Tête et corps (dimanche 5 novembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Voici qu’après avoir été mis à l’épreuve par ses interlocuteurs, Pharisiens et prêtres, Jésus les a fait taire. Et il s’adresse maintenant aux foules et leur parle de leurs chefs. J’ai essayé de montrer déjà, dans ce texte, quelle attitude il suppose de notre part à l’égard des Ecritures : une écoute attentive et une recherche personnelle pour les traduire dans notre vie, avec une confiance faite à l’Esprit qui nous a été donné, Nous avons tous de quoi changer le monde. Mais je voudrais cette fois m’attarder sur l’attitude qu’il suppose à l’égard des responsables.

Il a cette phrase inaugurale : « Toutes les choses, donc, s’ils vous les disent : faites et gardez ; selon leurs agissements cependant ne faites pas -car ils disent et ne font pas. » Et le reste de ce long discours, dont nous n’avons que le début, sera véritablement à charge contre les pharisiens et les scribes, avec pas moins de sept « malheur à vous » en les qualifiant d’ « hypocrites » (sauf une fois, où ils sont « guides aveugles« ). Ils sont donc situés comme des relais verbaux, mais non comme des références de vie.

Je dois avouer que je suis assez fâché (une fois de plus, me direz vous) que les auteurs du lectionnaire ne nous donnent pas la totalité de ce discours, qui a pour but de permettre aux auditeurs une distance critique, d’autant plus importante dans l’intention de l’évangéliste qu’il y revient sept fois, nombre si symbolique, et d’autant plus précise qu’elle est détaillée sur plusieurs agissements, attitudes ou points de vue. Or l’actualité brûlante nous fait voir à quel point cette distance critique est nécessaire !

Je dis bien « nécessaire », pas seulement utile. Oui elle est utile, quand chaque semaine nous apporte son lot de manquements parfois très graves (parfois moins) des responsables religieux. Mais pour avoir une telle place dans l’évangile, il faut que cette attitude soit partie de l’attitude de foi que l’évangéliste tient à nous transmettre. Il le dit d’ailleurs d’une manière positive, « Vous n’avez qu’un seul maître, le Christ« , autrement dit : c’est lui seul qu’il faut suivre et imiter. Toute autre imitation blesse la foi elle-même. Nous avons tous des personnes que nous admirons, pour des raisons très défendables et justes. Et pourtant la foi nous impose ce renoncement : n’imiter que le Christ, et personne d’autre.

Certains adages sont à cet égard choquant, ou du moins devraient l’être si nous étions d’authentiques croyants, et s’ils ne nous choquent plus, c’est un indice qu’il y a quelque chose à reprendre dans notre manière de croire. Par exemple, le fait que nous appelions si facilement « père » des frères dont la fonction est justement de… nous transmettre authentiquement la parole ! Et si facilement ceux-ci se laissent faire, voire y invitent. (J’avoue qu’il m’arrivait de laisser faire, dans le ministère, mais combien je préférais qu’on m’appelle simplement pas mon prénom, c’est tellement suffisant ! Avons-nous besoin d’autre chose que de savoir clairement à qui on s’adresse ?). Cela se traduit souvent par le fait de ne demander conseil pour sa vie qu’au seul prêtre : mais plus nous aurons de voix, plus nous serons aidés à entendre ce que l’Esprit nous dit au cœur et à décider ce que nous allons faire ! S’en tenir à un seul avis, s’y conformer en tout point, n’est pas évangélique. C’est renoncer à chercher soi-même, au fond renoncer à être un disciple, en croyant l’être plus entièrement.

Par exemple, l’adage qui veut que « le prêtre [soit] un autre Christ » : eh bien non ! Justement pas ! Car il n’y en pas d’autre. Comment ! Le magistère ecclésiastique ne dit-il pas depuis le concile de Trente que le prêtre, quand il célèbre, agit « in persona Christi » ? Ma foi, la référence n’est plus ici directement à l’évangile, mais admettons. Et constatons qu’il a fallu corriger la formule dans les documents d’un autre concile (Vatican II) en « in persona Christi capitis« , en la personne du Christ-tête. Et pourquoi ? Parce que dans la même célébration, toute l’assemblée agit aussi en la personne du Christ-corps. C’est l’unique et seul Christ qui agit partout et en tous. Les fonctions sont distinctes, mais là s’arrête la distinction. Et elle ne vaut que dans le cadre symbolique d’une célébration, où se déploie dans l’ordre du signe (qui a donc besoin de contrastes, de variété) l’unité essentielle du mystère. Dans le cadre de cette même célébration, quand quelqu’un prêche, que les autres écoutent activement (en réfléchissant, en cherchant à comprendre, en pensant éventuellement autre chose que le prédicateur au sujet de tel ou tel commentaire de la parole, en voyant comment conformer sa vie à la parole reçue, etc.), se joue la même distinction : elle n’est que fonctionnelle, car le prédicateur doit lui aussi écouter la parole et en changer sa vie, et l’auditeur en l’écoutant activement devient en quelque sorte son propre prédicateur !

Par exemple encore, le fait que le pape lui-même soit appelé « vicaire du Christ ». Pendant bien longtemps, le titre était « vicaire de Pierre« , indiquant ainsi que sa fonction était de tenir la place (en partie au moins) qu’avait tenue Pierre. Et puis au Moyen-Âge, dans la suite de la réforme de Grégoire VII cherchant à assoir l’autorité du pape plus haut que celle des rois et de l’empereur, Innocent III a changé ce titre en « vicaire du Christ« . On change de registre, nettement : il ne s’agit plus de tenir la place du disciple, mais bien du Maître !! C’est une prétention hallucinante, quand on y réfléchit un instant. Mais qui en est choqué ?! Eh bien nous devrions ! Et au nom de notre foi, pas moins, puisque c’est l’évangile lui-même qui nous demande de ne jamais mettre sur le même pied le Christ avec aucun de ses disciples.

L’évangile nous dit donc : « Toutes les choses, donc, s’ils vous les disent : faites et gardez ; selon leurs agissements cependant ne faites pas -car ils disent et ne font pas. » Les autorités religieuses sont bel et bien à respecter, car leur fonction essentielle et première est bien de transmettre la parole. Et c’est la parole qui est l’objet de vénération : si le dieu consent à nous parler, l’attitude de foi est dans son fondement même une écoute de cette parole, une recherche de cette parole. Mais la distinction que fait Matthieu est capitale. L’autorité de la parole pour le croyant ne se confond pas avec une autorité de celui qui la transmet. Bien au contraire, la gratitude et le respect pour ceux qui la transmettent ne se transforme jamais en autorité de ceux qui la transmettent. Cette confusion est toujours au détriment de la parole, c’est pourquoi elle blesse la foi. La parole, il faut chercher à l’entendre, à la comprendre, à l’assimiler (c’est-à-dire à lui devenir semblable, pas moins). Or cette parole est vivante, elle est créatrice de ma différence, de ma personne, elle s’inscrit dans mon histoire, elle ne peut le faire comme dans l’histoire d’un autre. Pas d’autre modèle, donc, que le seul Christ, qui est le seul « universel concret ». Et le rejet des autres modèles, aussi grands, aussi saints soient-ils, est nécessaire pour être comme après la transfiguration « avec Jésus seul« .

Maintenant, cette distance critique vis-à-vis de ceux qui transmettent la parole est en fait vitale pour le collectif, pour la vie de la communauté. C’est l’attente et la soif de la parole de la part des auditeurs qui tire le meilleur de ceux qui la transmettent. Mais aussi, c’est l’exigence et la réception collective de la parole qui édifie la communauté. Quand je dis collective, je ne veux pas dire le compromis plus ou moins a minima sur lequel on s’est accordé : ainsi, quand par exemple pour le synode en cours, bien des demandes de fidèles ont été écartées des synthèses diocésaines sous prétexte qu’elles étaient « minoritaires », ce n’est pas une réception « collective » de la parole. Mais ce que chacun entend à partir de son point de vue, ce qui est original, ce qui ne ressemble pas à ce qu’entend un autre, c’est cela-même qui constitue le bien collectif : ce qui n’a pas encore été dit, compris, déployé, de la parole.

Ainsi, si l’on déplore que la construction de l’Eglise ne soit pas en tous points conforme à la parole évangélique, ce n’est pas seulement « la faute » des responsables qui auraient « pris le pouvoir ». C’est bien une responsabilité collective de tous ceux qui ont laissé faire, c’est un attiédissement de la foi de tous ceux qui n’ont pas dit ce qu’ils entendaient dans la parole qu’on leur transmettait. Il ne faut pas laisser seuls les transmetteurs de la parole, il ne faut pas les laisser avec un « pouvoir » qui se constitue par le fait-même, et dont ils croient après être chargés -et c’est lourd ! « et tous vous êtes frères. » Nous sommes gardiens les uns des autres, gardiens aussi des responsables, dussions-nous leur crier ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. Et aller peut-être jusqu’à leur « tenir tête » pour pouvoir « faire corps » avec eux, c’est peut-être bien dans la vie ordinaire être aussi à son tour le Christ-tête pour former son corps.

Aimer son prochain comme soi-même (dimanche 29 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Voici un texte très connu, mais dont on se sert aussi un peu à tout propos, sans toujours vérifier qu’on ne lui fait pas dire ce qu’il dit en effet. J’ai essayé d’en donner un première fois un commentaire général en le replaçant dans son contexte, Il s’agit d’aimer, et une autre fois, par petites touches, d’en préciser quelques aspects Aimer est plein d’implications. Je voudrais cette fois-ci me concentrer sur le « deuxième » commandement, dont Jésus dit qu’il est « semblable » au premier : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Le mot qui m’arrête particulièrement est ce « comme », [hoos] en grec. Car nombreux sont ceux qui tirent de là qu’il faut aussi « s’aimer soi-même ». Et cela entre en résonance avec tant de recommandations de se préoccuper de soi, de s’occuper de soi, de veiller à son bien être… Et de dire que si on ne s’aime pas d’abord, on ne pourra pas aimer son prochain : forcément, si ce « comme » est un comparatif, l’amour de soi devient la mesure de l’amour du prochain.

Si l’on s’en tient là, on a une belle justification à une vie tournée principalement vers soi… ce qui est certes confortable, mais on se demande comment le prochain aura jamais une place : car il faut bien reconnaître qu’il est dérangeant. Et surtout s’il n’est pas très recommandable, s’il fait partie de ces gens qui ne vous rendrons jamais ce que vous leur donnez : s’occuper des « pauvres », comme on dit parfois, est loin d’être une sinécure, et tous ceux qui le pratiquent se demandent parfois pourquoi ils le font, tant cela est parfois rebutant ! Le risque est donc, en s’occupant d’abord de soi, de ne jamais en venir à aimer le prochain, ou à lui donner e moins en moins de place. Car je suis une choses assez encombrante, et je prends assez vite une grande place dans ma vie…

Alors on peut chercher à s’en sortir d’une autre manière : l’amour de soi n’est pas de l’ordre du bien-être, mais plutôt des besoins vitaux. On s’aime parce qu’on s’accorde ce qui est nécessaire à sa vie, c’est en quelque sorte l’instinct de survie. S’aimer, c’est aimer la vie et se vouloir en vie. Peut-être. Mais la difficulté que je vois alors est qu’il me paraît impossible d’aimer son prochain de cette manière-là : et comment me substituerais-je à l’instinct de survie de mon prochain ? Il n’est pas en mon pouvoir de lui donner la vie, ni même de la prolonger d’une seule seconde, quand bien même je désirerais ardemment de pouvoir le faire ! Et parfois, en effet, comme je voudrais avoir ce pouvoir… Mais je serai plus proche de mon prochain souffrant en partageant sa faiblesse dans mon non-pouvoir, qu’en l’écrasant de tout ce que je peux faire.

