un verre d’eau froide, ne serait-ce qu’à une seule personne, quelqu’un d’insignifiant (« un seul de ces petits »), simplement parce qu’on a reconnu quelqu’un qui chercher, quelqu’un qui s’est mis à l’école d’un autre. Jésus ne dit d’ailleurs pas formellement « en son nom de mon disciple« , mais bien « en son nom de disciple« . On pourrait comprendre dans le premier sens, les langues anciennes supprimant aisément ce qu’elles estiment évident du fait du contexte. Mais rien n’oblige à comprendre de façon stricte, et peut-être Matthieu met-il en évidence le seul fait de reconnaître en quelqu’un une personne qui a choisi de progresser, de chercher, sans plus.

Alors pourquoi dire cela aux Douze, au moment où il se les adjoint physiquement dans ses pérégrinations ? Il me semble qu’il éveille leur regard à l’émerveillement devant ceux qu’ils vont rencontrer. Il les invite à ne pas être « tout pleins » de leur propre rôle ou de leur propre mission, mais au contraire de regarder ceux vers qui ils vont et de s’en émerveiller. Même de leur être reconnaissants. Et puis aussi, il leur partage quelque chose de son propre regard : au tout début de la section, on s’en souvient peut-être, il a été saisi de pitié devant les foules, pris aux tripes devant tant de souffrances physiques et morales. Mais il y a vu aussi une « moisson », c’est-à-dire des fruits à recueillir, au moment opportun, pour qu’ils ne soient pas perdus. En voilà quelques uns, des fruits, du grain : aller vers les hommes, mais le regard émerveillé de ce qu’ils font, de la grandeur cachée mais réelle de ce qu’ils font, et disposés à leur renvoyer cette image d’eux-mêmes, qui est dans la rétine et le cœur du dieu.

Unifier sa vie (dimanche 25 juin)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Le passage d’aujourd’hui fait suite, mais pas immédiatement, à celui que nous avons eu dimanche dernier. Nous avons vu dimanche dernier que nous étions au début d’une nouvelle section de l’évangile de Matthieu, une section marquée par un nouveau regard sur les foules. Après ce regard nouveau, Jésus a appelé à lui « ses douze disciples » (dont Matthieu donne alors les noms en les qualifiant d’ « apôtres« ) et leur a donné mission. Et puis il leur donne aussi des conseils, et c’est dans cet ensemble de conseils qu’est découpé notre passage d’aujourd’hui.

Ce passage, nous l’avons déjà croisé deux fois. J’ai essayé d’abord d’y inventorier les peurs qui règnent aujourd’hui, et les réactions que peut donner l’évangile d’aujourd’hui à celles-ci Même pas peur ! ; j’ai essayé ensuite de donner un commentaire général de ce passage en faisant ressortir quels risques le disciple était invité à prendre, s’il prenait au sérieux sa mission de disciple Prise de risque. Aujourd’hui, je voudrais m’occuper de le toute dernière partie de ce texte, que j’ai jusqu’à présent un peu laissée de côté.

Il faut dire tout de suite, si vous avez été lire (ce que je ne saurais trop recommander) le texte de l’évangile sur le site de l’AELF, que celui-ci débute par une trahison : les premiers mots « Méfiez-vous des hommes » sont en fait « Prenez garde aux hommes« , et prendre garde n’est pas forcément méfiance (ce qui implique un a priori négatif) mais plutôt une attention éveillée, tant aux besoins des hommes qu’à leurs réactions. Mais surtout, cette phrase est plus haut dans le texte de Matthieu (v.17), alors que nous avons au v.26 où commence notre texte : « N’ayez pas peur d’eux » ou « Ne les fuyez pas« . C’est-à-dire exactement le contraire. D’autant que ce « eux » ne désigne pas tous les hommes, mais précisément (v.25, juste avant) « ceux qui ont traité de Béelzéboul le maître de maison » c’est-à-dire certains des pharisiens. Je parle de trahison, à cause de ce contresens initial dont il faut débarrasser immédiatement notre mémoire : la recommandation n’est pas d’être dans la méfiance a priori vis-à-vis de tous, mais au contraire de ne pas même craindre ceux qui se sont déjà ouvertement opposés au maître !

Que fait Jésus dans tout ce discours (sans doute recomposé par Matthieu à partir de « dits » indépendants au départ) adressé précisément aux Douze ? C’est la fin de ce discours qui nous le fait savoir, lorsque Matthieu écrit « quand il eut fini de…« , et il emploie alors le verbe [diatassoo] qui signifie disposer en ordre comme on fait pour les rangs d’une armée, ou encore répartir comme on fait des charges dans une maison, en donnant à chacun son poste. Cela signifie que le maître dispose les Douze, par ce discours, en leur donnant une mission précise, articulée avec la sienne et celle des autres. Or il est important sans doute de nous rappeler le contexte plus vaste que nous avons abordés la semaine passée : c’est à la suite d’un nouveau regard sur les foules, où les souffrances physiques et morales des gens qui les composent le prennent aux tripes, qu’il prend ces dispositions. Ce sont des dispositions de miséricorde qui sont là comme pour multiplier sa présence : non pas la remplacer, car lui-même sitôt ces dispositions prises « partit de là pour enseigner et proclamer la Parole dans les villes du pays. » Les Douze travaillent avec lui, non pas à sa place.

