Vivre dans l’esprit : dimanche 31 mai (Pentecôte).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Luc situe le don de l’esprit le jour de la Pentecôte, cette fête ancienne située cinquante jours après la Pâque. Ce n’est pas par motif « historique », mais à cause du rapprochement que cela lui permet entre le don de l’esprit et le sens de cette fête des Tentes. C’est ce que suit aussi la liturgie catholique, qui s’est beaucoup construite historiquement à un moment d’obscurité (les VII-VIII° siècles), période qui voyait aussi un retour massif de l’Ancien Testament.

     Jean situe quant à lui le don de l’esprit le jour même de la résurrection. Cela lui permet d’autres rapprochements, et notamment entre les deux faits : la résurrection de Jésus et le don de l’esprit. De même que, selon Jean, Jésus en mourant « transmit l’esprit » (c’est son expression, littérale), de même encore Jésus en ressuscitant souffle sur ses disciples. Dans le même sens, quand Jean évoque la mise en croix de Jésus, il dit « être élevé« , car pour lui, la mise en croix est le début de l’ascension, de la montée de Jésus auprès de son père. Jean est en fait frappé par l’unité de tout le mystère pascal, et il veut nous le faire saisir comme une seule réalité, traduite « dans la chair » en de multiples moments qui se succèdent.

     Ainsi donc, le passage d’évangile qui nous est donné aujourd’hui, et que nous avons déjà reçu cette année le deuxième dimanche de Pâques, est situé au soir de la résurrection, quand les disciples sont portes fermées. Je vous invite à aller relire rapidement ce commentaire, qui s’appelait « une issue au confinement ?« , avant de lire ce qui suit… (mais bien sûr, vous n’êtes pas obligés !)

Mon modeste commentaire :

     Le don de l’esprit est effectué entre deux paroles, exactement comme Jésus est lui-même « au milieu » des disciples pourtant bouclés à double tour. C’est un acte dont Jean fait vraiment un moment central. Quelles sont donc ces deux paroles ? La première, « paix à vous : de même que m’a envoyé le père, moi aussi je vous envoie » ; la seconde, « recevez l’esprit saint : à qui vous remettrez les péchés ils lui seront remis, à qui vous maintiendrez ils seront maintenus. » Le don de l’esprit est situé entre ces deux paroles. Entre la paix et le don.

     Dans la première parole, il y a deux éléments saillants la paix et l’envoi. L’esprit est donné pour la paix et pour l’envoi. [Eïrènè], c’est d’abord la paix par opposition avec [polémos], la guerre ; mais c’est aussi la paix au sens moral, le calme de l’âme. Dans tous les cas, il s’agit d’un état durable, qui peut même suggérer l’état de santé. Mais le mot n’a pas de sens juridique, celui d’un « traité de paix ». Dans l’emploi qui en est fait ici, on pense aussi à la salutation Shalom en hébreu (salaam en arabe), qui souhaite aussi la paix : dans ces langues sémitiques, la racine évoque l’accomplissement. Le souhait, du coup, est celui de la sécurité, de la santé, mais aussi d’un bien-être universel et même d’une harmonie cosmique. Ici, le « paix à vous » est répété, et cette insistance  en fait plus qu’un simple souhait ou une salutation. Il s’agit plutôt d’un état actuellement établi par la personne qui parle. Le don de l’esprit établi la paix, c’est-à-dire l’accomplissement de toutes choses et de chacun, qu’il soit physique ou moral, et l’harmonie cosmique. Ce qui est donné est le moteur de tout cela.

     Mais il n’y a pas que la paix, dans la première parole, il y a aussi l’envoi. La chose est désignée à travers une comparaison dont les termes, notons-le, ne sont pas équivalents : « de même que m’a envoyé le père, » emploie le verbe [apostélloo], mais « moi aussi je vous envoie » emploie [pempoo]. [apostélloo], c’est envoyer au sens de mandater, de déléguer. [pempoo] recouvre surtout l’idée du mouvement : envoyer quelque chose, envoyer quelqu’un faire un voyage ; au sens figuré c’est même causer. Le mot peut aussi signifier escorter ou accompagner. On pourrait traduire : « de même que m’a mandaté le père, je vous accompagne aussi« . Et je pense qu’on est alors plus juste dans l’interprétation de cette phrase, qui est souvent interprétée comme une sorte de transposition : le père m’a envoyé, et maintenant moi je vous envoie. Ce serait une sorte de délégation de puissance, et on comprend que ceux qui revendiquent un pouvoir « au nom de Jésus » privilégient une telle interprétation ! Mais non : les termes ne sont pas équivalents. C’est plutôt que, s’il y a bien mise en mouvement des disciples, la présence du seul mandaté par le père leur est désormais assurée.

     Et c’est ce qui est le plus cohérent avec ce qu’il leur a déjà dit dans le long discours après la scène : par le don de l’esprit, « vous témoignerez, parce que dès le début vous êtes avec moi. » (Jn.15,27). L’esprit ne vient pas inaugurer une autre mission, une nouvelle phase : il vient perpétuer la présence de Jésus, en étant cette fois-ci « en vous » (Jn.14,17) et en rappelant « tout ce que je vous ai dit » (Jn.14,26). Ainsi cette fameuse paix, établie par Jésus à travers le don de l’esprit, consiste dans le fait de sa présence désormais inamissible, et par elle de la participation des disciples à sa propre filiation. Lui, l’unique mandaté, est bien là dans la mise en mouvement de ses disciples. C’est toujours son unique mandat qui s’exerce, à travers les mouvements de leur vie : vivant dans son esprit, de son esprit, ils constituent sa présence diffusée dans le monde, le mode d’exercice du mandat qu’il a lui et lui seul reçu du père.

      « Et disant ces choses il souffle-dans » : l’acte de souffler n’est pas postérieur à l’énoncé des paroles susdites, mais c’est bien un participe présent qui est employé, signifiant une action contemporaine. Le verbe [emfusaoo], qui donne notre « infuser », est bien un composé de souffler et du préverbe [én-] qui veut dire dans. Bien souvent, j’ai vu des traductions qui disaient : « ayant dit ces choses, il souffla sur eux ». Mais, pour ce « sur eux » il faudrait alors les mots [éïs aoutous], qui ne s’y trouvent pas. En fait, l’acte physique de « souffler dans » consiste dans le fait d’énoncer les paroles que l’on vient de relire et d’approfondir un peu. C’est par sa parole qu’il communique l’esprit, et notamment par ce don de paix et cette assurance d’être à jamais avec ses disciples. L’esprit est cela même.

     Et c’est ce qui est explicité par les paroles qui suivent, le deuxième volet des paroles qui entourent le souffle. Mais avant d’y venir, précisons encore que [fusaoo], c’est vraiment souffler, gonfler, enfler. Le verbe est d’abord employé pour un soufflet de forge, d’un vent puissant, au sens figuré pour évoquer une colère terrible. Autrement dit, ce n’est pas simplement le souffle que l’on produit quand on respire, quand on expire, qui se dit [pnéoo]. C’est plutôt l’image primordiale de la Genèse qui intervient ici, lorsqu’au commencement, « la terre était « informe et vide » (en hébreu, « tohu wa bohu ») et un vent de dieu dominait les eaux« . Dans ce chaos primordial, l’image évoquée par le poète est l’expérience d’un naufragé en pleine mer ballotté par la tempête : pas de distinction réelle entre ciel et mer, tout se confond dans un ensemble chargé d’eau où l’on se noie, de nuit, alors qu’un vent impressionnant balaye tout et provoque ce chaos ! C’est ce vent-là, celui qui soulève les vagues mais peut aussi gonfler les voiles, à la limite toujours entre l’aide puissante et le danger provoqué, qui est formé par les paroles de Jésus. La voilà, la « Pentecôte » de Jean !

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     Venons-en enfin à la deuxième parole qui accompagne le don de l’esprit : « Recevez l’esprit saint : à qui vous remettrez les péchés ils lui seront remis, à qui vous maintiendrez ils seront maintenus. » [lambanoo], c’est à la fois prendre (saisir, découvrir, trouver) et recevoir (prendre des mains de quelqu’un, retirer, recevoir en échange) : on voit que le sens n’est pas passif, il s’agit vraiment d’agir pour faire sien, pour mettre quelque chose ou quelqu’un de son côté. C’est le même verbe que, dans d’autres évangiles, Jésus a utilisé en célébrant sa dernière Cène, « prenez et mangez« . Avec ce qui a été dit précédemment, on voit que « recevoir » l’esprit, qualifié de saint (c’est-à-dire à part, qui ne se compare à rien d’autre, divin), ce n’est pas purement passif. Il s’agit de se porter à sa rencontre, de se risquer dans ce grand vent de tempête, de faire soi-même mouvement pour entrer dans son mouvement. L’esprit est aussi une sorte de Graal, objet d’une quête. Comment ? Peut-être en allant au devant des paroles de Jésus, en cherchant à y conformer sa vie.

     Et puis il y a ces étonnantes paroles conclusives au sujet des « péchés« , des « déviances », des « ratés » (je rappelle que le verbe [amartanoo], d’où vient [amartia] que l’on traduit par péché, c’est « manquer le but« ). Aux disciples, grâce à l’esprit qu’ils auront été chercher et qu’ils auront reçu, une double action est possible vis-à-vis des buts manqués, des erreurs de visée dans la vie. Celle des autres, ou la leur propre ? Il me semble qu’il ne faut pas opposer ces deux : on peut être le  premier bénéficiaire de cette action, qui vise plusieurs. Tous les hommes, les disciples inclus, ont dans leur vie des erreurs de visée, des buts manqués. Mais habités par l’esprit, les disciples peuvent efficacement soit les permettre, soit au contraire les dominer -et sans doute en ce sens les redresser. En effet, le verbe [afièmi], c’est laisser aller : jeter, lâcher, laisser, permettre. L’autre verbe, [kratéoo], c’est dominer, posséder, commander, l’emporter sur. On voit en tous cas que l’esprit va permettre dans le monde une action ou un positionnement par rapport aux buts de la vie, et devant des erreurs de visée, soit de laisser faire, soit de s’opposer. Sans doute l’esprit donne-t-il une hauteur de vue, une longanimité, une grandeur d’âme qui permet d’entrer dans certains combats, mais aussi d’attendre le temps opportun, de savoir laisser venir, laisser prendre le temps. C’est une sagesse qu’il communique, qui fait tirer parti de toutes choses pour contribuer à les acheminer à leur but. Les formes passives du même verbe, énoncées à chaque fois, sont sans aucun doute des « passifs divins » : avec cette sagesse que l’esprit communique, les disciples vont entrer dans la manière même avec laquelle le dieu conduit le monde et l’ensemble des hommes, faisant tourner toutes choses à son but.

Vivre et aimer : dimanche 24 mai.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Voilà aujourd’hui le début d’un passage long, ample, pas toujours simple, de l’évangile selon saint Jean, passage qu’on désigne souvent par le titre de « Prière sacerdotale ». Après le lavement des pieds, après le long discours-testament que Jean met dans la bouche de Jésus, il y a cette grande prière qu’il met encore dans la bouche de Jésus.

     Il est difficile de penser que Jésus, adepte d’une part de l’éloignement et de la solitude pour prier (si souvent il s’éloigne, seul, pour prier -attitude très originale qui étonne ses disciples), d’autre part de la prière brève (d’où le côté novateur du « Notre Père »), difficile de penser, donc, qu’il ait prononcé des mots aussi difficiles, aussi longs et devant d’autres personnes -sans compter la difficulté pour l’auditeur à  les retenir ! La « patte » de Jean est particulièrement repérable dans ce passage. Mais l’auteur est-il donc un faussaire ? Je ne le crois pas : sans doute n’a-t-il jamais même pensé que ses lecteurs seraient naïfs et croiraient à une transcription de paroles entendues de Jésus ! Les premiers lecteurs de cet évangile n’étaient pas dupes, ils savaient bien que l’auteur racontait avec ses mots à lui, de manière à faire réfléchir.

     Mais Jean a insisté tout au long du « discours-testament » sur le fait que Jésus faisait tout pour faire entrer ses disciples dans l’intimité même qu’il partage avec son père, et qu’il leur promettait pour cet effet le don de son propre esprit, qui est aussi l’esprit de son père. Par cet artifice d’une prière de Jésus à son père, il nous « raconte » cette fameuse intimité, nous la décrit en quelque sorte par le récit. Et il le fait à l’occasion d’un moment bien particulier, avant son arrestation et sa passion -car nous sommes juste à ce moment- : Jésus n’a plus que son père et c’est en se tournant vers lui qu’il donne sens à tout ce qui va suivre. Alors lisons-le nous aussi dans cette même perspective, celle d’entrer dans l’intimité de Jésus, de chercher comment lui-même aborde sa passion, sa mort, sa resurrection, son ascension et le don de l’Esprit : car c’est tout cela ensemble, le mystère pascal, et c’est de tout cela qu’il est ici question. Et cela trouve tout son sens, lu et médité entre Ascension et Pentecôte.

Mon modeste commentaire :

     « Jésus ayant dit ces choses et ayant levé ses yeux au ciel, dit :… » Jean fait clairement le lien avec le long discours qui précède, discours entrecoupé de questions ou de remarques de certains disciples. Le verbe qu’il choisit est [laléoo], dire : dans son vocabulaire précis, c’est le mot distinct de « parler« , puisqu’on peut parler pour ne rien dire. Il a « dit« , c’est-à-dire que non seulement ce qu’il a exprimé a du sens, mais que ce sens a été perçu, qu’il est passé dans l’esprit et le cœur de ses auditeurs. Mais maintenant, ce dire est achevé, il n’y a rien à ajouter, de cette manière en tous cas. Ce qui reste à ajouter ne peut l’être qu’adressé à un autre, de sorte que cela soit entendu.

     C’est assez particulier, quand on y songe : se peut-il donc qu’on ait encore des choses à dire à quelqu’un, mais que justement on ne puisse les dire si on les adresse à ce quelqu’un ? Oui, cela arrive : si nous faisons un petit effort de mémoire, nous avons tous fait l’expérience de choses que nous ne pouvions pas dire directement à quelqu’un, parce qu’elles changent alors de sens, soit qu’elle deviennent trop violentes et n’apparaissent alors plus comme des paroles inspirées par l’amour, soit qu’elles deviennent alors fades ou insignifiantes, soit encore qu’elles prennent un autre sens que celui qu’on voudrait leur donner. C’est assez mystérieux, la parole. C’est inscrit dans une relation : or justement, nos relations pour être complètes nécessitent d’être à la fois médiates et immédiates, à la fois directes et passant par d’autres. Donc ici, Jésus va parler à un autre, mais ses paroles sont toujours adressées aussi à ses disciples.

     « père, elle est venue, l’heure : glorifie ton fils à toi, de sorte que le fils te glorifie, comme tu lui as donné autorité sur toute chair, de sorte que tout ce que tu lui as donné leur donne la vie éternelle. » Il s’adresse à son père. Il leur a parlé du père, beaucoup, dans ce long discours. Maintenant, devant eux, il parle au père. Il leur dévoile ce qu’il lui dit, il leur dévoile en même temps comment il lui parle, et quel genre de choses ils se disent, de quoi ils parlent, ce qu’ils ont en commun.

     Et c’est d’abord l’évocation d’une circonstance, « elle est venue, l’heure« . Plusieurs fois, dans son évangile, Jean a évoqué « l’heure« . C’est la seule objection que Jésus fait à sa mère, au seuil de sa vie publique, à Cana, quand elle lui fait observer que les hôtes « n’ont plus de vin » : « mon heure n’est pas encore venue. » Alors que pour la première fois il va « manifester sa gloire« , il sait que cela va aussi conduire à cette « heure » ultime, à ce rendez-vous suprême et terrible qui est maintenant advenu. Les prophètes annonçaient tous le « jour« , celui de l’intervention divine salvatrice, celui de l’accomplissement tant attendu de la réalisation historique de l’alliance. Mais pour Jean, toute la présence et toute l’histoire, toute la trajectoire terrestre de Jésus constitue ce jour, cet accomplissement historique. Néanmoins, il est dans ce « jour » un moment bien particulier, central, une « heure » qui est comme le pivot de toute cette œuvre. C’est là que nous sommes arrivés.

     Et que dit Jésus à son père en cette heure ? Remarquons bien la structure de la phrase. Nous avons « [x] de sorte que [x’], comme [y] de sorte que [y’] ». Il s’agit d’une comparaison, modèle qui revient souvent chez Jean : c’est sa manière de donner les choses à voir, dans un jeu de miroirs. Dans le premier miroir, que j’ai appelé [x]-[x’], il y a un échange qui tourne autour du thème de la [glorification], dans le deuxième miroir, que j’ai appelé [y]-[y’], un échange qui tourne autour du don. Approfondissons un peu chacun de ces deux thèmes.

     Le verbe [doxadzoo] signifie d’abord avoir une opinion, croire, penser, juger, ensuite se figurer, imaginer, supposer, enfin glorifier, célèbrer. Le fondement commun de ces familles de sens relève de ce que d’autres pensent. Dans le dernier cas, celui de glorifier ou célébrer, il s’agit de faire en sorte que tous réalisent ce qu’est vraiment un personne, et que chacun lui accorde pour ce qui dépend d’elle-même sa juste place. Alors il y a ici un premier échange : Jésus demande que son père agisse ainsi à son égard, mais pour que lui, Jésus, soit en mesure d’en faire autant à son égard à lui. Ce qu’il veut, c’est que tous réalisent qui est vraiment le père, que chacun lui accorde la vraie place qu’il mérite. Mais il avoue en même temps ne pas avoir le pouvoir de le faire seul : il faut pour cela que lui-même, Jésus, soit révélé pour ce qu’il est, et tenu par chacun pour ce qu’il est. Or cela, le père seul peut le réaliser. Ce qui va donc se passer à cette heure suprême, c’est une action par laquelle Jésus va être révélé dans toute sa grandeur de fils. Et c’est cela qui sera le moyen pour que, fils, il fasse apparaître quel est son père, et à quel point et comment il est père. La nuit du vendredi-saint et de pâque va faire apparaître Jésus comme lumière, la seule qui resplendit dans la nuit. Mais du coup, cette lumière va faire apparaître la nuit du père, enveloppante, silencieuse, présente, révélatrice.

     Dans le deuxième miroir, c’est le verbe [didoomi], « donner, remettre, offrir, consentir« . On est dans le registre de la gratuité. Le fils s’est vu donner gratuitement l’ [exousia], l’autoritéle pouvoir, la puissance de faire une chose, et cela sur « toute chair« , sur tout vivant. Mais là aussi, il y a un but : c’est que « tout ce que tu lui as donné leur donne la vie éternelle. » A « toute chair » à lui donnée par le père, le fils va conférer de donner la vie éternelle « à eux« . Qui ça, « eux » ? Les disciples, bien sûr, devant qui ces choses-là sont dites (et pour qui aussi elles sont dites). Le père a donné toutes choses à son fils, le fils va faire que toutes ces choses donnent la vie éternelle à ses disciples. Comment ? La suite va le dire. Mais le fait est là, et ne passons pas à côté ! Notre manière habituelle d’exprimer les choses est de dire : Jésus donne la vie éternelle. Mais ici, c’est plus détaillé : il donne à « toute chair« , à toutes les créatures à lui remises par son père, de communiquer cette vie. Le disciple reçoit la vie éternelle, non pas « directement » de Jésus, mais indirectement, à travers tout le créé, à travers d’autres créatures ! Le rejet du créé pour se tourner vers le dieu est dès lors absolument impossible : c’est au contraire l’ouverture au créé, à l’autre, à toutes celles et tous ceux qui me sont donnés, qui est la voie de la vie qui vient à nous.