Il faut d’ailleurs faire une objection bien plus générale à tout cela : c’est que l’amour, par sa nature même, est extatique. Il ne vient pas d’abord de soi : il est un mouvement qui vient du dehors, d’un autre, prend appui et racine au plus profond de soi, pour nous tirer hors de nous-mêmes. C’est l’acte même de la transcendance, qui suppose un autre avant nous et nous ouvre à lui. Alors, quand on parle d’amour de soi… de quoi parle-t-on ? Peut-on vraiment et proprement parler d’amour de soi ?

Maintenant, revenons à notre « comme ». Et s’il ne s’agissait pas d’un comparatif, mais d’une simple conjonction, comme quand on dit : « j’ai parlé aux uns comme aux autres » ou « je fais de la course à pieds comme du vélo ». On voit bien qu’il ne peut s’agir de comparaison. Et le [hoos] grec a aussi cet emploi. Comprendre ainsi notre phrase à l’immense avantage de la remettre dans le sens où elle est énoncée : c’est aimer son prochain qui vient en premier. Cela est extatique -et, on l’a dit, pas forcément au sens du plaisir que cela procure !-, cela peut en effet être semblable à « Tu aimeras le seigneur ton dieu… », parce qu’il s’agit avant tout d’un autre.

Le « comme toi-même » fait alors figure de codicille. Quand tu aimes ton prochain, n’oublie pas aussi d’y ranger… toi-même. Mais pas ton « moi » : toi-même, comme un autre. Bernanos, à la fin du Journal d’un Curé de campagne, écrit : « Il est plus facile qu’on ne croit de se haïr, la grâce serait de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement comme n’importe lequel des membres souffrant de Jésus-Christ. » Il me semble qu’il touche dans ces lignes quelque chose de fondamental, un renversement qui change tout.

C’est finalement l’élan vers le prochain qui appelle la juste attention à soi, comme la juste estime de soi. La mère qui vit pour ses enfants a aussi besoin, pour eux, de temps pour elle, d’activités qui la détendent, de relations qui la nourrissent, etc. Mais en cas de crise, elle ne fera pas passer cela d’abord, tant pis, on verra une autre fois ! (Je dis bien « en cas de crise », qui est par nature une exception). Et c’est ainsi que l’amour du prochain a un véritable pouvoir de guérison : comme l’écrit Bernanos, « il est plus facile qu’on ne croit de se haïr », et cela a besoin d’être guéri. Et c’est l’amour de l’autre qui, en tirant de moi ce que je ne savais peut-être pas s’y trouver, qui va me révéler ce que je suis, qui je suis. « Je reconnais devant toi la merveille, l’être étonnant que je suis » (Ps.138)

Une parole critique (dimanche 22 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Ce texte est de ceux où les adversaires de Jésus, à Jérusalem, cherchent à la piéger par une parole dite en public, dans le but de le discréditer, par là détacher la foule de lui, et avoir les mains libres pour lui faire un procès. Ce texte, nous l’avons déjà rencontré deux fois.

La première fois, j’ai essayé de montrer la nature du piège tendu à Jésus par ses interlocuteurs, et aussi de montrer comment le principe qu’il pose dans sa réponse, en distinguant ce qui se rapporte au dieu de ce qui se rapporte à César, donne sa pleine dignité et à l’un et à l’autre, en même temps qu’il purifie les domaines se rapportant à l’un et à l’autre Vive la laïcité. La deuxième fois, à travers plusieurs détails du texte, j’ai essayé de montrer ce que les adversaires de Jésus avaient en tête, quel était leur schéma mental, dans le but pour nous de tenter d’échapper à ce schéma évidemment, Halte au dogmatisme !

Je voudrais cette fois-ci prolonger par quelques observations ou réflexions les conséquences de cette parole fameuse dans la vie d’aujourd’hui, et singulièrement dans la vie de l’Eglise. Cela me semble on-ne-peut-plus légitime, dans la mesure où les interlocuteurs de Jésus, ceux auxquels il adresse ce fameux adage « Rapportez donc les choses de César à César, et celles de Dieu à Dieu. » sont les responsables religieux légitimes, et qu’il a toujours tenus pour tels. Ils font de tout une question religieuse (ici, la question du paiement du cens ou de l’impôt) : il les invite à ne pas en faire exclusivement une question religieuse. En fait, il y a dans cette question de l’impôt un aspect qui relève de César : c’est lui qui émet la monnaie, qui régule et supervise la vie publique, et donc la contribution à son trésor (et par là, la contribution à la vie publique) relève légitimement de lui. Mais un aspect relève aussi certainement de Dieu : considérer la vie des autres, faire preuve de solidarité, y compris dans le paiement effectif de ce qui permet de rendre réelle cette solidarité, cela relève aussi du précepte de l’amour du prochain.

Une chose qui me frappe souvent chez certains fidèles est une certaine absence de considération pour les règles du droit civil dès que certaines questions touchent au domaine « religieux ». Par exemple, une infraction, un délit, parfois hélas un crime, est commis dans un cadre ecclésial : le réflexe de beaucoup, singulièrement des clercs, est de vouloir régler cela « en interne ». C’est ce qui a occasionné tant de fois des déplacements de prêtres, comme si cette mutation réglait la question. Or, la formule « Rapportez donc les choses de César à César, et celles de Dieu à Dieu. » ne signifie pas qu’il convient de tracer une frontière entre certaines choses qui relèveraient exclusivement de César, et d’autres qui relèveraient exclusivement de Dieu : elle signifie au contraire que, pour la même affaire, il convient de voir ce qui relève de César pour la traiter en conséquence, et ce qui relève de Dieu pour la traiter aussi en conséquence. On parle bien de la même affaire.

Dans l’exemple sus-évoqué, le recours à la justice des hommes rapporte à César ce qui est à César. Ne pas le faire, c’est rapporter à Dieu ce qui est à César. Qu’il y ait lieu aussi de reprendre le frère qui a fauté pour le mettre aussi devant la perspective de la charge confiée au nom du Dieu, c’est certain : c’est là rapporter à Dieu ce qui est à Dieu. Attendre du tribunal qu’il fasse aussi la morale, voire qu’il statue sur le plan « religieux », ce serait rapporter à César ce qui est à Dieu. Le tribunal parlera depuis le droit, et dans ce cadre il pourra même parler d’abus spirituel : César aussi, en tant qu’homme, est capable de spiritualité ! Mais il le fait sous l’angle de l’humanité et de l’humanisme, de ce qui nous est à tous commun, non à partir de la révélation qui est affaire de foi.

Mais ceci nous entrouvre une porte : l’Etat peut-il intervenir dans la vie de l’Eglise ? La société des hommes, y compris des non-croyants, a-t-elle un mot à dire par la voix de ses représentants ou de ses responsables sur la société des fidèles ? Il semble bien que oui ! Car ces fidèles sont des femmes et des hommes, et leur société de fidèles est aussi une société de femmes et d’hommes. C’est ce qu’on oublie trop : sous un certain angle, la vie même de l’Eglise se rapporte à César. Qu’elle soit fidèle à sa mission, confiée par Jésus, cela ne relève pas de César mais bien du jugement de celui qui l’a mandatée. Mais elle a choisi de s’organiser et de se constituer en société, et là s’applique à elle ce que tous les hommes sont en droit d’attendre de toute société.

Peut-être faut-il ici se rappeler qu’une Eglise a pour ambition d’être « la communauté humaine, mais autrement ». Elle veut être à la fois l’exemple et le commencement (le noyau) d’une société humaine renouvelée par la parole divine. C’est pour cela aussi qu’elle se construit et s’articule d’après les articulations de la société humaine comme elle est : le diocèse de Bordeaux, ou de Laval, par exemple, s’appellent ainsi parce qu’ils veulent être l’exemple et le commencement de ce que serait la société des hommes à Bordeaux ou à Laval en étant animée par la parole divine. Les conditions de vie, les contraintes de vie, etc. sont exactement les mêmes, parce que les personnes sont les mêmes.

Mais ceci entraîne, par voie de conséquence, que lorsque la société humaine de Bordeaux ou de Laval voit au contraire dans l’Eglise de Bordeaux ou de Laval des faits ou des comportements qui ne sont pas acceptables dans la société humaine de Bordeaux ou de Laval (voire dans aucune société humaine), elle est en droit d’en demander compte : puisque c’est au fond la même société, que ce sont les mêmes personnes. Nous appartenons tous à de nombreux cercles, qui font la société humaine : pour aucun d’entre nous, l’appartenance à la seule société « Eglise » ne dit tout, ni même ne peut suffire. C’est ce qu’il faut se garder d’oublier jamais ! Les personnes qui appartiennent aussi (et pas seulement) à l’Eglise de Bordeaux ou de Laval doivent aussi rapporter à César certains aspects de cette vie sociale-là, comme ils doivent aussi -mais c’est assez évident- rapporter à Dieu d’autres aspects de cette vie sociale.

Du côté de l’Eglise catholique, il y a en ce moment-même des débats importants (ou du moins, espérons qu’il y a au moins débat !), dans le cadre d’un synode général, concernant l’organisation de l’Eglise, la manière dont l’autorité y est détenue et s’y exerce, la qualité des personnes qui en sont les dépositaires, etc. A ce niveau-là aussi, l’adage de l’évangile d’aujourd’hui « Rapportez donc les choses de César à César, et celles de Dieu à Dieu. » s’exerce. Bien des blocages dans l’évolution de l’Eglise viennent de ce que certains comprennent que si une chose vient de Dieu, elle est inamovible, irréformable. Aussi éternelle que le Dieu dont elle vient. Mais à ceux-là il faut maintenant faire observer plusieurs choses :

La première, que si la parole de Dieu est immuable et donnée une fois pour toute et en totalité, notre capacité d’y entrer et de la comprendre, et aussi de s’y conformer, est elle en évolution permanente (et, espérons-le, en progrès !). Donc, de ce point de vue, la réforme est non seulement souhaitable mais nécessaire, elle correspond à l’œuvre de l’Esprit qui, comme le dit cette fois l’évangéliste Jean, nous « conduit dans la vérité tout entière« .