Et voilà que, parmi les paroles adressées aux Douze pour les « ranger en bataille » (vision plus militaire) ou « définir leur service » (vision plus domestique), se trouvent celles que je voudrais approfondir cette fois : « Tout [homme] donc qui me reconnaîtra devant les hommes, je le reconnaîtrai moi aussi devant mon père, celui dans les cieux ; mais qui me renierait devant les hommes, je le renierais moi aussi devant mon père, celui dans les cieux. » Cette traduction est une base de départ, nous allons voir si elle convient.

Ce qui me frappe avant tout, c’est la tournure très générale de la phrase : il n’y a pas de « vous » comme précédemment, on n’y voit même pas d’allusion aux Douze. C’est dire si le propos initial a dû être général, énoncé à tous. Matthieu l’a retenu comme adressé aux Douze, il faudra donc y réfléchir. Mais nous sommes légitimes à traiter cette phrase à part, puisqu’elle l’est manifestement. Ce qui me frappe ensuite, c’est la forme très balancée, très symétrique du propos.

Je relève trois symétries. Il y a d’abord deux « lieux » : « devant les hommes » et « devant mon père, celui qui est aux cieux« . Ces deux lieux sont bien ici, « sur terre » : c’est là qu’est celui qui parle, c’est là que sont ceux à qui il adresse ses propos, c’est là que sont les hommes, et c’est bien là que l’on se trouve en même temps devant  » [son] père« , ce qui n’empêche pas que le « lieu naturel » de ce dernier soit « aux cieux« . Ainsi donc, première symétrie, « devant les hommes » et « devant mon père« . Cette première symétrie en entraîne une deuxième entre « celui qui » et « moi« , Jésus. « Celui » dont il peut être question agit « devant les hommes » et Jésus, « moi« , agit « devant [son] père« . Enfin troisième symétrie, l’action : elle est exactement la même pour chacun des agents devant chacun des témoins. L’action A faite par quelqu’un devant les hommes entraîne la même action A faite par Jésus devant son père ; l’action B faite par quelqu’un devant les hommes entraîne la même action B faite par Jésus devant son père. Au coeur de tout, il y a donc ces fameuses actions A et B.

La première action, c’est [homologéoo]. Étymologiquement, c’est parler de même : être d’accord ou convenir, reconnaître , mais cela peut être encore se ranger à et, plus largement encore, avoir rapport avec. Il me semble que le sens fondamental convient très bien : « Tout homme qui parlera de même que moi devant les hommes, je parlerai de même que lui devant mon père, celui qui est dans les cieux » Tout se passe comme s’il s’agissait de se faire l’avocat de l’autre.

Parler d’une seule voix avec Jésus devant les hommes, ce n’est pas forcément conscient. Ce peut l’être, bien sûr : on peut être un disciple conscient qui veut se faire l’avocat de l’évangile, qui veut lui prêter sa voix, qui veut dire « nous » avec lui. Mais on peut aussi ne pas en avoir pleine conscience, et parler finalement de même manière, et il me semble que bien des gens le font. Et je trouve très réconfortant de savoir que ce n’est pas la référence consciente qui compte, mais bien la chose elle-même, en substance. Et il est même très réconfortant d’entrevoir que c’est le cas général : dans la désignation des deux cas, des deux actions, il n’y a pas égalité, il y a même dissymétrie. Le sujet de l’action de [homologéoo], de parler de même, c’est certes [hostis], celui qui, mais précédé d’un [pâs], tout. Nul n’est oublié de qui fait cette action. Elle est dite à l’indicatif : c’est le cas général. Pour l’autre action, il n’y a que le pronom [hostis], qui apparaît par contraste comme le cas isolé. Du reste, cette action est posée au conditionnel : s’il arrivait que quelqu’un… C’est le cas particulier, rare, qui peut exister théoriquement mais dont rien ne prouve qu’il est réalisé en fait. Voilà qui est magnifiquement optimiste !

Mais venons à cette seconde action, quelle est-elle ? C’est le verbe [arnéomaï] qui signifie nier, ou repousser, refuser, ou encore se rétracter. Le mot fait contraste avec le premier : autant celui-là montrait une solidarité entière, autant celui-ci montre au contraire une dissociation. Et c’est ici que je voudrais revenir sur les « lieux » que j’ai évoqués en commençant : devant les hommes, devant mon père. Matthieu insisite beaucoup sur le fait que le père est rejoint « dans le secret » : « ton père qui voit dans le secret te le rendra » (Mt.6,6.18). Ce qui conduit justement à ne pas agir « devant les hommes pour se faire remarquer » (Mt.6,1) : on retrouve ces deus « lieux ». Et l’on voit qu’ils n’en sont pas en fait, mais plutôt deux dimensions d’un même agir : un agir « devant tout le monde » où l’on se déclare, où il faut du courage, mais où aussi on pourrait être dans la représentation et la construction de l’image de soi ; et un agir « dans le secret du cœur » où l’on est plus libre, où l’on affronte personne sinon sa conscience, mais où l’on est plus en vérité.

L’enjeu du passage apparaît alors comme l’unité de son être : Jésus se situe pour chacun comme le médiateur de l’unité de vie. Ce qui guide notre action aux yeux de tous, si cela ressemble à l’évangile, conduit aussi à la vérité de soi au plus profond, unifie l’être et la vie, construit notre identité de la manière la plus solide. Mais ce qui fait se rétracter de l’évangile aux yeux de tous, nos lâchetés, nos hypocrisies, cela dissocie aussi notre être profond.