     Mais n’oublions pas au passage la comparaison, le jeu de miroirs, établi par le fameux « comme » joignant les miroirs [x]-[x’] et [y]-[y’]. L’échange et la révélation réciproque du fils et du père dans l’évènement de la mort et de la résurrection, se reflètent dans ce don gratuit à rebondissement. La circularité du premier membre se reflète dans la descente en cascade du second. L’éternel échange du père et de son fils, leur vie d’échange et de don mutuel, se traduit dans le monde par une extension jusqu’aux disciples du don de cette vie. C’est ce qu’explicite nettement la phrase suivante : « Or ceci est la vie éternelle, qu’ils apprennent à te connaître toi le seul véritable dieu et l’envoyé Jésus Messie. » Cette fameuse « vie éternelle » consiste dans l’entrée progressive en cet éternel échange, en l’expérience du point de vue paternel, point de vue à partir duquel Jésus est envoyé comme Messie. Cette vie est appelée « éternelle » non parce qu’elle serait celle « d’après » : de cela, il n’est jamais question chez Jean ! Elle est pour maintenant, au contraire, elle s’inaugure dès à présent. Mais cette « vie éternelle » est vécue en même temps que l’autre, la « vie d’ici-bas » ou la « vie de la chair » (pour paraphraser Jean). Il y a la vie de la chair, celle qui prend fin quand meurt la chair ; et il y a la vie éternelle dans la chair, celle qui transfigure et surélève la première et qui, elle, n’a pas de fin. Et cette vie-là, c’est d’être situé dans la relation avec le père, de commencer cela grâce au fils et en devenant fils.

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Leur vie est dans l’échange : le père donne à son fils tout ce qu’il a, sans rien perdre pour autant -au contraire. Et le fils donne à son père tout ce qu’il a, sans rien y perdre non plus. Et de cet échange naît une nourriture pour le monde…

 

     « Moi je t’ai glorifié sur la terre, en menant à terme l’œuvre que tu m’avais donnée afin que je la fasse. Et maintenant, toi, glorifie-moi, père, chez toi-même, avec la gloire que j’avais avant qu’il y ait le monde chez toi. » La révélation du père par Jésus dans la chair a déjà commencé, et Jésus l’a menée jusqu’à ce terme, jusqu’à cette « heure » où il va lâcher prise, puisqu’il va mourir. Maintenant, c’est l’heure du père : c’est lui seul qui peut agir. Dans la passion, le fils devient passif. Il est le jouet des hommes, mais sur un plan supérieur, il est aussi ce que seul le père peut faire de lui. Il sera évident que ce qui lui arrive, étant mort, il n’a pas pu se le procurer à lui-même. Jouet des hommes, il va recevoir la mort. Entre les mains du père, il va ressusciter homme nouveau, d’une vie indestructible qui n’est plus que vie d’échange et de don éternel. En devenant chair (« et le verbe s’est fait chair…« ), le fils a fait qu’il y a le monde chez le père. Merveille ! Et maintenant, en révélant à quel point le fils lui est intime, à quel point il est son fils, le père va faire s’exprimer cela-même par le monde, dans le monde. « Toute chair« , « toutes choses » vont recevoir ce pouvoir révélateur et communiquant de la vie intime du père et de son fils.

     « J’ai manifesté de toi le nom aux hommes que tu m’as donné depuis le monde. A toi ils étaient, à moi tu les as donné et ta parole ils ont observé. » Dans ce monde-ci, parmi les créatures, il y a certains hommes qui, comme tous, vont recevoir cette aptitude à faire connaître l’amour échangé entre père et fils. Mais ces hommes ont en plus été les destinataires de la manifestation, de la révélation par le fils. La particularité des disciples au milieu des créatures n’est pas l’aptitude à faire connaître (contrairement à ce que beaucoup imaginent !) : elle est d’être les premiers destinataires de cette révélation. Et ils se sont montrés destinataires, ils ont consenti à recevoir cette révélation, en ce qu’ils ont gardé, observé, mis en pratique, la parole du père.

     « Maintenant ils ont appris à connaître que tout ce que tu m’as donné est auprès de toi, que les mots que tu m’as donné, je [les] leur ai donné et ils les recevaient et ils apprenaient à vraiment connaître que je sors de chez toi, et ils croyaient que tu m’envoyais. » En pratiquant la parole de Jésus, les disciples apprennent peu à peu ce que le père a dans ses trésors, puisque c’est cela même que Jésus leur communique. Ils apprennent à vivre « chez le père », ils apprennent à prendre son point de vue, à considérer les choses à partir de l’origine qu’il est.

     « Je demande pour eux, je ne demande pas pour le monde mais au contraire pour ceux que tu m’as donné, parce qu’ils sont tiens, et toutes mes choses sont tiennes et toutes les tiennes miennes, et j’étais glorifié en eux. Et je ne suis plus dans le monde, et eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. » Maintenant, Jésus a pour les disciples une demande à faire à son père, une demande à voix haute, une demande qu’il doivent entendre. Cette demande tient à leur distinction d’avec le monde : attention ! Le monde n’est pas considéré ici de manière négative, il ne s’agit pas de dire que les disciples sont les « bons » dans un monde « mauvais ». Avec tout ce qu’on vient de lire, c’est impossible. Non, la distinction tient à ce que nous avons vu plus haut, entre intermédiaires du don et destinataires. Un don, pour être parfait, doit être reçu : c’est là l’originalité des disciples. Il sont les réceptacles du don. Dans le monde, qui est tout entier intermédiaire du don fait par le fils (du fait que toute chair est donné au verbe fait chair), les disciples sont le réceptacles de ce don. C’est cela qui est leur position unique, et qui est faite pour être étendue et communiquée à tous les hommes : recevoir le don. Alors ils sont l’objet d’une demande spéciale, due à leur rôle spécial.

     Et quel est cette demande ? Cher lecteur, le texte d’aujourd’hui a sans doute été découpé par des disciples de Hitchcock plus que par des disciples de Jésus, parce que le texte qui t’est donné ne le dit pas !!!! Mais préférant Jésus le Christ à Hitchcock, je vais me permettre de te le livrer : « Père saint, garde-les en ton nom que tu m’as donné, afin qu’ils soient un, comme nous. » Le nom, on l’a déjà dit ailleurs, c’est le mystère d’un être rendu accessible. Ici, il est tout entier décrit en terme de don et d’échange.  Et Jésus demande que les disciples soient gardés (le même mot que celui employé pour les disciples vis-à-vis de la parole qui vient du père) dans ce mystère de don, de gratuité et d’échange. Les disciples ont commencé d’entrer dans cet échange en gardant la parole : en échange (forcément !) le père va les garder dans cet échange et cette circularité avec lui, où l’on donne tout et où l’ont reçoit tout. Et de cette manière, les disciples seront « un, comme nous« . L’unité ou l’union des disciples va être construite par le père, par cet échange aussi entre eux, de sorte que va s’établir  entre les disciples l’unité et l’union mêmes dont vivent le père et le fils…

Jusqu’où mène l’amour mutuel : dimanche 17 mai.

Le texte de l’évangile sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Le texte d’aujourd’hui se situe presque dans la suite de celui de la semaine dernière : pas la suite immédiate, il manque deux versets, mais nous sommes toujours dans la réponse de Jésus à Philippe. Nous somme surtout dans la suite de la révélation spéciale qu’il fait à cette occasion.

     Un petit mot général tout de même, à propos de l’évangile de Jean : si on a trois évangiles appelés « synoptiques », qui rapportent chacun un témoignage  construit autour d’un Jésus qu’on a regardé vivre, l’évangile de Jean est appelé « théologique ». Il saisit quelques faits et gestes de Jésus, choisis parmi beaucoup, et construit toute une réflexion autour, souvent sous la forme de longs discours prêtés à Jésus lui-même. C’est donc un texte très « méditatif », mais aussi un peu déconcertant parce qu’il développe toute une réflexion, et si l’on s’attend à un univers semblable aux trois autres évangiles, on peut être mal à l’aise. Ce n’est pas que le témoignage des synoptiques soit exempt de réflexions : au contraire, chacun est guidé par les réflexions et la pensée de son auteur. Mais cette pensée s’exprime sous le mode du récit, comme les anciens en ont l’habitude à travers leurs mythes. La réflexion ne paraît pas, elle se devine à peine, alors qu’elle est bien la matrice du récit. Chez Jean, la réflexion est au contraire plus manifeste, et s’exprime sous la forme du discours.

     Je rappelle donc le texte qui précède à partir du début de cette révélation spéciale : « Amen, amen, je vous dis : qui croit en moi, fera lui aussi les œuvres que moi je fais ; et même il en fera de plus grandes, parce que moi je vais vers le père. Et ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai pour que le père soit glorifié dans le fils. Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai.« 

Mon modeste commentaire :

     En appelant à croire en lui, Jésus vient donc d’évoquer la demande : « Ce que vous demanderez en mon nom, c’est cela que je ferai, afin que soit glorifié le Père dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai moi-même. » La répétition donne un peu le tournis ! Mais on voit bien deux formulations parallèles, encadrant un but énoncé. Le but : « afin que soit glorifié le Père dans le Fils. » Il me semble que cette « gloire », il nous faut en chercher la signification dans la notion hébraïque du [kabôd] : c’est ce que Dieu manifeste de lui-même -car Dieu lui-même ne se laisse pas voir-, et c’est conjointement ce qu’il accomplit dans l’histoire des hommes et qui oriente celle-ci. Le mot a été étymologiquement rapproché de celui de « poids » : la gloire, c’est comme un poids, notion physique fort mystérieuse car elle inclut une présence mais aussi une force entraînante relevant de l’attraction liée à cette seule présence. Au centre et au bout, donc, de ces demandes auxquelles Jésus nous invite, il y a l’idée que le Père « ait du poids » dans le Fils. Autrement dit, ce lien unique avec le dieu, lien exprimé par Jésus à travers toute sa vie, sa parole, son action, donne à ce dieu du poids dans notre histoire, ou constitue sa force d’entraînement dans notre histoire.

     Et de fait, ces demandes sont à chaque fois assorties d’une précision ou d’une condition : elles sont faites [én tô onomati mou], « en mon nom« . Jésus s’engage à faire ce que nous demanderons « en son nom« , et c’est si l’on demande « en son nom » qu’il fera lui-même. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de nom, apparemment si déterminante ? Difficile à dire, tant il y a là de richesse, je me bornerai à quelques remarques.

     Pour commencer, nommer une chose c’est l’accueillir dans son univers et pour ce qu’elle est : c’est ainsi que le premier homme à qui Yahvé-Dieu amène les animaux qu’il vient de créer (cf. Gn.2,19-20) les nomme, mais sans trouver ce qui fera qu’il ne soit plus seul -ce que Dieu ne jugeait pas bon ! Et quand le même lui amène la femme après l’avoir formée, l’homme dans un cri de joie lui donne un nom, « femme » (en hébreu, [isha]),  pour l’accueillir comme celle qui est « à la fois semblable et opposée à lui« . Et il faut remarquer qu’au passage, l’homme a lui-même changé de nom. Seul, il est [adam], l’homme ou l’humain au sens générique. Mais avec la femme, il est devenu [ish] (homme), dont vient le nom [isha] (femme), comme un couple masculin-féminin. Ainsi, ce n’est pas la femme qui vient de l’homme, mais tous deux adviennent d’une séparation puis d’une rencontre. Ainsi aussi, le nom dit et fait la place d’une réalité dans un univers.

     Mais le nom, c’est aussi et par là-même le secret, le mystère d’un être. En hébreu, le mot « parole » se dit [dabar], la racine en est [dbr]. C’est exactement la même racine que le mot [debîr], qui désigne le « saint des saints », cette partie du temple où seul le grand-prêtre pénètre et une seule fois par an, qui reste cachée à tous. La parole, le nom, contient donc le secret de la chose ou de la personne. Ainsi, le gage unique que Dieu donne à Moïse au buisson ardent, c’est la révélation de son nom pour toujours, assorti de la charge de sanctifier ce nom (c’est-à-dire de manifester au monde que Dieu est « l’autre ») : « Je suis qui je suis » (Ex.3,15). Mais on voit que ce nom est aussi un refus de donner son nom : je suis qui je suis, nul ne peut me nommer ! Un nom unique qu’aucun peuple n’emploie, un nom aussi qui dit l’impossibilité de nommer Dieu, car nommer c’est aussi comparer, et à qui pourrait-on comparer Dieu (cf.Is.46,5) qui est unique, non seulement numériquement, mais surtout « unique en son genre » comme dit l’expression.

     On le voit : demander quelque chose « en mon nom » ou « dans mon nom« , c’est se situer dans l’univers et le point de vue de Jésus, mais aussi dans son mystère inépuisable. Jésus ne nous donne pas une recette magique pour que nos demandes aboutissent : ce serait l’acte magique par excellence, la réalisation ultime de nos appétits de puissance. Non, il nous invite à une conversion, à un changement de point de vue. Demander, c’est d’abord se convertir. Mais si nous épousons son propre point de vue, nous nous situons dans la perspective de ce qu’il fait. Et il peut nous certifier quant à l’objet de nos demandes : « Ce que vous demanderez en mon nom, c’est cela que je ferai ». Autrement dit, une fois que vous avez adopté mon point de vue, vous demanderez cela-même que je veux faire. Et il peut aussi  nous certifier quant à l’acteur : « Si vous me demandez quelque chose en mon  nom, je le ferai moi-même. » Autrement dit, une fois que vous avez adopté mon point de vue, si une demande vous vient, sachez que c’est justement ce qui me tient à cœur et que je suis en train de faire !

     Mais alors, comment avoir avec lui une telle proximité ? Comment être ajusté à lui en fait, et non par illusion ? Car l’illusion est le grand écueil de la vie spirituelle… Jésus énonce deux conditions, et c’est justement le début de l’évangile d’aujourd’hui (enfin ! me direz-vous…) La première : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. » Quelques instants auparavant, dans le même discours d’adieu, il a dit : »Je vous donne un commandement neuf : aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. » Alors, première condition pour changer de point de vue et adopter celui de Jésus : vivre dans un amour mutuel comparable au sien, un amour qui va jusqu’au don de soi. Je reviendrai un peu plus loin sur ce sujet.

     Deuxième condition : « Et moi j’interrogerai le Père et un autre paraclet il vous donnera, afin qu’il soit avec vous en vue de l’éternité, l’Esprit de la vérité, celui que le monde ne peut recevoir parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure chez vous : et il sera en vous« . A propos de nos demandes, Jean a mis dans la bouche de Jésus le verbe [aitéô], qui veut dire demander quelque chose, pour soi ou pour quelqu’un d’autre. Pour lui-même, c’est un autre verbe que Jean met dans la bouche de Jésus, [érôtaô], qui veut dire demander au sens d’interroger, et qui devient demander avec prière, avec insistance. Jésus ne « demande » pas à son père comme nous lui « demandons ». Lui est déjà parfaitement ajusté, et s’il demande il obtient.

     Surtout, s’il dépend de nous de vivre dans l’amour mutuel, il en faut un autre pour épouser totalement le point de vue de Jésus, un autre « paraclet ». Le [paraklètos], c’est quelqu’un qui ne se substitue pas à vous, mais qui vous accompagne, qui vous encourage par sa présence, qui vous fortifie, qui vous conseille. Dans le droit français, c’est un peu celui que vous avez le droit de prendre avec vous quand vous êtes convoqué par votre chef pour un entretien décisif : vous pouvez parler avec lui, il peut vous parler, il peut poser des questions au chef, etc.

      Ce rôle, c’est jusqu’à présent Jésus lui-même qui l’a tenu auprès des disciples, il a été le premier « paraclet ». Mais il s’en va, et il va envoyer « un autre« paraclet. Mais il n’est pas un autre au sens d’une deuxième aventure, qui s’ajouterait à celle vécue avec Jésus. Si les disciples le connaissent, c’est parce qu’ils se sont accoutumés à lui en côtoyant Jésus, et c’est comme cela qu’il demeure déjà « chez eux » ou « à côté » d’eux. C’est l’esprit même de Jésus, autrement dit l’intimité même de Jésus. Côtoyer Jésus prépare à recevoir son esprit, et enseigne aussi à le reconnaître. La nouveauté, c’est qu’ « il sera en vous« , toujours et encore le même [én], dans. La voilà, l’intimité de Jésus : une inclusion dans son mystère, son « nom » partagé.

     Le don en sera sans retour, car les dons de Dieu sont de vrais dons. Il sera donné pour nous faire entrer dans l’éternité (c’est la particule [eis], indiquant le mouvement qui fait entrer, qui est encore employée ici). Ce don fait la différence, il fait ce que nous-mêmes ne pouvons pas faire : nous mettre « dans le nom » de Jésus. C’est grâce à lui que nos demandes ne sont plus des actes de puissance pour faire advenir nos volontés, mais qu’elles se convertissent dans le point de vue, dans l’univers, dans le mystère personnel de Jésus : qu’elles visent que le père « ait du poids ».

    « Je ne vous laisserai pas orphelins, je viens à vous. Encore un peu et le monde ne me verra plus, mais vous vous me verrez car je vis et vous vivrez. » On est orphelin quand on n’a plus de père ou de mère. Ici il est question de père. Jésus a un père : il en parle sans cesse. Et il a manifesté clairement, c’était le texte de la semaine dernière en particulier, qu’il voulait nous le donner pour père à nous aussi. Jusqu’à présent, nous avions accès à son père parce que nous avions accès à lui Jésus : « qui apprend à me connaître, apprend à connaître mon père« . Mais avec sa mort, un nouveau problème se pose : comment garder ce contact avec le but ultime de notre vie, avec ce père qui nous attend ? « Encore un peu » et cette question va se poser : mis au tombeau, « le monde ne [le] verra plus« … Or puisque « qui me voit, voit le père« , ne plus le voir c’est rester sans père, être orphelin de père. Et comme nous le disions la semaine dernière (Murmure intérieur), rester sans père c’est aussi rester sans but, sans projet ultime, sans ce quelque chose qui nous soulève et donne sens à l’existence. La disparition de Jésus pourrait donc laisser chacun sans but dans l’existence… Mais il en ira différemment des disciples. Quelle différence ? Remarquons ici la structure de cette phrase, qui répète la structure d’une phrase précédente !

     Nous avions « l’esprit de la vérité, celui que le monde ne peut recevoir parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez » et nous avons maintenant « encore un peu et le monde ne me verra plus, mais vous vous me verrez… » A chaque fois, à quelques mots d’intervalle, on a la même structure mettant en regard l’expérience de « tout le monde » et celle du disciple. La raison de la différence des disciples, la première fois, est déjà donnée, c’est le don de l’esprit, et la nouveauté que « il sera en vous« . De même ici, cette nouveauté de l’esprit, présent et à demeure « dans le disciple », va entraîner une deuxième différence d’avec « tout le monde » : les disciples, eux, verront Jésus après sa mort. S’agit-il d’apparitions ? Non, en fait il ne s’agit pas de cela. « Car je vis, et vous vivrez« . Un présent pour Jésus, un futur pour les disciples. La vie qu’a déjà, en ce moment-même, Jésus : celle-là, les disciples l’auront en partage. C’est parce qu’ils vivront de la même vie, qu’ils le « verront« . Il ne s’agit pas d’énoncer les disciples comme une classe à part de « tout le monde » : il s’agit d’énoncer ce que tout le monde devient quand il devient disciple. Il s’agit de montrer le « plus » que constitue pour tout le monde de devenir disciple.