La deuxième que tout dans l’Eglise ne vient pas que « de Dieu »… et donc ne s’y rapporte pas nécessairement ! Et pourrait bien au contraire se rapporter à César. Prenons par exemple le mode d’exercice de l’autorité dans l’Eglise : il est actuellement celui d’un épiscopat monarchique, c’est-à-dire qui concentre sur une seule personne l’ensemble du pouvoir de décision. Mais d’où vient ce schéma ? Vient-il de la parole du dieu ? Non, il vient des modes d’exercices de l’autorité à l’époque où l’épiscopat s’est constitué. Il n’est même pas l’unique mode originel d’exercice de l’autorité : nous avons des traces historiques d’épiscopat collectif. Et l’autorité qui confie le pouvoir à un homme et en fait un évêque ? La façon élective dont le pape accède à sa charge garde le vestige du processus premier : c’était le peuple de l’Eglise de Rome qui élisait son évêque ! Et puis le clergé s’est réservé ce choix (tout simplement par une prise de pouvoir) ; et puis ce clergé s’est vu à son tour évincé par un clergé symbolique, le « sacré collège » des cardinaux (qui restent symboliquement attachés à l’une ou l’autre des paroisses romaines), etc.

On voit que tout ceci se rapporte à César. Je ne veux pas dire qu’un Etat pourrait intervenir ici en tant qu’Etat, je veux juste dire que ces choses sont largement réformables, qu’elles ne sont pas du tout immuables, parce qu’elles viennent d’une imitation des pouvoirs « civils ». Et il en va de même d’une grande partie de ce qui fait l’Eglise aujourd’hui : l’institution telle qu’elle se présente à nous ne s’explique pas seulement à l’aune de l’Evangile. Et c’est pourquoi aussi la confrontation permanente avec l’Evangile est si nécessaire, pour adapter et même relativiser les structures en fonction de cette unique référent.

Je n’ai pas cette fois-ci exploré un texte, j’ai voulu plutôt faire le lien entre un passage auparavant situé et expliqué dans son contexte, « Rapportez donc les choses de César à César, et celles de Dieu à Dieu. », avec la vie d’aujourd’hui sur un plan institutionnel, et montrer comment l’Evangile peut permettre de regarder une réalité avec un regard critique. La conversion réclamée par l’Evangile est toujours de mise.

Invités par défaut ?(dimanche 15 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Dans mon premier commentaire, j’ai essayé de montrer la « logique » de cette histoire qui tourne autour de la question d’un mariage imminent, mais aussi de souligner le rapport à la foule, différent chez Jésus et chez les chefs religieux qu’il affronte, L’immense foule des hommes. Dans mon deuxième commentaire, je me suis attaché à la formule conclusive, lapidaire et sibylline, souvent traduite « il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus« , pour conclure qu’elle se traduirait plutôt « La multitude est invitée, et très peu seront rejetés » : la parabole offre une vision optimiste d’un appel universel, en contrepartie duquel seule l’adhésion du cœur est demandée, Venez tous, ouvrez-vous à tous.

Je voudrais m’intéresser cette fois aux invités «  »de seconde main », si je puis dire, ceux qui se retrouvent effectivement dans la salle de noces. Justement parce que ce sont ceux-là qui y sont ! Sont-ils des invités « par défaut » ? La parabole est en effet une initiative de Jésus, adressée à ceux avec lesquels il est en discussion toutes ces dernières pages, à savoir « les grands-prêtres et les pharisiens » (Mt.21,45). Et jusque-là, la parabole est assez transparente à leur égard : ce sont eux qui sont les invités privilégiés, et peut-être pas seulement eux mais aussi tous ceux dont ils sont responsables. Les différents serviteurs qui sont venus les inviter aux noces sont, à n’en pas douter, les prophètes. Du message de ceux-ci, beaucoup se sont détournés, préférant aller « qui à son champ, qui à son commerce« . Et si les prophètes sont tous morts de mort violente, ce fut toujours du fait de leur condamnation par les responsables religieux. Autrement dit, la parabole pourrait fort bien s’arrêter à cette phrase : « Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes pour perdre les meurtriers et pour incendier leur ville.« 

Et pourtant ce n’est pas le cas, la parabole ne s’arrête pas là. Le roi n’en reste pas là. « Alors il dit à ses serviteurs… » Il y a une nouvelle initiative. Ce « alors » résonne comme celui des prophètes pour parler des temps nouveaux, comme celui que Matthieu utilise un peu plus loin dans le « discours apocalyptique » (« alors, on verra le fils de l’homme … ») pour montrer un évènement qui n’est pas une conséquence de ce qui s’est passé précédemment, qui ne vient pas dans la chaîne, mais qui est une initiative totalement libre du dieu. Nous sommes dans la gratuité, dans un choix dont nul ne peut demander compte. Et que dit-il ?

« D’un côté la noce est prête, d’un autre côté les invités n’étaient pas dignes. » La noce est toujours d’actualité : le mariage ne se fait pas pour les beaux yeux des invités, son fils est en train de revenir chez lui avec sa femme et celles qui l’accompagnent ; et tout est prêt, les plats sont fumants, la table est mise, les tonneaux sont percés. Mais il faut bien constater un hiatus, qui est du côté des invités. Ils n’étaient pas « dignes » : [axios], c’est littéralement qui entraîne par son poids, et par suite qui a de la valeur, qui mérite, qui est digne, qui en vaut la peine. Il me semble que le sens premier, brut, est très révélateur et précieux ici : les invités du premier lot n’étaient pas invités seulement pour eux-mêmes. Ils l’étaient, mais ils étaient sensés avoir du poids, c’est-à-dire entraîner d’autres avec eux et à leur suite. Autrement dit, dans ce constat d’échec fait par le roi, ce n’est pas qu’un changement d’estimation de certaines personnes qui est indiqué, c’est un plan qui est mis en échec.

Ce petit mot nous dit que ceux qui étaient d’abord invités devaient en entraîner d’autres : en fait, à travers eux, c’était toute l’humanité qui était invitée aux noces, tout le royaume. Ils devaient venir les premiers, mais pas les seuls. Et là, ils n’ont pas tenu leur rang, ils n’ont pas honoré cette place qui leur était donnée, ils se sont comporté comme si eux seuls étaient concernés. Et par leur attitude, ils n’ont pas joué leur rôle. Le plan, comprenons-nous, n’a jamais été de n’appeler qu’un peuple, il a toujours été d’inviter l’humanité entière, mais par le biais d’un peuple entier -certes petit- qui devait l’entraîner. Découvrir cela est très important : ceux qui sont finalement dans la salle de noces ne sont pas des « pis-aller », ils ne sont pas là comme une solution de remplacement, ainsi qu’on pourrait le penser en lisant vite. Ils ne doivent pas leur présence à l’absence des autres, il n’y a pas concurrence de deux groupes qui s’excluraient l’un l’autre ! Mais ils sont plutôt ceux qui devaient aussi s’y trouver, entraînés par les premiers. Devant la déficience du premier peuple, de ses responsables meurtriers comme de ses membres inintéressés, la question du roi devient donc : comment adapter le plan, en gardant le même objectif ?

La solution choisie, devant la déficience des intermédiaires, est d’aller inviter directement ceux qui autrement ne sauraient même pas qu’il y a des noces et une invitation. « Voyagez donc sur les issues des chemins, et ceux que vous trouverez, appelez-les aux noces. » Le roi envoie ses serviteurs aux frontières de son royaume, là où aboutissent les chemins (le mot [diéxodos] signifie à la fois issue, débouché, et limite, frontière). Où naturellement seraient arrivés les premiers invités, s’ils avaient pris leur rôle à bras le corps. Là les serviteurs ont mission de marcher, de voyager, de pérégriner : ils ne vont pas faire que passer, une fois : ils vont se déplacer sans cesse mais toujours dans cette zone. Y a-t-il meilleure solution pour rencontrer rapidement le plus de monde possible ? Et ils vont appeler : comme pour les autres, c’est l’invitation qui est de mise, aucune contrainte. L’invitation ouvre à une réponse libre et volontaire.

La stratégie choisie, notons-le, vise à un résultat rapide : c’est qu’il y a urgence, les noces sont commencées, lancées. Nous avons un peu perdu le sens de cette urgence, alors qu’elle est clairement dans le texte (et dans d’autres). Nous pensons paresseusement avoir le temps, nous pensons que la mission est de longue haleine. Or ici, c’est comme s’il n’y avait pas le temps, comme s’il était très urgent de faire entendre et résonner l’invitation partout et au plus vite ! Et cela en se tenant sur les confins. Que sont-ils pour nous ? Y allons-nous ? Combien de disciples de Jésus se tiennent repliés sur des zones sécurisées pour leur vie et leur croyance, sans oser se situer aux zones frontières, là où l’on n’est plus sûr de grand chose, où la manière de vivre et les choix à faire sont loin d’être évidents. Là où bien souvent les humains sont seuls face à eux-mêmes, face à des grands et vrais questions qui engagent beaucoup.

Notons aussi au passage que notre roi n’a aucun intention hégémonique, il accepte parfaitement que son royaume ait des frontières, des limites, et à aucun moment il n’a pour propos de déplacer les frontières de son royaume. Loin de vouloir exercer son pouvoir, il veut seulement inviter : il se situe sur le registre de la gratuité, encore une fois. C’est un bel exemple pour les groupes d’aujourd’hui, qu’ils soient religieux, qu’ils soient une Eglise, ou d’une autre nature : le but n’est pas de « contrôler » et d’étendre son pouvoir ou son emprise (ceux qui exercent leur pouvoir, ce sont en toutes lettres ceux qui se sont saisis des serviteurs pour les molester et les tuer), on peut parfaitement accepter d’être ce que l’on est, avec ses limites, et néanmoins s’adresser à tous et offrir à tous ce que l’on porte.

« Et après être sortis sur les chemins, ces esclaves-là rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent les mauvais aussi biens que les bons : et le mariage est plein de convives. » Les « convives« , en grec [anakéïménos], désignent littéralement « ceux qui sont couchés (sur un lit de table) », mais pourrait aussi se traduire « ceux qui sont consacrés » ! Voilà en quoi sont transformés tous ceux qui grâce à ce nouveau plan se retrouvent dans la salle des noces. Une précision s’ajoute, extrêmement optimiste : « les mauvais aussi bien que les bons« . On voit à quel point les projets du roi sont indiscriminés : qu’importe le lieu d’où l’on vient, qu’importe l’état dans lequel on est, qu’importe le poids de son histoire et de ses actions : tous, nous sommes tous invités. Le consentement seul est demandé, manifesté par la robe de fête. Quelqu’un a dit : l’enfer, c’est d’être au paradis par hasard. Pas d’enfer ici : nul n’est là par hasard, et le seul dont c’est peut-être le cas est éjecté aussitôt. Oui décidément, tous sont appelés, et très peu sont rejetés : et plutôt qu’un rejet, c’est un respect de leur propre décision.

Enjeux d’un synode (dimanche 8 octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Dans un premier temps, j’ai essayé de donner une lecture générale de cette parabole, en montrant comment elle s’adresse aux seuls responsables, et comment elle les invite à se désapproprier dans l’exercice de leur responsabilité se désapproprier ; dans un second temps, je me suis focalisé sur Jésus qui énonce une telle parabole, envisage donc clairement sa propre mort, mais ne cesse aussi d’appeler au changement les chefs qui envisagent de le tuer, jamais trop tard pour changer. Je vous propose de porter notre attention cette année sur la fameuse vigne.