Considérer les choses ainsi m’éclaire sur la raison pour laquelle Matthieu a choisi d’insérer ce « dit » dans la discours aux Douze au moment où ils partent en mission pour la première fois. Ce n’est pas tant pour eux : si, bien sûr, ils vont être au premier chef mis en « crise », poussés à se déclarer devant les hommes, et c’est dans la vérité (ou pas) de leur agir que se construit leur être à eux. On aimerait que tous les missionnés au nom de l’évangile se rappellent cette sentence et vivent dans la lumière, sans qu’on ait à découvrir des horreurs « sous le tapis ». Mais surtout, les Douze sont invités à regarder ceux auxquels ils sont envoyés comme des personnes qui a priori (puisque c’est le cas général) sont en conformité avec l’évangile. C’est pour cela qu’elle constituent une « moisson ». La proclamation de « se convertir » n’est pas à faire avec un a priori négatif, au contraire : elle est de réaliser le référentiel dont, pour la plupart, ils vivent déjà. Et cet appel va résonner comme un avantage, comme une opportunité unique d’unifier sa vie et son être. Voilà la proclamation de l’évangile.

Béant devant les foules (dimanche 18 juin)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Une fois n’est pas coutume, voici un texte dont je n’ai pas souvenir d’avoir fait un commentaire ! Il faut sans doute le remettre en contexte, car nous arrivons de la « planète johannique » sur laquelle nous avons pérégriné quelques temps ! Nous voilà donc revenus dans l’évangile de Matthieu : suite au grand discours inaugural appelé communément « discours sur la montagne », Jésus accomplit de nombreux signes. En tout dernier lieu, il a guéri une femme d’une perte de sang, ressuscité la petite fille d’un chef de synagogue, rendu la vue à deux aveugles et fait parler un muet. Et puis il y a comme un résumé de tout ce qui vient de se passer : « Jésus parcourait toutes les villes et les villages, pour enseigner dans leurs synagogues, clamer la bonne nouvelle du royaume, guérir toute maladie et toute faiblesse.« (Mt.9,35). C’est presque une parenthèse qui se ferme quand, juste avant le discours sur la montagne, on a pratiquement les mêmes mots (Mt.4,23), comme une ouverture de parenthèse. Bref, on peut considérer qu’il y a eu une section et qu’elle prend fin maintenant.

Cela veut donc dire que notre passage serait le début d’une nouvelle section : si tel est le cas, elle va lui donner sa tonalité, c’est le rôle de toute introduction. Or ici, tout commence par un regard sur la foule : « Et regardant les foules, il fut pris aux tripes à leur sujet, parce qu’elles étaient fatiguées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger.« 

Au début de la section précédente, il était aussi question des foules : « Sa renommée s’en va dans la Syrie entière. Ils lui présentent tous ceux qui vont mal et qui sont oppressés de maladies et de tourments divers : démoniaques, lunatiques, paralytiques… Il les guérit. Le suivent des foules nombreuses, de la Galilée, des Dix-Villes, de Jérusalem, de Judée, et d’au-delà du Jourdain. Voyant les foules, il monte sur la montagne. Il s’assoit. Ses disciples s’approchent de lui. Il ouvre la bouche et les enseigne en disant : Heureux… » Les foules sont déjà là, elles viennent de partout alors que Jésus agit en Galilée, à la frontière syrienne. Elles sont aimantées par son actions contre les maux quels que soient leur forme. Il les voit, et c’est pour cela qu’il monte sur la montagne et prononce le fameux discours. Telle est la première construction de Matthieu. Les foules sont comme une conséquence de l’action de Jésus, une conséquence dont il tient compte.

Maintenant, pourtant, le ton est différent, l’angle de vue différent. Cette section commence par un regard sur les foules elles-mêmes. Et par ce regard, il est « pris aux tripes« , littéralement, puisque le mot est formé sur celui des « entrailles » ou des « intestins ». Et c ‘est vraiment [péri aoutoon], pour elles, au sujet d’elles, en vue d’elles : c’est ce qu’elles sont, ou ne sont pas, ou ce qu’elles pourraient devenir -ou pas- qui le saisit à ce point.Pourquoi ? Que se passe-t-il donc pour provoquer un tel émoi ?

« parce qu’elles étaient fatiguées et prostrées…« Le premier participe [éskulménoï] dit vraiment écorchées, déchirées : soit dit en passant, c’est le nom même, [Skulla], du monstre qui dans l’Odyssée fait face à Charybde, le monstre aux pattes en moignons caché dans une grotte mais doté de six têtes effroyables au bout de six cous d’une immense longueur, et qui chacune capture à coup sûr une proie qu’elle dévore aussitôt qu’elle s’étend hors de la grotte. Ulysse y laisse six compagnons qu’il entend encore crier son nom lorsqu’il raconte son histoire. Ainsi les foules sont-elles « déchirées« . Mais les foules sont aussi [errimenoi], un participe qui vient de [rhiptoo] qui veut dire jeter, lancer, laisser tomber, rejeter, abandonner…

Ces foules ont été baladées, laissées pour compte, rejetées. Elles ont été blessées, elles ont laissé des plumes dans leurs pérégrinations. La traduction officielle « désemparées et abattues » donne l’impression d’une grande fatigue, mais garde un aspect assez subjectif : ce sont leurs sentiments, les foules se sentent comme cela. Mais nos deux participes sont bien des passifs, les foules ont subi des mauvais traitements, physiques (ce qu’implique le premier) et moraux (ce qu’implique le second) ! Est-ce donc à suivre Jésus qu’elles ont subi cela ? On ne sait pas. Peut-être. Peut-être cela leur a-t-il coûté beaucoup de le suivre « dans tous les villes et villages » ; peut-être aussi ces mauvais traitements sont-ils une conséquence de cela parce que le pouvoir en place est gêné par ces mouvements de foule et leur rend la vie difficile.