    Or quelle est-elle, cette « vie » particulière dont Jésus vit déjà ? « En ce jour-là vous connaîtrez que je suis en mon père, et vous en moi et moi en vous. » La voilà décrite : c’est une vie qui est échange permanent et profond avec son père. La raison pour laquelle la mort va être mise en échec est énoncée avant même que la mort ne l’atteigne ! C’est que cette vie consistant en échange est hors d’atteinte. Que peuvent des piques et des clous contre la présence réciproque l’un en l’autre de deux êtres ? Ainsi, suivre Jésus, le regarder vivre, vivre avec lui, c’était apprendre à le connaître, et par là apprendre à connaître son père. Maintenant, une fois franchie cette étape décisive où l’expérience commune sera de ne plus le voir, il y a encore à « apprendre à connaître » (c’est toujours le même verbe) : mais c’est fois-ci, l’expérience est celle de cette présence l’un à l’autre et l’un en l’autre des deux qui s’aiment. Et elle se fait pour le disciple par la même expérience, mais vis-à-vis de Jésus : « …et vous en moi et moi en vous« . Découvrant qu’une fois Jésus mort et disparu aux regards, il n’en est pas moins présent au cœur, découvrant aussi être présent à son cœur, les disciples ensemble (c’est bien un « vous » dont il s’agit) font l’expérience avec Jésus de ce que lui, Jésus, n’a cessé de vivre à chaque instant avec son père. Et ainsi entrent-ils de nouvelle manière dans son mystère manifesté, dans son « nom« .

     Cette expérience dont il vient d’être question est une expérience active, exprimée par une succession de participes présents. Pardon pour la lourdeur de la traduction, mais cela donne : « Celui qui est en train de s’attacher à mes commandements et en train de les observer, c’est celui-là qui est en train de m’aimer. Or celui en train de m’aimer sera aimé par mon père, et moi je l’aimerai et je me manifesterai moi-même à lui. » De quels commandements est-il question ? N’oublions pas que tout ce « discours d’adieu » est construit par Jean comme l’explicitation d’un geste qu’il est seul à raconter, le lavement des pieds : geste qu’il place là où les autres évangélistes placent le récit de la dernière cène et de l’institution qu’il y fait de la nouvelle pâque. Les deux gestes ont en commun d’être des anticipations par Jésus de sa mort, anticipation par laquelle il dépasse celle-ci, en fait une offrande libre.

     Or pour Jean, l’explicitation de ce geste se fait en deux temps, « si donc moi je vous ai lavé les pieds, le seigneur et le maître, vous aussi devez les uns aux autres laver les pieds » : le geste accompli par le maître, qui lui est seigneur, entraîne a fortiori ce même geste dans la réciprocité entre les disciples. Le geste n’est pas encore explicité, mais la réciprocité est déjà introduite comme la conséquence nécessaire, incontournable. Deuxième temps : « Un commandement nouveau je vous donne : que vous vous aimiez les uns les autres ; selon que je vous ai aimé, aimez-vous aussi les uns les autres. » Dans cette exemplarité entraînant réciprocité, le geste est explicité comme aimer, et aimer d’une manière propre à Jésus, aimer en donnant sa vie. Notre actualité, avec les « gestes-barrières » et surtout la barrière faite aux gestes, nous rend cette interprétation plus évidente : toucher, c’est prendre sur soi la mort qui affecte l’autre. Les pieds qui marchent dans la « poussière du sol », nourriture donnée en condamnation au serpent du jardin d’Eden, foulent la mort qui y est présente de manière séminale : telle est la conviction des anciens. Laver les pieds, c’est enlever la mort qui se trouve sur les pieds, mais c’est entrer en contact avec elle et la prendre sur soi. C’est une contamination volontaire et thérapeutique. C’est cela, « selon que je vous ai aimé« . Et c’est cela, le « commandement« .

     Aimer ainsi, ne s’invente pas. Aimer ainsi ne se pratique pas non plus spontanément, mais s’apprend. Et c’est cela que visent tous ces fameux participes présents que j’ai lourdement traduits par des « en train de », histoire d’en faire saisir l’actualité. Si ce commandement, cet amour mutuel jusqu’à l’offrande de sa vie, provoque l’attachement et un début de mise en pratique, même si ce n’est qu’un début : eh bien c’est un début d’amour de Jésus. Et aimer, c’est l’inclusion réciproque précédemment évoquée, le « vous en moi et moi en vous« . Les formulations de Jean sont finalement très denses, parce qu’elles se chargent au fur et à mesure du discours. Si je remets les choses bout-à-bout, Jean développe la succession d’idées suivantes  : chercher à vivre  l’amour mutuel, le souci de la vie de l’autre au point de mettre la sienne propre (s’il fallait) en péril, c’est expérimenter d’aimer Jésus et d’être aimé de lui. Et cette dernière expérience, c’est l’expérience du père, c’est toucher au but ultime de sa vie, c’est entrer dans l’intimité même de Jésus avec son père et partager cette intimité. Le disciple est invité, dès lors qu’il s’essaye à aimer d’autres, à la table d’un éternel échange d’amour entre le fils et le père. Et il y est invité parce que l’esprit même de Jésus, l’esprit dans lequel il a vécu et aimé, est communiqué au disciple, lui donnant de vivre et d’aimer « selon que je vous aimé« . La vie dans la Trinité est inaugurée dans le service du frère.

Roublev Trinité
Le père, à gauche, avec sa maison derrière la tête, est origine de toute l’image. Le fils au centre, le regard plongé dans le sien, l’arbre de vie derrière lui, est au centre de la coupe formée par les deux silhouettes extérieures de l’image : il est éternelle offrande dans son contact-incarnation avec la terre, autel où est posée son offrande. L’esprit, prêt à partir, la main en oiseau, donnera à ceux qui le reçoivent d’entrer dans la même inclination, le même regard, la même offrande, que le fils.

Murmure intérieur : dimanche 10 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Il y a trois ans, j’ai déjà présenté et situé ce même texte, et me suis surtout attaché à sa première partie, le dialogue avec Thomas dont l’affirmation centrale de Jésus est qu’il est le chemin, la vérité et la vie. Cette fois, je voudrais plutôt m’attacher à la deuxième partie, le dialogue avec Philippe.

Mon modeste commentaire

     Jean vient de mettre dans la bouche de Jésus les paroles suivantes : « Moi je suis le chemin : et la vérité, et la vie ; personne ne vient vers le père, sinon par moi. » L’apparence de ces mots semble très exclusive, je pense qu’il faut plutôt les prendre en sens inclusif : si tu vas vers le père, c’est que c’est par lui, le sachant ou non. Mais le lien étroit et assuré des deux, de Jésus et du père, fait ajouter : « Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon père. » Le premier verbe, [gig’noskoo], signifie principalement apprendre à connaître, se rendre compte, il désigne un processus. D’autre part, ce verbe est à l’indicatif parfait : dans le système conditionnel du grec, il indique donc non pas une hypothèse irréelle en elle-même, ou non réalisée, mais plutôt l’étape conditionnelle dont dépend l’affirmation suivante. On pourrait donc très justement traduire : « Commencez par apprendre à me connaître, c’est ainsi que vous apprendrez à connaître mon père.« 

     La fréquentation attentive de Jésus nous fait, sans que nous ne nous en apercevions, fréquenter aussi le père. Ce qui est extraordinaire ici, pour moi en tous cas, c’est qu’il ne s’agit pas d’un point d’arrivée, mais bien d’un processus : dès qu’on commence, dès qu’on essaye, ça y est on est sur le chemin, et on est en présence, et on touche au but. Déjà ! Cela est confirmé par l’affirmation suivante : « Et désormais [c’est] lui [que] vous apprenez à  connaître et lui [que] vous avez regardé. » Le « désormais » est tout aussi bien un « à partir de ce même instant » : le fait même que le principe précédent ait été énoncé le rend opératoire et actif. Je vous dis qu’en vous mettant à apprendre à me connaître, c’est le père lui-même que vous apprenez à connaître, et de ce seul fait la chose est commencée. Elle est même rétroactive, et c’est ce que la forme du deuxième verbe laisse entendre : c’est lui que vous avez regardé, ou que vous avez vu, ou dont vous vous êtes occupés. Vous ne l’avez pas encore réalisé, mais à me fréquenter, vous avez posé les yeux sur lui.

     Le père… Dans tout ce passage, le mot apparaît pas moins de douze fois !! Dont une seule fois dans les cinq versets précédents : autrement dit, il est vraiment au centre de tout le passage auquel nous nous attachons cette fois-ci. Dans tout cet ensemble, deux fois seulement est-il désigné par Jésus comme « mon père » ; toutes les autres fois, Jean a choisi la forme plus emphatique, ou peut-être plus solennelle « le père« . C’est un choix de vocabulaire qui ne manque pas de sens : au moment même où Jésus expose à ses disciples qu’en le côtoyant, ils découvrent un autre, il désigne celui-ci de manière plus « absolue », moins en rapport avec lui-même. Tellement il cherche un rapport de chacun avec son père… Celui qui l’a engendré, celui qui l’a envoyé, celui qui lui donne toute sa confiance, celui en qui il se confie pour tout, celui qui l’aime et qu’il aime en retour : celui-là, il veut le donner à chacun. Au bout du chemin, il y a QUELQU’UN. Il est vraiment extraordinaire, ce Jésus qui ne veut pas ramener à soi, mais qui veut instaurer une relation avec un autre que soi : quelle dépossession ! Quelle gratuité ! Quelle chasteté !

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     Il me semble aussi qu’avec cette mention du père, à ses disciples assigné comme but à leur recherche, à leur apprentissage, à leur connaissance, nous sommes tous mis face au but ultime de nos existences. Que cherchons-nous, au fond ? Et quand nous exerçons une responsabilité quelconque vis-à-vis d’autres, que ce soit dans une famille, dans une association, dans une structure professionnelle ou civile, ou autre chose encore : où les conduisons-nous ? Car d’une manière ou d’une autre, les buts que nous poursuivons nous engendrent, et engendrent nos actes et nos choix. Nos buts sont nos pères. Nos vies sont les enfants des buts que nous poursuivons, que ce soit pour nous-mêmes ou pour d’autres. Et apprendre à connaître Jésus a aussi cette vertu de faire apparaître à notre conscience ce que nous cherchons vraiment, au fond. Ce n’est pas facile d’en avoir conscience : il y a tout un monde, en nous mêmes, qui reste immergé dans les profondeurs de notre inconscient. Mais les choix multiples et progressifs que supposent d’être vraiment disciple (il ne s’agit pas du tout de « pratique religieuse », on en est même loin !) font peut à peu émerger toutes ces profondeurs, et nous mènent vers ce qui engendre notre vie, nos choix, etc.

     Philippe fait alors une demande, qui est presque plutôt une remarque : « Seigneur, montre-nous le père, et cela nous suffit. » [déïknumi] c’est montrer : faire voir, produire, représenter, mais aussi faire connaître, indiquer, désigner, expliquer révéler, dénoncer, prouver. Ce qui est commun à toute cette famille de sens, c’est l’idée de quelque chose désigné de loin, un peu « intellectuellement » ou « idéalement ». Philippe parle d’une connaissance « notionnelle », non d’une connaissance « expériencielle » ou de ressemblance (c’est-à-dire qui fait ressembler, qui modifie celui qui connaît). Alors que Jésus a parlé de « apprendre à connaître », donc d’une expérience éprouvée et qui apporte une modification, qui transforme, qui fait faire un chemin. D’autre part, avec ce mot, Philippe sous-entend que ce but, ce père, est ailleurs, qu’il ne peut être qu’aperçu ou expliqué. Il y a dans sa manière de parler comme un découragement. Du reste, il ajoute : « cela nous suffit« . Le verbe qu’il emploie, [arkéoo], c’est écarter, repousser, ou encore résister, tenir bon, et par suite suffire. On voit qu’il y a sous-tendue l’idée d’une force ou d’une capacité de résistance. C’est comme si Philippe disait : si on voit le but de loin, on sera en mesure de résister. Il parle comme un assiégé dont le but n’est que de survivre !

     Mais s’agit-il de survivre ? Notre perspective de vie est-elle donc d’être seulement des survivants, des êtres qui ont beaucoup perdu mais qui ont sauvé « l’essentiel », à savoir… quoi d’ailleurs ? Vous voyez comme ce texte nous ramène sans cesse à ce qui compte avant tout pour nous ? à ce qui est pour nous l’essentiel ? A ce qui engendre en nous la vie ? Quels vivants serons-nous donc ? Des assiégés, des repliés , toujours sur la défensive ? Ou des donneurs, à profusion ? Des apprenants insatiables ? Des gens qui ne cessent de s’ouvrir à tout et à tous, émerveillés et confiants ?

     La réaction ne tarde pas, avec une forte charge ! « Tant de temps que je suis avec vous et tu ne me connais pas, Philippe ?! Qui m’a regardé a regardé le père : comment demandes-tu « montre-nous le père » ?! » Il y a de l’indignation, dans cette réaction, peut-être aussi de la tristesse… « Tu ne me connais pas… » c’est le mot du début, apprendre à connaître : comme si Philippe, avec la remarque qu’il a faite, manifestait qu’il n’avait toujours pas commencé. Ce doit être décourageant. Mais il a manifesté dans sa remarque, avec les mots qu’il a choisis, qu’il n’est pas dans le bon registre… Et on voit bien, tout de suite après, où est son erreur : en « regardant« , en observant Jésus, en s’attachant à ses pas, en apprenant de lui comment vivre et réagir, choisir, etc., c’est le père même qu’il a regardé. Mais ce « regarder » est d’ordre contemplatif, c’est-à-dire qu’il est transformant. « Adorer, c’est devenir ce que l’on regarde » disait Elisabeth de la Trinité. C’est exactement de cela qu’il s’agit. Mais Philippe veut regarder 1) ailleurs et 2) de loin. C’est une double erreur. Le disciple s’attache à celui qui s’est fait tout proche, à Jésus, et il le regarde pour en être transformé.

     « Tu ne crois pas que moi [suis] dans le père et le père est en moi ? » Il y a une inclusion réciproque : c’est une réalité de l’amour, cela. Ce sont les êtres qui s’aiment, qui sont l’un en l’autre. Tout ce que l’on fait, tout ce que l’on vit, on le fait ou on le vit avec la personne aimée. C’est le ressort même de la fidélité : ne jamais être, sans la présence physique de l’autre,  autrement qu’avec lui. Parce que les cœurs habitent l’un en l’autre, entraînant la totalité de l’être. « Les mots, que je vous dis : de moi-même je ne les parle pas ; mais le père demeurant en moi fait ses œuvres. » On peut « parler » pour ne rien « dire ». Mais on dit quelque chose dès lors que les mots ont du sens : aussi bien pour celui qui les prononce que pour celui qui les entend. Ainsi Jésus a-t-il dit des mots, mais ils n’ont pas en lui-même leur origine : ils sont un « dire » du père à l’adresse des disciples (et de tous les hommes). Ils sont un « dire », parce qu’ils ont du sens pour le père à leur origine, et qu’ils en ont pour les hommes qui se laissent gagner par eux. Et dans ces deux cas, ce sont « les œuvres » (au pluriel)) du père. Parce qu’il est celui qui envoie Jésus son fils, et parce que c’est de lui que Jésus parle, il est l’origine de ces paroles (de mots, elles deviennent paroles, parce qu’elles « disent » quelque chose). Mais aussi parce que c’est lui qui se murmure dans leur vie comme le but de l’existence des hommes : ceux qui trouvent intérêt aux paroles de Jésus, trouvent en fait dans ses paroles un écho à leurs attentes, à leurs espoirs, qui engendrent leur vie. C’est lui des deux côtés.

     « Croyez-moi : je [suis] dans le père et le père en moi ; sinon, à cause des œuvres mêmes, croyez ! » Insistance capitale : regarder Jésus pour y chercher le père. Dans le cas contraire, il n’est que le paravent de nos illusions ou le passe-temps de notre vacuité. Sinon, à cause des « œuvres » : lesquelles ? Mais celles dont il vient d’être question bien sûr : l’écho même que nos coeurs ressentent dans les paroles de Jésus quand il nous parle du père doit nous mettre la puce à l’oreille ! Celui qui vient à nous à travers les mots de Jésus, c’est celui-même qui murmure en nous comme la source cachée et profonde. Et la correspondance de ces deux choses nous touche, nous remue, il n’est que d’en prendre conscience !

     « Amen amen je vous dis : celui qui croit en moi, les œuvres que je fais : de telles œuvres il fera ; et même il en fera de plus grandes, parce que je chemine vers le père. » Les œuvres conduisent aux œuvres : apprendre à connaître Jésus –et en lui le père–, reconnaître dans ses mots une parole qui vient du père et qui fait écho à cette aspiration profonde qui est en nous, cela conduit à faire de notre vie une parole : une vie qui vient de quelque part et qui va quelque part, une vie qui a du sens et qui en produit pour d’autres, qui rejoint aussi ou éveille des aspirations profondes.  A quelle grandeur conduit l’attention aux paroles de Jésus, et l’attention à cette source qui murmure en nous !…

Appel à sortir : dimanche 3 mai.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous retournons dans l’évangile de saint-Jean. Je ne m’habituerai jamais à ces va-et-viens incessants d’un univers à un autre… Nous sommes à la suite de l’épisode de l’aveugle-né, que nous avons rencontré il y a peu de temps. Jésus vient d’accueillir cet ex-aveugle que les Pharisiens ont jeté dehors, précisément parce qu’ils ne voulaient pas reconnaître que Jésus ait pu le guérir. Ce dernier file maintenant un discours où il est justement question de berger et de brebis, mais aussi et peut-être d’abord d’entrer et de sortir. Je dis « d’abord », parce que le lien logique avec ce qui précède est là : on n’a pas laissé entrer un homme, on l’a même rejeté de la synagogue. Voici donc comment Jésus procède à propos de faire entrer.

     Ce discours est fait d’une première comparaison mais dont la portée n’est pas saisie (Jn.10,1-6) : elle est suivie alors d’un  double développement, le premier sur le thème de la porte (vv.7-10), le deuxième sur le thème du berger (vv.11-18). Ce discours supplémentaire entraîne néanmoins des dissensions plus grandes encore parmi les auditeurs (vv.19-20). La même thématique sera reprise, mais en plein hiver, avant que Jésus ne préfère s’éloigner de Jérusalem parce que les nouveaux développements conduisent à vouloir le lapider pour blasphème. Nous avons, dans notre texte d’aujourd’hui, la première comparaison et le premier développement sur la porte. Un découpage purement quantitatif, et non pas eu égard au sens (mais qu’importe, nous sommes habitués). Pour les curieux, j’avais déjà commenté ce passage il y a trois ans, sur le thème de entrer et sortir. Je voudrais cette fois ne m’attacher qu’à la première comparaison.

Mon modeste commentaire :

     « Amen amen je vous dis :… » La formule est solennelle. C’est la formule des révélations. Mais pourquoi maintenant une révélation ? Que s’est-il donc passé de si extraordinaire qui conduise maintenant à une découverte, à une nouveauté insoupçonnée ? C’est que les Pharisiens viennent de « jeter-hors dehors » [ekbaloo exoo] celui qui, né aveugle, voyait maintenant. Lui ne pouvait pas voir, et maintenant il voit ; mais eux ne voulaient pas voir qu’avant il ne voyait pas. Sur le moment, Jésus en a conclu paradoxalement : « C’est pour un jugement que je suis venu en ce monde : que les non-voyants voient, et que les voyants deviennent aveugles. » Mais ce paradoxe en cache un autre : c’est parce qu’il a été jeté dehors, à l’extérieur ([exoo]) de la synagogue, que cet homme a vu Jésus pour la première fois. Il l’avait rencontré alors qu’il était aveugle, et sans qu’il demande rien, Jésus avait fait d’inhabituelles manipulations et l’avait renvoyé pour qu’il aille se laver : et là, il avait recouvré la vue.