« Un homme était maître d’un domaine, il planta une vigne… » Le verbe « planter » est bien traduit, et l’on comprend qu’il ne s’agit bien sûr pas d’un seul « plant de vigne », mais bien d’une vigne entière, d’un « climat », comme on dirait en Bourgogne : l’ensemble d’un champ clos, avec tous les pieds de vigne qu’il semble opportun de mettre là. Cette vigne est plantée par un [oïkodéspotès] : un [déspotès], mot transparent qui donne notre « despote », est un maître, mais entendu par rapport aux esclaves, un maître absolu. La précision [oïko-] indique là où s’exerce son pouvoir, à savoir la maison et toute sa dépendance. Et là vient notre étonnement : comment un tel homme plante-t-il lui-même sa vigne ? Tout devrait le porter à le faire faire ! On peut bien sûr comprendre qu’il en a seulement donné l’ordre et que d’autres l’ont exécuté, comme Jules César écrit « Caesar pontem fecit » : tout le monde comprend qu’il a donné l’ordre et que d’autres ont bâti le pont. Admettons.

Reste que notre parabole décrit une longue et grande sollicitude de ce « maître du domaine » pour cette vigne : non content de la planter, il la ceint d’une palissade (le mot évoque un ouvrage de défense), creuse dans sa vigne une cuve de pressoir et bâtit une tour. C’est très impressionnant. Il a sans doute fallu beaucoup de personnel et d’énergie pour faire tout cela, et investir par conséquent des sommes considérables. Mais si notre homme a surtout donné les ordres, mettons-nous à son point de vue : quel est son plan ? Qu’a-t-il cherché à faire ?

Planter la vigne, c’est évidemment lui donner vie : cela suppose tout une préparation du sol, mais aussi de choisir les cépages et trouver les pieds, les préparer aussi, et aussi de réunir toutes les conditions pour que les plants prennent. C’est une longue opération, qu’il est recommandé d’anticiper d’au moins trois ans ! Et le soin (ou non) apporté pour cette plantation engage pour plusieurs décennies : certaines maladresses ou négligences ne se révèleront que plusieurs années après, trop tard pour être corrigées autrement que par un arrachage. C’est dire si ce simple mot « planta un vigne » est chargé. C’est la moitié d’une vie humaine qui est tout de suite la mesure de cette opération.

Notre homme ne se contente pas de faire apparaître et croître la vie, il entoure sa vigne d’une palissade : il s’agit ici sans nul doute de défendre cette vie qui grandit contre les prédateurs extérieurs : sangliers, renards, et toutes sortes d’animaux plus ou moins grands qui pourraient venir arracher les pieds de vigne ou en manger les feuilles ou les fruits. Peut-être aussi la protéger un peu contre le vent ? Ce ne sera pas une protection absolue, mais mettra tout de même la vigne dans des conditions moins exposées. On voit l’intention de protéger la vigne contre les aléas climatiques.

Le fait de creuser une grande cuve montre aussi une vision claire de la finalité, et aussi un souci de la qualité : creusée dans le sol, la cuve permettra que le raisin y soit aisément déversé, ou bien qu’un pressoir y soit installé, solidement posé. C’est une infrastructure importante qui peut connaître plusieurs usages. Mais aussi, le fait que cette cuve soit creusée et installée dans l’enceinte même de la vigne est un gage de qualité : le transport sera moindre, et donc les occasions pour le raisin de s’abîmer ou s’écraser durant le transport seront diminuées d’autant. Tout est pensé dès le début pour que cette vigne produise, et que cette production soit de grande qualité : ce n’est pas la quantité qui est visée (puisque c’est une partie du terrain qui est prise pour la cuve), mais bien la qualité.

Et pour finir, voici une tour. C’est plus inhabituel. J’y vois deux raisons possibles, et d’ailleurs combinables : voir de plus loin les incendies, ou les grosses intempéries, et donc se donner le temps de la réaction, d’abord ; surveiller mieux l’activité humaine indésirable et se prémunir contre des pillards ou des voleurs, ensuite. On voit que notre homme a pensé à tout, qu’il est très réaliste sur les conditions concrètes dans lesquelles sa vigne va se développer, qu’il n’en est pas moins ambitieux, et aussi qu’il ne regarde pas à la dépense, ni pour le lancement ni pour l’entretien régulier, puisque ces dispositions engagent un grand nombre de bras.

La vigne, puisque c’est à elle que nous voulions nous intéresser, est donc l’objet de soins profonds et persévérants, endurants même, de la part de son auteur. Elle est d’emblée un collectif : les pieds de vigne sont nombreux, ils ne sont pas forcément tous du même cépage, ils ne vont pas tous pousser de la même manière, eu égard à leur implantation particulière (terrain, exposition, etc.) et à leur vigueur propre. Mais ils vont pousser ensemble, certains faisant un peu d’ombre aux autres, mais aussi les mettant à l’abri du vent. L’élan vers la lumière de chaque plant, sa résistance, son hydratation : tout est particulier mais tient à un jeu subtil d’interactions. Ce collectif gandit ensemble dans sa diversité.

Mais la vigne devient-elle ce qu’ a voulu son maître ? Car il la confie à des « paysans » -mot général pour tous ceux qui sont engagés dans une forme d’agriculture : en l’occurrence, nous les appellerons des « vignerons« -, il passe de l’équipe de ceux qui ont mis en place cet ensemble à l’équipe de ceux qui vont cultiver et soigner. C’est un travail qui est vraiment dans le prolongement du premier, gardons présent à l’esprit que la vigne s’établit sur plusieurs décennies : s’il y a donc un nouveau travail de culture, il y a aussi toujours en cours un travail identique au travail initial en ceci qu’il le prolonge et que la plantation n’est pas tout-à-fait finie, qu’il faudra du soin, un œil exercé et une attention à chaque plant pour vérifier qu’il prend un bon développement, au-delà du simple fait de donner du raisin. Ce n’est pas parce qu’un pied donne du raisin au début qu’il est bien parti et durera longtemps. Et vues les dispositions générales et l’architecture des lieux, on peut comprendre que l’équipe des vignerons aura soin de la vigne, mais assurera aussi la garde dans la tour, les vendanges, le transport à la cuve, et jusqu’à la première presse.

Le problème est qu’il n’y a pas de récolte : du fait de la vigne ? Nous n’en savons rien. On peut cependant imaginer le contraire, tant le récit de la parabole semble supposer que les pieds de vigne, eux, ont fait leur travail ! Non, tout le problème vient des responsables. L’équipe des vignerons entre dans l’affrontement avec l’équipe des « serviteurs », envoyés par notre maître du domaine et, cramponnés à la vigne, refuse d’en remettre « les fruits« . Ce dernier mot est à entendre au sens large : il ne s’agit pas forcément du raisin, le mot peut être employé pour désigner le produit, y compris liquide. La cuve étant déjà creusée sur place, il paraîtrait logique que l’on vienne chercher le jus déjà pressé pour aller le mettre en fût et le vinifier.

En fait, tout se passe comme si ces vignerons étaient ceux-là mêmes contre lesquels avait été bâtie la tour. Loin de défendre la vigne contre d’éventuels voleurs ou pillards, il se comportent eux-mêmes en voleurs et en pillards ! Et cette attitude ne fait que s’aggraver : quand vient le fils (car l’homme, lui, envoie un fils : c’est le lien d’affection qui prime), ils ne voient que l’héritier (c’est-à-dire un lien d’intérêt… ) et au lieu de l’accueillir dans la vigne et d’en faire sortir le produit, ils gardent au contraire le produit et jettent dehors cet « héritier » -jusqu’à le tuer. Au vu du plan initial, la vigne est détournée de sa finalité, et c’est ce qui est grave. On pourrait dire qu’elle n’est pas abîmée, les vignerons n’ont aucun intérêt à détruire la vigne. Mais c’est presque pire, son produit ne peut plus aller à celui pour qui il a été destiné. En fait, c’est comme si la vigne était asservie, capturée. C’est une forme de mort pire que la mort : sans fin, la vigne est coupée de son auteur, de celui qui a pris tant de soin pour la faire naître. Elle n’a plus aucun sens. Elle vit pour d’autres qui n’en font que du profit, et selon leur logique elle sera exploitée, bientôt sur exploitée, épuisée.

Dans l’évangile de Matthieu, cette parabole fait immédiatement suite à celle que nous avons lue dimanche dernier, dont le but était de dénoncer l’attitude des Pharisiens et des Docteurs. Le but est à l’évidence le même, mais cette fois-ci elle dénonce aussi leur responsabilité. Mais la symbolique de la vigne en ressort transparente : il s’agit du peuple que le dieu lui-même s’est suscité, pour lequel il a pris tous les soins, un peuple dans toute sa diversité et ses interactions, un peuple qu’il a tiré de l’esclavage pour le faire accéder à la liberté, mais un peuple qui est détourné par ses responsables à leur propre profit.

Il me semble que nous rejoignons ici, avec une remarquable coïncidence, l’enjeu profond du synode qui s’ouvre dans l’Eglise catholique, enjeu qui va bien au-delà de celle-ci. Il s’agit pour la vigne de retrouver sa finalité : cela concerne donc tous ceux, quelle soit leur confession, qui se retrouvent dans le collectif des disciples de Jésus. Mais toute la difficulté est que le synode réunit avant tout les vignerons. Il n’y aura pas que des « responsables » dans cette assemblée, mais qui votera à la fin, et donc qui gardera et exercera le pouvoir je l’ignore. La faillite des vignerons sera-t-elle reconnue ? Le détournement de sa finalité imposé à la vigne sera-t-il mis en lumière ? La diversité des pieds de vigne, certains ayant même marcotté hors palissade pour survivre, sera-t-elle aperçue ? Je l’ignore. Mais je l’espère. La conclusion attendue est pourtant déjà écrite : « Il louera la vigne à d’autres vignerons« . C’est un véritable changement d’équipe qui est l’issue.

Un délai (dimanche 1er octobre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous avons déjà rencontré ce texte par deux fois : la première fois, j’ai pris le temps de le situer (car nous avons encore fait un bon dans l’évangile de Matthieu) et j’ai tenté d’en donner un éclairage général Faire la volonté de Dieu ; la deuxième fois, j’ai essayé d’éclairer par ce texte une expression aussi abusive que récurrente aujourd’hui, « ce que Dieu veut » A quand le vrai changement ?. Cette année, je suis particulièrement intrigué par l’apparent décalage entre la première et la dernière partie du texte, entre la mini-parabole et l’interpellation des pharisiens et docteurs.

Que veux-je dire ? La mini-parabole, s’il faut l’appeler ainsi, ou l’historiette, est d’une grande s’implicité. De la même amorce, « un homme avait deux fils« , Luc fera une des paraboles les plus célèbres, mais Matthieu se contente dans les termes les plus laconiques de nous montrer, à l’invitation de leur père, un fils qui dit non mais change d’avis et fait, et un fils qui dit oui tout de suite, mais ne fait rien. L’interpellation des Pharisiens et docteurs, de son côté, compare leur réaction à celle des « publicains et prostituées » à la prédication du Baptiste, concluant que ces derniers les « précèdent dans le royaume des cieux« . A première vue, cela ne semble pas cadrer. De qui, des Pharisiens et docteurs d’une part, des publicains et prostituées d’autre part, faut-il comprendre qu’ils aient dit non d’abord puis aient « fait », ou oui d’abord mais sans rien faire ? On peut à la rigueur dire que les uns ont dit oui au Baptiste et les autres non, mais que faire de ce « faire », justement, qui serait à l’inverse ? Et puis quelles conséquences ? Après tout, que l’un précède l’autre dans le Royaume est-il d’une telle importance, si cela veut dire que tous y sont ? Comment démêler tout cela ?