En tous cas, je trouve que ces foules maltraitées sont d’une grande actualité. Nous avons récemment vu (ou nous sommes allés !) tant de foules dans les rues, tant de gens criant leur malheur, maltraités, trompés, humiliés. Je parle de notre actualité récente en France, mais regardons de par le monde : tant de foules sur les routes, tant de déplacés, tant de gens qui voudraient bien être des réfugiés -mais il faudrait pour cela qu’ils trouvent refuge, or ils trouvent la mort dans le naufrage, la maltraitance dans les geôles des passeurs… Ces colonnes de gens qui remontent vers les Etats-Unis à travers l’Amérique centrale et le Mexique, ces gens qui fuient la Syrie, l’Ukraine, l’Iran, ces foules de Rohingyas fuyant la Birmanie, ces Ouïghours cherchant où aller…Il me semble que ce sont toutes ces foules fuyant de par le monde que Jésus regarde maintenant et qui le prennent aux tripes.

Ces foules sont « comme des brebis sans berger. » L’expression, cette fois est biblique. Matthieu évoque (il ne cite jamais mot pour mot comme on fait aujourd’hui) Ez.34,5 où le prophète prophétise contre les « bergers d’Israël », contre les responsables. Ils ont profité des « brebis », les chefs ont profité des gens, ils se sont enrichis et renforcés en les affaiblissant, « vous, au contraire, vous buvez leur lait, vous vous êtes habillés avec leur laine, vous égorgez les brebis grasses, vous n’êtes pas bergers pour le troupeau. Vous n’avez pas rendu des forces à la brebis chétive, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée. Vous n’avez pas ramené la brebis égarée, cherché celle qui était perdue. Mais vous les avez gouvernées avec violence et dureté. » Quelle charge est évoquée par Matthieu à travers ces quelques mots.

Et ces mots interprètent le regard de Jésus, ils disent que cet état des foules n’est pas la conséquence de leur venue à Jésus, mais plutôt l’état dans lequel leurs chefs les ont laissé jusqu’à présent. Il voit des foules venir à lui, et il voit dans ces foules tous ceux qui ont été livrés à eux-mêmes, errant, jusqu’à présent. Ils voit ceux qui ont été opprimés, ceux dont on s’est servi, ceux qui ont été manipulés, dont on a profité. On commence à dire maintenant la manière dont Kim Jong-Un traite le peuple nord-coréen : il l’appauvrit volontairement et le place sous surveillance renforcée, pour que chacun quête sa subsistance et ne puisse s’occuper d’autre chose, et que chacun se méfie de son voisin et craigne d’être dénoncé par lui. Les brebis sont dispersées. Je ne fais pas un parallèle strict avec les foules de Judée à l’époque de Jésus, mais je veux dire que ce qui est suggéré est analogue. Cette foule souffre, comme collectif.

Alors il s’adresse à ses disciples -qui sont du fait même distincts de la foule. Il s’adresse à ceux qui écoutent et accueillent sa parole durablement pour en changer leur vie, au sujet de ceux qui viennent de loin pour l’écouter parce que, peut-être, il y a là quelque chose de différent de ce qu’ils vivent habituellement, quelques chose qui pourrait less sortir de la situation à laquelle ils sont réduits.

Et il parle de moisson. La moisson, c’est à la fois une réalité et un temps. La réalité de céréales nombreuses arrivées à terme, et un temps à ne pas rater, une fenêtre dans le temps qui s’ouvre à un moment (avant, ce n’est pas mûr) et se referme à un autre (après, les grains sont pourris). C’est un moment à saisir, un temps à vivre. Cette moisson est abondante, et en regard les ouvriers sont peu. Il y a beaucoup à récolter, il y a peu pour le faire.

Et la mission des disciples, c’est « demandez donc au seigneur de la moisson qu’il fasse sortir des ouvriers dans la moisson. » Ce « demandez », c’est le cri d’une absence, car le verbe [déoo] dit d’abord un besoin criant, un nécessaire qui n’est pas là. Il ne s’agit pas du verbe habituellement employé pour la prière formulée, [prosekeuomaï], c’est bien une sorte de béance dont il est question, un manque. La « demande » dont il est question n’a pas de mots, elle consiste dans une absence à laquelle on ne se résout pas.

Les disciples sont donc invités à regarder eux aussi les foules, à partager la « prise aux tripes » de Jésus devant tant de souffrances physiques et morales, et devant tant de maltraitances de la part de leurs responsables. Les disciples ne peuvent en aucun cas être les alliés du pouvoir établi, simplement parce qu’il est établi. Ils partagent la compassion de Jésus. Et ils voient ces foules comme pleines de fruits mûrs, qu’il faut aller cueillir. C’est le temps, c’est le moment, et il se pourrait que tous ces fruits, pourtant engendrés par tant de souffrances et de vicissitudes, soient perdus !! Ce serait terrible !! Alors la vie de ces gens n’aurait plus aucun sens ! Il a auraient vécu tout cela pour rien !