     Il y a là un parallèle très étonnant, il semble en effet que chaque fois que cet homme est renvoyé, il en tire bénéfice. La première fois, Jésus le renvoie : et il recouvre la vue. La deuxième fois, les pharisiens le renvoient, et il voit Jésus et se prosterne devant le « Fils de l’homme » en confessant sa foi. Etre exclu de la synagogue, c’est grave. Cela veut dire que, par décision des autorités compétentes et légitimes, quelqu’un est exclu de la communauté du peuple porteur de la promesse, du peuple de Dieu. Il est exclu de la communion divine, qui a priori est établie à jamais avec ce peuple. Terrible sanction. Mais ces deux « renvois », celui de Jésus et celui des pharisiens, sont-ils exactement les mêmes ? Et comment se fait-il qu’ils se concluent l’un et l’autre par un bénéfice ? Faut-il donc être seul, ou plutôt isolé, pour progresser ? Faut-il être « mis dehors » pour avancer ? Faut-il être expulsé pour vivre –car, c’est la condition même de la naissance ! En ce moment où nous voudrions tous sortir, car le confinement étouffe et tue la vie, la question nous apparaît cruciale : oui, peut-être bien qu’il faut, amen, amen, une révélation à ce point…

     « …celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais grimpe au contraire par ailleurs, celui-là est voleur et bandit ; … »  Il est d’abord question d’entrer ! Le mot « celui-qui-entre » est formé sur sur le verbe [éïs-erkhomaï], littéralement « venir à l’intérieur« . C’est à dire que celui qui l’emploie se situe lui-même « à l’intérieur ». Ne passons pas trop vite sur ce point qui est loin d’être un détail. C’est peut-être même là que commence la « révélation » annoncée : les pharisiens se sont comportés comme la référence, c’est par rapport à eux-mêmes, à leur lecture de la loi, à leur fonction (qu’ils se sont eux-mêmes arrogés, soit dit en passant, même si la plupart l’acceptent ou du moins la subissent), qu’ils ont réagi. On est « dehors » quand on n’est plus parmi eux, avec eux. Mais ici, dès le début, Jésus laisse entendre que tel n’est pas son point de vue. Les « brebis« , dans l’image qu’il utilise, sont la référence. On est à l’intérieur quand on est avec elles, on est à l’extérieur quand on ne l’est pas.

     Or cet intérieur est une [aolèè], c’est-à-dire un espace à l’air libre, généralement la cour d’une maison. Il ne faut pas avoir en tête ces enclos, de montagne ou des grands espaces, où les bergers mettent leurs troupeaux le temps de soigner leurs bêtes, de les compter ou d’en faire le tri. Nous sommes bien « à la maison », mais pas dans les lieux abrités d’un toit : ceux-ci jouxtent généralement cette [aolèè], et ouvrent sur elle. Mais il y a aussi d’autres bâtiments. Dans cet espace, on accède normalement par une porte, une porte assez large puisque c’est celle pour faire entrer et sortir les troupeaux.

     Or voilà que l’usage de cette porte est discriminant : quiconque passe par ailleurs (avec l’idée de passer par-dessus quelque chose) est réputé [kléptèès] et [lèèstèès]. Le [kléptèès] est d’abord un voleur, par extension c’est celui qui dérobe ou dissimule y compris une pensée, un fourbe. Le [lèèstèès] est aussi un voleur, un brigand, un usurpateur, un pirate. Le premier mot est surtout relatif aux réalités soustraites à d’autres, le second à la manière violente et transgressive. Mais pourquoi de tels qualificatifs  pour le seul fait de ne pas emprunter la porte ? Tout se passe comme si, dans la comparaison que Jésus bâtit de manière impromptue, les brebis étaient lésées et agressées du seul fait qu’on ne passe pas par la porte pour venir à elles. C’est fort bien observé, notons-le : les bêtes ont des habitudes, elles sont rassurées par des comportements (humains en particulier, mais pas seulement) dont elles ont l’habitude, et dont elles savent le sens et peuvent « prédire » (le mot est mal choisi) la portée ou l’intention. Mais elles sont immanquablement troublées devant des comportements inhabituels.

     Or ce comportement particulier de passer « par le haut », par-dessus, d’arriver en surplomb, est une agression pour les brebis. On ne sait pas encore, dans cette comparaison, qui est qui. On ne le saura pas, d’ailleurs. Il ne s’agit pas d’un texte à clé, qui dénonce sans le dire certaines personnes. Il s’agit d’une révélation, donc d’un éclairage bien plus profond et de principe. Les brebis, nous ne savons pas qui elles sont. Mais nous savons d’ores et déjà qu’elles sont au centre des préoccupations de Jésus, au centre de son discours, et que tout se règle par rapport à elles. Il y a des comportements qui les rassurent, et il y a des comportements qui les agressent : et se comporter avec elles comme « du dessus » est de ces comportements.

     « …celui qui entre par la porte est berger des brebis. » Le comportement inverse reçoit un autre qualificatif, celui de [poïmèèn], de berger, de bouvier, ou de toute personne qui dirige ou conduit. Pour guider les fameuses brebis, il faut se mettre à leur hauteur, être sur la même « planète », fouler le même sol (ne pas être « hors-sol » !), et adopter ce comportement qui les rassure, où elles ne sont pas prises par surprise, où elles comprennent aussi ce qui va se passer, ou du moins sont disposées à ce qu’il se passe quelque chose sans en être inquiétées, au contraire. Il est bien question de comportements très généraux, non pas de personnages : ces noms de voleur, brigand et berger sont employés sans article, ils ne désignent pas une ou des personnes déterminées. Ainsi, toute personne qui adopte telle ou telle attitude se voit qualifiée soit de voleur ou brigand, soit de berger. On ne sait pas qui sont les brebis, on ne sait pas quelle est cette maison pourvue d’une cour, on ne sait pas quelle est cette porte. Mais on a déjà des attitudes, des modes d’entrée en relation. Dans tous les cas, il s’agit de personnes qui ne sont pas des brebis : mais intégrer le troupeau, sans être l’une des bêtes, est soit pour le profit de celles-ci soit non.

     « A celui-ci le portier ouvre et les brebis entendent son appel et il appelle ses propres brebis d’après leur nom et il les conduit dehors. » Qui adopte vis-à-vis des brebis ce comportement à hauteur et déchiffrable, ce comportement apaisant, se voit ouvrir par le portier. Qui est ce nouveau personnage ? Peu importe, sans doute. Il suffit qu’il soit là, que ce soit sa fonction. Il ouvre. Mais comment ouvre-t-il, puisque celui qui est maintenant réputé berger  s’est montré tel justement en entrant par la porte ? N’est-elle pas déjà ouverte ? Là n’est manifestement pas tout-à-fait la pointe de ce qui est dit. Celui qui vient conduire les bêtes a pu fort bien être embauché pour ce faire. Il n’est pas forcément « de la maison », on peut l’avoir fait venir pour cet office. Mais il est légitime, et sa légitimité est reconnue. Celui dont l’office est d’ouvrir aux brebis (se sont toujours elles qui sont au centre de la comparaison) ouvre aussi au berger pour celles-ci, pour qu’elles puissent sortir. La confiance n’est pas seulement accordée par les brebis, qui pourraient le faire à tort, elle l’est aussi par le maître des brebis, le maître de maison, et partant par tous les serviteurs de la maison.

Julien Dupré le berger et son troupeau
Julien Dupré, Le berger et son troupeau, Huile sur toile, collection particulière.                                 La porte est ouverte, au fond. Les bêtes sont toutes sorties. Le berger est à leur tête, mais il marche à leur allure : déjà elles souhaitent s’arrêter, et lui ne force en rien. Il est à leur hauteur, à leur rythme. Il s’agit simplement qu’elles vivent, et la vie est dehors.

     Alors le berger fait entendre sa [fonè], sa voix, son chant, son appel, son « yep ! yep ! yep! », son sifflement, que sais-je ? Chaque berger a sa manière d’interpeller les bêtes, d’appeler leur attention. C’est cela, sa [fonè]. Elles ne l’ont peut-être jamais vu encore, car il a été embauché cette saison. J’ai vu un très beau reportage sur un berger, dans le Vercors, embauché par plusieurs fermiers, pour prendre tous leurs troupeaux ensemble, parce qu’il a la réputation et l’art de savoir faire dans un terrain où le loup est bien présent. Tel peut être notre berger : les bêtes ne l’ont encore jamais vu, mais elles savent tout de suite, en entendant son appel, qu’il les appelle. Et soudain voici le premier rapport que je vois avec ce qui a précédé  notre texte : l’aveugle guéri n’avait jamais vu non plus Jésus. Mais il a obéi docilement à sa voix quand celui-ci, après d’inhabituelles manipulations (où il s’est laissé faire), lui a dit d’aller se laver à la piscine de Siloé. Il ne l’avait jamais vu quand, exclu de la synagogue, celui-ci est venu à lui et lui a demandé « Crois-tu au Fils de l’homme ?« , mais il lui a répondu, et l’a reconnu pour son seigneur.

     Ce berger de notre texte est entendu des brebis. Mieux, il les appelle selon leur nom. Non seulement il fait retentir un appel à partir, que toutes reconnaissent pour tel : le contenu du bruit qu’il émet est aisément déchiffrable, le sens est saisi ; mais encore cet appel résonne pour chacune selon ce qu’elle est. C’est parfaitement adapté. On est loin de la grande norme générale, genre « loi de confinement » ou de « dé-confinement », valable partout sans tenir compte de rien ! Au contraire, le souci de chacun, des personnes, prime ici. Et c’est ainsi qu’il les conduit dehors, [exagoo], conduire dans le dehors. Et voilà les brebis dehors. Non pas « jetées dehors« , [ekballoo], mais conduites. Et nouvelle révélation : la différence n’est pas dans le « dehors » : cela, c’est la destination pour tout le monde ! C’est la manière : jeter ou conduire.

     Manifestement, se retrouver « dehors » est bien une nécessité vitale : comme souligné au début, c’est une condition de la naissance. J’ai appris tout récemment de ma fille sage-femme qu’elles notent alors le bébé BAVE : pour Bonne Adaptation à la Vie Extra-utérine. L’acronyme fait rire ! Mais c’est surtout capital. Il s’agit de sortir : mais conduit dehors, l’adaptation se fera bien. Jeté dehors, c’est beaucoup moins sûr. Parfois ce sera tout de même le cas : et notre aveugle guéri a été fort bien « récupéré », car de toutes façons il fallait qu’il sorte ! La première fois, il a été conduit vers la piscine de Siloé. Une indication et un ordre ont suffit, pas besoin de le prendre par la main, il savait s’y rendre, il avait l’habitude dans son obscurité. La deuxième fois, il a été jeté avec violence, au terme de tout un processus où, commençant par répondre et témoigner, il a peu à peu pris confiance en soi et s’est mis à tenir tête, à soutenir et affirmer sa « vérité ». Il n’a pas cherché, mais il n’a pas non plus évité le conflit. Et la conséquence de celui-ci a été la rencontre.

     Oui, sortir, quitter la sécurité de la « maison », entrer dans l’aventure de la vie, est une nécessité. L’aventure de la vie, c’est celle qui nous fait découvrir le « nom que nul ne connait sinon celui qui le reçoit » et qui est « écrit sur un caillou blanc » (cf. Ap.2,17) : chacun de nous est appelé par la vie, appelé à devenir. Le berger qui nous fait sortir, c’est celui qui travaille à nous révéler notre nom nouveau, notre nom véritable, qui nous sommes vraiment. C’est de ce nom que déjà il nous appelle, et c’est cela qui fait sortir : quitter notre lieu d’origine, là d’où nous venons, nos repères de départ, pour s’ouvrir à ce que nous sommes vraiment, à qui nous sommes vraiment. Une vie qui comporte des déplacements, des marches à l’aveugle, mais aussi des luttes, des combats, des prises de position. Une vie pour découvrir qui nous sommes, une vie vers laquelle il faut sortir de soi, de ses zones de confort, de ses sécurités. On n’y va pas seul, il faut être aidé, accompagné, soutenu. Voilà comment je comprends « faire sortir les brebis ».

     Et c’est bien une aventure que de sortir ! En ce moment même, combien nous sommes impatients de « sortir », de pouvoir à nouveau sortir de chez nous, circuler, rencontrer les autres.  …Rencontrer les autres, vraiment ? Et là, nous voyons soudain que rien n’est simple, qu’il y a là une véritable aventure, parce qu’il y a un risque et une inconnue. Les mesures de confinement ont instillé en nous la peur, la peur pour notre vie. Mais vivre enfermés, est-ce vraiment vivre ? Dehors la mort rôde… N’était-ce pas le cas auparavant, différemment ? Les autres sont devenus un danger, ils peuvent être porteurs d’un virus. Oui : et seulement cela ? Ne sont-ils porteurs que de virus ? … On voit, on sent bien aussi, qu’il y a une aventure à sortir de la situation. Qui va nous conduire « dehors » ? En qui aurons-nous suffisamment confiance pour nous laisser conduire « dehors » ? Et allons-nous le choisir, et au nom de quoi, et en faisant quels choix ? Et si le cri, l’appel, de notre berger était : « Lazare, viens dehors !« … Car la vie, c’est aussi choisir de vivre.

     « Quand il a mis dehors toutes les siennes, il voyage en avant d’elles et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent son appel : un autre, jamais elles ne le suivront, mais elles le fuient au contraire, parce qu’elles ne connaissent pas l’appel des autres. » Cette fois-ci, c’est bien « mis dehors« , avec le verbe [ekballoo]. C’est donc qu’à la fin du processus, et pour qu’il vaille pour tous, il y a aussi un « jeter ». Peut-être un « rejeté ». Comme pour l’aveugle guéri. Le fait d’être « dehors » est sans doute une condition plus importante pour la vie que la manière dont cela se passe, et pour certains cela se fera avec une certaine violence. Mais sortir n’est pas tout : il y a encore un voyage, tout un voyage. Et celui qui a aidé les bêtes à sortir effectue avec elles ce voyage, [emprosthén], c’est-à-dire à la fois devant et avant elles. Il passe le premier par les expériences qu’elles vont traverser. Il indique la route en même temps qu’il l’éprouve. Et les bêtes l’accompagnent : [akolouthéoo] (qui donne nos « acolytes ») c’est à la fois suivre et accompagner, c’est marcher avec quelqu’un tout en se réglant sur lui, au sens propre comme au sens figuré. Autrement dit, l’aventure ne fait que commencer avec le fait de sortir : il y a encore tant à découvrir après, à chaque pas, dans cette aventure partagée. Mais le berger est là, à chaque instant : le tout est de continuer à écouter son appel, son chant, son cri…

     Il me semble que si la « sortie » est l’enjeu majeur de cette comparaison, l’appel en est la condition majeure et permanente. Nous allons sortir, cela se prépare. A la naissance, nous n’avons pas eu le choix, cette fois cela ne se fait pas sans nous. A la naissance nous avons crié et pleuré : mais c’était le signe le plus rassurant que l’adaptation de l’eau à l’air libre était bien faite. Ce pour quoi nous avons quelques jours devant nous, c’est bien d’écouter le chant, la [fonè], que nous allons suivre, de discerner laquelle est lancée à notre hauteur, sans nous faire peur, mais qui nous invite et nous donne envie de bouger et d’aller.

Résurrection d’un couple : dimanche 26 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà chez Luc, sautant d’un texte à l’autre, d’un point de vue à un autre. Littérairement, c’est plutôt indéfendable. Mais peut-être y a-t-il aussi cette expérience positive à faire de ces points de vue croisés : ils sont une invitation à revendiquer aussi notre propre point de vue, notre propre expérience du ressuscité. Après tout, la foi se fonde sur le récit de ces expériences, toutes subjectives, toutes personnelles. Ainsi donc, le fondement même appelle notre propre expérience, elle a sa place aussi dans cette diversité. C’est ce qui permet à un Bernard de Clairvaux d’écrire, dans une de ses « homélies sur le Cantique », « Nous lisons aujourd’hui dans le livre de l’expérience.« 

     Dans l’évangile de Luc, toute la fin se déroule en une seule journée : il y a d’abord le petit matin où les femmes viennent au tombeau, constatent qu’il est ouvert et que le mort ne s’y trouve plus, voient « deux hommes en habit d’éclair » qui leur annoncent qu’il s’est relevé, et vont le dire aux apôtres qui ne les croient pas, même si Pierre fait le déplacement pour le même constat. Ensuite, « ce même jour« , deux disciples faisant route vers Emmaüs découvrent Jésus avec eux et rentrent en hâte à Jérusalem pour l’annoncer aux Onze. Enfin, alors même qu’ils sont en train d’en faire le récit, Jésus se tient au milieu d’eux, se fait reconnaître, leur donne mission et leur enjoint d’attendre en ce lieu la « puissance d’en-haut« , puis les conduit vers Béthanie et devant eux est emporté au ciel. Quelle journée ! (Cela n’empêche pas le même Luc, dans son tome 2 des Actes, de dire que tout cela s’étale sur quarante jours ! Ac.1,3. Mais c’est qu’il veut faire coïncider le don de l’Esprit avec la fête de Pentecôte)

     Le texte qui nous est donné aujourd’hui est au centre de cet ensemble, c’est le récit des deux pèlerins d’Emmaüs. On pourra en trouver ici un premier commentaire, qui me semble, à part une allusion désormais caduque, toujours valable.

Mon modeste commentaire :

     Une première réflexion naît de ce qui vient d’être dit : le passage d’Emmaüs s’inscrit dans une progression très étudiée chez Luc, qui est un écrivain plutôt avancé dans l’art d’écrire. Inscrire tout cela dans une seule journée, c’est sans doute pour bien en marquer l’unité. Les trois temps que nous avons dégagés dans la journée de la résurrection, chez lui, sont comme trois étapes : le constat d’une absence, la découverte d’une présence, enfin le lien avec les Ecritures et la mission. Notre passage est donc rédigé par Luc, le seul des quatre évangélistes à nous le rapporter, comme le déroulement emblématique d’une rencontre avec le ressuscité. C’est sous cet angle que je me propose de suivre cette fois le fil de ce long récit.

     « Et voici : deux d’entre eux, en ce même jour, étaient en train de voyager vers un village éloigné de soixante stades de Jérusalem, Emmaüs [en] était le nom… » La première chose qui nous est dit est qu’ils sont deux. C’est bien sûr le chiffre du témoignage : celui-ci n’est considéré valable qu’attesté par au moins deux témoins. C’est aussi la condition des disciples, envoyés toujours par deux, pour mieux attester bien sûr, pour se déposséder aussi, car on sait bien que mener une œuvre à deux n’est pas du tout la même chose que la mener seul, à son idée. Mais pour nous, sans ignorer ces éléments, nous pouvons aussi prendre simplement le fait brut : ils sont deux. Nombreux sommes-nous à être ainsi dans la vie, à deux. Deux qui sont [ex aoutoone], « d’entre eux« , mais aussi avec l’idée d’être sorti, d’être tiré de. Ils ont quitté le groupe. Quel groupe ? Le groupe précédemment nommé est celui des Apôtres, mais le Cléophas nommé à peine plus loin ne fait pas partie du groupe des Apôtres. Il s’agit donc sans doute de disciples, de ceux qui suivaient aussi le Maître, sans pour autant être agrégés aux Douze. Mais ils sont partis. Ainsi sommes-nous parfois partis à deux.

     Il y a une image qui montre cela, dans la célébration des mariages. Au début de la célébration, les époux (en général chacun leur tour, mais pas forcément : ils peuvent aussi entrer ensemble) entrent dans le lieu de la célébration et passent au milieu de tous : famille, amis, connaissances, tous sont venus pour eux, parce qu’ils les connaissent et les aiment. Et ils passent au milieu parce qu’ils s’appuient sur ce groupe, cet ensemble, ces relations. Mais ils ne s’arrêtent ni l’un ni l’autre au milieu de ce groupe, ils vont plus loin, ils vont au-delà. Ils dépassent toute l’assemblée pour être là où ne sont plus qu’eux, seuls en quelque sorte. Ce qu’ils ont à bâtir, le chemin qu’ils vont parcourir (et qui est déjà commencé, sans quoi ils ne seraient pas là !), est unique, ne ressemble entièrement à rien d’autre. Ils sont eux aussi « deux d’entre eux« , ils sont sortis d’entre eux.