J’observe que deux mots sont communs aux deux histoires, voyons si elles en éclairent les contacts. Le premier mot, c’est le verbe [proserkomaï] qui signifie principalement « aller vers« , « s’approcher« . Dans l’historiette, c’est le père qui s’approche d’abord du premier de ses fils, puis du deuxième. Dans l’interpellation, c’est Jean (Baptiste) qui « s’est approché » de « vous, dans le chemin de la justice« . Le « vous » s’adresse-t-il exclusivement aux Pharisiens et docteurs ? La question est difficile : on sait juste que eux ne l’ont pas cru, tandis que les autres oui. Mais Jean s’est-il approché d’eux tour à tour, comme le père ses enfants, ou bien une approche unique a-t-elle scindé le groupe entre ceux qui « croyaient » et ceux qui « ne croyaient pas » ? Rien ne permet de trancher de manière certaine. On peut néanmoins dire qu’au bout du compte, on a d’une part le père et deux enfants, d’autre part Jean et deux groupes de personnes ; dans un cas comme dans l’autre, ce sont le père et Jean qui ont eu l’initiative de s’approcher. Voilà un premier contact.

Matthieu précise pourtant que Jean s’est approché « dans le chemin de la justice » : qu’est-ce à dire ? Au début de l’évangile de Matthieu, quand paraît le Baptiste, il est porteur d’un message terrible qui exige la conversion, à cause de « la colère qui vient« . Autrement dit, il annonce le Jugement imminent, et exige un changement de vie et de comportement chez tous, de manière à passer l’épreuve du Jugement, à être mis à part du « bon » côté. On peut comprendre que le « chemin de la justice » est cette voie de conversion, ce chemin où l’on ajuste sa manière de vivre aux exigences divines. Une voie d’ajustement.

Ceci ouvre un deuxième contact entre l’historiette et l’interpellation. Comme le père est venu tour à tour voir ses deux fils pour leur dire la même chose, « va aujourd’hui travailler dans la vigne« , c’est-à-dire leur donner une tâche à accomplir, ainsi Jean est venu voir (pas forcément tour à tour) deux différents groupes de personnes pour leur dire la même chose, à savoir qu’ils avaient à changer de vie : là aussi, une tâche à accomplir. Ce deuxième contact semble s’arrêter là, car on ne voit pas le changement de vie être accompli ni par un groupe ni par l’autre : les Pharisiens sont toujours Pharisiens, les docteurs toujours docteurs, les publicains toujours publicains et les prostituées toujours prostituées. Mais l’insistance de Matthieu se fait sur autre chose : ceux-ci ont cru, quand les autres non. Cru quoi ? Ici, il faut se reporter à ce qui précède notre texte, et qui ne nous est malheureusement pas donné dans le lectionnaire : Jésus a demandé aux Pharisiens si le baptême de Jean venait « du ciel ou des hommes« , question qu’ils ont éludée. Autrement dit, le point névralgique est le crédit accordé au message de Jean, avant même de « faire » ce qu’il dit : si son message est « du ciel« , si c’est au nom du dieu qu’il parle, et si à cause de cela on reçoit son baptême pour marquer le début d’un changement de vie (qui reste à réaliser, cela s’entend), la bascule est faite, le point d’inflexion est dépassé, la courbe va repartir dans le « bon » sens. Mais si ce point n’est pas acquis, il n’y a décidément rien à attendre.

On voit aussi ici une différence entre le ministère de Jean et celui de Jésus : Matthieu résume leur message avec exactement les mêmes mots, « convertissez-vous, car le royaume des cieux est tout proche. » (Mt.3,2 pour Jean-Baptiste ; Mt.4,17 pour Jésus). Mais on perçoit ici nettement que Jean valorise le changement de vie accompli avant que ne vienne « la colère », alors que Jésus valorise la foi accordée au messager (et par conséquent au message).

Ceci nous ramène à notre historiette : celui des deux fils qui dit « non » réfléchit et change d’avis, d’abord, puis il y va. Les deux temps sont vraiment distingués. Là nous retrouvons les publicains et les prostituées, qui sont dans le « changement d’avis ». Peut-être ils et elles ne sont-ils pas encore dans le changement complet de vie : c’est qu’on ne change pas sa vie comme cela, d’un coup. Il faut être aidé, il faut être entouré, il faut mettre en place bien des nouveaux repères. Mais les Pharisiens, même après avoir vu ce changement de pied des autres, ne bougent pas.

C’est là le deuxième mot (la deuxième locution, plus exactement) en commun entre historiette et interpellation : [husteron métamélèthéïs]. [husteron] veut dire derrière, plus tard, postérieurement, à la suite. Le premier fils dit « Je ne veux pas, plus tard cependant changeant d’avis il y alla. » Aux Pharisiens il est dit : « Vous cependant en voyant, vous n’avez pas changé d’avis plus tard pour le croire. » Voilà qui interroge : les Pharisiens et les docteurs ne sont pas personnifiés dans le « premier fils » puisqu’ils n’ont pas changé d’avis plus tard. Le sont-ils pour autant dans le deuxième ? Voyons d’abord l’autre mot de la locution. [métaméléomaï] c’est changer d’avis, se repentir. Il y a dans ce verbe (et dans sa forme moyenne) une notion de regret qui fait changer en profondeur, un changement où tout le sujet s’implique. Ce n’est pas seulement changer de manière de penser (métanoïa), mais être en souci après coup. C’est la chose qui préoccupe malgré soi, qui vous gagne peu à peu et vous envahit. Ce n’est pas l’illumination qui vous fait tout voir autrement, mais le souci qui vous ronge et finalement vous gagne.

Voilà ce qu’a vécu le « premier fils ». Pas le second. Le second fils, dans le laconisme même de l’historiette, n’est même pas touché par la moindre pensée après coup. Il est à sa propre affaire. Il a dit « oui » comme on dit « oui oui ». Et l’on s’aperçoit que ce second fils a sans doute vu lui aussi le premier changer d’avis : et cela ne l’a pas troublé. Comme ce qui est reproché aux Pharisiens et aux docteurs.

Ainsi donc, finalement, il y a bien une coïncidence entre l’historiette et l’interpellation. L’annonce du Baptiste a bien été adressée à tous. Un groupe, celui des publicains et des prostituées, dont la vie semble être un « non » à la justice proclamée par Jean, sont en fait rongés par son appel. A défaut de changer encore complètement de vie, ils ont déjà fait quelque chose, ils ont pris au sérieux cet appel, ils y ont accordé crédit, et de ce fait le message les ronge, les dérange, les fait peu à peu bouger. Pour eux, il y a un « plus tard », il y a un deuxième temps. Pour les Pharisiens, en revanche, leur justice auto-proclamée, leur fidélité auto-proclamée à la loi divine (à laquelle Jean reconduit) peut paraître un « oui », mais il n’ouvre pas à un après. Ils sont vis-à-vis de Jean dans un calcul très politique : « Si nous disons que [le baptême de Jean] est des hommes, nous devons craindre la foule ; mais si nous disons qu’il est des cieux, il va nous dire : pourquoi n’avez-vous pas cru à sa parole ? » Il veulent ne perdre aucun crédit auprès de la foule, car c’est de là qu’ils tirent leur autorité, mais ils avouent eux-mêmes n’avoir aucune estime pour Jean et sa parole. Ils ne sont pas dans la recherche du dieu, mais seulement dans la conservation de leur propre pouvoir.

Ainsi les publicains et les prostituées précèdent les Pharisiens et les docteurs « pour entrer dans le royaume des cieux » : c’est la préposition [éïs] qui est employée, et qui est dynamique. Non, ce n’est pas seulement une question de préséance, les Pharisiens et les docteurs NE SONT PAS dans le royaume, quand les autres sont en train d’y entrer, d’y pénétrer, par le biais de leur foi et de ce qui les travaille et les gagne peu à peu.

Il me semble que cet éclairage nous est profitable, et constitue pour nous une bonne nouvelle : peut-être notre vie n’est-elle pas entièrement transformée par l’écoute de l’évangile. Mais ce qui compte est que nous nous laissions ronger par lui, qu’il nous travaille, qu’il ne nous laisse plus tranquille. Je ne veux pas dire que cela suffit, car alors il ne nous travaille plus. Mais ce qui compte est de partir, de démarrer, d’être « en travail », comme pour un accouchement. L’issue est alors certaine, pour celui qui annonce l’évangile.

Dimensions socio-économiques du royaume (dimanche 24 septembre).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous avons déjà rencontré ce texte deux fois : la première, je me suis attaché à le comprendre en m’appuyant sur le jeu récurrent des mots « premier » et « dernier » Premiers, derniers…, la deuxième, j’ai voulu comprendre ce que le « renversement » proposé entre premiers et derniers voulait dire Estimer le fait d’œuvrer, non son résultat. J’avoue que, dans tous les cas et encore cette année, je suis toujours malheureux que le lectionnaire enjambe le chapitre précédent de l’évangile de Matthieu, où tant de thèmes que notre vie d’aujourd’hui met en jeu sont abordés.

A quelque chose malheur est bon, malgré tout, puisque l’enchaînement de fait de la lecture de notre texte avec celui de la semaine passée nous fait tout de suite voir un même indice, « Le règne des cieux est semblable à un homme-maître de maison… » Nous avions un « homme-roi« , nous avons cette fois la même bizarrerie, un « homme-maître de maison« . La bizarrerie est à vrai dire encore plus flagrante, puisque si le « roi » pouvait s’interpréter du dieu lui-même, c’est difficilement le cas en ce qui concerne un maître de maison. Plus que jamais en tous cas m’apparaît l’intention que l’on entende cette parabole comme déterminante pour l’émergence du royaume des cieux ici, maintenant, dans notre monde. A ces indices on le reconnaît, dans ces pratiques très humaines, très possibles et accessibles, et néanmoins pas forcément très courantes. Sans nier, donc, la possibilité d’une lecture métaphorique, la nôtre sera très « terre-à-terre » : nous allons aborder cette fiction comme si elle nous parlait d’une réalité possible et souhaitable, par quoi le règne du dieu serait inauguré.

Quelles sont en effet les pratiques de ce « maître de maison » ? D’abord  « Il sort en même temps que point le jour pour engager des ouvriers dans sa vigne« . Il n’est pas forcément si courant de voir le « patron » s’occuper lui-même des embauches ! Celui-là n’est pas comme les autres, cet aspect des choses l’intéresse particulièrement. La forme donnée au verbe « engager » le souligne particulièrement, comme je l’ai déjà fait remarquer dans mon premier commentaire, parce qu’elle souligne en grec l’implication de celui qui fait l’action. On pourrait presque tenter de traduire « pour s’engager des ouvriers« , s’il n’y avait le risque alors d’entendre aussi un profit personnel visé. Donc, notre homme est particulièrement intéressé par les embauches, et voit cela comme l’essentiel de sa responsabilité.