Voilà qui laisse bouche bée, voilà qui laisse sans voix. Mais cette béance, les disciples ont ordre de l’orienter vers « le maître de la moisson » et de toutes choses, vers celui qui a été assez puissant pour susciter du fruit dans ces chemins de mort, pour tirer du coeur de ces gens des grandeurs inestimables au beau milieu de ces situations si épouvantables. Mais ils ne le savent peut-être pas. Sans doute, si on leur dit, ils diront « c’est normal ». Mais non, ce sont des merveilles qui sont sorties de leurs coeur et de leur vie. Il faut quelque’ un pour les recueillir, pour les révéler.

D’où sortiront les « ouvriers dans la moisson » ? Peut-être dans ce groupe des disciples béants à la fois devant tant de souffrances et tant de merveilles. Peut-re dans ces foules elles-mêmes, moisson en attente où tant de fruits déjà sont apparus. Qui sait ? On n’enferme pas l’esprit. En tous cas, voilà la disposition initiale à toute cette nouvelle partie de l’évangile de Matthieu, il faudra nous en souvenir. Bien sûr, il reste en core quelques versets au texte d’aujourd’hui : une autre année ?

Vivre pour l’éternité (dimanche 11 juin)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

La découpe de ce texte n’est pas dans sa logique. Il faut de toute urgence aller lire le passage correspondant « en vrai », je pense que c’est le seul remède pour ne pas se mettre des faussetés en tête. J’ai déjà commenté l’affirmation que fait Jésus d’être le pain, Du pain, et j’ai aussi cherché à m’appuyer sur les questions des auditeurs indignés pour comprendre la suite, L’offrande de soi en commun. Mais de la sorte, c’est pratiquement la totalité du texte qui a déjà été commentée en deux fois. Cette fois-ci, je suis arrêté par la promesse finale, « …celui qui mange ce pain-là vivra dans l’éternité.« 

Ce que je traduis (comme beaucoup) par « l’éternité« , c’est l’idée d’une période qui est celle d’une ère entière, d’un « âge » comme on dit. C’est ce qui dépasse de beaucoup la seule longueur d’une vie humaine, qui est d’une autre échelle. On peut dès lors traduire cette promesse « [Il] vivra dans l’éternité » : sa vie sera coextensive à un « âge » tout entier, elle dépassera de beaucoup la durée d’une vie humaine. Mais on peut aussi traduire « [Il] vivra jusqu’à l’éternité » : ce serait l’idée que sa vie va toucher à ce qui n’a plus de limite, elle n’y est pas encore inscrite mais elle va rejoindre cette dimension. Je dois avouer que je ne suis pas très en faveur de cette dernière traduction, parce qu’elle pose que ce qui est « éternel » succède à cette vie-ci, or Jean en particulier tient souvent que la « vie éternelle » commence dès à présent, est déjà commencée. Mais on pourrait aussi dire « [Il] vivra orienté vers l’éternité » : c’est donner une nouvelle portée à sa vie, l’envisager à une autre échelle. Le point de vue est plus subjectif, ce qui ne veut pas dire qu’il l’est exclusivement. Dans un sens semblable, on pourrait aussi traduire « [Il] vivra pour l’éternité » : c’est assigner un nouveau but à sa vie, montrer le renouvellement de la motivation. Enfin, je crois une cinquième traduction possible, « [Il] vivra conformément à l’éternité » : cette fois-ci, nous sommes plutôt sur l’exemplarité. Ses yeux sont fixés sur ce qui est éternel, ou sur ce qui dépasse la vie présente, et voilà la nouvelle aune à laquelle sa vie est désormais menée.

Comme d’habitude, il me semble dommage de choisir : si un seul mot se diffracte dans notre langue en plusieurs, pourquoi faudrait-il ne prendre qu’un seul de ces derniers ? On perd la richesse de sens. Bien sûr, si l’on écrit une traduction, on est bien obligé de choisir, mais quand on commente c’est différent, on peut garder tout. Quand la lumière passe dans un prisme, elle se diffracte en plusieurs couleurs, toutes celles de l’arc-en-ciel : et pourquoi ne faudrait-il garder que l’indigo ou le orange ? Non, gardons tout l’arc-en-ciel.

Notre promesse est alors, en mangeant ce fameux pain, de toucher déjà à une vie d’une autre dimension, de s’y déployer déjà, mais aussi d’en assumer le choix, de transformer la vie que nous menons et de l’envisager à l’aune de cette autre vie, et déjà, en vivant à présent, de tout vivre comme alors, de tout vivre comme investi et habité par cette autre vie. Quand je dis « autre vie » (c’est moi qui utilise cette expression, elle n’est pas chez Jean), c’est malhabile. Au fond, il s’agit bien de la même vie, mais autrement. Parlons moins abstraitement : il s’agit du même être vivant, de la même personne, mais qui vit autrement, avec une autre portée au moindre de ses choix et de ses actes.