     L’image, me semble-t-il, convient bien : ils sont « en train de voyager« . Vivre à deux, c’est bien effectuer un voyage, avec des buts qu’on s’est donné. Ici, pourtant le but a quelque chose de dérisoire. Emmaüs n’est pas autrement connu. C’est un nom qui pourrait bien venir de l’hébreu [hamat] signifiant « source chaude« . Un site correspondrait assez, à environ trente kilomètres à l’ouest de Jérusalem, un petit village devenu la petite ville de Nicopolis au VII° siècle (et depuis détruite), et qui se trouve justement là où la route de Jaffa se divise en deux, entre la voie du nord et la voie du sud. La « croisée des chemins », en quelque sorte. Leur but n’est donc probablement qu’une étape, celle d’une bonne journée de marche, avant d’aller encore ailleurs. Et il en va ainsi de la vie à deux, elle connaît des étapes, les buts ne sont pas toujours clairs ni connus, ce que l’on voudrait avant tout c’est de marcher à deux, ensemble. Pour Luc, cette condition semble capitale pour la rencontre du ressuscité : on ne marche pas seul vers cette rencontre, elle se fait parce que l’on marche ensemble.

     « …et ils échangeaient l’un avec l’autre au sujet de toutes ces choses survenues. » Ils échangeaient. Le verbe grec signifie fondamentalement « avoir commerce« , il désigne clairement l’échange, et pas un échange qui ne serait que verbal. [omiléoo] signifie aussi être sur pied d’égalité, il signifie se rencontrer mais aussi bien avec l’aspect positif de se rassembler qu’avec l’aspect négatif d’être aux prises ! Et il est encore employé pour avoir des relations conjugales : on voit que toute cette famille de sens décrit finalement assez bien tout ce qui fait une vie à deux, un chemin entamé à deux, avec les choses concrètes que l’on fait ou que l’on se partage, les échanges verbaux, les moments qui rassemblent et les moments qui opposent, la vie sexuelle, etc. Ici, les deux ont un sujet d’échange, ils se livrent l’un à l’autre des pensées ou des sentiments au sujet de « toutes ces choses survenues« , formule par laquelle Luc résume tout ce que le lecteur a lui même parcouru jusqu’à ce point : vie et ministère de Jésus, mais bien sûr plus immédiatement sa passion, sa mort, et l’émoi provoqué par l’annonce des femmes le jour-même. C’est un deuxième point qui me parait important à souligner chez Luc pour la rencontre avec le ressuscité : il y a un voyage ensemble, mais il y a aussi des échanges, et qui portent sur ce que chacun vit, pense, ressent, au jour le jour.

     « Et il advient dans leur échange et recherche que Jésus lui-même, les rejoignant, voyageait avec eux, or leurs yeux étaient forcés de ne pas le reconnaître. » Au cœur même de ces échanges survient du neuf. Il y a un devenir à ces échanges, ils ne sont pas stériles, malgré leur apparence répétitive et un peu vaine, qui fait que parfois, on laisse le silence s’installer, on va plus loin qu’Emmaüs en prenant l’un la route du nord et l’autre la route du sud. Non,  l’apparente banalité de tout cet échange ne doit pas conduire à le délaisser, parce que c’est là qu’advient du nouveau. Luc emploie ici deux verbes à l’infinitif : échanger (que l’on vient de détailler) et [sudèètéoo] qui signifie « faire des recherches avec » ou « discuter avec« . L’échange a pris un tour de débat, c’est-à-dire que chacun perçoit la différence entre ce qu’il apporte et ce qu’offre l’autre. Et l’on cherche. Pas forcément à faire prévaloir son sentiment ou son avis, mais en tous cas à concilier des choses manifestement très (et peut-être de plus en plus) différentes. La dynamique est bien celle de l’union, mais il semble à voyager et échanger que l’on parte de toujours plus loin ! Car si l’unité est le fait d’avoir commune origine (et éventuellement de diverger à partir de là), l’union est une convergence à partir d’origines distinctes, c’est un tout autre sport ! Je note que Luc a employé deux verbes à l’infinitif (ce que je ne parviens pas à rendre dans ma traduction), c’est-à-dire qu’il considère ces deux réalités d’échange et de recherche d’union, à la fois comme des dynamiques et comme au point mort. Echec apparent de deux dynamismes essentiels et pourtant entretenus, en vain apparemment.

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Robert Zünd, Gang nach Emmaüs (1877), Huile sur toile 119 x 158, Musée des Arts, St Gallen. Ils sont bien petits dans ce vaste chemin, mais la lumière est au bout même si c’est à l’ombre que marchent les trois compagnons -car il est avec eux. Et tous trois vont franchir un pont sans même s’en apercevoir et entrer dans la lumière.

    Or voilà que c’est justement à ce point que Luc nous dit que « Jésus lui-même, les rejoignant, voyageait avec eux » [én’guidzoo], c’est s’approcher, rejoindre, et même être proche parent ! C’est à ce moment même, dans cette expérience même, que Jésus est « les rejoignant ». Pourquoi ? N’est-ce pas parce que lui-même vit dans cette dynamique d’union apparemment en échec ? N’est-ce pas justement cela, la croix ? En tous cas il est de leur voyage, il converge avec leurs buts, pas à cause de leurs réussites, mais parce qu’il continuent d’y tenir. N’est-ce pas merveilleux ? Se dire que l’on tient toujours à échanger, que l’on recherche toujours l’union et d’autant plus que l’on constate nos différences, c’est accueillir le ressuscité lui-même, mystérieusement sur le même chemin.

     Mais là non plus, ce n’est pas constatable : « or leurs yeux étaient forcés de ne pas le reconnaître » Il y a une force qui s’exerce sur leurs yeux, [kratéoo] est bien un verbe qui parle de pouvoir et de domination (comme dans démocratie ou ploutocratie). Et cet innommé qui contraint les yeux a pour effet qu’il n’est pas reconnu. C’est bon à savoir : si nous ne reconnaissons pas le ressuscité dans ce moment de nos vies, c’est parce qu’il y a un pouvoir qui s’exerce sur nous, que quelque chose nous en empêche. Quoi ? Ce n’est pas dit. Peut-être les préoccupations du moment : c’est si souvent, en ce qui me concerne, qu’à simplement chercher un objet avec un représentation particulière de celui-ci, où un lieu dans lequel je m’attends à le trouver, je ne le vois même pas alors qu’il est sous mes yeux ! Ce que Luc nous dit en tous cas, c’est que la rencontre avec le ressuscité commence alors même que nous n’en avons pas la moindre conscience. Elle n’en est pas moins effective et réelle.

     Le nouveau compagnon, dont les deux ont à peine conscience, va entrer dans leur conscience par une question qui est en même temps une interprétation. Il leur demande de quoi ils parlaient, il leur demande de reformuler pour lui ce qu’ils se disent, ou plutôt d’éclaircir le sujet de leur conversation. Cela, c’est une invitation à revenir à l’essentiel, car dans les « échanges » nombreux et divers d’un couple, on perd vite le sujet essentiel, on se disperserait facilement. Mais la question est posée avec une nuance interprétative, à partir d’un autre point de vue, car il demande littéralement : « Que vous balanciez-vous en marchant ? » Lui a une interprétation plus violente de leurs échanges, il les saisit et les observe comme des choses qu’on se jette à la tête.  « …et ils s’arrêtent chagrins. » Sans doute s’arrêtent-ils de marcher ? Ou tout simplement ils s’arrêtent de se… disputer. Leur recherche commune est insensiblement devenue dispute. Ce n’est pas « grave », dans la mesure où il s’agissait toujours de chercher les voies de l’union, mais la forme en est devenue plus âpre, et c’est ce qu’il leur fait gentiment remarquer. On peut comprendre alors leur chagrin : chagrin de ce dont ils parlent, chagrin aussi de la forme qu’a pris leur échange. Comment ne pas être triste de constater que les relations entre eux-deux ne sont plus ce qu’elles étaient ? De constater que, pour d’autres au moins, mais donc avec une certaine dose de justesse, les relations ne sont plus aussi sereines et simples et paisibles ? Mais souvenons-nous avec Luc (il faut vraiment s’accrocher à ce fil) que ce constat est le premier contact conscient avec le ressuscité. Dans ce constat, il est là. Et c’est son œuvre, que de le faire.

     Il vont se mettre à expliquer à un tiers, donc autrement, ce qu’il en est de leurs échanges et de leurs recherches. Le tiers est à un moment nécessaire. Les tiers, même, dirai-je : aucun couple ne s’en sort sans amis, sans autres relations, qu’elles soient celles de l’un ou de l’autre, ou qu’elles soient celles de l’un et de l’autre. Mais dire à des tiers ce que l’on vit, ce que l’on cherche, ce que l’on ressent, c’est le dire au ressuscité. Et cela permet de vider l’abcès : »Or nous, nous espérions que c’est lui qui était à même de sauver Israël. » Un espoir est mort, un espoir qui était commun. Et cet espoir, au fond, tenait à l’interlocuteur non identifié. Ç’en est presque comique, qu’ils le disent précisément à celui qu’ils ne reconnaissent pas ! Quand ils en viennent à cette profondeur, à dire qu’ils comptaient certes l’un sur l’autre mais surtout et avant tout sur ce tiers, sur le ressuscité, ils se sont ouverts de tout. Ils sont prêts à ressusciter eux aussi, ils sont prêts à la rencontre.

     « Certaines femmes pourtant des nôtres, nous ont ébahis, … » De fait, ils enchaînent immédiatement sur une espérance, sur un espoir qui est re-né, ou qui n’ose renaître. Ils ont été trop malmenés pour être prêts à croire à du vent : ce qu’ils ont traversé les a rendus attentifs à ce sur quoi ils se fondent, ils savent ne pas pouvoir et ne pas vouloir compter sur ce qui est creux, sur ce qui ne tient pas. Et ils sont toujours ouverts par cette annonce dont ils ne savent que faire : le verbe [ex-istèmi] dit bien qu’ils sont hors de, -ce que j’ai essayé de rendre par « ébahis« . Cette ouverture suffit à laisser entrer les paroles du troisième compagnon, aussi rudes soient-elles.

     « Et ils s’approchaient du village où ils se rendaient, et lui fait en outre de se rendre plus avant. » Comme Jésus les a rejoint, ils rejoignent à leur tour, mais eux, c’est le village vers lequel ils faisaient voyage qu’ils rejoignent. Lui est prêt à plus, on sent qu’il voudrait les emmener plus loin, « plus avant » dit expressément le texte grec. Il en fait plus : on peut traduire par « faire semblant« , mais cette fiction me parait un peu surfaite, un peu facile. Il en rajoute, il fait plus que leur attente. Il y a de la part de notre couple une violence : le verbe [parabiadzomaï] est formé autour de [bia], la violence. C’est employer la force à l’égard decontraindre, violenter. Et quelle est cette violence ? C’est de le faire s’arrêter, en lui disant que le jour baisse et que eux s’arrêtent. Les mots ne sont-ils pas exagérés ? Pas si le désir de Jésus de « faire en outre » est lui-même violent, immense. Qu’auraient-ils découvert de plus s’ils avaient osé, si la crainte du soir ne les avait arrêté ? Mais ils ont tout de même osé le garder avec eux, ce tiers qui est devenu compagnon de leur route, à qui ils ont tant dit et qui leur a tant parlé.

     Il rentre avec eux, il se met à table, il fait des gestes qu’ils reconnaissent, « or d’eux sont entrouverts les yeux et ils le reconnaissent : et lui devient caché d’eux. » La puissance qui les rendant incapables de voir s’est levée, une autre l’a vaincue. Voilà qu’ils savent maintenant qui ils ont rencontré et c’est le moment même, comme par un système de vase communiquant, où lui leur devient caché. Ce ne sont plus leurs yeux qui sont empêchés, c’est lui qui se dérobe. Ils l’ont vu, mais ils n’ont plus besoin de le voir. Ils savent qu’il est là. Et c’est ce qu’ils se disent l’un à l’autre à l’instant même : « Est-ce que notre cœur n’était pas brûlant comme il nous parlait sur le chemin, comme il nous ouvrait les Ecrits ? » Ils prennent conscience qu’il était avec eux, déjà. Leur intelligence n’avait pas saisi ce que pourtant leur cœur sentait. C’est toujours long, le chemin de la tête au cœur, c’est un des plus longs à parcourir dans l’existence. Mais cet éclair leur fait prendre conscience de la nature et de la réalité de la rencontre avec le ressuscité : elle n’est pas dans cet éclair de lucidité aussitôt fini, elle est de tout le chemin, « sur la route« . Pour Luc, la rencontre avec le ressuscité est un chemin, celui d’une vie peut-être. Et il est tout au long sur ce chemin, pourvu qu’on soit deux, pourvu qu’on avance, pourvu qu’on échange, pourvu qu’on cherche, et quelles que soient les formes que prennent ces choses.

     « Et ressuscitant à l’instant même ils retournent à Jérusalem… » Le mot de Luc est significatif de ce qui s’est produit dans cette rencontre : eux aussi sont ressuscités.  Ils ne restent pas à part, ils vont retrouver les autres. Et le récit, en fait, n’a pas de conclusion, qui serait une sorte de mort du récit : le récit s’enchaîne dans le récit suivant, sans qu’on puisse les séparer. Non, quelque  chose dans notre couple de pèlerin ne mourra plus et c’est la vie qu’ils ont reçue à nouveau et se sont en quelque manière redonnée en s’ouvrant à celui qui est avec eux, qui vient avec eux et qui, caché, ne les quittera jamais.

Une issue au confinement ? : dimanche 19 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Nous voilà repartis chez Jean, d’où nous avions reçus récemment trois météorites successives (et combien belles).

     Dans sa première écriture, l’évangile de Jean comptait deux temps dans son dernier chapitre, consacré à la résurrection : le matin et le soir. Les deux moments qui « définissent » en quelque sorte un jour, un jour nouveau. Le matin se déroule en un triptyque, figure décidément appréciée de nos écrivains néo-testamentaires : 1) Marie Madeleine se rend au tombeau, le trouve ouvert et revient à toute allure le dire ; 2) Pierre et Jean viennent en courant au tombeau, y entrent et constatent que le mort ne s’y trouve plus ; 3) Marie-Madeleine rencontre Jésus ressuscité. Le soir se passe lui aussi en trois temps (ou en deux selon qu’on regroupe les choses) : 1) Jésus apparaît au Onze enfermés, qui se trouvent être dix en fait ; 2) Thomas qui était absent revient, on le met au courant mais il proteste qu’il veut se rendre compte par lui-même ; 3) Jésus apparaît à nouveau dans les mêmes conditions que la première fois mais huit jours plus tard, et Thomas peut constater par lui-même. S’ajoute à tout cela une conclusion générale.

     Le texte d’aujourd’hui est tout ce deuxième temps, le soir (y compris huit jours plus tard), augmenté de la conclusion générale. C’est le même texte tous les ans à pareille date, je l’ai commenté déjà tout entier, d’abord la première apparition, ensuite ce qui concerne Thomas, enfin la conclusion. J’ai donc envie cette année de m’attacher à un personnage, et je choisis le personnage collectif des disciples.

Mon modeste commentaire :

     Les disciples sont un groupe constitué, mais un groupe aux contours flous, pas aussi précis que le groupe de Douze : Jean fait bien la distinction de ces deux ensembles. Mais ils sont aussi un groupe malmené. Pourtant, ils ont reçu une bonne nouvelle, c’est ce qui précède immédiatement notre texte et c’est, depuis le matin de Pâques, la première mention des « disciples » : « Marie la Magdaléenne vient annoncer aux disciples : j’ai vu le seigneur ! –et ce qu’il lui avait dit. » Qu’a provoqué chez eux cette annonce ? –Rien. Quand Marie a dit à Simon-Pierre et à son ami que le tombeau était ouvert, ceux-ci sont partis en courant pour le constater de leurs yeux. Mais quand la même Marie vient dire aux disciples, non pas que le mort a disparu mais bien qu’elle l’a vu vivant et lui a parlé, cela ne provoque rien. Calme plat. Aucune réaction. Sans doute ne la croient-ils pas : illuminations d’une femme trop saisie par la douleur, trouble psychologique d’un deuil impossible, déni de réalité, les explications à des paroles aussi incroyables ne manquent pas. Aujourd’hui encore, si quelqu’un vient vous voir pour vous dire : « J’ai vu le seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit », vous ferez peut-être bien de rester un brin sceptique…

     Je dis cela pour ne pas accabler le groupe des disciples, qu’on a coutume de taxer d’incrédulité. Mais si l’incrédulité veut dire absence de crédulité, c’est-à-dire de confiance naïve et facile accordée à l’invraisemblable, c’est plutôt une qualité me semble-t-il. Il faut dire aussi que l’annonce du tombeau ouvert méritait un déplacement : on savait où aller, que vérifier. Mais l’annonce d’une rencontre ! Où se rendre ? Que faire ? La chose est tout simplement invérifiable. Alors on peut imaginer le groupe des disciples troublé au plus haut point, c’est pour cela que je parlais en commençant d’un groupe malmené. Celui qu’ils suivaient, en qui ils mettaient tous leurs espoirs, leur a été arraché, a été désavoué : et par les plus hautes autorités religieuses et par la puissance publique. Les plus proches du Maître, le groupe soudé et cohérent, le noyau, a été dispersé. C’est même de là qu’est venue la trahison, de l’intérieur : la confiance est morte, à qui se fier désormais ? Les poursuites vont-elles, comme souvent en ce temps-là, viser maintenant les disciples, pour être bien sûrs que s’éteigne tout-à-fait la « déviance » représentée par l’enseignement du Maître ? Et voilà que s’ajoute maintenant les paroles les plus folles, invérifiables : une, dont on sait bien à quel point elle était proche du Maître, se met à dire qu’elle l’a vu et lui a parlé ? Mais où va ce groupe ?… Déchiré du dedans, sans points de repères, disloqué à tout vent.

     Vient le soir, le moment de toutes les angoisses, le moment que craignent les malades et les personnes âgées, le moment où les enfants pleurent, le moment où l’on retourne à la nuit. « …et les portes ayant été fermées où étaient les disciples à cause de la peur des Juifs, … » Le verbe [kléioo], c’est enfermer, bouclerfermer avec une barre, un verrou, une clé : c’est vraiment l’idée d’être bouclé à double-tour. Un double-sens est à noter : aussi bien le nom employé pour les « portes » que ce verbe « boucler » peuvent s’entendre des sens : de la vue, de l’ouïe, et aussi de la parole. Autrement dit, il y a aussi un enfermement plus personnel de chacun, un repli sur soi très fort. On ne veut ni voir ni entendre ni dire : 🙈🙉🙊. Jean ne dit pas qui a fermé les portes : il y a une incertitude, doublée par la raison alléguée, génitif objectif ou subjectif ? Sont-ce les disciples qui ont peur des « Juifs » (= les responsables religieux, chez Jean) et se sont enfermés à double-tour, ou sont-ce les « Juifs » qui ont peur des disciples, de ce qu’ils représentent encore pour l’opinion, et qui les ont enfermés à double-tour ? Les deux interprétations sont possibles, pas moyen de trancher.  En tous cas, symboliquement, les disciples sont « mis au tombeau » comme le Maître.