La dimension du temps souligne d’emblée cela, et tout au long du texte : voilà notre « homme-maître de maison » attelé à sa tâche aussitôt que point le jour, mais aussi tout le long du jour : il sort encore à la troisième, puis à la sixième et la neuvième heure, toujours avec le même propos. Un tout petit « quart d’heure culturel » ici : les anciens divisaient le temps entre le lever et le coucher du soleil en douze périodes, appelées heures. Ces périodes étaient de longueur inégale au long de l’année, par conséquent. Mais le milieu du jour était toujours le passage entre la sixième et la septième heure. On sait ici qu’il s’agit de travailler à une vigne, mais on ne sait pas pour autant à quelle époque de l’année on se trouve, car il y a du travail dans une vigne une grande partie de l’année ! En tous cas, notre homme est sorti en milieu de matinée, en toute fin de matinée (pratiquement au milieu du jour) et encore en milieu d’après-midi. Et puis il sort encore à la onzième heure, l’avant dernière avant que le soleil soit couché et que le travail soit impossible.

Embaucher au point du jour est plein de sens quand on vise l’accomplissement d’une tache dans une journée donnée ; on peut comprendre aussi la sortie à la troisième heure, pour ajuster l’effectif une fois la tache engagée. Ce sont d’ailleurs les deux embauches qui sont racontées distinctement l’une de l’autre. Mais l’étonnement du lecteur commence avec les sorties de la sixième et neuvième heures, qui sont racontées ensemble, et il faut avouer qu’elles ne rentrent plus dans le cadre des raisons que nous avons avancées : ce n’est plus le moment d’ajuster son effectif, les choses sont déjà trop avancées. Une présence prolongée aurait permis de trouver les ajustements nécessaires dès la troisième heure, et il est évident que notre homme ne compte pas son temps sur ce chapitre. Il a donc déjà l’effectif nécessaire à la tâche, et on commence à soupçonner qu’il doit avoir une autre motivation. Elle éclate lors de l’embauche de la onzième heure, c’est-à-dire quand il reste à peine plus d’une heure de travail : à ce moment les jeux sont faits, la tache sera accomplie ou non mais on n’y changera plus rien. Décidément, ce n’est pas l’ajustement de l’effectif qu’il cherchait, et sans doute depuis le début.

Alors que cherche-t-il cet « homme-maître de maison » ? Eh bien comme nous l’avons soupçonné dès les premières lignes, ce n’est pas la tâche qui l’intéresse, ce n’est pas que ceci ou cela soit réalisé dans la vigne. Ce sont les hommes qui l’intéressent, et qu’ils aient du travail. Et ce n’est pas seulement qu’ils aient du travail, mais que ce travail leur assure de quoi vivre. Avec les premiers, il s’est mis d’accord sur le salaire d’une journée, « un denier« . C’est classique, c’est presque la « définition » du denier : le prix d’une journée de travail. Le denier est une pièce d’argent (la catégorie de monnaie intermédiaire entre l’or et le bronze) qui -son nom l’indique-, vaut initialement dix as (monnaie de bronze qui connaît elle-même des subdivisions) et en vaut à l’époque seize. Pour avoir une idée, une livre de pain coûte un as, une tunique coûte trois deniers. Cette rémunération est donc tout-à-fait honnête, et même confortable. Avec ceux de la troisième heure, il s’accorde sur « ce qui est juste« , a priori un denier aussi, même si reste l’incertitude : leur sera-t-il compté une journée entière ? Avec les autres, il n’est pas question de rémunération, de sorte qu’un contrat n’est pas vraiment constitué ; néanmoins ils seront tous rémunérés. De sorte que tous auront travaillé, et tous auront gagné leur vie, gagné par leur travail de quoi vivre et faire vivre les leurs.

On voit à présent à quel point le règne des cieux a aussi une dimension socio-économique. L’entreprise que l’on voit ici n’est pas définie avant tout par la tâche qu’elle poursuit. On cultive la vigne, oui, mais à aucun moment on ne s’attache à décrire ce qui y est accompli : pliage, attachage, réparation, sarclage, désherbage, ébourgeonnage, palissage, effeuillage, éclaircissage vendange, dépalissage, engrais… on n’en sait rien. Mais l’entreprise est décrite avant tout comme une communauté humaine, une communauté de travail, visant à assurer à un maximum de personnes la possibilité du travail. « Productivité » et « optimisation » (entendez : le moins de personnes possibles) ne sont pas évangéliques. Mais là où l’ont fait en sorte que tous aient un travail, et que le travail soit partagé, là commence le royaume.

Mais on ne parle pas que de l’entreprise, on parle aussi du travail. Celui-ci est avant tout ce qu’une personne effectue, avec l’engagement de sa force, de son temps et de son esprit. Et le travail est collectif, il n’isole pas une personne d’une autre. Le travail est une œuvre où il y a une place pour chacun : il y a toujours de l’embauche !! Mais parce qu’on n’est pas ici dans une logique de rentabilité, on ne cherche pas à assurer le maximum à des actionnaires. On cherche à assurer à chaque homme un travail, et l’entreprise est d’abord cela. Et le travail est bien plus important, dans le royaume, que le profit (quels qu’en soient les bénéficiaires) ; ou plutôt : là où le travail est la valeur première d’une entreprise, avant le profit, là commence le royaume.

Et l’on parle aussi de salaires. Et le travail est ce par quoi une personne est digne : elle a les moyens de vivre et de faire vivre les siens, mais parce que cela lui est dû. Personne ne reçoit une aumône de fin de journée : c’est un dû. Même pour ceux qui ont travaillé moins longtemps que d’autres, cela est dû. Et ce qui est dû, « ce qui est juste » (entrons dans la pensée de cet homme-maître de maison), c’est justement d’assurer sa vie quotidienne, et sans être dans la précarité, mais avec la possibilité d’organiser son avenir. Le salaire n’est pas mesuré à une quantité de travail, il ne rémunère pas un volume, une quantité : il rémunère une personne qui travaille. Pas de super-profits, pas non plus de salaire de misère : mais à chacun le moyen de vivre et de faire vivre les siens. Là où les personnes peuvent vivre et faire vivre grâce à la rémunération de leur travail, le royaume commence.

On ne parle pas des conditions de travail, sinon que nul n’est encore au travail à la nuit, il y a un temps pour s’arrêter. Mais, étant donné ce qui ressort déjà, il en est à peine besoin : on voit que tout est marqué par un grand souci d’humanité, et que l’humain est au centre. Aucune condition de travail inhumaine ne cadrerait ici.

Autre dimension : il y a un dialogue entre le maître qui embauche et les ouvriers qu’il a embauchés. Ils se parlent, ils se mettent d’accord (pour les premiers), ou bien ils échangent inquiétudes ou désillusions (pour les derniers). Ce dialogue permet d’ailleurs la contestation, et celle-ci est menée par les premiers embauchés. Quelle est leur revendication ? Celle d’une grille de salaires indexée sur le temps de travail. Le Maître de maison refuse : il fait remarquer que, par là, aucun tort n’est fait, aucune entorse au contrat. Mais un tort serait fait à ceux qui n’ont pu travailler autant. Il préfère rémunérer une personne qu’un travail. Cette absence de grille de salaires fait réfléchir : comment motiver à travailler mieux ? A être plus efficace ? A progresser ? Mais à l’inverse, notre propre rapport, individuel, au travail et à l’argent est interrogé. Pourquoi est-ce cela qui nous motive ? Si la rémunération permettait vraiment de vivre (pas seulement survivre) et de faire vivre, pourrions-nous accepter de ne plus avoir de grille ?

La réaction des premiers ouvriers m’inspire une dernière réflexion : elle est marquée par des sentiments négatifs vis-à-vis des derniers venus. C’est hélas une constante, tant de fois répétée dans l’histoire humaine : ma femme a découvert que quand des Savoyards, une centaine d’années environ après l’annexion de la Savoie par la France, sont venus chercher du travail en ce même pays (désormais le leur), les protestations se sont élevées nombreuses contre ces Savoyards qui venaient « voler le travail des Français » (qu’ils étaient depuis cent ans déjà) ! Je ne peux m’empêcher de voir en filigrane l’égoïste refus européen d’aujourd’hui vis-à-vis de tous ceux qui, quelles que soient les souffrances auxquelles ils cherchent à échapper, frappent à la porte en demandant eux aussi du travail. Cette semaine-même, des malheureux parviennent au péril de leur vie sur les rives de Lampedusa et de la Sicile, …et ils ne trouvent face à eux que des projets pour les renvoyer à leurs guerres, leurs famines et leur misère ! Il paraît qu’il y a des racines chrétiennes en Europe ? J’ai peur qu’elle ne soit devenue un OGM….Il y a de quoi être remué jusqu’aux entrailles. Non, décidément, « que ton règne vienne » !

Comportement d’un homme-roi (dimanche 17 septembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Nous avons déjà rencontré deux fois ce texte qui fait suite à celui de la semaine passée, en appartenant au même ensemble construit par Matthieu sur le thème de la vie de la communauté. La première fois, j’ai tenté de mettre en lumière les enjeux du pardon pour la liberté et la vie de qui est victime, Laisse aller !, la deuxième fois j’ai essayé de faire ressortir ce qui est en quelque sorte l’âme du pardon, un changement de point de vue où l’on ne rapporte pas à soi mais où on part de l’autre, La faute emprisonne, la parole délivre.

Cette fois, je suis frappé de l’étonnant début de la parabole par laquelle est illustrée la démesure du pardon à accorder, ou plus justement l’absence de mesure dans le dénouement des liens. « A cause de cela, le règne des cieux est comparé à un homme roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. » Le Royaume des cieux, ou le règne des cieux (traduction peut-être plus juste, puisqu’il s’agit plutôt, dans cette parabole-ci, de l’exercice de la royauté que du domaine où elle s’exerce) est comparé à un homme : ce n’est pas la première fois que le règne est comparé à un homme, et nous avons encore rencontré cette année plusieurs paraboles qui commençaient ainsi. Mais cette fois-ci, une précision plus inhabituelle : c’est un « homme-roi« . Les deux mots sont apposés. D’habitude, on trouve « semblable à un homme… » ou « semblable à un roi…« , mais un homme -roi ? Pourquoi cette précision ?

Je vois deux réponses possibles à cette question : soit Matthieu a voulu nous faire voir d’abord un homme, avec des réactions et des sentiments d’homme, mais mettre cet homme dans une fonction de roi pour les besoins de la parabole. Soit il a voulu nous faire voir un roi, mais a tenu à préciser que ce roi était bien un homme, qu’il n’était pas le Grand Roi, c’est-à-dire le dieu. Il peut même avoir voulu les deux choses à la fois. Comme quoi, le « Royaume des cieux » est bien dans ce monde, ce n’est pas une réalité éthérée, avec d’autres règles que celles que nous connaissons. C’est bien ce monde-ci, mais autrement. Et cet « autrement » est décrit ici à travers une histoire qu’il ne faut sans doute pas comprendre d’abord comme une allégorie, comme un texte à clé qu’il faudrait transposer au fur et à mesure de sa lecture. Nous sommes invités à lire cette histoire comme l’énoncé d’une situation qui pourrait très bien arriver et qui serait alors, justement, le royaume advenu.