Et quelle portée ? Je ne vais pas y revenir, mais je vais rappeler ce que nous avons déjà dégagé dans les commentaires précédents : il s’agit d’une vie tout entière passée en offrande. « Manger ce pain » et « boire à cette coupe« , c’est entrer dans le mouvement même de Jésus par lequel il est « pour la vie du monde« . Manger ce pain, ce n’est pas en premier lieu accomplir l’acte symbolique de recevoir un morceau de pain « consacré », mais en tout premier lieu brûler du désir d’être, avec Jésus, « pour la vie du monde« . Il ne faut pas opposer ces deux choses, ce serait absurde ! Mais il faut les mettre dans l’ordre : « communier » au pain sacramentel n’a de sens que si l’on brûle du désir dont je parle. Et à cette condition, l’acte symbolique peut nourrir ce désir même en le ranimant régulièrement ; mais l’acte symbolique ne se suffit pas à lui-même. Ce qui est « source et sommet de la vie chrétienne », c’est cette offrande de soi, c’est de s’unir à Jésus devenu « chair pour la vie du monde« .

Photogramme du film « Gran Torino » de Clint Eastwood.

On comprend la promesse : une telle offrande de soi pour le monde dépasse infiniment la mesure d’une petite vie humaine ! La fameuse « éternité » promise est là ! Car ce monde créé et suscité par le dieu, l’est… pour qu’il soit ! Il n’a pas fait ce monde pour qu’il disparaisse, mais pour l’appeler à lui, tout entier ! C’est ici que notre espérance se concrétise. Et c’est ici aussi que nos faux espoirs se corrigent. L’éternité n’est pas l’espoir d’échapper à ce monde, de s’en évader : ce serait le considérer mauvais -et comment pourrait-il être mauvais quand il sort de la main et du cœur du dieu ? Mais ce désir et cette promesse d’éternité, nous fait aussi échapper à une sorte d’immanentisme où nous habiterions le monde sans aucune perspective : non, ce monde n’est pas abouti, il n’est pas encore tel que le dieu l’a voulu puisqu’il n’est qu’en route vers lui. Certes il est sorti de la main et du cœur du dieu, mais il celui-ci veut encore le serrer sur son cœur, comme une mère qui met son enfant au monde mais veut encore le serrer contre elle. Et l’éternité n’est pas non plus une promesse pour soi seul : « celui qui mange ce pain-là » ne peut vivre « dans l’éternité » que si le monde pour lequel il s’est offert y accède aussi.

S’offrir, c’est s’unir ; et s’unir, c’est s’offrir et vivre pour.

Pour que le monde soit sauvé (dimanche 4 juin)

le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce passage de l’évangile de Jean, extrait de l’entretien nocturne avec Nicodème, a déjà été commenté ici, Etre engendrés de l’esprit : j’ai essayé de faire ressortir comment un amour nouveau peut seul engendrer un monde nouveau. Cette fois-ci, je suis frappé par l’opposition juger-sauver.

Ce petit passage développe en effet l’affirmation selon laquelle l’envoi de son fils unique est bien le signe que le père aime le monde d’un amour unique et sans limite. Or ce développement appelle une précision, car suivant l’action de ce fils unique on pourrait conclure en ce sens, ou en sens contraire. Et c’est là qu’intervient notre opposition : « Le dieu n’a en effet pas envoyé son fils dans le monde afin de juger le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui. » On comprend donc que si le fils unique venait pour juger le monde, il ne serait pas forcément signe de l’amour du père ; mais s’il vient pour que le monde soit sauvé par lui, alors oui : il est bien le signe que le dieu a tant aimé le monde. Juger et sauver sont deux actions qui ont un sens opposé, pour confirmer ou infirmer l’amour du dieu pour le monde.

Que veut dire sauver ? Le mot n’est ni très simple ni très précis. Juger, en revanche est plus facile à préciser. Nous avons tous en tête le fameux jugement de Salomon : deux mères se disputent un nouveau-né, chacune disant que c’est l’autre dont le bébé est mort. Le roi Salomon ordonne que l’on tranche le nouveau-né en deux pour donner à chacune la moitié. Mais l’une des mères crie qu’on le donne plutôt tout entier à l’autre et qu’on ne le tue pas. Salomon fait alors donner l’enfant à celle-ci, jugeant à sa réaction qu’elle est la vraie mère.

Ce récit montre que juger, c’est trancher. Le jugement tranche entre la vraie mère et la fausse, avec l’image symbolique insupportable de trancher le bébé lui-même ! Dans le jugement, il y a quelque chose de terrible, d’insupportable. Et c’est à cela que la vraie mère a été sensible et par cela qu’elle s’est révélée. Et c’est en étant prête à supporter l’insupportable que la fausse mère s’est elle aussi, et malgré elle, révélée. Autrement dit, le jugement n’est pas tant dans la sentence -insupportable- que dans la manifestation à tous de ce que chacun porte en soi.

On voit ici que le jugement est redoutable : car que portons-nous en nous-mêmes ? Qui sommes -nous vraiment ? Comment réagirons-nous face à des situations extrêmes, face à des actions ou des évènements insupportables ? Qui peut dire ce que nous aurions fait si nous avions été comme d’autre soumis à torture, si nous étions nés sous un régime inique, si nous nous étions trouvés dans une situation de guerre, ou que sais-je encore ? Et dans notre vie quotidienne, nous croisons des personnes dans des situations extrêmes de précarité, de violence (familiales ?), de maladie, de mort : et ces personnes sont mises à nu par ces situations, contraintes de révéler leur cœur, pour le meilleur ou le pire. Bien souvent le meilleur, heureusement. Qui ne redouterait le jugement ?