    Je suis frappé de l’actualité de cette situation. Du point de vue de notre humanité en général, nous sommes en ce moment enfermés nous aussi. Le confinement qui se prolonge, et qui semble ne plus devoir se finir, dont on nous dit qu’il pourrait se prolonger, qu’il va conditionner la vie de manière indéfinie… Allons-nous vivre enfermés désormais, sans plus avoir de relations normales avec les autres ? Sont-elles définitivement finies, ces retrouvailles en famille, entre amis, dans des cercles larges, avec une insouciance qui fait partie du bonheur et de la paix ? Quelle angoisse ! Et il y a le remue-ménage pour nos proches, dont ils nous préservent mais que l’on devine. L’angoisse des enfants, des petits, dans une situation anormale qui dure… Et l’on sent bien que dans le même temps, par crainte, on n’a pas trop envie de savoir, que l’on ne dit pas forcément toutes les nouvelles… Là aussi, les rumeurs les plus folles peuvent circuler, tous les « complots » deviennent possibles. On est « bouclé » et l’on s’est « bouclé » tout à la fois. Qui va nous délivrer de cela ? Car « en sortir » nous fait envie, et nous fait peur aussi. Il y a quelque chose de rassurant à être enfermé. Cela est vrai même pour des détenus : pour beaucoup, sortir, surtout après une longue peine, est une étape qui, même si elle est très attendue, fait peur.

     J’ajoute que, d’un point de vue de disciple, je vois fleurir –il est vrai que c’est le printemps !– de la « religion par internet » à vive allure : on cherche à se rassurer, on veut du rite à tout prix. Et l’on évite de se poser les questions qui fâchent, de se demander ce qu’il faudrait peut-être changer ou transformer en profondeur…

Duccio Maesta
Duccio di Buoninsegna, la maesta (1308-1311), [détail], huile sur bois 214 x 412, Museo dell’Opera Matropolitana del Duomo, Sienne.       Il est au milieu, il l’a toujours été. Les portes sont closes, dans la nuit son vêtement rayonne. Tous se tournent vers lui, et tout l’espace s’organise désormais, autour de lui.

Et comment les disciples s’en sortent-ils ? « Vint le Jésus et il se tenait dans le milieu et dit à eux : paix à vous. » (pardon pour la traduction vraiment très littérale). En fait, ce n’est pas eux qui « s’en sortent » : c’est que leur enfermement même ne résiste pas à celui qui est là. Car il est là. Lui n’est plus enfermé par rien. Ce n’est pas qu’il est rentré malgré les portes fermées, il « se tenait » là : déjà. Autrement dit, dans ce marasme, première étape : prendre conscience de celui qui est déjà là. Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

     Il me semble qu’il s’agit de prendre conscience de ce qui, dans la situation présente, est là de ce qui nous guidait auparavant. De ce qui, malgré tout, est là. Peut-être de ce qui nous attend aussi, que nous avons laissé mais qui est toujours à portée de main ou à portée de cœur. Ce « Jésus », est aussi celui qui se tient « dans le milieu » : voilà un mot très riche de sens. [mésos], c’est ce qui est « en plein milieu« , entre les deux extrémités, c’est aussi ce qui est « moyen« , ni trop ci ni trop ça, c’est « le centre« , ce qui est « à la disposition de tous« , ou bien « ce qui fait obstacle« , ou encore « ce qui fait l’intermédiaire« . Le milieu, c’est aussi la condition commune« , le milieu auquel on appartient. Ce dont il faut prendre conscience pour être arraché à ses enfermements est dans tous ces « milieux » différents. C’est ce qui est toujours, maintenant comme avant, une des conditions de notre existence, notre « milieu de vie » : il s’y trouve ! C’est ce qui est dans la relation même des personnes ou de la personne avec qui nous sommes « enfermés » : il s’y trouve ! C’est ce qui, avant comme maintenant, est « au milieu du chemin » et nous gêne : il s’y trouve ! C’est ce qui est au centre des préoccupations ou de la vie : il s’y trouve ! Et de là vient une parole qui est don de paix : [éïrènè], c’est d’abord l’absence de guerre ou de polémique, c’est aussi le calme de l’âme. Ainsi, trouver cette présence fait entendre une parole de paix.

     « Et disant cela, il montre ses mains et son côté. » Quelle curieuse gymnastique ! Personne ne dit bonjour comme cela. Si, on montre classiquement une main, on la lève, ou on l’agite, éventuellement on la serre (ah ! les geste barrières !!) . Mais son côté, c’est bizarre. Tout le monde, évidemment, pense aux plaies, et sans doute avec raison, même s’il n’est pas question des pieds. Ces plaies sont marques d’identification : « je suis bien le crucifié », je ne suis pas un autre que celui qui est mort comme vous l’avez entendu dire (puisque tous ou à peu près ont fui). Ces plaies sont aussi marques d’authenticité : « je suis celui qui a souffert cela pour vous », ce sont des marques d’amour, de fidélité. Ces plaies sont enfin … des plaies ouvertes. Montrer ses blessures est tout cela à la fois : révéler plus entièrement son identité, une marque d’amour et de confiance uniques, et une ouverture vers un ailleurs. Dans tout cet ensemble plein d’enfermements, ce Jésus-là fait voir quelque chose d’ouvert, et ce sont ses blessures. Celles-là, nul ne peut les fermer. Par celles-là, une porte est ouverte, mais qui ne va pas vers le « monde d’avant », qui va vers l’ailleurs où il se tient, extraordinairement présent (puisqu’il « était là au milieu ») mais depuis un ailleurs.

     On a là une ré-interprétation des blessures. Mais de quoi parle-t-on, quand on parle de blessure ? Quant à moi, j’entends par là ces conséquences d’une violence, d’un mal, qui a été fait à une personne, conséquences toujours actuelles. Cette personne a survécu au mal dont elle a été victime, mais dans ses réactions, dans sa manière d’envisager la vie, dans ses relations, quelque chose se tient qui influe en permanence sur tout cela. Eh bien il me semble que ces blessures, nos blessures, apparaissent d’autant plus dans des moments comme celui que nous vivons, et où nous sommes à fleur de peau, dans un état d’usure un peu paroxystique. Or ces blessures, voilà qu’il nous est dit qu’elles sont aussi des portes de sorties, et non seulement ce qui rend encore plus électrique l’enfermement auquel nous sommes contraints : une issue, pour peu qu’elles soient livrées aux autres comme une marque de reconnaissance, comme on s’ouvre de son identité (avec le risque immense que cela constitue subjectivement) ; pour peu qu’elles apparaissent et soient reconnues comme des marques d’amour et de fidélité ; pour peu qu’elles soient accueillies et consenties comme des plaies ouvertes, qui gardent ouverts sur les autres.

     Et vers cet ailleurs, ce passage par les plaies pousse : « Recevez l’esprit saint« . Il souffle sur eux. La dernière fois que Jean a mentionné qu’il soufflait, c’était au moment même de sa mort : il a « transmis l’esprit » ou « transmis le souffle » dit le texte grec de Jean. Et le voilà, ce même souffle. Au soir même qui rappelle cet autre soir pas si éloigné, le même souffle, le même amour, pour la même ouverture, pour le même ailleurs qui n’est pas « un autre monde », mais un « depuis ailleurs », « à partir d’un lieu nouveau ». Et il envoie. : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie« . Notre sortie, en cette période si enfermante, c’est d’être à nouveau envoyés. Il y a toujours tant à faire, tant à donner. Mais c’est du fond de nos blessures qu’il faut tirer ce dynamisme, dans tout ce que notre inaction et nos angoisses fait ressurgir. Dans tout cela, il se tient, « au milieu », et nous relance. Allons !

Un nouveau dynamisme pour un monde nouveau : dimanche 12 avril (Pâques).

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Je choisis de commenter le texte de Matthieu, prévu dans la célébration de la nuit. Pour ceux qui voudraient quelque chose sur le texte de celle du jour, je me permets de vous renvoyer à une autre page.

     Nous sommes donc presque au bout de l’évangile de Matthieu : il nous a fait un long récit de la passion et de la mort de Jésus. Il nous a même raconté que le lendemain de sa mort et de son ensevelissement, les grands-prêtres et les pharisiens ont obtenu de Pilate une garde pour mettre le tombeau en sûreté pour éviter le vol du corps par les disciples, vol qui ouvrirait à prétendre à sa résurrection. Il précise même qu’il y a dès ce jour-là des gardes et des scellées sur la pierre qui ferme le tombeau.

Mon modeste commentaire :

     « Or le sabbat passé, aux premières lueurs du « jour un » [après le] sabbat, viennent Marie la Magdaléenne et l’autre Marie voir la sépulture. » Le compte des jours rappelle immanquablement le premier chapitre de la Genèse, par l’évocation du sabbat comme jour où elles ne pouvaient rien faire, où le repos est de précepte, et par l’appellation de « jour un » pour le jour qui suit, « jour un » qui est justement celui de la création de la lumière. Matthieu, en deux traits allusifs, nous fait une nouvelle création, une nouvelle Genèse. Et d’autant plus nouvelle que cette fois-ci, le « jour un » arrive après le sabbat. On pourrait dire qu’il s’agit-là au contraire d’une banalité, celle du retour indéfini des jours les uns après les autres. Mais non, pas si l’on revient au texte de la Genèse.

     Au terme du sixième jour, l’écrivain conclut : « Ainsi furent terminés les cieux et la terre, avec tout ce qu’ils renferment. » (Gn.2,1), autrement dit la totalité de ce que nous voyons, du monde où nous vivons (totalité exprimée comme souvent en hébreu par une association d’opposés, ici « le ciel et la terre« ), est achevée en six jours. Et l’auteur poursuit : « Dieu mit fin, le septième jour, à l’œuvre faite par lui; et il se reposa… » (Gn.2,2). Soyons bien attentifs : le monde où nous vivons est fait en six jours, mais l’œuvre du Créateur, elle, pour être totale et achevée, en requiert sept : il n’y a pas totale identification du monde où nous vivons et de l’œuvre du Créateur, autrement dit, le « repos » dont il est question ici n’est pas un « rien faire« , une inaction. Elle est une œuvre en plus, une action qui n’appartient pas à ce monde où nous vivons. Le terme de ce monde n’est pas en ce monde : il y a une ouverture vers un ailleurs, vers quelque chose d’autre, quelque chose à part (d’où le terme de « saint » qui lui est accolé juste après). Le sens du sabbat n’est pas de « ne rien faire » après le travail, il est de s’ouvrir à une œuvre qui n’est pas du même ordre que l’autre et qui est son terme.

     Ainsi éclairés aux premières lueurs du texte de la Genèse, si nous revenons à Matthieu, nous comprenons ce qu’il nous suggère dès le début de son texte : ce « jour un » est bien celui de l’œuvre nouvelle accomplie par le dieu créateur, celle qui touche au terme de la création, celle qui porte la créature dans cet ailleurs préparé depuis l’origine. Et vers cette nouveauté viennent deux femmes. Avant même de savoir lesquelles, ce seul fait, aux mêmes premières lueurs de la Genèse, nous parle aussi : dans le second texte de création (Gn.2), c’est un [adam’], un humain, qui apparaît d’abord. Après viendront une femme, [isha], tirée de l’homme [ish]. Ce qui nous enseigne deux choses, la première : que l’homme et la femme naissent en même temps de leur séparation ; la deuxième : que le processus de la première apparition ne ressemble pas à ce que nous connaissons tous, à savoir que nous naissons d’une femme. En contraste avec cette mise en récit originelle, ce sont bien des femmes qui apparaissent en premier dans ce nouveau récit, et elles sont déjà deux : soit que le nouvel [adam’], l’humain tout entier, soit déjà formé, mais que cette fois les disciples masculins aient à être tirés des disciples féminines, soit que les femmes, seules, soient désormais le signe de la nouveauté ou du renouvellement de l’humanité…

     Quoiqu’il en soit, ces femmes ont aussi un nom. Matthieu, peu auparavant, nous a précisé, après le séisme et d’autres manifestations cosmiques extraordinaires qui ont suivi la mort de Jésus, que des femmes nombreuses –et seulement des femmes– regardaient à distance, parmi lesquelles « Marie la Magdaléenne, Marie la mère de Jacques et de Joseph » et madame Zébédée (Mt.27,56). Une fois accomplie la sépulture, « il y avait là Marie la Magdaléenne et l’autre Marie, assises devant le tombeau » (Mt.27,61). Conformément à l’avertissement que leur avait donné leur Maître, pas un des disciples n’est resté. Mais une fois dissipée la tourmente de la passion et de la mort, les femmes, celles qui avaient « suivi Jésus depuis la Galilée« , apparaissent enfin. Leur fidélité silencieuse et engageante a seule de la consistance. Ce sont ces femmes-là, précisément ces deux dernières, qui viennent le matin. Comme si le « tri » s’était fait. Celles qui sont restées jusqu’au bout du bout, celles qui ne sont parties que parce que le sabbat l’imposait, reviennent dès que celui-ci est achevé. Elles n’ont fait qu’une parenthèse. Maintenant elles sont là pour voir (dans le sens d’observer avec attention, de manière soutenue : [théooréoo] donne théorie, théâtre, etc.) la sépulture. Ce dernier mot [taphos] désigne à la fois le rituel (ou la cérémonie) de la sépulture, et le lieu lui-même : les deux Marie reviennent sur les lieux, mais pour « finir » en quelque sorte la cérémonie, qui a dû être bâclée dans l’urgence, le soir tombant.

     « Et voici que survient un grand séisme : en effet un ange du seigneur, descendant du ciel et s’approchant, fait rouler la pierre et s’assoit dessus. Son aspect était comme un éclair et son vêtement blanc comme neige. » La mort de Jésus est signée, chez Matthieu, par un séisme : en voici un autre. Il y a manifestement une volonté chez lui, qui lui est propre, de souligner le caractère exceptionnel des évènements par des manifestations cosmiques. Voilà qui nous parle beaucoup : la terre elle-même manifeste ! Il me semble cependant que ces deux séismes, pour se répondre, ne sont pas tout-à-fait les mêmes : celui qui suit la mort me parle comme la fin d’un monde, celui de ce matin comme le commencement d’un autre. Toujours cette fameuse nouveauté du « jour un », qui dans le fond est plutôt un « jour huit ». Chez Matthieu, les deux femmes assistent à l’ouverture du sépulcre, elles voient un envoyé (c’est le sens du mot [an’guélos]) descendre, s’approcher, puis rouler la pierre et s’asseoir dessus. Attitude qui pourrait sembler un rien désinvolte, mais non : il se fait un trône de la pierre roulée, comme un trophée. Et c’est de là qu’il va parler. Il est décrit avec les mots mêmes que Matthieu avait employés pour Jésus transfiguré pendant l’ascension de la montagne…

     « Par peur de lui sont séismés les gardes et ils deviennent comme morts. » L’être apparu dans un séisme est effrayant, comme souvent les « anges » : on a faits d’eux des petits angelots joufflus et fessus, mais le témoignage  des Ecritures est tout autre, ce sont bien des êtres effrayants ! Gare à qui les rencontre. Pardon pour le verbe « séismer » qui n’existe évidemment pas en français, mais comment rendre autrement la « réplique » que le vocabulaire grec effectue très volontairement ? Ainsi les gardes font manifestement partie de cet univers qui s’effondre avec l’arrivée de ce messager : eux qui, vivants, veillaient sur l’enfermement du mort, les voilà comme morts au moment où le sépulcre est ouvert. Une inversion manifeste est ici soulignée. Un bouleversement des choses. Les puissances sont renversées : leur force venait de la terreur qu’ils inspirent, on n’attaque pas des gardes normalement, et c’est une terreur plus grande qui les a terrassés.

Grünewald résurrection
Matthias Grünewald, Rentable d’Issenheim (1515), Huile sur bois, Musée Unterlinden, Colmar.       Génial Grünewald, qui a mis en regard ces deux scènes de l’Annonciation et de la Résurrection (même si nul n’a vu la résurrection). Le « Réjouis-toi » de l’ange et le « Réjouissez-vous » de Jésus. La naissance à  la chair, et la naissance à l’esprit. La descente vers nous, et la montée avec nous.

     « Mais faisant la part, l’ange dit aux femmes : «Vous, n’ayez pas peur : je sais en effet que vous cherchez Jésus le mis-en-croix ; il n’est pas ici, car il est relevé comme il avait dit : venez, voyez le lieu où il gisait. Et vite rendez-vous auprès de ses disciples, dire qu’il est relevé des morts, et « voici qu’il vous relance en Galilée, là vous le verrez ». Voilà, je vous ai dit.» « . Les pauvres femmes, d’après Matthieu, ne faisaient que venir achever pour elles-mêmes la sépulture, elles avaient besoin de prendre encore du temps. Elles sont témoins de choses qui doivent les secouer aussi ! Mais le messager « fait la part« , distingue : pour elles, il a un message, et s’en acquitte ponctuellement, comme sa conclusion le marque : « voilà, c’est dit« . Ce message tient en trois points, on dirait une conférence classique ! 1) n’ayez pas peur, 2) venez voir, 3) allez dire.

     L’absence de peur, la délivrance de toute peur, vient de leur recherche : elles cherchent « Jésus le mis-en-croix« . Pas un personnage idéal, par une invention, pas une projection : mais bien cette personne réelle dont elles ne se cachent rien. Cet être lamentable (elles viennent d’ailleurs se lamenter) dont l’échec total a été signé par la condamnation des autorités religieuses légitimes et de la puissance politique mondiale. Elles le cherchent encore : c’est leur fidélité qui les délivre de la peur. L’amour parfait bannit la crainte.

     L’invitation leur est faite de venir constater un lieu déserté : il gisait mort, mais il n’est plus là où il gisait. Elles ont bien constaté qu’on le mettait dans le tombeau, elles ont constaté que la garde était toujours là, elles ont constaté que ce messager puissant et terrible a lui-même ouvert la pierre. Et elles ont constaté que personne n’est sorti à ce moment-là. Simplement, il n’est plus là. Autrement dit, le tombeau n’a pas été ouvert pour permettre à quelqu’un de sortir, mais bien pour leur permettre d’entrer. Le messager est venu faire constater une absence, mais l’explication il ne peut que l’énoncer : « il est relevé comme il avait dit« . La référence est aux mots mêmes sur lesquels nous nous étions arrêtés dimanche dernier. Le mis-en-croix, passif comme l’est un mort, a reçu d’un autre le relèvement : il a été livré tout entier à l’action de celui qui donne la vie : sa mort est l’arrêt de sa vie mais aussi la condition de sa re-création. Et la mort n’est plus la fin, mais la condition pour être re-créé. Pour les femmes, le constat de l’absence ouvre à la foi au message.

     Troisième point : allez dire. Il faut faire un voyage (ce qu’évoque le verbe [poréouomaï])  jusqu’aux disciples, dispersés, loin désormais et du Maître et les uns des autres, faire part aux disciples de ce constat que seules elles ont pu faire, car seules elles étaient tout à la fois à la fermeture du tombeau et à son ouverture. Et ce message répète l’explication déjà reçue, et rappelle les fameux mots du Mont des Oliviers, juste après la Cène. L’amour permet la foi, et celle-ci se partage et refait l’unité.

     « Et elles quittent vite le monument avec peur et joie immense, courent annoncer à ses disciples. » La sépulture est devenue « monument » : ce n’est plus le même mot. Car en effet, il a changé de nature, il n’est plus qu’un monument commémoratif, il rappelle quelque chose qui a été mais n’est plus. Matthieu a énoncé deux sentiment, la peur et la joie immense ([mégalès], une méga-joie), et ils les énonce ensemble mais entre les deux verbes, celui qui dit « quitter » et celui qui dit « courir annoncer« . Comme c’est bien écrit : on comprend que la même action, celle de courir, change aussi de nature : au début, elle est une fuite, guidée par la peur. Mais dans la course même, les choses se transforment, la peur se dissipe et fait place à une méga-joie, et leur course n’a plus le même but : elles fuyaient un lieu, et maintenant elles veulent rejoindre d’autres ! C’est fou comme nos geste les plus instinctifs peuvent être remplis et changés. La joie ne naît que d’une présence.