Un roi, ce n’est pas rien ! Il y a certes la pompe et le prestige, quoiqu’à cette époque il n’y ait pas de « presse-people », mais il y a aussi un gouvernement, une politique, une armée, une diplomatie, les prémices de ce qui sera un jour un état avec ses fonctionnaires… Les rois de l’époque ne sont pas tous à la tête d’un immense royaume : les grands royaumes comme Babylone sont plutôt des exceptions, on en est plus tout à fait aux cités-état mais on n’en est pas encore très éloigné. A l’époque de Jésus, on a dans la région les royaumes d’Idumée, de Judée, de Samarie, de Galilée, de Syro-phénicie, de Traconitide, de Pérée, et le royaume nabatéen. Donc, partir de ce personnage, c’est partir d’un centre du pouvoir, avec l’activité et les soucis afférents.

Cet « homme-roi« , donc, « voulut régler ses comptes avec ses serviteurs ». Ses « serviteurs » sont littéralement ses « esclaves » : il s’agit des gens de sa maison, qui lui appartiennent, dont l’action est l’action propre du roi. Les secrétaires sont des esclaves, l’intendant de la maison du roi (le « ministre du budget ») est un esclave : il ne faut pas penser que « valet de pied » ou « majordome ». Notre roi a affaire à ceux qui sont sensés prolonger son action, il y a donc derrière cela le souci très naturel, pour un gouvernant, de faire le point avec ceux par lesquels il agit. Son pouvoir en dépend : en ces époques qui ne sont pas encore marquées par les grandes institutions, le pouvoir est évidemment une lutte, une question de force et de puissance. Si le roi est assez fort, il peut continuer de dominer les « grands », même les fédérer autour de lui. S’il se montre faible, si son pouvoir s’exerce mal, il sera balayé.

Ce qui est traduit par « régler ses comptes » est mot-à-mot « soulever une parole au sujet de quelque chose« . Très concrètement, notre roi discute, la parole est au centre de ce qu’il a entrepris. Qu’a-t-on fait de ce qu’il a dit ? Les actions de l’un ou l’autre sont elles ce qu’il a demandé, ou cohérentes avec ses ordres ? Les initiatives allaient-elles dans le bon sens ? Des comptes-rendus ont-ils été fidèlement faits ? etc. On cause, évidemment avec tremblement : l’esclave n’a pas grand chose à espérer s’il est convaincu d’avoir contrevenu. Mais il peut s’expliquer : et c’est là que notre « homme-roi » commence à être une parabole du royaume. Nous avons vu la semaine passée à quel point la parole échangée était essentielle, eh bien ! il se trouve des rois qui ont aussi ce mode de gouvernement des hommes.

Or « Ayant commencé à régler ses comptes, ils amenèrent à lui un dans les dettes de dix mille talents. » Notre roi a bien commencé son travail de mise au point, ses échanges, qui sont parfaitement dans la ligne d’un bon gouvernement, mais il est interrompu. « Ils amenèrent… » : qui ça, « ils« , qui amène ? Dans le contexte, ce ne peuvent être que ses esclaves ! Et pourquoi feraient-ils cela ? Une explication vient tout de suite à l’esprit : c’est pour éviter un moment gênant. Ils risquent gros, dans cette audit, et peut-être veulent-ils tout simplement détourner l’attention. Le roi se trouve confronté à quelqu’un qu’il n’a absolument pas convoqué… Cette parabole est donc aussi celle d’une surprise, surprise montée de toutes pièces par des serviteurs moyennement fiables dans le but de détourner l’attention et de n’avoir pas à s’expliquer trop. Ils ne souhaitent pas entrer dans le dialogue qui semble pourtant caractériser cet « homme-roi« . Par suite, ils détournent son attention sur quelqu’un d’autre (et pas n’importe qui, on va le voir !) et vont se retrouver dans la position de l’observateur, eux qui étaient jusqu’à présent plutôt « sur le grill ». Ils vont voir leur « homme-roi » à l’œuvre.

Celui qu’ils ont trouvé comme « dérivatif » est présenté plus loin dans la parabole comme le « co-esclave » (v.31) des autres, et dénoncé par le maître comme un « esclave mauvais ». Ce dernier est le « seigneur de cet esclave » (v.27). Les esclaves se connaissent entre eux : ils savent bien qu’ils sont tous en mauvaise passe. Peut-être ont-ils dénichés celui qui est dans la pire situation, pour que tout le reste paraisse après moins terrible, ce serait de bonne guerre. Mais on peut dire que ce n’est pas la solidarité qui les étouffe. Bref, celui-ci est « dans les dettes de dix-mille talents » !! Dix mille talents c’est une somme ! Quand César impose un tribut à l’ensemble des cités gauloises qui ne sont pas en amitié avec Rome, une fois les guerres menées et les révoltes réprimées, celui-ci s’élève à quarante million de sesterces. Représentons-nous que c’est seulement les deux-tiers de la somme que doit notre esclave, qui équivaut à soixante millions !!! Et à lui tout seul !!!

Soit dit en passant, cela signifie aussi que notre roi est riche : pour prêter autant, même si c’est progressivement, il faut évidemment posséder autant et même plus. La comparaison avec le tribut imposé par Jules César à la Gaule fait voir à quel niveau il faut situer notre homme-roi… Mais comment l’esclave a-t-il réussi à s’endetter à un tel niveau ?? Il doit s’agir d’une sorte de Kerviel, quelqu’un qui a engagé de plus en plus d’argent de son maître, et qui devait en engager toujours plus pour se sortir d’une impasse précédente. Quelqu’un donc qui n’a pas beaucoup de vista, qui ne s’aperçoit pas de la valeur des choses et qui n’a pas le sens des proportions.

Comment va réagir notre homme-roi ? Car c’est lui qui nous intéresse, c’est lui à qui est comparé le règne des cieux. Manifestement, lui a le sens des proportions : il comprend d’emblée qu’il ne récupèrera pas ses pertes, et ordonne de vendre l’esclave, sa femme, ses enfants et tous ses biens. Il veut récupérer un peu de biens à partir de cet homme. Vendre un esclave, c’est une pratique on ne peut plus commune. Cela n’a rien de cruel, ce n’est même pas une punition, il s’en débarrasse, voilà tout. Non seulement ce n’est pas cruel, mais il le vend en même temps que sa femme et ses enfants : ce qui montre d’une part que le maître l’a autorisé à avoir une famille, et qu’il prend soin de ne pas séparer cette famille. C’est une belle preuve d’humanité. Il le vend même avec ses biens : c’est beaucoup plus surprenant !! Car cela signifie qu’il a autorisé son esclave à posséder certaines choses, ce qui est rare ! Ainsi, le royaume est le lieu d’une grande humanité, où les gens sont bien traités (quelle que soit leur condition), et où la punition en cas de faute est sans proportion avec l’ampleur de la faute.

L’esclave qui, lui, n’a pas le sens des réalités, réclame patience, il remboursera tout. C’est ce qui émeut tellement son maître : il voit son esclave tel qu’il est. Il ne voit pas un délinquant qui l’a grevé d’une somme astronomique, il voit quelqu’un qui manifeste encore le même grave défaut de réalisme : c’est ce qui l’a conduit à emprunter autant, à perte, et c’est ce qui le conduit encore à demander grâce, comme si ce qu’il demande était possible. Le maître est « saisi aux entrailles« , il « l’affranchit et le délie de sa dette« . Alors là, c’est extraordinaire !! Le texte liturgique dit platement « le laissa partir et lui remit sa dette« , mais [apoluoo] n’est pas seulement « laisser partir », mais bien délier, libérer un captif, affranchir un esclave ! Ainsi, la dette est annulée, autrement dit aucun lien ne soumet désormais cet homme à son ancien maître. il continue certes d’avoir des devoirs envers son roi, mais non plus comme à un maître auquel il appartient, ni non plus comme à un créancier dont il serait le méga-débiteur. Est-ce une mesure adéquate ? Il me semble que oui : n’ayant plus à sa disposition les biens immenses du maître, il devra en rabattre sur ses « opérations » et découvrira sans doute bien mieux le réalisme, ce qui le guérira.

Le règne des cieux est donc présent là où on parle, là où les comptes se rendent dans un échange, dans l’écoute. Là où l’on fait en sorte que les gens vivent. Là où on ne les accable pas sous le poids de leurs erreurs mais où on garde la préoccupation de leur croissance, de leur développement, de leur rétablissement. C’est une magnifique leçon.

S’accorder (dimanche 10 septembre)

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF

Le texte de cette semaine se trouve bien plus loin dans l’évangile de Matthieu que celui de la semaine passée. Le première fois que nous l’avons rencontré, j’ai insisté sur sa première partie en essayant de cerner le problème qui s’y trouve posé, à savoir la faute d’un membre de la communauté (réputée être la communauté qui fait advenir le royaume) Quand il y a faute. La deuxième fois, je me suis attaché à cet adage qui s’y trouve énoncé à propos de lier et délier, du ciel et de la terre La faute emprisonne, la parole délivre.

Je suis frappé cette année par l’imprécision du début ! « Si ton frère manque son but… » et un peu plus loin : « s’il t’écoute, tu as gagné ton frère« . Mais de quoi parle-t-on ??? Alors bien sûr, le plus souvent dans la littérature chrétienne, [hamartanoo] est traduit par « pécher » : « Si ton frère pêche… » ; mais cela ne fait que repousser le problème, car « pécher », oui, mais de quelle manière ? Par rapport à quoi ou à qui ? Pécher contre le dieu ? contre l’évangile ? On comprend bien qu’un certain nombre de manuscrits aient complété « …contre toi« , car sans aucun précision, on est complètement perdu.

Et il faut avouer qu’au bout de la première démarche, détaillée, si elle est couronnée de succès, on n’est pas plus avancé : « …tu as gagné ton frère« . Gagné ? Il ne s’agit pas de « sauver » son frère, mais le verbe [kerdaïnoo] signifie bien « gagner, faire un profit« , c’est un verbe du champ économique ou commercial, à la limite politique. Alors qu’est-ce que c’est que cet ensemble vraiment imprécis, décalé, et de ce fait surprenant ?

A la réflexion, il me semble que tout ceci s’éclaire si l’on sous-entend un « il te semble que » : « S’ [il te semble que] ton frère dévie, lève-toi, parle-lui entre toi et lui seul. » Autrement dit, Matthieu assume le point de vue subjectif… peut-être parce qu’il n’y en a pas d’autre, au vrai. Ce jugement porté sur l’autre, du moins sur son action, relève entièrement de mon appréciation. Et alors voilà une démarche en ce cas, qui sera une démarche constructive pour lui comme pour moi. Car je dis qu’il dévie, mais peut-être est-ce mon jugement qui est déviant ? Qu’en sais-je ? Mais sans doute je ne l’imagine même pas, je suis sûr : il s’est trompé. Au moins, la démarche de l’évangile va me faire bouger moi aussi. Comment ?