Alors on voit bien : si le fils unique -Jésus- avait été envoyé pour le jugement, pour mettre le monde entier en situation de « crise » (en grec, [kritéïn], c’est juger !), qui penserait que c’est un signe de l’amour du dieu ? Qu’attend-on au contraire ? Il me semble que l’on attend au contraire deux choses, d’une part que ne soit révélé de chacun que le meilleur, d’autre part que que cette révélation ne soit pas l’effet d’une contrainte insupportable mais vienne plutôt comme une manifestation spontanée, douce, consentie, presque insensible. Ce qui se passe quand des personnes font preuve de générosité : vous leur dites merci, elles vous répondent que « c’est normal », elles ne voient pas cela comme exceptionnel -alors que ça l’est !

Et si c’était cela, être sauvé ? Puisqu’il y a opposition entre « juger » et « sauver », si « sauver » était ce que nous avons décrit, ce que nous attendons plutôt ? Dans ce sens, j’observe que notre opposition n’est pas entre deux verbes actifs, mais entre un verbe à la voix active, « juger » et un à la voix passive, « être sauvé« . Cette remarque au point où nous en sommes est loin d’être anodine : car le jugement fait peur justement parce qu’il est actif, parce qu’il est l’effet d’une contrainte insupportable qui vient d’une mise en crise -repensons à Salomon. Alors qu’au contraire, on ne voudrait aucune contrainte forçant à la révélation de ce que l’on est : et c’est bien le seul résultat qui est énoncé dans la formule passive « pour que le monde soit sauvé« . C’est un état final, dont on ne sait comment il advient. Mais il advient.

Ce que je viens d’écrire n’est pas tout-à-fait exact : on sait que le monde est sauvé [di’aoutou], « par lui« . La préposition [dia] suivie du génitif (ce qui est notre cas) signifie à travers, en traversant, avec une idée de séparation, mais aussi « par l’entremise de, au moyen de« . La préposition n’introduit pas à proprement parler un complément d’agent, il faudrait [hupo]. Mais elle dit par l’entremise de qui l’agent principal accomplit ce qu’il accomplit. Autrement dit, le monde est sauvé par un agent non-énoncé, on comprend qu’il s’agit d’un « passif divin » fort courant dans les écrits bibliques. C’est le dieu qui sauve le monde, qui l’achemine à cet état où il révèle le meilleur de lui-même de manière spontanée. Mais il le fait par l’entremise du fils unique qu’il a envoyé, et aussi à travers lui avec cette idée de séparation. La séparation violente, la crise intolérable, c’est ce fils unique qui va l’assumer, qui va la prendre sur lui , qui va la vivre. Pour que le monde en soit épargné. Il va prendre sur lui l’intolérable pour que celui-ci soit évité au monde.

Alors oui, une fois qu’on a perçu cela, une fois qu’on a réalisé que le dieu non seulement évitait au monde l’intolérable et le hasardeux, mais aussi qu’il laissait son propre fils assumer cela pour que le monde n’ait pas à l’assumer, alors je crois qu’on peut admettre que c’est bien là le signe que le monde est aimé du dieu, et à un point inimaginable. Mais me direz-vous, il y a bien des personnes qui sont néanmoins en situation de crise en ce monde ! L’intolérable n’est pas évité à tous ! C’est vrai, et je ne sais que dire devant cela. Peut-être faut-il comprendre que ces personnes sont unies au fils unique d’une manière spéciale, qu’elles sont lui, qu’elles sont en lui…? Je ne sais pas, en tous cas c’est une possibilité offerte à leur liberté que de vivre elles aussi cet intolérable « pour que le monde soit sauvé« …

Paix (dimanche 28 mai) – Pentecôte.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte a déjà été commenté ici : Vivre dans l’esprit. Il revient tous les trois ans à l’occasion de la fête de la Pentecôte. Il est extrait d’un ensemble que nous avons tous les ans le dimanche qui suit Pâques (c’est toujours important de remettre un texte dans son contexte, je ne me lasserai jamais de le souligner). Je voudrais cette année m’intéresser de plus près à la « paix », qui revient avec insistance dans ce texte.

Comme dit déjà dans le commentaire précédent, la paix ici est paix ou calme de l’âme : il ne s’agit pas de l’état instauré par un traité. Dans ce dernier cas, la paix s’impose, elle devient une nécessité. Celui qui continuerait la guerre s’opposerait aux pouvoirs en place et à ceux qui les soutiennent. Qu’on le veuille ou non, il faut désormais suspendre les armes. Mais la paix dont il est ici question, c’est celle qui s’établit d’elle-même, celle que l’on constate, celle qui établit la personne dans une absence de frayeur ou d’agitation, qui fait se dissiper toute angoisse ou toute appréhension.

Ce sont les premiers mots de Jésus. On peut comprendre : d’une part, les disciples sont portes closes « du fait de la peur des Juifs » (sans qu’il soit possible de dire si ce sont les Juifs -comprendre : les responsables religieux- qui ont peur des disciples et qui les ont fait enfermer, ou si ce sont les disciples qui ont peur de ceux-ci, et qui se sont barricadés), d’autre part ils se trouvent soudain avec « le mort » au milieu d’eux ! Il y a de quoi être très perturbés. Et les premiers mots de Jésus sont pour établir cette paix en eux, pour que s’apaise tout le tumulte de cette période difficile et de l’évènement particulier de sa visite.