     « Et voici, Jésus vient à leur rencontre en disant : réjouissez-vous ! » La joie naît d’une présence, mais elle ne révèle pas toujours tout de suite de quelle présence. Dans leur course désormais joyeuse, celui qui est la source de leur joie vient à elles, et les salue à la manière grecque, avec ce [kaïrété] qui veut dire à la fois « salut » et « soyez en joie« . Entrer dans la joie de l’amour offert et transformé conduit à la rencontre du Vivant, de l’être aimé et transformé, renouvelé, re-créé. « Elles du coup s’approchent, s’emparent de ses pieds et se prosternent devant lui. » Cette rencontre se fait non au tombeau, mais bien sur la route du témoignage et de l’unité. C’est inespéré, c’est plus qu’elles n’imaginaient, elles n’avaient constaté qu’une absence et avaient cru à l’interprétation qu’en donnait le messager : voilà qu’elles rencontrent celui-même qu’elles étaient venu chercher. Alors elles s’approchent, elles le prennent, elles le tiennent pour ne pas le lâcher : [kratéoo] c’est faire acte de puissance, de domination, de force. Il s’agit de dominer, de régner, de prendre une terre ou une forteresse.

     « Alors Jésus leur dit : n’ayez pas peur : suivez l’ordre d’aller annoncer à mes disciples, afin qu’ils partent pour la Galilée, là ils me verront. » Cette rencontre est vraiment pour elles, il ne compte pas leur faire défaut. Mais c’est dans leur élan qu’elles l’ont rencontré, dans le même élan qu’elles resteront avec lui. Ce « n’ayez pas peur » n’est pas le même que celui de l’ange, il est pour les rassurer à un autre propos. Il y a une peur qui est contraire à l’amour, celle qui fait que le conjoint infidèle craint que son conjoint n’arrive : il y a une peur qui naît de l’amour, celle qui fait que le conjoint aimant craint que son conjoint ne s’éloigne. Ainsi la peur naissait de l’ange terrible, il devait les rassurer pour qu’elles ne s’enfuient pas immédiatement. Mais une autre peur, un tremblement d’amour, naît pour ces femmes de la rencontre avec l’être aimé, la peur qu’il ne les quitte à nouveau. Alors elles le tiennent, et bien fort celui qui les fera lâcher prise ! Mais lui les rassure, plus jamais il ne les quittera. Seulement, qu’elles continuent cette belle obéissance qu’elles ont commencé, qu’elles restent dans l’élan où la joie, la grande joie, les a gagné. Qu’elles mettent en mouvement tous les disciples, chacun de nous peut-être, car pour eux aussi il y aura une rencontre, à cette condition d’aller, de faire-voyage.

     Décidément, tout est devenu mouvement : du statisme de la mort, on est passé à l’énergie et au mouvement de la vie, et c’est dans ce mouvement que sont la rencontre et les rencontres, et dans ce mouvement qu’est la joie, celle que nul ne pourra nous ravir, celle qui nous renouvelle et nous transfigure. Ce dimanche est celui de la nouveauté, du renouvellement, de l’entrée dans autre chose, dans l’inconnu. Comme je nous souhaite, dans ces moments éprouvants que nous traversons dans le monde entier (même si c’est à des titres divers suivant les lieux), que cette « passion » nous conduise à une résurrection, qu’elle nous conduise à un état nouveau qui ne soit pas la pure et simple reprise du monde d’avant : non, que les pauvres et les petits y aient leur place ! Que la terre et le cosmos y soit respectés ! Que les puissances de finance, les idéologues ultra-libéraux et néo-libéraux, avec leurs idéologies mortifères, soient renversés : que l’humain ait la priorité sur le gain ! Que l’entraide et le respect mutuel règnent ! Que les réfugiés et les marginaux soient accueillis ! Ah, vivement ce monde renouvelé !

Nos chutes ont un sens : dimanche 5 avril.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

      Comme tous les ans à pareille époque, nous est proposé un des récits de la Passion. Comme tous les ans, je me contente d’en choisir un passage, parce qu’il est trop long et trop plein pour en faire un commentaire entier. Alors pour te satisfaire tout de même, cher lecteur, je fais un choix bizarre : je prends un épisode ultérieur à celui de l’année précédente, mais dans l’évangile qui nous est offert cette année-là. Oui je sais, c’est curieux parce que chaque évangile est une œuvre, avec sa propre logique et sa propre perspective : je suis le premier à le rappeler. Disons que je voudrais simplement éviter l’ennui, ou (plus noblement peut-être ?) avancer tout de même dans le récit tous les ans, et non seulement tous les trois ans…

     Je pense que personne n’a besoin qu’on lui rappelle que la Passion intervient au terme des évangiles, comme les ultimes épisodes auxquels tout a préparé : la passion et la résurrection, qui vont ensemble en fait. Il y a deux ans, mais dans l’évangile selon saint Marc, j’avais commenté le complot, dans lequel est inséré l’onction à Béthanie (Dimanche 25 mars : saisir les moments uniques.). L’an passé, mais dans l’évangile selon saint Luc, j’avais commenté le repas de la Pâque (Décisive offrande de soi : dimanche 14 avril). Cette année, je voudrais envisager le départ pour le Mont des Oliviers : c’est juste après la fin du repas pascal, et juste avant d’entrer dans le domaine de Gethsémani.

Mon modeste commentaire :

     « Et ayant chanté les hymnes ils sortent pour le jardin des oliviers. » Les hymnes, ce sont les chants du Hallel, plusieurs psaumes, toujours les mêmes, qui ont pour fonction de clore le dîner rituel qui célèbre la Pâque. Pour ceux qui veulent aller voir, ce sont les psaumes 112 à 117. Autrement dit, la célébration de la Pâque a été faite entièrement et jusqu’au bout : la seule différence, ce sont les bénédictions particulières que le Maître du Repas, Jésus en l’occurence, a innovées : au lieu des paroles rituelles, il en a prononcées d’autres, éminemment personnelles : « C’est mon corps », « C’est mon sang », « Faites cela en mémoire de moi ». Il a anticipé sa mort, faisant de l’offrande de soi un geste plus grand que la violence qu’il va subir, et nous a invité à faire de même. C’est la seule fois de sa vie, in extremis, qu’il aura institué quelque chose.

     Mais voilà, c’est fait, et maintenant ils sortent vers le fameux « jardin des oliviers ». C’est une hauteur qui est hors de Jérusalem, juste en face, à l’est de la ville basse et du Mont du Temple, de l’autre côté du torrent Cédron. Il semble que c’était le « lieu secret » du Maître et de ses disciples : Jérusalem était dangereuse pour eux étant donnée l’hostilité des autorités. Alors la stratégie était soit d’être avec les foules (qui les protégeaient par leur adhésion ou du moins leur intérêt et leur adulation), soit d’être en un lieu retiré où nul n’irait les chercher. Hors de la ville, les « gardes du Temple » ne se lanceraient pas à faire des recherches, ils ne sont pas assez nombreux et n’ont pas le droit de se muer en police. C’est l’autorité romaine qui pourrait faire une opération de police de grande ampleur dans la campagne environnante, mais les autorités religieuses n’ont pas d’accusation à formuler sur le plan criminel, civil ou politique.

     Donc, maintenant, les disciples et Jésus sont à part et en sécurité. « Alors il leur dit, Jésus : «Tous, vous serez scandalisés à cause de moi en cette nuit même ; il est écrit en effet : je frapperai le berger, et seront dispersées les brebis du troupeau. »… » Dans l’intimité et l’ambiance paisible de la nuit, dans la sécurité de ce moment, Jésus lance une bombe. Vous allez être scandalisés. Le [skandalone], c’est la pierre qui est au milieu du chemin et sur laquelle on butte, qui fait tomber. Il leur annonce qu’ils vont butter sur le chemin. Quel chemin ? Car le mot sous-entend un chemin. Peut-être celui sur lequel ils le suivent. Là, ils ne vont pas le suivre, ils vont chuter, ils ne vont pas parvenir à rester avec lui, à faire chemin avec lui. Le [én émoï], que j’ai traduit « à cause de moi« , est énigmatique : est-ce lui qui va les faire chuter ? Est-ce à cause de ce qui va lui arriver ?

     L’insécurité naît aussi de cette incertitude. Il leur annonce qu’il va leur arriver quelque chose. C’est bien étonnant quand on connaît la suite ! Car enfin, c’est bien à lui qu’il va arriver quelque chose, et pas la moindre des choses : son arrestation, son procès, sa condamnation, sa mort. Mais ce n’est pas cela qu’il leur dit à ce moment. Cette issue dramatique, il la leur a déjà annoncée, et plusieurs fois. Lui sait que l’un des Douze le trahit en ce moment même, celui qui est sorti pendant le repas de la Pâque. Il sait que tout va désormais se précipiter, que guidés par l’un de ses tout-proches, les gardes du Temple sauront où le trouver, et que cette opération menée de nuit échappera à la police romaine. Mais à cette heure, sa seule préoccupation va à ceux qu’il aime. C’est d’eux qu’il leur parle. Même la perspective la plus terrible ne le renferme pas sur soi : admirable disposition de l’esprit et du cœur. C’est tellement de ce renfermement sur nous-mêmes que nous avons besoin d’être tirés ! En cette période où la mort rôde, et où une peur entretenue nous la rend plus formidable encore, notre tendance est à considérer d’autres comme des menaces, à les confondre avec un virus (dont ils sont éventuellement porteurs, certes, mais sans qu’on les y réduise !). Or nous aussi pouvons en être porteurs, c’est nous qui constituons peut-être un danger… Ici, Jésus est visé personnellement par la mort, mais sa préoccupation est de permettre aux autres, à ceux qui l’entourent de ne pas se désunir.

     Cela m’amène deux réflexions annexes. La première, c’est que Jésus ne cherche pas à faire peur à ses disciples. La peur est un de ces moyens, spécialement puissant, par lesquels ceux qui ont un pouvoir l’imposent aux autres, et avec le consentement  de ceux-ci. C’est toujours la peur qui nous fait abdiquer notre liberté : faites tout ce que vous jugez bon, pourvu que vous nous protégiez. Mais « l’amour parfait bannit la crainte« .  Or Jésus ici ne cherche à dominer en aucune manière, il cherche au contraire à rendre les disciples maîtres d’eux-mêmes, il les met en liberté. Cela me permet très important à noter dans la période que nous traversons : il me semble que les responsables et les communicants cherchent plus à nous contenir par la peur qu’à nous rendre maîtres de nous-mêmes, et ce faisant, ils pourraient nous faire avaler toutes sortes de choses. Cela est une « technique » de gouvernement vieille comme le monde, que tous (l’Eglise aussi, hélas) ont employé ou emploient encore. Mais la peur nous replierait sur nous-mêmes, laissons-nous au contraire libérer d’elle, en étant capables d’affronter clairement ce qui se passe, avec raison et lucidité.

     Deuxième réflexion : Jésus dit clairement ce qui va se passer, et il le sait parce qu’il a compris les ressorts et les rouages. Ce n’est pas de sa part une conjecture, encore moins une annonce de visionnaire. C’est raison et lucidité, précisément. Or je suis scan-da-li-sé (ça va avec notre texte !!) par certains qui, aujourd’hui, présentent ce virus et cette pandémie comme un avertissement divin ou une punition divine !! Mais comment ose-t-on !? C’est lui qui ferait tant de morts ?! Et pour notre « bien » encore ?!! Jésus est ici clairement et nettement dans une attitude exactement opposée à ce genre d’élucubration. Lui, a soin des siens. La mort ? Il la prend pour lui et pour l’éviter aux autres. La peur ?  Il en délivre. Ni accusation ni châtiment, on ne trouve rien de ce genre dans ce texte d’aujourd’hui, pas dans sa bouche ni son attitude en tous cas. Je n’en dirai pas autant évidemment de la bouche et de l’esprit des responsables religieux, prêtres, scribes et pharisiens, qui le condamnent, et interprètent à cette aune ce qui advient tout du long. Le tout est de choisir de quel côté on veut se situer… S’il y a un motif de colère, c’est plutôt que certains prétendent s’appuyer sur leur qualité de disciple pour accuser le dieu de telles horreurs, et imaginer en plus que c’est piété ! Mais en voilà assez avec ces inepties. Revenons à la préoccupation de Jésus à  l’égard de ses disciples en cette heure … cruciale.

     La citation mise par Matthieu dans la bouche de Jésus est tirée du prophète Zacharie. Je la cite entière :  » Il arrivera, en ce jour, dit l’Eternel-Cebaot, que j’éliminerai de ce pays les noms des idoles, si bien qu’il n’en sera plus fait mention ; de même les prophètes et l’esprit d’impureté, je les ferai disparaître du pays. Que si quelqu’un se met encore à prophétiser, son père et sa mère, auteurs de ses jours, lui diront: «Tu ne vivras pas, parce que tu as dit des mensonges au nom de l’Eternel!» Et père et mère, auteurs de ses jours, le transperceront quand il s’avisera de prophétiser. Aussi, en ce jour, les prophètes auront-ils tous honte de leurs visions, lorsqu’ils voudront prophétiser ; ils ne revêtiront plus le manteau de poil pour mieux tromper. Chacun d’eux dira: «Je ne suis point prophète, je suis un homme qui travaille la terre, car dès ma jeunesse quelqu’un m’avait acquis.» Et si on lui demande: «Pourquoi ces plaies sur tes mains?» il répondra: «C’est que j’ai été maltraité dans la maison de ceux qui devaient m’aimer.» Epée, va te ruer contre mon pasteur, contre l’homme dont j’ai fait mon compagnon, dit l’Eternel-Cebaot ; frappe le pasteur pour que les brebis se dispersent ; mais je tournerai ma main vers les petits. Et il arrivera que, dans tout le pays, dit l’Eternel, deux tiers seront retranchés et périront, et qu’un tiers seulement y restera en vie. Et ce tiers, je le ferai passer au feu, et je l’affinerai comme on affine l’argent, je l’éprouverai comme on éprouve l’or. Il invoquera mon nom et moi, je l’exaucerai. Je dirai: «C’est là mon peuple!» Et lui dira: «L’Eternel est mon Dieu!»  » (Za.13,2-9) La citation est frappante (transpercé, plaies sur les mains, ceux qui devaient m’aimer…), ainsi que son contexte. Matthieu le sait bien, qui en n’en donnant qu’une partie, évoque chez ses lecteurs d’alors (qui savent tout cela par cœur) le rappel de tout l’ensemble.

     Dans le contexte du prophète Zacharie, cet oracle est clairement une lutte contre les faux-dieux pour l’établissement du culte du seul Yahvé (dont nous savons aujourd’hui que son établissement est particulièrement tardif), et du coup contre les faux-prophètes, qui délivrent de faux oracles au nom de faux-dieux. Cela se fera par un esprit différent habitant les mentalités des membres du peuple, au point que ce seront non les chefs du peuple, corrompus, mais les propres parents du faux-prophète qui le feront taire (et même de manière radicale, ce qui est horrible et violent !). Et dans ce contexte, Zacharie imagine cet ordre donné par le dieu Yahvé, de frapper les guides religieux (puisqu’ils sont faux, puisqu’ils mènent le peuple sur de fausses pistes) pour que leur troupeau soit dispersé : Zacharie cherche une interprétation positive à l’évènement traumatisant constitué par l’exil des élites du peuple en « Babylonie ». Et l’explication qu’il propose est que ces chefs étaient de mauvais guides ; leur suppression est finalement providentielle, car ceux qui les suivaient massivement, devenus « errants », sont désormais accessibles à de bons guides.

     On voit alors que l’utilisation faite par Matthieu de ce passage n’a pas grand chose à voir avec son sens premier, c’est même un renversement ! Car le guide, ici, n’est pas mauvais, au contraire ! La manière de citer est même fort peu scrupuleuse, puisque ce qui était une injonction devient simplement une pré-vision. On peut légitimement être troublé par cette manière d’utiliser les Ecritures… Ce qui demeure, pourtant, c’est le fait que, le guide disparu, ceux qui le suivent sont perdus, et surtout sont dispersés. Le verbe [diaskopidzoo] signifie littéralement, dissiper, disperser. L’idée est que l’on peut observer [skopéoo] à travers [-dia] : les rangs sont clairsemés, les gens suffisamment distant les uns des autres pour que nul ne fasse obstacle au regard. L’avertissement est donc double : les disciples ne vont plus être disciples sur deux points essentiels. D’un part ils vont se révéler incapables de suivre leur guide, d’autre part ils vont se retrouver isolés, à part les uns des autres, comme une conséquence du fait précédent. Cela fait ressortir le rôle du chef, qui est d’une part de mener quelque part et d’autre part de faire l’unité. Cela fait aussi ressortir la double attention du disciple (ou de n’importe quel membre d’un groupe) : ne pas se séparer de celui qu’il suit, rechercher l’unité avec les autres.

     Mais les paroles du Maître ne s’arrêtent pas là, il ajoute encore : « Après cependant mon réveil, je vous ferai avancer dans la Galilée. » Il y aura un après : cela c’est le message que tous doivent garder en mémoire, quelles que soient les circonstances et l’itinéraire de chacun. Cet « après » est déterminé par son [éguérthènaï] : il s’agit d’un verbe, à l’infinitif passif, et employé ici comme un nom (précédé de l’article neutre [to]). Le sens de ce verbe est réveiller, faire lever, ce qu’il a lui même fait tant de fois pour d’autres ; mais cette fois, c’est lui qui en sera le bénéficiaire, on pourrait traduire « après que j’aurai été relevé« , mais on perd le côté factuel du substantif, et surtout l’effacement du « je » pour laisser un autre (passif divin) être le seul agent nommé. « Après mon être-relevé » est lourd et obscur. Pardon pour cette arrière-usine de la traduction, tout ceci nous fait, j’espère, saisir ce dont il est question. En tous cas, il y aura un après, et là, rendez-vous est pris en Galilée, où dynamisme leur sera redonné : sous peu ils ne parviendront plus à être disciple, le Maître meurt et leur qualité de disciple meurt avec lui. Mais dès qu’un autre l’aura relevé, ils seront eux aussi relancés. C’est une belle espérance qui leur est donnée, en même temps qu’une attente qui leur est demandée. Pour les disciples aussi, il faut en passer par une passion, c’est-à-dire un temps où ils subissent, un temps où ils s’en remettent à un autre qui devient seul acteur. Et peut-être est-ce alors qu’ils seront vraiment disciples, quand ils auront été comme le Maître entièrement « agis » par un autre, livrés à l’action d’un autre, pour être enfin ce à quoi cet autre les appelle.

     Mais personne n’aime envisager ce genre de moment, ne plus pouvoir rien faire. Ni non plus de s’être trompé, d’être tombé. Et nous savons tous en ce moment comme cette « passion » est éprouvante. Nous vivons en ce moment une « passion », parce que nous en pouvons rien faire : il faut l’identifier, la nommer, pour qu’elle nous soit de quelque profit, qu’elle nous permette d’y consentir et par là même, qu’elle nous modèle en profondeur. Pierre, toujours prompt à réagir, chez qui la parole suit de près, et dont la pensée en général ne tarde pas, lui réplique : « Si tous sont scandalisés à cause de toi, moi jamais je ne serai scandalisé ! » Voilà, nous sommes prévenus : cela suffit pour faire exception. « Si l’on n’est plus que mille, eh ! bien, j’en suis ! Si même / Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ; / S’il en demeure dix, je serai le dixième ; / Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! » (Victor Hugo). Je ne tomberai pas, je ne buterai pas sur la pierre, je te suivrai sur ton chemin où qu’il aille. Propos généreux, peut-être présomptueux, peut-être même qui tombe à faux. Pierre (Tiens ! Et si l’on envisageait que son surnom « pierre » évoque aussi cette pierre-là, celé qui fait chuter ?) n’entend pas cette affirmation profonde, même si elle est paradoxale, que leur manière désormais d’être disciple, de suivre le chemin qu’il leur trace, c’est d’accepter de chuter et de se retrouver seul, jusqu’à ce qu’un autre les relève. Il veut résister.

porte_st Pierre en Gallicante
Portes de bronze, église Saint-Pierre en Gallicante, Jérusalem. La scène est transparente, même si elle n’est pas située comme chez Matthieu à l’extérieur (c’est Luc qui la situe à l’intérieur). Mais j’aime que ce soit sur la porte : pas moyen d’entrer sans en passer par là, pas moyen de célébrer la mort et la résurrection du sauveur sans en passer par nos chutes… relevées par un autre.