Eh bien je le prends « entre quatre yeux » et nous allons nous expliquer. Nous allons nous mettre d’accord. Si nous nous mettons d’accord, que se passe-t-il ? « tu as gagné ton frère« . Tu l’as mis de ton côté, tu l’as rangé à ton avis. Etes-vous pour autant dans la vérité ? Rien n’est moins sûr, et le verbe « gagner » le sous-entend. Si je mets « de mon côté, si je range à mon parti le « frère qui dévie » (celui qui est tel à mes yeux), je l’ai peut-être enfoncé un peu plus sous le poids de mes jugements ? Car nous posons bien souvent des gestes ou des actions libératrices -en quelque manière « déviantes »-, mais timidement, parce que nous cherchons à échapper au poids de ce qui nous conditionne, d’une manière de penser avec laquelle nous sommes trop familiers. De ce fait, nous accepterons trop facilement le « rappel à la règle », parce que nous la connaissons bien, alors qu’y échapper nous eût peut-être « sauvés », justement. Là, nous sommes seulement « gagnés ».

Mais s’il n’est pas convaincu, s’il résiste ce « frère déviant », alors je vais prendre avec moi un ou deux autres : nous voilà trois ou quatre à présent. L’accord sera sans doute beaucoup plus difficile ! Mais la vérité étant aussi « ce sur quoi on doit pouvoir se mettre d’accord » (c’est tout l’esprit du débat socratique), nous avons plus de chance d’être dans le vrai. Le « frère qui dévie » va probablement évoluer dans cet échange, mais moi aussi : je vais peut-être me rendre compte que j’ai mal interprété, ou que mon regard a été trop dur, pas assez compréhensif. Et le frère a bien plus de chance de continue son chemin de libération, d’être rendu à lui-même.

Si je comprends bien Matthieu, en prêtant ainsi attention à ces mots surprenants, qui ne cadrent pas avec une vision toute faite, je m’aperçois que la communauté chrétienne n’est pas faite pour être « dogmatique », elle est une communauté de recherche, une communauté en chemin : son premier nom, dans les Actes, n’a-t-il pas été « la Voie » ? Pas d’exercice a priori d’un pouvoir de dire, qui est si vite un pouvoir d’exclure. On parle, et on cherche à s’accorder. L’exclusion de la communauté existe bien, elle intervient en fin de processus, lorsque c’est la communauté tout entière (donc sans aucune voix discordante, pas seulement une majorité, encore moins une minorité agissante, !) qui finalement est accordée à un avis, à l’exclusion justement de la voix d’un seul qui ne veut pas s’accorder ou reconnaître face à lui cette rare unanimité.

Pourquoi en est-il ainsi finalement ? La clé est donnée dans la deuxième partie de notre passage, peut-être indépendante à l’origine mais que Matthieu rapproche très opportunément, comme s’il nous livrait un autre regard sur ce qui se passe dans le processus qu’il a lui-même décrit et qui rapporte sans doute une des pratiques originelles de la première communauté chrétienne. « Je vous dis à nouveau que si deux d’entre vous symphonisent (=consonnent) sur la terre au sujet de n’importe quelle affaire sur ce qu’il faut demander, cela leur adviendra de par mon père qui est aux cieux. Quand en effet il y a deux ou trois qui vont ensemble en mon nom, voilà que je suis au milieu d’eux.« 

Ainsi, dans le processus qui est décrit, processus d’engagement de soi mais aussi de débat, d’écoute et d’évolution dans la recherche du vrai, ou de l’agir juste, c’est la médiation même du Christ qui se joue. Il est présent « au milieu », mais aussi « comme intermédiaire » (l’expression veut dire l’un et l’autre) dans cet échange qui ouvre. L’imprécision « deux ou trois » est aussi intéressante que prudente, car les « deux » peuvent être incertains quant à la présence authentique du Médiateur, du fait de ce qui a déjà été dit ; mais les trois, non. Dernière découverte merveilleuse : quel que soit le sujet (« sur n’importe quelle affaire« ), si l’on s’accorde pour demander, même à deux cette fois, « cela leur adviendra« . Ce n’est pas de la magie, car là encore, s’accorder suppose qu’on ait engagé tout son cœur dans l’échange, que les deux soient aussi certains l’un que l’autre que leur demande est droite, juste, opportune. La communauté qui se dessine, les disciples authentiques qui la composent, tout est marqué par l’ouverture et la recherche, le débat ouvert autant que la passion de la vérité.

Je vais mourir (dimanche 3 septembre).

Notre texte d’aujourd’hui fait directement suite à celui de dimanche dernier ; il a déjà été commenté ici d’une part en insistant sur le début du texte, sur le thème du disciple, Aller derrière Jésus, d’autre part en insistant sur la fin du texte, sur le thème des motivations Avec soi comme on est, et avec les autres. Mais cette fois-ci, je voudrais m’arrêter sur ce qui se passe de manière très « basique ».

Car que se passe-t-il ? Jésus a fait une petite enquête intermédiaire pour savoir ce qui passait de son message, comment il était perçu, aussi bien des gens que de ses propres disciples. Lui se dénomme comme « Fils de l’homme », ce qui lui est propre ; l’attente des gens se situe plutôt autour d’un Messie, ou d’un prophète qui l’annonce. Ces deux titres recouvrent des conceptions bien différentes, la première apocalyptique, la seconde politique, je n’y reviens pas. Mais Pierre a eu l’inspiration d’affirmer les deux avec des mots à lui, et c’est le moment pour Jésus, d’après Matthieu, d’affirmer… qu’il va mourir !

Pourquoi Jésus aborde-t-il ce moment comme une opportunité pour ce faire ? A y réfléchir, c’est sans doute pour « compléter le tableau ». En l’affirmant « Fils de l’homme », les disciples le croient directement issu de la cour céleste, envoyé unique du dieu pour prendre les hommes qui lui appartiennent et les retirer du monde auprès de lui. En l’affirmant « Messie », les disciples le croient issu des hommes, impliqué dans les combats de ce monde et chef victorieux qui va faire triompher ici-bas la cause du dieu, en devenant le chef incontesté établissant les règles du dieu sur la terre. Dans le deux cas, que ce soit en restant en ce monde ou en y échappant, tout s’achève dans une apothéose glorieuse, pour lui et pour les siens. Il est donc grand temps de ré-équilibrer les choses, et d’affirmer aussi que sa destinée va être très commune et passer par la mort (même si les modalités de celle-ci sont particulières, et si la mort n’aura pas le dernier mot).

Ce que j’appelle « très basique » et qu’il ne faudrait pas oublier d’entendre, c’est que Jésus dit : « Je vais mourir ». Il y a bien sûr en cela une contestation, ou une correction, des « figures théologiques » dessinées par les noms qu’on lui attribue (ou qu’il revendique), mais il y a aussi, et d’abord, l’expression d’un drame humain. L’expression DU drame humain tout entier. Il me semble que si nous passons si communément à côté de cela, c’est parce qu’on ne peut pas entendre une telle annonce sans être ému jusqu’au fond de l’âme : alors on part tout de suite sur des pistes savantes, ou bien on insiste sur « et le troisième jour, se réveiller. » -qu’il dit aussi, c’est incontestable. On retrouve le « happy end » que l’on veut à toute force.

La réaction de Pierre traduit parfaitement notre difficulté, notre refus, d’entendre une telle annonce. Fort des louanges et de la place spéciale qui vient de lui être dessinée, il prend Jésus à part sur le thème : « arrête avec tes idées noires. Aies confiance en toi. » Mais il se fait sévèrement rabrouer, et Simon, de Pierre, devient Satan. Et le rapprochement avec les trois tentations est le plus clair qui soit jamais dans les évangiles. Autrement dit : écarter la mort, la pensée de la mort, et son inéluctable survenance, ce n’est pas tracer la route du dieu, et c’est même écarter les hommes de celle-ci. La voie spirituelle authentique inclut la mort : pas cela seulement, mais cela aussi.

Or Jésus dit bien : je vais mourir. Et si, pour nous, c’est si difficile à entendre, qu’en est-il pour lui ?! Aucun des évangiles ne fait de psychologie, on n’a donc pas de développement à ce sujet. Mais on a un épisode bien connu, celui de Gethsémani, où il nous est montré par Matthieu envahi d’angoisse, triste à en mourir, souhaitant clairement que, si la chose est possible, cela lui soit épargné. Le lecteur comprend qu’on est là dans un paroxysme, mais il comprend aussi que ces mêmes éléments habitaient déjà l’âme de Jésus en parlant de sa mort, même si c’était sous une forme moins violente, du moins qui pouvait encore être contenue.

La mort est là. En fait, elle est toujours là. Si nous y réfléchissons, nous prenons vite conscience que nous ne vivons jamais sans elle. Ou plutôt, si nous y réfléchissons, nous réalisons que nous ferions bien de ne jamais vivre sans elle. Pas avec elle seulement : ce serait faire de toute la vie une marche vers la mort ! Elle n’est pas le but. Mais elle est un risque constant, qui invite à penser autrement à ce que l’on fait, à la place que l’on laisse aux autres, à l’importance toute relative de ce que l’on réalise… La mort va nous contraindre à nous déprendre de tout : y penser peut nous inviter à nous déprendre de bien des choses, et peut-être à accepter de nous laisser saisir par certaines choses. Il est remarquable que les personnes qui sont passées à deux doigts de la mort font souvent une ré-évaluation complète de leurs valeurs et de leurs priorités.

Peut-être sommes-nous invités par ce texte à re-considérer nous aussi la présence de la mort avec nous. Non comme un éteignoir ou une piqûre paralysante, mais comme une remise à la bonne échelle de ce que nous vivons, et comme une occasion de revoir nos priorités. La mort viendra toujours interrompre de grandes choses, elle viendra toujours empêcher de belles choses en cours. Elle viendra aussi mettre un terme à des souffrances ou de bien pénibles dimensions de l’existence.

Et puis il y a aussi la question de la mort des autres. Jésus dit « je vais mourir », mais les disciples ne l’écoutent jamais. Ils l’entendent, et leurs réactions seront toujours en porte-à-faux avec cette affirmation. La première annonce de la passion, ici, voit Pierre reprendre Jésus : ne parle pas comme cela. La deuxième sera suivie de la discussion entre les disciples : lequel est le plus grand (ils envisagent la succession). La troisième sera suivie de la démarche de Madame Zébédée avec ses deux fils pour qu’ils soient désignés comme les successeurs. Et à Gethsémani, tout le monde dort. Comme si ce qui restait à inventer mais dont aucune forme canonique n’est décrite dans les évangiles, c’était la manière d’entendre et d’écouter l’annonce de la mort de l’autre.

Et pourtant, une écoute empathique, quand elle nous est possible, est la seule qui nous permette de rester avec l’autre sur son chemin quand il aborde cet étroit passage, sans que jamais l’issue soit tout-à-fait certaine. Vaincre notre envie de dormir (une manière fondamentale d’échapper) pour rester éveillé aux côtés de qui vit ce passage, en dépassant tout ce qui crie en nous pour ne pas le laisser seul.