Tympan du narthex de la basilique de Vézelay. Le Christ, au milieu des disciples, répand en eux l’esprit saint : s’ouvre ainsi la porte vers un nouveau chemin de lumière.

Il a un geste, pour établir cette paix : il leur montre ses mains et son côté. Oui, c’est bien lui « le mort », c’est bien lui qu’ils ont vu ou dont ils ont entendu dire qu’il est mort ainsi. Il est bien le même, mais force est de constater qu’il est bien vivant, là au milieu d’eux. Ce constat est absolument central pour que s’établisse la paix que Jésus leur énonce : lui vivant, le pouvoir des autorités s’avère inopérant, anéanti. Le pouvoir de la mort elle-même, d’ailleurs, mais c’est peut-être trop énorme pour qu’ils s’y arrêtent encore à ce moment-là. Et ils ne sont plus menacés, ou plutôt cette menace est elle aussi inopérante ! Et celui qu’ils voient, qu’ils touchent, qu’ils entendent, n’est pas un produit de leur esprit gravement perturbé mais bien la présence tant aimée.

Remarquons que ce geste parfaitement adapté à la situation (se faire tranquillement reconnaître en montrant ses mains et son côté) permet à sa parole de s’accomplir. La paix n’est pas « imposée », elle n’a rien du « calmez-vous » qu’on peut dire à une classe comme un ordre de se maîtriser désormais. Mais ce geste permet à chacun de se laisser doucement pénétrer par un nouveau sentiment, à un apaisement de s’établir chez chacun. C’est de l’intérieur que vient la paix, grâce à ce constat d’une présence « au milieu », et de la présence du « même », de celui-là-même qui a été l’objet de toutes les violences.

C’est là un itinéraire pour notre propre paix. Pour que s’établisse en nous cette paix, si nécessaire face à tous les tumultes qui peuvent nous assaillir, il est bon de constater « au milieu », [éïs to méson], la présence de Jésus. Elle peut prendre sans doute toute sorte de forme, mais elle a un lien avec ce qui provoque notre tumulte : il est bien le « même ». Et c’est de ce constat que s’établit une paix, non une maîtrise de soi mais bien un sentiment profond de joie et de reconnaissance : le verbe employé par Jean pour ce nouvel état des disciples est [ékharèsan]. Le verbe [khaïroo] signifie se réjouir, être habituellement content (habituellement, c’est-à-dire qu’un état nous habite), se plaire à ; que ce verbe soit ici au passif montre que ce nouvel état apaisé et ouvert à la joie, s’impose de lui-même, il n’est pas un acte intérieur.

Mais Jésus n’en reste pas là : alors qu’ils sont dans ce nouvel état intérieur, « il leur dit à nouveau ‘paix à vous’ « . Voilà qui est étonnant ! C’est donc que la paix qu’il veut pour ses disciples n’est pas seulement cet état que nous venons de constater, elle est encore autre chose. Quoi ? D’abord il leur dit : « de même que m’a mandaté le père, je vous accompagne aussi » (je rappelle que les deux verbes en grec ne sont pas les mêmes, et qu’on a tort de les traduire de la même façon), autrement dit il leur assure que cette présence qu’ils constatent maintenant n’est pas un évènement ponctuel, limité dans le temps, mais bien une présence définitive et inamissible -qu’importe si elle est invisible.

Et puis il souffle, il « souffle-dans » (il in-suffle), mais fort : rappelle-vous que nous avons dit déjà qu’il s’agit du soufflet de forge, du vent puissant et tempétueux. Et il ajoute « recevez l’esprit saint« . Non seulement il va être lui-même pour toujours avec eux, il va les accompagner toujours de sa présence source de paix, mais il met un autre en eux, un autre qui s’appelle l’esprit saint. C’est l’esprit du « même », car en mourant, Jean écrit que Jésus « transmit l’esprit« . Le mort a exhalé en mourant ce qui était sa vie la plus profonde, il a donné sa vie, et Jean insiste beaucoup dans son évangile pour faire comprendre que Jésus n’est pas mort parce qu’on lui a ôté la vie, mais qu’il a donné sa vie. Les Romains sont d’ailleurs étonnés de la trouver déjà mort, quand ils viennent briser les jambes des condamnés pour abréger leurs souffrances (ne pouvant plus pousser sur leurs jambes pour respirer, ils vont s’étouffer sous le poids de leur propre corps). Il est mort d’amour. Or c’est cet esprit même, le coeur de son coeur, la vie de sa vie, qu’il vient ici in-suffler.

J’ai pourtant encore un étonnement : un souffle de tempête, un soufflet de forge, n’a rien d’apaisant. Ce n’est pas une brise tranquille, une brise d’été. Ce n’est pas la caresse d’un souffle d’air. Alors quoi ?! Peut-être est-ce pour dire que la paix qu’il veut nous donner, « c’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne, ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne« , n’est pas une paix comme les autres, n’est pas une paix comme celle que nous connaissons déjà. Elle est la paix de l’esprit exhalé et donné an mourant, en étant l’objet de toutes les violences, en subissant souffrances et tortures. Elle est une sorte de paix par-delà, elle est une paix qui fait du tumulte, mais pas le même tumulte. Elle est une paix qui dérange, une paix qui n’est pas une absence de tempête mais une paix établie par la tempête, la paix de la tempête. Grand souffle d’air frais qui emporte on ne sait où. La paix qui nous apprend à dire : qu’importe où je vais, si c’est avec toi.