     « Jésus lui dit : Amen, je te dis qu’en cette nuit-ci, avant que le coq ne chante, tu m’auras repoussé trois fois. » Non, Pierre, pas plus qu’un autre tu n’échapperas à la chute. Personne n’échappe à la chute : elle fait partie de notre condition de disciple, qui est de suivre et non de précéder ou de marcher de notre côté. Que le guide vienne à manquer, que nous venions à le perdre de vue, et nous voilà perdus. Mais une fois encore, dans la construction interprétative de Matthieu, la chute n’est pas un déshonneur. Matthieu nous invite à comprendre nos chutes comme une participation à la passion du Maître, certes avec le cœur moins innocent, mais conduisant au même dessaisissement de soi, au même abandon entre les mains d’un autre pour être relevé. C’est là qu’est toute l’affaire, c’est là que l’on naît à une humanité nouvelle, en consentant à être fait. Celui qui nous a fait, notre créateur, ne nous a pas achevé, il a attendu pour cela notre consentement. Jésus dit même à Pierre la modalité concrète de sa chute, qui est pour cette nuit-même : tu vas me « repousser« . Le verbe [aparnéomaï] c’est vraiment repousser, refuser. Il s’agit bien d’une opération intellectuelle de négation, mais avec une nuance affective forte. Et la réitération insiste sur ce dernier aspect. Pierre va chuter précisément là où il croit être fort, dans son adhésion même. Méfions-nous de croire être fort… Notre faiblesse est tellement plus vigilante !

    Pierre insiste pourtant :  » «Même s’il me fallait avec toi mourir, je ne te repousserais pas !» Semblablement aussi disaient tous les disciples. » Il en est convaincu. Ils en sont tous convaincus. Ils sont prêts à mourir. On sent la surenchère propre aux instants qui ne sont encore dramatiques qu’en théorie, propre aux groupes. Les disciples, dans le calme et la sécurité de cette nuit encore sereine, dans la position de repli qu’est le Mont des Oliviers, se sentent forts. Et ce passage se clôt sur ces affirmations, auxquelles Jésus ne réplique plus rien. Cela ne servirait à rien. Du reste, insister serait désormais les enfoncer, les convaincre d’avance d’une culpabilité dont il a voulu précisément les garder. Alors il choisit le silence. Les disciples n’ont pas su l’écouter, lui, et du coup l’accompagner dans son chemin à lui. Il est seul avec sa mort : lui s’est préoccupé d’eux, mais l’inverse n’est pas vrai. En fait, leur « chute » est déjà commencée, il ne sont déjà plus sur un chemin de disciple, marchant là où va celui qui les guide, parce qu’ils le laissent aller seul son chemin. Leur belle unanimité de façade ne tiendra donc plus bien longtemps. Et de fait, remontant un peu vers le nord la même hauteur, Jésus se retrouvera seul à Gethsémani. Savoir écouter ceux qui nous entourent, c’est ne pas les laisser seuls. Cette écoute est toujours difficile, elle requiert un abandon, celui des sentiments (parfois très forts) que suscitent en nous ce que ces autres nous disent. Non pas nier ces sentiments, mais les nommer pour les mettre de côté, et rester dans l’attention aimante, la seule qui ne laisse pas seul.

Etat de faiblesse : dimanche 29 mars.

Le texte de l’évangile, sur le site de l’AELF.

Pour situer le texte :

     Suite à la guérison de l’aveugle-né, que nous avons lue la semaine dernière, Jean place un autre discours de Jésus, sur le bon berger, qui divise ses auditeurs. Et puis il y a un saut dans le temps : on était à la Fête des Tentes (appelée aussi Pentecôte par ceux de langue grecque), et nous voilà soudain à la Fête de la Dédicace (Jn.10,22) : c’est la fête de Hanoukka, ou fête des Lumières, qui commémore la résistance des Maccabées à l’hellénisation décrétée par une puissance occupante. C’est en hiver. Il est pris à parti par ceux que Jean appelle « Les Juifs », c’est-à-dire les responsables religieux : la prise à parti tourne au vinaigre, et c’est une nouvelle tentative de lapidation d’abord, puis d’arrestation.

     Cette dernière mention montre un changement de dimension dans le conflit : il ne s’agit plus d’une réaction spontanée de quelques uns, mais bien d’une réaction plus lourde, plus institutionnelle : un procès, public, en bonne et due forme, aboutissant à une condamnation publique. Le succès de Jésus auprès du public va croissant, et il faut maintenant non seulement le « contrer », mais plus encore détourner le public de le suivre, faire preuve publiquement d’autorité pour affirmer haut et fort qu’il est déviant et que le suivre n’est pas possible pour qui veut être dans le « droit chemin ».

     De son côté, face à une telle menace, Jésus fuit. « Il s’en va de nouveau au-delà du Jourdain » (Jn.10,40), là où Jean baptisait. Et Jean note d’ailleurs à cet endroit que l’enthousiasme pour Jésus non seulement ne se dément pas mais évolue et change de nature : ce n’est plus seulement pour des signes, mais à cause de la puissance de la parole et à cause de la concordance avec les annonces de Jean qu’ils le suivent. C’est donc dans ce contexte et dans ces lieux forts éloignés que se place notre récit d’aujourd’hui.

     Ce récit, à la mode de Jean, est également très long. J’y vois plusieurs étapes : 1) L’énoncé de la situation de Lazare, 2) La réaction pratique de Jésus, rester sur place deux jours, puis se rendre sur place malgré le danger, 3) La rencontre avec Marthe 4) La rencontre avec Marie, 5) Le déplacement au tombeau, 6) Les réactions. Il y a trois ans, j’avais commenté ce texte de manière un peu générale (Dimanche 2 avril : sortir.). Je ne vais m’occuper cette fois-ci que du 1).

Mon modeste commentaire :

     « Or il y avait quelqu’un de malade : Lazare de Béthanie, du village de Marie et de Marthe sa sœur. » La manière de commencer est toujours lourde de sens : lorsqu’on écrit, on donne tout de suite une orientation à son texte. Et quand on sait écrire, on met tout de suite dans les mots choisis le contenu de tout ce qu’on voudrait dire. Or Jean commence avec ces mots surprenants :  « Or il y avait quelqu’un de malade« . C’est presque le début d’un conte : il était une fois une personne malade. Le fait que quelqu’un soit malade, la maladie vécue par quelqu’un : voilà le sujet même que Jean aborde dans le récit qui s’ouvre. On ne peut pas faire plus actuel : nous voilà tous confrontés en ce moment à la maladie : soit qu’elle nous frappe, soit qu’elle frappe un ou une de nos proches, soit qu’elle conditionne des changements immenses dans nos modes de vie. Et pratiquement toutes les informations qui nous sont données tournent en ce moment autour de la maladie. Alors ce texte nous frappe au cœur, il envisage directement cette situation.

     Le mot [asthénès] désigne d’abord quelqu’un qui est sans force : faible de corps, faible d’esprit, sans fortune, sans pouvoir, sans valeur. La traduction « malade » que j’ai adoptée par commodité n’est pas tout-à-fait juste, le mot est plus englobant. Il s’agit de tout état de faiblesse par lequel on n’est plus habité par la vigueur, par ce qui fait notre place dans la société, qui fait qu’on peut même faire sa place dans la société. Une personne en coma artificiel ou en réanimation ressortit évidemment à cette catégorie, mais on voit que tous, à un titre ou un autre en ce moment, pouvons entrer dans cette catégorie : les dispositions prises à grande échelle nous ont tous réduits à être « sans force« , à ne plus rien pouvoir; confinés chez nous, nous ne pouvons plus aider que de loin, et ce n’est pas facile à vivre. Je ne dis pas cela pour nous conduire à une lecture de ce texte repliée chacun sur soi, mais plutôt pour inviter à une solidarité, à une « sympathie » (de [sun] +[pathè], souffrir ou subir avec)  : par ce que je vis, par ma faiblesse, que je ressens, je suis proche de ceux qui sont sans force, que je voudrais aider. Je peux lire ce texte en cherchant à rejoindre de l’intérieur, par le sentiment, cet [asthénès].

     On trouvera peut-être que j’ai une lecture un peu trop large, un peu « facilitante » pour englober. Je fais juste deux remarques supplémentaires. La première : le grec a un mot plus précis pour « malade« , qui est [nosos]. Ce n’est pas celui employé par Jean. La deuxième : c’est en fait la forme adverbiale que Jean donne à l’adjectif. Si je traduis vraiment mot-à-mot, j’obtiens : « Or quelqu’un était faiblement« , ou –étrange début de conte !– « Il était quelqu’un faiblement« . Ce qui intéresse Jean, c’est bien l’atténuation de vie, de vigueur, de force. Cela, nous le vivons tous un peu en ce moment.

     Et tout de suite, ce malade a un nom : c’est « Lazare de Béthanie, du village de Marie et de Marthe sa sœur. » La première chose qui compte, dans la relation à celui qui est en état de faiblesse, chez qui la vie s’atténue, c’est qu’il ait un nom. Donner un nom, c’est accueillir dans son univers. Je déteste ce tour d’expression actuel où l’on remplace la »foule des inconnus » par la « foule des anonymes » : dire un « inconnu », c’est avouer une ignorance, à laquelle il peut être porté remède. Mais dire un « anonyme », c’est isoler définitivement quelqu’un, lui dénier d’avoir un nom, et c’est insupportable. Ici, même faible, même avec sa vie qui se réduit, Lazare a un nom, il est connu pour lui-même, il a son être et sa personne inscrits dans le cœur et la vie de quelqu’un.

     Et non seulement cela, mais il a une origine, il a une communauté, il a des proches, des connaissances. Chacun de nous est connu dans un réseau de relations, immédiatement et médiatement : je veux dire par l’effet d’une relation directe, mais aussi par le biais de relations indirectes. Ici, Lazare est connu comme Lazare, directement, mais il est aussi connu comme membre d’un village, et même plus précisément par le fait qu’il est lui-même connu de Marie de Béthanie. Cette dernière est au cœur d’un réseau relationnel : par Marie, on connaît d’une part Lazare, qui est du même village, d’autre part Marthe, qui est la sœur de Marie. Ce n’est pas anodin de noter tout cela : une personne en état de faiblesse ne peut pas être soutenue par le biais d’une seule relation. Elle vit d’un ensemble. Chercher à l’aider, c’est replacer cette personne dans le nœud de relations qui la soutient. Chercher à l’aider, c’est donner vie ou réactiver  cet ensemble qui la soutient. On n’aide jamais quelqu’un tout seul. On ne l’aime pas tout seul : il y a d’autres qui l’aiment aussi, peut-être mieux, peut-être plus. Cette humilité du regard et du cœur est capitale.

     Jean suit du reste cette piste, il nous parle maintenant de cette Marie de Béthanie : « Or Marie était celle qui oint le seigneur de parfum et qui essuie ses pieds de ses cheveux : d’elle le frère Lazare était affaibli. » Cette mention de Marie de Béthanie est faite par Jean à cause de son lien particulier avec Jésus. Il n’en a pourtant parlé nulle part avant cet épisode. Et, chose très curieuse, il ne raconte l’épisode du parfum, des pieds et des cheveux qu’au chapitre suivant !!! On devine que Jean suppose qu’on a lu d’autres écrits que le sien… Mais il fait aussi d’elle une attitude, elle est la « qui oint » et la « qui essuie », elle est caractérisée par un type de relation à Jésus, fait d’une extraordinaire proximité physique, une relation consentie (c’est très engageant, j’imagine, de se laisser essuyer les pieds avec des cheveux : qui laisserait faire cela en public ? Et pourtant…). Et c’est par là que nous apprenons que Lazare est son frère. Quel détour ! Au premier abord, Jean nous dit qu’il est de son village. Et voilà que nous apprenons qu’il est son frère ! Mais cela sans doute décrit l’itinéraire d’une relation : Lazare est aimé pour lui-même, il a un nom et un visage. Mais il est sans doute plus aimé encore par Marie de Béthanie : il est pour Jésus le frère de celle qui lui est si proche, de manière si unique. Il est de la chair de celle qui l’a touché. Il est aimé de Jésus parce qu’il est aimé de Marie de Béthanie, et on devine sans peine que, par ce biais, c’est plus fort. Comme quoi, passer par d’autres pour rejoindre quelqu’un peut s’avérer plus fort.

     « Les sœurs lui envoient donc dire : seigneur, vois, celui que tu aimes est affaibli. » C’est la phrase qui constitue vraiment le début de l’histoire. Tout ce qui a précédé nous permet de la comprendre, de la ressentir, d’en saisir l’impact chez celui qui l’entend. Elles se mettent à deux, elles savent qui elles sont pour celui à qui elles s’adressent. Elles savent l’écho qu’une parole de leur part recevra chez lui. Elles savent qu’il connait leur frère, elles savent qu’il l’aime, elles savent qu’il aime plus encore qui elles aiment. Et elles lui font dire (elles passent par des intermédiaires, elles choisissent la relation médiate) : « seigneur, vois, qui tu aimes est en état de faiblesse« . C’est une prière. Une magnifique prière, qui fait modèle. Elle est brève. Elle décrit. Elle ne dicte rien. Elle n’invoque aucun privilège ni droit. Elle vaut pour tous. Par elle, celles qui envoient le message se font solidaires de l’affaibli : elles non plus ne peuvent rien. C’est une faiblesse qui se reconnaît, qui s’associe consciemment à une autre faiblesse, pour resserrer les liens. C’est son arrière-plan qui compte avant tout : la certitude d’être aimé, la certitude que celui dont on parle est aimé, la certitude que celui à qui on parle aime à son tour. Voilà le contexte revigorant, le « nid » où celui qui est en état de faiblesse peut reprendre vigueur et vie. Car s’il n’est pas question de « malade » au sens strict, le sens est néanmoins très clair : Lazare s’éteint. Comme une flamme qui décroit progressivement mais nettement quand la bougie arrive au bout.

     Il me semble que ce cri du cœur peut nous habiter tous, quel que soit notre rapport à l’univers de ce qui est couramment étiqueté « prière » (car il y a beaucoup de bêtise et de méprise autour de cela). Nous avons tous, et spécialement en ce moment, des cris dans le cœur. Ce sont autant de faiblesses. Mais elles nous rapprochent extraordinairement les uns des autres, elles fondent une communion réelle, sans frontière : justement parce que les barrières sont tombées, parce que la situation vient à bout de nos résistances. Laisser ce cri s’exprimer, même de manière muette, mais former ce cri, le ramener par un travail intérieur à sa simplicité native, primale. Le ramener aux relations d’amour et à une commune impuissance. Je suis marqué en ce moment par la fausse piste si communément suivie, et qui consiste à faire de nos soignants des héros : non, ce ne sont pas des héros, ce ne sont pas des surhommes ou des surfemmes (??), ce sont des personnes elles aussi pétries de faiblesses et qui ont le droit de craquer, de défaillir. Les soutenir, ce n’est pas (ce n’est jamais) les mettre sur un piédestal et les statufier, les déifier. C’est les aimer, les comprendre, joindre nos faiblesses aux leurs et accepter les unes et les autres ensemble, dans une même offrande et un même cri intérieur.

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CARAVAGE, Marthe et Marie, (1598) Huile sur toile (100 x 135,4) Institute of Arts, Detroit.               La force et la  faiblesse en débat : mais c’est la faiblesse qui est face au miroir, noir : face au mystère de l’autre, abyssal, et qui me renvoie une image de moi-même. Un peu nous devant nos écrans ?

     « Or entendant, Jésus dit : cet affaiblissement même n’est pas orienté vers la mort mais au contraire en vue de la gloire du dieu, afin que soit glorifié le fils du dieu par cela. » La réaction du destinataire du message est déclarative. Il s’agit d’une interprétation de la situation, de ce fameux état de faiblesse. Il ne nie pas cet état, il ne rassure pas à peu de frais (« ça va aller », « ça ira mieux »…). Il regarde plus loin. Il oppose un [pros thanatone] à un [hupér doxès] : [pros] est une préposition qui indique l’orientation dynamique (j’ai traduit par « orienté vers« ), [hupér] une préposition qui évoque le par-delà, le dessus (j’ai traduit « en vue de« ). Noter cela est très important : si c’était la même préposition qui était employée, il y aurait une opposition terme à terme, cela voudrait dire : non, il ne va pas en mourir, mais au contraire… Or ce n’est pas cela que le texte de Jean dit, il dit plutôt que la mort n’est pas l’orientation finale de cette état de faiblesse, de cet amoindrissement,  mais qu’il y a un au-delà de cela, qu’on peut voir plus loin.

      Mais qu’est-ce donc que cette [doxa] alors, ce qui est visé par-delà ? Il s’agit en grec classique de l’opinion, de la croyance commune, de la réputation et, par-delà (!), plus abstraitement, de la gloire ou de l’honneur. Mais comme souvent chez Jean, cela se mêle au substrat hébraïque : le [kabôd] hébreu vient d’une racine qui désigne d’abord le « poids« , c’est-à-dire cet aspect intrinsèque à un être par lequel il met ou se met  en mouvement, cette faculté plus ou moins grande à entraîner de l’intérieur. Chez les Prophètes, la « gloire de Dieu » est cette faculté qu’il a à entraîner le monde dans son sens par le fait des évènements, des pensées de chacun, des choix des uns et des autres : c’est de l’intérieur même du monde que celui-ci va finalement dans le sens que voudrait son Créateur. Il ne s’agit pas d’une sorte d’optimisme béat, mais plutôt d’une sorte de constat : il y a bien des interactions, mais finalement, ce qui en sort, ce à quoi on aboutit, c’est à quelque chose de conforme avec ce que nous, les Prophètes (rassure-toi, lecteur, je n’en fais pas partie, ce n’est qu’un artifice d’écriture !!!), avons dit et dévoilé de l’intention divine. Ainsi donc, si je reviens à la phrase initiale, le sens serait : certes il y a la mort, mais elle-même n’est pas l’aboutissement, elle fait partie d’un ensemble plus vaste, révélateur du plan divin. Peut-être Jésus (sous la plume de Jean) anticipe-t-il sa propre mort : elle révèlera jusqu’où va l’amour et dans quel nouveauté le Créateur et Père fait entrer par elle ?

     « Or Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare. » Cette déclaration peut surprendre, mais on sent que Jean a besoin d’assurer ce fait chez son lecteur. Peut-être d’abord parce que la réponse qu’il a mise dans la bouche de Jésus est… disons un peu abstraite, un peu générale. On dirait aujourd’hui : « ça plane un peu ». En tous cas, la réponse fait un contraste énorme avec la simplicité et l’humanité du message des deux sœurs. Alors il s’agit pour Jean de remettre l’amour au cœur de la relation. Mais ensuite, on remarque que Marie de Béthanie, que l’on a vue au cœur de la relation aimante de Jésus avec tout ce groupe, n’est pas nommée ! Je me demande si ce n’est pas pour montrer que, du fait de cette Marie, Marthe et Lazare prennent visage. Autrement dit, et pour en revenir à ce dont il était question plus haut, comment à travers la médiation d’une personne aimée, une vraie relation s’instaure avec d’autres. Et c’est fait. Jésus aimait surtout Marie, mais maintenant il aime tout autant et par elle Lazare et Marthe. Le cri de Marie, l’aveu et l’offrande de sa faiblesse, a établi ce réseau de relations d’amour qui soutient dans l’existence et dans la faiblesse. Ainsi donc, à notre tour, mettons des mots sur notre faiblesse actuelle, faisons le chemin intérieur pour que notre cri soit celui de notre amour autant que de notre faiblesse, et soutenons tous ceux qui nous entourent.